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Édition Semaine n°9 / Février 2026

 

« Bénin aller-retour – Regards sur le Dahomey de 1930 »

exposition musée Albert Kahn Boulogne Billancourt

jusqu’au 14 juin 2026

 

Une expo découverte entre transmission et émotions…


Visiter l’exposition « Bénin aller-retour » au musée Albert Kahn tient plus du voyage à la fois géographique et dans l’espace-temps que de la pure enquête ethnographique, aussi précise et soignée soit-elle ! Car, il faut l’avouer, toute la « magie » Albert Kahn – tant celle de la personnalité de ce philanthrope et visionnaire que fut Albert Kahn que celle envoûtante du lieux même, opère encore délicieusement en ce XXIe siècle pourtant blasé d’images et d’effets dits spéciaux…
Le temps d’une exposition, en effet, une ancienne caméra, des photogrammes et quelques autochromes font à eux seuls revivre un pan entier d’une société qui dans les années d’avant-guerre connut une transition culturelle et politique radicale. La fascination exercée par ces films venant d’être numérisés en haute définition (4K) gagnera même le plus distrait des visiteurs qui découvrira alors par ces bribes le vivant témoignage d’une société encore ancrée sur ses croyances traditionnelles bousculées par celles du nouvel arrivant colonisateur. Si le Dahomey de l’époque, l’actuel Bénin, eut la « chance » de profiter de l’ouverture d’esprit du prêtre missionnaire Francis Aupiais, la pellicule put quant à elle graver pour l’éternité ces cérémonies secrètes, jamais filmées alors. Ce fut l’occasion de nourrir un certain dialogue entre le regardant et le regardé, conduisant à de multiples entrecroisements et transferts culturels analysés, naguère, par le couple d’ethnologues Melville et Frances Herskovits, quelques années après Aupiais.

 

Vodúnon exécutant la danse d’Héviosso, Oumbégamé (près d’Abomey), Dahomey (Bénin), 1930 (F. Gadmer, photogramme extrait de la bobine « Fétichisme 1, 110153) © Musée Albert-Kahn/CD92



Julien Faure-Conorton et David-Sean Thomas, commissaires de l’exposition, ont conçu un parcours à la fois ambitieux, et parfaitement réussi, présentant les différentes facettes de la culture du Dahomey de l’époque, en n’écartant pas les limites critiques quant à l’action colonisatrice, sans pour autant se limiter à ce seul aspect. L’évangélisation « éveillée » du père Aupiais, soucieux d’associer et d’intégrer au christianisme la puissante religiosité du culte vodun estompera ainsi les visions, souvent caricaturales, du « méchant » missionnaire blanc… Parallèlement, cet homme de foi et de culture n’épargna pas sa peine pour donner toute sa grandeur à cette culture africaine auprès du public français dès son retour, une campagne qui avait fort à faire avec les nombreux préjugés qui dominaient dans l’opinion publique.
Le visiteur pourra ainsi déambuler au fil des salles au cœur même de la société dahoméenne avec ses scènes villageoises, ses nombreuses cérémonies suggérant le complexe rapport entretenu entre les vivants et les morts, les hommes et les divinités. Même si quelques tournages furent l’occasion d’être quelque peu « encadrés » par Aupiais et son collaborateur Frédéric Gadmer, opérateur technique des Archives de la Planète d’Albert Kahn, la magie gagne le visiteur qui aura la surprise de constater que ce dialogue entre le Nord et le Sud se trouve encore aujourd’hui prolongé par de passionnantes installations et œuvres d’art d’artistes béninois contemporains !

A noter, également, toujours au musée Albert Kahn, une très belle et émouvante installation de l’artiste 1011 intitulée « Fleurs de guerre » réunissant des dessins de fleurs dites obsidionales disséminées lors des guerres et des déplacements de population. Associant le nom d’un soldat mort lors de la Grande Guerre au dessin d’une de ces plantes, l’artiste a souhaité ainsi posé un autre regard sur ces témoins souvent silencieux et chahutés – à l’image de ces jeunes soldats – par le vent de l’Histoire…

 

Portrait du révérend père Aupiais, Boulogne-sur-Seine, 9 août 1927

(A. Léon, autochrome A51431) © Musée Albert-Kahn/CD92

 

 

 

« Bénin aller-retour. Regards sur le Dahomey de 1930 » ; Catalogue d’exposition sous la direction de Julien Faure-Conorton et David-Sean Thomas, Editions RMN-Grand Palais / Musée départemental Albert-Kahn, 2025.
 

 


Le catalogue de l’exposition « Bénin Aller-retour – Regards sur le Dahomey de 1930 » complètera idéalement la visite de l’exposition éponyme au musée Albert Kahn. Sous la direction de Julien Faure-Conorton et David-Sean Thomas, cette somme publiée aux éditions Grand Palais Rmn offrira une masse documentaire et une sélection d’articles des plus éclairants pour comprendre cette Mission, réalisée il y a près d’un siècle, au sud de l’actuel Bénin. Présentant, en effet, tout d’abord la Mission « Dahomey » de 1930 à partir des Archives de la Planète réunies par Albert Kahn, le catalogue rappelle les conditions de mise en œuvre des prises de vue, entre mise en scène et images prises sur le vif, posant là toute la question de la place de l’ethnologue et de sa prétendue neutralité.
Au-delà de ces questionnements, cette Mission permit de dresser un portrait du Dahomay à cette époque et d’en conserver ainsi la mémoire, qu’il s’agisse de la vie quotidienne, culturelle ou spirituelle. Sans écarter le contexte colonialiste dans lequel la Mission s’inscrivit, la documentation accumulée permit de capter de nombreuses cérémonies disparues depuis. A l’image de l’exposition, le catalogue réunit une impressionnante documentation, ainsi que des liens QR code permettant d’avoir accès à un grand nombre de films d’archives captés entre janvier et mai 1930. Dressant, enfin, un état des lieux de la recherche contemporaine, l’ouvrage invite le lecteur à un questionnement approfondi sur le rapport entretenu entre ces archives et nos contemporains.
Une mémoire du Bénin préservée et partagée que cet ouvrage encourage à redécouvrir.

Delícias Caffe

Musée Albert-Kahn

 

 

Le Delícias Caffe, installé au cœur du Musée Albert-Kahn, constitue une belle porte d’entrée à l’universalisme prôné par le célèbre philanthrope. Ouverte aux influences du monde, que ces dernières viennent de la Méditerranée, de l’océan Atlantique ou de ses anciennes colonies, la cuisine portugaise proposée par le Delícias Caffe invite aux évasions, et Sameiro, sa directrice, aura à cœur de faire partager à ses hôtes des plats fait maison et de beaux produits rigoureusement sélectionnés.


Qu’il s’agisse d’une petite pause gourmande au fil de sa visite au musée Albert Kahn ou d’un déjeuner à part entière, seul ou entre amis, le Delícias Caffe offre, en effet, de nombreux plats gourmands portugais telle cette incontournable brandade de bacalhau réalisée dans les règles de l’art agrémentée d’une habile touche personnelle, et accompagnée de ses crudités et pain maison. Générosité encore pour ces mets traditionnels rissois de carne, Tosta Mista ou encore Francesinha.

Pour chaque recette, Sameiro ne ménage pas sa peine afin de partager sa passion de la restauration portugaise traditionnelle héritée notamment de sa grand-mère et d’une expérience de trente ans dans la restauration.
Les desserts de Sameiro réjouiront également les plus gourmands amateurs de délices sucrées : les incontournables Pastéis de Nata mais aussi de généreux gâteaux faits maison ouverts aux saveurs du monde, en écho aux univers d’Albert Kahn...
Le Delícias Caffe propose ainsi, chaque jour et à chaque heure, des mets toujours réinterprétés habilement, saveurs venues de la mer ou de la terre qui rappellent avec délices les ruelles de Lisbonne ou les rives du Douro à Porto, et ce, avec cette prévenance à chaque instant digne de l’hospitalité portugaise.

 


A noter qu’au printemps 2026, un nouveau restaurant ouvrira en plus et au-dessus du Delícias Caffe, une adresse avec terrasse toujours dirigée par Sameiro et qui proposera une carte résolument ouverte aux cuisines du monde à l’image de ces lieux enchanteurs que sont les jardins et le musée d’Albert Kahn… une adresse à suivre, donc !

 

 

« Le Grand Dauphin (1661-1711)

Fils de roi, père de roi et jamais roi »

Exposition Château de Versailles

jusqu'au 15 février 2026

 

C’est à une figure étrangement négligée, et pourtant si proche du pouvoir absolu du Grand Siècle, à laquelle s’attache une riche exposition au château de Versailles : celui que l’on nommait le Grand Dauphin ou Monseigneur, fils de Louis XIV et qui aurait dû régner à sa mort. Reprenant la sentence lapidaire et quelque peu irrespectueuse de Saint-Simon - « Fils de roi, père de roi, et jamais roi », le commissaire de l’exposition Lionel Arsac a retenu cette formule sans concession, mais historique pour diviser le parcours de l’exposition en trois sections selon une scénographie particulièrement inspirée de Philippe Pumain.
Evitant les chronologies et autres généalogies quelque peu absconses, l’exposition retrace ainsi le destin de Louis de France, un homme que tout devait conduire au pouvoir dès son plus jeune âge avec une éducation digne d’un Dauphin et présentée dans le détail avec, notamment, des précepteurs prestigieux tels que notamment le grand Bossuet…Mais le destin en décida autrement.

A défaut d’être roi, le Grand Dauphin connaîtra cependant au moins le plaisir de voir l’un de ses trois fils, le duc d’Anjou, devenir roi d’Espagne en 1700, sous le nom de Philippe V, avant de décéder à l’âge de 49 ans en 1711, quatre ans avant son père Louis XIV… Les deux frères du Duc d’Anjou, et fils du Grand Dauphin, étant morts en 1715 à la mort de Louis XIX, ce sera donc, ainsi, l’un de ses arrière-petits-fils qui deviendra à la mort du Roi Soleil, à cinq ans, Louis de France avant de devenir en 1710, Louis XV dit aussi « Le bien aimé ».

 

Pierre Mignard

La famille du Grand Dauphin, Louis de France (1661-1711)
 

Ce fut dans les arts et les divertissements que se réfugiera le Grand Dauphin, et là réside certainement l’attrait de cette belle exposition : Chasse, musique, théâtre… Le visiteur pourra également rêver devant le faste de ses collections avec la présentation notamment de quelques chefs-d’œuvre de pierres dures et autres gemmes d’exception (superbe aiguière en héliotrope), des tableaux remarquables dont un Raphael ou encore un Poussin (La nourriture de Bacchus) qui raviront le regard. Tous les arts sont convoqués et le goût de Louis de France dit aussi « Le Grand Dauphin » s’imposera tout au long du parcours de cette riche et belle exposition.

 

 

 « Rosso et Primatice : Renaissance à Fontainebleau »

Exposition Beaux-Arts de Paris

jusqu’au dimanche 1er février 2026

 

L’exposition, actuellement présentée au musée des Beaux-Arts de Paris, nous propose de découvrir les coulisses ayant présidées à la décoration du château de Fontainebleau sous le règne de François 1er. Deux grands artistes italiens, Rosso Fiorentino et Francesco Primaticcio - dit Le Primatice, furent conviés par le monarque amoureux des arts afin de réaliser les décors peints et sculptés de Fontainebleau. Mais, ces deux incontournables artistes ne furent cependant pas seuls pour cette mission, et d’autres artistes d’importance leur furent également associés. C’est donc à Rosso et Primatice, mais aussi à leur entourage de prestige auquel s’est attaché la présente exposition, ainsi que le relève le dicteur des Beaux-Arts de Paris Eric de Chassey : « L’exposition met justement en valeur les deux artistes majeurs qui ont été conviés en France par François Ier – le Florentin Rosso et le Bolonais Primatice – mais se distingue des expositions consacrées à leurs dessins ou au chantier de Fontainebleau par la part faite aux graveurs qui leur furent associés sur le lieu et ne furent pas seulement des interprètes habiles des compositions de ces deux maîtres mais aussi des inventeurs de formes et des expérimentateurs de la technique nouvelle de l’eau-forte, qu’ils renouvelèrent en profondeur ».
 

Francesco Primaticcio  "L’Automne sous la figure de Bacchus"

Plume, encre brune, lavis brun et rehauts de blanc sur papier brun, 22,2 x 12,8 cm

© Beaux-Arts de Paris



A partir d’une cinquantaine de dessins et estampes, le parcours de l’exposition conçu par les deux commissaires Hélène Gasnault et Giulia Longo permet de retracer la genèse de cet immense chantier qui fut alors l’occasion d’introduire la maniera italienne par le truchement des deux artistes invités et dont Rosso Fiorentino fut l’un des grands ambassadeurs.

Qu’il s’agisse des œuvres préparatoires à la décoration de la Galerie d’Ulysse et de l’appartement des Bains du château, aujourd’hui disparus, mais aussi de la Salle de Bal, de la Galerie François 1er ou encore de la Porte Dorée, un impressionnant « laboratoire iconographique » se mit alors à l’époque en place, « Laboratoire iconographique » dont le visiteur de l’exposition aura un heureux et inspirant aperçu par les dessins et estampes présentés. Les thèmes choisis – alternant entre Histoire Sainte et mythologie – les styles et formes retenus, conduisent à imprimer une inspiration italienne à la décoration du château qui sera le point de départ de la diffusion artistique de la Renaissance tardive dans tout le royaume. Le parcours soulignant la force et la maîtrise des créations des deux grands artistes Fiorentino Rosso et le Primatice, met également en avant des artistes plus méconnus et influencés par les deux grands maîtres italiens : Léon Davent, Antonio Fantuzzi, Jean Mignon, Juste de Juste, entre autres.

 

Rosso Fiorentino "Pandore libérant les fléaux de sa boîte"

Plume, encre brune et lavis brun,

tracé préparatoire à la pointe de plomb sur papier, 24,2 x 39,3 cm

© Beaux-Arts de Paris

 

Le visiteur s’émerveillera ainsi de la délicatesse de cette Etude de draperies et de pieds de Primaticcio, de la virtuosité de cette feuille signée Nicolo dell’Abate évoquant Le Parnasse, ou encore de cette Eau-forte de Léon Davent réinterprétant, probablement à sa manière, le thème biblique de Rebecca donnant à boire à Eliezer au livre de la Genèse.

Carnet d’études n°60, 200 × 225 mm , 192 pages, Beaux-Arts de Paris Editions, 2025.

 

 

Afin de compléter idéalement cette visite dans l’intimité toujours inspirante du Cabinet d’arts graphiques du musée des Beaux-Arts de Paris, le visiteur se reportera avec profit au catalogue très complet avec des textes d’Hélène Gasnault et Giulia Longo, co-commissaires de l’exposition, mais aussi les contributions de Luisa Capodieci, professeure d’Histoire de l’art moderne et membre du Conseil scientifique du château de Fontainebleau, et de Dominique Cordellier, conservateur général du patrimoine honoraire. Un catalogue au format carré, toujours aussi soigné, et qui fête à l’occasion de cette exposition « Rosso et Primatice : Renaissance à Fontainebleau » son 60e numéro !

 

 

Gerhard Richter

Exposition Fondation Louis Vuitton

jusqu'au 2 mars 2026

 

 

La Fondations Louis Vuitton propose une rétrospective d’envergure consacrée au peintre Gerhard Richter en réunissant pas moins de 275 œuvres de l’artiste réparties en un parcours chronologique sur trois niveaux, comme il se doit, en ce lieu de la capitale devenu incontournable. Les 34 salles du bâtiment conçu par l’architecte Frank Gehry composent en effet un écrin de choix pour évoquer l’ampleur de la création du peintre allemand né à Dresde en 1932 et qui s’échappa de la RDA avant de s’installer à Cologne où il vit et travaille encore aujourd’hui. Si l’œuvre de Richter n’est plus à présenter tant elle a été consacrée par les plus grandes institutions, c’est cependant la première fois que son riche parcours est évoqué en France, allant de 1962 – à nos jours. Richter est l’un des rares artistes à dater très précisément ses toiles, sa première œuvre intitulée Tisch (table) remonte à 1962, celle-ci reniant tout ce qu’il avait fait auparavant, selon ses souhaits. Aujourd’hui, âgé de 93 ans, l’artiste continue toujours non pas à peindre, mais à dessiner, ce dernier ayant décidé d’arrêter de peindre en 2017.

 

© Lexnews


La première impression qui dominera le visiteur tout au long de cet admirable parcours est que Gerhard Richter est un artiste à part entière qui ne cesse de questionner son art, non seulement avant de le créer, mais surtout au cours de son processus de création. En établissant, progressivement, des immixtions de plus en plus fréquentes d’abstraction dans son travail figuratif, ce processus se complexifiera pour gagner de nouvelles dimensions échappant au premier regard, mais s’imposant à force d’observation. Richter par le truchement de ses œuvres instaure un rapport quasi hypnotique. Celui qui se revendique être « un faiseur d’images », quels que soient les nombreux médiums utilisés, n’a cessé de questionner la surface de la toile, la matière picturale, les effets successifs du pinceau et du racloir. L’image surgit alors subrepticement, parfois à l’insu de l’artiste, pour s’imposer en une composition quasi extatique convoquant le hasard, mais un hasard bien compris.

 

© Lexnews

 


Tel est le cas notamment de ses peintures Cage en hommage au grand compositeur avec lequel cette partie de son œuvre nourrit des liens manifestes. Ce rapport à l’œuvre, se réalisant essentiellement au sein de son atelier, n’est pas sans quelques rapprochements avec la ferveur qui étreignit Michel-Ange avec la Sixtine au point de se fondre avec elle. Questionnant inlassablement toutes les formes qui pouvaient exprimer son art, c’est sans nul doute ses abstractions qui imposent le respect, la métamorphose provoquée par le cycle des Titien en étant la meilleure preuve. Du modèle initial (la plupart du temps une photographie) à sa décomposition naît une expression nouvelle, n’excluant pas pour autant les réminiscences, Richter n’étant pas pour autant un adepte de la tabula rasa.
Aussi le visiteur pourra au fil des salles s’imprégner de ces images, parfois perceptibles, d’autres fois suggérées, façonnant un rapport à l’œuvre éminemment subjectif que sa longue contemplation nourrit. Richter ne cherche pas à imposer son travail, mais lance autant d’invitations à le contempler, ce qui n’est pas le moindre de ses mérites.

Catalogue « Gerhard Richter » de Nicolas et Dieter Schwarz, 400 ill., 416 p., Editions Mazenod, 2025.
 

 

 


Pour accompagner la rétrospective consacrée à Gerhard Richter à la Fondation Vuitton, il fallait assurément un catalogue d’envergure, ce qu’ont décidé les éditions Mazenod en confiant sa réalisation à deux des meilleurs spécialistes du peintre allemand en la personne de Nicholas Serota et Dieter Schwartz, tous deux historiens de l’art. Ainsi que le rappellent les auteurs de ce somptueux catalogue, parvenant à saisir la richesse et la beauté du travail de l’artiste, l’œuvre de Richter explore les potentialités de la peinture, questionnant inlassablement sujets et médiums.


Évoquant la part personnelle vécue de l’artiste et son environnement, l’ouvrage élargit ces influences pour mettre en évidence l’atemporalité du travail de Richter, une image du monde dépassant les contingences et les frontières. Le lecteur aura grand intérêt à découvrir l’essai introductif « Regarder en arrière, regarder en avant » des deux auteurs permettant de mieux comprendre la genèse et l’originalité du parcours du peintre qui reçut une formation des plus classiques, ce qui ressort de la perfection de son trait dans ses œuvres figuratives.

 

 


Pour la période 1962-1970, André Rottmann évoque, quant à lui, le réalisme restitutif de Richter, un artiste délaissant le modèle selon la nature, pour lui préférer la photographie. Le flou s’invite dans ces tableaux conçus selon des règles héritées du classicisme, des traits et hachures introduisent des ruptures annonciatrices de l’abstraction future avant de parvenir à la période 1971-1975 évoquée par Michael Lüthy avec les œuvres conceptuelles de Gerhard Richter, notamment celles du cycle Titien, et de manière plus éclatante avec les Grau.

 

 

 


De 1976 jusqu’à 1986, les peintures abstraites brisent les frontières entre le sujet et l’aboutissement final de l’œuvre, notamment par l’usage essentiel chez Richter du racloir. A partir de cette période, le peintre n’aura de cesse de questionner ses sources d’inspiration : les années sombres (1987-1995) comme les frontières du hasard (1996-2010) qui donneront naissance à l’apothéose du travail de l’artiste notamment avec Birkenau, un aboutissement lourd de sens pour celui qui n’a jamais cessé de questionner les images du monde.
 

 

 

 Berthe Weill. Galeriste d’avant-garde

Musée de l'Orangerie
jusqu'au 26 janvier 2026

 

Si la notion d’ « avant-garde » paraîtra évidente aux visiteurs qui découvriront cette belle exposition consacrée à Berthe Weill au musée de l’Orangerie ; une femme, pourtant, bien méconnue au regard de sa clairvoyance, elle qui ouvrit dès 1901 une galerie réunissant les futurs maîtres incontestés de l’art du XXe s. Ce chemin ne se fit cependant pas sans encombre, surtout pour une femme, de surcroît, de confession juive en ce début de siècle anti-dreyfusard… Mais, il en fallait plus pour décourager celle qui confessait « Ma résolution est inébranlable ; on verra bien ! ».
Le 25, rue Victor-Massé dans le quartier de Pigalle deviendra ainsi le point de ralliement de nombreux artistes, cette communauté du bas de Montmartre vivant la plupart du temps dans un dénuement complet. Malgré cette adversité, Berthe Weill saura développer des trésors d’inventivité afin d’apporter une aide réelle à ces artistes et faire vivre sa propre galerie.

 

Maurice de Vlaminck (1876-1958)
Le Restaurant de la Machine à Bougival, 1905
Huile sur toile 60,0 x 81,5 cm
Paris, musée d’Orsay, Donation Max et Rosy Kaganovitch, 1973
© Musée d’Orsay, dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt
© Adagp, Paris, 2025

 

La vente de livres, la présentation de gravures et d’illustrateurs contribueront ainsi à apporter non seulement une aide financière, mais également à établir sa réputation. Viendront alors les temps de l’inspiration, ceux conduisant Berthe Weill à reconnaître les talents d’un jeune peintre espagnol tout juste arrivé de Barcelone, un certain Pablo Picasso….

Alors même que les tableaux de sa période bleue n’intéressaient guère personne, Berthe Weill lui achète ses premières œuvres dont le fameux « Le Moulin de la Galette ». Nombreux seront les artistes également repérés par la galeriste décidément inspirée : Matisse, Maurice de Vlaminck, André Derain, Albert Marquet, Raoul Dufy… dont certaines de leurs œuvres sont exposées dans le parcours comme pour mieux rappeler la perspicacité de cette femme atypique.

 

Raoul Dufy (1877-1953)
30 ans ou la Vie en rose, 1931
don Mathilde Amos, 1955
© CC0 Paris Musées / Musée d’Art Moderne de Paris


Fauvisme et cubisme attirent Berthe Weill alors même que la plupart de ces artistes étaient décriés par la critique assassine. Toujours le combat animera Berthe Weill, même lorsqu’à la fin des années 30, l’antisémitisme récurrent gagnera la capitale et rendra les temps difficiles pour une femme juive qui plus est marchande d’art.

 

Émilie Charmy (1878-1974) Autoportrait, 1906-1907
Huile sur toile 81 × 65 cm Collection particulière
Photo: © Studio Gibert. courtesy Galerie Bernard Bouche
© Adagp, Paris, 2025

 

Malgré cette adversité, Berthe Weill poursuivra son combat et exposera encore nombre d’artistes à cette époque méconnus : Otto Freundlich, Alfred Réth, et bien d’autres encore profitant de la générosité de cette femme qui, si elle survivra aux temps de guerre, disparaîtra dans le plus grand dénuement en 1951 après avoir fait briller certaines étoiles de l’art qui lui doivent une partie de leur éclat.
 

 

 

Exposition « Rêveries de pierres – Poésie et minéraux de Roger Caillois »

L’Ecole des Arts Joailliers, Paris 9e

jusqu'au 29 mars 2026

 

Au 16 bis boulevard Montmartre à Paris, une exposition éblouissante attend le visiteur curieux de découvrir une sélection des minéraux et autres pierres ayant appartenus à l’académicien Roger Caillois, esprit à la fois curieux et émerveillé des rapports entre nature et art. C’est sa voix qui retentira dès la première salle rotonde plongée dans une douce pénombre propice aux premiers scintillements réunis en droite lignée des esthètes de la Renaissance et du romantisme allemand ayant anticipé cette passion des pierres. Roger Caillois est un érudit collectionneur ainsi que le présente l’exposition conçue avec un rare sens de l’esthétique et de la rigueur scientifique par le professeur François Farges. Nous voici ainsi plongés en effet entre art et sciences, un espace qui sut saisir Roger Caillois dès ses premiers contacts avec le monde minéral avec lequel il ne cessera dès lors d’entretenir un rapport fait de passions et d’attractions complexes que rappelle le parcours admirablement scénographié.

 

 

Ce dernier parvient à ressusciter cette fascination en réunissant près de deux cents spécimens sur les mille que comptait la collection Roger Caillois acquise depuis 2017 par le Museum national d’histoire naturelle de Paris. A chaque vitrine, des pages reproduisant des textes de l’écrivain-essayiste, auteur notamment de « Pierres » et de « L’Ecriture des pierres ». Grâce ce parcours développant progressivement les rapports complexes et intimes de Roger Caillois avec l’univers minéral, l’exposition retrace ces mémoires de pierres, évoque ces sculptures secrètes ou encore ces démons de l’analogie et autres images crépusculaires qui ne cessèrent de hanter l’écrivain.

 

Signes, réminiscences, analogies et même transcendance tissent ainsi un réseau complexe particulièrement éclairé par les minéraux réunis dans les différentes vitrines en autant de témoins silencieux résonnant avec les textes voisins de Roger Caillois. Le point d’orgue sera au terme de cette éblouissante visite constituée par l’ultime recueil « Pierres anagogiques » de Roger Caillois que son décès brutal empêcha de finaliser et qui vient de paraître aux éditions Gallimard.
 

« Roger Caillois Pierres anagogiques » ; Édition critique et photographies de François Farges, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, Editions Gallimard / L'École des Arts Joailliers, 2025.
 


Le goût absolu de Roger Caillois pour les pierres n’est plus à rappeler, l’académicien leur ayant consacré, en plus d’une collection exceptionnelle, des ouvrages passés depuis longtemps au statut de « classiques ». Mais, au-delà de ces premières remarques, curieusement, aucune étude poussée n’avait été jusqu’alors menée sur le rapport entretenu par Caillois entre le processus de pensée et celui d’écriture, source d’une prose scintillante à l’image des reflets de ses cristaux chéris. C’est à cette tâche que s’est attelé François Farges, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris, avec un somptueux ouvrage publié par les éditions Gallimard explorant les liens ténus reliant ces pierres « anagogiques » à l’auteur et au lecteur.
 

 

C’est à partir des archives du fonds Caillois que François Farges a eu, en effet, la surprise de découvrir un ensemble de textes à la fois distincts, mais présentant néanmoins une logique qui se dégageait progressivement laissant entrevoir la possibilité d’un ouvrage à venir, ainsi que le détaillent de manière passionnante les annexes de ce beau livre. Malgré les lacunes et autres difficultés rencontrées en route, un manuscrit intitulé « Pierres anagogiques », jamais achevé, a ainsi pu être par l’intuition fructueuse et la persévérance de François Farges reconstitué pour donner naissance à cette passionnante édition critique.
Par le truchement de photographies somptueuses de la collection de l’écrivain, c’est toute l’alchimie secrète qui se dévoile entre la fascination de Roger Caillois pour ces minéraux et l’inspiration qui put en découler pour une prose singulière. Au fil des pages, le lecteur retrouvera en effet cette fascination quasi hypnotique de Caillois pour la nature initiant des formes sources de mystères pour l’observateur qui saura les percevoir. Entre onirisme et méditation poétique, la pensée de l’écrivain se saisit de l’univers minéral comme métaphore du réel. C’est l’aboutissement de cette passion qui se trouve en quelque sorte recueillie avec une réussite certaine dans cet ouvrage.

« Mineralia » de Domitilla Dardi, 208 p. Editions In Fine, 2025.
 


Cet ouvrage, entre beau livre et savante digression sur le monde minéral, débute par le rappel d’une antique évocation sous la plume de Paul Valéry et d’un dialogue platonicien entre Socrate et Phèdre. La découverte sur la plage d’un débris à la forme indécise devient le sujet d’une réflexion sur l’origine des formes et des objets, leur auteur et leur finalité… Cette subtile accroche se trouve en effet être le parfait écho du sujet de ce passionnant ouvrage entre science, esthétique et mystère, une thématique chère notamment à l’académicien Roger Caillois qui lui a consacrée de sublimes pages (lire notre dossier).
Avec Mineralia, l’historienne de l’architecture Domitilla Dardi poursuit, après Herbaria, son enquête et plonge le lecteur dans l’univers fascinant du minéral, un monde a priori inerte à la différence du monde végétal et animal, et cependant, o combien animé au regard des multiples projections dont il a fait l’objet depuis les débuts de l’humanité. Par la transversalité du regard porté par l’auteur, les minéraux, cristaux et autres lapidaires alchimiques sont non seulement objet de cet ouvrage mais deviennent également sujet à part entière par le truchement des multiples thèmes et réalisations auxquels ils ont donné lieu au fil de l’Histoire.
Il est difficile de trouver une discipline qui échappe à leur scintillement, une attractivité quasi constitutive du vivant si l’on considère ces fameuses poussières d’étoiles dont nous sommes issus. Après avoir questionné les taxonomies minérales, l’auteur nous plonge ainsi dans l’univers médiéval des lapidaires, celui notamment de Matthew Paris au XIIIe s., mais également celui d’Alphonse X et bien d’autres sources littéraires entre science et alchimie, théologie et art. Les usages symboliques des pierres ont pris une place d’importance dans la culture des temps anciens au point, notamment grâce à l’alchimie, d’atteindre la connaissance absolue, mais également au risque d’en perdre la raison…
Ces pages parfois oniriques, d’autres fois pragmatiques (description scientifique au XVIIIe s. des Champs Phlégréens par Pietro Fabris), invitent constamment à la poésie grâce à leur esthétique soignée et à leur remarquable iconographie.
Au terme de ce riche parcours, le lecteur ne pourra que mesurer combien les pierres recèlent de mystères que ce livre contribue à dévoiler, et révèlent une vitalité qu’on leur croyait, à tort, dénuée.

« Joyaux et pierres précieuses » ; Introduction Judith Miller, 26, 5 x 30,8 cm, 360 pp. Editions Larousse, 2025.
 


Les éditions Larousse livrent avec cet ouvrage « Joyaux et pierres précieuses » une superbe évocation du monde fascinant des joyaux hérités de la nature et façonnés par l’homme au fil de l’Histoire. Judith Miller qui signe l’introduction rappelle combien les pierres précieuses ont exercé une fascination dès les premiers temps de l’humanité. Quel que soit les lieux et les cultures, très tôt en effet l’homme a su porter un regard à la fois artistique et mercantile sur ces pierres métamorphosées lors de leur transformation.

 


L’ouvrage abondamment illustré par de somptueuses photos rappelle, en premier lieu, la nature et l’origine d’un minéral à l’état pur avant de s’intéresser aux pierres gemmes, fines et précieuses comme le rubis, le saphir, l’azurite et bien d’autres pierres plus ou moins recherchées selon les lieux et les temps. Une section est également réservée aux gemmes organiques que sont les perles, nacre, le jais ou encore l’ambre. L’ouvrage se conclut sur les gemmes rocheuses et autres roches telle que l’obsidienne, le grès, le granite.


Enfin, au terme de cet éclatant voyage, le lecteur pourra encore prolonger sa découverte du monde minéral en s’émerveillant sur ce très pratique et esthétique guide des couleurs pour chaque pierres précieuses et minérales.

 

 

« Dessins des Carrache – La fabrique de la Galerie Farnèse »

Exposition jusqu’au 2 février 2026

Musée du Louvre Mezzanine Napoléon

 

Celles et ceux qui ont eu le privilège de pouvoir découvrir la Galerie Farnèse au cœur du palais éponyme se souviennent de la splendeur magistrale qui saisit le visiteur en contemplant cette voûte composée par les Carrache au XVIIe siècle. C’est à cette lente fabrique d’un chef d’œuvre que nous convie la remarquable exposition du musée du Louvre « Dessins des Carrache – La fabrique de la Galerie Farnèse » jusqu’au 2 février 2026 à la Mezzanine Napoléon.

 

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Le commissaire de l’exposition et conservateur Victor Hundsbuckler signe en effet pour celle-ci un parcours éblouissant qui permet de mieux appréhender les étapes successives conduisant à cette œuvre souvent comparée, à juste titre, à la chapelle Sixtine du siècle précédent. Éclatant la célèbre Galerie du palais Farnèse en autant de pièces de puzzles composés par les dessins préparatoires, le visiteur aura l’exceptionnelle opportunité – ces dessins étant rarement exposés - de prendre conscience de la lente élaboration de cette fresque répondant à un strict programme de composition ne laissant rien au hasard. Qu’il s’agisse d’esquisses rapides jetées à la volée ou de dessins soigneusement élaborés, préludes à la grande œuvre, l’esprit de la Galerie Farnèse se façonne peu à peu au fil du parcours avant d’aboutir au grand carton de plusieurs mètres de côté, à l’échelle de la fresque.

Pour cette exposition, le musée du Louvre a le privilège de détenir la première collection au monde de ces dessins, un héritage provenant des anciennes collections royales françaises, sans oublier 25 œuvres prêtées par les collections royales britanniques.

 

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L’un des attraits de cette exposition est le contraste entre la magnificence de l’œuvre finale restituée au plafond grâce à une scénographie immersive convaincante et la dimension humaine des Carrache, Annibal, le principal protagoniste, mais également son frère Agostino. Fait touchant, l’art du jeune artiste atteindra avec cette œuvre son acmé. Après son achèvement, Annibal sombrera en effet dans une profonde prostration certainement due à l’extrême fatigue suivant cette réalisation et ne réalisera plus de peintures avant de mourir à l’âge de 48 ans.

 

 

©Musée du Louvre

 


Cette apothéose puise aux sources de la mythologie à partir des « Métamorphoses » d’Ovide et des amours des dieux. Organisé à partir du point de tension entre amour profane et amour sacré, chaque élément du cycle de la fresque développe ainsi tout un langage allégorique soumis à la sagacité des visiteurs de l’époque, jeu de piste intellectuel apprécié au XVIIe siècle et dont l’exposition nous restitue quelques bribes, de la plus belle des manières !


A noter le très précieux catalogue de l’exposition permettant d’anticiper ou d’approfondir sa visite, notamment quant à la mise en scène de la Galerie et les explications détaillées du programme iconographique retenu par les Carrache. « Dessins des Carrache – La fabrique de la Galerie Farnèse » de Victor Hundsbuckler, Louvre/Liénart Éditions, 2025.

 

 

« Fra Angelico »-

Exposition Palazzo Strozzi  - Museo di San Marco, Florence

jusqu’au 25 janvier 2026

 

 

Voici une exposition incontournable pour les amateurs de peintures du Gothique tardif et de la Renaissance florentine. L’exposition « Fra Angelico », de son vrai nom Guido di Piero (1395 circa – 1455), rassemble à Florence, en effet, plus de 140 œuvres de, et autour du, célèbre artiste du Quattrocento, l’un des plus illustres maîtres de l’art italien. Les commissaires de l’exposition ont réussi ce pari de réunir des œuvres rarement exposées ensemble, notamment des retables souvent dispersés aux quatre coins du monde et de nouveau réunis grâce au projet scientifique des spécialistes Carl Brandon Strehlke, Angelo Tartuferi et Stefano Casciu.

 


L’évènement se déroule sur deux espaces prestigieux et emblématiques de Florence : le Palazzo Strozzi et le Museo di San Marco, dernier lieu où l’artiste vécut et où ce dernier réalisa certaines de ses plus grandes œuvres. La scénographie remarquable retenue pour cette exposition met en valeur des œuvres éblouissantes sur fond d’or où les matières précieuses, tel le lapis-lazuli, révèlent et subliment la lumière. Fra Angelico, incomparable notamment dans son art à représenter les anges, se trouve au croisement du Gothique international et de la Renaissance en introduisant certaines novations, notamment quant à la perspective.

L’art du Beato Angelico s’inscrit bien entendu dans le cadre de l’art sacré, ses œuvres évoquant non seulement des thématiques bibliques, mais encourageant, à part entière, la méditation.

 

La Pala di San Marco di Beato Angelico et sa reconstitution

 

Le visiteur pourra ainsi découvrir, et apprécier, la technique du maître, notamment sa manière de penser les rapports entre personnages et espace dans l’esprit de la jeune Renaissance. Suggérant des dialogues entre le « Peintre des anges » et d’autres artistes majeurs tels Lorenzo Monaco, Masaccio, Filippo Lippi, mais aussi avec des sculpteurs incontournables tels Lorenzo Ghiberti, Michelozzo ou encore Luca della Robbia. Une exposition attendue depuis la dernière rétrospective à Florence remontant à 1955 et qui fera date, à n’en pas douter.

 

 

A noter le remarquable catalogue (en italien) paru à cette occasion : « Beato Angelico » a cura di Carl Brandon Strehlke con Stefano Casciu, Angelo Tartuferi, Marsilio Arte, 2025.

 

 

John Singer Sargent - Éblouir Paris

Musée d'Orsay

jusqu'au 11.01.26

 

 

Si le peintre John Singer Sargent (1856-1925) avait fait le choix artistique d’éblouir Paris, la capitale ne lui avait pas pour autant rendu la pareille, oubliant celui qui avait quelque peu bouleversé les cadres figés de la IIIe République… C’est afin de réparer cet oubli du temps que le musée d’Orsay lui consacre aujourd’hui cette première grande rétrospective, une manière pour le public d’apprécier un artiste par ailleurs largement célébré en Angleterre comme aux États-unis. Aussi, en retenant pour cette exposition plus de 90 œuvres revenant pour la plupart d’entre elles sur le territoire qui les vit naître, le parcours ne manquera pas d’éblouir celles et ceux qui n’auraient à l’esprit que son contemporain italien, le fougueux Giovanni Boldini.

 

 

La Vicomtesse de Poilloüe de Saint-Périer 1883
huile sur toile sans cadre H. 159 ; L. 121 cm
Donation sous réserve d'usufruit M. Marie Louis René de Poilloüe, comte de Saint-Périer

 et Mme la comtesse, née Suzanne Raymonde François, 1929
© droits réservés

 

Tous deux apprécièrent, il est vrai, la Belle Époque et ces femmes élégantes ne demandant qu’à être immortalisées sur la toile. Sargent, pour sa part, n’est pas dépourvu d’audace si l’on songe à certains de ses portraits qui transgressèrent les codes de cette fin de siècle balbutiant entre une aristocratie affaiblie et une bourgeoise de plus en plus prospère. Maîtrisant rapidement les codes de cette société, John Singer Sargent n’hésitera pas effectivement à choquer en représentant l’américaine Virginie Gautreau en « femme fatale », preuve s’il en était que cette société encore prude tolérait les écarts de morale à la condition qu’ils demeurent cachés.

 

Mais l’exposition a fait choix de dévoiler également d’autres facettes que ce chef-d’œuvre inexorablement associé à l’artiste en présentant ses peintures « de voyages » privilégiant le réalisme et le naturalisme, notamment ses « instantanés » pris sur le vif à Venise. Et, bien entendu, en présentant nombre de ses portraits puisque c’est, avant tout, en tant que portraitiste que l’artiste s’imposera, peu de temps après être arrivé dans la capitale française.

 

John Singer Sargent, "La Carmencita" (vers 1890)
229 x 140 cm - Musée d’Orsay
© Musée d'Orsay / Laëtitia Striffling-Marcu

 

 

Entre 1877 et 1884, Sargent s’affirme, en effet, en tant que portraitiste de talent dont la virtuosité n’occulte pas pour autant, bien au contraire, le caractère de chacun de ses sujets. Dans cet art toujours difficile entre flatterie et fidélité, Sargent parvient à garder une juste mesure, ces miroirs renvoyés reflétant souvent plus encore le portrait de la société de son époque que celle de ses modèles. Qu’il s’agisse de ces belles insouciantes ou de ces besogneuses femmes du peuple, Sargent excelle dans l’art de rendre chaque sujet unique en son genre, une époque qui retrouve ainsi vie en ce XXIe siècle à Orsay.

 

 

Exposition Jean-Baptiste Greuze

Petit Palais

jusqu’au 25 janvier 2025
 

 

Il est des peintres de nos jours méconnus et pourtant célèbres en leur temps. Le peintre français du XVIIIe siècle Jean-Baptiste Greuze compte parmi eux et l’actuelle exposition que lui consacre le Petit Palais vient réparer cet injuste oubli. Les commissaires de cette rétrospective, Annick Lemoine, Yuriko Jackall et Mickaël Szanto, ont retenu le thème de l’enfance, si important chez l’artiste, en une scénographie inspirée et évocatrice de l’univers du Siècle des Lumières.

 

Jean-Baptiste Greuze, Un enfant qui s’est endormi sur son livre, dit Le Petit paresseux, 1755.

Huile sur toile, 65 × 54,5 cm. Montpellier, musée Fabre.

(© Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / Photo Frédéric Jaulmes)

 

C’est en effet au cœur de l’intimité de ce siècle marqué par tant de philosophes essentiels tels Rousseau, Diderot ou encore Montesquieu que s’inscrit le travail de Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) qui connut le succès avec les deux derniers monarques Louis XV et Louis XVI avant de sombrer dans la déchéance et l’oubli. L’homme sut saisir l’esprit de son temps, reléguant le faste à l’arrière-plan pour mieux privilégier l’intimité des caractères de ses sujets.La dimension psychologique inspire manifestement son pinceau, qui délaisse la pompe au profit d’un trait indiscutablement virtuose, mettant en avant l’éclairage et la sensibilité des âmes saisies sur la toile.

L’enfance a sa prédilection car elle se joue des masques et affiche, souvent, une insouciance encore préservée, ainsi qu’il ressort assurément des portraits de ses deux filles, Anne-Geneviève et Louise Gabrielle. Plus proches de la sensibilité de nos instantanés numériques que des portraits officiels, Greuze explore la matière humaine non seulement dans ses formes mais aussi dans sa profondeur.

 

 Jean-Baptiste Greuze, Tête de jeune fille, vers 1773. Sanguine, 31 × 25,5 cm.

Londres, Collection particulière. (© Collection particulière)

 

Sourcil légèrement relevé pour souligner la perplexité, yeux captivés par une autre source de curiosité que le peintre, un certain naturalisme se dégage de l’art de Jean-Baptiste Greuze. Cette approche le conduira notamment à des représentations plus graves comme celle de la perte de l’innocence avec « La Cruche cassée »…

 

Jean-Baptiste Greuze, Jeune Fille à la colombe, vers 1780. Huile sur bois, 64,4 × 53,3 cm.

Douai, musée de la Chartreuse.

(© Musée de la Chartreuse, Douai, France / Photo Daniel Lefevre)


Le parcours habilement dressé par cette exposition permettra au visiteur d’observer et d’apprécier ses différentes facettes, toujours renouvelées en fonction du sujet qui s’impose à l’artiste. Avec Greuze, nous entrons au cœur de l’intimité d’un siècle, celui d’avant la Révolution, une page d’histoire de l’art à redécouvrir au plus vite au Petit Palais !

 

 

« Les Maîtres du Feu - L’âge du Bronze en France 2300 – 800 av. J.-C.»

Exposition jusqu’au 9 mars 2026

Musée d’Archéologie nationale de Saint Germain en Laye.

 

 

Voici présentée au Musée d’Archéologie nationale de Saint Germain en Laye jusqu’au 9 mars 2026, une exposition didactique sur l’âge du Bronze en France. Grâce à un parcours éclairant et détaillé, le MAN propose en effet à ses visiteurs une synthèse particulièrement pédagogique à partir des dernières recherches archéologiques. En collaboration avec l’Inrap et l’Aprab, le célèbre musée dirigé par Rose-Marie Mousseaux fait ainsi la démonstration de l’importance capitale du développement de la métallurgie du bronze dans l’ensemble de l’Europe occidentale sur une période allant de 2300 à 800 avant J.-C.

 


Le bronze, ce nouvel alliage constitué de cuivre et d’étain, allait en effet venir révolutionner non seulement les utilisations agraires et militaires, mais avoir également des répercussions déterminantes sur les échanges commerciaux et les moyens de communication par voie terrestreou maritimes, entre des régions souvent très éloignées les unes des autres, ainsi que l’atteste une carte détaillée dans le parcours de l’exposition.

Ces échanges faciliteront eux-mêmes des brassages culturels qui seront manifestes sur différents artefacts, témoignant ainsi de l’expansion sans précédent de cet âge initié par ces artisans du feu dont le métier est présenté dans le détail.

 


L’exposition rappelle quelles furent les innovations essentielles de cette période préludant le monde moderne : rasoir, outils, pince à épiler, fibule, torque, décorations d’orfèvrerie, soudure, etc.

 

 

La représentation du monde et de ses espaces se trouve également transformée par ces bouleversements, qu’il s’agisse de la cosmogonie et de la mythologie, sans oublier l’organisation sociale. Ces magiciens du feu des 3e et 2e millénaires avant J.-C. jettent des ponts qu’aucune société n’était jusqu’alors parvenue à faire à cette échelle, une étape déterminante dans l’histoire de l’humanité que cette exposition vient souligner et éclairer de la plus passionnante manière !

 


Catalogue « Les Maîtres du feu - - L’âge du Bronze en France 2300 – 800 av. J.-C » Editions Faton, 2025.

 

 

« GEORGES DE LA TOUR – Entre ombre et lumière »
Du 11 septembre 2025 au 25 janvier 2026
Musée Jacquemart-André, Paris

 

À l’évocation de Georges de La Tour (1593-1652), ce sont immédiatement des visions d’une clarté mystérieuse, d’une obscurité habitée par la lumière, qui surgissent à l’esprit. Maître inégalé du clair-obscur, le peintre lorrain a su en effet donner à ses toiles une atmosphère d’intimité et de silence qui en fait toute la singularité. Le musée Jacquemart-André invite aujourd’hui à plonger dans cet univers fascinant à travers une exposition d’une rare intensité.

 

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Si on pourrait croire, trop vite, que Georges de La Tour ne fut qu’un disciple du Caravage, prolongeant la révolution du clair-obscur inaugurée par le génie lombard, l’exposition conçue par Gail Feigenbaum et Pierre Curie démontre au contraire combien l’artiste a su développer un langage personnel, loin d’une simple imitation. Plus qu’une rétrospective – la première depuis un quart de siècle, cette exposition offre aux visiteurs une belle mise en perspective de son œuvre, grâce à des prêts exceptionnels de musées internationaux ; vingt-trois toiles du maître sont ainsi rassemblées, soit plus de la moitié des œuvres du peintre aujourd’hui connues.
 

Dès les premières salles, l’évidence s’impose : chez Georges de La Tour, le sacré et le profane se confondent pour donner naissance à un art de la contemplation. Scènes de genre ou figures de saints, toutes ses toiles semblent traversées par une lumière intérieure. "Le Nouveau-Né", prêté par le musée de Rennes, en donne un exemple bouleversant : ni tout à fait une Nativité, ni simple scène domestique, mais une méditation silencieuse où chaque regard tend vers une clarté invisible, presque surnaturelle.

La spiritualité irrigue également ses représentations de saint Jérôme pénitent, ici réunies dans deux versions différentes, et où se déploie une palette subtile entre dépouillement mystique et intériorité fervente.

 

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Les visiteurs pourront aussi contempler les Larmes de saint Pierre provenant du musée de Cleveland ; un vieil homme accablé, figé dans la conscience de sa faiblesse, qui semble inviter chacun à partager ses doutes et son abandon…
Si Georges de La Tour a été largement célébré de son vivant – Louis XIII lui-même aurait exigé de garder dans sa chambre le Saint Sébastien offert par le peintre –, l’artiste sombra ensuite, étrangement, dans un oubli prolongé, avant sa redécouverte au XXe siècle.

 

©Lexnews

 

L’exposition du musée Jacquemart-André nous rappelle toute la puissance tranquille de ce maître français du XVIIe siècle, dont le style se nourrit d’un naturalisme dépouillé, sublimé par la lumière. Ses célèbres compositions à la bougie – de la Madeleine pénitente ou encore le Reniement de saint Pierre – comptent parmi les sommets de la peinture française du XVIIe s. Mais son pinceau sut aussi saisir la réalité la plus humble qu’il s’agisse de la troublante Femme à la puce ou du saisissant Vielleur au chien, des toiles révélant la même acuité à capturer la vérité humaine, entre quotidien et éternité.
Avec cette rétrospective, le musée Jacquemart-André offre bien plus qu’une exposition : une méditation visuelle où l’ombre et la lumière se répondent, révélant l’intensité secrète d’un artiste intemporel.

 

« GEORGES DE LA TOUR Entre ombre et lumière » catalogue d’exposition Cultures Espaces / Hazan Editions, 2025.

 

 

 

« Le Génie et la Majesté – Louis XIV par Le Bernin »

exposition Château de Versailles

jusqu’au 28 septembre 2025

 

 

Lorsque le plus virtuose des ambassadeurs de l’art italien en la personne du Bernin rencontra l’incarnation même de la souveraineté absolue, ces instants uniques de génie et de majesté furent cristallisés dans le marbre, sujet de la présente exposition au château de Versailles. Louis XIV fut immortalisé en effet dans le marbre par le grand sculpteur Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin (1598-1680); cette œuvre admirée de tous est devenue depuis ce XVIIe siècle un chef-d’œuvre incontournable dont la présence dans le salon de Diane du royal château a su s’imposer, bien que les millions de visiteurs qui s’y pressent finissent souvent par l’ignorer.

 

© Christophe Fouin

 

Un injuste oubli que l’exposition entend justement réparer grâce à cette présentation écrin qui replace l’importance de ce buste quant à la rencontre de deux mondes : le génie du baroque et le solaire représentant de l’absolutisme royal. A l’occasion des travaux du salon de Diane, l’évènement entend faire redécouvrir ainsi ce chef-d’œuvre du Bernin né d’une rencontre unique entre le monarque phare de l’Europe du XVIIe siècle et le génial sculpteur égalant la virtuosité de Michel-Ange dans ses œuvres les plus célèbres (Apollon et Daphné, Le Baldaquin de Saint-Pierre, L’Extase de Sainte Thérèse sans oublier la Colonnade de Saint-Pierre).

Les mémoires de ces quelques mois où l’artiste vint en France saisir l’âme et la physionomie du plus grand personnage du royaume ont également immortalisé des instants uniques durant lesquels ces deux esprits nourris des arts dialoguèrent et saisirent l’importance de cette commande.

 

© EPV / Thomas Garnier

 

 

Manifestement ému, Le Bernin pourtant habitué à répondre aux plus prestigieuses commandes, notamment celles d’Urbain VIII et d’Alexandre VII, a bien eu conscience que, plus que de servir la grandeur d’un puissant, il inscrivait son œuvre dans l’Histoire de l’art et de l’Histoire.
Le buste du Bernin ainsi exposé pour la première fois à hauteur d’homme depuis sa présentation par l’artiste à Louis XIV est replacé dans son contexte, éclairé par des peintures et autres sculptures soulignant l’esprit unique inspirant le ciseau du Bernin lorsqu’il sculpta ce marbre royal. Une exposition éclairante et intimiste à découvrir avant que le buste ne retrouve son prestigieux écrin habituel…
 


Catalogue "Louis XIV par Le Bernin Le génie et la majesté" sous la direction de Lionel Arsac, 24 x 28 cm, 128 pages, Coédition Château de Versailles - Silvana, Editoriale, 2025.

 

 

« Bronzes royaux d’Angkor, un art du divin »

Exposition Musée Guimet

Paris, jusqu’au 8 septembre 2025
 


C’est à un évènement auquel nous convie cet été le musée Guimet (jusqu’au 8 septembre). Le célèbre musée des arts asiatiques présente en effet, le temps d’une exposition, les plus beaux trésors des bronzes royaux d’Angkor, dont certains - notamment l’exceptionnel Grand Vishnou couché du Mebon occidental d’Angkor - sont venus tout spécialement du Cambodge à cette occasion, ce que confirme la présidente du musée Yannick Lintz : « L’organisation de l’exceptionnelle exposition Bronzes royaux d’Angkor, un art du divin s’inscrit dans l’histoire profonde des relations de coopération et d’amitié qu’entretient le musée Guimet avec le ministère de la Culture et des Beaux-Arts du Cambodge, le Musée national du Cambodge et l’ensemble des institutions patrimoniales de ce pays ». Cette confiance et cette collaboration ont ainsi conduit et permis des prêts inédits d’œuvres inestimables associées au fond déjà plus que complet du musée parisien.
Ce sont des années de recherche et de restaurations qui ont préludé cette exposition évènement qui ne doit pas pour autant intimider le visiteur, tant le parcours didactique cherche à le familiariser avec les nombreuses divinités de l’hindouisme et du bouddhisme au cœur de la culture cambodgienne.

 

© Musée national du Cambodge, Phnom Penh / photo Thierry Ollivier pour le musée Guimet
Personnage féminin agenouillé, support de miroir (?), art khmer, époque angkorienne, première moitié du 12e siècle, Prasat Bayon, Angkor Thom, province de Siem Reap, Cambodge, bronze
 

 

Ces chefs-d’œuvre de bronze sont, pour la plupart d’entre eux, d’autant plus précieux que rares, les pillages et les refontes pour remploi ayant eu raison des autres trésors disparus à jamais. L’exposition parvient ainsi non seulement à faire entrer le visiteur au cœur même du long processus de la métallurgie des bronzes d’Angkor, mais également à lui faire percevoir la complexité de cet art inextricablement lié à la culture et aux croyances de cette civilisation khmère.


Servie par une scénographie intimiste privilégiant l’éclat de ces œuvres aux formes délicates, l’exposition rappelle les prémices de cet art angkorien dès l’époque protohistorique qui s’étirera sur une période de six siècles (9e-14e/15e s.). Au fil des salles, nous découvrirons ainsi un véritable panthéon d’alliage de cuivre et d’étain aux reflets incomparables. L’influence de l’Inde dès les premiers siècles de notre ère sera déterminante tant sur le plan religieux qu’artistique ainsi que l’attestent ces statues présentées de l’époque préangkorienne. Rapidement, cet art prendra son autonomie pour devenir une pratique à part entière au service des rois du Cambodge ancien, avant d’atteindre son apothéose à l’âge d’or au cours du 11e siècle.

Parallèlement aux œuvres de pierre honorant les dieux du bouddhisme et de l’hindouisme, les œuvres métalliques demeuraient au cœur des processus rituels où elles avaient une place de choix lors du culte rendu. Le visiteur se familiarisera ainsi avec les plus belles représentations de Vishnou et de Shiva, méditera sur les multiples représentations de Bouddha aux poses intimant sagesse et éveil à son observateur…

 

Buste de Vishnou Anantashayin Cambodge, province de Siem Reap, district de
Puok, Angkor, Mebon occidentalÉpoque angkorienne,seconde moitié du 11e siècle
Bronze, dorure au mercure, argent, plomb,cinabre Phnom Penh, Musée nationaldu Cambodge, versement Conservation d’Angkor, 1950,Ga.5387


Point d’orgue de ce riche parcours, le rez-de-chaussée du musée, qui par ailleurs abrite une collection permanente de référence de l’art khmer, accueille le temps de cette exposition le trésor le plus inestimable : Le Vishnou du Mébon occidental restauré et présenté pour la première fois de la manière la plus complète avec ses fragments réassociés au buste, une merveille à découvrir et à ne pas manquer au musée Guimet !

 

« BRONZES ROYAUX D’ANGKOR Un art du divin », Catalogue d’exposition, collectif, Reliure Cartonnée contrecollée, ill. 274, 22 x 28,5 cm, 304 p., In Fine Editions, 2025.

 


Pour accompagner l’exposition actuellement au Musée Guimet de Paris, exposition aussi essentielle quant à la thématique des bronzes khmers d’Angkor, il fallait un catalogue d’envergure, ce qu’ont réalisé avec brio les éditions In Fine et les auteurs de cette remarquable publication. Se focalisant sur une problématique souvent négligée, parce que longtemps ignorée, cette publication fait, en effet, la démonstration de la place importante tenue par les bronzes et autres objets de culte fondus en métaux précieux dans la civilisation de l’Empire khmer. Nous avons tous à l’esprit les monumentales constructions enchâssées, et menacées, par la végétation luxuriante de la forêt cambodgienne, mais qui connaît véritablement la place et l’importance tenues par cet art du divin que sont les bronzes royaux d’Angkor en dehors de quelques spécialistes ?
Cette publication fait la brillante démonstration, parallèlement à l’exposition en la complétant idéalement, que le bronze est à l’origine au Cambodge du développement d’un art de la statuaire à part entière influencé essentiellement par l’hindouisme et le bouddhisme prédominants. L’ouvrage s’attache ainsi à montrer comment cette activité s’est rapidement spécialisée en tant que technique sacrée limitée à une petite élite d’artisans dans les ateliers royaux. La publication souligne également combien nos connaissances sur ce sujet resté longtemps confidentiel ont fait l’objet d’avancées spectaculaires avec les fouilles récentes rappelées en ces pages abondamment illustrées à travers 200 œuvres remarquables.
Le point d’orgue est bien entendu constitué par l’impressionnant Vishnou couché du Mebon occidental, trésor national du Cambodge et plus grand bronze jamais retrouvé à Angkor. Qu’il s’agisse des prémices de l’âge du bronze à l’époque préangkorienne jusqu’à la description détaillée de la fonderie royale d’Angkor, techniques et arts se conjuguent au service du pouvoir afin d’en souligner la magnificence telle qu’il ressort de ces somptueux chefs-d’œuvre de la statuaire de bronze dans l’art khmer.

 

 

Interview Denis Raisin Dadre

Paris, le 30/05/19.

Lexnews a eu le plaisir de rencontrer Denis Raisin Dadre à l'occasion de la sortie de son splendide livre-disque consacré à Léonard de Vinci et la musique. Fondateur de l'ensemble Doulce Mémoire et grand spécialiste de la musique Renaissance qu'il honore par ses concerts et enregistrements internationalement renommés, Denis Raisin Dadre nous a livré ses confidences sur ce grand maître de la renaissance qui était également un musicien talentueux !

 

 

 

 

uelle a été votre première rencontre avec Léonard de Vinci et quel souvenir avez-vous gardé de ses œuvres ?

Denis Raisin Dadre : "Curieusement, ce n’est pas la Joconde qui a retenu en premier mon attention ! Mon caractère me portait plutôt vers des choses moins connues. C’est à Florence que date cette première rencontre, à une époque où je me rendais très souvent en Italie. C’est son Annonciation qui, la première, m’a frappé. Je découvrais alors un Vinci encore très marqué par la peinture flamande de son époque ainsi que par l’atelier du Verrocchio où il a travaillé dès son plus jeune âge. Si je connaissais déjà ce style de peinture, surtout celui de ses contemporains de la fin du XVe siècle avec ce côté extraordinairement minutieux des arrière-plans, cette première rencontre demeure pour moi associée aux Offices de Florence, et cette Annonciation m’est apparue mystérieuse, comme un grand nombre de ses œuvres d’ailleurs".

Quels sont les motifs qui vous ont poussé à réaliser ce livre-disque sur Léonard alors même que vous avouez qu’il ne nous reste aucun témoignage direct des musiques qu’il pouvait jouer en tant que musicien talentueux ?

Denis Raisin Dadre : "Nous n’avons en effet pas de musique de Léonard lui-même si ce n’est un petit canon, mais c’est également le cas de tous les autres musiciens de lira da braccio de cette fin du XVe siècle, car il s’agissait d’un instrument sur lequel on improvisait. Cette lacune n’est donc pas liée à Léonard, mais à son instrument, cette lyre sur laquelle les musiciens n’ont pas laissé de traces écrites. Ce qui est intéressant et surtout frappant chez Vinci, c’est que beaucoup de ses contemporains parlent de lui et de cette musique qu’il jouait, Vasari bien entendu mais également d’autres sources. Ce n’était pas du tout un amateur et il devait avoir une très haute maîtrise pour avoir été invité à Milan non seulement comme peintre mais également comme joueur de lyre. À Milan, lorsqu’il organise les fêtes du duc, il jouait lui-même de la lyre et improvisait des vers en chantant. Cette période concerne essentiellement ses années de jeunesse jusqu’à sa trentaine. Aussi, me suis-je demandé avec Vincent Delieuvin, Conservateur en chef - chargé de la peinture italienne du XVIe siècle chez Musée du Louvre, s’il n’y avait pas justement une relation dans cette pratique de l’improvisation et cette façon de peindre très spécifique à Vinci".
 

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il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées

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Pouvez-vous revenir sur cette belle expression « musique secrète » des peintures de Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Deux références doivent être soulignées quant à cette expression de « musique secrète ». Tout d’abord, une référence musicale très précise, puisqu’il existait aux XVe et XVIe siècles des musiques dites expressément « secrètes » qui étaient réservées à des élites, et qui ne sortaient pas des lieux où elles étaient jouées. La plus connue, même si cela est plus tardif, est celle recopiée par Mozart à la Chapelle Sixtine. Cette pratique de musique secrète a lieu également à la cour de Ferrare où les fameuses dames qui chantaient pour le duc tous les soirs avaient interdiction de les divulguer, ce qui explique qu’elles n’ont pas été éditées. L’autre grand exemple sont les Prophéties des Sibylles de Lassus qui ont été composées dans sa jeunesse et qui n’ont pas été éditées pendant longtemps parce que son commanditaire ne souhaitait pas qu’elle soit divulguée tellement cette musique était exceptionnelle. La seconde référence à cette « musique secrète » vient d’une citation expresse du critique d’art Marcel Biron. Ce dernier avouait ne pas regretter la présence des anges musiciens qui devaient encadrer en un retable de chaque côté la Vierge aux rochers (qui se trouve actuellement à Londres) parce que la peinture de Vinci était une peinture dans laquelle on entendait une musique… «Une musique secrète » ! Cela m’a beaucoup marqué et a constitué le point de départ de cette idée d’enregistrement".

La musique franco-flamande prédomine en ce dernier tiers du XVe s. en Italie, peut-on dire que c’est ce répertoire qu’a pu essentiellement entendre et jouer Léonard ?

Denis Raisin Dadre : "Entendre, c’est certain ! Car, après une longue période de recherche sur les manuscrits, j’ai pu avoir une idée assez précise des musiques de son époque lorsqu’il était dans l’atelier de Verrocchio à Florence. Il est même assez étonnant de constater cette omniprésence de la musique franco-flamande sans trouver une seule référence italienne ! Il suffisait que Vinci entre dans une des églises de Florence pour qu’il entende ce répertoire franco-flamand. Par contre, lorsque Léonard jouait de la lira da braccio, il s’inscrivait dans ce grand mouvement d’indépendance de la musique italienne contre cette mainmise de la culture bourguignonne. Ses improvisations sur la lyre n’avaient rien à voir avec ces classiques établis par les grands maîtres franco-flamands".


Le début du XVIe s. voit la naissance en Italie du premier livre de frottole et l’apparition de musiciens italiens, prélude à la grande période du madrigal. En quoi ces nouveautés seront-elles importantes pour la musique italienne ? Comment un peintre tel que Léonard pouvait-il juger ces nouveautés ?


Denis Raisin Dadre : "J’ai puisé quelques pièces dans ces livres de frottole (brève chanson profane italienne, à l’honneur de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIe s. ndlr) qui constituent des témoignages de l’art de la lira de Vinci. Il s’agit de morceaux où il est indiqué « Personetti », c'est-à-dire servant à l’improvisation, des sources absolument rarissimes du début du XVIe siècle concernant cette pratique née à la fin du XVe siècle avec une dizaine de grilles dont on se servait pour réciter -« recitare » - à la lyra, véritable témoignage de l’art de Léonard. D’autre part, nous savons que Léonard a été très sollicité par Isabelle d’Este qui était la sœur de Béatrice, elle-même « grande patronne » de la frottole résidant à Milan".

Trois femmes puissantes sont ainsi à l’origine de l’émergence d’un art proprement italien dans les cours : Isabelle, donc, et sa sœur Béatrice d’Este sans oublier la duchesse d’Urbain. En encourageant les musiciens et cette pratique de l’art de la frottole au début du XVIe siècle, nous assistons dans les manuscrits à cette évolution vers des « proto madrigaux » avant le fleurissement à part entière de l’art du madrigal dans les années 1530. Léonard de Vinci a vu l’émergence de cet art protégé par ces femmes exceptionnelles. Il est certain que cet esprit novateur a puissamment inspiré et correspondu avec l’art de Léonard non seulement dans la peinture, mais également vis-à-vis de la musique qu’il pratiquait. La lira est un instrument d’expérimentation par excellence puisqu’on ne joue pas de musique écrite. De nombreuses recherches musicologiques ont d’ailleurs lieu actuellement sur cet art et je pense que cela va permettre d’expliquer comment nous sommes passés de la première mise en musique de l’Orfeo de Poliziano au XVe siècle à l’Orfeo de Monteverdi, en 1607. La lira, instrument d’Orphée et de l’aède grec qui récitait un texte, est sans aucun doute un des très grands moteurs de l’émergence de l’opéra. Avec la lyra, seul le chant est accompagné de l’instrument, alors que dans toute la musique du XVIe s., la polyphonie prédomine avec la superposition de plusieurs voix répondant à des règles complexes. On a longtemps sous-estimé l’importance de la lyra et il ne faut pas oublier que, naguère, le public pleurait littéralement sur les places de Florence où étaient jouées et récitées ces épopées".


La technique du peintre, notamment son fameux sfumato, rejoint-elle certains effets et ornementations posés par la musique notamment avec la lira ?

Denis Raisin Dadre : "Je me suis permis de faire cette comparaison – et cela n’a évidemment aucun caractère scientifique – car c’est un ressenti qui m’a beaucoup frappé. Il est très troublant de constater que la lyre autour de la voix crée un halo sonore qui n’a rien à voir avec la façon dont on écoute la musique habituellement, d’autant plus que cet instrument n’a pas de basse. Ordinairement, lorsque vous écoutez de la musique, vous trouvez toujours une basse et des accords. Or avec la lyre, il n’en est rien. De plus, cet instrument se place au-dessus de la voix de l’homme ; en terme d’octave, la lyre est, en effet, plus aiguë que la voix d’un homme. Ce système qui est à l’inverse de notre écoute habituelle avec un accompagnement au-dessus et sans basse crée une sorte de « sfumato sonore » qui estompe les lignes ainsi que notre écoute…"
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C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous

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Une très grande liberté présidait dans la composition et ses déclinaisons en « jeux intellectuels », est-ce là encore un parallèle avec les nombreuses variations, corrections et évolutions apportées par le peintre à ses œuvres toute sa vie durant ?

Denis Raisin Dadre : "C’est une époque d’une extraordinaire complexité notamment en terme musical avec des citations permanentes, des thèmes entrecroisés, des jeux contrapuntiques absolument fous. Ce rapport intellectuel à la musique n’a pu que séduire Léonard de Vinci qui lui-même était un esprit complexe, érudit et scientifique. À son époque, on parle véritablement d’une science de la musique, et nous savons combien ce génie a fréquenté de nombreux mathématiciens qui étaient eux-mêmes des musiciens. Lorsque vous lisez les traités de musique de cette période, vous avez souvent l’impression de lire un traité de mathématique…"


Quel regard portez-vous sur la dimension religieuse de certaines des œuvres de Léonard de Vinci ?


Denis Raisin Dadre : "Je crois que c’est quelque chose de très original chez Léonard de Vinci, ne serait-ce que par les thèmes traités comme celui de sainte Anne avec la Vierge, thème assez rare dans la peinture. La première chose qui me frappe chez Léonard, c’est que nous sommes vraiment aux antipodes d’une peinture qui exalterait la puissance de l’Église, à la différence d’un Tintoret ou d’un Véronèse au XVIe siècle qui se dirigeront, eux, plus vers des choses « baroques » exaltant cette puissance institutionnelle. L’intimité des tableaux de Léonard semble à mon avis l’élément marquant de son art sur le plan religieux. Un dialogue est en quelque sorte instauré entre celui qui regarde et le tableau. Ce genre relève d’ailleurs plus de la dévotion privée que de l’art officiel. Il est d’ailleurs troublant de constater cette ambiguïté entre profane et religieux, sainte Anne et sa fille laissent l’impression d’avoir le même âge, son saint Jean-Baptiste apparaît sous les traits d’un joli jeune homme… Léonard de Vinci fait preuve d’une liberté absolue dans la manière dont il évoque ces personnages sacrés. Je fais d’ailleurs un parallèle quant à cette liberté avec le Caravage dont les peintures religieuses apparaîtront souvent scandaleuses car n’obéissant pas aux normes de son époque. Cette approche religieuse est poussée à son paroxysme avec la Cène et cette agitation extrême des disciples que personne n’avait osé représenter ainsi auparavant. Dans la musique de la même époque, cette intrication sacrée profane est usuelle, et même permanente, avec des musiques sacrées écrites sur des chansons profanes. Un grand nombre de musiques sacrées existait avec un double texte : un soprano ayant recours au latin d’un Requiem pendant que le ténor récitait une chanson. Cette distinction entre sacrée et profane n’existait pas à cette époque. Ce qui me frappe surtout pour Léonard de Vinci, c’est cette liberté quant à l’institution. C’est quelqu’un qui toute sa vie a fait ce qu’il voulait. Le meilleur exemple étant peut-être Isabelle d’Este qui n’a jamais réussi à obtenir son tableau alors même qu’elle n’a eu de cesse de relancer Léonard à ce sujet !"

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Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle omniprésente dans les œuvres de Léonard de Vinci.

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Qu’avez-vous ressenti dans la pénombre de l’abbaye de Noirlac lors de l’interprétation de ce programme composant votre dernier enregistrement ?

Denis Raisin Dadre : "Je dois avouer que ce programme a été certainement l’un des problèmes les plus compliqués de toute mon existence ! Tout d’abord, ces tableaux sont très intimidants, et ce d’autant plus que je ne souhaitais pas présenter une version purement intuitive, mais aussi une proposition scientifique à partir de recherches sur les musiques de cette époque. Et je dois avouer, comme souvent dans ces situations les plus compliquées, qu’il peut y avoir des miracles ! Soudainement la musique « apparaît » avec un lien très fort avec ces tableaux dont les reproductions étaient devant nous. Je crois que nous avons retrouvé cette immense tendresse et douceur dans la musique, à l’image de celle