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Édition Semaine n° 47 / Novembre 2018

Miró, Grand Palais, Galeries nationales

jusqu’au 4 février 2019.

LEXNEWS | 13.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le goût du peintre Miró pour les constellations est connu et c’est, peut-être, la métaphore d’un astre céleste avec la comète qui pourrait caractériser ce grand artiste, celle de sa fugacité, mais surtout de son poudroiement sur la toile céleste. Car le peintre avait à cœur ces incandescences, lui qui avouait : "Pour moi, un tableau doit être comme des étincelles. Il faut qu’il éblouisse comme la beauté d’une femme ou d’un poème". Découvrons alors grâce à cette éblouissante rétrospective qui se tient actuellement au Grand Palais et consacrée au peintre espagnol. Pas moins de 150 de ses œuvres les plus marquantes sont ainsi présentées, couvrant soixante-dix ans de création, un univers mirifique, étonnant et prodigieux, non seulement pour le regard mais également pour les sens.

 

«La Ferme» (1921-1922). Photos Succession Miró. ADAGP Paris 2018

 

 Le visiteur est emporté. Miró transporte, en effet, celui qui regarde ses compositions mais vers quelle destination ? Telle est la question essentielle posée par Jean-Louis Prat, commissaire de l’exposition en un parcours élaboré avec la belle scénographie de Maciej Fiszer. Éblouissement, tel est en réponse l’adjectif qui revient le plus souvent dans cette exposition, un éblouissement reposant sur la conscience de l’instant ouvrant sur d’autres univers où rêves et poésie scandent des œuvres étonnantes de l’artiste. Après différentes influences sensibles dès les premières salles avec ce « fauve catalan » qui côtoie le cubisme, un Miró qui a, notamment pour ami son compatriote Picasso, suivi les révolutions surréalistes jusqu’aux paysages imaginaires nés des étés 1926 et 1927 à Mont-roig… Alors que la montée des fascismes s’immisce dans ses œuvres, surgissent alors Les constellations dès l’été 39, cette fois en Normandie à Varengeville-sur-mer. Cet univers constellé de traits et de formes géométriques invite à une nouvelle appréhension du réel, une recomposition de la partition astrale dont la poésie est la clé principale.

 

Joan Miró Femmes et oiseau dans la nuit. / Successió Miró / Adagp, Paris 2018. Photo Calder Foundation, New York / ArtResource, NY.

 

 

Ces métamorphoses renouvellent en peinture l’art initié par Ovide, les signes sont omniprésents, le trait ou la trace d’un doigt ponctuent un dialogue incessant qui anime chaque œuvre. Curieux, rebelle, insatiable, l’artiste partageant avec Picasso cette soif de la création hors des cadres fixés poursuivra jusqu’à ses derniers jours la tentation de l’absolu en épurant ses compositions, une recherche d’absolu épuré qui se découvre avec tout autant d’éblouissement à chaque salle du parcours. Une création en allant même jusqu’à les amputer par l’épreuve du feu, étonnante ordalie des temps modernes qui conclut ce parcours remarquable sous forme de nouveau questionnement.

Rémi Labrusse « Miró, un feu dans les ruines » Hazan, 2018.


 

 


Voici un livre initialement paru en 2004 et qui à l’occasion de l’exposition Miró au Grand Palais a été mis à jour par son auteur Rémi Labrusse, historien de l’art à l’université de Paris Nanterre. L’auteur a souhaité avec ce volume de plus de 400 pages dépasser l’image souvent convenue d’un peintre un brin rêveur, la tête dans les étoiles en une certaine naïveté. Partant de l’assertion programmatique du peintre catalan en 1931, affirmant sa volonté de « détruire tout ce qui existe en peinture », Rémi Labrusse insiste sur le terreau initial qui a vu naître cette volonté de puissance nourrie aux sources du cubisme et du surréalisme au lendemain du premier conflit mondial en rupture avec l’héritage classique. Sur les cendres de ces feux, Miró souhaite voir émerger de nouvelles incandescences, un rapport où la violence est beaucoup plus présente que les images traditionnellement affublées à l’artiste le laissent penser. Miró a connu les affres de la guerre civile espagnole, la montée des fascismes pour vivre finalement le désastre de la Seconde Guerre mondiale. De ces tensions doivent naître de nouvelles forces créatives reposant sur une esthétique dualiste « au sein de laquelle une confiance passionnée dans les puissances de l’imaginaire se trouve combattue par une critique radicale des images, au nom d’un plan invisible que Miró nomme la vie », souligne l’auteur de ce bel et riche ouvrage. Rémi Labrusse montre combien que cette opposition fétichisme/iconoclasme nourrit l’œuvre de l’artiste en une complexité passionnante, notamment pour nos contemporains confrontés à de similaires ébranlements. L’ouvrage est exigeant, nourri tout d’abord d’une évocation de la naissance d’un artiste avec les débuts du XXe siècle, il plonge son lecteur dans les grands thèmes structurant l’œuvre de Miró avec l’Histoire, les origines et l’idée primitive, les cheminements mythologiques avant d’aborder le théâtre, la technique et le dernier virage opéré par le peintre sur la destruction de la peinture. Un sacrifice initiatique au terme de ce long parcours parallèle à celui d’une bonne partie du siècle mis parfaitement en perspective par cet ouvrage indispensable pour approfondir la connaissance de Miró et de l’art du XXe siècle dans lequel il s’inscrit.



Joan Miró, le feu intérieur, 2018, réalisateur : Albert Solé, production : Cie des Phares & Balises - ARTE France - Minimal Films - Rmn-Grand Palais - Avrotros - Corporació Catalana de Mitjans Audiovisuals SA. - Ens Públic de Radiotelevisió de les Illes Balears, France, VF, 52mn, Arte éditions, 2018.

 

 

 


Albert Solé a réalisé avec ce documentaire un exploit : celui de concentrer en moins d’une heure l’essence d’un artiste qui a couvert par l’étendue de son génie la presque totalité du siècle précédent en une prodigieuse diversité. En puisant aux sources les plus directes grâce à ses entretiens avec le petit-fils de Miró, Juan Punyet, le réalisateur évoque cette aventure faite de rencontres déterminantes et de mouvements essentiels à l’émergence de son art. Images d’archives inédites, anecdotes intimes, amis et collaborateurs du peintre viennent compléter l’image officielle souvent lacunaire. C’est un créateur iconoclaste jusqu’à son dernier souffle qui apparaît sous nos yeux, nourri d’un feu intérieur, certes différent de son ami et rival Picasso, mais tout aussi puissant. C’est toute cette puissance bouillonnante que nous fait découvrir et appréhender avec passion ce riche documentaire.

 

Exposition Gravure en clair-obscur
Cranach, Raphaël, Rubens…

Musée du Louvre jusqu’au 14 janvier 2019.

LEXNEWS | 06.11.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

Anonyme Tête de dryade gravure en couleurs Paris

Bibliothèque nationale de France


Clair-obscur, un oxymoron concis, contraste qui amène à une fusion indicible, curieux paradoxe qui anima bien des artistes dès la Renaissance après la Grèce antique. C’est justement ce clair-obscur dans la gravure de la Renaissance qui est actuellement l’objet d’une remarquable exposition, intimiste et exigeante, dans le cadre de la Rotonde Sully du musée du Louvre jusqu’en janvier 2019. En découvrant ce parcours conçu avec délicatesse par son commissaire Séverine Lepape, l’œil réalise combien ce procédé que l’on associe souvent avec Caravage avait été anticipé au tout début du XVIe siècle. À partir des collections Edmond de Rothschild du musée du Louvre, du département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France et de la Fondation Custodia, l’exposition invite à découvrir cette approche révélée à l’impression par une gamme limitée de couleurs. Paradoxalement, le constat premier qui surgit consiste en la richesse des nuances nées de la confrontation de l’ombre et de la lumière, comme si cette métaphore essentielle – pour ne pas dire existentielle – s’avérait constitutive du champ artistique. Avec des moyens limités, Hans Baldung Grien, Parmigianino, Domenico Beccafumi ou Pierre Paul Rubens repoussent les limites de la monochromie pour inviter à de nouvelles perceptions des formes et des volumes qui aboutiront aux apothéoses de peintres fameux comme Caravage ou Georges de La Tour, sans oublier l’usage différent qu’en fera Rubens en adoucissant les contours pour un mystère plus grand, ou encore le célèbre sfumato de Michel-Ange.

 

Hans Baldung Grien Sabbat des sorcieres

gravure en deux bois tirage en orange

Paris Bibliotheque nationale de France

 

120 estampes composent ainsi ce voyage chronologique et géographique dans l’univers feutré de l’estampe en couleurs avec Cranach, Raphaël, Rubens… Le chiariscuro né de l’estampe gravée sur bois en couleurs se déploie initialement en Italie puis en Allemagne avant de se développer dans toute l’Europe jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Atteignant des degrés de sophistication impressionnants, cet art des ombres et lumières fascine tous ces artistes qui voient en lui une approche au carrefour de bien des techniques (dessin sur papier coloré, peinture murale, mosaïque de pierre…), tout en préservant son autonomie. Le clair-obscur offre également bien des enseignements sur l’esprit de son temps, celle de la collaboration entre l’artiste, l’atelier de gravure et l’imprimeur. Nous découvrons alors à partir de ces œuvres souvent de taille réduite, bien loin des peintures monumentales d’histoire ou de genre, un univers concentré où quelques centimètres de gravure concentrent à eux seuls une puissance expressive étonnante, une force souvent discrète, mais qui invite à une acuité du regard souvent négligée par l’art de nos jours…

« Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » sous la direction de Séverine Lepape, département des Arts Graphiques du musée du Louvre, 19,7 x 25 cm, 224 pages, 150 illustrations, broché avec grands rabats, Coédité avec le musée du Louvre, Lienart éditions, 2018.

 

 

 

 



Entrer dans la matérialité de l’œuvre, tout en s’en éloignant suffisamment pour mieux en juger la portée, voilà le fil directeur qui anime les auteurs de ce catalogue « Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » accompagnant idéalement l’exposition du musée du Louvre « Gravure en clair-obscur ». Ce jeu de proximité et d’éloignement, parallèle à celui de l’ombre et de la lumière, offre non seulement une meilleure compréhension de l’art d’une époque, mais invite également à de nouvelles recherches sur les usages des encres, des couleurs grâce à des procédés d’investigation scientifique tels que cela ressort dans l’impressionnant tableau joint en annexe du projet CLARO. Ce remarquable catalogue s’inscrit également dans la collection « Arts graphiques / Musée du Louvre » initialement présentée dans nos colonnes avec « À l’ombre des frondaisons d’Arcueil » jusqu’à l’avant-dernière publication consacrée aux dessins d’Israël Silvestre.

 

 

Monogrammiste ND_Sainte Famille avec sainte Elisabeth gravure en couleur

PD W-4-27The Trustees of the British Museum

 

 

Séverine Lepape, commissaire de l’exposition, dresse un tableau des nouvelles recherches autour des estampes en clair-obscur, insistant justement sur les avancées de la recherche quant à cette matérialité des estampes en couleur depuis une vingtaine d’années. Peter Fuhring, quant à lui, évoque cet art de la collection de l’estampe en couleurs en France avec bien des noms passés à la postérité tels Marolles, Rothschild, Lugt sans oublier Pierre Jean Mariette qui a également laissé son nom à sa fameuse collection. Vanessa Selbach retrace le gout pour l’estampe en couleurs en France dans le premier tiers du XVIIe siècle, période de transition importante du bois à la taille-douce sur cuivre.

 

La deuxième partie de cet ouvrage abondamment illustré reproduit les feuilles présentées dans l’exposition accompagnées de notices complètes, une agréable manière de prendre son temps, avant ou après l’exposition, afin de mieux explorer cet univers de nuances infinies si bien évoqué dans ces pages.

 

Au cœur de l’art

avec les éditions Gallix

 


 

La société Gallix convie depuis de nombreuses années à un beau et enrichissant voyage au cœur de l’art sous la forme de documentaires ciselés à l’image de leur objet. Avec la collection Impressions fortes, c’est tout l’atelier secret de la composition de la gravure qui s’ouvre avec un rare souci de pédagogie et d’analyse. Combien d’expositions, certaines contre leur gré, laissent leurs visiteurs sur leur faim avec une masse d’œuvres difficilement assimilables, profusion souvent stériles qui ne produiront que peu de fruits et de lointains souvenirs... C’est à une démarche opposée à laquelle invite cette série « Impressions fortes » avec le concours de la Bibliothèque nationale de France, une série de films conçus par Bertrand Renaudineau et Gérard Emmanuel da Silva réalisés avec le concours de Maxime Préaud, conservateur général honoraire au département des estampes de la BnF.

 

 

 

Ecartant l’idée d’une multitude d’œuvres et d’une exhaustivité illusoire, chaque documentaire part d’une estampe essentielle d’un maître du passé pour en explorer toute la richesse et suggérer d’autres liens avec le reste de l’œuvre de l’artiste mais aussi ses contemporains et contexte historique. Autre approche originale, celle d’inviter un artiste contemporain proposant son propre regard sur cette œuvre, un point de vue de l’initié qui élargit le propos à notre contemporanéité.

 

Il ressort de cette approche ce même sentiment que l’on pouvait déjà avoir avec les superbes réalisations de Jean-Marie Drot avec André Malraux en proposant des chemins de traverse, des angles singuliers que la caméra accompagnée d’un choix de musique de qualité rendent sensibles et compréhensibles.

 

 

Le Chevalier, la Mort et le Diable de Dürer dialogue ainsi avec Philippe Mohlitz ; de même, La Tentation de saint Antoine de Jacques Callot offre la richesse de ses détails les plus fous sous l’œil d’Erik Desmazières, une belle leçon d’art nourrie de détails fertiles comme l’explication de techniques de l'estampe, de l'eau-forte à la lithographie, en passant par le burin, l'aquatinte et la pointe sèche. Par les artistes ainsi conviés sous l’œil de la caméra, maîtres du passé ou contemporains, c’est l’univers feutré de la gravure qui se révèle au regard, un subtile lever de voile sur un monde souvent secret , mais rendu aujourd’hui accessible grâce à cette belle initiative de Gallix.

 


neuf films ont été réalisés dont sept ont été réunis en un beau coffret toilé Callot, Dürer, Mellan, Goya, Rembrandt, Piranèse, Leclerc, Toulouse-Lautrec, Ugo da Carpi. Gallix invite également à découvrir l’atelier d’artistes tel Pablo Flaiszman ou Devorah Boxer dans de passionnants documentaires réalisés par Bertrand Renaudineau à découvrir sur le site de la production : www.gallixproduction.fr

 

 

Exposition « Egon Schiele »
Fondation Louis Vuitton
Jusqu’au 14 janvier 2019

LEXNEWS | 28.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


En une scénographie épurée et aérée, le visiteur sera confronté à une rencontre singulière avec Egon Schiele. L’œuvre du peintre autrichien, mort prématurément en 1918 de la grippe espagnole à l’âge de 28 ans, quelques jours après la mort de son épouse enceinte, ne laissera assurément pas indifférents celles et ceux qui découvriront ce regard, cette sensibilité à fleur de toile qui innerve tout son travail. Le jeune artiste avait étudié l’anatomie et montré un vif intérêt pour les premières radiographies, doublant l’acuité de son regard d’une introspection des formes et des corps. De là vient certainement cette étrange impression, sourde parfois, manifeste d’autres fois, que le crayon ou le pinceau d’Egon Schiele sonde l’inexplicable, capte le frisson de la mort anticipé comme si l’artiste avait eu la prescience de l’impitoyable faucheuse qui se rappellera à lui bientôt, trop tôt…

 

Egon Schiele. Autoportrait au coqueret, 1912. Huile et gouache sur bois. 32,2 x 39,8 cm. Leopold Museum, Vienne. Photo : © Leopold Museum, Vienne

 

Une centaine d’œuvres ont été réunies en un parcours inspiré de Suzanne Pagé, parcours qui s’inscrit dans le contexte de la Vienne des années 1900 lors de la seconde scission de la Sécession marquée par la présence de Gustav Klimt, aîné et ami du jeune Schiele, mais aussi par la musique d’Arnold Schönberg, sans oublier un certain Sigmund Freud… Schiele surprend par sa virtuosité qui surpassait celle de ses maîtres, étonne par ce regard sans concessions, là où l’érotisme aurait pu adoucir les formes, nul romantisme mais la réalité crue, non fantasmée.

 

Egon Schiele. Nu féminin debout au tissu bleu, 1914. Gouache, aquarelle et graphite sur papier vélin. 48,3 x 32,2 cm. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg. Photo : © Germanisches Nationalmuseum, Nürnberg

 

La mort du père après les affres causées par ses crises dues à la syphilis, le rapprochement souvent intime auprès de ses sœurs, une soif de liberté sans aucune entrave à commencer par celles de l’académisme, tout fait d’Egon Schiele un peintre d’une rare sensibilité, sensibilité qui lui permettra de capter et saisir sur le carton ou la toile ces infimes variations de la vie et de ses vibrations. L’autoportrait tant pratiqué par le peintre est, bien entendu, très présent dans l’exposition, et le visiteur pourra se faire une idée de ce questionnement à mille lieues des selfies contemporains, véritable introspection anticipée du divan. Egon Schiele se parle, et nous parle, dans ces dessins, peintures et esquisses qui, au-delà du modèle, interpellent l’humain jusqu’aux confins de son être, que restera-t-il après ? Egon Schiele n’apporte pas la réponse, mais sollicite en nous les plus belles interrogations.

"Egon Schiele" Édition sous la direction de Dieter Buchhart avec la collaboration d'Anna Karina Hofbauer, Coédition Gallimard / Fondation Louis Vuitton, Livres d'Art, Gallimard, 2018.

 


C’est l’autoportrait au gilet qui illustre la couverture du catalogue « Egon Schiele » paru sous la direction Dieter Buchhart aux éditions Gallimard. Le peintre et dessinateur viennois a excellé, en effet, dans cet art de se représenter, une approche que certains qualifieront de narcissique. Pourtant, ce narcissisme présumé s’avère peut-être le plus proche du mythe originel en la quête éternelle de son image. L’œil semble fier, l’allure altière, l’élégance du vêtement jusqu’aux cheveux étirés pourraient laisser croire à un certain dandysme, or avec Schiele, il n’en est rien. Le riche catalogue élaboré à l’occasion de l’exposition Schiele à la Fondation Vuitton invite son lecteur à une exploration des talents de cet artiste trop vite disparu, tel Narcisse une nouvelle fois. Avec des textes signés de Dieter Buchhart, Jean Clair, Alessandra Comini et Jane Kallir, l’ouvrage invite à découvrir l’intimité de l’œuvre de celui qui choqua et bouleversa les codes esthétiques de son temps, celle de la Vienne du début du siècle avec cet esprit de Sécession qu’il partageait avec son aîné et ami Gustav Klimt. Suzanne Pagé en ouverture souligne la rétivité de Schiele à tout académisme, alors que Dieter Buchart distingue la force de la ligne dans le parcours de l’artiste, d’un trait ornemental à la ligne amputée et fragmentée, en passant par une ligne existentielle. Dix années seulement séparent sa rupture avec l’académisme, de sa mort en 1918, distance étonnante et révélatrice de sa fulgurance. Belle métaphore opérée par Alessandra Comini avec l’image de la ligne de vie chez l’artiste, une ligne qui cherche à évoquer les contours du moi tout en dressant un contour pour le protéger. Jean Clair replace la comète Schiele dans le contexte de la Vienne cosmopolite, point de cristallisation irréversible entre l’orient et l’occident, le christianisme et le judaïsme, prélude aux bouleversements à venir. Schiele accompagne, sans le savoir, la révolution en marche opérée par la psychanalyse, dans cette même ville, par Freud. La beauté héritée de l’antiquité s’estompe, pour laisser la place à l’introspection de l’humain, une voie suggérée par Schiele dans l’art au début du XXe siècle, ainsi qu’en témoigne ce beau catalogue.

Jean-Louis Gaillemin : « Egon Schiele. Narcisse écorché » Collection Découvertes Gallimard (n° 475), Série Arts, Gallimard, 2005.

 

 


C’est cette même image de Narcisse que reprend Jean-Louis Gaillemin dans ce Découvertes Gallimard consacré au peintre et qui accompagnera idéalement le visiteur de l’exposition à la Fondation Vuitton. Délaissant les images convenues de l’artiste maudit – Schiele eut à souffrir en effet un certain nombre de peines durant sa courte vie, l’auteur de ce Découvertes, Jean-Louis Gaillemin, lui a préféré une analyse de la quête artistique de l’artiste, celle qui mena en déstructurant les corps jusqu’à l’impossible. Une lutte obstinée contre la mort environnante, celle qui emportera trop tôt son épouse, et quelques jours plus tard, l’artiste lui-même. Une alchimie en peinture qui le conduira jusqu’aux extrêmes, une manière une fois de plus de revenir au mythe initial, Narcisse cessa de vivre lorsqu’il découvrit son image…

 

Picasso. Bleu et rose

musée d'Orsay

jusqu'au 06 janvier 2019
 

LEXNEWS | 27.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter



 

Au tournant du siècle passé, un jeune artiste espagnol embrasse la peinture comme un combat contre la mort, perdu, ce sera donc pour lui un combat de toute une vie. Encore tiraillé par les souhaits de son père pour une carrière académique, Picasso n’a pas abandonné la figuration qui prédomine encore mais où s’instillent déjà quelques infimes ruptures, interstices laissant préfigurer des révolutions à venir. Pablo Picasso a dix-huit ans en 1900.
1900, c’est l’époque où le jeune artiste ne cesse de se rendre à Paris ouvrant ces périodes bleue et rose dont les plus grandes toiles ont été exceptionnellement réunies au musée d’Orsay à Paris grâce à des prêts des plus grandes institutions internationales et collections privées. Le visiteur sera abasourdi par une telle profusion, sensation d’une polychromie à partir d’une palette réduite pourtant aux nuances de bleu, de noir puis de rose et d’ocre. La création intense de l’artiste dans ces premières années du siècle nouveau ne cesse également de surprendre.

 

Pablo Picasso Femme en bleu© www.bridgemanimages.com

© Succession Picasso 2018

 

Le parcours de l’exposition démontrant combien ces différentes inspirations s’inscrivent chez l’artiste sur le long terme, une maturation où l’expérience personnelle de l’homme et l’identité artistique du peintre comptent pour beaucoup. Nous retrouvons dans ces œuvres de jeunesse cette pugnacité qui caractérisera le peintre tout au long de sa vie, un combat dont lui-même très jeune témoigne : « Les murailles les plus fortes s'ouvrent sur mon passage ». Et, pourtant ces jeunes années ne seront pas indemnes de blessures et de douleurs. Les influences espagnoles sont encore bien sensibles avec les aînés du peintre tels Santiago Rusiñol ou Ramon Casas. Mais l’influence de la capitale française commence à gagner, cette effervescence qui irradie la pupille de cet ogre dévoreur de tout ce qui l’environne. Survient la mort tragique de son meilleur ami, Casagemas, un évènement tragique qui rouvrent la blessure jamais guérie de la disparition de sa jeune sœur. La figure de l’Arlequin surgit alors, reflet des souffrances métamorphosées du monde à partir du masque. La figuration se trouve déjà remise en question intrinsèquement avant de subir les coups de boutoir quant à sa forme. La couleur bleue, froide, s’empare de la toile du peintre, envahit sa palette jusqu’à l’obsession, femmes en prison, corps souffrant, thèmes christiques, la douleur rime avec couleur bleue. Quelques sursauts érotiques ponctuent cette période sombre et néanmoins prolifique, sans que l’on sache vraiment s’ils exaltent la vie ou la mort, avant que sa palette ne se teinte d’ocre rose, de rose. Du bleu au rose, cette incontournable exposition pour qui souhaite comprendre l’œuvre de Picasso offre au visiteur de (re)découvrir des chefs-d’oeuvre tels « La Vie » réalisée en 1903 où surgit la figure de l’ami perdu avant d’entrevoir une éclaircie à partir des années 1905 où le rose s’immisce discrètement pour finalement irradier les toiles peintes dès lors avec son amour pour Madeleine. Le rose se métamorphose en ocre déjà dans Le meneur de cheval, l’aventure picassienne ne fait pourtant que débuter…

« Picasso bleu et rose » Catalogue officiel de l’exposition au musée d’Orsay du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019, Hazan, 2018.

 



« J’ai voulu être peintre et je suis devenu Picasso », qui d’autre que le peintre pouvait mieux illustrer le 4e de couverture du catalogue publié à l’occasion de l’exposition du musée d’Orsay « Picasso, bleu et rose » ? Picasso s’avère en effet la plus belle illustration de consentement à son destin en devenant lui-même dans son art, et non un peintre académique de plus tel que l’eut plus probablement souhaité son père. Or cette métamorphose s’accomplit très tôt dans le parcours de l’artiste, lors de ces années qualifiées de bleu et rose, ces couleurs devenues « période » dans l’œuvre de l’artiste et qui, en effet, prédominent dans ce très beau catalogue à l’iconographie abondante. Réalisé sous la direction de Laurent Le Bon, l’ouvrage explore ces années cruciales du début du XXe siècle allant de 1900 à 1906, six années seulement qui tissent la trame de la tapisserie monumentale à venir et dont l’artiste allait étendre toutes les possibilités tout au long de sa carrière. « La première étincelle d’un feu d’artifice » telle est l’autre métaphore employée par les auteurs pour cet artiste hors-norme qui écrivit son destin en une mission si personnelle qu’elle ne convainc à ses débuts que l’ artiste, lui-même, déroutant même ses proches.

 

Pablo Picasso Arlequin assis© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA © Succession Picasso 2018

 

Face au « succès Picasso » dont l’exposition et le catalogue témoignent, on oublie trop souvent les phases d’extrême solitude et de désespoir qu’eut affrontées l’artiste devant l’incompréhension générale jusqu’au cercle de ses amis les plus intimes. Les différentes contributions insistent sur cette idée de continuum quant à ces influences bleues et roses au lieu d’une conception cloisonnée, ces fils, une fois de plus restant tissés dans la trame picassienne de manière inexorable. Qu’il s’agisse de l’entretien avec le spécialiste John Richardson ou du journal de ces premières années du siècle dans la capitale française pour le jeune artiste, c’est une connaissance presque intime qui est donnée au lecteur de ce qui composera le paysage intellectuel, artistique et émotionnel de Picasso, entre musées et galeries, misère et vie nocturne, sans oublier les amis omniprésents. Nous tournons les pages de ce Journal, année après année, voyant ces évènements cruciaux surgirent dans la vie de l’artiste comme cette année 1901 qui vit le suicide de son meilleur ami Casagemas, et qui aura un impact si important sur la couleur bleue prédominante dans l’œuvre de l’artiste, couleur froide synonyme de mort avant que le rose et l’ocre-rose n’adviennent. Quelques touches de couleurs égaient encore sa création avec La Naine et L’Attente, mais ces dernières laissent déjà entrapercevoir une vision tragique de la vie, manifeste dans La Buveuse d’absinthe dont les plaisirs apparaissent mortifères. Au terme de cette abondante somme, le lecteur réalisera combien certaines périodes – six années seulement – peuvent contenir en germe une abondante moisson présente et à venir, c’est toute la réussite de cette exposition et de ce catalogue qui l’accompagne.

 

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul

Institut du monde arabe jusqu'au 10 février 2019.

LEXNEWS | 28.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Étonnant voyage que celui que nous propose l’Institut du monde arabe de Paris avec l’exposition « Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » jusqu’en février 2019. Le visiteur aguerri qui s’attendrait à une énième exposition traditionnelle avec présentation d’artefacts en vitrines et cartels explicatifs sera plus qu’agréablement surpris, car il n’en sera rien et c’est une exposition bien plus dynamique et virtuose qu’il découvrira. Au lieu et place, en effet, de ces habituelles présentations statiques, c’est à un véritable espace virtuel auquel invite l’IMA en d’impressionnantes reconstitutions 3D réalisées par la société Iconome. Que l’on se rassure, nul jeu multimédia de plus en ces murs, mais une exploration virtuelle rigoureuse menée par des collaborations étroites entre archéologues, scientifiques et multimédia, de lieux devenus inaccessibles de nos jours et de cités millénaires détruites par la main de l’homme ces dernières années. Point, cependant, de politique non plus, le constat est là sous nos yeux, implacable, se suffisant malheureusement à lui-même, sous la forme de colonnes brisées, de rêves d’antiques spoliés face à l’impuissance ou à l’inaction des puissances mondiales. Que reste-t-il alors pour sauver de l’oubli définitif ces pages de l’Histoire réduites en poussière ? La magie de la reconstitution virtuelle qui a réalisé d’incroyables progrès ces dernières années au point de reléguer au titre de souvenirs ludiques ces premières animations élémentaires que l’on a pu connaître, il y a une quinzaine d’années en CD-Rom.

 

 

Ce sont de véritables paysages qui se métamorphosent sous nos yeux de l’état de désolation à leur splendeur antique grâce à la magie de la technologie. Palmyre, Alep, Mossoul, Leptis Magna revivent ainsi sous nos yeux, vision, certes, tronquée de la réalité, mais vision tout de même, le leurre est réel quant à lui. Alors que les équipes d’archéologues peinent à se rendre sur place au risque souvent de leur vie, la reconstitution virtuelle s’avère un espoir incontestable pour préserver de l’oubli, ce qui vient d’être anéanti. À l’aide de milliers d’images captées par des drones et reconstituées en 3D par la société Icononem en partenariat avec l’Unesco, Mossoul, de ses décombres jonchés de gravats après les bombardements et les ravages effectués par Daech, renaît de ses cendres avec cette mosquée qui retrouve vie sous nos yeux ébahis. Des projections géantes refont ainsi vivre ces sites légendaires comme celui de Leptis Magna, certes, plus préservé, mais tout autant inaccessible en raison de l’instabilité politique qui règne en Libye, alors que Palmyre a subi des destructions massives paradoxalement sous l’objectif de caméras dont les images ont traversé le monde entier... L’orientation géographique est facilitée grâce à des tables circulaires installées dans chaque salle afin de situer les édifices et les quartiers dans leur contexte sans oublier les nombreuses images d’archives redonnant vie d’une autre manière à ces édifices.
Enfin l’IMA s’est associé à Ubisoft pour proposer des expériences véritablement surprenantes de réalité virtuelle au terme du parcours. Muni d’un casque, le visiteur pourra en effet faire l’expérience déroutante de déambuler dans six monuments du parcours évoqué antérieurement, une impression saisissante de faire partie de ces décors et de réaliser combien le concept même de réalité est ténu. Une belle initiative pour sensibiliser le public à la fragilité de la conservation du patrimoine mondial de l’humanité.

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, ouvrage collectif sous la direction d'Aurélie Clemente-Ruiz, Hazan, 2018.
 


Si l’exposition actuellement proposée à l’IMA sur les cités millénaires donne la priorité à la réalité virtuelle, et donc au numérique, le présent catalogue sur papier aura également toute sa place afin de mieux situer cette extraordinaire aventure dans son contexte scientifique, archéologique et culturel. Ainsi que le souligne en ouverture Audrey Azoulay, présidente de l’Unesco, les conflits qui déchirent une partie du monde arabe ont été source d’incommensurables souffrances humaines et d’atteintes irréversibles au patrimoine culturel de leurs pays.

 

 

La réalité virtuelle ne peut, certes, remédier à tout cela, mais elle offre cette possibilité d’une action de mémoire indéniable à l’heure où les réflexes des nouvelles générations se réalisent plus à partir d’une démarche audiovisuelle que littéraire. C’est le contexte de ces quatre régions concernées par l’exposition, que sont Mossoul, Alep, Palmyre et Leptis Magna qui se trouve ainsi complété dans ces pages informées.

 

 

Véritable état des lieux de ces sites, l’ouvrage a donné la parole à de nombreux témoins ayant vécu ces bouleversements, qu’il s’agisse d’archéologues, d’historiens, mais aussi d’architectes, écrivains ou poète notamment le poète Adonis. Évocations des contextes historiques, focus sur tel ou tel bâtiment, questions fondamentales posées telle celle de la reconstruction de Palmyre, nombreux sont les angles qui complètent idéalement la visite virtuelle proposée par l’IMA avec l’exposition Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul.

 

 

 

 

Sigmund Freud. Du regard à l’écoute
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
jusqu'au dimanche 10 février 2019

LEXNEWS | 21.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Sigmund Freud. Du regard à l’écoute », une exposition riche et atypique à ne pas manquer qui se tient jusqu’en février 2019 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris, dans ce cadre si intimiste du Mahj qui souffle cette année ses 20 bougies. Freud au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme ? Oui, et sa présence s’avèrera bien moins surprenante qu’il n’y paraît de prime abord grâce à l’éclairage souhaité par Jean Clair, son commissaire.

 

 

Jean Clair : lire notre interview

 

 

 

Ainsi que l’historien de l’art le rappelle, le célèbre inventeur de la psychanalyse était avant tout un homme de science, un neurobiologiste plus précisément sans pour autant renier son judaïsme. Il s’agit curieusement de la première exposition en France depuis la mort de ce dernier à Londres en 1939. C’est sur cette dimension souvent méconnue ou occultée par ses détracteurs qu’insiste le début du parcours en montrant que lorsque le Viennois s’aventure dans les méandres de l’inconscient, c’est à partir d’une solide connaissance du cerveau.

Ses recherches scientifiques sur les ganglions spinaux et la moelle épinière de la lamproie marine sont connues, et c’est fort de ce travail en laboratoire qu’il osera une représentation graphique du refoulement à l’allure d’équation. Freud est bien entendu un chercheur et un scientifique de son temps, aussi n’est-il pas étonnant de retrouver dans ses études et centres d’intérêt le magnétisme, l’hypnose, tout ce qu’il apprendra auprès de son maître qu’il admire Jean-Martin Charcot ; Une admiration au point même d’imiter son goût pour l’Histoire, et qui donnera naissance à un cabinet des antiques plus qu’honorable, aujourd’hui au Freud Museum de Londres, et dont quelques pièces sont aujourd’hui exposées. Nul étonnamment à ce que le parcours explore également, bien sûr, les liens étroits quant à l’écoute à partir du divan, la notion de transfert entre le thérapeute et son patient, l’importance primordiale des images puisées aux sources des souvenirs, le flot des associations libres qui se rapproche par certains aspects de l’inspiration des artistes, notamment dans le domaine du rêve avec des œuvres de symbolistes tels Carlos Schwabe, Max Klinger… Du rêve à la sexualité, les liens sont également ténus.

 

Gustave Courbet (1819-1877)L'origine du monde1866Huile sur toileH. 46 ;

 L. 55 cmParis, musée d'Orsay© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

Cette dimension a inspiré de nombreux artistes comme Gustave Courbet avec l’accrochage exceptionnel de l’œuvre fameuse L’Origine du monde mais aussi Gustav Klimt ou encore Egon Schiele qui subliment la sexualité en apparence scandaleuse pour leurs contemporains afin de donner naissance à des œuvres d’art majeures exceptionnellement présentées lors du parcours de cette riche exposition. Celle-ci s’arrête aussi sur la période du surréalisme, des liens qui auraient pu réunir un André Breton étudiant en médecine à Freud, si cette rencontre n’avait été manquée par incompréhension de ce dernier, dont la formation scientifique lui imposait bien d’autres vues. L’exposition se termine, enfin, par une section monumentale, celle de la confrontation de Freud à Moïse, cette figure biblique incontournable de l’œuvre du psychanalyste, mais surtout du judaïsme, judaïsme longtemps tenu éloigné du père de la psychanalyse, et pourtant... Avec la confrontation du moulage du célèbre Moïse de Michel-Ange de l’église Saint-Pierre-aux-Liens à Rome appartenant aux Beaux-Arts de Paris à l’œuvre de Mark Rothko, le visiteur réalisera, en effet, combien le judaïsme si éloigné en apparence du travail quotidien de cet explorateur de l’inconscient a su l’accompagner et nourrir sa pensée… souvent à son insu.

"Freud. Du regard à l'écoute" sous la direction de Jean Clair, 336 pages, ill., sous couverture illustrée, 190 x 240 mm, cartonné, Coédition Gallimard / Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, 2018.

 

 

 


Comment les sciences, l’art et la spiritualité convergent avec la psychanalyse à partir de la figure centrale de Sigmund Freud, médecin viennois né au milieu du XIXe siècle et mort à Londres, après avoir fui tardivement et malade, Vienne, l’Allemagne et la tragédie de la Shoah ? Fort d’une iconographie remarquable, c’est à partir de cette forte et riche personnalité, fondatrice de la psychanalyse, la replaçant dans son temps, que l’ouvrage étudie ces différents angles. Même si Freud se qualifiait de « juif tout à fait sans Dieu », ainsi que le rappelle le directeur du mahJ, Paul Salmona, le judaïsme demeure pourtant indissociable d’un grand nombre de traits marquant ayant conduit à la naissance de la psychanalyse, dont la méthode interprétative. Jean Clair, en ouverture, souligne également l’importance du cadre viennois pour la naissance de la psychanalyse, un bouillonnement culturel propice à une exploration du bouillonnement de l’inconscient. Une ébullition des idées ayant conduit à tous les possibles, aux fantaisies les plus incroyables, étudiées dans une riche contribution par Laura Bossi.

 

 

Une leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet,

1887 Huile sur toile, 300 x 425 cm

 

 

Qu’il s’agisse du principe de biogénétique fondamental développé par Ernst Haeckel aux rapprochements phylogénétiques opérés par Freud entre psychanalyse, anthropologie et ethnologie, ces éléments se devaient de retrouver leur juste place.

 

 

"L’art et la science d’Ernst Haeckel »

 Lire notre chronique

 

 

 

La place justement des images, analysées également dans une riche contribution par Philippe Colmar, s’avère essentielle dans ses rapports avec la psychanalyse, entre ce qui est montré et suggéré, explicite ou refoulé. Exposer un motif, c’est s’exposer, surtout lorsqu’il s’agit de représentations à connotations sexuelles. Le judaïsme chez Freud nourrit bien des réflexions, objet de la présente exposition au Musée des arts et d’histoire du Judaïsme, ainsi que l’illustre la contribution de Gérard Haddad.

 

À la lecture de cet essai, l’empreinte du judaïsme sur cette science naissante au XXe siècle est bien moins ténue qu’il n’y paraît, même si la volonté expresse de son fondateur de les dissocier a certainement joué dans cet éloignement apparent. Nombreux seront les angles proposés pour mieux comprendre la place de Freud et cette pensée fondatrice, passionnante et foisonnante du père de la psychanalyse : Freud neurobiologiste, évolutionniste, amateur d’art, explorateur des rêves et de la sexualité… avant d’aborder au final une sélection de textes réunis en anthologie sous la signature d’auteurs tels Ernst Gombrich, Jean-Bertrand Pontalis, Yosef Hayim Yerushalmi et bien d’autres encore contribuant à une meilleure connaissance de cette figure intellectuelle majeure du siècle passé. Un ouvrage qui ne pourra que passionner et susciter la curiosité des professionnels, mais aussi de tout à chacun ouvert à la pensée de Freud ou curieux de psychanalyse.
 

 

MADAGASCAR L'ART DE LA GRANDE ÎLE.
Musée du quai Branly Jacques Chirac jusqu'au 1er janvier 2019 – galerie jardin

LEXNEWS | 21.10.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Il y eu l’exposition « Ethnographie de Madagascar » en 1946 au musée de l'Homme portant un certain regard sur les arts de Madagascar, colonisée par les Français dès 1883, et puis plus rien... Une sorte de silence, une éclipse inexpliquée, comme l'écrit Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly Jacques Chirac dans son introduction au catalogue publié par Beaux Arts. Il était donc plus qu'urgent de proposer une nouvelle exposition d'envergure consacrée aux artistes de Madagascar, artistes ayant façonné, depuis les premiers peuples installés sur l'île (-2000 ans) jusqu'à aujourd'hui, des œuvres d'une finesse d'exécution, d'une richesse de motifs et d'une beauté intense. Cette exposition, attendue donc, transporte les visiteurs vers une vision spirituelle et symbolique de tout un peuple aux origines multiples (marins indonésiens, serviteurs noirs africains, et peut-être aussi indiens du Sud, et puis marchands musulmans, ou portugais vers 1500 et Français qui s'y établiront une première fois sous Louis XIV, pour y revenir en 1883 jusqu'à la déclaration de l'indépendance de l'île en juin 1960).

 

 

L'histoire de cette île est le même combat vers la liberté et l'indépendance que bien d'autres et l'hommage culturel que présente actuellement le Musée du quai Branly Jacques Chirac en témoigne dès le préambule de l'exposition. De suite emporté à des milliers de kilomètres grâce aux quelques 360 œuvres réunies par Aurélien Gaborit, responsable des collections Afrique du musée et commissaire de cet événement, celles-ci nous racontent l'histoire de cette île via l'art. Toutes révèlent autant de liens étroits entre le monde des vivants et celui des morts, toute l'activité du monde des vivants se trouvant régie par la cosmologie et l'astrologie, explique Aurélien Gaborit. Malgré cela on ne ressent aucune tension, aucune pression ni malaise, dominé par ces grandes figures de bois chargées de sens et de cette énergie invisible qui s'adresse à ceux de l’inframonde. L'art représentant les esprits de la nature ou les ancêtres est, ici, sublimé par l'esthétique mêlant les codes sociaux et les croyances. L'invisible influence donc tous les domaines de la vie, toutes les créations et artistes. Les entités divines, qu’elles soient de la terre, des eaux, associées à une région, sont représentées selon différentes typologies rattachées à leurs habitats, leurs savoirs ou leur aspect physique.

On les retrouvera alors sur les portes ou les volets des maisons, sur les monuments funéraires, dans le mobilier (montants de lit sakalava), dans les objets du quotidien (cuillères, plats, vanneries, lampes, poteries...) dans les parures et bijoux (bijoux magiques – pendentif faneri antandroy ou talisman pour guerriers ), dans les étoffes de soie en fils d'araignée... aux multiples fonctions – du vêtement qui donnent des indications sur les appartenances identitaires de ceux qui les portent.. aux linceuls (étoffe lambra landy akotofahana aux dessins géométriques et aux couleurs vives), dans les amulettes (bara ou mohara betaly). Impressionnants sont les poteaux funéraires anthropomorphes qui traduisent la vie et le statut social du défunt. Certains d'entre eux mesurent plus de trois mètres et sont ornés de bucranes de zébus...

 

 

On se trouve si petit à côté de ceux exposés. Madagascar est aussi le royaume des perles, c'est un élément symbolique et magique, les vakana, est le terme générique pour désigner toutes les perles (coralline, quartz, agate, argent, corail... qui ont suivi les déplacements commerciaux). Elles sont autant de marqueurs culturels de l'histoire de l'île et possèdent le pouvoir magique que lui attribue celui qui pratique la divination pour corriger ce qui a été déséquilibré. L'aménagement des habitations suit aussi un plan astral avec une valeur associée à chaque point cardinal et le foyer en son centre.

 

 

 

Aujourd'hui les artistes contemporains qui se sont approprié tous les codes de leur culture, proposent une vision contemporaine de leurs traditions et les perpétuent à travers le monde de l'art. Ce sont donc 3 artistes qui exposent ainsi leurs créations : des aloalo, poteaux funéraires du sculpteur plasticien Jean-Jacques Efiaimbelo ; des tissages de madame Zo ; enfin, les photographies de Pierrot Men. Chacun, dans leur domaine, renoue le monde contemporain avec les forces du monde invisible de la culture de Madagascar, cette île qui brille par sa particularité, au quai Branly Jacques Chirac, à travers cet événement artistique.

 

Un T. rex à Paris
Muséum d’Histoire naturelle
Prolongation jusqu’au 4 novembre 2018.

LEXNEWS | 14.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Il sera difficile de revivre une telle expérience avant longtemps pour celles et ceux qui n’auraient pas la chance de découvrir ce face à face impressionnant avec l’un des prédateurs les plus aboutis que l’évolution ait produit. Le Muséum d’Histoire naturelle, dont la célèbre Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée fête cette année ses 120 ans, propose en effet, en une scénographie particulièrement réussie, une confrontation inhabituelle qui surprendra petits et grands, même en étant familiers des célèbres films d’Hollywood consacrés à ces animaux du Crétacé. Pour la première fois en France, c’est l’un des trois seuls spécimens quasi complets de Tyrannosaurus rex qui a fait le voyage jusqu’au début du mois de novembre dans la capitale parisienne pour le plus grand plaisir des visiteurs. Alliant scénographie scientifique et ludique, le parcours didactique a choisi d’immerger le public dans le contexte géographique et chronologique de cette espèce redoutable. Ainsi que le souligne Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle : « Le Tyrannosaurus rex, mieux connu sous le nom de T. rex, constitue incontestablement l’un des grands mythes contemporains ». Un mythe pour lequel le cinéma a largement contribué à faire connaître, associant terreur et fascination, si l’on en juge les produits dérivés multipliés à l’envi notamment auprès des jeunes générations… Le Muséum a choisi, quant à lui, justement d’aller au-delà de ces présentations superficielles et de proposer une véritable immersion dans l’environnement global du Crétacé dans lequel ce géant – en l’espère une géante, vieille de 67 millions d’années - a pu évoluer et disparaître avec ses congénères. Pour mieux comprendre la place de ce dinosaure prédateur, un squelette d’hadrosaure, un dinosaure à bec-de-canard, appartenant aux réserves du Muséum depuis 1911 a été tout spécialement monté pour l’exposition, un animal qui était l’un des plats favoris de T. rex et qui accueille le visiteur dans la première partie du parcours. Les contextes géographique et chronologique sont clairement rappelés avant d’évoquer le contexte environnemental dans lequel évoluaient ces dinosaures du Crétacé. Une section est également réservée à ces découvreurs de dinosaures depuis la fin du XIXe siècle sans qui ces témoins disparus n’auraient jamais connu une telle actualité, avant de découvrir une vidéo évoquant l’exhumation de Trix, petit nom de notre femelle T. rex, et sa préparation avant son exposition au public.

Puis vient l’évènement impressionnant du parcours avec l’entrée dans la seconde partie de l’exposition en un face à face époustouflant dont nous réservons la surprise aux visiteurs ! Contrairement à bien d’autres présentations, la confrontation est, ici, incontournable dans la manière ou plutôt position dans laquelle l’animal a été présenté, sentiment d’impossibilité d’échapper à ce géant, même à l’état de squelette…

Des panneaux latéraux proposent de nombreuses informations sur notre dinosaure, une femelle de 30 ans, 12,5 m de longueur pour 4 m de hauteur et 8 tonnes, avec mentions de ses nombreuses blessures et dont elle semble bien avoir survécu. La troisième partie encourage, enfin, l’interactivité pour le jeune public avec des ateliers thématiques sur la nourriture, la vitesse et même la séduction chez les dinosaures ! Cette extraordinaire exposition sera idéalement complétée par une visite de l’incontournable Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée à laquelle le ticket donne également accès, sans oublier, pour les plus jeunes, le cabinet de réalité virtuelle les mercredis, week-ends et jours fériés, pour une expérience de réalité virtuelle sur plus de 60 millions d’années en 3D.
 


 

La Fiche d’identité de Trix :


Exhumé par une équipe du Naturalis Biodiversity Center de Leiden (Pays-Bas), où il fut présenté au public néerlandais, Trix est l’un des trois squelettes de Tyrannosaurus rex les plus complets au monde avec près de 75 % d’ossements en excellent état de conservation.
• Âge du fossile : 66 à 67 millions d’année (Crétacé supérieur)
• Âge de l’animal : environ 30 ans
• Longueur : 12,5 mètres
• Hauteur : 4 mètres
• Longueur du crâne : 1,50 mètre
• Poids d’un T. rex adulte vivant : 8 tonnes
 


A lire :


- Un jour avec les dinosaures Christine Argot et Luc Vivès
Co-édition : Flammarion / Muséum national d’Histoire naturelle : lire notre chronique
- Un T. rex à Paris Co-édition : BeauxArts / Muséum national
d’Histoire naturelle de Ronan Allain, Florent Goussard,
- Guide de la Galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée
Édition : Muséum national d’Histoire naturelle

 

 

Caravage à Rome – Amis et ennemis

 Musée Jacquemart André jusqu’au 28 janvier 2019.

LEXNEWS | 12.10.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La vie de Michelangelo Merisi, plus connu sous son nom d’artiste Le Caravage, s’apparente au clair-obscur dont il façonne ses toiles : une lutte éternelle entre la lumière d’une inspiration foudroyante et la pénombre des affres vécus par le peintre toujours en lutte avec lui-même et ceux qui croisent sa vie. Aussi, l’exposition qui se tient actuellement au musée Jacquemart André explore-t-elle dans le cadre romain ce rapport d’amitiés et d’inimitiés qui accompagna sa brève et fertile carrière. Né en 1571 à Milan, la période romaine de Caravage demeure en effet essentielle pour celui qui « …était venu au monde pour détruire la peinture », ainsi que le souligna abruptement Nicolas Poussin. Si cette appréciation témoigne de l’effet révolutionnaire que fit ce peintre sur ses contemporains et ses successeurs au XVIIe siècle, elle révèle l’ampleur de la tempête artistique qu’initia, en effet, le jeune et fougueux peintre sur la peinture italienne.

 

 

Adepte du clair-obscur qui allait envahir toutes ses toiles comme pour mieux révéler l’âme de ses représentations, l’artiste allait devenir le plus grand peintre naturaliste de son temps, mais un naturalisme bien singulier pour l’époque. Le parcours conçu souligne le milieu artistique dans lequel Caravage évolue à Rome, car si l’artiste mènera souvent un parcours solitaire, ce dernier ne sera pas sans relation avec le cercle intellectuel romain de son époque. Le visiteur songera bien entendu en premier au rapport conflictuel qu’il entretint avec le peintre Annibal Carrache, mais cela serait réduire les influences moins polémiques dont l’artiste bénéficia également avec les poètes, les musiciens qui viendront nourrir l’inspiration d’œuvres comme celle du fameux Joueur de luth exceptionnellement présentée dans l’exposition.

Les mécènes tels le marquis Giustiniani (1564 - 1637) et le cardinal Francesco Maria del Monte (1549 - 1627) auront, eux aussi, une grande importance dans le parcours du Caravage en étant à l’origine de nombreuses commandes. Caravage se fait remarquer très tôt pour son art à peindre d’après un modèle vivant, une manière qui aura une influence déterminante sur ses contemporains et successeurs.

 

 

 

 

Au lieu de copier les maîtres, il s’essaie avec le talent qui sera le sien à des représentations personnelles atypiques comme celle du Petit Bacchus malade, œuvre qui marque la rupture avec son maître le Cavalier d’Arpin dont il quittera l’atelier après huit mois seulement. Ce naturalisme va se développer pendant ces 15 années romaines dont nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est les éléments réunis avec cette exposition accueillant un nombre remarquable d’œuvres dont sept n’ont encore jamais été montrées en France. Caravage, fuyant son destin de toiles en rixes, achève sa période romaine avec le meurtre suite à une bagarre avec Ranuccio Tomassoni en 1606, ce qui lui vaudra une peine d’exil. Ce sera alors Naples, Malte…

 

 

 

Il ne restera que quatre années encore à vivre à celui qui ne reviendra plus dans la ville éternelle si ce n’est par ses œuvres et son génie unanimement salués depuis, ainsi qu’en témoigne cette belle exposition.



Commissariat de l’exposition : Francesca Cappelletti

 

Giacometti - Entre tradition et avant-garde

Musée Maillol jusqu’au 20 janvier 2019.

LEXNEWS | 27.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il fallait le cadre du Musée Maillol et la subtile scénographie d’Éric Morin pour rendre hommage à l’un des plus grands sculpteurs du siècle passé, Alberto Giacometti, dont l’œuvre singulière revisite l’art de la sculpture. Une œuvre qui nécessitait en effet une présentation étudiée afin de mettre en valeur toute sa richesse et complexité. En collaboration avec la Fondation Giacometti, l’exposition invite ses visiteurs à redécouvrir l’étendue de la création de l’artiste (né en Suisse au début du XXe siècle (1901) et décédé dans ce même pays en 1966) en une splendide mise en regard avec ses aînés, ces sculpteurs ayant compté dans sa formation et ses influences, mais aussi ces sculpteurs qui furent ses compagnons de création et amis.

 

 

 

Encouragé par son père lui-même artiste, il se forme à Genève puis à Paris dans l’atelier d’Antoine Bourdelle. Surgit alors l’ère cubiste à laquelle il sera un temps sensible, et les influences de Despiau et Maillol sans oublier celles des avant-gardes parisiennes après 1925 avec Zadkine, Lipchitz, Csaky, et dont certaines œuvres ont été rapprochées dans les premières sections du parcours.

Mais l’originalité de Giacometti ne tardera pas à poindre avec cette inspiration puisée dans l’Antiquité archaïque, les influences de l’art cycladique notamment, pour aboutir à ces fameuses sculptures filiformes si singulières et caractéristiques de l’artiste.

 

Les commissaires de l’exposition Catherine Grenier et Thierry Pautot ont encouragé ce dialogue entre Giacometti et les artistes ayant croisé son chemin de Rodin à Germaine Richier, en passant par Brancusi, Laurens, Lipchitz, Zadkine ou Csaky. Mais ce rapprochement se voit doublé d’un dialogue peut-être encore plus fertile entre les propres œuvres de Giacometti lui-même, et ce, grâce à un savant jeu d’éclairage et d’installations.

 

 

C’est le cas par exemple de cette superbe juxtaposition en deux salles différentes de la Femme qui marche (1932) et de l’Homme qui marche II (1960). De la ligne droite surgit paradoxalement le mouvement, et de la rectitude, l’élan, l’étonnement et la fascination sont là, présents, imposés par ces métamorphoses puisant en un fonds ancestral et omniprésent dans l’œuvre de l’artiste. De nombreuses archives, dessins et photographies présentées permettent également de revivre le temps de cette très belle exposition l’esprit de ce minuscule atelier par la taille que fut celui d’Alberto Giacometti, mais si grand par l’inspiration dont il a été le témoin.

 

 

Jakuchū (1716-1800) Le Royaume coloré des êtres vivants
Petit Palais jusqu’au 14 octobre 2018

LEXNEWS | 16.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Splendeur et raffinement ! C’est en effet à toute la splendeur et au raffinement de l’art japonais auquel le Petit Palais de Paris invite avec cette exposition exceptionnelle ne présentant pas moins de 30 oeuvres du peintre Ito Jakuchu, un des plus grands artistes japonais du XVIIIe siècle. Présentées pour la première fois en France, ces peintures de coqs à la collerette d’un rouge inoubliable, ces paysages de neige ou de printemps d’une finesse incomparable, ces hortensias, pivoines et autres êtres vivants aux couleurs subtiles et éclatantes attendent les visiteurs de cet évènement.
Ito Jakuchu (1716-1800), issu d’une famille aisée de primeurs, put se consacrer très tôt à la peinture et plus particulièrement à la représentation fidèle de la nature. Ce n’est cependant que plus tard à plus de 40 ans, déjà célèbre, qu’il renoncera à la tradition familiale de primeurs et se dédiera entièrement à la peinture, s’entourant dans son jardin d’animaux méticuleusement choisis, paons, perroquets et de fleurs ou espèces rares et savamment cultivées. Adepte du bouddhisme zen, il se retirera après le grand incendie de Kyoto ayant ravagé sa maison et son atelier près du monastère Sekiho-Ji au sud de Kyoto. Bien que reconnu de son vivant, Ito Jakuchu fut étrangement presque oublié lors des siècles qui suivirent et il fallut attendre ces dernières décennies pour que des études, publications et enfin cette exceptionnelle exposition, lui rendent enfin l’hommage qu’il mérite.

 

© Itō Jakuchū, Roses et petits oiseaux, Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzōkan), Tōkyō, 1765, Agence de la Maison impériale

 

C’est en effet la première fois que l’ensemble des 30 rouleaux du « Royaume coloré des êtres vivants », œuvre majeure de ce grand peintre et coloriste de l’époque Edo est présentée à Paris, et ce pour un mois seulement jusqu’au 14 octobre 2018, grâce à un prêt de l’Agence de la Maison impériale du Japon. L’heureux visiteur de cette exposition sera littéralement enveloppé par ce fabuleux « Royaume coloré des êtres vivants » aux 30 rouleaux rassemblés autour de lui et l’entourant comme un mandala. C’est toute la diversité du vivant – coq mais aussi oie, paon, moineaux, grenouille, coquillage, etc., qui se révèle à lui par une extrême finesse et subtilité des détails de chaque panneau. Des rouleaux de soie peinte à chaque fois différents dans leur extraordinaire créativité et diversité, mais toujours marqués par ce style à nul autre pareil de Ito Jakuchu. Ce bestiaire se fait non seulement témoin des qualités esthétiques du peintre, mais participe également à sa dimension spirituelle. Devant tant de beauté et de finesse, devant cette branche de cerisier aux fleurs si délicatement écloses ou la finesse et la couleur d’automne incomparables de ces feuilles d’érable, le visiteur demeure hypnotisé et fasciné par cette peinture japonaise du XVIIIe s. à la sensibilité et aux coloris d’une rare richesse et singularité.

Commissaires :
Aya Ōta, conservateur en chef du Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzokan)
Manuela Moscatiello, responsable des collections japonaises au musée Cernuschi, le Musée des Arts de l'Asie de la Ville de Paris.

Jakuchū (1716-1800). Le Royaume coloré des êtres vivants, Manuela Moscatiello et Aya Ōta (sous la dir. de), Exposition : Jakuchū (1716-1800), format : Broché, 144 p., nombre d'illustration : 76, dimensions : 22 X 28 cm, Éditions Paris Musées, 2018.

 



La belle couverture toilée de ce catalogue consacré aux œuvres exceptionnellement réunies à Paris au Petit Palais laisse une première impression du caractère somptueux de ces chefs-d’oeuvre qui ne sortent habituellement jamais du Japon. Un voluptueux paon y déploie son plumage d’un blanc immaculé, seulement terminé d’un cœur fuchsia resplendissant.

Ce trésor des collections impériales du Japon présenté pour la première fois en Europe est l’œuvre du peintre Ito Jakuchū (1716-1800), artiste parmi les plus talentueux de son époque, celle de la période d’Édo si fertile aux arts grâce à l’influence des Tokugawa. Atypique, original, un brin excentrique, Jakuchū livre une œuvre singulière dont les peintures réunies dans ce catalogue en sont le plus bel exemple. Ces trente rouleaux de soie peinte réalisés sur une décennie marquent la peinture japonaise du XVIIIe siècle comme un surgissement personnel sans équivalent. La virtuosité se trouve bien entendu tout d’abord convoqué avec la réalisation de ces rouleaux, l’acuité du regard, le souci du détail et l’art d’en rendre toutes les nuances étonne encore le regard contemporain pourtant habitué aux témoignages naturalistes livrés par les siècles. Véritable bestiaire, florilège de la nature, l’univers de Jakuchū surprend par l’explosion de formes et de couleurs tout en instillant une dimension méditative dans cette effervescence. Et c’est peut-être, ici, tout l’art de ce peintre que de réunir les contraires là ou beaucoup de ses contemporains choisiront la luxuriance ou au contraire l’ascétisme des formes et des couleurs comme pour la peinture antérieure Sumi-e de l’époque Muramachi du XIV aux XVIe siècles.

 

 

© Itō Jakuchū, Canards mandarins dans la neige, 1759, Tōkyō,
Musée des collections impériales (Sannomaru Shōzōkan),

 Agence de la Maison impériale

 

Le lecteur découvrira avec intérêt la contribution de Nobuo Tsuji introduisant la portée du peintre en 2018. Les articles de Tadashi Kobayashi et d’Aya Ota replacent Jakuchū dans le contexte historique du Japon du XVIIIe siècle avant d’approfondir ce cycle de rouleaux Le Royaume coloré des êtres vivants reproduits intégralement en pleine page dès l’ouverture du catalogue. Jean-Noël Robert élargit, quant à lui, l’étude en rattachant le travail de l’artiste à sa dimension spirituelle bouddhique. Autant dire que ce plaisant catalogue vaut plus d’un voyage merveilleux à réaliser au plus vite au Petit Palais !
 

Cette exposition a lieu à l’occasion du 160e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon en 2018, sur le thème « Japonismes 2018 ».
 

 

« Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves »

musée Marmottan

jusqu’au 10 février 2019.

LEXNEWS | 16.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le musée Marmottan avec cette dernière exposition Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves rend un bel hommage à ses propres débuts en tant que musée de collections. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée, ce sont trente amateurs passionnés qui par leurs dons au musée, suivant en cela Paul Marmottan, ont en effet fondé à l’origine les premières collections de cette célèbre institution devenue aujourd’hui incontournable. Ce rapport étroit, presque intime avec les collectionneurs est ainsi constitutif de l’esprit des lieux, et il était donc logique qu’une telle manifestation perpétue ces legs, et ce, d’une bien belle manière si l’on juge par la qualité des œuvres réunies. Prolongeant une première initiative déjà fortement appréciée en 2014 « Les impressionnistes en privé » pour le 80e anniversaire de l’ouverture au public, 2018 voit une nouvelle expérience, tout aussi réussie, élaborée et conçue par les deux mêmes commissaires Marianne Mathieu et Claire Durand-Ruel Snollaerts.

 

Claude Monet "Villas à Bordighera" 1884 Huile sur toile 60 x 73 cm Collection particulière © Collection particulière - Droits réservés

 

Avec l’exposition Collections privées – Un voyage des impressionnistes aux fauves, le visiteur aura, en effet, le plaisir de pouvoir découvrir soixante-deux peintures, dessins et sculptures rarement ou jamais montrés. Les premières salles donnent déjà à elles seules un vertige certain avec ces tableaux qui sembleraient presque familiers et pourtant jamais vus tel Villas à Bordighera de Claude Monet, peint en 1884, tableau frissonnant de lumière sous le pinceau du peintre enchanté par cette nature inhabituelle pour lui et qu’il découvre lors de son voyage.

 


Superbe effet de soleil pour Les Pyramides de Port-Coton toujours de Claude Monet, peint en 1886, avec ces rochers hérissés des ondes et enrichissant encore plus la palette déjà étendue du peintre. Étonnement encore pour ces Chrysantèmes rouges du même peintre qui éclipserait presque les autres toiles par sa flamboyance. Caillebotte est également à l’honneur avec Le Pont de l’Europe dont les différents dialogues qu’il recèle ne cessent de surprendre, dialogues implicites entre personnages, mais aussi entre architectures contrastées, matériaux préfigurant de nouvelles évolutions vers la modernité. Pissarro, Renoir, Degas, Seurat, Signac sont également réunis dans cette exposition qui cumule bien des surprises tels ces Lauriers roses de Vincent van Gogh, toile dont les niveaux de diffraction de lumière saisissent le regard de manière hypnotique.

 

Vincent van Gogh "Les Lauriers roses. Le jardin à l'hôpital à Saint-Rémy" mai-juin 1889 Aquarelle et crayon sur papier 61 x 47 cm Mexico, Collection Pérez Simón

© Arturo Piera

 

Impossible d’évoquer toutes ces découvertes qui de Toulouse-Lautrec à Bonnard en passant par Gauguin et Émile Bernard sans oublier Vuillard et de belles sculptures de Camille Claudel et Rodin accentuent décidément l’éblouissement. Le parcours ne s’arrête pourtant pas là avec une magnifique Fenêtre ouverte sur la mer à Étretat de Matisse et un mystérieux Quadrige d’Odilon Redon, sans oublier le rayonnement de cette dernière toile de Kees van Dongen Le Boniment, titre d’une œuvre qui ne sera pas nécessaire pour attirer bien des visiteurs !
 


Pierre Bonnard "Nu debout, de profil" vers 1905 Huile sur toile 77,7 x 46,2 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Arturo Piera

 

 Picasso. Chefs-d’œuvre !

Musée Picasso Paris jusqu'au 13 janvier 2019

LEXNEWS | 05.09.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 

 


Le nom de Pablo Picasso reste pour le commun des mortels synonyme de chefs-d’œuvre, décriés ou applaudis, peu importe. Génie tellurique, Antée des temps modernes, démiurge des arts plastiques, rares sont les images qui n’ont pas été retenues aux fins d’évoquer ce génie infatigable. C’est justement ce rapport à l’œuvre, et plus particulièrement aux chefs-d’œuvre au pluriel qu’a pu entretenir Picasso tout au long de sa vie, qui a été retenu pour cette brillante exposition. Pour cela, l’exposition « Picasso. Chefs-d’œuvre ! » qui se tient actuellement au Musée Picasso à Paris réunit un grand nombre de tableaux, sculptures, gravures du maître suggérant ainsi un questionnement dynamique sur le rapport à la création elle-même.

 

 

Pablo Picasso Femme assise sur la plage
Paris, 1937 Huile, fusain et pastel sur toile
131 x 163,5 cm Musée des Beaux Arts de Lyon
Legs Jacqueline Delubac, 1997, inv. 1997 - 45 © Succession Picasso 2018

 

Le point de départ ? Un texte souvent méconnu de Balzac, Le chef-d’œuvre inconnu, dans lequel l’auteur de La Comédie humaine évoque une visite du jeune Nicolas Poussin dans l’atelier du maître Porbus. Une relation extraordinaire s’établit alors entre les deux artistes, l’un en devenir, l’autre à la réputation établie. C’est cette même relation, cette même quête d’absolu qui poussera Pablo Picasso à illustrer l’œuvre du grand écrivain. Cet absolu dans l’art reste un point crucial pour mieux comprendre l’œuvre protéiforme de Picasso.

Aussi, le musée Picasso Paris a-t-il convié pour cette exposition à des prêts exceptionnels les œuvres maîtresses de l’artiste, des œuvres pour certaines rarement montrées au public.

Ainsi, Science et charité, œuvre de jeunesse datant de 1897, est-elle présentée pour la première fois à Paris, une œuvre puissante où la mort plane au-dessus des ces âmes tendues, le père du peintre ayant servi de modèle pour le médecin auprès d’une trop jeune malade pour mourir, d’une trop jeune sœur…

 

 Pablo Picasso Science et Charité Barcelone, 1897
Huile sur toile 197 x 249,5 cm Musée Picasso, Barcelone
Donation Pablo Picasso, 1970 110.046 © Succession Picasso 2018

 

Si Les Demoiselles d’Avignon, comme tous les grands chefs-d’œuvre, ne voyagent plus, les travaux préparatoires réunis dans l’exposition permettent néanmoins de se faire une belle idée de cet extraordinaire laboratoire de la création de Picasso en pleine possession de ses moyens, cette œuvre bien qu’incomprise, même de ses plus proches amis, deviendra pourtant une icône quelques décennies plus tard… Les Arlequins scandent l’inspiration de l’artiste, où fête et mélancolie tissent de secrets accords, parallélisme possible de l’état d’esprit de leur créateur. Formidable salle, également, que celle consacrée au thème Les Baigneuses où trois œuvres majeures sont réunies pour la première fois en France et laissent pantois le visiteur par l’abondance de ces formes libérées de leurs contraintes physiques, des métamorphoses à rapprocher du flux de conscience joycien. Étonnantes seront les découvertes d’un peintre que l’on pensait pourtant bien connaître ; Fulgurances de ces traits épousant la poésie de Pierre Reverdy pour Le Chant des morts ; Métamorphoses du regard en trois dimensions avec les sculptures longtemps restées dans l’ombre du peintre et aujourd’hui considérées comme des chefs-d’oeuvre à part entière…
 

Pablo Picasso et Pierre Reverdy Le Chant des morts
Paris, 1948 Lithographies originales de Pablo Picasso, Tériade Editions
42,5 x 32,5 cm Musée national Picasso Paris Don Maya Picasso, 1982, BIB1450
© Succession Picasso 2018

« Picasso Chefs-d’œuvre ! » collectif sous la direction de Coline Zellal, Musée Picasso Paris - Éditions Gallimard, 2018.


Quel est le rapport de Picasso au concept de chef-d’œuvre ? À partir de cette interrogation riche et fertile chez l’artiste le plus connu du XXe siècle, le présent catalogue a proposé plusieurs pistes de recherche. Si les témoignages directs manquent sur la manière dont Picasso pouvait considérer lui-même ce rapport, Émilie Bouvard rappelle en introduction que l’artiste était néanmoins soucieux de sa réception et qu’il établissait une hiérarchie parmi ses créations en conservant certaines d’entre elles tout au long de sa vie. L’homme était cependant particulièrement conservateur, non seulement en matière d’œuvres, mais aussi à l’égard de toutes sortes d’objets qui croisaient sa vie.

Alors, rechercher ce qu’il avait pu juger réussi est une tâche ardue qui dépasse le « cadre » de l’artiste, pour l’élargir à sa réception par la critique, le public et la postérité. Les notions de séries compliquent encore cette approche, à partir de quand un chef-d’œuvre répété garde-t-il ce caractère ? Question délicate si l’on songe aux nombreux Arlequins et Baigneuses réunies dans ces pages. La frénésie créatrice de Picasso peut laisser entendre que l’ultime chef-d’oeuvre relève plus d’une quête de l’absolu inatteignable qu’une réalité concrète du quotidien de l’artiste. C’est pour mieux appréhender cette question que le parcours conçu par l’exposition offre de circonscrire l’œuvre de Picasso quant à sa réception sur près d’un siècle. L’impressionnante iconographie réunie dans ces pages montre combien cette réception participe à l’élaboration du chef-d’oeuvre, une œuvre rangée au statut iconique parfois comme pour Les Demoiselles d’Avignon et Guernica, plus discrète pour d’autres, mais non moins importante pour l’artiste. Il apparaît vite que le peintre, sculpteur, graveur dépasse la notion même de chef-d’œuvre matérialisé par une œuvre unique pour lui donner une dimension qui transcende l’espace et le temps à partir de sa création, sans cesse renouvelée tout au long de sa vie. La flamme vive de son regard démontre qu’il cherchait quelque chose dont il avait la prescience et dont il se rapprocha toute sa vie. L’a-t-il atteinte ? Son œuvre et ce riche catalogue contribueront peut-être à s’approcher au plus près de la réponse.

Pierre Reverdy – Pablo Picasso « Le Chant de morts » préface de François Chapon, Poésie Nrf, Gallimard, 2018.

 


À celles et ceux qui auront eu le bonheur de découvrir les originaux de cette incommensurable poésie de Pierre Reverdy lors de l’exposition Picasso Chefs-d’œuvre, ce petit opuscule de la célèbre collection Poésie/Gallimard les réjouira assurément !

 Si l’ampleur et la taille de l’ouvrage ne pouvaient être respectées pour une édition de poche accessible, la beauté et la poésie nouées de manière inextricable dans ce recueil subsistent, la magie opère et la graphie du poète et celle du peintre, entrelacées, demeurent d’une extrême lisibilité.

Ainsi que le souligne François Chapon dans sa préface, ce volume provoque « un saisissement par l’impact de son dévidement linéaire et des balafres sanglantes qui le scandent », un saisissement hypnotique serait-on tenté d’ajouter tant le concert des arts s’accomplit en ces pages au plus haut degré. Picasso tel un calligraphe peint et « écrit », l’étymologie du mot grec graphein renvoyant indistinctement à ces deux procédés. Mémorables vers où le poète évoque : « Je me suis pris à l’aile exquise du hasard » et le peintre de se faire l’écho de ce vol extatique d’un trait d’hirondelle… Le lecteur se réjouira de lire d’un seul souffle ce poème, et se ravira d’en redécouvrir de temps à autre une page retenue par le hasard, une compagnie fertile à savourer par à cette belle initiative.

 

Van Dongen et le Bateau-Lavoir
Musée de Montmartre
Jusqu’au 09/09/2018

LEXNEWS | 29.08.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est dans le cadre enchanteur du musée de Montmartre qu’il faut venir découvrir cette exposition consacrée à l’artiste néerlandais Kees van Dongen (1877-1968). L’exposition a retenu la thématique des relations du peintre dans ce fameux Bateau-Lavoir, naguère distant seulement de quelques pas de là. C’est ainsi l’occasion idéale de redécouvrir les œuvres majeures du peintre en une scénographie intimiste permettant de déambuler dans les étages du musée, et de retrouver, ainsi, salle après salle, l’atmosphère début de siècle qui régnait en ces lieux de la butte Montmartre. Véritable antichambre de l’Art moderne, le Bateau-Lavoir ne cesse de surprendre par l’esprit de liberté créatrice qui y régnait en opposition radicale à l’académisme encore prévalant. C’est en ces lieux que des mouvements tels le cubisme et le fauvisme trouveront leur acte de naissance, et si Van Dongen n’y réside que deux années à partir de la fin 1905, ce sera pour lui une leçon de vie dont il ne cessera de revendiquer la fertilité jusqu’au terme de sa vie, allant même jusqu’à baptiser sa résidence monégasque du nom de « Bateau-Lavoir »…

 

Kees van Dongen, Chinagrani (danseuse), 1906
huile sur toile, 81,5 × 54,5 cm,
Wassenaar, Museum Voorlinden, collection Caldic
© ADAGP 2018, Paris
 

C’est pour lui le temps des rencontres fertiles avec l’artiste néerlandais Otto van Rees, mais également Maurice Vlaminck, André Derain, Henri Matisse sans oublier, bien sûr, le grand Pablo Picasso. Ce séjour au Bateau-Lavoir de Van Dongen enrichit la palette de l’artiste, instille une vision des êtres et des choses ouverte sur une tout autre approche que ne le faisait jusqu’alors la peinture de son temps. L’univers du cirque le saisit avec ses acrobates, ses clowns et ses équilibristes dont il se plait à représenter les corps musclés et élastiques. Le Carrousel, Aux Folies Bergère, Les Lutteuses de Tabarin – œuvre dont l’artiste ne se séparera jamais – sont autant de témoignages émouvants de ces heures montmartroises où se côtoyaient des noms qui allaient passer à la postérité. L’exposition se poursuit avec l’évolution de l’artiste vers Montparnasse et une autre vie plus mondaine tournée vers le « grand monde » ; ce seront alors les rencontres avec la marquise Casati et Jasmy Jacob, des tableaux de femmes lascives et libertaires, une autre manière de représenter l’éternel féminin qui ne cessera de l’habiter jusqu’à la fin de sa vie.

Van Dongen & le Bateau-Lavoir catalogue d’exposition, Somogy, 2018.
 


C’est le portrait de Fernande Olivier réalisé en 1907 par le peintre Kees van Dongen qui illustre la couverture de ce catalogue consacré au peintre et au Bateau-Lavoir. La compagne et modèle de Pablo Picasso prêta ses traits à la toile de celui qui partageait leur vie au fameux Bateau-Lavoir, des années de bohême fertiles, gravées à jamais sur ces œuvres. Le présent catalogue étudie ainsi ces années, bien que courtes en fin de compte, deux ans seulement, mais si riches d’expériences et d’enseignement pour Van Dongen, laissant dans son œuvre une influence si marquante. Ainsi que le relève Geneviève Rossillon, présidente du musée de Montmartre, Van Dongen s’intéresse à cette époque essentiellement à la vie artistique au Bateau-Lavoir, berceau de l’Art moderne. Anita Hopmans explore, quant à elle, ces deux années à nulle autre pareille qui demeureront précieuses chez l’artiste jusqu’à ses dernières années à Monaco où il s’éteindra à l’âge de 91 ans.

 

Kees van Dongen, Montmartre, le Sacré-Coeur, 1904
huile sur toile, 81 x 65 cm, Nouveau Musée national de Monaco
© ADAGP 2018, Paris

 

C’est l’esprit des lieux qui happe le peintre, saisi dans sa jeunesse et dans sa fougue par tous ces possibles autorisés par l’extrême liberté de création qui régnait alors dans cet atelier géant. « La bande à Picasso », ainsi nommée, avec Salmon, Apollinaire, Max Jacob et tant d’autres fourmille d’idées et de talents dans une incroyable vie en commun. Van Dongen a pris sa part dans l’élaboration de cet art moderne, une contribution, certes, plus discrète que l’auteur des Demoiselles d’Avignon, mais néanmoins certaine si l’on songe à cet emploi de la couleur et à ces formes que le peintre donne à ses Lutteuses de Tabarin, avec déjà leurs yeux cernés de noir, ces visages énigmatiques et lointains, impression accentuée plus tard dans l’évolution de son art. La lumière de Van Dongen s’établit sous l’éclairage électrique du monde du spectacle, sa chaleur excessive sur la peau des artistes, jusqu’à l’extrême. Le peintre gardera longtemps la mémoire nostalgique de ces années ainsi qu’en témoignent ses illustrations pour le texte de Roland Dorgelès, paru en 1949, intitulé Au beau temps de la Butte. On y voit l’incomparable Max Jacob « pauvre guilleret, minable le matin et en frac le soir », ces couleurs vives et caricatures exacerbées, c’est une époque révolue, les deux hommes le savent. La deuxième partie du catalogue permettra, enfin, au lecteur de plonger plus encore dans cet univers captivant avec la reproduction des œuvres présentées lors de l’exposition consacrée au peintre au Musée de Montmartre, une ode à la liberté et à la couleur.

 

« En société » Pastels du Louvre des 17e et 18e siècles musée du Louvre
jusqu'au 10 Septembre 2018

LEXNEWS | 26.07.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le pastel est un art du détail et de la délicatesse. Plus présente que l’aquarelle, moins vive que l’huile, cette technique est celle de la fragilité, vaporeuse et évanescente. Nul étonnement dès lors que le XVIIe et XVIIIe siècles s’en soient saisis pour évoquer le portrait des grands de ces époques. Le musée du Louvre en conserve une collection importante mais pourtant méconnue en raison de leur extrême fragilité, empêchant un accrochage permanent. Aussi faut-il pour ces raisons absolument découvrir jusqu’au 10 septembre ce choix suffisamment représentatif établi par le commissaire de l’exposition Xavier Salmon du musée du Louvre pour pouvoir profiter des variations d’effets suggérées par cette poudre colorée dont surent faire un si habile usage les artistes représentés : Maurice Quentin de la Tour bien entendu vient immédiatement à l’esprit pour la magnificence de ses portraits notamment l’extraordinaire Portrait de la marquise de Pompadour, mais également Jean-Baptiste Perronneau et Jean-Baptiste Siméon Chardin.

 

Chardin Autoportrait à l'abat-jour et aux lunettes_

Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
 

La Rotonde Sully sud réunit également des portraits faits par Jean-Marc Nattier, François Boucher, Louis Vigée, Adélaïde Labille-Guiard, Marie-Suzanne Giroust, Joseph Boze ou bien encore Élisabeth-Louise Vigée Le Brun. C’est l’occasion rêvée de comparer leur style, apprécier l’usage de ces bâtonnets si souvent comparés aux ailes poudreuses d’un papillon, jouer avec tel ou tel détail d’une parure ou d’un regard. Enfin, même si nous sommes au Louvre, l’art du pastel ne saurait se limiter aux frontières de l’Hexagone, l’exposition propose également des ouvertures à des maîtres étrangers avec la très talentueuse Rosalba Carriera à Venise, mais aussi Jean-Étienne Liotard à Genève ou John Russell à Londres. Au cœur de la fébrilité qui gagne souvent le Louvre en plein été, cette exposition bien nommée « En société » offrira cependant quelques instants de fraîcheur.

Xavier Salmon « Pastels du musée du Louvre XVIIe – XVIIIe siècles » format : 257 x 292 mm, 384 pages,Louvre éditions, Hazan, 2018.

 


Les détails des différents portraits réunis dans les premières pages de ce magnifique livre édité par Hazan en coédition avec Louvre éditions donnent immédiatement la tonalité de l’ouvrage : émerveillement et raffinement. Émerveillement tout d’abord de la fraîcheur de ces œuvres que le temps n’est pas parvenu à altérer, chose remarquable lorsque l’on sait la fragilité de la poudre laissée par ces bâtonnets et les vicissitudes qu’elles eurent à connaître avec la période révolutionnaire. Raffinement aussi avec le soyeux de ces étoffes rendu par la main de l’artiste ou ces regards pétillants captés à jamais par le geste du pastelliste. Xavier Salmon va droit au but lorsqu’il rappelle avec raison qu’aucune collection de pastels de ces XVIIe et XVIIIe siècles n’égale celle du Louvre. Couvrant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, ces instantanés fragiles reflètent l’esprit d’une société, celle de l’Ancien Régime, qui par ces portraits semble encore vibrer devant l’œil du lecteur. C’est cette magie qui capte immédiatement l’attention, le geste d’une main dont les veines trahissent discrètement l’âge, un regard énigmatique dont on ne sait s’il est complice ou distant, voire ironique, bruissement des étoffes perceptibles au seul regard ou encore cette étonnante fraîcheur carnée de Madame de Pompadour captée par Maurice Quentin de la Tour… Le Siècle des Lumières scintille avec le génie de ses plus grands artistes qui se sont essayés à cet art plus discret que la peinture à l’huile.

 

Perronneau Marie-Anne Huquier Musée du Louvre

 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

 

Cette magnifique galerie défile au gré des pages avec les notices détaillées pour chaque œuvre et ce plaisir de glaner au hasard de ses affinités tel portrait, tel détail, telle sensation avec les pastels de Rosalba Carriera, Maurice Quentin de la Tour, Jean-Baptiste Siméon Chardin, Jean-Baptiste Perronneau, Jean Étienne Liotard, Jean-Marc Nattier ou encore Élisabeth Louise Vigée Le Brun, sans oublier certains artistes moins connus comme Marie-Suzanne Giroust, Adélaïde Labille-Guiard, Joseph Boze ou Joseph Ducreux. Un ouvrage qui trouvera assurément une belle place dans les bibliothèques.

 

« Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 »

 Petit Palais, jusqu’au 14 octobre 2018.

LEXNEWS | 14.07.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 



Avec les peintres impressionnistes, nous aurions pu nous attendre à un élan vers le doux soleil des bords de Seine ou encore celui de la Méditerranée, paysages radieux irisant les toiles de ces artistes de l’extérieur. Or, avec l’actuelle exposition du Petit Palais, « Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 », c’est dans le fog d’outre-Manche et le vert des parcs londoniens ou des prairies de Hyde Park dans lesquelles nous transporte ce parcours à la très agréable scénographie inventive.
Une conjugaison de facteurs politiques et économiques en cette fin du XIXe siècle, rappelée au tout début de l’exposition, fait fuir un grand nombre d'artistes français qui refusaient de rester dans une capitale en guerre et en ruine, ce dont témoignent les premières œuvres exposées évoquant ces désastres difficilement imaginables pour nos contemporains en plein cœur de la capitale.

 

View of the Thames: Charing Cross Bridge
1874, Alfred Sisley National Gallery

 

C'est notamment vers l'Angleterre, et notamment Londres, qu'un certain nombre d'entre eux décidèrent de s’exiler. Pays alors puissant en raison de son industrie et de ses colonies, l’Angleterre offre l’exil idéal pour des artistes qui deviendront célèbres comme Pissarro, Claude Monet… Si ces derniers feront un séjour relativement bref le temps de rapporter des toiles inoubliables telles celles réunies de Claude Monet sur la Tamise et le Parlement, d’autres artistes déjà présents outre-Manche vont se fondre dans leur pays d’accueil tel l’anglophile James Tissot qui avait déjà changé son prénom Jacques-Joseph en James… Le visiteur découvrira également au cœur de cette scénographie aérée et variée Carpeaux ou encore d’autres artistes moins connus comme Alphonse Legros, Jules Dalou avant d’admirer deux superbes salles consacrées à « Pissarro et Sisley à Londres » et « Monet et la Tamise » qui à elles seules vaudraient une visite si d’autres associations comme cette originale salle de « Portraits croisés » ou encore cette ouverture sur la peinture de Derain ne complétaient idéalement cet ensemble équilibré et pédagogique. Une belle exposition tout aussi agréable qu’intéressante.

« Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 » catalogue de l’exposition sous la direction de Caroline Corbeau-Parsons avec la collaboration scientifique d’Isabelle Collet, Editions Paris Musées, 2018.

 


C’est un détail de l’œuvre fameuse de Claude Monet « Le Parlement de Londres » peint au tournant du siècle qui illustre la couverture du catalogue « Les Impressionnistes à Londres », rappelant ainsi le contexte de cette célèbre vue. Si Claude Monet avoue « Je dois reconnaître que le climat est des plus surprenants : les merveilleux effets que j’ai pu voir durant les deux mois passés à observer sans cesse la Tamise sont incroyables », il ne faut pas oublier que ce jugement n’est pas celui d’un artiste en voyage d’agrément mais d’un exilé forcé de quitter son pays. Quittant la France en guerre, ces artistes de cette fin de siècle en mal d’acheteurs et de commandes trouvent dans ce pays d’accueil non seulement de nouvelles sources d’inspiration ainsi qu’en témoigne le jugement de Claude Monet également de nombreuses relations utiles à leurs affaires grâce aux réseaux d’artistes déjà installés. Daubigny, Legros précèdent en effet Monet, Pissarro, Tissot et Sisley accompagnés de sculpteurs tels Carpeaux, Dalou, Rodin… un nombre suffisamment important pour que cette période anglaise ait eu une influence sur chacun d’entre eux, ce dont témoignent les articles réunis dans ce riche catalogue. Entre la chute du Second Empire et le début de la IIIe République, la défaite de Sedan joue, en effet, un rôle déterminant pour le départ de ces artistes comme le rappelle Caroline Corbeau-Parsons dans en introduction. Les différentes contributions du catalogue analysent la situation de ces peintres dans cet exil artistique de 1870 à 1904 avec, en premier lieu, cette Année terrible avant l’exil en 1871.

 

James Abbott McNeill Whistler, Noctune en bleu et argent :

 les lumières de Cremorne, huile sur bois,

1872 Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919.

© Tate 2017. Photo : Joe Humphrys

 

Puis, c’est de l’autre côté de la Manche que se penchent les analyses proposées : comment ces artistes parvinrent-ils à s’implanter dans la capitale britannique ? Avec quelles aides et pour quels résultats ? Les échanges entre artistes anglais et français sont également éclairés avant d’étudier le célèbre motif de la Tamise et de Westminster cher notamment à Monet. Une chronologie, une bibliographie ainsi que la liste des œuvres exposées complètent ce catalogue à l’iconographie soignée et nombreuse (250 illustrations pour 272 pages).

 

UAM une aventure moderne
Centre Pompidou
Jusqu’au 27 août 2018

LEXNEWS | 30.06.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Après avoir découvert la passionnante exposition UAM au Centre Pompidou réalisée par les commissaires Frédéric Migayro et Olivier Cinqualbre, le visiteur se posera inévitablement la question de savoir pour quelles raisons ce mouvement de l’histoire de l’art du XXe siècle est demeuré si confidentiel, à la différence du Bauhaus ou du groupe De Stijl. C’est en effet la première exposition sur ce thème réalisée au Centre Pompidou, une vaste exposition qui embrasse un nombre important de disciplines et d’artistes mus par cette tendance commune nommée L’Union des Artistes Modernes. Architectes, peintres, sculpteurs, créateurs de mobiliers, photographes, créateurs de tissus et de bijoux, relieurs, graphistes et affichistes donnent le vertige par leur créativité d’avant-garde au cœur du modernisme européen. L’Union des Artistes Modernes repose sur l’idée d’une nouvelle manière de vivre, s’opposant en cela au conservatisme. Son acte de naissance est daté précisément du 15 mai 1929, sur fond de crise économique internationale. Francis Jourdain est au cœur de cet élan fédérant un grand nombre de créateurs. Lui-même est peintre, créateur de meubles et même écrivain et communiste. Son père Frantz était un célèbre architecte qui avait créé La Samaritaine et un libertaire.

Roger Mallet-Stevens, architecte, compte également parmi les membres influents de l’UAM, s’entourant d’une équipe pour chacune de ses créations. Pierre Chareau, décorateur, jouera également un rôle majeur dans ce mouvement avec des lignes épurées pour les meubles qu’il conçoit. Des artistes célèbres rejoignent l’UAM tels Sonia Delaunay, Robert Delaunay, Fernand Léger, Joseph Csaky et bien d’autres encore qu’il s’agisse des arts de la reliure, de la céramique, de la photographie ou de l’orfèvrerie. Car ce qui marque l’esprit en découvrant cette exposition imposante, c’est l’extrême créativité dans la diversité mue par la modernité. Rien n’est interdit, aussi le visiteur pourra-t-il s’étonner de ces meubles pour écoliers au design surprenant jusqu’aux extraordinaires reliures dont la diversité n’égale que la richesse.

 

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet
Perriand Charlotte (1903-1999)

 

Le ciment, le tube métallique, tout est bon pour servir cette créativité qui bannit la hiérarchie entre les arts et ose, avec Le Corbusier, l’instiller même dans l’architecture avec le succès que l’on sait… Nombre de lignes, d’audace trouveront souvenirs aux yeux de certains visiteurs, et prouve – s’il en était encore besoin, l’importance de l’influence de ce mouvement pourtant demeuré à tort trop souvent relégué à l’arrière-plan. Les salles offrent ainsi une rétrospective étonnante de ce bouillonnement créatif des années 20 jusqu’à la fin des années 1950, un étonnant et captivant voyage dans la modernité du siècle dernier !

UAM une aventure moderne, catalogue sous la direction d'Olivier Cinqualbre, Frédéric Migayrou et Anne-Marie Zucchelli, Centre Pompidou éditions, 2018.

 


Jouant sur la dénomination du sigle UAM, Union des Artistes Modernes, le catalogue publié à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou a retenu comme sous-titre Une Aventure Moderne, un choix approprié si l’on pense à la durée de ce mouvement prolifique sur près de trente années et dont le champ d’action fut sans frontières. Renouant en quelque sorte avec certaines époques de l’Ancien Régime réunissant tous les arts, ce mouvement a également su associer artistes français et étrangers pour une aventure dans la modernité du XXe siècle. La maquette du livre a, bien à propos, retenu une esthétique dans l’esprit de ce courant, privilégiant une abondante iconographie qui permet au lecteur de plonger littéralement dans cet univers créatif. Reflet d’une période et d’une société, ainsi que le souligne le directeur du musée des arts décoratifs Olivier Gabet, la perception de l’UMA a évolué au fil des années. C’est moins sa rupture avec la production antérieure qui retient désormais l’attention que cette « dissidence » incertaine qui marque ces créations. En faisant défiler les pages de ce catalogue, les créations de Francis Jourdain, Fernand Léger, Sonia Delaunay ou encore Le Corbusier lancent indéniablement un défi au siècle de la science et de la technique.

 

Le Corbusier (1887 - 1965) Pavillon des temps nouveaux, panneau mural "Habiter"
1937 Papiers découpés et encre brune sur papier 21 x 31 cm
© Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
© F.L.C. / Adagp, Paris

 

Rêver l’avenir en appréhendant le présent au quotidien, dans tous ses possibles, du Pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier et Pierre Jeanneret à l’hôtel particulier de Jacques Doucet. Les fauteuils perdent leurs pieds, acier et métal peint nouent des mariages inattendus, un élan vers plus de pureté, une simplification des moyens vers l’essentiel et ce « besoin de créer pour le plus grand nombre » comme l’affirment Carlu, Salomon et Pingusson. Cet élan se matérialise par de grandes manifestations et notamment les quatre salons tenus par l’UAM de 1930 à 1933, tentative d’apporter une réponse aux problèmes artistiques vécus en ces temps troublés. L’architecture et la création des grandes villas emblématiques de ce courant étonnent encore le regard du XXIe siècle avec cette interpénétration de volumes éclatés, jeux de lumière et de formes d’une rare liberté. Cette impulsion se prolonge encore vers des créations plus collectives, scolaires, sociales… un mouvement qui ne se tarira officiellement qu’à la fin des années 50 avec la disparition de l’UAM, mais dont les créations, même si le courant lui-même a pu souffrir quelque peu de l’oubli, continueront à inspirer nombre d’artistes et de créateurs jusqu’à nos jours.

 

Exposition Guernica – Musée Picasso
Jusqu’au 29 juillet 2018

LEXNEWS | 27.06.18

par Philippe-Emmanuel Krautter



L’exposition installée jusqu’au 29 juillet au Musée national Picasso-Paris en partenariat avec le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía propose d’entrer au cœur d’une des œuvres les plus emblématiques de Pablo Picasso, Guernica. Cela fait 80 ans que cette toile monumentale conservée depuis 1981 à Madrid et depuis 1992 au Reina Sofia fait figure d’icône de la peinture. Plusieurs facteurs contribuent à cette notoriété et ponctuent le parcours de cette exposition puissante qui évoque en détail cette œuvre non présentée. Mais jamais cette absence ne se fait sentir tant la genèse de ce projet est détaillée au fil des salles. Guernica peinte en 1937 est tout d’abord un cri lancé par l’artiste face au choc ressenti dans sa chair et dans son âme par le bombardement meurtrier sur la population civile de la ville par les forces fascistes et nazies. Ce symbole de résistance pour celui qui estimait que tout était ennemi dévoile des formes angulaires, des blessures gravées sur la toile où la technique est symbole de mort. Le bruit des bombes et des cris se métamorphosent en lignes brisées et éclats de noirs et de blancs. Si les corridas et autres Minotauromachies présentées dans l’exposition anticipaient cette prise en compte d’un rapport de violence et de brutalité, la Guerre civile espagnole impose un regard nouveau pour le peintre et l’exilé. Alors que Picasso avait été approché au début 1937 par une délégation de la République espagnole pour qu’il réalise une peinture soutenant la jeune République en guerre, le projet est littéralement transformé par l’artiste au lendemain du bombardement : en un temps record, entre le 10 mai et le 4 juin, naîtra sous le pinceau du maître l’une des œuvres d’art les plus connues au monde.

 


Pablo Picasso, "Portrait de Dora Maar", Paris 1937, Musée national Picasso-Paris © RMN-­Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2018
 

Dora Maar, sa nouvelle compagne de l’époque, photographe et militante antifasciste, prendra alors un grand nombre de clichés sur les états successifs de l’œuvre en devenir. L’exposition rappelle aussi l’accueil de l’œuvre lorsque celle-ci fut présentée au pavillon de la République espagnole inauguré le 12 juillet 1937 dans un climat d’extrême tension. À partir de cette date, Guernica échappera à Picasso pour mener sa vie au gré des expositions internationales, ce que retrace également l’une des salles du parcours. Fédérant de nombreux artistes antifranquistes, Guernica devient une icône de la résistance et un message pacifiste après-guerre. Œuvre majeure, monumentale, qui s’imposera à part entière jusqu’aux créations contemporaines d’artistes, tels Robert Longo, Art & Language, Damien Deroubaix et Tatjana Doll, influencés par cette œuvre incontournable, et présents dans l’exposition.

"Guernica" édition publiée sous la direction d'Émilie Bouvard et Géraldine Mercier, Coédition Gallimard / Musée national Picasso-Paris, Gallimard, 2018.


 


 

La quatrième de couverture du catalogue Guernica publié aux éditions Gallimard reproduit une citation de Picasso suffisamment évocatrice : « Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi »… Cet engagement entier de la personne et de l’art du peintre transcende en effet la dimension esthétique d’une manière radicale dans l’œuvre de Picasso et notamment pour Guernica. Ce cheval hennissant dont la langue acérée est pointée comme une lame de rasoir témoigne de la violence au cœur de cette œuvre iconique de l’engagement de l’artiste. Émilie Bouvard rappelle la destinée de cette peinture à l’huile de taille monumentale de plus de 3 mètres de haut sur plus de 7 mètres de long. Témoin de la guerre d’Espagne vue de Paris par un artiste espagnol en 1937, Guernica cristallise l’aboutissement du peintre à cette époque et les fracas de la guerre, tout d’abord civile puis mondiale quelques années plus tard.

 

 

Dora Maar, Huile sur toile "Guernica" en cours d'exécution, état VII, atelier des Grands-Augustins, Pari, en mai-juin 1937, Paris, 1937, Musée national Picasso-Paris, don Succession Picasso, 1992 © RMN­‐Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2018

 

Exposer Guernica ne saurait ainsi être un accrochage de plus, mais bien un engagement prolongeant celui de l’artiste au risque d’en dénaturer l’originalité et les sens. Tant d’interprétations ont été portées sur cette œuvre dont elle s’est trouvée enrichie ou alourdie selon les cas. On connaît l’intérêt que porta André Malraux à l’œuvre de Picasso à qui il consacra son fameux livre La Tête d’obsidienne en 1974, deux ans avant de disparaître. Pour le ministre, romancier et passionné de l’art « Picasso fut habité par la métamorphose plus profondément que par la mort », même dans cette œuvre où elle rôde incontestablement.

Les métamorphoses opérées par Picasso trouvent leur origine dans le regard insatiable de l’artiste porté sur des sources iconographiques diverses et variées que rappelle le catalogue ; allant de l’Apocalypse de Saint-Sever (XI° s.) jusqu’à Delacroix avec Le 28 juillet, Tauromachie, Minotaure, cheval, chacun de ces emblèmes puissants dans l’œuvre de Picasso avant Guernica vont converger de manière éblouissante dans cette arène internationale anticipée. Le lecteur aura cette chance avec ce précieux catalogue de faire défiler les pages du laboratoire intérieur de l’artiste de manière contextuelle et selon une nouvelle approche qui sort des sentiers battus et à laquelle le lecteur est convié de manière dynamique.

 

Exposition Jean Cotelle 1646-1708 Des jardins et des dieux
Grand Trianon Versailles jusqu’au 16 septembre 2018


À qui n’a jamais traversé la Galerie de Trianon, un jour de pluie ou de soleil, cette exposition est destinée… mais, elle était aussi vivement attendue des habitués des recoins quelque peu délaissés de Versailles qui aujourd’hui pourront s’émerveiller de retrouver enfin les toiles de Jean Cotelle débarrassées du vernis du temps et des plus ou moins heureuses restaurations précédentes. Retrouvant tout leur panache, c’est en effet une véritable métamorphose du végétal en pictural, de toiles en rêveries, des suggestions mythologiques aux conversations plus frivoles, c’est Ovide revisité au XVIIe siècle ! Nul n’ignore maintenant que Versailles a été le théâtre du pouvoir au sens propre et figuré du terme. Les arts sont alors convoqués pour asseoir le pouvoir d’un jeune monarque qui use plus de ces moyens comme une rhétorique indispensable que pour assouvir des plaisirs d’un roi en mal de sensation. Cette mise en scène où le corps du roi est au centre s’insinue dans les plus petits recoins du domaine royal de Versailles, jusqu’aux lieux les plus privés. Jean Cotelle a été l’un des artistes contributeurs de ce faste appartenant à une nouvelle génération de peintres succédant à Charles Le Brun.

 

 

C’est dans les années 1687-1688 qu’il reçoit la commande royale de vingt et un tableaux accompagnés de vingt gouaches et d’un dessin à la plume pour décorer la fameuse galerie par ces évocations de bosquets des jardins, galerie, certes, moins connue que son aînée au château. Et pourtant, l’artiste a réussi ce pari délicat d’associer mythologie et plaisir temporel, évocations réalistes et figurées, nature et agrément. Ce souhait royal n’allait pas de soi et la force du peintre fut de capter cet esprit présidant à la création de l’ensemble de Versailles. Arcadie des temps modernes, Versailles doit séduire et imposer, jeu délicat de nuances que Cotelle instillera dans ses toiles avec talent grâce à des références explicites, d’autres fois plus subtiles, influencé en cela par l’art du peintre bolonais Francesco Albani dont des œuvres sont présentées dans l’exposition. Le visiteur découvrira ainsi l’admirable restauration de la plus grande partie des vingt et un tableaux qui ont retrouvé toute leur fraîcheur. Chaque tableau est rythmé par les immenses baies donnant sur les jardins, scansion bucolique. De monumentales sculptures en plomb provenant de bosquets disparus témoignent de cette grammaire raffinée élaborée à Versailles entre les éléments et ne devant rien au hasard si ce n’est celui de l’inspiration. Tout fait signe chez cet artiste formé à l’art de la décoration jusqu’en ses infimes détails que l’on pourra rechercher et découvrir à loisir. Et si la vie de Jean Cotelle semble s’effacer après ces heures de faste, c’est pour mieux laisser parler son œuvre dont la qualité est au cœur de cette exposition inspirante. Pause délicate à l’écart du tumulte des visites toujours incontournables du Château que le visiteur pourra, bien sûr, poursuivre par les jardins du Grand Trianon avec leurs parterres, tout spécialement parés pour l’occasion de blanc, rose, bleu sous les auspices du jardinier en chef du Domaine Alain Baraton ; une manière de rappeler les goûts et souhaits du Roi, et de lier l’art pictural du Grand Siècle à celui tout aussi délicat de l’art floral et des jardins.

« Jean Cotelle - Des jardins et des dieux » sous la direction de Béatrice Sarrazin, Château de Versailles Lienart éditions, 2018.

 


Ce sont les parterres du Trianon de marbre en compagnie de Zéphyr et de Flore endormie que nous découvrons sur la couverture de ce riche catalogue consacré au peintre Jean Cotelle (1646-1708). Peintre du Grand Siècle, il accompagna le faste du roi Soleil au point d’en occulter le reste de sa carrière. Deux plans se superposent sur ce tableau, l’un des vingt et un constituant l’ensemble figurant dans la Galerie de Trianon, ensemble tout récemment restauré et objet pour l’occasion de la présente exposition. Temporel et spirituel s’entrelacent, le regard découvrant des divinités qui goutent aux plaisirs terrestres sans que l’on sache si elles aspirent à une finitude humaine ou si elles découvrent ce qu’elles avaient abandonné à tort aux mortels.

 

 

 Parterres riches de fleurs bleues, rouges, roses, blanches, arbres en topiaires et ciels d’un bleu azuréen. Catherine Pégard, Présidente du château, souligne en avant-propos combien cet hommage est mérité, l’Histoire ayant quelque peu relégué à l’arrière-plan ce peintre qui a laissé un témoignage du siècle de Louis XIV à Versailles incontournable. Pour quelles raisons ? Le monarque avait suffisamment insisté sur la place qu’il accordait à ses jardins au point d’en écrire lui-même le parcours idéal, il ne manquait plus qu’un artiste pour en capter les beautés sur la toile ce que Cotelle sut faire avec génie plus que tout autre. Nous découvrons dans ces pages la vie et l’œuvre de l’artiste, et comprenons ainsi pour quelles raisons il allait être conduit à saisir l’esprit des lieux et à en restituer l’enchantement sur ses toiles. La Galerie de Trianon narre l’histoire de ces bosquets en un genre inédit, ainsi que le rappelle Béatrice Sarrazin, véritable ensemble qui se lit en de multiples manières, métaphores et plans se répondant. Fables, sculptures et imagination ne sont jamais éloignées dans ces représentations dont ce catalogue richement illustré témoigne. Influences italiennes, goût des décors et du théâtre, inspirations littéraires riches sont les lectures que suscitent ces peintures, et dont combien nous ont si souvent échappées …

 

 

Cependant, et grâce aux nombreuses études qui accompagnent l’iconographie abondante de ce livre rendant hommage à Cotelle, nous entrerons un peu plus dans ces plaisirs du roi, une belle invitation à redécouvrir le Grand Trianon et ses jardins sous les auspices du peintre.

 

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet
Musée de l’Orangerie Paris
Jusqu’au 20 aout 2018

LEXNEWS | 02.06.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


L’influence qu’ont pu avoir les nymphéas sur la peinture de Claude Monet n’est plus à souligner tant les nombreuses expositions et musées qui leur sont consacrés sont nombreux. La présente exposition installée au musée de l’Orangerie de Paris explore cependant des liens moins connus rattachant certains artistes appartenant à l’abstraction américaine aux dernières évolutions du peintre à Giverny quant à ses célèbres végétaux aquatiques. Une vision se détériorant, un âge avancé allant vers plus d’épure, et enfin l’exploration depuis de nombreuses années de ces effets conjugués de l’air, de l’eau et du végétal en un même lieu ont, en effet, conduit l’artiste en d’ultimes développements annonçant une modernité à venir, ainsi que le firent en leur domaine des musiciens comme Franz Liszt avec l’atonalité de ses dernières œuvres. Cette exposition conçue par Cécile Debray, assistée de Valérie Loth et de Sylphide de Daranyi, et présentée dans une scénographie épurée qui ne pouvait que s’imposer, ouvre aujourd’hui à un heureux dialogue entre les œuvres, celles du peintre Claude Monet qui s’éteindra en 1926 et les œuvres qui plus ou moins consciemment reprendront ces avancées picturales en de nouveaux développements.
Qui n’a pas fait cette expérience au musée de l’Orangerie ou bien à Marmottant d’un va-et-vient successif en s’approchant à l’extrême puis de s’écarter le plus possible d’une des nombreuses toiles représentant les nymphéas des dernières années du peintre ? Cette expérience reste toujours fascinante, véritable plongée dans la complexité de la matière comme dans celle de la création artistique. Produit d’un nombre incalculable d’heures d’observation devant le sujet à représenter, à savoir les bassins de Giverny, chaque peinture exposée livre non seulement une interprétation du réel mais ouvre à des plans superposés que certains diront mystiques, ce que le peintre ne revendiquait pas en tant que tel, mais plus sûrement en une extase au sens étymologique du terme, être hors de soi-même.

 

Claude Monet, Les Nymphéas : Les Nuages (détail), vers 1915-1926
Musée de l'Orangerie, Dist. RMN- Grand Palais / Sophie Crépy Boegly / musée de l'Orangerie

 

Car là réside un des génies de Claude Monet, cette attitude de témoin intime de la chose représentée, non seulement dans ses dimensions physiques mais également immatérielles, mariage des éléments en un renversement des valeurs, eau devenant ciel, couleurs diffractées, formes métamorphosées en d’autres devenirs. Le chemin était par là même ainsi ouvert aux abstractions de la peinture américaine, ce dont témoigne ce jugement avisé de Clement Greenberg en 1948 : « La dernière manière de Monet menace […] les conventions de tableau de chevalet. Aujourd’hui, vingt après sa mort, sa pratique est devenue le point de départ d’une nouvelle tendance picturale ». C’est ce legs qui se trouve exploré en une passionnante exposition au musée de l’Orangerie ponctuant ces nouveaux prolongements de la modernité expressionniste américaine par les œuvres tardives de Claude Monet sur le thème des nymphéas. Que découvrons-nous alors ? Une filiation évidente avec Barnett Newman quant au père de l’impressionnisme avec cette verticalité et ces champs colorés qui imprègnent ses œuvres telles The Beginning en 1946, ainsi que Clifford Still dans 1965, une prolongation du non finito en de larges aplats anticipés par Monet. Jackson Pollock avec ses techniques du all-over (composition uniforme sur toute la surface) et du dripping (peinture égouttée sur la toile en touches aléatoires) prolonge également ce style de Claude Monet en de nouveaux développements. Nombreux seront les jeux de correspondances directes ou indirectes entre le père de l’impressionniste et ces artistes de l’abstraction ou expressionnisme américain réunis dans un parcours dynamique qui avec encore Mark Rothko, Willem de Kooning et Morris Louis s’attache aux liens intimes de la peinture au-delà de la chose représentée en transcendant les courants, pour mieux en dépasser les frontières.

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet, 208 pages – 25 x 30 cm – 128 illustrations, coédition Musée d’Orsay / RMN GP, 2018.

 


C’est à une véritable plongée dans l’abstraction des formes et des couleurs à laquelle invite ce catalogue prolongeant l’exposition du musée de l’Orangerie en cours jusqu’au 20 aout 2018. Ainsi que le rappelle en ouverture Cécile Debray, commissaire de l’exposition et directrice du musée de l’Orangerie, Claude Monet consacrera les trois quarts de sa production à des vues de son jardin et des nymphéas de Giverny. Ce chiffre éloquent montre combien au-delà de la représentation du réel, le peintre se tourne de plus en plus vers le formel en d’inlassables recherches jusqu’à ses derniers jours.

 

Philip Guston : Painting, 1954. Huile sur toile, 160,6 cm x 152,7. The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth

 

Illustré par de nombreux détails d’œuvres de Monet, le catalogue invite le lecteur à retrouver ces liens parfois évidents, d’autres fois plus ténus, entre la fin de l’impressionnisme marqué par ces dernières toiles et les créations de l’expressionnisme américain. La réception des Nymphéas dans l’entre-deux-guerres ne peut que laisser dubitatif si l’on songe au « critique » François Fosca qui ne voit là qu’un essai raté d’un vieillard…

 

Guston, Philip, Dial, 1956 © New York, Whitney Museum of American Art / The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth / musée de l'Orangerie

 

Le retour à l’ordre après le premier désastre mondial ne s’accommode pas des explorations picturales allant vers l’abstraction, on veut de l’ordre, du concret et du sérieux comme le souligne Laurence Bertrand Dorléac. Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale et les années 50 pour qu’enfin ce legs soit apprécié à sa juste valeur et prolongé par le travail d’artistes de l’expressionnisme abstrait comme le rappelle Jean-Pierre Criqui ; un nouvel élan autorisé en cela par les œuvres tardives du peintre français qui avait banni depuis longtemps toute figure humaine, facilitant ainsi leur réception par l’abstraction. De nombreux documents, témoignages et études complètent le présent catalogue qui permettra d’apprécier respectivement les œuvres tardives de Monet et celles de l’expressionnisme américain sous un nouveau regard.

 

 

 

Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes
Musée d’Orsay, jusqu’au 15 juillet 2018

LEXNEWS | 18.05.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Bien que les pays baltes soient de jeunes États, leur indépendance n’ayant été acquise que peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale, ils offrent une riche histoire qui remonte à la nuit des temps. C’est ce paradoxe qui a nourri un grand nombre d’artistes réunis à l’occasion de l’exposition d’envergure intitulée « Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes » au Musée d’Orsay, anticipant ainsi quelque peu le centenaire prévu en 2021 pour célébrer cette indépendance étatique. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie semblent souvent bien éloignées aux confins de l’Europe pour nos contrées plus occidentales et c’est au cœur de cette âme – le pluriel prévaudrait d’ailleurs plus exactement – qu’invite cet évènement du musée d’Orsay grâce à une scénographie soignée de Flavio Bonuccelli mettant en avant 130 œuvres dressant un panorama complet de l’art essentiellement pictural des pays baltes sous l’angle du symbolisme. Cette option symbolique s’explique pour des artistes qui ont tous eu conscience de l’identité longtemps jugulée, voire niée, par des puissances occupantes, qu’il s’agisse du pouvoir tsariste, des élites germano-baltes, sans oublier l'oppression nazie et soviétique qui laisseront de cruelles traces dans la jeune histoire de ces pays. Le parcours conçu par le commissaire de l’exposition Rodolphe Rapetti invite tout d’abord le visiteur à plonger dans les mythes et légendes de ces trois pays qui viendront nourrir l’inspiration des artistes et affermir la conscience d’une identité nationale prélude à cette indépendance revendiquée. Le Kalevipoeg rédigé par F. R. Kreutzwal au XIXe siècle compile les légendes de tradition orale dans toute l’Estonie, une démarche similaire sera également entreprise plus tard par le musicien et peintre Ciurlionis en recueillant les mélodies populaires de son pays.

 

Janis Rozentāls (1866-1916)Arcadie, 1910. Huile sur toile, H. 137 ; L. 230 cm. Riga, Musée national des Beaux-Arts de Lettonie© DR

Un véritable « romantisme national » naît ainsi à la même époque que le symbolisme et qui se démarque du naturalisme. Le peintre Johann Walter dresse le portrait d’une Jeune paysanne qui n’a plus rien à voir avec les représentations traditionnelles de la vie campagnarde, son regard impénétrable s’impose au premier plan alors qu'un homme fauche le blé dans un champ aux couleurs contrastées. L’exploration de l’âme se fait par tous les moyens et correspond aux prémices des recherches de la psychanalyse. Les tourments et introspections bien perceptibles notamment dans l’œuvre de Janis Rozentals prennent des formes diverses et parfois spectaculaires comme cette représentation de La Mort penchée sur un nourrisson souffrant. La nature, objet de la dernière section, est aussi omniprésente chez les artistes baltes, une nature primitive dont les forces dépassent celle des hommes et où la transcendance pointe régulièrement avec des expressions très diverses si l’on songe aux remarquables créations de Ciurlionis et aux non moins étranges évocations d’Oskar Kallis. Il y a beaucoup à apprendre dans cette exposition qui exigera recul et initiation à cette culture souvent ignorée de l’occident, une belle occasion de se plonger dans ces « Âmes sauvages », avant le 15 juillet !

« Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes » Catalogue d'exposition sous la direction de Rodolphe Rapetti, 23,5 × 30,5 cm - 312 p. - 177 ill., Musée d'Orsay / RMN-GP - 2018

 


Prélude indispensable à l’émancipation politique, la prise de conscience d’une identité culturelle a été très tôt associée au symbolisme européen dans les pays baltes anticipant ainsi leur indépendance survenue au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le présent catalogue qui reproduit en couverture le détail de l’œuvre de Johann Walter Jeune paysanne interroge le lecteur et l’invite à entrer dans cet univers marqué par un symbolisme omniprésent et protéiforme selon la sensibilité de chaque artiste. Servi par une mise en page et une iconographie soignées, cet ouvrage retrace ces légendes et ce folklore qui ont construit l’identité et nourri l’âme de l'Estonie, Lettonie et Lituanie.



Konrad Mägi (1878-1925)Paysage de Norvège au pin1908-1910Huile sur toileH. 58,5 ; L. 75,2 cmTallinn, Musée d’art d’Estonie© Photo courtoisie du Musée d’art d’Estonie

 

Si les influences d’artistes comme Munch, Gauguin ou encore Van Gogh ont pu être perceptibles dans le travail des artistes baltes, c’est bien une identité propre qui se constitue et qui au-delà des différences de ces trois pays converge vers un symbolisme commun. Rodolphe Rapetti et Julien Gueslin font entrer le lecteur dans ce kaléidoscope balte et aux origines de ces trois cultures nationales. Chaque pays est ensuite étudié dans son propre rapport à l’art et à l’histoire. Puis les trois sections de l’exposition sont présentées avec la reproduction des œuvres accompagnées de notices complètes permettant ainsi de plonger dans cet univers complexe et passionnant, un prélude indispensable pour mieux comprendre ce qui nourrit ces « âmes sauvages » !
 

 

 

Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours
musée national Eugène-Delacroix
jusqu'au 23 juillet 2018

LEXNEWS | 24.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Le musée national Eugène Delacroix offre le temps d’une exposition un espace consacré à un aspect plus méconnu du peintre, celui du thème religieux. Essentiellement organisée autour des peintures de la Chapelle des Saints-Anges de l’Église Saint-Sulpice de Paris, récemment superbement restaurées, cette exposition réalisée sous le commissariat de Dominique de Font-Réaul, directrice du musée, et de Marie Monfort, conservateur, offre une réflexion captivante sur le combat de l’artiste vis-à-vis de son art et de la vie. S’il est entendu qu’Eugène Delacroix ne peut être présenté comme un peintre initialement touché par la foi, la présente, exposition parallèle au musée du Louvre, fait cependant la démonstration que cette approche ne saurait être néanmoins écartée d’un revers de pinceau.

 

Saint Michel terrassant le dragon
© Ville de Paris, Claire Pignol

 

Certes la priorité du jeune artiste à ses débuts se porte sur de grandes compositions où de multiples personnages s’associent déjà à une scène puissante comme pour les Scènes du massacre de Scio. C’est avec la maturité de l’artiste que les thèmes bibliques apparaissent dans son travail pour aboutir à la fameuse composition des peintures de la Chapelle des Saints-Anges. C’est en effet avec l’âge que Delacroix s’interroge sur la transcendance, le sens de la vie et l’Histoire, un questionnement qui apparaît sans détour dans l’une des notes de son Journal du 12 octobre 1862 : « Dieu est en nous : c’est cette présence intérieure qui nous fait admirer le beau, qui nous réjouit quand nous avons bien fait et nous console de ne pas partager le bonheur du méchant », soit un an après avoir achevé les peintures bibliques de l’église Saint-Sulpice.

 

Etude pour Héliodore chassé du Temple,
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien Didierjean

 

Trois chefs d’œuvres, objet donc d’une superbe restauration, concentrés en un même espace, somme toute, assez étroit, La Lutte de Jacob avec l’Ange, Héliodore chassé du temple et Saint Michel terrassant le dragon, donnent un ensemble mouvementé ne pouvant que laisser une expérience singulière pour tout visiteur. C’est la genèse et l’élaboration de ce travail qui est au cœur de l’exposition idéalement disséminée dans le parcours de ce musée enchanteur qui, rappelons-le, fut le dernier atelier et demeure du peintre jusqu’à sa mort en 1863. L’exposition rassemble ainsi de nombreuses sources inédites telles celles provenant de Raphaël, Titien, Rubens, Le Lorrain, les références aux grands maîtres restants essentiels dans le travail de création de l’artiste. Le visiteur pourra également découvrir de nombreuses références aux propres œuvres de Delacroix ainsi que de nombreuses esquisses et études permettant de mieux saisir cette lutte et tension de l’artiste métaphoriquement représenté sur la toile.

« Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours » catalogue sous la direction de Dominique de Font-Réaulx et Marie Monfort, Louvre éditions – Le Passage, 2018.

 


C’est un détail de La Lutte de Jacob avec l’ange qui orne la couverture de cet ouvrage collectif consacré aux trois œuvres peintes tout spécialement par Eugène Delacroix en l’église Saint-Sulpice de Paris, une commande reçue pour la chapelle des Saints-Anges et qui l’occupa jusqu’en 1861. Métaphore de l’artiste en lutte avec son art mais aussi avec ces questions existentielles se posant à l’homme quant à son destin. Cette œuvre est souvent présentée, à juste titre, comme le

testament spirituel du peintre qui disparaît trois ans plus tard.

À l’occasion de l’exposition consacrée au musée Eugène Delacroix à ces trois œuvres et venant de faire récemment l’objet d’une restauration exemplaire, le présent ouvrage revient sur la genèse de ce projet, ses sources d’inspirations puisées auprès des grands maîtres et sur l’influence qu’eurent ces toiles sur les successeurs de l’artiste tels Maurice Denis, Gustave Moreau, Marc Chagall… Il aura fallu une restauration complète des œuvres de la chapelle des Saints-Anges pour redécouvrir ce qui restait jusqu’alors caché sous un voile de brume et d’opacité rendant quasi impossible leur lecture. Si les mouvements et le dynamisme des actions pouvaient être devinés, les couleurs et les jeux de miroirs restaient absents jusqu’à ce mois de novembre 2016 où les couleurs comme par enchantement ont retrouvé leur place et leur éclat. Ainsi que le soulignent les auteurs en introduction, unir les œuvres de la chapelle au musée Delacroix en une thématique commune renoue ainsi ce lien indéfectible qui unit le peintre entre son atelier souhaité proche du lieu de la commande qu’il lui échut et lui demanda tant d’énergie. Grâce aux nombreux détails et informations rendus visibles par la restauration, c’est toute l’histoire du projet de Delacroix qui est de nouveau compréhensible et partageable au plus grand nombre ainsi qu’en témoignent les essais réunis dans cet ouvrage.

 

Héliodore chassé du Temple
© Ville de Paris, Jean Marc Moser

 

Glacis inutiles supprimés, lisibilité des compositions améliorée, chaque strate interrogée, toutes ces questions techniques de restauration offrent une mine d’informations précieuses sur l’art et la technique du grand peintre du XIX° s. Par ailleurs, l’ouvrage rappelle les sources essentielles de Delacroix pour concevoir et élaborer ces œuvres de grand format, le peintre ayant toute sa vie durant manifesté un respect pour ses illustres prédécesseurs tels Raphaël, Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens ou Rembrandt. En fin de carrière, le peintre ne désavoue pas, bien au contraire, ces inspirations qui nourrissent son art et tout particulièrement ce projet pour l’église Saint-Sulpice. Nous pourrons ainsi grâce aux nombreuses contributions réunies pour cet ouvrage mieux saisir les nombreuses intrications artistiques, historiques, religieuses et métaphysiques qui caractérisent ces trois chefs œuvres et que ce livre encourage à aller sans plus tarder redécouvrir in situ en passant et s’arrêtant, bien entendu, préalablement à la très belle exposition qui leur est consacrée au musée Delacroix.

 

ENFERS et FANTÔMES d'ASIE

Musée du Quai Branly Paris

jusqu'au 15 juillet 2018

LEXNEWS | 14.02.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Qu'ils sortent des brumes épaisses, sous forme humaine ou animale, qu' ils flottent dans l'air des campagnes ou se traînent dans les ruelles de nos villes, dans l'ombre de nuits sans étoiles, ils sont là, les fantômes, et plus précisément ces « Fantômes d’Asie », autour des hommes, ils font partie de cette mythologie universelle, celle d'âmes errantes qui n'ont pas trouvé le chemin vers un au-delà qui les libérerait de leur ancienne vie. Ces morts restent entre le monde des vivants et celui des morts... les Fantômes hantent toute l'humanité car ils doivent accomplir leur destin qui n'est pas fini...
Dans toutes les civilisations, les fantômes errent et pas toujours pour le bien des vivants... Mais quand est-il en Asie ? C'est le propos de cette nouvelle expérience autant visuelle que sensorielle, autant artistique qu'ethnographique, que propose Julien Rousseau, commissaire de cette exposition, au musée du quai Branly Jacques Chirac, jusqu'au 15 juillet prochain.
 

Estampe, diptyque, "Le fantôme d'Asakura Togo", d'Utagawa Kuniyoshi

 

Et que le frisson de la peur gagne le visiteur, même le plus sceptique à la chose fantomatique ! Là où l'imagination perd ses repères, les légendes, les estampes, films, décors, costumes, hologrammes, effets spéciaux, marionnettes, masques, les rouleaux peints des plus anciens, à travers toute l'Asie, de la Chine à la Thaïlande et jusqu'au Japon, ils sont tous là, réunis pour une danse macabre, qui de leurs origines à nos jours ne laissent que peu de doute sur leur existence dans l'inconscient collectif. Leur rôle ? Peut-être celui de rappeler aux hommes que rien ne s'oublie, que toutes les énergies positives et négatives tournoient autour de nous et que chaque histoire peut réveiller les esprits de la terre (masques de Phi Ta Khon, entités spirituelles, génies des lieux ou de la nature, esprits de la forêt ou fantômes – Thaïlande)...

Alors, comment devient-on fantôme ? De quelle façon occuper ce temps d'éternité ? Un fantôme peut-il cesser d'en être un ? Qui sont les fantômes affamés de l'Asie du Sud-Est, et cette femme fantôme du Japon ? Pourquoi des vampires sauteurs en Chine, des spectres en Thaïlande ? Qu'ont-ils à nous dire ? « En Asie, les fantômes font partie de la culture vivante. Raconter leur histoire et réparer les injustices dont ils ont été victimes permet de les exorciser. Le fantôme apparaît à la suite de violations de règles sociales et de la morale. Ils incarnent notre propre horreur et nous aident à la chasser. » souligne Julien Rousseau.

 

Epée d'exorcisme Géographie : Asie - Asie orientale - Chine
Culture : Asie - Han Date : fin du 19e - début du 20e siècle

 

 En accord ou non avec ces entités remontées des enfers, les peintres, les auteurs de théâtre (Kabuki ou Nô) et leurs acteurs masqués, les cinéastes (Kanato Shindô et Nobuo Nakagawa dans les années 1950, ou plus proche de nous Kiyoshi Kurazawa ou Takashi Shimizu) comme les écrivains de manga notamment, leur ont permis de se répandre à chaque époque en conjuguant habilement traditions et modernité. Des estampes d'Hokusaï (Cent histoires de fantômes de Kohada Koheiji – 1831/1832) , de Utagawa Kuniyoshi (La Princesse Takiyasha et le spectre-squelette – 1844) ou encore celles d'Utagawa Kunisada (Le Fantôme de Kamata Matahachi – 1855) aux jeux vidéo mangeur de fantômes dans le monde entier, Pac-man comme des visions d'Anupong Chantorn dans sa toile de 2017 « Moines à becs de corbeaux », il y a peu de place au répit pour le visiteur qui sous l’œil des gardiens des lieux (Japon, Chine) n'aura de cesse de chercher de l'aide auprès de Bodhisattvas comme Avalokiteshvara ou autres prêtres exorcistes taoïstes fashi qui qui chassent ces entités maléfiques à l'aide de talismans et d'objets magiques...
 

Masque de génie tutélaire Auteur : Naynathong Khamyi
Géographie : Asie - Asie du sud-est - Thaïlande 2013

 

Le musée du quai Branly Jacques Chirac serait-il hanté par les yurei-ga japonais, ces fantômes effrayants peints sur kakemono et grandeur nature et qui depuis le 18e siècle accompagnent « les veillées aux cent bougies » ? Seuls celles et ceux qui oseront entrer et rencontrer ces apparitions le sauront... Alors, rendez-vous au musée du quai Branly Jacques Chirac !

 

Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922)

jusqu’au 16 juillet 2018

Centre Pompidou, Paris.

LEXNEWS | 24.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 


C’est une exposition exigeante et enrichissante qui se tient actuellement au Centre Pompidou sous le long titre « Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922) ». Exigeante par cette réunion de peintres qui, à l’exception de Marc Chagall, ont tous choisi un dessein global prenant le nom de suprématisme avec notamment El Lissitzky et Kazimir Malévitch dans ce qui s’appellera l’école de Vitebsk. De 1919 à 1922, une période aussi courte qu’intense, porteuse d’un projet de société, accompagne le souffle révolutionnaire d’Octobre. Les tendances de cette école sont multiples, mais un point commun les réunit sans aucun doute : l’exigence de l’art, vecteur aussi bien matériel que métaphysique de leur élan. Le visiteur qui aura le bonheur de découvrir cette exposition riche de 250 œuvres rarement réunies pourra ainsi revivre le temps d’un parcours ce qui fit la singularité de ce mouvement, oscillant entre figuratif et abstraction. Repenser le monde par l’art, une entreprise aussi folle que porteuse, un élan qui animera de toute autre manière, mais avec une exigence similaire, André Malraux dans ses écrits sur l’art. Le point de départ se situe en 1918, cent ans déjà, date à laquelle Marc Chagall est nommé au poste de « commissaire des beaux-arts » de la ville de Vitebsk. Dans le cadre de cet institut d’art ouvert à tous, l’artiste décide d’inviter notamment El Lissitzky et Kazimir Malévitch dont le rôle sera déterminant pour le futur courant. Porté par la Révolution russe d’Octobre 1917, Marc Chagall affirme : « Et s’il est vrai que ce n’est que maintenant […] que l’on peut parler de l’Humanité avec une majuscule, l’art également, et plus encore, peut s’écrire avec une majuscule, seulement s’il est révolutionnaire dans son essence ». Le message est clair, point de classicisme ni de vieilles recettes, c’est à une novation totale qu’appellent ces artistes convaincus de l’importance du temps de l’Histoire qu’ils vivent après des siècles de féodalité.

 

Kasimir Malévitch Alpha Plâtre et verre 33 x 37 x 84,5 cm
Crédit photographique : © Jacques Faujour - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
 

 C’est alors le temps d’une école populaire d’art, impensable quelques années auparavant, qui accueille de jeunes enfants issus de familles ouvrières. Coexistent ainsi pendant quelques années le parcours singulier de Chagall et le courant de plus en plus puissant des tenants du suprématisme, plus collectiviste. L’influence grandissante de Malevitch qui est à l’origine du collectif se nommant Ounovis - « les affirmateurs du nouveau en art » - se traduit par des peintures qui repensent le monde et la cité en n’hésitant pas à décorer tramways, tribunes d’orateurs, affiches, enseignes et autres banderoles de leurs carrés, rectangles et cercles colorés que l’on retrouve réunis dans l’exposition. Cette utopie collective séduit par son optimisme et peut-être aussi sa candeur créative, rêve de nouveaux paysages qui pourraient se dégager des hoquets de l’Histoire… Chagall se retirera, mais le mouvement ne faiblit pas et une collection d’art se constitue avec des œuvres de Pen, Lissitzky, Kandinsky, Rozanova, Gontcharova, Larionov… Cependant, la guerre civile russe gèlera cet élan, et tout ce qui ne servira pas directement le souci d’ordre du parti bolchévique sera dès lors écarté, l’art abstrait de Vitebsk fera partie de cette mise à l’écart, mais il demeure que cette incroyable floraison artistique marquera définitivement un grand nombre de générations à l’avenir et par là même l’histoire de l’Art.

Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922 Catalogue de l'exposition sous la direction d'Angela Lampe, reliure Bodonienne, 288 p., Editions du Centre Pompidou, 2018.
 


Il fallait pour cette exposition intitulée « Chagall, Lissitzky, Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922 » actuellement au Centre Georges Pompidou, un catalogue à la hauteur des exigences artistiques et historiques du courant – suprématisme - évoqué dans ces pages. Une période assez méconnue en Europe occidentale et qui pourtant voit la naissance autour d’artistes majeurs tels Marc Chagall, El Lissitzky et Kazimir Malévitch, dans cette École populaire d'art la ville de Vitebsk. La reliure à la Bodonienne de ce riche catalogue avec ses deux cartons collés et ses tranches coupées à vif donne le la de la créativité souhaitée par ces artistes au début du XXe siècle en plein cœur de l’épisode Russe révolutionnaire d’octobre. Une gouache d’El Lissitzky orne la couverture avec ses couleurs et formes géométriques de ce courant – suprématisme - appelé à un aussi vif qu’éphémère avenir.

 

El Lissitzky Frappe les Blancs avec le coin rouge 1919-1920 Offset sur papier Copyright Collection Van Abbemuseum Pays Bas

 

Sous la direction d’Angela Lampe, commissaire de l’exposition, nous découvrons ce véritable « laboratoire révolutionnaire » dont les membres en resteront profondément marqués, et ce même des années plus tard après sa disparition. Chagall met son art et son enthousiasme artistique au service de la Révolution, ainsi qu’en témoignent les œuvres du peintre de cette époque en pleine effervescence. Un véritable débat sur ce que peut et doit être un art révolutionnaire s’ouvre dans ces années 1918-1919. La Révolution s’invite dans l’art, l’art dans la Révolution, les frontières s’effondrent, tout au moins quant aux aspirations de ces artistes. Mais ces derniers ne sont pas que des rêveurs et mettent en pratique leurs visions en créant une École populaire d’art qui ouvre officiellement le 28 janvier 1919, les braises d’Octobre sont encore rouges… ll s’agit de reconstruire le monde et les artistes ne doivent pas être en reste dans ce vaste projet qui touche entre autres l’architecture, mais aussi la sculpture, la peinture, l’urbanisme… Les formes se libèrent et se géométrisent, si les visions flottantes de Chagall perdurent quelque temps encore dans ce paysage novateur, progressivement elles s’effaceront pour laisser place à un suprématisme plus conquérant. Le lecteur pourra se plonger sans réserve dans ce bain de créativité à nul autre pareille qui n’est pas sans faire penser à celle, en Allemagne, du Bauhaus. Toujours est-il que cet admirable feu incandescent de paille laissera plus de traces que ses courtes années d’existence ne pouvaient le laisser penser. Ce précédent dans l’art russe sera déterminant pour les décennies à venir ainsi qu’en témoigne ce riche catalogue à découvrir parallèlement à l’exposition.

 

 

 

Exposition DELACROIX (1798-1863)
Musée du Louvre
jusqu'au 23 juillet 2018

LEXNEWS | 14.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

L’œuvre de Delacroix est immense par la variété et le nombre de ses créations, de ses débuts dans les années 1820 où il sait se faire remarquer aux Salons jusqu’à ses dernières toiles inspirées par les thèmes religieux. C’est la première fois en France depuis 1963 qu’une telle rétrospective entièrement consacrée au peintre Eugène Delacroix a lieu. Aujourd’hui, au Musée du Louvre jusqu’à fin juillet, pas moins de 180 œuvres de l’artiste sont présentées dans un parcours riche et didactique.
La première partie de l’exposition évoque le triomphe des idées du jeune Delacroix rompant avec le néoclassicisme dominant jusqu’alors. Installée dans le Hall Napoléon, sous le commissariat de Sébastien Allard et Côme Fabre du département des Peintures du musée du Louvre, l’exposition évoque ainsi les débuts de l’artiste marqués par une notoriété acquise assez tôt pour cet enfant d’une famille qui a connu une ascension sociale forte grâce à la Révolution puis à l’Empire. Les premières salles présentent les différentes périodes de la veine créatrice de l’artiste. Au fil de l’exposition, il apparaît manifeste que ce travail de jeunesse de l’artiste le conduit à réinterpréter les grandes figures de héros solitaire en les dédoublant tels Faust et Méphisto, Dante et Virgile ou en créant des compositions « centrifuges », sans héros principal, comme dans les massacres de Scio ainsi que le soulignent les commissaires de l’exposition. Toutes les possibilités expressives et narratives sont ainsi explorées par Delacroix avec des œuvres puissantes telles ses évocations de Dante et Virgile aux Enfers ou encore de La Grèce sur les ruines de Missolonghi qui si elles peuvent nous sembler au XXIe siècle classiques rompent catégoriquement avec le style de l’époque. Delacroix aspire à la nouveauté en un élan irrépressible qui irradie toutes ses œuvres par un dialogue puissant de la couleur, du trait et de la force narrative, le romantisme peut débuter en peinture… Et,Baudelaire ne s’y trompera pas lui qui jugera l’année de la disparition de Delacroix l’importance de l’artiste dans l’art occidental : « La Flandre a Rubens ; l'Italie a Raphaël et Véronèse ; la France a Lebrun, David et Delacroix. Un esprit superficiel pourra être choqué, au premier aspect, par l'accouplement de ces noms qui représentent des qualités et des méthodes si différentes. Mais un œil spirituel plus attentif verra tout de suite qu'il y a entre tous une parenté commune, une espèce de fraternité ou de cousinage dérivant de leur amour du grand, du national, de l'immense et de l'universel. »

 

«Dante et Virgile aux Enfers» 1822. Salon de 1822. Huile sur toile. 189 x 246 cm. Franck Raux / RMN-GP/Agence photo de la RMN-GP


Cette superbe exposition n’écarte aucun des aspects de cette création en quête de reconnaissance : lithographie inspirée, qui magnifiera les pages du Faust de Goethe, telle Macbeth et les sorcières, des œuvres monumentales avec La Mort de Sardanapale (visible dans la salle Mollien), la non moins fameuse Scène des massacres de Scio, sans oublier l’expérience déterminante pour la couleur du Maroc avec toiles et carnets. Delacroix sait faire grand mais aussi adorablement petit lorsqu’il capte ces instants de lumière exotique sur ses fameux carnets… Mais, l’artiste sait également inviter le thème religieux, et ce, plus particulièrement dans la dernière partie de sa vie, lui qui ne peut être présenté comme un peintre touché par la grâce de la foi. C’est par touches successives que le sacré s’introduit dans ses œuvres, une dimension moins connue et originale introduite par les commissaires de l’exposition dans la deuxième partie du parcours. Les thèmes bibliques surgissent alors avec la maturité de l’artiste comme pour ce superbe Christ au tombeau prêté par le musée de Boston. La Passion du Christ occupe l’artiste ainsi que la vie des martyrs comme Saint Sébastien du musée des Beaux-arts d’Arras. Rubens et les maîtres anciens président à ces œuvres fortes qui abordent des questions essentielles sur le sens de la vie et la transcendance. Si ces créations puissantes ne font pas de Delacroix un peintre religieux, elles s’inscrivent néanmoins incontestablement dans un questionnement profond de l’artiste mêlé d’agnosticisme et de scepticisme même si certaines lueurs d’espérance pointent parfois lorsque le peintre note dans son Journal du 12 octobre 1862 : « Dieu est en nous : c’est cette présence intérieure qui nous fait admirer le beau, qui nous réjouit quand nous avons bien fait et nous console de ne pas partager le bonheur du méchant ». Une quête qui s’achèvera avec La fameuse Lutte de Jacob de l’église Saint Sulpice, tout récemment restaurée.

« Delacroix (1798-1863) » sous la direction de Sébastien Allard et Côme Fabre, Hazan, 2018.
 


Le quatrième de couverture de l’imposant catalogue de l’exposition Delacroix du musée du Louvre paru aux éditions Hazan annonce la couleur : « Prie le ciel que je sois un grand homme » implore Delacroix, un peintre pourtant peu porté aux questions religieuses dans la première partie de sa vie… C’est l’un des paradoxes de cet artiste aux multiples facettes, et talents, qui fait de Delacroix un peintre original et complexe dont la critique et le public n’ont pas fini d’explorer la portée. En un remarquable travail de synthèse, ce catalogue fort de 480 pages et de 250 illustrations retrace la longue carrière de l’artiste sur 40 ans. Si les débuts de l’artiste sont plus familiers, les trente années qui suivent sont cependant plus méconnues du fait qu’un grand nombre de ces œuvres ne se trouvent pas dans des musées, mais dans des églises, grands bâtiments publics tels le Sénat, la Chambre des députés ou encore des musées américains. Le catalogue avec des études soignées et une riche iconographie offre ainsi au lecteur une meilleure connaissance de ces créations un peu en marge et qui ne correspondent pas à l’étiquette convenue de romantique que l’on accole traditionnellement à Delacroix. L’ouvrage dévoile alors un autre Delacroix, pour qui « La gloire n’est pas un vain mot… » comme le rappelle Sébastien Allard en introduction, une volonté et « Ce besoin de faire grand… » également rappelé par Côme Fabre, des dimensions qui sont complétées par des sensibilités successives, voire parfois concomitantes, d’élans artistiques et métaphysiques sur près de 40 ans. La complexité de Delacroix transparaît ainsi au fil de ces essais et des peintures reproduites avec qualité – parfois en double page - mais aussi des dessins, carnets, croquis, gravures, lithographies pour lesquels Delacroix a souvent été pionnier, sans oublier ses écrits tout aussi nombreux.

 

« Delacroix » de Peter Rautmann Citadelles & Mazenod, 2018.

 



Peter Rautmann propose avec cette monographie d’exception parue aux éditions Mazenod un regard autre sur ce grand peintre que fut Eugène Delacroix, celui de la modernité et ses liens avec la création européenne de son temps. Historien de l’art et spécialiste du romantisme allemand et européen, « son » Delacroix s’ouvre sur un détail du tableau Les Convulsionnaires de Tanger, toile où la couleur dialogue avec le sujet en un lien à la fois intime et puissant de ces visages tendus sur un fond d’azur immaculé. Partant des crises artistiques du début du XIXe siècle, le livre explore cette expérience de son art entreprise par Delacroix tout au long de sa riche et fertile carrière. Ne recherchant pas une étude exhaustive mais privilégiant plutôt une étude approfondie de certaines œuvres déterminantes, Peter Rautmann analyse le processus même du travail artistique du peintre invitant pour cela toutes les étapes allant du projet, des esquisses, dessins, gravures, photographies jusqu’à l’œuvre inachevée. Dépassant les idées traditionnelles avancées pour caractériser l’art de Delacroix, notamment l’importance et la force de la couleur, l’auteur entreprend également l’étude d’autres clés ouvrant à une plus profonde compréhension de son œuvre, l’aspect graphiste avec l’importance du noir et des ténèbres, ainsi que celle de la ligne, du mouvement et de l’espace. La dimension subjective n’est pas non plus occultée dans ces pages superbement mises en pages et illustrées par une iconographie choisie avec attention pour ces 320 illustrations couleur. La personnalité de Delacroix s’immisce dans ses tableaux avec une sensibilité psychique et émotionnelle à fleur de toile, ce dont témoignent d’ailleurs les pages de son fameux Journal. Retraçant les déterminantes années 1820, la tempête romantique, l’ouvrage ouvre également sur d’autres espaces et horizons avec la découverte essentielle pour Delacroix de l’Orient, irradiant son travail de lumière et de mouvements. De par sa formation, Peter Rautmann invite d’autres disciplines pour jeter des ponts avec l’œuvre de Delacroix notamment l’esthétique, la musique, les sciences, la littérature… En ces pages, Eugène Delacroix se révèle être non seulement un homme de son temps ne reniant pas l’héritage du passé, mais aussi une figure de proue d’un courant artistique ouvrant sur les siècles à venir avec le modernisme dont il est d’une certaine manière le prophète et l’avant-garde.

 

Dessiner d’après les maîtres : Poussin, Fragonard, Géricault…
Une exposition de dessins anciens, au cabinet des dessins Jean Bonna.
Beaux-arts de Paris jusqu’au 13 avril 2018

LEXNEWS | 08.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Dans le cadre toujours intimiste du Cabinet des dessins Jean Bonna aux Beaux-arts de Paris, une sélection de 33 dessins a été faite par Emmanuelle Brugerolles, commissaire de l’exposition, afin de mettre en lumière le regard des artistes de diverses générations face aux maîtres les ayant inspirés. Un face à face soigné et instructif. Il fut une époque où copier d’après les grands maîtres était non seulement une étape obligée, mais qui plus est, appréciée pour la valeur en devenir des jeunes artistes s’y prêtant. Aussi l’angle adopté par cet accrochage invite-t-il le visiteur à mieux considérer ces nuances entre un style à l’origine attaché au modèle à reproduire, et progressivement ses distances, volontaires ou inconscientes, qui donneront toute la singularité et l’originalité de l’artiste. Refaire, imiter avant de se distinguer du ou des Maîtres, y puiser technique et force avant que ne s’affirment style et singularité.

 

 

L’Académie royale de peinture et de sculpture impose ainsi à l’époque à ses élèves l’étude et le travail selon les œuvres de Raphaël, Poussin ou les frères Carrache, ce dont témoigne notamment un admirable dessin d’Eustache Le Sueur Étude de jeune homme tenant derrière son dos un rouleau déployé où le visiteur reconnaîtra les drapés de l'École d'Athènes de Raphaël.

Même approche pour Sébastien Bourdon ou Paul Baudry, ces sources d’inspiration sont, comme en musique, des thèmes récurrents dans lesquels artistes et amateurs d’art reconnaissent un langage commun et puisent allègrement.

Au fil du temps, les références s’étirent pour de nouvelles inspirations si l’on étudie avec soin ce dessin de Théodore Géricault La nuit d’après le tombeau des Médicis de Michel-Ange. L’exposition souligne également combien ce travail peut également se réaliser entre contemporains comme Jean-Baptiste Carpeaux à l’égard de Géricault ou Delacroix.

 

 

C’est d’ailleurs ce même Delacroix qui avertissait : « On commence toujours par imiter » pour mieux absorber, et aller au-delà, ainsi que le souligne Olivier Bonfait dans le catalogue, tout aussi instructif, qui accompagne l’exposition. Emmanuelle Brugerolles rappelle quant à elle que cette étude et ce travail de copie ne sont d’ailleurs pas le seul fait de jeunes artistes en apprentissage de leur art, mais les accompagne souvent toute leur vie. C’est un véritable bagage culturel que constitue ce travail incessant d’auprès des maîtres pour mieux enrichir la singularité de leur art, une pratique bien souvent oubliée de nos jours…

 

 

Kupka, pionnier de l’abstraction
Jusqu’au 30 juillet 2018
Grand Palais – Paris

LEXNEWS | 08.04.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

À l’évocation de l’art abstrait, les noms de Kandinsky, Malevitch ou encore de Mondrian viennent souvent plus vite à l’esprit que celui de Frantisek Kupka (1871-1957), originaire de la Bohême orientale, quelque moins connu, et pourtant nom essentiel quant aux courants du symbolisme et de l’abstraction. 300 œuvres ont été réunies au Grand Palais par Brigitte Leal, Markéta Theinhardt et Pierre Brullé, commissaires de l’exposition, permettant d’appréhender l’exceptionnelle créativité de cet artiste d’une diversité déconcertante. Doté d’une personnalité particulière, Kupka mène une véritable quête existentielle ainsi qu’en témoignent ses engagements dans la théosophie, le spiritisme, la philosophie et les religions. Intégrant l’Académie des Beaux-arts de Prague, il découvre le groupe des Nazaréens, artistes prônant l’innocence et le retour à l’art religieux du Moyen Âge, loin du réalisme de l’académisme. Puis viennent les années viennoises à partir de 1892, à l’époque de la Sécession, Freud et Mahler influenceront son art avant qu’il ne vienne s’établir à Paris, rue de Clichy, où il gagnera sa vie en tant qu’illustrateur, avec son ami Alfons Mucha, pour des journaux fameux à l’époque comme L’Assiette au beurre dont les nombreux exemplaires exposés dans le parcours témoignent de son acuité sarcastique.

 À partir de 1906, ce sera l’installation à Puteaux où l’artiste vivra jusqu’à sa mort. Contemporain du cubisme qu’il aborde pour finalement le délaisser, il s’éloigne progressivement des références directes à la réalité pour des « architectures philosophiques » comme les nommera le critique Jacques Lassaigne. De nombreuses influences vont directement nourrir son art qu’il formalise dans des œuvres où l’espace et ses courbures prennent une place grandissante, l’usage du microscope lui ouvre également de nouveaux horizons. La verticalité et le mouvement circulaire structurent ainsi un nombre croissant de ses œuvres pour un artiste qui affirme ne plus vouloir peindre que des concepts, des accords et des synthèses…

 

František Kupka, Madame Kupka dans les verticales
1910-1911, huile sur toile, 135,5 x 85,3 cm, Etats-Unis, New York, The Museum of Modern Art Hillman Periodicals Fund, 1956 © Adagp, Paris 2018 © Digital image, The Museum of Modern Art, MoMA, New York / Scala, Florence

 

Occasion rare pour le visiteur de découvrir une œuvre singulière qui au fil des salles délaisse la figuration pour des interstices géométriques fulgurants comme Les Touches de piano en 1909 et Madame Kupka dans les verticales en 1910, avant de se déployer dans des œuvres hypnotiques telles les Disques de Newton ou la fameuse Amorpha naguère exposée dans ces mêmes murs… Alors que l’artiste sombre dans l’oubli, son art demeure d’une rare fertilité osant des avancées sur son temps dont la seconde moitié du XXe siècle apprendra à redécouvrir la richesse et l’originalité ainsi qu’en témoigne cette passionnante exposition.

 

Néandertal l’Expo
Musée de l’Homme
jusqu’au 7 janvier 2019

LEXNEWS | 24.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Étrange fascination qui gagne tout visiteur de l’exposition Néandertal qui vient d’ouvrir au musée de l’Homme, étrange attraction, en effet, pour ce lointain « cousin », longtemps mésestimé, et que les recherches actuelles apprennent à réhabiliter. Et, c’est bien tout le mérite de cet impressionnant parcours dessiné à partir d’une scénographie aérée et attractive que de familiariser le visiteur avec cet homme de Néandertal, proche et lointain de nous. Il est désormais entendu au sein de la recherche moderne que l’évolution humaine est buissonnante, un terme qui évoque plus une intrication complexe de ramifications que d’une stricte hiérarchisation des espèces. « Néandertal n’était ni supérieur, ni inférieur à l’homme moderne, il était différent » souligne Marylène Patou-Mathis, commissaire scientifique de l’exposition ; une manière de bien rappeler que si des traits communs peuvent être dégagés, il n’en demeure pas moins qu’Homo neanderthalensis , apparu vers – 350 000 ans, a bel et bien cependant disparu vers – 28 000 ans au profit d’Homo sapiens, Homo sapiens dont nous descendons. Reste que certains d’entre nous partageraient encore aujourd’hui de 1 à 4 % du génome de l’Homo neanderthalensis … Pour mieux appréhender cet homme (et femme !) de Néandertal, le parcours débute en évoquant son biotope avec une scénographie très bien faite reproduisant la nature et les espèces avec lesquelles ce chasseur-cueilleur nomade devait composer. Progressivement son visage se précise, son habitation également. Nous nous familiarisons avec son quotidien fait de fabrication d’outils pour chasser avec une nette priorité aux outils lithiques présentés et qui témoignent d’une habileté bien éloignée du caractère primitif qui lui fut trop longtemps associé, les découvertes mettant bien à mal l’image de « l’homme à la massue », image relayée par la BD et ayant pour beaucoup marqué leur enfance . Néandertal construit également des campements, non au fond de grottes contrairement à ce que l’on a également souvent cru à tort mais à l’entrée de grottes.

 

 

La deuxième partie du parcours offre le rare privilège de voir réunis des fossiles habituellement dispersés ou non exposés. Ce sera le cas du prêt exceptionnel du crâne de Neander par le musée de Bonn, un fossile découvert en 1856 dans la vallée de Neander en Allemagne d’où le nom laissé à la postérité… 8 crânes et d’autres restes fossiles permettent ainsi grâce aux illustrations et cartels de se faire une idée plus précise de ce Néandertalien, dont le visage laisse paraître des différences notables telle cette « visière » au-dessus des yeux résultant de bourrelets sus-orbitaires proéminents bien visibles sur les ossements. Plus petit qu’Homo sapiens (entre 1,52 et 1,56 m pour les femmes et 1,64 et 1,68 m pour les hommes), Néandertal est plus trapu, avec des jambes courtes et arquées. Il semble évident en découvrant la reconstitution en fin de parcours de cette femme Néandertal habillée en Agnès B. pour un clin d’œil humoristique, que l’on ne se retournerait pas forcément sur un Néandertalien si on le croisait demain dans le métro… S’il a un cerveau plus gros que le nôtre, rien n’indique qu’il ait été moins intelligent que nous, le parcours réunissant de beaux objets témoignant de sa sensibilité, de ses pratiques funéraires, sans écarter de probables cas de cannibalisme constatés également jusqu’au siècle dernier pour l’espèce humaine. Il semble manifeste avec la dernière partie de l’exposition que la proximité de Néandertal et d’Homo sapiens est telle qu’elle pose le problème de limites et de frontières. Deux espèces ? Métissage ? Européens et Asiatiques partagent de 1 à 4 % de leur génome avec Néandertal contrairement aux Africains. Et si la recherche n’a, certes, peut-être pas encore dit ses derniers mots, il n’en demeure pas moins que cette exposition du musée de l’Homme demeure actuellement une porte d’accès agréable et accessible pour découvrir ce lointain cousin...

Catalogue "Néandertal" Gallimard, 2018.

 


Le catalogue de l’exposition du musée de l’Homme intitulé tout simplement « Néandertal » publié par les éditions Gallimard résume assez bien dans ses pages d’ouverture l’évolution de notre représentation d’Homo neanderthalensis depuis le XVIIIe siècle avec la reconstitution par Louis Mascré et Aimé Rutot jusqu’à l’Homme de la Chapelle-aux-Saints d’Élisabeth Daynès en dermoplastie de 2016. Que de chemin parcouru, en effet, entre cette apparence quasi simiesque et cet individu si proche de nous malgré ses traits robustes. Cette évolution correspond bien évidement à celle des connaissances et de la recherche, progrès dus aux avancées des sciences qui réunissent paléoanthropologie , lithiciens (pierres), palynologues (pollens), géologues, sédimentologues, archéozoologues, démographes, généticiens…

 

Pascale Galibert, Restitution hypothétique de « La Folie », 2009. Crayon et mine de plomb sur papier, colorisation sur Photoshop. © Inrap. La fouille du site de Poitiers, dit « La Folie », a permis de reconstituer cet habitat protégé par un coupe-vent et à l’intérieur duquel les Néandertaliens se livraient à leurs activités quotidiennes : taille du silex, préparation des repas, traitement des ressources animales et végétales et… repos (environ 60 000 av. J.-C.) (fouille Laurence Bourguignon, Inrap).
 

Ainsi que le rappellent les directeurs de ce collectif, Marylène Patou-Mathis et Pascal Depaepe, nous avons refusé durant plus d’un siècle et demi d’admettre une parenté entre Néandertal et l’homme moderne, défiance volant en éclats, cependant, avec la récente révolution génomique. De ces faits et données, cette évolution impose un nouveau regard sur ce lointain cousin ; un regard moins condescendant et une connaissance plus intime de ses caractères, alors même qu’une question majeure demeure : pourquoi a-t-il disparu ? L’ouvrage accompagne ainsi le lecteur dans cette connaissance de Néandertal selon les plus récentes découvertes en commençant par son environnement plus varié et moins froid qu’on ne le pensait, impliquant migrations et adaptations.

 

Biface, by © MNHN - JC Domenech

 

À l’image de la remarquable exposition du musée de l’Homme, nous découvrons au fil des pages la physionomie de Néandertal, ses modes de communication, ses pratiques culturelles et symboliques même les plus gênantes pour notre humanité avec le cannibalisme… Le chapitre « Le temps d’une espèce » est également précieux pour mieux comprendre ce « buissonnement » des espèces dans lequel s’inscrit Néandertal. La dernière partie, « Le temps des représentations », qui après cette étude s’imposait, revient sur cet imaginaire négatif qui colle à la peau de Néandertal dès le XIXe siècle, une manière de considérer notre rapport à l’altérité non dénué d’intérêts à notre époque encore si propice aux réductions et raccourcis dangereux.

 


Le crâne de Neander, prêté exceptionnellement par le Musée de Bonn, by © LVR-LandesMuseum Bonn, J. Vogel

 

Corot – le peintre et ses modèles
Musée Marmottan Monet
Jusqu’au 8 juillet 2018

LEXNEWS | 24.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est un Corot intime, plus secret, qui se dévoile au musée Marmottan le temps d’une exposition. Si la peinture de paysage de Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875) demeure plus familière, l’ensemble réuni par Sébastien Allard, commissaire de cette exposition et directeur du département des Peintures du musée du Louvre, offre en une heureuse initiative une autre facette et palette du peintre. Voyageur dans l’âme et dans la vie, le peintre saisit, il est vrai, au fil de ses pérégrinations nombre de fleuves bordés d’arbres élancés dans la vallée de la Seine que des villes, voire des forêts sévèrement jugées par Zola : “Si M. Corot consentait à tuer une fois pour toutes les nymphes dont il peuple ses bois, et à les remplacer par des paysannes, je l'aimerais outre mesure.” Avec l’exposition Marmottan, nous quittons ces sous-bois et cette peinture d’extérieur pour accompagner le peintre dans l’atelier et la peinture de figures. Loué, en revanche, par Baudelaire qui voyait le peintre comme l’« héritier romantique de Watteau », Corot eut en son temps un jardin secret, partagé avec très peu de personnes dont les soixante œuvres réunies par l’exposition offrent un éventail assez complet provenant des plus prestigieuses collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis. C’est surtout dans les années 1830 qu’il pratique le genre du portrait avec ses proches : mère, nièces, amis… L’art de représenter le visage chez Corot s’apparente aux recherches qu’il poursuit pour la nature et la peinture d’extérieur et parfois même se confondent si l’on observe attentivement le portrait de sa nièce Claire Sennegon dont la peau du visage se reflète sur les nuages au fond du paysage.

 

Jean-Baptiste Camille Corot "Zingara au tambour basque" vers 1865-1870 - Paris, musée du Louvre, département des Peintures Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

 

La peinture d’enfants surprend également tant le peintre « entre » littéralement dans l’univers représenté avec la candeur et l’innocence d’âmes en devenir. Le regard des œuvres de Corot de manière générale a beaucoup à nous apprendre, reflet ou gouffre sans fin, distance ou complicité, rarement l’indifférence. Si l’héritage classique n’est jamais loin, il est une réminiscence, une note parallèle qui accompagne le geste de l’artiste sans s’y substituer. Les voyages, notamment ceux en Italie, colorent la palette du peintre, avec des œuvres admirables telles Marietta, son modèle et Le Moine italien, assis, lisant, nul étonnement alors que par la suite les Macchiaioli aient été influencés par son art et son approche de la couleur. Les nus de Corot sont à redécouvrir, Marietta ou L’Odalisque romaine, mais aussi dans les années 1850, La Toilette et Le Repos où paysage et corps fusionnent en un halo mythologique. Peut-on encore être ravi par cette exposition ? Oui, au terme de son parcours, l’effet de surprise a été aménagé en retrouvant la célèbre Dame en bleu du Louvre, une œuvre envoûtante pour laquelle le peintre osa donner la prééminence de la couleur sur le modèle qui n’était pourtant pas une inconnue, la célèbre Emma Dobigny, muse de Degas et de Puvis de Chavannes…

Corot, le peintre et ses modèles par Sébastien Allard, Hazan, 2018.
 


 

C’est à un Corot plus méconnu auquel invite ce catalogue écrit, à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre au Musée Marmottan Paris, par l’un de ses meilleurs spécialistes, Sébastien Allard, directeur du département des Peintures du musée du Louvre. L’ouvrage est illustré par une couverture attractive puisqu’il s’agit d’un des chefs-d’oeuvre du peintre en matière de portrait avec La Dame en bleu du Louvre, un portrait où la couleur et l’étoffe de la robe prédominent sur le modèle… Il faut avouer que le lecteur est plus familier des paysages représentés par le peintre que de ses portraits, angle original choisi par le musée Marmottan, et le présent catalogue, pour mieux faire connaître une facette inattendue, plus intime et secrète de l’artiste. Loin d’être une pratique résiduelle ou contingente, avec la représentation d’enfants, de proches ou de modèles, Corot prolonge ses recherches picturales en un dialogue incessant entre nature et figures. Ni ancien ni moderne, Corot est un homme de son temps qui cherche à capter l’insaisissable, à offrir un reflet de ce que le regard perçoit souvent subrepticement sans savoir l’isoler, l’instantané qui révèle…

 

 

Jean-Baptiste Camille Corot "Le Moine au violoncelle", 1874 - Hambourg, Hamburger Kunsthalle © Hamburger Kunsthalle / bpk Foto: Elke Walford

 

 

Il suffit pour s’en convaincre de scruter attentivement les nombreuses illustrations réunies dans ce catalogue soigné pour mieux percevoir cette acuité, a priori discrète mais véridique. Corot porte son regard au-delà de l’apparence, à l’image d’ailleurs de ses tableaux de nature, les deux se confondant parfois. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan, Corot est indissociable des débuts de l’impressionnisme avec son sens de la lumière et son attirance pour le travail sur le motif et du souvenir. Méconnaître le peintre de figures que fut également Corot reviendrait à oublier une part intime et profonde de l’artiste, une intrication héritée du Titien, Rubens ou Watteau comme le souligne Sébastien Allard. Le genre du portrait chez Corot se concentre essentiellement entre les années 1820 et 1840 pour se métamorphoser par la suite en représentation de la « figure » avec un modèle « désindividualisé ». Le portrait chez Corot se réalise principalement à partir de proches (amis et famille) avec une acuité particulière quant aux portraits d’enfants, genre dans lequel le peintre exprime sans retenue l’éventail de sa palette et de sa sensibilité, sans « influence » excessive du modèle.

Avec ce livre abondamment illustré des œuvres de Corot, le lecteur entre ainsi dans l’univers intime, plus méconnu et secret de l’artiste, un angle inhabituel pour mieux comprendre l’art du grand peintre de paysages qu’il fut et demeure.

 

Tintoret, naissance d’un génie
Musée du Luxembourg
Jusqu’au 1er juillet 2018

LEXNEWS | 16.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Si le surnom de Tintoretto, littéralement « petit teinturier » en italien, est connu des amoureux de la peinture de la renaissance italienne, ses débuts en peinture le sont un peu moins, voile que lève une belle exposition au musée du Luxembourg. Né à Venise, en 1518, ou 1519, c’est dans une famille d’artisans - son père est justement teinturier « tintore » – que le jeune garçon grandit parmi les couleurs éclatantes de l’atelier. Sa vocation de peintre est précoce et s’affirme rapidement, le jeune homme ambitieux souhaitant acquérir rapidement une renommée à laquelle il aspire. Il n’a pas encore vingt ans qu’il est déjà un maître indépendant et que ses premières peintures laissent envisager une belle carrière. Ce sont ces années de formation et d’affirmation d’un talent appelé un bel avenir qui font l’objet de cette exposition à la fois instructive et esthétique grâce à la belle scénographie conçue par Véronique Dolfus. À l'occasion du 500e anniversaire de la naissance de Jacopo Robusti dit le Tintoret, Roland Krischel, Michel Hochmann et Cécile Maisonneuve ont conçu un parcours didactique qui s’avère essentiel pour mieux apprécier le futur génie du peintre et éclairant pour mieux appréhender son art en genèse dans le contexte historique et artistique de son époque, celui de la Venise du XVIe siècle. Dans cette Venise, la peinture est en effet un moyen pour sortir de la condition des popolani auquel le jeune peintre appartient et sa prometteuse Adoration des mages du musée du Prado affiche une maîtrise affirmée des codes artistiques et esthétiques de son temps, fortement influencé par le maître de l’époque Titien dont il fut l’élève, maître qui selon la légende aurait mis fin à son apprentissage par jalousie… Si les canons classiques sont bien présents, déjà surgissent ici ou là traits et éclairages singuliers précurseurs de son génie. Le jeune artiste sait regarder et capter ce que l’on attend de lui. Traduisant les effets de mode, les tendances de la société vénitienne encore en pleine effervescence, Tintoret sait frapper aux bonnes portes et se faire apprécier des grands de son temps. Il orne les salons de thèmes empruntés à la mythologie ou à la Bible et sait vendre ses toiles aux meilleurs coûts à ses commanditaires.

 

La conversion de saint Paul 1538-1539 huile sur toile

152,4 x 236,2 cm Washington National Gallery of Art

 

Son trait devient vif et rapide. La couleur fait l’objet d’un traitement de plus en plus personnel, même si les influences de ses proches peuvent parfois poser débat telle cette intéressante section de l’exposition « Partager l’atelier » évoquant l’attribution controversée de certaines œuvres que l’on pensait du jeune Tintoret et qui pourraient être de son associé Giovanni Galizzi, un peintre méconnu de Bergame avec qui il partagea son atelier… La suite de l’exposition aborde également des aspects moins connus de l’activité de Tintoret, notamment sa participation à la création de spectacles, dessinant maquettes de costume, créant des effets spéciaux pour le théâtre où son goût pour l’architecture et la perspective s’affirme avec Jacopo Sansovino, architecte et sculpteur florentin. Point d’orgue du parcours, « Peindre la femme » forme la dernière section où Le Péché originel est exposé, superbe toile habituellement conservée à l’Accademia de Venise et présente au Luxembourg le temps de l’exposition ! Lumière et ombre servent d’écrin à cette évocation biblique dont la douceur voile la puissance de la suggestion tentatrice. Le grand maître Tintoret est né, il lui restera encore quarante ans de création fertile et originale pour les plus grands commanditaires de son époque.

« Tintoret, naissance d’un génie » sous la direction de Roland Krischel, RMN, 2018.

 

 

 


Si l’œuvre classique de ce maître de la renaissance italienne est bien connue, ses années de formation le sont nettement moins, et discerner les diverses influences de sa propre originalité est justement l’objet de cet ambitieux programme développé dans ce riche catalogue publié par la RMN à l’occasion de l’exposition consacrée à ce grand maître au musée du Luxembourg. Ainsi que le relève Sylvie Hubac, présidente de la Réunion des musées nationaux, c’est grâce à un long travail de coordination et d’années de recherches que l’exposition rétrospective consacrée à Tintoret a été rendue possible en ce 500e anniversaire de sa naissance. C’est une vision plurielle du contexte artistique des années de formation du jeune peintre qui est adoptée pour cette étude comme le souligne Roland Krischel en introduction de l’ouvrage. Il est intéressant de noter que si les années 1990 ont vu se développer les études sur le Tintoret, ces dernières années, l’image du peintre se trouve cependant plus figée. Et pourtant, la recherche s’impose pour un peintre aussi fertile, ambitieux quant à son projet artistique reflétant l’esprit de son époque, celle de la Venise du XVIe siècle.

 

 

© Archivio fotografico Gallerie dell’Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attivita culturali e del turismo - Museo Nazionale Gallerie dell’Accademia di Venezia, Venise Le Péché originel, vers 1551-1552, huile sur toile, 150 x 220 cm, Venise, Gallerie dell’Accademia.

 

 

Les essais réunis dans la première partie du catalogue font, ainsi, un état des connaissances sur le peintre depuis l’ouvrage fondateur de Rodolfo Pallucchini en 1950 « La Giovinezza del Tintoretto » souligné dans l’étude de Stefania Mason. Giuseppe Gullino, pour sa part, retrace dans sa contribution le contexte historique contemporain aux jeunes années du peintre, une époque de renouveau propice aux novations artistiques, et dont Linda Borean explore, quant à elle, documents et sources pour mieux saisir les années de formation du futur maître de Venise. L’article de Michel Hochmann « Tintoret et son atelier dans les années 1530-1540 » souligne, cependant, combien nous avons peu d’informations sur ces jeunes années d’apprentissage notamment auprès du Titien. Mais avec une analyse croisée de ce qui se passait dans les ateliers de cette époque à Venise, le lecteur peut se faire une idée de ce que dut être la formation du jeune peintre, une interrogation prolongée par la contribution de Roland Krischel, « Qui est le jeune Tintoret ? ». Enfin, la seconde partie de l’ouvrage dresse le catalogue des œuvres présentées dans l’exposition du musée du Luxembourg avec des notices particulièrement utiles à la compréhension des œuvres reproduites en pleine, voire double page. Le lecteur pourra ainsi prolonger ou anticiper sa découverte des œuvres de jeunesse du Tintoret grâce à cet ouvrage à la mise en page soignée et complétée d’une bibliographie et d’un index.

« Tintoret » Guillaume Cassegrain Hazan 2018.

C’est une somme incontournable consacrée au grand maître italien Tintoret qui est proposée par les éditions Hazan en un luxueux ouvrage relié sous coffret. Guillaume Cassegrain, auteur de ce bel ouvrage, est un spécialiste de la peinture vénitienne et cette monographie compte parmi les ouvrages essentiels sur le peintre. Venise au début du XVIe siècle est en période de transition, entre son passé prestigieux et son orientation vers l’industrie et les manufactures, un autre visage s’offrant à elle. Alors que l’on peut parler d’un certain déclin, Venise reste cependant une cité riche et prospère. Si Titien et Véronèse ont souvent occulté des artistes comme Tintoret, ce dernier-né à Venise va néanmoins s’imposer et radicalement repenser les codes de son époque, notamment en contournant l’opposition classique du colorito local et du disegno toscan. Le peintre va développer son art avec une rapidité à la hauteur de ses ambitions et concurrencera avec génie son aîné Titien. La narration se métamorphose sous le pinceau du jeune artiste, une narration faite d’emprunts et d’un dynamisme novateur. Vasari décrit Tintoret comme un être extravagant et bizarre, faisant de l’art de la peinture un jeu. Ce personnage « capricieux », toujours selon Vasari, place en effet le dynamisme au cœur de sa création (...)

(...) Guillaume Cassegrain souligne combien le « cas » Tintoret démontre qu’il n’a jamais été à sa place. S’il a été apprécié des artistes et des écrivains, les siècles qui suivirent n’ont pas su replacer son génie à sa juste place. Le peintre s’intéresse à l’architecture et à la sculpture qui nourrissent directement son inspiration. L’impulsivité qui le caractérise se réalise dans le mouvement et la perspective, notamment dans L’Origine de la voie lactée et Le Martyre de sainte Catherine. Le Massacre des Innocents fait souffler un vent pictural d’une modernité surprenante en ce milieu de XVIe s. Les thèmes auxquels a recours Tintoret sont rarement inédits et ont longtemps fait du peintre un artiste produisant des images simples destinées à des illettrés ou des gens de condition modeste, un jugement réducteur ainsi que le souligne encore Guillaume Cassegrain. Tintoret se plait à mêler au discours symbolique traditionnel d’autres messages, parfois grivois, comiques ou parodiques. Ainsi représente-t-il d’une nouvelle manière l’espace en réinterprétant les thèmes classiques sur d’autres registres. Guillaume Cassegrain évoque également dans le chapitre « Le regard matériel » l’approche de Tintoret pour les peintures disposées sur les murs latéraux des chapelles, un genre important chez l’artiste. Cet art implique davantage le spectateur dans l’image représentée, une expérience que chacun peut faire en observant ses œuvres à Venise notamment. Cette prise en considération du point de vue de l’observateur et de ses différentes perceptions implique celui-ci dans un rapport nouveau qui se perpétuera jusqu’à nos jours, et entretenant un dialogue sans cesse renouvelé grâce à la mobilité et au dynamisme de l’image anticipant ainsi le baroque à venir. Avec cet ouvrage somptueusement illustré par une remarquable iconographie, notre regard sur Tintoret est renouvelé à sa pleine mesure, son originalité et sa richesse étant pleinement mises en évidence par l’auteur, Guillaume Cassegrain.
 

 

Daimyo – Seigneurs de la guerre au Japon
Jusqu’au 14 mai 2018
Musée Guimet

LEXNEWS | 13.03.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Si le nom de samouraï est depuis longtemps connu de l’Occident, celui de Daimyo est resté plus obscur au grand public, un voile que lève le Musée national des arts asiatiques – Guimet et le Palais de Tokyo avec une exposition exceptionnelle d’armures et d’attributs de daimyo, ces puissants gouverneurs qui régnaient au Japon entre le XIIe et le XIXe siècle. Organisée sur trois sites, le musée Guimet et son annexe à l’hôtel d’Heidelbach ainsi qu’au Palais de Tokyo, l’exposition Daimyo fait littéralement entrer le visiteur au cœur des apparats qui symbolisaient la toute puissance de cette classe essentielle de la féodalité japonaise. 33 armures de toute beauté mais aussi des casques, des armes et des textiles ont été réunis pour la première fois à partir de collections françaises, privées et publiques en une scénographie sobre pour les deux premiers sites, et plus singulière pour le Palais de Tokyo.

 

 

 

Ces objets, initialement guerriers, mais rapidement devenus précieux par leur raffinement artistique, témoignent de la puissance et de la force acquises par ces seigneurs fondant leur autorité sur l’acquisition de fiefs au prix de guerres incessantes. Avec un pouvoir reposant essentiellement sur le revenu agricole prélevé à partir de terres cultivables, rares au Japon majoritairement montagneux, ces feudataires ne reculent devant aucune bataille pour étendre encore plus leur emprise géographique. De ces siècles de combat et d’administration, naîtra l’omnipotence des Daimyos, l’équivalent de nos seigneurs et vassaux pendant le Moyen Âge en Occident, avant qu’au Japon, la période d’Edo ne mette un terme à ce morcellement fratricide et n’opère une centralisation avec le shogun au début du XVIIe s. Après ces guerres civiles, les armures et autres parures guerrières gagnent paradoxalement en richesse et en beauté, là où elles perdront en usage et en efficacité, elles gagneront en prestige et apparat. La magnificence s’invite au cœur de ces armures étonnantes, véritables œuvres d’art pour certaines, à l’image de certaines armures médiévales, qui développent des références métaphoriques à la hauteur de l’imagination des artistes. Animaux, visages terrifiants, couleurs chatoyantes ou sombres, rien n’est laissé au hasard et est érigé en absolu comme les Japonais savent le faire. Le Palais de Tokyo a offert à cette occasion à l’artiste George Henri Longly, artiste britannique un espace pour son installation « Le corps analogue » proposant une interprétation de cet univers guerrier en résonance avec nos artefacts contemporains, une autre manière de penser la matière.

« Daimyo, seigneurs de la guerre au Japon » sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier, éditions Toriilinks, 2018.
 


Complétant idéalement l’exposition Daimyo, le catalogue paru sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier fait entrer le lecteur dans l’univers de ces parures guerrières avec un luxe de détails qui rend leur compréhension plus aisée. Contrairement à ce que le néophyte pourrait de prime abord penser, ces armures, sabres, casques et autres armements correspondent non seulement à une esthétique évoluant au fil des siècles, mais répondent également à un code strict de règles à partir desquelles la créativité des artisans a pu s’exprimer. Trois années ont été nécessaires, rappelle la présidente du musée Sophie Makariou, pour monter cet ensemble unique d’armures japonaises à partir de collections publiques et privées.

 

 

L’armure Matsuaira acquise récemment par le musée Guimet fait bien entendu partie de ces trésors, aussi riche par sa valeur esthétique que par l’Histoire qu’elle évoque, un choc esthétique, mais aussi un imaginaire sollicité par ces parures guerrières indissociables de l’univers mental associé au Japon médiéval et ses fameux samouraïs. Michel Maucuer retrace l’histoire de l’institution des daimyo, moins connus en Occident que les shoguns ou les samouraïs en soulignant combien ce maillon s’avéra vite essentiel dans la féodalité japonaise.

 

 

Jean-Christophe Charbonnier retrace, quant à lui, l’histoire et l’évolution de l’armure au Japon, des temps anciens jusqu’aux armures du temps de paix (époque Edo). Suivent des sections où chaque armure, casque, masque, sabre, textile et autre accessoire fait l’objet d’une présentation détaillée, permettant au lecteur de mieux se familiariser avec cet armement complexe, et d’en saisir plus aisément la valeur esthétique. Des annexes précieuses détaillent, enfin, chaque partie des armures, casques et sabres avec son nom japonais et sa fonction, et rappellent les principaux armuriers cités. Une chronologie et une carte des provinces du Japon complètent cet ensemble unique sur l’univers des Damyo.

 

INFORMATIONS PRATIQUES
1. Début de l’exposition à l’Hôtel d’Heidelbach. 19 avenue d’Iéna, 75116 Paris.
2. Seconde partie : Rotonde du 4e étage du MNAAG. 6 place d’Iéna, 75116 Paris.
3. Poursuivez votre visite au Palais de Tokyo. 13 avenue du président Wilson, 75116 Paris.

 

Peintures des lointains

la collection du musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 6 janvier 2019

LEXNEWS | 14.02.18

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Arrivé au musée du quai Branly Jacques Chirac, il faut suivre « The River » de Charles Sandison, un flot ininterrompu de noms de contrées lointaines, de promesses de voyages, qui va vous mener droit vers les « Peintures du lointain » de la collection du musée, installées en mezzanine Ouest, jusqu'au 6 janvier 2019. Le parcours de l’exposition commence, en fait, dès le hall d'entrée du musée où deux grands panneaux de Géo Michel, peintre de la fin du 19e siècle, donne le ton de la représentation historique et artistique des lointaines colonies et de l'exploitation des richesses, comme des hommes pour ce faire, qui en ont découlé... Mais ces pays sont si lointains...

 

 Le cirque de Cilaos – Marcel Mouillot, 1889 – 1972.

© musée du quai Branly – Jacques Chirac, Photographe : Claude Germain

 

Quel regard les témoignages de ces peintres voyageurs, depuis la fin du 15e siècle et jusqu'aux expositions coloniales exhibant « ceux d'ailleurs » dans des zoos humains, laissent-ils dans l'inconscient et la conscience collective... Les quelques 200 œuvres présentées couvrent ici une période allant des années entre 1830 à 1930, la plupart acquises ou commandées à l'occasion de l'exposition coloniale de 1931. Cette collection de peintures et gravures est donc le reflet artistique historique et politique, voguant entre onirisme, naturalisme, fantasme, romantisme ou documentaire ethnologique. Toutes ses œuvres conservent leur part d'émotion, de sensations prises sur le vif, de points de vue culturels variés avec leurs incompréhensions, négligences et propos picturaux qui seraient aujourd'hui considérés comme stéréotypés et racistes. À l'heure où les Européens s’emparaient d’un vaste monde, puissante sera la tentation de sublimer un exotisme existant et attirant, de l'Afrique subsaharienne aux pays du Maghreb, d'Asie jusqu'aux territoires des Caraïbes.

On trouvera à travers le parcours de cette exposition toute l'exaltation de la couleur, de la lumière d'un Orient rêvé, sensualité, luxe et volupté comme la chaleur des déserts ou des paysages africains... Parfois bien loin de la réalité, les artistes ont aussi posé un autre regard témoignant dans leur art d'une attention, d'un regard à l'autre complètement révisé, apportant ainsi une autre dimension culturelle à cette peinture du lointain. Que les artistes ici exposés soient de renoms ou anonymes, tous ont contribué à la formation de mythes et à la circulation d'un modèle occidental unique. Qu'ils se nomment Louis-Antoine Bougainville Conway Shipley, Georges Catlin peintres du 18e et 19e siècles, François-Auguste Biard , Eduard-Auguste Nousveaux, Ange Tissier, au 19e siècle, Maxime Noiré, Charles Fouqueray , Paul Jobert , Prosper Marilhat , André Sudera , Marcel Mouillot , Jean Dunand peintres des 19e et 20e siècles ou encore Paul Gauguin , Émile Bernard, Jeanne Thil , Henri Jones Thaddeus et d'autre Louis Raoelina, tous ces artistes du voyage sont présents tout au long de ce parcours au long cours thématique.

 

Halte de la caravane. Photographe : Claude Germain

© musée du quai Branly - Jacques Chirac

 

 

Séduction de ces pays lointains et de leurs représentations bigarrées, recherche d'un exotisme ou d'une lumière éblouissante, d'une nature luxuriante et sauvage, quêtes paradisiaques et des mythes qui en sont nés, celui du « bon sauvage » ou encore de textes littéraires tel « Paul et Virginie » de Bernardin de Saint-Pierre.

 

La fête arabe dans la campagne de Tlemcen. André Suréda, 1872 – 1930. Huile sur toile. 190 x 230 cm

© musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Claude Germain

 

 

De ces rêves insulaires ou nomades, de l'appel du désert, chacun des artistes ira puiser aux sources du mystère, de l'étrange, à la recherche de modèles exotiques et rapportera dans ses malles des toiles d'autres mondes. Un moment pour rêver, se souvenir aussi de cette part de l'histoire, histoire des colonies et de ses dérives, pas si lointaines.
 

 

Les Hollandais à Paris, 1789-1914

Van Gogh, Van Dongen, Mondrian… Petit Palais

jusqu’au 13 mai 2018

LEXNEWS | 12.02.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 


Si l’univers de la peinture hollandais est plus connu en son âge d’or, celui du XVIIe siècle, avec les noms passés à la postérité tels que Rembrandt, Franz Hals, Paulus Potter, Vermeer et bien d’autres encore, celui des siècles suivants reste plus méconnu, notamment du public français, en dehors de quelques grands noms incontournables que sont Van Gogh, Van Dongen ou encore Mondrian. Mais les autres ? Quels sont ces peintres hollandais trop peu connus et qui pourtant ont pour chacun tant aimé peindre en France ? C’est ce voile injustement posé que lève aujourd’hui le Petit Palais de Paris en une belle exposition intitulée « Les Hollandais à Paris, 1789-1914 Van Gogh, Van Dongen, Mondrian… ». Une scénographie de l’atelier Maciej Fischer, intimiste et réussie, permet de découvrir, en une succession de salles aux ambiances et couleurs choisies, chaque artiste hollandais connu ou plus méconnu. Une progression chronologique révélant à chaque fois, les multiples échanges tissés entre artistes hollandais et français dont les influences seront parfois réciproques, et leur art toujours à la recherche de cet équilibre fragile entre héritage et novation. Entre la Révolution française et la Première Guerre mondiale, pas moins d’un millier d’artistes hollandais se rendront en France. Cette forte présence ne fut pas sans influences, on s’en doute, et se laisse découvrir au fil des salles et des nombreux peintres Hollandais retenus pour l’occasion. Héritage de la tradition avec la nature morte florale d’un peintre comme Gérard van Spaendonck dont les compositions tiennent compte des avancées de la science botanique de son temps, ou encore de celui si influent d’Ary Scheffer, peintre français d’origine hollandaise, sa maison rue Chaptal (actuel musée de la vie romantique) fut le carrefour de tous les artistes qu’il aida pour certains activement. Le visiteur retrouvera un peintre familier avec Johan Barthold Jongkind dont la vie de bohème lui vaut des amitiés sincères de Théodore Rousseau et sa rencontre avec Baudelaire. Ses vues de rues de Paris (Rue Notre-Dame, 1866) étonnent par leur caractère bucolique alors que l’urbanisation faisait déjà rage dans la capitale. Les salles se suivent, mais ne se ressemblent pas avec des peintres moins connus comme Frederik Hendrik Kaemmerer qui travailla pour la fameuse maison Goupil et qui fit évoluer son œuvre en passant de la peinture de paysage aux scènes de genre, plus faciles à vendre…

 

George Hendrik Breitner Kimono rouge

© Collection Stedelijk Museum Amsterdam

 

George Hendrik Breitner séduit, quant à lui, avec cette peinture puissante où Rembrandt, Degas ou encore l’influence impressionniste traversent parfois ses toiles comme pour ce Kimono rouge, une période qui fut très appréciée dans son pays natal. La salle suivante nous invite à la naissance d’un artiste appelé à une belle renommée, Vincent van Gogh, dont le séjour parisien de deux années fut si important pour son œuvre. Important à la fois pour les contacts qu’il put nouer et son style qui se nourrit alors de l’avant-garde, et dont certaines de ses œuvres sont ici réunies en une belle salle ovale d’un bleu inspirant (Vue depuis l’appartement de Theo)… Kees van Dongen connaît, quant à lui, la réussite, contrairement à van Gogh. La vitalité de ses œuvres (Le Moulin de la Galette) séduisit immédiatement un public fidèle, qui le demeure encore de nos jours. Le riche parcours de l’exposition se termine avec Piet Mondrian, un peintre qui semblera bien moderne dans ce parcours, mais qui à ses débuts ne semblait pas nécessairement se diriger vers cette voie. Son installation à Paris en 1912 jouera dans son assimilation du cubisme alors en vogue, une ouverture à la géométrie (Composition XIV) qui marquera tant ses œuvres jusqu’au passage à l’abstraction. Une très belle exposition entraînant agréablement le visiteur de salle en peintre, de peintre en voyages, des allers-retours entre œuvres et chefs-d’œuvre, entre œuvres connues et découvertes qui raviront le visiteur !

Catalogue de l’exposition « Les Hollandais à Paris - 1789-1914 », Petit Palais, Paris (6 février 2018 - 13 mai 2018), Paris Musées éditions, 2017.

 


Paris fut la capitale qui attira le plus d’artistes hollandais parcourant l’Europe à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle. C’est à cette époque depuis longtemps déjà la capitale des arts, le moyen de se faire connaître et d’être reconnu. Des noms connus ou moins connu tels Ary Scheffer, Frederik Hendrik Kaemmerer, Johan Barthold Jongkind, George Hendirk Breitner ou encore Vincent Van Gogh, Kees van Dongen et Piet Mondrian vont plus ou moins rapidement venir tenter leur chance à Paris. Ce sont les quêtes et espoirs de ces artistes que détaille, chapitre après chapitre, ce catalogue « Les Hollandais à Paris – 1789-1914 », un catalogue richement illustré et qui paraît à l’occasion de l’exposition du même nom au Petit Palais à Paris. L’ouvrage permet au lecteur de retracer leurs évolutions artistiques lors de leurs séjours parisiens, mais aussi leurs allers et venues, découvertes et installations au cœur de la capitale elle-même. Ainsi que le rappelle Mayken Jonkman en introduction, Paris est le centre du monde artistique au XIXe siècle, ce qui justifie l’attirance de ces jeunes artistes hollandais. En ces lieux, c’est un peu l’Eldorado artistique qui leur est promis : formation, ateliers, contacts avec les marchands…

 

Johan Barthold Jongkind Rue Notre-Dame, 1866

© Rijksmuseum

 

Certains parviendront à leur fin, d’autres continueront leur carrière dans leur propre pays, mais ces séjours ne demeureront jamais pour aucun de ces artistes sans influences sur leur palette et les œuvres de ces années parisiennes, comme le révèle ce catalogue. Les Expositions universelles de Paris (1855-1900) sont l’occasion de favoriser ces échanges dans la deuxième moitié du XIXe siècle, chaque pays ayant à cœur de présenter aux côtés de ses progrès en matière agricole et industrielle, les fleurons de son domaine artistique. L’ouvrage invite le lecteur à arpenter les allées de ces Expositions universelles en une galerie réunissant ces peintres hollandais séduits par la ville de Paris, avec pour chacun d’eux un luxe d’informations réunies sur leur séjour dans la capitale, les endroits où ils ont habité, les lieux où ils ont travaillé, tous lieux marqués sur un plan ancien de la ville détaillé fort instructif. Occasion aussi de découvrir, en ces pages, ces lieux parisiens connaissant eux aussi à cette époque une telle effervescence avec l’urbanisation galopante et des quartiers entiers se métamorphosant sous les yeux des artistes, toiles et photographies d’époque en étant les témoins.

 

Jacob Maris, Artiste vu de dos ou le Peintre Kaemmerer au travail, vers 1863, huile sur papier marouflé sur bois, Dordrechts Museum

 

Certains n’hésiteront pas d’ailleurs à quitter la ville pour rejoindre la campagne, celles des boucles de la Seine ou celle de Barbizon notamment dont la destinée nous est connue… Cependant, la modernité, elle-même, n’est pas absente des dernières pages de l’ouvrage avec des œuvres et des peintres tels que Kees van Dongen et surtout Piet Mondrian ; deux peintres qui démontrent que les Hollandais avaient encore fort à dire à Paris en ce début du XXe siècle !

 

Enquêtes vagabondes – Le voyage illustré d’Émile Guimet

Musée Guimet

jusqu’au 12 mars 2018.

LEXNEWS | 27.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il est des vagabondages qui apparaîtront bien exigeants, si l’on songe au périple entrepris par Émile Guimet et son ami, l’illustrateur Félix Régamey, des États-Unis au Japon, et de la Chine à l’Inde… En 1876, les deux hommes vont en effet se rencontrer aux États-Unis d’où ils partiront pour un voyage surprenant quant à la diversité et la richesse des lieux explorés, à une époque où les transports ne se faisaient qu’en bateau et en train, voire en pousse-pousse. Loin d’être une sinécure, ce voyage au long cours prit vite l’allure d’une enquête à la fois ethnographique et sociologique.

 

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Droits réservés
Portrait d'Émile Guimet (1836-1918), Ferdinand Jean Luigini (1870-1943), Huile sur toile, 1898, 120 x 90 cm

 

Émile Guimet, fils de l’industriel lyonnais eut, en effet, à cœur de découvrir la richesse des cultures rencontrées, même si les barrières culturelles et linguistiques ne facilitèrent pas sa tâche. Dès la traversée des États-Unis, c’est avec une lucidité remarquable pour l’époque que les deux hommes jugent sans concession la triste situation imposée aux Indiens par les États-Unis d’Amérique. C’est avec cette même ouverture d’esprit qu’ils vont tenter d’embrasser l’Extrême-Orient en un étonnant périple qui donne de nos jours, encore, le vertige malgré la facilité des vols intercontinentaux…

 

Émile Guimet et Félix Régamey accompagnés de leurs interprètes, lors d’un voyage au Japon en 1876. © RMN – Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Droits réservés
 

Que l’on juge en découvrant les nombreuses vitrines de cette exposition didactique offrant au visiteur, étape après étape, ville après ville, un aperçu de ce périple : le Japon qui les enchante, la Chine qui les déçoit, Singapour, Ceylan, l’Inde avec entre autre quête celle de mieux connaître les racines du bouddhisme et des religions des contrées traversées. La visite des deux hommes au Japon correspond à l’ère Meiji et son ouverture vers l’occident, le shintoïsme étant à cette ère plus présent que le bouddhisme, et mis en avant par l’Empereur. Des scènes sont parfois cocasses lorsque l’enquêteur improvisé cherche à travers une grille de question à caractériser les religions rencontrées et que les décalages des interprètes rendent parfois délicates l’interprétation des réponses difficiles d’appréhension pour ces hommes plus habitués aux notions chrétiennes. Situation également surprenante pour les deux voyageurs que de devoir enlever en chaque lieu leurs chaussures, en l'espèce des bottines et guêtres aux lacets serrés ! L’œil de Félix Régamey, communard et dessinateur de presse, capte plus facilement en une intimité certaine les réalités sociales et culturelles qu’il rencontre, une manière de mener une enquête qui prend aujourd’hui non seulement valeur historique, mais surtout une saveur esthétique pour le visiteur du XXIe siècle. Cette masse énorme d’informations et d’objets recueillis lors de ce voyage qui dura dix mois – période très longue et en même temps très brève quant à l’immense aire culturelle parcourue – ira directement nourrir le futur musée, tout d’abord celui de Lyon au retour de ce voyage, puis à Paris, lors de l’Exposition universelle de 1878, et enfin l’actuel musée Guimet. Cette exposition sera l’occasion non seulement de mieux apprécier l’actuel musée Guimet (musée qui a su faire évoluer, depuis sa création, la lisibilité des nombreuses œuvres d’art conservées) mais aussi pour le visiteur d’entreprendre un merveilleux voyage sur les traces de ces « savants touristes » du XIXe siècle…

Enquêtes vagabondes. Le voyage illustré d’Émile Guimet en Asie, édition publiée sous la direction de Pierre Baptiste et Cristina Cramerotti avec la collaboration de Pierre Baptiste, Jérôme Ducor, Deirdre Emmons et Sophie Makariou, Coédition Gallimard / Musée national des arts asiatiques – Guimet, 2017.
 


Nous fêtons en 2018 le centième anniversaire de la disparition d’Émile Guimet (1838-1918), fondateur du musée lyonnais puis du célèbre musée parisien qui porte son nom. Pour l’occasion, les éditions Gallimard en coédition avec le Musée national des arts asiatiques – Guimet ont réalisé le catalogue de l’exposition qui évoque cet extraordinaire périple en Asie que firent Émile Guimet et le peintre Félix Régamey (1844-1907) des États-Unis au Japon, puis la Chine, et l’Asie du Sud-Est pour finir par l’Inde.

 

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Mathieu Rabeau
Émile Guimet devant un bonze avec comme interprète Kondo, Félix Élie Régamey (1844-1907), Huile sur toile, 1877 / 1878, 180 x 135 cm.

 

Dix mois de voyage qui donneront directement naissance à l’un des plus grands musées des arts asiatiques et qui marqueront à jamais jusqu’à nos jours le paysage culturel français et international. Les deux voyageurs vont, en effet, non seulement rapporter de leur expédition un nombre incroyable d’œuvres d’art (peintures, sculptures, porcelaines, photographies, dessins), mais aussi un grand nombre de témoignages et d’enquêtes qui nourriront la connaissance de ces pays encore secrets pour l’occident. À cet immense trésor, s’ajouteront les peintures et dessins que réalisera son fidèle compagnon Félix Régamey, et dont l’apport sera essentiel tant pour le projet même du musée que pour la réalisation de ce catalogue. Le lecteur de ce catalogue apprendra ainsi comment est née cette idée singulière d’une histoire comparée des religions, un souhait intime chez Émile Guimet dont les deuils répétés accélèreront le départ vers son périple. Il faut dire qu’il possède suffisamment de moyens financiers pour élaborer cette expédition couteuse, son père Jean-Baptiste Guimet ayant été l’inventeur du fameux bleu Guimet, un outremer artificiel se passant du précieux lapis-lazuli grâce à la chimie.

 

Monju Bosatsu

© RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier

 

Les pages abondamment illustrées de documents d’époque font revivre cet extraordinaire voyage avec ses différentes étapes : l’Égypte, les États-Unis, le Japon, la Chine, Ceylan et l’Inde… Puis, le retour pour lequel Émile Guimet et ses compagnons emprunteront, moins d’une décennie après son ouverture, le canal de Suez. Une chronologie étonnante pour des découvertes relatées « en direct » par ces vues stéréoscopiques des pyramides d’Égypte, cette fascinante statuette d’Isis qu’Émile garda sur son bureau, ces sectes américaines, une boutique japonaise prise « sur le vif » par le pinceau de Félix Régamey en une touchante spontanéité… L’Extrême-Orient lève un de ses voiles avec le regard de ces deux voyageurs qui s’étonnent, et étonnent encore au XXIe siècle.

 

Le paysage sublime Georges Michel

Fondation Custodia Paris

jusqu’au 29 avril 2018

LEXNEWS | 27.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Ainsi que le rappelait Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia Paris, lors de l’ouverture de cette exposition consacrée aux paysages de Georges Michel (1763-1843), l’artiste fut un peintre qui sut en son temps susciter l’admiration de Vincent van Gogh et anticiper la peinture en plein air. L’influence du Siècle d’or hollandais est manifeste dès les premières toiles exposées dans la galerie de la Fondation Custodia, rue de Lille. Celui qui fut surnommé le « Ruisdael de Montmartre » développa en effet des variations de ciels ennuagés d’une rare profondeur.

 

L’Orage Huile sur toile, 48 × 63 cm
Strasbourg, musée des Beaux-Arts
inv. 937 / Photo : M. Bertola

 

Les contrastes entre les nuances de gris et de noir pour les nuées soulignent la luminescence des ocres d’une terre baignée de lumière pure. En découvrant ces nombreuses œuvres du peintre, le visiteur se demande pour quelles raisons cet artiste a souffert si longtemps d’une telle méconnaissance. C’est pour ces raisons que la Fondation Custodia, en collaboration avec le Monastère royal de Brou, a réuni quelque quatre-vingts peintures et dessins de ce peintre né en 1763 et mort en 1843 à Paris. Georges Michel n’est pas un habitué des honneurs ni des salons. Discret, le début de son œuvre est marqué par la représentation des paysages jouxtant la capitale française qu’il parcourt inlassablement, à la recherche de cette lumière qu’il sait très tôt trouver hors de son atelier : « celui qui ne peut peindre toute sa vie sur quatre lieues d’espace n’est qu’un maladroit qui cherche la mandragore et ne trouvera jamais que le vide » soulignera-t-il…

 

Georges Michel d’après Jacob van Ruisdael (1628/29-1682), Vue de Naarden. Huile sur papier, marouflé sur toile, 37 × 68 cm.

Collection particulière


Quelques ciels tourmentés annonciateurs d’orages ne sont pas sans rappeler le paysage sonore des symphonies de Beethoven, destin de l’homme face à la nature… La puissance des éléments, et leur fugacité, soulignent la grandeur de ce qui fut, où l’homme semble, sinon absent, du moins si infime.

 

L’Orage
Huile sur panneau, 98 × 126 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
inv. 2240 / Photo : Studio Tromp

 

Nos paysages d’aujourd’hui définitivement dévastés et méconnaissables de Saint-Denis, Montmartre, La Chapelle, les Buttes-Chaumont ou bords de Seine, tremblent déjà à l’idée de leur disparition inéluctable sous le pinceau de Georges Michel qui le devinait alors même qu’il les fixait pour l’éternité en un ultime témoignage. La ville tentaculaire à venir est à ce prix, le paysage sublime de Georges Michel semble déjà appartenir à la même époque que ceux évoqués par Virgile.

L’influence de l’art hollandais probablement familier à Georges Michel semble provenir de restaurations de tableaux hollandais qu’il aurait effectuées, ce qui expliquerait cette lumière contrastée d’un Jacob van Ruisdael et le clair-obscur manifeste d’un Rembrandt. Le parcours se termine par les nombreux dessins de l’artiste réunis à l’occasion de l’exposition qui démontrent la palette étendue de son art où le regard reconnaîtra des lieux familiers tels ceux du Louvre et des Tuileries, le Jardin des Plantes, mais aussi des lieux de plein air anticipant les toiles à venir et pour lesquels, à la pierre noire, Georges Michel déploie une attention saisissante de tous les instants.

 

Vue du Louvre avec la Seine Pierre noire et aquarelle,

145 × 300 mm Sceaux, Domaine départemental de Sceaux, dépôt du musée Carnavalet, Histoire de Paris inv. 37.2.74 (verso)

 

Ses études d’arbres soulignent encore l’acuité de sa perception qui laisse libre cours dans un second temps à une inspiration libre de toute contrainte. Une exposition offrant des instants beaux et forts signés de ce peintre, George Michel, qui mérite incontestablement qu’on le découvre ou redécouvre.
 

Catalogue Georges Michel. Le paysage sublime
Sous la direction de Magali Briat-Philippe
et Ger Luijten Paris, Fondation Custodia, 2017
208 pp, illustrations couleur, 25 × 28 cm, relié

 

Cette exposition est produite par la Fondation Custodia, en partenariat avec le Monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse. Commissariat : Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia et Magali Briat-Philippe, conservateur, responsable du service des patrimoines, Monastère royal de Brou.

 


La visite à la Fondation Custodia sera également l’occasion de découvrir une ravissante exposition à l’étage inférieur présentant les Portraits en miniature appartenant à la Fondation et provenant du médailler de l’hôtel Turgot et pour lesquels Frits Lugt, le fondateur de l’institution, eut l’heureuse intuition d’en étendre la collection avec aujourd’hui plus de cent portraits allant du XVIe au début du XIXe siècle. La Fondation Custodia propose également l’exposition de ses Acquisitions récentes avec l’exposition Art sur papier, qui offre au regard émerveillé du visiteur une sélection de pas moins d’une centaine d’œuvres acquises ces dernières années.

 

Jan Frans van Bloemen, dit Orizzonte
Anvers 1662 – 1749 Rome
Vue de Vignanello dans la campagne romaine, vers 1740

 

 

Admirable dessin de Jan Frans van Bloemen pour le compte du prince Ruspoli et son palazzo romain, la non moins ravissante série des Quatre Éléments de Gerrit van Honthorst et bien d’autres œuvres de qualité allant jusqu’à l’époque contemporaine et dont l’ensemble peut être découvert sur le catalogue en ligne ouvert :

 

https://www.fondationcustodia.fr/catalogue-art-sur-papier

 

Jean Fautrier Matière et Lumière

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

jusqu’au 20 mai 2018

LEXNEWS | 27.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter


 


Voici un hommage saisissant rendu à l’artiste Jean Fautrier (1898-1964) avec cette rétrospective remarquable réalisée par le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris selon un parcours idéalement conçu par Dieter Schwarz, commissaire invité. Jean Fautrier fut un peintre et sculpteur discret, qui connut plusieurs fois la consécration le long de sa carrière, tout en préservant l’intimité de sa création. L’homme était secret, caustique parfois, et avait une grande idée de son art qu’il exécutait assez rapidement, après longue maturation. Précurseur de l’art informel et inventeur des hautes pâtes, il est considéré aujourd’hui comme une figure majeure de l’art moderne après le cubisme. 200 œuvres sont ici réunies, dont une partie (60) appartient au musée par une donation de l’artiste lui-même. Le début du parcours introduit aux premiers temps de la carrière de Jean Fautrier, alors que la figuration est encore au cœur de ses toiles et où un réalisme flagrant laisse transparaître le regard parfois ironique, telles les toiles Les Habitantes du Tyrol ou Portrait de ma concierge. Cette âme sensible élevée par sa grand-mère maternelle qu’il perdit très tôt manifeste une vision tragique du monde avec une acuité particulièrement redoutable sur son environnement et la condition humaine qui lui valut l’intérêt de nombreux intellectuels tels André Malraux, Jean Paulhan, Francis Ponge, Georges Bataille, Paul Eluard et bien d’autres encore.
Les années 1926-1927 sont celles dites de sa période noire où la minéralité des glaciers qu’il affectionnait tant ouvre à des perspectives essentialistes d’où surgissent parfois des hiérophanies de lumière surprenantes et annonciatrices des périodes ultérieures. La lumière sombre est sans concession sur des corps de lapins pendus ou de sanglier abattu… L’expérience d’un séjour à Port-Cros en 1928 métamorphosera cependant la couleur du noir vers un gris plus doux, sa « période grise ». La couleur s’éclaircit, la peinture s’épaissit, comme si le regard de l’artiste en pénétrant plus en profondeur l’essence des réalités n’en retenait que les couches successives.

 

Jean Fautrier : Forêt (les marronniers), 1943. Huilez sur papier marouflé sur toile, 54 x 65 cm. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

 

Son chef-d’œuvre Forêt compte parmi ses toiles qui marquent inexorablement l’esprit et la mémoire tout comme la série impressionnante des Otages pendant la Seconde Guerre mondiale durant laquelle ses peintures s’élaborent à force d’aplats d’enduit blanc au couteau travaillés selon une inspiration marquée par les atrocités de la guerre, lui-même ayant été arrêté par la Gestapo. Ses visages suppliciés étonnent, surprennent et séduisent, ce qui valut à Malraux pourtant fervent de la peinture de Fautrier cette interrogation : « Ne sommes-nous pas gênés par certains de ces roses et de ces verts presque tendres, qui semblent appartenir à une complaisance […] de Fautrier pour une autre part de lui-même ? ». La matière chez le peintre prédomine à un point tel que la réalité s’estompe progressivement. Les dernières années de Jean Fautrier sont celles de la reconnaissance avec le Grand prix de peinture en 1960 à la Biennale de Venise qu’il partage avec Hans Hartung. Fautrier meurt durant l’été 1964, après sa première rétrospective au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris et le jour prévu pour son mariage avec Jacqueline Cousin. Etrange destin aussi secret que le fut cet artiste tant sur sa ou ses techniques que sur sa vie privée, mais qui méritait incontestablement au XXIe siècle une telle, grande et belle, rétrospective.

Jean Fautrier catalogue exposition sous la direction de Dieter Schwarz, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris Musées éditions, 2018.
 

 

Matière et lumière, tel est le sous-titre de ce riche catalogue d’exposition consacré à Jean Fautrier actuellement présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, et dont le portrait photographié ouvre en page intérieure cet ouvrage consacré à ce peintre secret et peu enclin au témoignage ainsi qu’en témoigne ce début de lettre à Jean Paulhan : « -enfin, nous voici ! Vous m’obligez à quelque chose de bien désagréable » à l’évocation de sa biographie. Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, rappelle combien l’œuvre de Jean Fautrier est étroitement associée à ce musée même, le peintre ayant fait don d’un ensemble de ses œuvres quelques mois avant sa disparition en 1964. Alors qu’il eut assez tôt reconnaissance et honneurs d’un grand nombre d’intellectuels, à la fin de sa vie son génie est étrangement et injustement oublié des plus jeunes générations. Dieter Schwartz souligne en ouverture de l’ouvrage combien l’œuvre de Jean Fautrier développe une expressivité impressionnante qui fit dire au poète Francis Ponge que Fautrier souhaitait avant tout « rompre le mur », une autre manière de dépasser la matière à partir de cette matière elle-même dont donne une petite idée cette série de clichés pris dans son atelier en 1955.

 

 

Jean Fautrier : Les trois têtes, vers 1954. Huile sur papier marouflé sur toile, 38 cm x 61. Courtesy galerie Applicat -Prazan, Paris.

Adagp, Paris 2017

 

 

Un corps à corps avec l’œuvre pour aller au-delà des apparences, « pour réinventer ce qui est »… Nous retrouvons dans ce catalogue à l’iconographie et la mise en page soignées l’extraordinaire créativité de cet artiste atypique, de ses premières œuvres figuratives jusqu’à ses ultimes créations ouvertes vers un dépassement de son héritage pourtant riche. Une partie entière est également consacrée à un aspect souvent méconnu de l’artiste quant à la sculpture, sans oublier la prolifique œuvre sur papier dont une sélection est également reproduite dans ces pages. Au terme de cet ouvrage passionnant, le mystère Fautrier demeure, cette dernière photographie où l’artiste regarde l’objectif plus que l’objectif ne le regarde inverse le rapport de l’observé/observateur, un art dans lequel Jean Fautrier était passé maître et qui ne cessera pas de nous émouvoir.
 

 

 

 

 

Cette exposition est coorganisée

avec le Kunstmuseum Winterthur -

 Commissaire invité : Dieter Schwarz
 

 

« Dans la peau d’un soldat » jusqu'au 28 janvier 2018

Musée de l’Armée Invalides.

LEXNEWS | 18.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Une exposition à découvrir avant le 28 janvier 2018 au Musée de l’Armée Invalides « Dans la peau d’un soldat ». Elle intéressera grands et petits, femme et homme de par le traitement ouvert et particulièrement réussi de sa scénographie. La période couverte est suffisamment large - de la Rome antique à nos jours – pour captiver en effet l’attention d’un public large qui découvrira avec curiosité une part importante de la vie d’un État quant à sa sécurité extérieure et intérieure. Des pans entiers du quotidien sont levés avec cette exposition didactique qui ne cache rien ou presque de la vie d’un soldat, des heures joyeuses du repos et du divertissement jusqu’aux heures tragiques, souvent, de la mort ou des blessures lors des combats…

 

 

En dehors de ces heures ultimes, et souvent incontournables dans l’Histoire de l’armée et de la guerre, une grande partie de l’emploi du temps d’un soldat réside dans la préparation, l’apprentissage du combat et de la préparation physique et mentale, du déplacement, de l’intendance et de l’attente. Deux millénaires défilent sous nos yeux avec une réunion unique de témoignages des différentes époques allant des caligulae et autres cottes de mailles romaines jusqu’aux matériels les plus actuels que l’on dirait d’une autre planète comparés à ceux de leurs aïeux !

 

Ensemble d’effets d’un soldat du 23e régiment d’infanterie © musée de l’Armée – Paris / Pierre-Luc Baron-Moreau

 

Chaque partie de ce quotidien est détaillée avec une scénographie dynamique qui évite l’aspect rébarbatif de la technique pour privilégier l’exposition de pièces d’équipements pour certaines exceptionnelles pour leur valeur historique, pour d’autres touchantes dans la banalité de leur quotidien. On se sent involontairement happé par cet aspect humain, bien au-delà de ses affinités, ou non, belliqueuses. Le point culminant sera certainement ce témoignage poignant d’une vitrine d’un militaire français, Thibault Miloche, infirmier mort au combat en Afghanistan en 2010, marié et père de deux enfants. Ses effets personnels sont exposés dans une vitrine, sans pathos. Plus léger, les amateurs d’uniformes bigarrés seront aux anges avec cette encyclopédie concentrée des différentes armes dans l’Histoire et dans l’espace. Il y a beaucoup à apprendre dans une telle exposition, l’aspect humain n’étant pas le dernier de ses enseignements.

Catalogue « Dans la peau d’un soldat » Musée de l’Armée Invalides, Gallimard / Musée de l’Armée, 2017.
 

 

La couverture de ce catalogue résume assez bien le propos de l’exposition « Dans la peau d’un soldat » présentée au Musée de l’Armée et consacrée au quotidien de la vie d’un soldat. Dépassant les clichés hollywoodiens, c’est de la vie banale de tous les jours d’un soldat dont il s’agit, comme cet acte trivial représentant ce légionnaire se rasant lui-même le crâne avec sa tondeuse dans son bivouac en Centre-Afrique. Le combat est certes le point culminant de la vie d’un soldat, mais au regard du temps passé à sa formation, sa préparation, son équipement, son entraînement et les multiples aspects techniques et d’intendance, ces instants ultimes sont plus infimes que la banalité de ce quotidien évoqué dans le détail dans ce riche catalogue. Ainsi que le souligne le général Alexandre d’Andoque de Sériège, directeur du musée de l’Armée, le soldat dans son environnement immédiat est au cœur de cette exposition dont la préparation a exigé un important travail sur les collections du musée de l’Armée.

 

© Paris - Musée de l'Armée, Dist.RMN-Grand Palais / Verlag Militaria
Autel de campagne du père Louis Lenoir.

 

Ces objets que l’on découvre au fil des pages parlent beaucoup plus que leur usage immédiat et en disent souvent long sur le contexte dont ils émanent, qu’il s’agisse d’uniformes, de paquetage, d’armement ou de nourriture… Les différentes contributions des auteurs de ce catalogue font littéralement entrer le lecteur dans cet univers du soldat, que ce soit celui de l’antiquité, du Moyen-Âge ou de l’époque moderne sans oublier… celui du futur.

 

© Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Chavan
Lieutenant-colonel des spahis réguliers d'Alger, grande tenue à la turque, 1838-1839.

 

Nous retrouvons dans ces pages les différentes sections de l’exposition : la préparation, l’équipement, l’alimentation, la logistique, le loisir, jusqu’à la mort et les soins. Conçu pour un public large, ce livre ouvre les portes d’un univers rarement montré aux civils, celui du quotidien d’un soldat, dans ses instants les plus intimes comme dans les heures les plus tragiques. Un témoignage intense.

 

« Être pierre »

exposition Musée Zadkine

jusqu’au 11 février 2018

LEXNEWS | 04.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


L’atelier musée Zadkine, si intimiste, ayant su garder toute l’âme de l’artiste, propose jusqu’en février 2018, une exposition dont le fil directeur est la pierre, cet élément minéral qui inspirera de nombreux artistes depuis l’aube des temps jusqu’aux temps contemporains dont notamment Ossip Zadkine (1888-1967). Noëlle Chabert directrice du Musée Zadkine et Jessica Castex, commissaires de l’exposition, ont conçu un riche parcours sur le thème de la pierre, « être pierre » appréhendée par des artistes de temps et d’horizon divers, parcours ponctué, bien sûr, d’une belle sélection choisie d’œuvres sculptées d’Ossip Zadkine lui-même. L’un des premiers médias à exprimer un discours artistique fut assurément la pierre si l’on songe aux incisions et autres projections de pigments réalisés avec l’art pariétal. Depuis ces temps premiers, l’homme - et l’artiste en particulier - n’a cessé d’entretenir une relation faite de paradoxes et d’ambiguïtés avec cet élément singulier. Si la pierre est le symbole même de la dureté et de la pérennité aux aléas des temps géologiques, le geste pictural touche l’éphémère et la fragilité, les peintures de Lascaux étant une fois de plus un malheureux exemple de ces contradictions par leurs récentes dégradations au contact de l’homme.

 

 

L’archéologie, les arts premiers dialoguent, en ces lieux magiques, dès les premières salles avec des œuvres contemporaines. Le regard est confondu parfois lorsque telle courbe ou forme ne relève pas des premiers gestes de l’humanité mais d’un artiste des temps modernes qui par un curieux mimétisme parfois inconscient, retrouve ces lignes originelles, le geste primordial de la main... Ce sont ces narrations qui transparaissent au fil de l’exposition où le visiteur prend conscience des métamorphoses que les artistes ont su capter ou anticiper à partir de leurs créations, on songe notamment à Giovanni Anselmo et son Trecento milioni di anni (1969) où la pierre anthracite sombre contraste avec l’éclairage souhaité par l’artiste. Être pierre c’est nourrir avec l’élément minéral une relation intime, presque consubstantielle, un rapport qu’eut Roger Caillois, ce grand passionné, avec les pierres et minéraux, et dont certaines de ses pièces uniques viennent enrichir l’exposition. Pablo Picasso dont on connaît l’attraction pour la sculpture est également présent avec cette Tête datant de 1907, tête que l’on croirait sortir d’un atelier du paléolithique. Son vif intérêt plus méconnu pour de petits galets aiguisera également la curiosité du visiteur qui pourra en même temps faire des parallélismes de forme avec cette Vénus de Tursac ou encore cette idole cycladique… Un bel évènement pour clore ce cinquantième anniversaire de la disparition de l’artiste dont les nombreuses œuvres présentes sont autant d’expériences de cet étrange et si intime sentiment d’Être pierre.

« Être pierre » catalogue de l’exposition Musée Zadkine, Paris Musées, 2017.

 


Le catalogue édité à l’occasion de l’exposition Être pierre présentée au musée Zadkine sera l’occasion d’approfondir cette belle thématique de la minéralité dans ses rapports avec le monde artistique. « Être pierre », quel plus beau destin et inspiration ?... Inspiration artistique qui nourrira bien des créations des temps premiers jusqu’aux artistes des derniers siècles, telles les œuvres sculptées de Pablo Picasso, Rodin, Giovanni Anselmo et bien d’autres entourant celles de Zadkine, bien sûr, dont les œuvres et l’atelier offrent un cadre intimiste et idéal à ce thème minéral. Noëlle Chabert, directrice du musée, signe un premier essai introductif « L’onyx du rêve » citant Freud, grand amateur d’antiques, et soulignant l’importance de la matière sur la forme. Depuis le célèbre fondateur de la psychanalyse, les rapports des artistes ont bouleversé ce schéma hérité de l’âge classique.

 

Ossip Zadkine, Tête de Femme - détail - 1924, pierre calcaire, incrustation de marbre gris et rehauts de couleur (c) Musée Zadkine / ADAGP - Photo Véronique Koehler

 

L’auteur souligne ainsi combien Zadkine, lui-même, a été attaché à cette matière et aux effets qu’elle induit sur une pratique immémoriale. Jean-Christophe Bailly dans « Souveraineté des pierres » interroge la dimension du sensible qui sans prêter d’intentions aux pierres n’en écarte pas pour autant l’idée de vie avec « un devenir, si lent soit-il ». Une belle et profonde leçon venant des pierres, souligne encore Jean-Christophe Bailly, qui se transmet aux mains de l’artiste.

 

 

La deuxième partie de ce catalogue retrace le parcours de l’exposition selon ses trois étapes : les origines avec ses météorites, l’art pariétal et conte de la pierre, les métamorphoses inspirant les artistes avant d’explorer l’intimité minérale avec les idées de collecte, collection, du toucher et du corps. Un catalogue agréablement illustré par les œuvres de l’exposition et qui se termine par un essai stimulant de Jessica Castex sur « La pierre nue » dans les rapports au temps et au vivant.

 

 

Lambert Sustris, un artiste de la Renaissance entre Venise et l’Allemagne
Musée des Beaux-Arts de Caen
Jusqu’au 4 Mars 2018

LEXNEWS | 04.01.18

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est un beau voyage du Nord vers le Sud au temps de la Renaissance que nous offre le musée des Beaux-Arts de Caen avec le peintre Lambert Sustris. À partir d’une toile conservée dans ses collections représentant Le Baptême du Christ, le parcours est conçu par le commissariat scientifique d’Emmanuelle Delapierre et de Benjamin Couilleaux, conservateur du patrimoine au musée Cognacq-Jay à Paris et qui prépare une thèse sur ce peintre méconnu du grand public. Lambert Sustris né dans les années 1510 aux Pays-Bas fut pourtant en son temps un des pivots des échanges artistiques entre le Nord et le Sud de l’Europe au XVIe siècle. C’est en effet dans les années 1530 qu’il se rend à Rome, puis la décennie suivante à Venise et à Padoue où il s’établira.
Treize œuvres provenant de collections particulières comme de grandes institutions européennes (musée du Louvre, Kunsthistorisches Museum, National Trust) permettent en un riche parcours de mieux saisir à la fois la singularité de ce peintre du Nord de l’Europe à la Renaissance et les différents mouvements qui traversent sa peinture selon les lieux et les personnes qui croisent son chemin.

 

Le Baptême du Christ

 

 

Le Baptême du Christ conservé au musée des Beaux-arts de Caen sert de point de référence, l’œuvre d’une grande qualité révèle la manifestation flagrante de la maturité de l’artiste. Ce tableau est également le symbole à lui seul de l’extraordinaire communication des idées et des arts à cette époque en Europe, l’œuvre ayant été peinte par un Néerlandais passé par l’Italie pour un commanditaire germanique.

L’exposition réussit ainsi par ce choix de parcours et d’œuvres à mieux éclairer les zones d’ombre qui persistent sur le cheminement artistique de Lambert Sustris, une chose étant certaine : ce graffiti signé de sa main toujours visible à Rome sur la voûte d’une salle de la Domus Aurea, l’ancienne demeure de Néron, et qui témoigne du passage du jeune artiste dans la ville éternelle. Le parcours met enfin en évidence les expériences vénitiennes et padouanes déterminantes quant à cette manière moderne qu’acquerra l’artiste après son séjour romain. L’art du paysage s’affirme avec cette expérience italienne associée à ses origines du Nord. Naturalisme et sensibilité de l’émotion se rencontrent en un heureux mariage sur les toiles du peintre si l’on pense par exemple à cette puissante évocation de La Prédication de saint Jean-Baptiste.

 

Judith Vers 1548-1551, huile sur toile
Hatchlands Park, Cobbe Collection

 

L’exposition évoque également la dernière partie de la vie de l’artiste qui séjourna en Bavière et dont fait partie cette très belle Judith qui ainsi que le relève Benjamin Couilleaux est plus à rapprocher de Paris Bordon que de Titien. Nombreuses seront les découvertes au cours de cette belle exposition proposée dans le cadre toujours inspirant du musée des Beaux-arts de Caen, une visite qui sera prolongée utilement par la lecture du catalogue publié à cette occasion et consacré à ce peintre de la Renaissance trop peu connu que fut Lambert Sustris et signé Benjamin Couilleaux.

 

« Fortuny, un Espagnol à Venise »
Palais Galliera musée de la mode de la Ville de Paris
jusqu’au 7 Janvier 2018

LEXNEWS | 20.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Lorsqu’il décrit les robes de Fortuny, Marcel Proust dans la Recherche ne peut dissocier Albertine des robes du célèbre couturier Mariano Fortuny et de ses souvenirs de Venise : « Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée ». Le narrateur regrette de n’avoir vu cette ville, mais la présence si tentatrice de la Sérénissime se fond avec celle de la jeune femme qui « revêt » sur elle tous ses symboles de la féerie Fortuny. « Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement ». Cette évocation puissante et colorée montre à quel point l’art de Mariano Fortuny (1871-1949) sut faire vibrer les plus intimes ressorts de l’émotion humaine par son art consommé de la forme, de la coupe, des plissés et des couleurs.

 

 

C’est cette magie qui est aujourd’hui accessible au musée de la mode de la Ville de Paris dans le cadre enchanteur du Palais Galliera. Terminant la Saison Espagnole du Palais Galliera, le visiteur sera plongé dans l’univers soyeux et inimitable du grand créateur que fut Mariano Fortuny, cet espagnol de naissance mais Vénitien d’adoption, tant la Sérénissime à l’abri de son Palais Orfei fut l’un de ses joyaux d’inspiration. Dans une ambiance feutrée et sombre, les plus belles robes du couturier s’exposent aujourd’hui à Paris aux yeux émerveillés des visiteurs et… visiteuses ! Sophie Grossiord, conservateur général au Palais Galliera, assistée de Christian Gros, attaché de conservation, ont conçu un parcours offrant toute la diversité des talents du créateur à travers une centaine de modèles venant du fonds Galliera, du Museo del Traje à Madrid ou du Museo Fortuny même de Venise. Seul artiste à être entré vivant dans l’une des œuvres majeures de la littérature, Fortuny manifeste un génie inégalé avec ce fameux plissé qui rendra si célèbre la robe Delphos créée en 1909 et devant sa légèreté à sa soie unie finement plissée. Brocarts, soie, velours de soie, taffetas et perles de verre font du « petit Léonard », comme le nommaient de son temps et le nomment encore affectueusement les Vénitiens, un magicien unique de la haute couture. Sous ses doigts et son inspiration, tissus et motifs revisitent toutes les grandes civilisations qui, à Venise, convergent comme par enchantement.

 

C’est par cette exploration des temps anciens, que les lignes fluides et souples dominent dans ses créations, rejetant les carcans et les robes sévères pour des vêtements sans taille aux lignes droites. L’exposition offre le plaisir rare d’admirer des pièces uniques d’une fraîcheur de conservation remarquable portées par la comtesse Greffulhe – l’amie chère de Robert de Montesquiou, et sa fille Élaine, Eleonora Duse ou encore Ellen Terry, Oona Chaplin sans oublier l’extravagante Casati tournoyant dans sa robe Delphos en son Palais Rose… Perse, Grèce, Byzance, Extrême-Orient, toutes ces influences nourrissent l’inspiration de ces mille et un trésors signés Fortuny, tissus, brocards, lignes et plis faisant de chaque pièce une page de notre mémoire, un luxe immémorial qui n’a pas fini de nourrir de beaux rêves !

Fortuny, un Espagnol à Venise, Catalogue de l’exposition, sous la direction de Sophie Grossiord (dir.), 256 p., 250 ill, 24,5 x 31 cm, Paris Musées éditions, 2017.

 


La couverture sobre de gris perlé du catalogue « Fortuny, un Espagnol à Venise » sert de cadre idéal à la reproduction de la mythique robe Delphos de Mariano Fortuny. Aucun heurt, des lignes parallèles sans rupture, tout juste une ceinture de soie qui resserre légèrement à la taille cette robe dont la fluidité émerveille encore les créateurs contemporains. Les premières pages sont un véritable défilé de mode de la fin du XIXe et début du XXe siècle : sur fond noir, les modèles « défilent », le chatoiement des couleurs et des matières rivalisent de beauté avec ces formes novatrices pour l’époque sortant de la rigueur du XIXe s.

 

 

Ce que Marcel Proust avait fort bien senti en faisant du couturier Mariano Fortuny un génie de son temps, un « fils génial de Venise » écrira-t-il, capable de réinventer ces soieries orientales, ces plissés antiques, ces kimonos de l’orient plus extrême encore en une féérie de formes et de matières. L’art de la couture s’inscrit chez Fortuny dans l’optique d’un art total comme le relève Delphine Desveaux.

 

 

De nombreuses sources d’inspiration nourrissent la création chez ce Vénitien d’adoption qui ne cessera dans son palais Pesaro-Orfei jusqu’à sa mort survenue en 1949 de collectionner tissus et autres traces du passé, amour hérité de sa mère qui collectionna toute sa vie des tissus précieux dans ces malles et coffres que le jeune Mariano découvrait émerveillé.

 

 

Le catalogue, grâce à une iconographie abondante et soignée, fait défiler le génie de cette création si plurielle et en même temps singulière par le choix de sa palette de rouges, les teintures secrètes, le labyrinthe de ses plissés. Signe de ce génie, pas un créateur n’a oublié la leçon Fortuny, et aujourd’hui encore son inspiration guide celle de nombreux contemporains.

 

Lieux saints partagés
Coexistences en Europe et en Méditerranée
Musée national de l’histoire de l’immigration - Paris
jusqu'au 21 janvier 2018

LEXNEWS | 14.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Lieux saints partagés ; Coexistences en Europe et en Méditerranée » est une exposition incontournable qu’il faut découvrir avant le 21 janvier 2018 au Musée national de l’histoire de l’immigration de Paris, tant son propos, son parcours et ses ouvertures sont une contribution à l’intelligence du cœur et de l’âme. Très accessible au jeune public, elle interpelle tout autant les plus grands ou adultes. À l’heure des tensions identitaires, religieuses, économiques, porter un regard ouvert sur l’autre, celui qui ne parle pas notre langue et ne pense pas comme nous, est chose plus qu’utile ainsi qu’en témoigne l’actualité.

 

Notre-Dame qui fait tomber les murs, 2014

© MuCEM / IDEMEC / Manoël Pénicaud

 

Aussi le Musée national de l’histoire de l’immigration a-t-il développé une ligne fine et sans moraline, cherchant plus à exposer les trois identités qui se sont implantées sur le pourtour de la Méditerranée depuis les temps anciens, et donnant lieu à trois monothéismes, proches par certaines racines communes, ayant su ou appris en certains lieux saints à coexister, alors même que des siècles de pratiques religieuses tendues, voire meurtrières les ont par ailleurs éloignés. L’identité est une question cruciale au XXIe s. et les commissaires de cette exposition Dionigi Albera et Manoël Pénicaud ont bien compris que seule la connaissance des traits culturels et religieux qui nourrissent ces peuples structurés historiquement par ces trois religions pourrait permettre de démêler cet écheveau. Cette compréhension est d’autant plus urgente que, très souvent, les pratiques religieuses ont lieu encore aujourd’hui sur de mêmes espaces, exiguës comme à Jérusalem notamment. Le parcours montre bien les tensions qui résultent non seulement de cette trop grande proximité, mais aussi d’un mur culturel aussi infranchissable que proche. Et pourtant, des hommes ont tenté l’impossible, en rapprochant ces espaces et ces croyances, non pour les réduire en une religion unique utopique mais pour qu’un dialogue s’établisse dans le respect de chacun. Ces hommes ont pour nom Abd el-Kader, Louis Massignon, André Chouraqui ou encore plus proche de nous Paolo Dall’Oglio… Des vitrines leur sont consacrées et témoignent de cet admirable élan de coexistences pacifiques dans la foi.

Coexistences - Lieux saints partagés en Europe et en Méditerranée, sous la direction de Dionigi Albera et Manoël Pénicaud, Musée national de l’histoire de l’immigration / Actes Sud, 2017.

 


Parler de religion pour la Méditerranée, c’est immédiatement avoir à l’esprit des idées contrastées. Monothéismes fervents sur des espaces partagés, lieux de pèlerinages ancestraux, cultures souvent voisines, patrimoine incontournable qui est venu nourrir l’occident pendant des siècles jusqu’à nos jours. Mais à l’inverse, impossible d’échapper aux images que rappelle chaque jour la « une » de l’actualité : attentats, martyrs des temps modernes, manifestations hostiles à ce même partage de lieux saints, haine de l’autre jusqu’à sa religion… Comment alors poser la question des coexistences, thème de ce catalogue et de l’exposition du Musée national de l’histoire de l’immigration ? L’historien Benjamin Stora, que l’on ne présente plus, a ces mots essentiels : « par-delà les divergences, malgré les immenses difficultés d’une coexistence pacifiée, les civilisations juives, arabo-musulmanes et chrétiennes sont porteuses de grandes œuvres et de valeurs humaines essentielles qui façonnent notre patrimoine, notre culture, notre histoire ».

Ce sont trois mots-clés qui poursuivent cette introduction par les contributions des deux commissaires de l’exposition Dionigi Albera et Manoël Pénicaud : coexistences, interférences et interstices. Contre les généralisations trop hâtives du religieux qui serait à l’origine de toutes ces montées en puissance de haine et des attentats, les auteurs invitent à une analyse in situ, à prendre en considération non des pensées prématurées mais des faits pris sur l’analyse des lieux pour mieux appréhender cette complexité.

 

Musulmane priant dans le Caveau des Patriarches, Hébron, 2014

© Manoël Pénicaud / MuCEM-IDEMEC

 

Ni réducteur ni simplificateur, le propos de ce livre offre l’occasion d’entrer dans cet entrelacement de la complexité, progressivement, pour mieux en comprendre le sens, les antagonismes comme les convergences, la puissance et la force de lieux historiquement essentiels, l’importance également des îles carrefours sans oublier ces « bâtisseurs de paix » dont les seuls témoignages justifieraient à eux seuls de lire cet ouvrage. Un livre à mettre dans le plus grand nombre de mains, notamment celles des plus jeunes qui porteront très certainement sur cette Méditerranée un autre regard que celui des médias après sa lecture.

 

Le Pérou avant les Incas

au musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu’au 1er avril 2018

LEXNEWS | 18.12.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 


Une page de l’histoire des sociétés andines est à découvrir jusqu’au 1er avril 2018, au musée du quai Branly Jacques Chirac, et pas des moindres… Car, que sait-on de ce qui a existé avant la civilisation des Incas ? C’est là le propos de l’exposition « Le Pérou avant les Incas ». Ces sociétés dont l’histoire se compte en millénaires ne sont guère connues au-delà des grandes civilisations, et pourtant ces dernières n’en sont que la résultante, s’étant largement inspirées en partie d’un savoir-vivre et d’un savoir-faire qui les ont précédées. Grâce aux nouvelles découvertes archéologiques, les cultures cupisniques, mochicas, lambayeques et chimùs livrent aujourd’hui nombre de leurs secrets restés enfouis dans le sol péruvien depuis des millénaires et que les équipes d’archéologues, tel Santiago Uceda commissaire de cet événement, étudient depuis plus de trente ans.

 

Le Pérou avant les Incas - diadème © musée du quai Branly

- Jacques Chirac, Eduardo Hirose, Lambayeque, Museo

 

Ces cités complexes, comme on le découvre tout au long du parcours de l’exposition, se situaient sur la côte nord du Pérou. Leurs divers systèmes d’organisation montrent, à travers les quelque 300 objets exposés, le cheminement des savoirs et une production artisanale et artistique qui, aujourd’hui, rejoint les trésors des musées péruviens. Céramiques de toute beauté, remarquables ornements, ouvrages d’or, de cuivre ou d’argent, poteries, armes, bijoux, maquettes de lieux de pouvoirs et de croyances, place des femmes dans ces sociétés, analyse des rituels, des organisations politiques, systèmes économiques, règles sociétales, tout est déjà là, au nord du Pérou, berceau des premières cités, le long des côtes d’un désert des plus arides de la planète où la maîtrise de l’eau était l 'élément vital absolu. Ce sont les systèmes hydrauliques très perfectionnés de ces sociétés pré-incas qui ont maintenu l’irrigation des terres, et donc l’agriculture dans ces territoires, la vie et l’évolution des différents groupes durant une période allant de 1 000 avant J.-C. à 1532 après J.-C.

 

Couronne © Lambeyeque, Proyecto Chotuna

Museo arqueológico nacional Brüning
 

Nous sommes stupéfaits par tout ce qui est présenté au long de ce parcours d’exposition, offrant une véritable découverte de ces sociétés dont l’existence même fut mise en doute, effacée par l’ombre des Incas. Cinq sections pour explorer à la lumière des connaissances des archéologues péruviens contemporains, les paysages, la faune et la flore, la nature divinisée, les architectures des différents pouvoirs et celles des élites sociales, des temples comme des palais, les pouvoirs célestes comme les terrestres, les guerriers, des chamanes, ainsi que le pouvoir des femmes non négligeable, reines ou prêtresses (la dame de Cao Viejo, les prêtresses de Moche de San José de Moro ou de Chornancap), elles eurent leur part de hautes responsabilités dans les sociétés et civilisations préhispaniques. Les pièces présentées sont si étonnantes avec leurs couleurs si bien préservées et restaurées, d’une grande qualité d’exécution, qu’il ne faut pas hésiter à refaire plusieurs fois le parcours dans ce Pérou nouvellement mis à jour afin de les observer encore et encore et d’y découvrir leurs secrets préservés.

Le Pérou avant les Incas, 221 pages – illustrations couleur, co-éditions Musée du quai Branly Jacques Chirac/Flammarion, 2017.

 

 


A l'occasion de l'exposition « Le Pérou avant les Incas » présentée du 14 novembre au 1er avril 2018 sur la mezzanine Est du musée du quai Branly Jacques Chirac en partenariat avec le ministère de la culture du Pérou, est publié en coédition avec les éditions Flammarion un très bel ouvrage collectif. Dirigé par Santiago Uceda Castillo, commissaire de cet événement, ce catalogue reprend les lignes directrices de cette exposition unique ayant retenu un thème rarement traité quant à l'histoire et l'organisation de sociétés avant l'ère des Incas. Il y a en effet eu des sociétés et des organisations politiques, des systèmes réglementaires, de droit et de justice, d'autres religieux, une architecture pensée et exploitée au mieux sans lesquels, sans doute, les Incas n'auraient jamais atteint le degré développement qui fut le leur.
Avec une pédagogie bien pensée, l'ouvrage s'ouvre sur une chronologie comparée de la côte nord du Pérou et autres régions du monde de 1000 av. J.- C à 1532 apr. J.- C. Ainsi la lecture de l'ouvrage en est facilitée car le nombre successif de périodes et de groupes sont nombreux et parfois difficiles à distinguer telle la période intermédiaire ancien avec les Moche I-II, les Moches III et les Moches IV puis les Moches V en début de l'ère de l'Horizon moyen.
Outre toutes les pièces exposées lors de l’exposition, l’ouvrage constitue un excellent livre d'histoire de civilisation avec des études approfondies illustrées de nombreux articles et photos de fouilles archéologiques indispensables à la compréhension des sociétés complexes péruviennes anciennes qui se sont succédé.

 

 

grelot © musée du quai Branly, E. Hirose, Lambayeque
Museo Tumbas Reales de Sipán, Archivo, Ministère de la Culture du Pérou

 

On y retrouve alors les grandes découvertes qui ont mis en lumière les premières cités construites et leurs organisations spécifiques. « Les sociétés préhispaniques n’ayant pas de système d'écriture, l'archéologie moderne a retracé leur histoire à travers les fouilles et l'étude de culture matérielle, de leurs artefacts. Leur évolution a permis de distinguer différentes périodes. L'histoire des cultures et civilisations sans écriture est dépourvue de noms de personnage ou de lieu, de faits, d'événements concrets ou même de dates, à l’exception de celles qui concernent l'histoire la plus récente des Incas et des peuples ayant interagi avec eux. ». Ainsi, c’est à travers l’architecture comme symbole de pouvoir que ces sociétés sans écriture expriment le mieux la notion de pouvoir qu'il soit politique ou religieux. Rien ne sera construit au hasard, ainsi que le souligne Santiago Uceda Castillo, et les pratiques, rituels pour lesquels certains édifices ont été bâtis l’ont été selon des règles très précises, représentées en maquettes de terre cuite, comme les chambres funéraires des seigneurs (chambre funéraire du seigneur de Sipán au pouvoir semi-divin, -Walter Alva). Le rôle des femmes, leurs pouvoirs ou richesses de ces sociétés (prêtresses ou reines de la Côte-Nord préhispanique – San José de Moro – par Luis Jaime Castillo) ont pu être révélés par l'étude de tombes : « Sur ces trois sites, des tombes de femmes parées de somptueux atours et entourées d'offrandes précieuses ont été mises au jour. Elles sont révélatrices de la richesse exceptionnelle des défuntes et de leur pouvoir privilégié au sein de la société. » indique Carlos Wester La Torre. Dans la société Lambayeque, les découvertes archéologiques les plus récentes ont mis à jour de nombreuses céramiques et poteries permettant des interprétations de rituels et de scènes complexes symboliques. C'est à la lecture de tous ces objets, exposés au musée du quai Branly Jacques Chirac, que l'on pourra apprécier l'apport de ces sociétés et leurs systèmes de fonctionnement ayant permis à la civilisation Inca d'apparaître. Des photos de haute qualité et le choix esthétique mettent en valeur l’apport essentiel de cet ouvrage quant à la connaissance des civilisations anciennes du Pérou. La qualité des textes, la réflexion proposée sur cette page de l’histoire du Pérou en font un livre unique et de référence. Notons l'originalité du relief de la couverture et sa belle illustration.

 

 Degas danse Dessin

Hommage à Degas avec Paul Valéry
Musée d'Orsay

jusqu'au 25 février 2018

LEXNEWS | 14.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Le titre de cette exposition sonnera familier aux amateurs de l’écrivain et poète Paul Valéry qui consacra au peintre un petit livre « Degas Danse Dessin » dont il aimait tant le rapport au corps et au trait. C’est cet angle original et alliant lettres, dessin et peinture, qui a été retenu pour cette exposition captivante réalisée sous le commissariat de Leïla Jarbouai et Marine Kisiel, conservatrices au musée d’Orsay à l’occasion du centenaire de la mort d’Edgar Degas (1834-1945). La scénographie particulièrement réussie de Cécile Degos fait immédiatement communier le visiteur avec cette osmose entre ces deux grands noms de la culture que furent le peintre Edgar Degas et l’écrivain Paul Valéry. Ce dernier voua une amitié profonde et sincère au peintre pendant une vingtaine d’années. Ces affinités électives reposent sur un certain nombre de traits, au sens propre, comme au figuré… Il suffira de déambuler dans les différentes salles de l’exposition pour saisir immédiatement cette passion qui unissait les deux personnalités pour la danse, le mouvement et le trait confondus. Les dessins et toiles se succèdent, ici, en un pas de danse ; là, un sabot effleurant le sol, sans que l’on ne sache plus qui est l’un, qui est l’autre, magie du trait, du déplacement saisi au vol en des arabesques drapées en autant de figures. Cette confrontation ou plutôt mise en regard des dessins de Degas et des fameux carnets de l’écrivain tisse un dialogue inédit et singulier sur la place du dessin, en tant que tel et de ses liens avec la danse et le mouvement que l’on retrouve dans l’équitation de haute école qui retint l’attention du peintre. Le génie rigoureusement classique de Degas apparaît de manière flagrante dans cette réunion d’œuvres, génie loué en son temps par Paul Valéry pour cette volonté de dominer, chercher la vérité dans le style et inversement. Degas saisit au vol les danseuses plus qu’il ne cherche à les rendre plus belles. C’est le culte du trait qui unit les deux hommes, cette ligne unique, inouïe qui n’a pas besoin d’artifices mais figure l’instant lorsqu’il retient l’éternité.
L’exposition montre bien par quels processus, le trait par les lignes, progressivement et à force de travail acharné, formule ce réel que l’artiste entend capturer. A nul moment Degas ne cède à la facilité voluptueuse. Il est d’ailleurs intéressant de relever que Paul Valéry s’irritait lui aussi des « choses vagues », une même rigueur est partagée par les deux hommes. Degas excelle également dans l’art des drapés qui sous son trait prennent vie et mouvement. Paul Valéry a bien compris cette poésie chez le peintre qu’il a su partager et approfondir dans cet ouvrage remarquable Degas Danse Dessin qui rythme le parcours de l’exposition en d’autant de pauses sur l’art de la création. On ressort rasséréner par un tel exposé de beauté, une seule envie en tête, relire ce texte de l’écrivain pour mieux encore apprécier ce Degas Danse Dessin !

 

A lire dans la collection Folio essais "Paul Valéry Degas Dans Dessin " Collection Folio essais (n° 323), Gallimard.

 


«
Comme il arrive qu'un lecteur à demi distrait crayonne aux marges d'un ouvrage et produise, au gré de l'absence de la pointe, de petits êtres ou de vagues ramures, en regard des masses lisibles, ainsi ferai-je, selon le caprice de l'esprit, aux environs de ces quelques études d'Edgar Degas. Ceci ne sera donc qu'une manière de monologue, où reviendront comme ils voudront mes souvenirs et les diverses idées que je me suis faites d'un personnage singulier... Cependant qu'au regard naïf, les œuvres semblent naître de l'heureuse rencontre d'un sujet et d'un talent, un artiste de cette espèce profonde, plus profond peut-être qu'il n'est sage de l'être, diffère la jouissance, crée la difficulté, craint les plus courts chemins.»

Paul Valéry.

 

Gérard Denizeau « Edgar Degas » Larousse, 2017.

 


L’historien de l’art Gérard Denizeau a souhaité faire découvrir Edgar Degas sous des angles insolites ou plus méconnus en un petit ouvrage incisif de 128 pages, illustré par les œuvres de l’artiste. L’auteur souligne combien l’artiste amoureux de réalisme que fut Degas ne peignait jamais à l’extérieur mais uniquement dans son atelier alors que régnaient pourtant les impressionnistes. Le mouvement est au cœur de la tension d’un artiste gagné très tôt par ce spleen qui l’habitera jusqu’à la fin de ses jours.

Qu’il s’agisse des peintures historiques et académiques ou plus tard des œuvres nées de son introduction dans la vie mondaine, Degas cherchera toujours à rendre visible ce qui est habituellement masqué dans le quotidien. C’est bien entendu particulièrement manifeste pour ces tableaux de courses hippiques, ces inoubliables danseuses ou encore de la musique suggérée par la peinture, Degas fait preuve d’une lucidité exacerbée qui rend chaque œuvre de l’artiste unique par cette tension de son réalisme. Alors que l’âge gagne, Degas se tourne vers la sculpture, sa vue ayant trop baissé. Naîtront ainsi des œuvres également passées à la postérité comme cette fameuse Petite danseuse tant raillée à l’époque de son exposition par un public qui n’apprécia pas ces traits trop réalistes d’une enfant sortie d’un milieu populaire défavorisée. Un ouvrage qui contribue à une connaissance plus intime de l’œuvre d’Edgar Degas.

 

Degas Danse Dessin – Hommage à Degas avec Paul Valéry catalogue sous la direction de Marine Kisiel et Leila Jarbouaï, Gallimard, 2017.

 

 

Pour devancer ou prolonger l’exposition du musée d’Orsay consacrée à Degas avec Paul Valéry à l’occasion du centenaire de la mort du peintre, le catalogue publié par les éditions Gallimard sera l’occasion d’approfondir les liens artistiques et littéraires qui unissaient les deux hommes. La première citation de Paul Valéry qui ouvre ce catalogue est bel et bien une invitation à la communion des arts, celui de la danse, du dessin et de l’écriture, en un rapport aérien et léger, selon « le caprice de l’esprit »… Impromptu, incisif et poétique s’offrent, en ces pages, au diapason de l’art de Degas, mêlé de rigueur et de finesse, lorsque pointes de la danseuse et pointe donnent naissance à la précision d’un trait en mouvement aérien et léger. Le lecteur goûtera dès les premières pages cette alliance des arts où le dessin – né de Degas mais aussi de Valéry qui n’était pas dépourvu d’inspiration à la matière – se trouve complété par la réflexion de l’écrivain et inversement. Ces rapports étroits et aux multiples variations y sont finement étudiés. La poétique picturale de Degas attisera, en effet, très tôt la curiosité du jeune Paul Valéry qui avoue rapidement son admiration : « Degas vient d’exposer quelques archi-merveilles chez Durand. Des danseuses, c’est clair, mais provenant d’une planète-celle-là- extraordinaire », le charme opère immédiatement… Portrait et en même temps réflexion sur le dessin et les tableaux de danseuse, l’ouvrage de Paul Valéry « Degas Danse Dessin » dont l’exposition a emprunté le titre développe une passion déjà ancrée chez l’écrivain et qui trouvera son aboutissement avec le génie d’Edgar Degas comme le souligne Michel Jarrety en introduction. Lucile Pierret retrace dans sa contribution les liens unissant Degas à Vollard, une relation qui dépassait largement celle professionnelle qui les réunissait initialement. Marine Kisiel approfondit, quant à elle, le processus même de parler de la peinture, un acte toujours délicat qui se doit – pour évoquer l’art de Degas - de relever d’une éthique du dessin. De nombreuses autres études analysent et complètent ce champ illimité ouvert sur le trait, le rêve et le mouvement ; une invitation pour le lecteur à rentrer dans une réflexion plurielle suscitée par la rencontre de ces deux personnalités de la culture terminant un siècle et annonçant le suivant.

 

Pascal Bonafoux « Les 100 tableaux qui racontent Degas » Édition du Chêne, 2017.

 

 

Pascal Bonafoux invite le lecteur à mieux connaître Edgar Degas par la présentation et l’analyse de 100 tableaux. Ce parcours débute par l’art du portrait, un art que Degas réservait essentiellement à ses proches, ses amis et lui-même… C’est également avec les courses que Degas donne libre cours à son amour du mouvement dans ce divertissement au cœur du XIXe siècle. Les hippodromes se multiplient en effet à cette époque et la vie moderne leur réserve une belle part, thème nouveau pour l’artiste. Chevaux en attente du départ ou de son cavalier à terre, tout est prétexte à capter cette vie qui s’anime, de la foule qui s’agite, jusqu’au plus infime détail du champ de courses. La vie parisienne a été également au cœur des motifs inspirant le peintre, les effets saisissants de la nuit, la mélancolie qui gagne la toile comme la poésie de Baudelaire à la même époque. Comment ne pas évoquer cette fameuse représentation de L’Absinthe, et ce regard perdu d’Ellen Andrée dans de vagues songeries aussi insondables que cette note lancée par cette Chanteuse de café en une envolée lyrique. Le chapitre consacré à la danse est bien évidemment celui qui retiendra l’attention du lecteur, le peintre ayant eu pour cet art une attention toute particulière que l’on sait. Degas est le peintre des danseuses et tout son art sera en tension pour capter ici un élan, là une pose, voire un bâillement subrepticement entre deux pointes… Les paysages et les nus occupent, enfin, les derniers chapitres dans ce parcours de l’art de Degas, un exercice où le peintre manifeste une fois de plus une audace en avance sur son temps, et où le sujet ne dicte plus le trait du peintre mais s’inscrit dans un style, le style Degas.

 

Dada Africa, sources et influences extra-occidentales

Musée de l'Orangerie

jusqu'au 19 février 2018

LEXNEWS | 12.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Pour le promeneur arpentant de nos jours à Zurich la rue Münstergasse où se tient encore fièrement le Cabaret Voltaire (lire notre reportage) , c’est toujours une émotion de réaliser qu’en ces lieux naquit le Dadaïsme en février 1916 sous l’impulsion de Hugo Ball et de sa compagne Emmy Hennings, tous deux vite rejoints par Tristan Tzara, poète roumain, Richard Huelsenbeck, poète allemand, Jean Arp, sculpteur alsacien ainsi que Hans Richter, peintre allemand. L’endroit a conservé cet esprit de non-conformisme créateur né en réaction à l’inhumanité de la Première Guerre mondiale, et organise encore aujourd’hui régulièrement des expositions en ses murs. C’est pour rappeler cet élan inouï du mouvement Dada vers le non-conformisme que la présente exposition du musée de l’Orangerie à Paris a élargi son étude aux influences extraoccidentales et notamment aux arts venus de l’Afrique. Organisée à Paris par le Museum Rietberg Zurich et la Berlinische Galerie Berlin, en collaboration avec les musées d’Orsay et de l’Orangerie, cette exposition invite le visiteur en un unique laboratoire d’idée en effervescence en plein cœur du premier conflit mondial. C’est une première que cette confrontation entre les dadaïstes et les arts de pays extraeuropéens, ce qui ne manquera pas de surprendre tant les liens semblaient étroits et manifestes.

 

Hanna Höch (1889-1978)

© Galerie Nathalie Seroussi © Adagp Paris 2017

 

Si les mises en scène des « Soirées nègres » ne semblent pas particulièrement ouvertes à une recherche d’authenticité ethnographique, la remise en cause de ce qui constituait jusqu’alors l’art occidental ouvre, en revanche, une porte à une autre vision. Plus sensibles à l’altérité et aux influences extraoccidentales, les arts africains sont ainsi introduits par des artistes aussi importants que Matisse, Picasso, Derain, Braque, Vlaminck. L’Afrique n’est pas le seul continent retenant l’attention des dadaïstes, l’exposition présente également des œuvres amérindiennes et asiatiques ayant compté pour les créations de Sophie Taeuber, Hannah Höch ou encore les écrits de Tristan Tzara. Ce creuset inédit et foisonnant offre ainsi à ces artistes meurtris par l’inhumanité du désastre humain de la guerre une inspiration sans limites dont témoignent les œuvres réunies en une scénographie encourageant ces découvertes croisées. Ainsi les compositions de Sophie Taeuber-Arp jouent-elles sur les déstructurations des formes et des couleurs, alors que les statues de Côte d’Ivoire réunies dans les collections de Paul Guillaume ouvrent à un dialogue et des échanges illimités avec ces arts premiers.

Dada Africa catalogue de l’exposition au musée de l’Orangerie, Hazan, 2017.

 

 

Cécile Debray, directrice du musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition, signe le catalogue accompagnant l’exposition consacrée aux rapports du dadaïsme avec les arts extraoccidentaux actuellement à l’Orangerie à paris. Cela fait 101 ans que le dadaïsme joue avec la sonorité du nom de son mouvement comme de la fantaisie des créations qu’il a encouragées.

 

 

Masque anthropomorphe, Bête-Gouro, début du XXe siècle. Artiste Inconnu. Musée du quai Branly ‒ Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Bruno Descoings

 

Ce qui apparaît comme une transgression – ce que fut le dadaïsme - est aussi une incroyable invitation à la création repensée au fil de la modernité, celle de ces femmes et de ces hommes au cours du premier conflit que connut le monde à cette époque. Ce qui est académique est remis en cause, reflet des conventions ayant conduit au désastre, la liberté des formes et des inspirations est au contraire encouragée, et cette liberté est très souvent synonyme d’exotisme. Le catalogue ouvre sur une incroyable confrontation d’œuvres, photographies et performances réalisées par les artistes avec une vitalité proportionnelle à l’angoisse transcendée par ces créations.

 

Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), Motifs abstraits (masques), 1917
Stiftung Arp e.V., Rolandswerth/Berlin
© Stiftung Arp e.V., Berlin / Rolandswerth. Wolfgang Morell

 

Les contributions des historiens de l’art s’attachent dans leur contribution à analyser la perception qu’eurent les dadaïstes des cultures de pays colonisés par les principaux États occidentaux. Le rapport à l’autre, les entrecroisements qui en découlent notamment pour la création artistique, sont au cœur de cette réflexion à partir des œuvres majeures.

 

L'art du pastel de Degas à Redon

La collection du Petit Palais

jusqu’au 08 avril 2018

LEXNEWS | 04.12.17

par Philippe-Emmanuel Krautter



Le Petit Palais conserve plus de 200 pastels, fragiles et précieux et qui font pour 150 d’entre eux l’objet d’une exposition pour la première fois au Petit Palais à Paris, une belle manière d’apprécier cet art délicat dans la seconde moitié du XIXe siècle. Gaëlle Rio, conservatrice au Petit Palais et chargée des collections d’arts graphiques des XVIIIe-XXe siècles, a en effet souhaité faire découvrir au plus grand nombre cet art souvent plus méconnu par rapport à l’huile et à l’aquarelle et qui pourtant a attiré un grand nombre d’artistes prestigieux au cours de son histoire tels Auguste Renoir, Berthe Morisot, Paul Gauguin, Mary Cassatt ou encore Edgar Degas, sans oublier Odilon Redon, James Tissot et bien d’autres pastellistes réunis en cette exposition à la fois riche et instructive. La technique du pastel tient à la fois des nuances furtives de l’aquarelle et de la présence du pigment constatée dans l’huile. Permettant des esquisses de la plus fine exécution, le pastel est souvent considéré comme relevant à la fois du dessin et de la peinture. La seconde moitié du XIXe siècle connaît une profusion des genres et des inspirations, effervescence qui correspond à celle de la société de cette époque dans laquelle les équilibres de naguère vacillent et de nouveaux empires économiques s’imposent à partir de la Révolution industrielle. Ces mutations ne sont pas sans remous sur la société et les individus qui la composent, mutations dont les artistes se font parfois directement ou indirectement l’écho. Le portrait de La Princesse Radziwill d’Élisabeth Vigée-Lebrun qui ouvre le parcours donne une idée de ce que fut l’héritage laissé par le XVIIIe s. à partir de ce classicisme, l’élan vers la nature et les impressions qui s’en dégagent ouvrent à un art nouveau du pastel fait de touches spontanées, avec moins de hiératisme, et tendant à saisir l’instantané ce que permet avec peu de moyens le pastel.

 

Berthe Morisot, Dans le parc. Pastel, vers 1874.
© Petit Palais / Roger-Viollet

 

Ce seront des évocations pleines de fraicheur comme celles de Berthe Morisot « Dans le parc » révélant un art qui renouvelle le genre et ouvrant à son tour à d’autres métamorphoses comme le pastel mondain avec James Tissot dans sa représentation mutine de « Berthe » ou encore les mondes étranges évoqués par les symbolistes tel Odilon Redon et son fabuleux « Vieil ange ».

 

Odilon Redon, Vieil ange. Pastel et fusain,
1892-1895. © Petit Palais / Roger-Viollet

 

Le pastel se fait liberté, encourage une création débridée et sortie de l’académisme, ce dont témoignent encore les œuvres oniriques et talentueuses du pastelliste contemporain Irving Petlin, œuvres pour lesquelles l’influence d’Odilon Redon fut grande. Souci didactique encore que la place réservée par l’exposition à l’initiation des visiteurs à la technique du pastel, une heureuse initiative qui permet de prendre conscience à la fois de sa difficile délicatesse et en même temps de sa fragilité quant à son exposition et conservation.

« L’art du pastel, de Degas à Redon » catalogue sous la direction de Gaëlle Rio, Éditions Paris Musées, 2017.
 

 

 

 

Gaëlle Rio, commissaire de l’exposition de L’art du pastel au Petit Palais à Paris souligne dès son introduction au catalogue accompagnant cette exposition le rapport sensuel entretenu entre la matière et l’œuvre désignées par le même mot. Poudre qu’un vent disperse, le pastel va paradoxalement fixer sur la matière les contours, impressions et perceptions parfois les plus fugaces. Entre dessin et peinture, le pastel apparaît vite dans les arts comme une technique de liberté. Si elle est déjà utilisée au XVIe siècle par les Florentins et Vénitiens, son âge d’or débute au XVIIIe, pour atteindre son apogée en créativité au XIXe s. Cette deuxième moitié du XIXe s. connaît en effet un renouveau extraordinaire traduit par la diversité des œuvres (221) que possède encore le Petit Palais et objet de ce catalogue.

 

 

James Tissot, Berthe, vers 1883. Crayon graphite,
pastel. © Petit Palais / Roger-Viollet
 

 

Citant la passion qu’eut Huysmans pour le pastel qui « a une fleur, un velouté, comme une liberté de délicatesse et une grâce mourante que ni l’aquarelle, ni l’huile ne pourraient atteindre », le lecteur pourra suivre le chemin parcouru par cet art à partir de ses créations classiques héritées du XVIIIe. Le développement des études d’après nature fait du pastel une technique idéale à transporter partout avec soi pour l’artiste. Le naturalisme, puis l’impressionnisme viendront enrichir cet art par des compositions plus rapides afin d’en saisir tout l’instantané irradiant ainsi l’œuvre entière en autant de sensibilités que d’artistes.

 

 

Léon Lhermitte, La moisson. Les lieuses de
gerbes, 1897. Pastel. © Petit Palais / Roger-Viollet

 

 

Si le pastel mondain se plie, certes, à certaines conventions, le symbolisme brise, quant à lui, à jamais les cadres pour introduire dans l’œuvre un univers qui jusqu’alors n’appartenait qu’aux rêves et à la littérature, comme l’y invite l’admirable Naissance de Vénus de Redon ou ces pastels extatiques de Lévy-Dhurmer… L’ouvrage illustré de toutes les œuvres exposées est complété par un catalogue exhaustif des pastels du Petit Palais avec pour chacun d’eux une miniature permettant de les identifier et un descriptif.

 

Génération Rivet

Ethnologues, missions et collections dans les années 1930

Musée du quai Branly - Jacques Chirac

jusqu'au 28 janvier 2018

LEXNEWS | 30.11.17

par Sylvie Génot-Molinaro



Qui entre dans un musée tels celui du quai Branly-Jacques Chirac ou bien du Musée de l'Homme au Trocadéro, peut imaginer toute l'histoire humaine qui s’y cachent et que révèlent tous ces pièces et objets collectés, étudiés, analysés et exposés... Le Musée du quai Branly-Jacques Chirac rend par cette exposition nommée « Ethnologies, missions et collections dans les années 1930 » un bel hommage à Paul Rivet (1876-1958) et à ses collaborateurs. Tous ont joué un rôle crucial dans la mise en avant des collections du Musée d'Ethnologie du Trocadéro que Paul Rivet dirigea à partir de 1928, participant également à la professionnalisation de la toute première génération de jeunes et moins jeunes ethnologues français formés par l’institut d'ethnologie.

 

Paul Rivet ©MNHN

 

L'ethnologie jusqu'alors marginalisée devient ainsi une discipline à part entière et nombre d’hommes et de femmes passionnés en ce début du 20e siècle ont pu partir en mission aux quatre coins du monde observer et collecter des informations sur un très grand nombre de cultures, avec une démarche rigoureuse et scientifique (notes, photographies, objets étudiés dans leur fonction quotidienne avec descriptions précises de la géographie des lieux, de la faune, de la flore, des rites et coutumes in situ...). Paul Rivet a dès lors complètement révolutionné la recherche, l'observation donnant ainsi ses lettres de noblesse à l’ethnologie en tant que science. Médecin militaire, il participa à une mission scientifique géodésique en Équateur entre 1901 et 1906 ; ce fut cette expérience humaine décisive qui lui révéla sa véritable vocation, celle de l'ethnologie comme de l'importance d'aller sur les terrains du monde observer sur place les sociétés humaines dans une démarche scientifique appuyée sur des ambitions intellectuelles militantes pour le développement de l'anthropologie et de l'ethnologie. Dans cette période de l'histoire de l'Occident, troublée par la montée des racismes, des fascismes et de la toute-puissance de l'homme blanc où triomphe l'impérialisme européen, la nouvelle approche et le dynamisme que Paul Rivet met au service de la diversité humaine en font le père de l'ethnologie moderne.

L'exposition présentée à l'atelier Martine Aublet du musée du quai Branly Jacques Chirac, jusqu'au 28 janvier 2018, retrace les temps forts de cette nouvelle organisation de l’ethnologie, du développement des collections du musée de l'Homme, de l'engagement de tous celles et ceux qui ont accompagné Paul Rivet dans cette aventure humaine. On y retrouvera les noms des futurs grands des disciplines humaines tels Paul Émile Victor, Claude Levis Strauss, Thérèse Rivière, Germaine Tillion ou encore André Delpuech, Directeur du musée de l'Homme, Christine Laurière, CNRS, spécialiste de l'histoire de l'anthropologie et Carine Peltier-Caroff, responsable de l'iconothèque au musée du quai Branly Jacques Chirac ; tous trois associés au commissariat de cette exposition ont fait le choix de ne pas présenter une biographie purement chronologique de Paul Rivet, mais des thèmes d'actions, de voyages, d'observations et de réflexions, un choix judicieux rendant vivante et dynamique la passion qu'animait ces pionniers de l'ethnologie et de l'anthropologie dans les années 30. Abordant 7 thèmes, chacune des vitrines propose un moment particulier illustrant cette fabuleuse aventure humaine.

 

 

La mission de Paul Rivet en Équateur, la démarche vers une ethnologie culturelle, les ethnographes en Afrique et Asie entre 1925 et 1938 (dite la génération Rivet), les femmes ethnographes dans L'Aurès algérien, les ethnographes en Amérique et en Océanie entre 1925 et 1938 (dite la génération Rivet), les méthodes modernes appliquées au musée d’ethnographie du Trocadéro et comment le musée peut-il et doit-il être porteur d'un discours progressiste sur les sociétés sous influence coloniales dans les années 1930...

 

 

Tout un programme à l'image de Paul Rivet qui sut s'entourer de personnalités des arts, des sciences, créer des événements pour subventionner les missions et les présenter à tous avec pour objectif cet élargissement du champ des savoirs et des faires-savoir, œuvrant pour ouvrir le plus largement possible le musée et capter ainsi l’intérêt pour cette discipline jusqu'à militer pour la reconnaissance de la contribution des sociétés « primitives » au patrimoine commun. Une démarche contemporaine ouvrant la voie à toutes les générations futures d'ethnologues, d'anthropologues, de chercheurs et une des portes de la connaissance en rendant accessible et compréhensible le langage muséal à celles et ceux qui voudront bien en franchir le seuil…

 

Gauguin l’alchimiste
11 Octobre 2017 - 22 Janvier 2018
Grand Palais, Galeries nationales

LEXNEWS | 25.11.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


« Un conseil, ne copiez pas trop d’après nature, l’art est une abstraction, tirez-la de la nature en rêvant devant, et pensez plus à la création qu’au résultat. C’est le seul moyen de monter vers Dieu en faisant comme notre divin Maître, créer. », cette phrase extraite d’une lettre de Paul Gauguin à Émile Schuffenecker et datée de 1888 figure en exergue sur l’une des frises de la très belle exposition consacrée au peintre au Grand Palais à Paris cet automne. Véritable programme spirituel et mystique, ce conseil résume assez bien l’élan qui anima Paul Gauguin tout au long de son fertile parcours, allant du cœur de la Bretagne et de Pont-Aven à son voyage initiatique au Panama, sans oublier Arles et bien entendu la Polynésie. Point d’orgue de cette exposition d’envergure, la confrontation, vivante, dynamique, des différents supports utilisés pour son œuvre par Gauguin, et ce en un même lieu, réunissant ainsi plus de 230 œuvres de l’artiste dans toute sa diversité à partir des prêts notamment du musée d’Orsay et de l’Art Institute de Chicago. Le parcours servi par une scénographie idéale pensée par Nicolas Groult et Valentina Dodi permet au visiteur de plonger littéralement dans l’univers Gauguin, celui d’un alchimiste des couleurs, des formes et des représentations selon le souhait des commissaires de l’exposition Claire Bernardi, Ophélie Ferlier-Bouat et Gloria Groom. Peintures, céramiques, sculptures, gravures, dessins tissent ainsi au fil des salles un véritable dialogue entre les choses et les êtres à partir d’un « laboratoire des formes » initial ouvrant avec justesse le parcours. L’objet prend progressivement valeur symbolique, occulte ou suggère des présences. Le grès sera un des multiples médiums pour élargir ce rapport à la matière, créer de nouvelles formes, monstrueuses parfois, où cultures et temps s’entrecroisent en de surprenantes hybridations si on les replace dans le contexte de cette fin de siècle où elles furent conçues par l’artiste…

 

Mahana no atua (Le jour de Dieu) - © the Art Institute of Chicago


« Le grand atelier » ouvre l’art de Gauguin à une « vision synthétique » comme il la qualifie lui-même, dépassant l’expérience impressionniste et ouvrant ainsi à de nouvelles visions de l’art en compagnie d’Émile Bernard. Panama et la Martinique confrontent l’artiste à la vie sauvage, aux couleurs chaudes de l’exotisme qui imprègnent profondément son regard et sa palette. Le symbolisme prédomine, reléguant le folklore à l’arrière-plan. Des femmes énigmatiques apparaissent ainsi de manière récurrente associées aux vagues et à la mer, un leitmotiv qui se retrouvera par la suite dans sa période tahitienne. C’est justement avec la découverte de Tahiti et de la culture polynésienne ravagée par le colonialisme occidental que Gauguin glane ces restes souvent épars pour les intégrer à son travail créatif. Avec Gauguin, les bergers se métamorphosent en naïades et ne sont plus en Arcadie mais à Tahiti. Cet univers puissant capte tout entier l’être de l’artiste et est transposé dans des œuvres telle que Femmes de Tahiti ; Eh quoi ! Tu es jalouse ? Les légendes tahitiennes revivent sous le pinceau de Gauguin avec Arearea ; Pastorales tahitiennes. Noa Noa, enfin, son journal, traduit par la plume ces expériences, et évoque de manière personnelle ces hiérophanies, allant même au-delà en donnant une forme plastique aux esprits des morts maori. Alors alchimiste Gauguin ? Assurément oui, au regard de notre ravissement en découvrant cette exposition incontournable.

Françoise Cachin : « Gauguin » Flammarion, 2017.
 


Françoise Cachin, petite fille du peintre Paul Signac fut une spécialiste de la peinture française de la seconde moitié du XIXe s. et une historienne de l’art engagée qui s’opposa en son temps au projet d’un Louvre à Abou Dhabi… Elle a signé en 1968 la première édition d’une monographie sur Gauguin ; accueillie à l’unanimité, cette dernière a su s’imposer et faire depuis autorité. Incontournable, donc, c’est cette monographie que les éditions Flammarion rééditent aujourd’hui à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre qui se tient actuellement au Grand Palais à Paris. C’est en effet toute la vie et le riche parcours de ce singulier artiste qui ont su être appréhendés avec une justesse d’analyse et un style alerte dans ce livre bénéficiant d’une riche iconographie (200 illustrations). Gauguin est le peintre des extrêmes et des légendes, avec sa vie tumultueuse, son art prolixe et particulièrement insaisissable. C’est toute la complexité du peintre de ces curieux Tropiques qui a attiré l’œil et l’analyse de l’historienne de l’art. Peinture paradoxale aussi parfois, l’auteur souligne combien Gauguin pense saisir le sacré lors d’évocations picturales de la nature qui relèvent du motif décoratif et qu’à l’inverse « c’est sans le vouloir […] qu’il transmet son émotion ou son anxiété et avec des moyens purement picturaux ». La tâche est décidément délicate. Gauguin, en une certaine rivalité avec la littérature ou la poésie, va chercher une dignité spirituelle de la peinture dans le contexte du symbolisme. Entre innocence et sacré, apparence et profondeur, mythes et quotidien, Françoise Cachin rappelle dans ces pages lumineuses toutes ces nuances de formes et d’approches adoptées par l’artiste et qui métamorphosent le sensible en une représentation artistique à nulle autre pareille pour ce peintre scandaleux et maudit, agent de change venu tard à la peinture.

Stéphane Guégan « Gauguin, voyage au bout de la terre » Éditions Chêne, 2017.

 


Stéphane Guégan, historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay, a signé de nombreux ouvrages de qualité, saisissants pour leurs synthèses. Avec ce riche parcours biographique consacré au peintre Paul Gauguin et illustré par un grand nombre de documents et reproductions d’œuvres, l’auteur se penche sur ce singulier « braconnier, converti au symbolisme et la barbarie canaque des mers chaudes »… Reprenant le fil de cette vie proche de celle d’un roman d’aventure, Stéphane Guégan parvient en un texte percutant et incisif à faire ressortir cette insatiabilité de Gauguin qui lui fit dépasser les limites artistiques de son temps pour parvenir à un autre langage des formes dont a bénéficié la modernité artistique du XXe et XXe. C’est bien à un « voyage au bout de la terre » auquel invite Gauguin et que nous transmet l’auteur de cet ouvrage, cet éloignement favorisant le rapprochement de l’humain à l’invisible, pour un dialogue en peinture fait de touches successives – raffinées ou plus triviales - tendant à approcher ou saisir le transcendant, quel que soit son nom, maori ou chrétien, cet insaisissable. Gauguin par son amour de la navigation, tant réelle que métaphorique, conduit aux confins de nos univers mentaux, et approche avec la « barbarie » ce qui est « autre » selon l’étymologie antique du mot. Avec l’art de Gauguin, le « Je » est-il « autre » ? Belle interrogation à laquelle invite cet ouvrage stimulant signé Stéphane Guégan.

 

Etre moderne, le MoMa à Paris
Fondation Louis Vuitton
Jusqu’au 5 mars 2018

LEXNEWS | 23.11.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est sous le signe indéniablement de la modernité et de la place que nous accordons à celle-ci qu’est placée la dernière exposition de la Fondation Louis Vuitton « Être moderne, le MoMa à Paris » avec un accrochage d’œuvres aussi prestigieuses qu’emblématiques de l’art des XXe et XXIe s. Œuvres célèbres venues tout droit du MoMa de New York pour rejoindre le temps d’une exposition prestigieuse la Fondation Louis Vuitton de Paris jouxtant le Jardin d’acclimatation. Le fameux musée américain est en effet en cours de rénovation et ces aménagements offrent l’opportunité au public parisien de découvrir ces œuvres qui habituellement impliquent de travers l’Atlantique. Depuis 1929, date de fondation du Museum of Modern Art, cette institution connue du monde entier est devenue le temple de l’art moderne, les Américains ayant souvent pris de l’avance en ce domaine sur la vieille Europe plus réticente à reconnaître des nouveaux talents devenus depuis des icônes de l’art. Aussi, n’est-il pas étonnant de découvrir l’impressionnante juxtaposition de maîtres dès la première salle avec Cézanne et Le Baigneur, Picasso et L’Atelier ou encore des œuvres plus liées à l’Amérique avec le peintre Denis Hopper et sa célèbre Maison près de la voie ferrée.

 

Edward Hopper, "House by Railroad" (1925)

©MoMA, N.Y./Courtesy Fondation Louis Vuitton

 

La richesse des œuvres réunies témoigne de l’impressionnante clairvoyance des responsables du musée dès ses premières années, qui n’hésitèrent pas à inviter des arts peu ou pas représentés dans les musées jusqu’alors, tels l’architecture, le design, la photographie (à noter de belles photographies réunies d’Atget) ou encore le cinéma avec une diffusion sur écran géant de quelques scènes du Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein. Cézanne, Picasso, cubistes et futuristes, dadaïstes et surréalistes se succèdent en un rythme vertigineux dans les salles de l’exposition pourtant si vastes. L’Histoire du XXe siècle trouve ses échos sur les toiles des artistes avec au fil des années une place croissante d’artistes américains dont Jackson Pollock avec The She-Wolf (La Louve) qui ne cesse d’hypnotiser les visiteurs de l’exposition dans ce labyrinthe de couleurs et de formes imbriquées. L’approche sérielle et minimaliste caractérisent à l’inverse les années suivantes 50 et 60 avec des artistes tels Carl Andre (une œuvre au sol que les visiteurs peuvent fouler des pieds), Ellsworth Kelly, Frank Stella, Lygia Clark. L’Amérique pop n’est bien évidemment pas non plus oubliée avec les emblématiques séries d’Andy Warhol répétant à l’envi une marque de soupe devenue célèbre grâce à lui, ou Roy Lichtenstein et la culture populaire ou encore Diane Airbus et ses célèbres Jumelles. Véritable histoire de l’art moderne en 3D, l’exposition fait défiler décennies et courants sur plus de quatre niveaux laissant ainsi découvrir et apprécier au visiteur l’art contestant la société de son temps ou au contraire cherchant à l’anticiper avec l’immixtion progressive du numérique comme nouveau champ d’expression des artistes de la fin du XXe et début du XXIe s. Ce parcours vertigineux et enrichissant se conclut par une expérience acoustique insolite qui se veut ouverture sur l’avenir, et dont nous réservons la surprise aux heureux visiteurs de l’exposition Être moderne – Le MoMa à Paris !

Être moderne, le MoMa à Paris, Fondation Louis Vuitton, catalogue sous la direction de Quentin Bajac, Coédition MoMa et Fondation Louis Vuitton Paris, 2017.
 


Dans le riche catalogue « Être moderne, le MoMa à Paris », accompagnant l’exposition du même nom actuellement à la Fondation Louis Vuitton de Paris, Quentin Bajac souligne combien la collection du MoMa est polyphonique depuis sa création, il y a maintenant près de 90 ans, avec pas moins de quatre générations de conservateurs. Fort de cette diversité et de cette richesse, les contours traditionnels fixés par l’histoire de l’art ne correspondent plus à la richesse accumulée par le musée. Peintures et sculptures ne suffisent plus à caractériser le MoMa, son approche pluridisciplinaire déjà ancienne et ses explorations transversales venant avec audace, sans discontinuité, enrichir en effet depuis ses débuts cette institution de l’art moderne devenue incontournable. Objet de nombreuses critiques et en même temps d’adulations, l’histoire du MoMa est complexe et se caractérise par une collection toujours en mouvement, en écho avec l’art évoluant décennie après décennie. Parmi ces mythes associés au MoMa, il en est un qui persiste à savoir que ce musée serait le temple du modernisme à partir de ses collections de peintures et sculptures de la première moitié du XXe s.

Ainsi que le souligne Glenn D. Lowry dans sa contribution, cette image est cependant réductrice de ce qu’est réellement le MoMa, dépassant ces clivages chronologiques pour faire sans cesse d’autres propositions notamment celles de galeries ouvertes aux juxtapositions et aux accrochages pluridisciplinaires, comme on le constate d’ailleurs aujourd’hui de plus en plus également lors d’expositions internationales. À partir de ces collections enrichies année après année, le choix est fait de privilégier des manifestations multiples d’une esthétique moderne appréhendées sous l’angle de différentes disciplines, chacune valorisant les autres par ces rapprochements.

 

Cindy Sherman, autoportrait. The Museum of Modern Art, New York Horace W. Goldsmith Fund par l’intermédiaire de Robert B. Menschel, 1995 Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York © 2017 Cindy Sherman

 

La présente exposition « Être moderne, le MoMa à Paris » à la Fondation Louis Vuitton se veut un exemple de ces mises en rapport éclairées avec justesse par son catalogue, chacune des œuvres exposées étant reproduite dans celui-ci selon l’ordre d’acquisition et faisant l’objet d’une étude détaillée ; un bon moyen de réfléchir non seulement à l’évolution d’une des collections les plus prestigieuses de l’art moderne mais également à l’art en tant que tel en ce début de XXIe s.
 

Roy Lichtenstein. Drowning Girl. 1963

©Estate of Roy Lichtenstein New York ADAGP, Paris 2017

 

Exposition François Ier et l’art des Pays-Bas
Hall Napoléon – musée du Louvre
Jusqu’au 15 Janvier 2018

LEXNEWS | 12.11.17

par Philippe-Emmanuel Krautter


 

François 1er (1492- 1547) a inexorablement associé son nom au développement des Arts et des Lettres en France, et a su s’entourer des plus grands artistes de son temps qu’ils soient Français, des Pays-Bas ou Italiens. Pourtant, lorsque le mot de Renaissance dans le royaume de France est évoqué, c’est bien souvent en tournant le regard vers l’Italie que le regard se porte. C’est pour, sinon atténuer, du moins rééquilibrer ces Latines influences en de plus justes proportions que l’exposition nommée justement François 1er et l’art des Pays-Bas au musée du Louvre a été pensée par Cécile Scailliérez, conservateur en chef au département des Peintures et commissaire de cette exposition qui se tient jusqu’au 15 janvier 2018 au Hall Napoléon. Le début du parcours donne l’occasion au visiteur d’admirer le fameux portrait équestre du monarque peint par Jean Clouet appartenant au Louvre, et dont la magnificence des vêtements d’apparat du roi démontre son goût pour le raffinement.

 

Jan de Beer, Triptyque de l’Adoration des Mages,

avec la Nativité et la Fuite en Egypte © Scala, Florence

 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser trop rapidement, si François 1er sut faire une place de choix aux plus grands artistes venus de l’autre côté du sud des Alpes - on pense bien entendu à Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Benvenuto Cellini, mais aussi à Rosso Fiorentino, Le Primatice, le dramaturge Pietro Aretino… tous ces noms prestigieux sonnant bien italien ! - il sut repérer bien de grands artistes également d’origines et d’horizon plus nordiques. A juste titre donc, la présente exposition a retenu un angle plus méconnu : celui de l’accueil bienveillant de la part du monarque d’artistes venus des Pays-Bas sur les terres du royaume. La tradition flamande n’a pas, il est vrai, débuté avec François 1er, le XVe siècle de Louis XII (1498-1515) avait déjà marqué ses attirances pour des artistes néerlandais tels Arnoult de Nimègue, Gauthier de Campes et de nombreux artistes anonymes. Le maniérisme anversois se prolongera en France avec le XVIe s. avec des artistes comme le Maître d’Amiens dont l’admirable allégorie mystique en l’honneur de la Vierge illustre idéalement le début de l’exposition. C’est par les artistes picards que ce maniérisme anversois se diffuse, dans la peinture, mais aussi le vitrail et la sculpture. Le visiteur pourra ainsi – et grâce à une remarquable scénographie - découvrir les œuvres de Godefroy le Batave dans le raffinement de ses minuscules miniatures, du Maître du Carcer d’Amour ou encore un artiste méconnu en la personne de Noël Bellemare redécouvert ces trente dernières années. Au fil des salles exposant ces trésors que connut le siècle de François 1er, le visiteur se fera grâce à ce riche parcours une idée de ces influences venues du nord, des influences qui démontrent que le monarque sut apprécier également en son temps la juste valeur d’œuvres d’un Jérôme Bosch, Joos Van Cleve, Corneille, Léonard Thiry, ce dernier ayant même été invité à Fontainebleau pour y décorer le château. Enfin, l'exposition sera également l'occasion d'admirer le précieux Livre d’heures de François Ier présenté exceptionnellement dans l’exposition et pour lequel une souscription a été ouverte pour en faire l'acquisition.

François Ier et l’art des Pays-Bas sous la direction de Cécile Scailliérez, 480 p., 24x30 cm, Somogy, 2017.

 

 


 

Cécile Scailliérez, commissaire de l’exposition François 1er et l’art des Pays-Bas et dirigeant ce volumineux catalogue paru aux éditions Somogy ouvre le propos en rappelant que si l’italianisme a largement influencé la Renaissance française, les influences néerlandaises et germaniques au nord des Alpes sont loin d’être négligeables lors du règne de François 1e ; une étude qui dépasse largement d’ailleurs le cercle même de la personne du roi pour s’étendre à l’ensemble du royaume. Poursuivant l’œuvre de ses prédécesseurs, François 1er encourage en effet la tradition flamande, qu’il s’agisse de traditions locales avec Gauthier de Campes et son majestueux Baptême de Clovis, ou de l’ouverture au maniérisme leydo-anversois autour des années 1520 avec un artiste majeur comme Jan de Beer. Le Maître d’Amiens, Jean et Engrand Leprince pour le vitrail contribuent à ce rayonnement qui parviendra jusqu’aux portes de Paris à Montmorency, puis à Paris même avec le développement de l’enluminure anversoise notamment celle de Noël Bellemare.

 

Jean Clouet, François Ier, roi de France

© RMN – Grand Palais (Musée du Louvre)

 

Une très belle section est réservée au fameux Maître d’Amiens et à son entourage dont les œuvres sont reproduites et étudiées. La diversité et la créativité remarquables qui caractérisent ces artistes démontrent l’extraordinaire essor des arts venus du nord à cette époque. Une autre section s’attache à l’influence nordique pour le portrait en France sous François 1er, on pense immédiatement, bien entendu, à Jean Clouet né à Bruxelles et qui travaillera pour le monarque avec ce fameux portrait équestre représentant le roi en majesté et retenu pour ouvrir l’exposition.

 

Corneille de Lyon, Portrait de Pierre Aymeric

© RMN Grand Palais (musée du Louvre)

 

Corneille de Lyon, Lucas Cranach l’Ancien, Joos Van Cleve, Jan Gossaert et bien d’autres noms réputés vont également dresser une galerie de portraits parvenue jusqu’à nous, non seulement riche d’enseignement pour l’Histoire de ce siècle, mais également pour les arts. De manière plus générale, la politique d’achat d’œuvres d’art aux Pays-Bas menée par François 1er démontre, s’il en était encore besoin, la force de cette région de l’Europe au XVIe siècle dans la politique artistique du monarque ainsi que le démontre l’étude développée dans ce très beau catalogue.
 

 

POP ART – Icons That Matter
Musée Maillol
jusqu’au 21 janvier 2018

LEXNEWS | 25.10.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Jusqu’au 21 janvier 2018, le musée Maillol accueille la collection du Whitney Museum of American Art de New York et c’est un événement à ne pas manquer réunissant les plus grands noms du Pop Art, qui ont, dans une Amérique d’après-guerre et jusque vers la fin des années 70, bousculé l’esthétique en réaction à l’expressionnisme abstrait. Gertrude Vanderbit Whitney (1875-1942) sculptrice et mécène, comme Peggy Guggenheim, a collectionné les artistes du Pop Art et sa collection comprend peintures, sérigraphies, sculptures et installations des plus grands : John Wesley, Allan D’Arcangelo, Claes Oldenburg, Jasper Johns, Harold Edgerton, Billy Al Bengston, Jim Dine, Rosalyn Drexler, Robert Indiana, Allan Jones, Alex Katz, Edward Kienholz, Roy Lichtenstein, Richard Lindner, Christana Ramberg, Mel Ramos, Robert Rauschenberg, James Rosenquist, Edward Ruscha, Roy Schnackenberg, George Segal, May Stevens, Tom Wesselmann et Andy Warhol.

 

Roy Lichtenstein, Girl in Window (Study for World’s Fair Mural), 1963 -

© Whitney Museum, N.Y. © Estate of Roy Lichtenstein New York / Adagp, Paris, 2017

Ils sont tous là, pour une ou plusieurs œuvres, véritable concentration de talents, de créativité et anthologie de cette période de l’histoire de l’art.

 

Une soixantaine d’œuvres sont présentées et rayonnent, se répondant entre elles dans une douce euphorie de formes nouvelles (pour l’époque), de couleurs et tons (vifs et éclatants), de sujets (politiques, humoristiques, ironique, sociétal), de techniques diverses (photographies, sculptures, peintures, installations, sérigraphies…).

 

Roy Lichtenstein, Untitled, 1967 - © Whitney Museum, N.Y.

© Estate of Roy Lichtenstein / Adagp, Paris, 2017
 

Ce qui frappe dès la première salle, ce sont les dimensions réelles de ces originaux exposés que l’on croit connaître tant ils ont été reproduits ou détournés par la publicité, et qui envahissent pour certains tout un pan de mur, toute une partie du sol et nous immergent en un instant dans ce mouvement, bien au-delà d’un clin d’œil à cette Amérique des années 60, célébrant « The American way of life » mais le critiquant aussi. L’expression artistique affirme sa croyance dans la puissance des images, s’emparant de la bande dessinée, des comics, des icônes du cinéma, des figures politiques ou encore des symboles de la société de consommation. Les artistes du Pop Art retiennent objets et situations du quotidien que chaque citoyen connaît et peut facilement identifier. Occasion unique de voir ces œuvres, pour certaines si connues mais jamais vues dont s’est entourée Gertrude Vanderbit Whitney, mais aussi de découvrir certains artistes quelque peu moins connus en France comme George Segal ou Rosalyn Drexler. Une exposition bouillonnante et brouillant les frontières.

POP ART - Icons That Matter. 160 pages – illustrations couleurs, éditions Culturespaces -Fonds Mercator, 2017.

En complément de l’exposition Pop Art – Icons That Matter- Collection de Whitney Museum of American Art, actuellement installée au musée Maillol, les éditions Culturespaces – Fonds Mercator proposent un catalogue détaillant cette collection réputée internationalement. « Fondée par la célèbre mécène Gertrude Vanderbit Whitney (1875/1942) et voulue comme un « musée d’artistes », l’institution éponyme a vu le jour dans un atelier. Visionnaire et sculptrice, Madame Whitney soutien dès 1907 les artistes américains de son époque et les fédère en une véritable communauté : elle les expose dans son « studio » et multiplie les acquisitions. Après l’ouverture de son musée en 1931, sa collection ne cessera de s’enrichir, grâce à des legs d’artistes comme Edward Hopper ou aux dons de généreux collectionneurs et philanthropes. Aujourd’hui, la collection du Whitney Museum compte environ 23000 œuvres, de quelque 3300 artistes. » ainsi que le rappelle le catalogue qui détaille les œuvres emblématiques, comme celles un peu moins connues, exposées au musée Maillol. L’histoire de la collection du musée - qui au début de cette aventure n’en n’était pas un - s’est étirée sur une période de deux décennies de 1907 à 1930. De belles photographies en noir et blanc montrent l’atelier de Gertrude, son studio, les premières expositions, le Whitney Museum au 22 West 54th street en 1954 ainsi qu’en 1962. « Par nature, (la collection) n’a jamais été complète et ne pourra jamais l’être. (Mme Withney) souhaitait qu’elle soit pensée comme un organisme qui grandirait comme nous-mêmes nous grandissons. Et c’est ce qu’elle fait. Le Withney continue d’être démocratique dans son esprit, pluraliste dans son goût, toujours audacieux et déterminé à acquérir ce qui se fait de mieux aujourd’hui. »
Et depuis le début de ce mouvement né au milieu des années 50, il s’est répandu dans différents pays jusque « dans la France de De Gaulle, où les milieux intellectuels sont fortement marqués par les courants communistes et le débat sur la réception des théories marxistes puis maoïstes les reproches faits au Pop-Art prennent place dans un contexte politique et culturel différent qui marque un nouveau chapitre dans les relations franco-américaines par rapport à l’immédiat après-guerre… Beaucoup d’artistes de la contestation, en Europe et en France notamment, utilisent les détournements de l’image propre à l’esthétique pop pour créer des œuvres engagées politiquement mais se tiennent à distance du mouvement américain.. » Dans les années 60 un grand nombre d’artistes se revendiquent du Pop art et se côtoient dans les galeries parisiennes ou New-yorkaises comme Arman, Jim Dime, Christo, Roy Lichtenstein, Raymond Hains, Claes Oldenburg, Yves Klein, James Rosenquist, Mimmo Rotella, Georges Segal, Martial Raysse, Tom Wesselmann, Daniel Spoerri et Andy Warhol… Certains de ces artistes sont remarqués dans les grandes manifestations comme Robert Rauschenberg à la Biennale de Venise en 1964, une histoire du mouvement Pop-Art retracée par Annabelle Ténèze. Dans la dernière partie du catalogue, chacun des 24 artistes est présenté par un article le replaçant dans le mouvement du Pop-Art, mettant ainsi sa démarche artistique en évidence. Le livre permet ainsi d’apprécier les 65 œuvres exposées grâce à la qualité des photos qui en restituent toutes les nuances et différentes techniques employées (sérigraphies, toiles, installations ou photographies) telle la série de photos d’Harold Edgerton ou les installations de Claes Oldenburg. Complété par un index et une bibliographie, ce livre est un bel exposé de ce mouvement dont l’art et la publicité tirent encore une certaine inspiration, un moyen d’anticiper ou de revivre cet événement parisien qui rassemble autant d’œuvres que de talents, habituellement dispersés aux quatre coins du monde, partagés entre musées et collections privées.

Sylvie Génot-Molinaro

 

Forêts Natales - Arts d’Afrique équatoriale atlantique.
Musée du Quai Branly - Jacques Chirac

jusqu'au 21 janvier 2018

LEXNEWS | 25.10.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

« Mettre en valeur, non pas les caractères ethniques des statues nègres, mais leur beauté » écrivait Guillaume Apollinaire dans le livre de photographies de Paul Guillaume en 1917 « Sculptures nègres ». C’est exactement le propos du nouveau rendez-vous du musée du quai Branly Jacques Chirac. Parce que dans la culture Fang qu’Yves Le Fur, commissaire de l’exposition et spécialiste des arts africains et océaniens, nous fait découvrir sous l’angle esthétique et non anthropologique ou ethnologique, la vie spirituelle imprégnait toutes les manières de penser et de vivre des différents groupes ethniques. Ils attendaient tout de la protection des ancêtres de leur famille dans les multiples de domaines de leur vie, (de la fertilité des femmes et des champs jusqu’aux connaissances profondes de la cosmologie), et la conservation des reliques d’ancêtres était donc primordiale. Qu’elles soient statues (homme ou femme), têtes de gardiens, reliquaires ou encore masques, leurs pouvoirs magiques assuraient la fonction de protection des reliques, les protégeaient des vols ou des sacrilèges.
 

 

C’est sur ce territoire étendu de la République de Guinée Équatoriale, du sud de la République du Cameroun, de la République gabonaise et de l’ouest de la République de Congo, où se sont formés ces groupes culturels au gré des mouvements de l’histoire, que le parcours de cette exposition nous entraîne pour nous faire découvrir plus de trois cents pièces, toutes liées principalement à deux types de pratiques : Les statues reliées aux cultes des ancêtres, d’une part, et les masques d’autre part exprimant les divers aspects de ces entités spirituelles. Par ces multiples pièces sont ainsi mis en évidence les liens indéfectibles de tous ces groupes dans leurs processus de créations et leurs intentions spirituelles liées à la protection des ancêtres.

Le parcours, véritable balade géographique dans les régions du nord, du sud, de l’est, du centre, commence sous le regard scrutateur d’une statuette d’ancêtre, gardien de reliquaire Ndjem de la République du Cameroun, et qui jambes et bras repliés, affiche toute la dignité de sa fonction. Le ton est donné, nous entrons dans une autre dimension, celle du lien entre les vivants et les morts… Des dizaines de gardiens et gardiennes des différents groupes fang (du sud de la République du Cameroun au nord de la République gabonaise- fang Mabéa – fang Ntumu – fang Betsi – fang Okak…) regardent vers l’infra-monde. Dans leur « cage » de verre, paisibles mais vigilantes, chacune dans leur posture, les yeux ouverts, demi-clos ou parfois fermés, ces statues témoignent de ce lien spirituel lié aux ancêtres et présent sur cette étendue géographie.

Les masques fang, kwele, kota, galwa, forment quant à eux un ensemble troublant de formes et de teintes : d’ocres, de kaolin, de patines, parfois polychromes, certains longilignes (Ngil), d’autres en heaumes gravés (Ngontang ou Kota) ou zoomorphes (Kwele). Portés par des initiés à l’occasion de rites très codifiés, ces masques sont eux-mêmes fabriqués selon des règles strictes et secrètes associées aux différentes confréries auxquelles ils étaient destinés. Là aussi, le nombre de masques exposés révèle la diversité et la circulation sur cette étendue géographique des enjeux culturels pour garder le sens et l’essence symbolique de toutes ces manifestations relationnelles avec les ancêtres.

 

 

Une immersion dans l’esprit des figures d’ancêtres, gardiens des reliquaires des Kota, de la plus ancienne (1640/1670) à la plus récente d’entre elles, démontre toute la beauté de ces représentations sculptées de bois et recouvertes de lamelles de laiton, tressées, repoussées, martelées, bosselées, collées, aux décors lustrés au sable pour en raviver l’éclat. Admirablement présentées et destinées à être vue de face dans la pénombre, celles-ci transportent littéralement le visiteur dans un univers particulier d’apaisement face à l’inconnu de l’infra-monde. De même, les masques Punu de la République gabonaise, connus dans le monde entier par leurs formes et couleurs caractéristiques (masques blancs ou blanc et noir de forme ovoïde, aux yeux toujours mi-clos, sans pupille, aux coiffes invariablement noires et soigneusement façonnées, au nez fin triangulaire et à la bouche ronde aux lèvres ourlées et peintes en rouge) raviront les visiteurs. Le parcours s’achève autour de piliers de cases rituelles laissant ainsi l’impression d’avoir été quelque peu un découvreur de formes, de créativité, d’originalité, d’un haut degré d’expression artistique, l’exposition ayant « pour visée l’appréciation artistique et la compréhension de la complexité d’arts majeurs de la création universelle » ainsi que le souligne Yves Le Fur. Un pari relevé.

 

Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire
Institut du Monde Arabe
jusqu’au 14 janvier 2018

LEXNEWS | 14.10.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

 

Les racines chrétiennes de l’Europe, elles-mêmes remises en question ces dernières décennies, ont fait oublier qu’il y a deux mille ans, c’est en orient qu’est né le christianisme, un christianisme qui s’institutionnalisera par la suite avec la force de l’Église catholique romaine durant des siècles. Une riche exposition à l’Institut du Monde Arabe rappelle l’urgence de cette mémoire souvent négligée par l’occident, et menacée au quotidien par l’intégrisme islamique.
Jésus prêche en Palestine, et c’est à Jérusalem que sa vie publique trouve son point culminant lors de sa Passion. À partir de cet ancrage en orient, la nouvelle religion, se démarquant progressivement du judaïsme ancien avec l’action des disciples du Christ, essaimera entre la Méditerranée et l’Euphrate, le long du Nil et sur les rives du Bosphore, avant d’étendre encore plus loin son message universel. C’est cette longue et riche histoire, aujourd’hui menacée de toute part pour les chrétiens d’orient, qui est rappelée avec cette exposition réunissant des pièces uniques et inédites en une scénographie réussie mettant en valeur ce patrimoine exceptionnel exposé grâce à l’aide de l’Œuvre d’Orient.

 

 

Plat représentant saint Julien, Mar-Elian, protecteur de la ville d’Emèse, actuelle Homs. Homs-Emèse (Syrie), VIIe siècle, Argent martelé et gravé, D.32 cm. Coll. George Antaki, Londres. G. Antaki / Axia Art

 

Plus de 300 objets, pour plusieurs d’entre eux inédits et précieux, ont été prêtés par les communautés afin de rappeler à l’occident ces racines orientales indissociables du christianisme de l’antiquité, jusqu’à nos jours. Le parcours débute par les premiers temps, ces premiers siècles de notre ère – datés à partir de la naissance de Jésus – qui virent le développement du christianisme en orient, avec un rappel de cette histoire et de son cadre géographique. Des pièces aussi émouvantes que fragiles comme ce tissu de soie évoquant l’Annonciation et datant du IXe siècle font écho aux premiers témoignages des communautés naissantes, se démarquant du judaïsme. Ces fragments de mémoire prennent ici la forme d’un regard pénétrant du Christ (icône Égypte Ve-VIIIe s.) ou d’une scène extraite des Évangiles provenant de Syrie du IIIe s. Les thèmes sont facilement identifiables, l’évangélisation naissante rendant indispensable leur compréhension par le plus grand nombre. Parmi les vitrines, le célèbre manuscrit des Évangiles de Rabbula du VIe s. offre au visiteur la qualité et la richesse de son enluminure, telle cette Vierge portant l’Enfant Jésus entourée de colonnes et de deux paons multicolores. Progressivement, les symboles de la foi s’affirment et se répètent sur la pierre, l’argent, l’or ou les parchemins. Les Conciles affermissent la foi en en rappelant les bases, au prix de graves controverses avec les hérésies qui la menacent tout au long de ses premiers siècles tel l’arianisme. Les premières églises sont suivies des premiers monastères qui se développent à partir de l’Égypte au IIIe s. pour s’étendre en Palestine, Syrie, Mésopotamie et dans la péninsule arabique. La suite du parcours montre combien les siècles suivants eurent à composer avec une nouvelle religion naissante déterminante en orient après la conquête arabe et l’essor de l’islam. Malgré les contraintes imposées par la nouvelle religion, le christianisme oriental se développe pourtant et produit images, langues et chants liturgiques dont les plus beaux témoins sont exposés avec un souci pédagogique remarquable. La dernière partie touchera certainement plus d’un visiteur avec cette thématique « Être chrétien dans le monde arabe aujourd’hui », où la force de la foi est confrontée au quotidien à l’extrémisme galopant dont chaque « une » des médias se fait tristement l’écho. Malgré cela, les photographies de mariages, des détails au quotidien rappelés par des clichés émouvants, démontrent que le patrimoine chrétien oriental, s’il est une fois de plus menacé, résiste et espère, ainsi qu’en témoigne cette exposition à découvrir absolument.

« Chrétiens d’Orient. 2000 ans d'histoire » édition publiée sous la direction de Raphaëlle Ziadé, 208 pages, ill., sous couverture illustrée, 200 x 260 mm Gallimard, 2017.
 


Cet ouvrage conçu à l’occasion de l’exposition « Chrétiens d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe invite le lecteur à approfondir sa découverte des communautés chrétiennes du Proche et Moyen-Orient. Ainsi que le rappellent Elodie Bouffard et Raphaëlle Ziadé en introduction, « les chrétiens d’Orient sont en danger », un rappel dont les auteurs soulignent l’évidence tant chaque journée qui passe offre son cortège d’attentats, menaces et oppressions de communautés de plus en plus minoritaires. C’est sur ce fond dramatique qu’une réflexion beaucoup plus vaste a été proposée au public occidental et dont le présent catalogue approfondit l’analyse. La richesse historique, culturelle et bien entendu spirituelle du christianisme oriental est ainsi offerte à nos contemporains, illustrée par les plus précieux témoins de cette histoire deux fois millénaires. Suivant un parcours chronologique, le catalogue retrace 2 000 ans d’histoire à partir de 300 objets, dont certains inestimables, prêtés par les communautés, un moyen à la fois de les préserver en les restaurant pour l’occasion, et d’en faire connaître l’existence au plus grand nombre. Le lecteur pourra ainsi se familiariser avec les premiers temps du christianisme qui se déroule - rappellent les auteurs – dans l’orient romain à l’époque, avant de devenir arabe avec la conquête.

 

Stèle représentant Apa Shenoute, Sohag (Egypte), Ve siècle, calcaire. Coll. de sculptures et musée d'Art byzantin, Berlin. A. Voigt

 

Ce sont ces premiers temps où concepts et idées nouvelles essaiment avec le monachisme, les pèlerinages et l’importance grandissante de l’art. La conquête arabe contribue à redéfinir certains aspects du christianisme oriental, non point sur les dogmes, mais sur la manière de les exprimer ainsi qu’en témoignent ces textes sacrés où les enluminures s’entrelacent aux contours de la foi. A partir de ces siècles souvent méconnus par l’occident, à l’exception du regard frontal porté lors des croisades, se profile un christianisme original et singulier, où diverses influences historiques, géographiques et culturelles tissent progressivement des identités parvenues jusqu’à nous par ces œuvres d’art et de foi réunies dans ces pages.

 

(détail) Hymne acathiste
Yûsuf Al-Musawwir, Alep, entre 1650 et 1667
Tempera sur bois
Collection George Antaki, Londres ©G. Antaki /Axia Art

 

Le livre se termine par une partie importante consacrée aux communautés chrétiennes à l’époque contemporaine pour qui les vicissitudes ne sont pas seulement celles de l’histoire, mais bien du présent et d’un futur hypothétique, un témoignage qui va bien au-delà des clichés médiatiques et qui invite le lecteur à une réflexion en profondeur sur le sens d’une identité spirituelle et culturelle, aujourd’hui menacée sur cette partie de la planète.

 

 

Rubens – Portraits princiers
Musée du Luxembourg
Jusqu’au 14 janvier 2017

LEXNEWS | 14.10.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Il faut souhaiter au visiteur de l’exposition Rubens – Portraits princiers actuellement au Musée du Luxembourg qu’il ne subisse pas le revirement de Baudelaire à son encontre, alors même que le poète et critique d’art encensait le peintre quelques années auparavant, pour finalement conclure de manière abrupte : « Rubens, décadence, Rubens, antireligieux. Rubens, fade, Rubens, fontaine de banalité. » Le faste du bonheur sur les toiles du peintre le plus célèbre de son temps (1577-1640) était désormais insupportable au poète. Avec l’exposition du musée du Luxembourg, c’est un autre aspect qui est proposé dans l’immense production de l’artiste commandité par les grands de son temps, et notamment Marie de Médicis : celui des portraits princiers. Véritable album de famille, cette production occupe une place numériquement peu importante - 50 portraits pour 1 500 tableaux - mais cette expérience eut un rôle non négligeable pour la carrière d’un peintre nourri de culture humaniste, connaissant les usages des grands de son temps et devenu rapidement l’un des peintres en vue à la cour des Gonzague à Mantoue.

 

Rubens Portrait de Louis XIII, roi de France

c. 1622-25, Huile sur toile, 118,1x96,5 cm

Etats-Unis, Californie, Pasadena, The Norton Simon Foundation

©The Norton Simon Foundation

 

Cette exposition réalisée par Dominique Jacquot entend montrer combien Rubens, véritable courtisan, fut aussi et surtout le prince des peintres et le peintre des princes. La scénographie soignée et raffinée de Véronique Dolfus invite le visiteur au faste du portrait officiel, un art où la rhétorique s’octroie la part prépondérante avec ses codes et ses usages, sans qu’elle n’exclue pour autant une certaine originalité dans des détails qui dès lors n’en sont pas. Les différentes expériences de Rubens dans les cours européennes vont en effet progressivement tisser chez l’artiste une sensibilité lui permettant de capter le message souhaité par ses commanditaires en une créativité codifiée. L’Italie bien entendu compte parmi les premières influences, précieuses pour sa future relation avec Marie de Médicis, et fait de lui un peintre érudit, familier des évocations mythologiques, allégoriques et historiques. Le parcours de l’exposition évoque successivement ces différentes influences : sa rencontre déterminante, déjà soulignée, avec Marie de Médicis, mais également les rapports du peintre avec les cours de Bruxelles et d’Espagne, sans oublier son séjour à Paris. Sur ces murs, point de femmes opulentes à chair rose détestée de l’auteur Les Fleurs du mal, mais des femmes, et des hommes, sûrs de leur pouvoir, et cherchant par l’image à en transmettre la puissance, leur puissance. Un discours qui se bâtit avec l’aide et la complicité de l’artiste se devant de traduire, et peut-être plus encore, par tout un réseau de nuances, ces traits et portraits prestigieux, parvenus jusqu’à nous, et que le public découvrira dans cette exposition avec intérêt, tant sur le plan historique qu’artistique.

« Rubens » par Nadeije Laneyrie-Dagen, Hazan, 2017.

 

Nadeije Laneyrie-Dagen avec cet ouvrage consacré à « Rubens » offre au lecteur de cette superbe monographie un large éventail du talent et de la diversité de cet artiste considéré comme le plus grand peintre européen de la première moitié du XVIIe siècle. Européen grâce aux différents voyages qu’il put faire tout au long de sa riche carrière, sa vie fut complexe et influença sa production allant de pièces profanes au portrait princier, en passant par les retables d’église, sans oublier la gravure et la tapisserie. Paradoxalement ce peintre adulé jusqu’aux siècles derniers souffre de nos jours d’un certain désintérêt, et la présente biographie se charge de montrer combien cette situation s’avère injustifiée et mérite d’être reconsidérée. Amoureux des grandes entreprises, Rubens voit grand et réalise ses toiles de la même manière, avec un art consommé de la gestion de l’atelier. Si la mythologie et l’Histoire ont nourri par-dessus tout son art, le regard porté sur lui-même, ses proches et par la suite sur les grands de son époque démontrent une acuité certaine de l’artiste sur le monde et sur soi-même, une indication biographique précieuse que souligne l’auteur au début de l’ouvrage. La fin du XVIe siècle correspond pour Rubens à la genèse de son style avec l’apprentissage flamand auprès de trois maîtres successifs : Verhaecht, Adam Van Noort et Otto Van Veen. Le jeune artiste reçoit alors de ces aînés un héritage classique, ainsi que les manières aristocratiques qu’il faut maîtriser pour évoluer dans cet art au service des puissants. Puis viendront les années déterminantes en Italie, notamment à Mantoue auprès de la puissante famille des Gonzague, puis Florence, Rome…

 

Rubens Marie de Médicis, reine mère de France 1622

Huile sur toile 131x108 cm, Espagne, Madrid, Museo Nacional del Prado

©Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP/image du Prado

 

Le jeune Rubens affine son art, et commence à exceller dans le portrait des dames de l’aristocratie, celui de la marquise Brigida Spinola Doria datant de 1606 en témoigne avec faste. La peinture religieuse acquière également une place de choix non négligeable pour l’évolution de sa carrière, et Rubens ne sera pas en effet le dernier à exceller dans des scènes qui consolideront sa réputation auprès de ses commanditaires : La Pietà réalisée vers 1601 de la Galleria Borghese et le Baptême du Christ quelques années plus tard manifestent les qualités abouties de l’artiste. A son retour d’Italie, les commandes, notamment d’art sacré, afflueront avec pour Rubens la nécessité d’organiser son travail pour produire dans les meilleurs délais des œuvres de taille remarquable grâce à une rigoureuse gestion de l’atelier du maître avec ses collaborateurs. Cette organisation permettra à Rubens et à son équipe de mener à bien une série vertigineuse de grands travaux de 1617 à 1626, avec des cycles de tapisseries, la décoration d’églises, sans oublier la fameuse Galerie de Médicis à Paris… Puis vient de nouveau le temps des voyages auprès des cours européennes où l’art de Rubens est apprécié des plus grands monarques dont il laissera les portraits pour l’immortalité, thème de l’exposition qui se tient actuellement au musée du Luxembourg.

 

 

Présence de la peinture en France, 1974 - 2016
du 28 septembre au 30 octobre 2017

Mairie du Ve - Paris

 

Interview Marc Fumaroli

Lexnews : "Comment est née l’idée de cette exposition ?"

Marc Fumaroli : "La peinture, un des arts les plus importants, a connu une crise grave à la fin du XIXe siècle au moment où la photographie s’est répandue largement. De nos jours, elle traverse une autre crise grave avec cette obsession et conquête des esprits par les images technologiques. Or, la peinture ne se sert pas de machine, mais de la main, de belles matières, de toiles, et elle nous apprend en quelque sorte - et pour cela elle devrait tous les jours être enseignée dans les écoles - à avoir un rapport délicat, sensible, avec les autres, mais aussi avec la nature et le monde. C’est pour cela qu’il m’a semblé que le moment était favorable pour monter une telle exposition, il y a une sorte de prise de conscience de l’exagération de notre confiance à l’égard des technologies. À la lecture de certains livres, films et attitudes, les choses évoluent et le progrès a beau nous donner des merveilles, il semble urgent de ne pas perdre ce que nos ancêtres nous ont légué. Notre action a été à contre-courant, tout d’abord en nous dirigeant vers les arts traditionnels, la peinture, la gravure, la sculpture, loin de la puissance destructrice de l’industrie gigantesque des images de série".

 

 

 

Marc Fumaroli :Nous avons travaillé pour l’honneur, pour l’amour de la cause, et ce d’une manière totalement désintéressée financièrement. Par ailleurs, nous sommes également à contre-courant en ne recherchant pas des plasticiens qui font souvent du bruit pour quelque chose qui redouble le malheur des temps. Malgré tout, bien que cela soit dans l’ombre et dans une certaine marginalité, il y a une peinture qui n’est pas une avant-garde, qui ne croit pas à la religion du progrès, tout en n’étant pas hostile à la science. Le rôle de l’artiste n’est pas d’exagérer ces valeurs, de les représenter d’une façon désespérante et désolante, mais de donner le sentiment dans ce monde que tout n’est certes pas fête, mais qu’il y a cependant des dispositions de la fête, ce que j’appellerai sans entrer dans des considérations esthétiques : la beauté. Tel est l’axe de cette exposition, avec l’espérance qu’elle aura un modeste, mais vrai succès".
 

 


Lexnews : "La beauté a-t-elle justement encore une place dans notre monde et l’art ?"

Marc Fumaroli : "Un des arguments en faveur de l’art contemporain, et qui est d’ailleurs un argument assez hypocrite, est qu’il dispense le plasticien contemporain de véritables compétences, de véritables secrets de fabrication. Dans ces conditions, si j’ose m’exprimer ainsi, la justification que l’on donne à ces choses qui ne nous intéressent pas et qui ne nous attirent pas, est qu’elles sont à l’image du monde dans lequel nous sommes. Nous assistons ainsi à une compétition de la laideur et de la brutalité qui déstabilise le public.
Nous devrions plutôt rechercher ce qui pourrait nous rassurer, nous reconstruire et nous permettre de mieux traverser ce monde difficile et terrifiant, comme toutes les générations l’ont fait avant nous. J’estime qu’il ne revient pas à l’art de prendre comme maître unique un artiste, par ailleurs talentueux contrairement à un grand nombre de plasticiens, comme Francis Bacon, fasciné par la laideur. Les peintres ou graveurs présentés dans cette exposition n’ont pas pour obsession cette laideur.
Boileau disait que le grand art est capable de rendre l’horreur supportable. Avec l’art contemporain, on veut nous faire croire que l’on a affaire à des gens qui pensent et qui ont des concepts de la situation dans laquelle le monde se trouve… C’est peut-être beaucoup demander aux plasticiens, et ce n’est certainement pas une raison pour abandonner les artistes à leur sort ! J’ai eu l’occasion pour préparer cette exposition de rencontrer un grand nombre d’artistes dans leur atelier, ce sont des artistes pour qui l’art n’est pas une question de spéculation boursière, ni publicitaire ou de bureaucratie culturelle, mais bien un véritable art de vivre dirigé vers la beauté et un apprentissage de notre capacité au bonheur. La quête de la beauté guérit, elle est salvatrice et salutaire ; ce n’est qu’à ce titre que l’art mérite son nom".

 

 


J’ai bien conscience que nous ne sommes pas une puissance et qu’il n’est pas en notre pouvoir de modifier le spectacle de notre monde, mais nous sommes peut-être capables à plusieurs de faire comprendre que ces arts, qui sont aussi des artisanats transmis par des traditions remontant aux origines, aux grottes préhistoriques, font de nous des êtres de la nature, et non pas de la technologie. J’espère, tout en ne me faisant pas trop d’illusions, que ce mouvement pourra peut-être un peu modifier les choses ! Espérons…".

 

* * *

 

A l'initiative de Marc Fumaroli, avec le parrainage de Jean Clair, Florence Berthout, Maire du 5e arrondissement, est heureuse d’accueillir, du 28 septembre au 30 octobre, l’exposition avec pour commissaire Vincent Pietryka présente dix artistes mettant à l’honneur la peinture, la gravure, le dessin et la sculpture : André Boubounelle, Érik Desmazières, Gérard Diaz, Philippe Garel, Denis Prieur, Gilles Seguela, Sam Szafran, Ivan Theimer, Jean-Pierre Velly, Pascal Vinardel.

L’exposition « Présence de la peinture en France, 1974 - 2016 » est née d’un amour vrai pour l’art et de la joie que l’on trouve à fréquenter les œuvres d’artistes féconds. La France en a vu apparaître dans les dernières décennies, mais dans une relative discrétion. Si quelques galeristes parisiens au regard aiguisé, des critiques et des collectionneurs attentifs ne les ont pas ignorés, le grand public n’a pas eu cette chance. Le souhait de Marc Fumaroli a été de réunir quelques-unes des plus belles de leurs œuvres en un lieu unique, afin de les rendre enfin accessibles au public, invité à cette occasion à les contempler, à entendre leurs commentateurs et à rencontrer les artistes eux-mêmes. C’est dans ce cadre que plusieurs entretiens se dérouleront lors de l’exposition, entre un peintre et un écrivain, un musicien ou encore un critique d’art…

La sélection des 30 œuvres présentées a été constituée avec le désir de montrer des pièces majeures qui rayonnent par leur beauté. Elles prennent place dans l’histoire de l’art, dans la suite des meilleures œuvres du passé et dans l’attente de celles du futur. Elles sauront toucher les yeux amateurs comme ceux des avertis, inviter le spectateur à s’arrêter et à entrer dans l’univers de la Colline à Volterra de Boubounelle, de Luigi de Velly, des Portes du fleuve de Vinardel, des Deux coings de Seguela, de la Tête de Méduse de Theimer…

Exposition du lundi au samedi de 10h à 18h

 

(catalogue disponible sur le lieu de l'exposition

avec des textes de Marc Fumaroli, Jean Claire et Lydia Harembourg)

 

 

 

6000 ans de réceptacles, la vaisselle des siècles par Michel Butor
musée Barbier-Mueller Genève
jusqu'au 31 janvier 2018

LEXNEWS | 14.08.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 

C’est un anniversaire quelque peu nostalgique qui est proposé au musée Barbier-Mueller, situé au centre de la vieille ville de Genève, avec la disparition récente le 22 décembre 2016 de Jean Paul Barbier-Mueller, lui-même, président-fondateur de la Fondation. Triste absence qui se double par la disparition également récente de Michel Butor, décédé quelques mois avant, le 24 août 2016, et qui avait été sollicité pour fêter les 40 ans du musée. Cette belle et émouvante exposition, « 600 ans de réceptacles », qui se tient actuellement à la fondation, est donc bien plus qu’un anniversaire, mais bien un très bel hommage rendu tant au poète et romancier, Michel Butor, qu’au collectionneur Jean-Paul Barbier-Muller, tous deux épris d’humanité.

 


Michel Butor avait choisi cent pièces majeures à partir de ses affinités électives, un choix où singularité, sensibilité et poésie tissent un dialogue intime. Un dialogue partagé avec les visiteurs, presque comme un murmure, autour d’une scénographie naturelle et remarquable. Le thème du réceptacle a été choisi avec un plaisir évident par cet amoureux de la langue et des idées recueillies par la mémoire, comme ces objets recueillent les actions des hommes depuis l’aube des temps.

 

 

À la fois fruits de nos projections et invitations à interroger l’au-delà et l’indicible, ces vases, plats, carafes, boîtes et autres situles parlent au visiteur en écho aux murmures qu’a bien voulu laisser sous la forme de poèmes Michel Butor en vis-à-vis de ces témoins de l’humanité.

Alors même que ces pièces proviennent des quatre coins de la planète et des temps les plus reculés de notre histoire, Michel Butor les a classés en « rayons » selon l’inspiration qu’il reçut de leur forme, histoire, matériau, et surtout du message qu’ils ont bien voulu transmettre au poète.

 

 

De cette rencontre que l’on devine secrète et intime sont nés un véritable partage et une ode d’amour ou d’humanité, mais pour Michel Butor, ce poète à la sensibilité à fleur de peau, c’est presque un synonyme, une tautologie. Avec le recul, on se dit bien entendu que c’est un testament, la prescience que bientôt il pourrait poursuivre ces conversations après sa vie terrestre, prémices à une communion parfaite avec l’humanité. Le visiteur passe d’une salle à l’autre, littéralement inspiré par ces fonctions des réceptacles qui suggèrent, présentent, versent, conservent ou donnent encore…

 

 

Antiquité et artistes contemporains s’entrecroisent aux détours de l’Afrique, de l’Océanie ou des Amériques. Les frontières de la création s’étiolent, le souffle vital qui a animé ces témoins, et les anime encore, se renforce, ce qu’a bien compris Michel Butor. Chaque objet est expliqué dans son contexte et ses utilisations, mais c’est dans l’entrecroisement de leur rencontre que se niche - grâce à l’acuité de Michel Butor et à la scénographie du musée - la fertilité de ces découvertes.

 

Musée Barbier-Mueller
Rue Jean-Calvin, 10
1204 Genève

 

La pierre sacrée des MĀORI

Musée du quai Branly Jacques Chirac

jusqu'au 1er octobre 2017

LEXNEWS | 30.06.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Dans un territoire protégé situé au sud-ouest de la Nouvelle-Zélande, aux creux des flots des rivières du Te Wai Pounamu, « les eaux de la pierre verte », on trouve les merveilleux Pounamu, littéralement l'or vert, un jade d’une incroyable beauté et puissance. Cette pierre prestigieuse est en effet érigée par les māori au rang de trésor sacré et demeure au cœur de nombreuses croyances et légendes du ce peuple. C'est un parcours à la découverte de cette pierre, du pounamu, que nous propose actuellement le musée du quai Branly Jacques Chirac. De ces pierres, il émane des vibrations particulières que l'on est invité à ressentir en les touchant comme le veut la tradition māori, elles sont chaudes et douces et rien ne laisse voir la densité de leur matière. Le pounamu est intimement lié au du mythe de Poutini : un taniwha, une créature marine surnaturelle, gardien du pounamu ; ce dernier charmé par le spectacle de la belle Waitaiki qu'il surprend en train de se baigner, l'enlève ; tout au long du chemin, il allume des feux pour réchauffer la jeune femme. Tamaahua, son mari, inquiet de son absence, part à sa recherche aidé par une flèche magique, mais partout où Poutini a allumé un feu, Tamaahua ne trouve qu’un gisement de pierres… Il ne peut sauver sa belle épouse, celle-ci ayant été transformée en pounamu. La fuite de Poutini et de Waitaiki, telle qu'elle est décrite par ce mythe, reflète comme une carte fidèle les principaux gisements de Nouvelle-Zélande. À travers ces récits mythologiques, la culture orale māori transmet ainsi ce savoir de génération en génération.
Sur un plan géologique, cette pierre, le pounamu, renvoie à la néphrite, la serpentine et la bowénite, que les māoris classent en fonction de leur apparence, leur couleur, leur translucidité et les marques qu'elles portent comme autant de cicatrices de leur force...
Cinq espaces ont été conçus pour nous familiariser avec les peuples māoris, leur culture et les origines de cet « or vert ». Cinq espaces permettant ainsi de découvrir la géographie et la géologie de ces territoires, mais aussi les qualités et les utilisations de cette pierre verte jusqu'à sa haute valeur symbolique.

 

© Te Papa


Attardons-nous devant les dizaines d'outils exposés et réalisés par les māoris tout au long des siècles. Armes (mere, massue courte, hameçons, ornements, outils agricoles, objets d'affûtage, outils de découpe, herminettes...) « He toki iti, he rite he tangata », ce proverbe māori nous rappelle qu’une petite herminette est aussi utile qu'une personne. De couleur vert tendre au vert foncé, lisses et parfaitement polis, tous ces objets se ressemblent et pourtant aucun n'est identique, chacun a eu sa fonction, son histoire, son appartenance, son origine. Également célébrées comme symbole de pouvoir, les māoris offraient les pounamu comme cadeaux pour sceller des traités de paix ou signifier à quelqu'un sa grande importance, insufflant ainsi le mana (prestige du possesseur, la puissance sacrée héritée des dieux et incarnée par les personnages de hauts rangs dans le groupe). La pierre verte n'est donc pas juste un élément naturel que les maoris utilisent, c'est également une charge d'énergie recyclable et de contrôle sur les groupes. En effet, après des années d'utilisation, et des heures de réaffûtage, les outils en pounamu étaient retaillés et très souvent transformés en Hei Tiki, pendentifs de forme humaine que l'on voit autour du coup de pratiquement tous les māoris (de multiples photos et témoignages vidéos illustrent ce fait, de l'équipe de rugby aux citoyens très attachés à cette tradition identitaire).
Une vitrine regroupant plusieurs dizaines de Tiki en pounamu montre autant de façon de traiter ce symbole, la beauté de ces ornements qui avaient la réputation de tenir à distance les esprits malveillants et de protéger celui ou celle qui le portait. Certains de ces bijoux sont encore liés à l'histoire de leur propriétaire quand d'autres en ont perdu le souvenir... Mais qu'importe, ils en révèlent encore la maîtrise du travail de la main des artistes qui les ont fait jaillir de la pierre. « Ahakoa iti, he pounamu » – « il est petit mais précieux comme le pounamu », disent les māoris. Ce précieux patrimoine immuable inspire les artistes contemporains qui puisent dans l'art traditionnel pour réaliser des Hei Tiki, tels ceux de Lewis Gardiner, sculpteur sur pounamu, plusieurs fois lauréat de design contemporain et qui forme les jeunes sculpteurs en proposant également des matériaux actuels comme le jade synthétique ainsi que des formes anthropomorphes plus contemporaines. Un événement plein d'énergie, et c’est avec l'esprit « vert » que l'on ressort de cette très belle exposition !

La pierre sacrée des Māori .176 pages – 180 illustrations en quadri, Editions Actes Sud associées au musée du quai Branly Jacques Chirac, 2017.

 


Voici un catalogue d'exposition petit format qui attire l'œil immédiatement. Sur fond noir, un Tiki de jade vert a l'air de réfléchir. Il pose sur nous un regard interrogateur et bienveillant. Le titre, aux lettres dessinées de multiples graphismes blancs, annonce un voyage lointain, en terre māori, à la découverte de « La Pierre Sacrée des Māori ». Sont retracés dans ses pages l'histoire et les récits originels de l'existence de ces pierres que les māori vénèrent et vont chercher dans le lit des rivières telle Te Wai Pounamu, (les eaux vertes). L'importance de ce minéral, le jade, pour les groupes claniques māori est essentiel ; dénommé pounamu, le jade renferme pour les māori le « mana », ce souffle ou l’énergie vitale : « Aux yeux du peuple māori d'Aotearoa (Nouvelle-Zélande), aucun matériau n'est plus important que la pierre qu'il chérit sous le nom de pounamu (le jade de Nouvelle-Zélande). Pendant des générations, nos ancêtres ont consacré une quantité extraordinaire de temps et d'efforts à extraire ces pierres brutes dans les lieux les plus reculés pour en faire des outils précieux, des armes et des parures.

 

© Te Papa

 

Pour les Māori, le pounamu est un symbole fort d'identité culturelle et un bien des plus estimables, synonyme de mana (prestige et autorité). Tout comme les autres cultures du jade dans le monde, nous accordons de l'importance au pounamu en raison de sa beauté, de sa solidité et de sa durabilité. Sa grande longévité en fait un médium idéal pour fabriquer des oha tupuna (des souvenirs des ancêtres) qui passent de génération en génération. Le pounamu est aussi un cadeau de grande valeur qui permet de sceller une amitié, un lien de parenté, une paix, ou de témoigner sa gratitude à quelqu'un. Le proverbe « Ahakoa he iti, he pounamu » (« Petit mais précieux, comme le pounamu ») fait référence à l'importance qu'on lui accorde et signifie que même de petites choses peuvent avoir une grande valeur. » (extrait du catalogue).
Tout est dit ou presque dans ces paroles mettant en lumière la symbolique de cette pierre, de ce jade māori, pounamu, que l'on caresse pour ressentir sa puissance, son rayonnement énergétique, par respect pour tout ce qu'elle apporte au peuple māori et ce qu'elle représente pour chacun. Sans oublier les origines géologiques, c'est l'utilisation de cette pierre dans dans divers domaines qui la rend indissociable de la vie même des māori. Pour sa solidité, les māori la transforment en outils agricoles (herminettes), ustensiles de pêche (hameçons), armes (masses), couteaux, lames, pointes, gouges... Le pounamu est tellement solide que les māori l'utilisaient comme outil pour couper les troncs d'arbres qui deviendront des pirogues, mais aussi comme parure, celle connue sous le nom de Tiki, (pendentif anthropomorphe le plus apprécié des māori). C'est très souvent au regard de ces bijoux que le pounamu révèle toute la subtilité de sa matière et l'entendue de ses coloris subtils. Au fil des pages, vert clair, ou un peu plus soutenu, de ce catalogue, les dizaines de pièces exposées au musée du quai Branly Jacques Chirac, sont là, imprimées pour une longévité indéterminée que l'on peut alors observer à loisir tant la qualité des photos les rendent vivantes... et pourraient bien peut-être en laisser le mana transpercer le papier.

 

 

Le précieux pounamu est un patrimoine immuable inspirant toujours les artistes māori contemporains qui tout en respectant les codes ancestraux, créent aujourd'hui des bijoux ou autres objets précieux contemporains inspirés de cette culture māori forte et toujours vivante. Tel le proverbe māori : « Kia hora te marino kia whakapapa pounamu te moana kia tere te kārohirohi i mua i tō huarahi » ( - Que le calme se répande, que la mer scintille comme le pounamu, que la clarté de la lumière te guide dans ton voyage. )», c'est ce que l'on ressent en refermant ce catalogue avec l'espoir de pouvoir caresser ces pierres millénaires lors d'un voyage en terre māori, à l'autre bout de la terre, à la rencontre d'une civilisation fascinante.
 

 

« MEDUSA, bijoux et tabous »
Musée d’Art Moderne de la ville de Paris
Jusqu’au 5 novembre 2017

LEXNEWS | 20.06.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

 

Appréhender le bijou au travers de son histoire et en tant que symbole offre une richesse digne des plus beaux diamants, et c’est à ce regard entre bijoux et tabous auquel nous invite l’exposition « Medusa, bijoux et tabous » qui se tient actuellement au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris jusqu’au 5 novembre 2017. Le symbolisme et la place accordés aux bijoux dans l’histoire des sociétés révèlent, bien sûr, les liens étroits entretenus depuis toujours entre le bijou et la hiérarchie sociale dominante et politique (joyaux et couronne de la royauté, cadeaux diplomatiques…), faisant du bijou l’un des premiers signe de richesse et de pouvoir. Mais, un regard ethnologique plus aiguisé s’avère nécessaire et justifié pour en décrypter tous les symboles et usages et ce depuis que les hommes s’ornent de ces derniers à l’occasion de rites spécifiques, de la préhistoire (colliers de dents, parures de chasseurs ou de chefferie aux pouvoirs singuliers, parures mortuaires…) jusqu’à aujourd’hui (pearcing, incrustation de diamant dans les dents, bijoux de langue…). L’histoire de cet accessoire est intimement liée à celle de la perception des corps, à l’évolution des codes sociaux ou vestimentaires que l’on retrouve dans toutes les cultures.

Accessoirisé, il s’émancipe aujourd’hui de tous critères restrictifs pour s’assumer en tant que création autonome. « En 1961 déjà, Roland Barthes expliquait comment le joyau était devenu bijou : sa définition s’élargit, c’est maintenant un objet libre de préjugés : multiforme, multisubstantiel, d’emplois infinis, il n’est plus asservi à la loi du haut prix ni à celle d’un usage singulier, festif, presque sacré : le bijou s’est démocratisé. » - extrait du catalogue –

 

Karl Fritsch, Bague, 2006 argent oxydé et pierres fines
Collection Ville de Cagnes-sur-Mer © Karl Fritsch © Collection Ville de Cagnes-sur-Mer

 

Quelle place le bijou occupe-t-il aujourd’hui dans les sociétés occidentales connectées aux cultures et mœurs du monde entier ? Évolue-t-il en parallèle de la création artistique contemporaine ? Est-il toujours un support de fantasme social, de réussite, de rites obscurs décrits dans la littérature ou représentés en peinture ? Quelle est sa dimension artistique ? Nombre de questionnements auxquels l’exposition « Medusa, bijoux et tabous » apporte éléments de réponse et analyse par une réflexion non dénuée d’humour sur notre propre rapport à ces petits objets, qui, aujourd’hui nous accompagnent tout au long de notre vie, du bracelet de naissance à la maternité, des cadeaux divers et variés, bague de fiançailles, alliance et pourquoi pas le fameux collier de pâtes fait à l’école pour la fête des Mères !

Sans oublier le bijou accessoire qui orne aujourd’hui nos téléphones portables, ou écouteurs, devenant une extension du corps…

Jusqu’où nous accompagnent les bijoux dans le réel comme dans l’imaginaire ? Objet d’usage ou décoratif, objet de séduction ou de liberté totale ? Le bijou est-il toujours un objet symbole investi d’un message visuel ? Faute sans doute de n’avoir pas été suffisamment pris au sérieux, le bijou n’a jamais fait l’objet d’une exposition vu sous cet angle avec un propos ouvert sur l’art contemporain.

 

 

Danny McDonald (Mended Veil),Bitten Crystal Necklace, 2005
argile polymère, strass, verre, chaîne dorée
Collection de l'artiste © Studio Sébert – Photographes. Courtesy of Ooga Booga / Danny McDonald (Mended Veil)

 

 

Un propos intuitif, qui à travers un parcours retenant quatre thématiques (l’identité, la valeur, le corps et le rite), présente pas moins de quatre cents bijoux réalisés par des artistes tels que Man Ray, Louise Bourgeois, Picasso, Alexander Calder, Salvator Dali, Niki de Saint Phalle, Lucio Fontana…), des designers (René Lalique, Line Vautrin, Art Smith, Bless…) des joailliers (Cartier, Van Cleefs & Arpels, Buccellati…), des bijoutiers contemporains (Otto Künzli, Sophie Hanagarth, Dorothea Prühl, Karl Fristch…) ou encore des pièces anonymes allant de la préhistoire, du Moyen-Age, au XXIe siècle qui sont ainsi offerts au regard du public sous un éclairage visant à déconstruire les a priori posés sur les bijoux jusqu’à cette relation parfois fusionnelle avec eux, n’hésitant pas à explorer des usages plus inhabituels.

 

 

Collier Serpent, Cartier Paris, commande de 1968
Collection Cartier Photo : Nick Welsh, Cartier Collection © Cartier

 

 

Du bijou d’apparat, au collier amérindien, du bijou punk à celui fantaisie, toutes les matières sont explorées, exploitées, des pierres précieuses aux matériaux de récupération pour des créations qui consacreront le bijou comme objet d’art surdimensionné par rapport au corps et à sa fonction traditionnelle. Révélant sa position dans la société comme du ressenti de ceux et celles qui le portent, le bijou est : « Devenu un objet réel et métaphorique de ce besoin de lier au vécu, le bijou est devenu bien plus qu’un objet intermédiaire. Il est désormais partie prenante du regard dont il ne peut plus être dissocié. »

Le bijou explose alors tous les codes et les règles de comportement, symboles et rituels et devient un objet d’affranchissement du temps. Cette fascination pour l’intemporalité rythme le parcourt de cette belle et riche exposition, devenant le véritable sujet de cette exposition servant d’écrin au bijou lorsqu’il devient œuvre d’art.
 

 

PIGMENTS – Art aborigène du Kimberley, des îles Tiwi et d'Arnhemland

Aborigène Galerie - 75008 Paris.

 

LEXNEWS | 08.06.17

par Sylvie Génot-Molinaro

 

Maryanne Mungatop, Sans titre, 51 x 70 cm, 1996

Copyright: Courtesy Aborigène Galerie

 

C'est dans le sixième arrondissement, au 46 rue de Seine, dans cette rue aux nombreuses galeries d'art, que Nicolas et Pierre Andrin ont créé Aborigène Galerie, un lieu atypique qui reçoit en ses murs et dans ses sous-sols voûtés, depuis 1999, les œuvres des artistiques aborigènes d'Australie. Depuis 20 ans, ces deux spécialistes de cet art codifié, garant du secret des clans et des rêves originels, ont établi au fur et à mesure de leurs voyages sur les terres du bush australien, une vraie relation de confiance avec des artistes qu'ils ont su découvrir, reconnaître et exposer ou exposent actuellement dans leur « Aborigène Galerie ». Des centaines de petits points jaune ocre, terre brûlée, blancs, noirs, des traits, des courbes, des cercles, des empreintes de pieds stylisées, c'est toute une géométrie foisonnante qui est donnée à voir dissimulant souvent bien plus que ce que notre vue peut percevoir... Sur écorces d'eucalyptus ou sur toiles, les représentations d'histoires de clans, de danses, de chemins d'initiés, de rites sacrés, toute la culture ancestrale du bush est ainsi restituée aujourd'hui avec ces œuvres de peintres aborigènes contemporains dont certains reconnus internationalement. Le thème de cette exposition, comme l'indique son titre « Pigments », est de faire découvrir trois grands courants actuels de l'art aborigène, ceux du Kimberley, des îles Tiwi et de la terre d'Arnhem, territoires du nord du continent Australien ; des œuvres réalisées par des artistes avec des pigments naturels et traditionnels, ceux-là mêmes qu'employaient leurs ancêtres.

Ces artistes restent fidèles à ce qui les a façonnés, leurs terres, leur père, les traditions, les esprits de l'inframonde, la cosmologie du temps du rêve... et pourtant ils sont bien inscrits dans l'époque actuelle qu'ils n'hésitent pas à questionner et à souligner les incohérences de son évolution, comme en témoigne la toile de Jonathan Kumintjara (1960/1997) qui semble « raconter » ces essais nucléaires tirés sur la terre de ses ancêtres. Jack Dale, quant à lui, nous montre les esprits de la tempête « Jalala- 1989 » et de ses cyclones, un effet vibratoire qui touche. Sally Gabory, Paddy Bedford, John Mawurndjul, Maryanee Mungatop, Edward Taiita Blitner font également partie des peintres les plus influents et emblématiques qui perpétuent dans leurs œuvres les mythes ancestraux des clans du bush australien, témoins incontournables de leur culture, aujourd'hui fragilisée par l'occidentalisation de leurs peuples.

 

Edward Taiita Blitner, Le rêve du feu, 202 x 151 cm

Copyright: Courtesy Aborigène Galerie

 

Grâce au rayonnement de leur art, d'écorces en toiles, de pigments ou d'acrylique, dans les galeries, auprès de collectionneurs ou dans différents musées à travers le monde, ces femmes et hommes, laissent plus qu’une trace indélébile mais bien des œuvres incontournables dans le monde de l'art contemporain qui en a déjà consacré certains. Aller à Aborigène Galerie découvrir ces peintures emplies de « Pigments » est déjà faire un petit bout du chemin vers notre propre temps du rêve !
« Pigments » à voir jusqu'au 19 juillet 2017 à l'Aborigène Galerie - 46, rue de Seine 75006



Paris. www.aborigene.fr

 

Un chef-d’œuvre déstructuré
  

© Musée Unterlinden  © Th. Verdon

par Mgr. Timothy Verdon*

"Je n’écris pas au titre de prêtre, mais en tant qu’historien d’art et directeur d’un musée, celui de l’Œuvre de la Cathédrale de Florence, récemment renouvelé sous ma responsabilité. Et j’écris avec un certain embarras, puisque inévitablement ce que je vais dire ressemblera à un « J’accuse ! ».

 

© Musée Unterlinden


Dans un récent voyage à Strasbourg, j’ai fait un pèlerinage à Colmar au Musée Unterlinden, pour revoir un des grands chefs-d’œuvre de la Renaissance au nord des Alpes, le retable peint par Mathis Gothart Nithart - connu comme de Grünewald – pour le couvent des Antonins à Issenheim entre 1412-1516, avec les sculptures en bois polychrome de Nikolaus Hagenauer. Il s’agit d’une énorme construction ouvrable qui permettait aux fidèles de voir trois différentes séquences d’images : à l’extérieur, quand les deux volets du retable étaient fermés, La Crucifixion ; puis, après une première ouverture, quatre scènes : L’Annonciation, Le Concert des Anges, Marie avec l’Enfant Jésus, et La Résurrection ; puis, après une seconde ouverture, au niveau intermédiaire (au centre) : trois statues parmi lesquelles celle de Saint Antoine d’Alexandrie, patron céleste du couvent, qui était aussi un hôpital pour des malades du « feu de Saint Antoine ».

 

Le Retable d’Issenheim fermé - La Crucifixion
© Musée Unterlinden

 

La nouvelle installation du retable, achevée en 2015, a complètement déstructuré ce système visuel complexe, séparant les images du mécanisme originel pour les présenter individuellement. Par conséquent, le visiteur est privé de l’émotion de trouver, derrière la célèbre Crucifixion avec son corps de Christ sombre et torturé (à l’extérieur au premier plan, volets fermés), le corps lumineux et sain du Sauveur retourné à la vie. De même, il sera privé de cette émotion de trouver derrière la Vierge effondrée au pied de la croix de son fils (volets fermés), la jeune femme de L’Annonciation. Les deux scènes du second niveau – L’Annonciation et La Résurrection – étaient les revers des deux volets de La Crucifixion ; ouvertes, elles encadraient et étaient visibles à gauche et à droite de la composition du niveau intermédiaire Le Concert des Anges et Marie avec L’Enfant.

Maintenant complètement séparées d’elle, la composition de l’artiste est rendue indéchiffrable : L’Annonciation et La Résurrection, que Grünewald a pensées à gauche et à droite de la double scène du Concert des Anges et de Marie avec l’Enfant, se trouvent aujourd’hui l’une à côté de l’autre, et qui plus est en ordre inversé. On retrouve la même option pour la seconde ouverture, où les scènes de la vie de Saint Antoine se trouvent jointes et interverties, tandis qu’elles étaient initialement séparées par les statues de Hagenauer.

 

Le Retable d’Issenheim 1ère ouverture -

L’accomplissement de la nouvelle Loi © Musée Unterlinden

 


Le musée a prévu de petites reconstructions du retable originel qui permettent d’ouvrir, l’une après l’autre, les différentes strates, mais presque personne ne le fait, à défaut d’explications. Je comprends bien qu’il s’agisse d’impératifs de temps et d’espace : alors que le vieux système - le retable qui s’ouvrait - imposait à chacun d’attendre les ouvertures successives de chaque niveau, dorénavant tout le monde est libre de se promener en se plaçant ad libidem devant l’une ou l’autre scène. Mais on perd ainsi la logique de l’ensemble, et le musée n’offre aucune assistance pour en saisir le sens. Qui plus est, en inversant le rapport droite/gauche de certaines images, il transmet des impressions fausses. Il conviendrait au minimum d’installer une vidéo qui reconstruirait l’ordre et la succession des images.

 

Le Retable d’Issenheim 2e ouverture

- le cœur du retable consacré à saint Antoine © Musée Unterlinden

 

Il est également dommageable que l’on n’explique nulle part la fonction plus essentielle attribuée à un retable d’autel, qui consiste à accompagner visuellement la messe. Le sang qui coule des pieds du Crucifié et son corps étendu dans la prédelle devaient être vus en étant placés juste au-dessus de l’autel, quand les religieux et les malades participaient à l’Eucharistie, dont le pain et le vin rendent « présents » le corps et le sang du Christ. Ne pas communiquer ces informations au grand public revient à cacher une clé de lecture fondamentale ; il n’est pas question de catéchiser mais de communiquer ! À vrai dire, dans l’espace du musée, on aurait pu monter le retable sur une base en forme d’autel, rendant immédiatement intelligible le rapport entre image et rite, fondement même son histoire."


* Chanoine, Cathédrale de Florence et Directeur, Museo dell’Opera del Duomo.

 

AUSTRASIE. Le Royaume mérovingien oublié,

Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye

jusqu’au 2 octobre 2017.

LEXNEWS | 22.05.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Voici une exposition à découvrir à plus d’un titre au Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Labélisée d’intérêt national en 2016 avec une première présentation au Musée municipal de Saint-Dizier, elle est aujourd’hui ouverte au grand public à Saint-Germain-en-Laye dans un but de protection des vestiges archéologiques. Cet évènement servi par une scénographie et un parcours remarquables présente une mise en valeur des résultats souvent récents de fouilles menées sur le territoire du nord Haute-Marne, et plus généralement de la région Grand-Est.

 

©RMN-GP / Jean-Gilles Berezzi

 

A quel temps historique et territoire renvoie le vocable Austrasie ? Nous sommes au tout début du Moyen-Âge, à l’Est de la France, dans un royaume né du partage de celui plus vaste des Francs à la mort de Clovis avec pour capitale Reims. Les différents espaces d’exposition invitent le visiteur à découvrir grâce à une réunion de sources très variées (objets prélevés lors des fouilles, manuscrits, cartes, vidéos, reconstitution d’artefacts…) la vie quotidienne et l’organisation sociale de ce royaume nommé Austrasie à cette période charnière de l’Histoire de France. Espace important des Francs orientaux qui couvraient l’Est de la France, la Belgique, le Luxembourg et l’Ouest de l’Allemagne sur une échelle historique allant de 511 à 717. Et pourtant, ce nom d’Austrasie a disparu de la mémoire collective contrairement à celui de Bourgogne ou d'Aquitaine qui eux ont survécu jusqu’à nos jours dans la dénomination des régions administratives. Oubli, ignoré jusqu’à ce que la toute récente réforme territoriale en 2016 redonne vie à cette « Terre de l’Est » - étymologie d’Austrasie – avec la création de la Région Grand-Est.

Nous sommes au carrefour de nombreuses influences culturelles léguées par la fin de l’Antiquité : un empire romain qui s’efface tout en laissant un grand nombre de ses caractères, un héritage laissé par la Gaule romanisée, les multiples influences des dernières invasions barbares apportant chacune des traits culturels qui, selon les lieux et les acteurs, s’imposeront, s’associeront ou donneront naissance à d’autres formes.

 

Fermoir d’aumônière et boucle
Fer, or, grenat ©RMN-GP / Franck Raux

 

C’est cette « mixité » qui construira la richesse des pratiques médiévales, d’une loi salique initiale à une dévolution mâle du pouvoir royal qui finira par donner naissance à une loi fondamentale du royaume anticipant les futures constitutions de la France, rien n’est anodin dans tous ces croisements culturels remarqués à cette époque et en cet espace.

 

 Fibule carrée quadrilobée Nécropole d’Humbécourt (Haute-Marne)
VIIe s. siècle Or, nacre et pierres précieuses – D. 7,2 cm
Paris, musée d’Achéologie nationale en dépôt au Louvre.

 

C’est cette complexité qui est rendue avec intelligence et différents degrés d’analyse accessibles à un vaste public, du plus jeune au plus exigeant, avec force illustrations et reconstitutions, objets exceptionnels prêtés par de grands musées européens telle l’épée du chef de Lavoye ou le coquillage de l’Océan indien de la tombe de la dame de Chaouilley, les bijoux de la dame de Grez-Doiceau ou encore les éléments d’architecture de la tribune de la première église abbatiale d’Echternach. Certains objets du quotidien d’un habitat rural à Prény en Lorraine viennent d’être récemment découverts et comptent parmi les pièces témoignant de la place active de l’archéologie en France auprès du public. Une exposition qui invite à revoir nos clichés de rois, de ces rois qui n’étaient pas si fainéants que cela !
 

A lire le catalogue de l’exposition AUSTRASIE Le royaume mérovingien oublié, sous la direction de Virginie Dupuy, Format : 21 x 26, pages : 128, 200 illustrations, Silvana Editoriale, 2016.

 

Art / Afrique, le nouvel atelier

Fondation Louis Vuitton Paris

jusqu'au 28 août 2017

LEXNEWS | 16.05.17

par Sylvie Génot

 


« Encore trop méconnue, la création contemporaine en Afrique suscite aujourd’hui un fort intérêt… », extrait du journal de la Fondation Vuitton ; Aussi, est-ce dans la totalité de ses espaces que la Fondation Vuitton accueille, une grande exposition d’art contemporain consacrée aux artistes de l’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Sud. On y découvre une partie de la collection d’art contemporain africain (1989-2009) que Jean Piggozzi a su constituer sur les conseils d’André Mangin dans un espace intitulé « Les Initiés » ; un deuxième espace dénommé « Être là » est quant à lui tourné vers les artistes d’Afrique du Sud, venant conforter la présence de la création contemporaine africaine sur la scène mondiale ; un troisième espace, enfin, propose un choix d’œuvres provenant du fonds d’art contemporain africain de la Fondation Vuitton elle-même comme épilogue de ce parcours haut en couleur, volumes, émotions et révélations artistiques.
C’est donc bien quasiment trois expositions en quelque sorte qui, reliées les unes aux autres, forment ce « nouvel atelier », lieu d’expressions multiples, de diversités assumées, de différences éclatantes de vitalité, d’engagements culturels et politiques. Se dégagent avec force de ces dizaines d’œuvres une vraie énergie, une poétique des formes et des couleurs et des revendications esthétiques mettant ainsi en lumière une profonde identité culturelle bien vivante et indépendante que renforce une conscience politique et écologique. Un discours clair et sans tabou sur cette Afrique d’aujourd’hui, jeune, parfois grave, mais lucide sur l’avenir de la condition humaine.

 

Zanele Muholi (1972, Afrique du Sud) Nolwazi II, Nuoro, Italy, 2015, Série Somnyama Ngonyama / © Zanele Muholi. Courtesy of Stevenson, Cape Town/Johannesburg

 

Les artistes exposés sont les témoins et les reporters privilégiés de leur temps, puisque tous vivent ou ont vécu et créent sur et pour leur continent ayant chacun connu les différents événements politiques et leurs conséquences quant à leur propre histoire. Ils restent vigilants quant à la fragilité du monde actuel, ses répercussions, et leurs questionnements sont perceptibles dans leurs diverses œuvres. Autant d’artistes, autant de peintures, dessins, photographies, installations, vidéos, textiles, tapisseries ou encore sculptures mis en espace sous l’œil aiguisé de Suzanne Pagé, commissaire générale, et son équipe.

L’espace « Les Initiés » réunit une quinzaine d’artistes emblématiques. Nombre de pays y sont représentés. La Côte d’Ivoire – Frédérik Bruly Bouabré (1923-2014) dessins, le Mali - Seydou Keïta (1921-2001) photographe, Malick Sidibé (1937-2016) photographe, le Sénégal – Seni Awa Camara sculptrice, le Bénin – Calixte Dakpogan artiste plasticienne, Roumald Hazoumè sculpteur – le Cameroun - Pascale Marthine Tayou artiste plasticien sculpteur, Barthélémy Toguo peintre aquarelliste, le Nigeria – J.D 'Okhai Ojeikere (1930-2014) photographe, La Serria Leone – John Goba sculpteur plasticien, Abu Bakarr Mansaray dessinateur sculpteur, la République Démocratique du Congo – Moke peintre (1950-2001), Bodys Isek Kingelez (1948-2016) sculpteur plasticien, Robert Nimi plasticien maquettiste, Chéri Samba peintre.
 

L’espace « Être là » met à l’honneur leurs collègues d’Afrique du Sud, des artistes nés dans les années 1980, ayant conscience et la volonté d’être là, dans l’instant « Mon travail - explique Nicholas Hlobo artiste plasticien - s’ancre dans une identité sud-africaine, et je ne cesse de m’interroger sur ce qu’est mon moi, mon appartenance à ce pays… et la façon dont cela s’articule avec le reste du monde… ». Cet artiste est entouré de Jane Alexander sculpteur plasticien, Jody Brand photographe, Davis Koloane peintre, Moshekwa Langa peintre, Lawrence Lemaoana artiste textile, Thenjiwe Niki Nkosi peintre, Athi-Patra Ruga artiste textile, Bogosi Sekhukhuni vidéaste, Buhlebezwe Siwani phographe et vidéaste, Kemang Wa Lehulere artiste multi médiums, Sue Williamson vidéaste, Musa Nxumalo, Kristin-Lee Moolman et Graeme Williams tous trois photographes qui avec Kudzamai Chiurai, David Goldblatt et Zanele Muholi, photographes également, forment avec William Kentridge la « génération des born free ». « Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises : un art d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme. », souligne William Kentridge.

 

De gauche à droite : Chéri Samba Enfin !… Après tant d’années, 2002 Acrylique et paillettes sur toile 200 x 330 cm Chéri Samba Hommage aux anciens créateurs, 1999 Acrylique et paillettes sur toile 151 x 201 cm / © Chéri Samba. Crédit photo : Fondation Louis Vuitton / Marc Domage



Enfin, la Fondation Vuitton a su constituer depuis des années un fonds d’art contemporain, présenté dans un troisième espace avec des toiles d’Omar Ba, de Melenko Mokgosi, de Chéri Samba, de Barthélémy Toguo et Lyneles les photos de Santu Mofokeng ou d’Omar Victor Diop, les installations de Meschac Gaba, Romuald Hazoumè et Rashid Johnson, une vidéo de Wangeshi Mutu. Une expression d’une liberté évidente, originale, surprenante, passionnante. Ces artistes rejoignent le cinéma, la poésie, la littérature, la musique, la danse contemporaine… « Pendant longtemps l’Afrique aura été perçue comme un espace des ténèbres portant le poids des préjugés les plus désobligeants tandis que le foisonnement de son imaginaire était sous-estimé… » déclare Alain Mabanckou, romancier et poète, en préambule à ces découvertes et rencontres de personnalités africaines reconnues ou émergentes - poésies, contes ou littératures - qui auront lieu les 24 et 25 juin prochains. Bien d’autres événements et rencontres entourent cette exposition donnant la parole aux artistes contemporains africains.

 

Le Baroque des Lumières

Chefs d’œuvre des églises parisiennes au XVIIIe siècle

Petit Palais jusqu’au 16 juillet 2017.

LEXNEWS | 08.03.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Grandiose ! telle est la première impression que l’on ressent en découvrant la scénographie retenue pour présenter ces chefs-d’œuvre des églises de Paris au Siècle des lumières. Pendant quelques instants fugaces, le visiteur aura le sentiment d’un retour dans l’Histoire, à l’époque où nos églises n’offraient pas cette vue souvent froide et minérale de leur dénuement après les ravages de la vague révolutionnaire de 1789. Le temps d’une exposition, à la manière des églises encore préservées en Italie, nous retrouvons une image de ce que devaient être ces lieux de prière, de dévotion mais aussi de représentation du monde et de la société d’une époque révolue. Véritables cosmogonies, les peintures et autres œuvres artistiques s’inscrivaient dans cette évocation du monde, temporelle et spirituelle, dont la fracture opérée par le vandalisme révolutionnaire a irrémédiablement occulté la lecture. Près de 200 œuvres ont été réunies par Christophe Leribault et Marie Monfort, commissaires de l’exposition, en un ensemble servi par cette scénographie remarquable réalisée par Véronique Dollfus qui parvient, à peine entré, à saisir le visiteur avec cette église « bâtie » le temps d’une exposition à force de pilastres, chapiteaux, boiseries et trompe-l’œil redonnant ainsi vie à l’univers baroque. Il ne manque que l’odorat des encens pour que tous les sens soient réunis puisque les organisateurs ont même prévu des extraits de musique baroque ! « Voir le sacré » par les grands retables des églises de Paris est ainsi proposé au visiteur avec forces commandes - souvent fastueuses lorsqu’elles furent décidées par de riches paroissiens pour leur chapelle privée – permettant aux artistes les plus renommés d’exceller dans la représentation du divin.

 

Jean-Baptiste Oudry, L’Adoration des Mages, 1717, peint pour le prieuré de Saint-Martin-des-Champs. Huile sur toile, 2,90 x 2,60 m. Église Saint-Georges, Villeneuve Saint-Georges, DRAC Ile-de-France © Joël Fibert

 

Jean Jouvenet avec l’admirable Visitation de la Vierge ou le Magnificat, Noël-Nicolas Coypel avec Saint François de Paule, ou dans une version plus austère, Jacques-Louis David et Le Christ en croix, magnifient chacun avec leur style les grands thèmes bibliques. Après la Contre-Réforme, le décor des églises du XVIIIe siècle évolue, les artistes collaborent encore plus ensemble pour dresser un décor d’illusions, évoquer le sacré par des artifices qui saisiront les sens des fidèles ainsi qu’en témoigne le travail entamé par le peintre Noël-Nicolas Coypel et le sculpteur Jean-Baptiste Lemoine pour l’église Saint-Sauveur. L’œuvre d’art prolonge les effets du décor dans lequel elle s’inscrit, ce qui justifie à part entière l’initiative d’une telle exposition redonnant vie à cette dimension perdue. Culte des saints revisité au XVIIIe s., pratiques de dévotion et peinture religieuse néoclassique de la fin du XVIIIe s. complètent ce parcours riche et exigeant, à ne manquer sans aucun prétexte !

Le Baroque des Lumières – Chefs-d’œuvre des églises parisiennes au XVIIIe siècle, catalogue, Éditions Paris Musées, 2017.

 


Ainsi que le souligne Christophe Leribault dans sa préface au catalogue, le XVIIIe siècle français évoque plus spontanément les fastes de la fête galante que la grande peinture religieuse. Et pourtant, c’est bien au sein de ces mêmes églises que les artistes donnaient à connaître leurs talents et contribuaient par les commandes dont ils étaient chargés à faire rayonner leur art par l’intermédiaire des représentations religieuses. C’est ainsi une autre vision des Lumières qui est ici rappelée par Christine Gouzi. Aux côtés des Watteau, Chardin ou Boucher, l’esprit des siècles précédents n’a pas totalement disparu pour autant, et l’éducation religieuse de la plupart des contemporains de ce dernier siècle de l’Ancien Régime tient encore une place importante.

 

Jean Jouvenet, La visitation de la Vierge ou Le Magnificat, 1716, peint pour le choeur de Notre-Dame. Huile sur toile, 4,31 x 4,41 m., cathédrale Notre-Dame de Paris, dépôt du musée du Louvre, Paris © Pascal Lemaître / dist. Centre des monuments nationaux

 

La peinture religieuse occupe ainsi une place non négligeable au XVIIIe s. et les nombreuses commandes des puissants de cette époque aux meilleurs artistes en témoignent. L’art de ce siècle reflète néanmoins les changements profonds qui s’impriment dans les mentalités, défense de la foi, répliques au scepticisme, tout est dialogue sur la toile et dans les évocations pour ne pas rompre ce fil de plus en plus ténu. L’héritage du Grand Siècle, celui de Louis XIV, est loin d’être négligeable pour le XVIIIe s, ce que confirme également l’étude de Guillaume Kazerouni, avec ces changements importants dans les genres représentés et une peinture d’histoire qui adopte une plus grande variété, même si la peinture religieuse s’affirme avec une certaine unité. Le lecteur découvrira avec un intérêt particulier le destin mouvementé des tableaux avec le Révolution de 1789, des œuvres dans la tourmente qui en fonction de leur récupération possible pour la gloire de la nation échapperont à l’autodafé. Le catalogue propose une carte précieuse des édifices religieux parisiens au XVIIIe s. en représentant par un code couleur ceux encore existants, de ceux disparus. De nombreuses études complètent cet ensemble détaillé et illustré de manière remarquable non seulement par les œuvres présentées dans l’exposition, mais également par un grand nombre d’illustrations permettant de replacer mieux encore l’art sacré dans la société française du XVIIIe s. et notamment en sa capitale.

 

Pour approfondir la visite, l’association Art, culture et foi, propose une cinquantaine de visites guidées dans les églises de Paris pour découvrir le patrimoine artistique du XVIIIe siècle. Les visites sont gratuites et sans réservation : www.artculturefoi-paris.fr

 

Louise-Denise Germain (1870-1936)

BnF site de L'Arsenal
Exposition Reliures jusqu'au 7 mai 2017

LEXNEWS | 21.04.17

par Sylvie Génot

 

Louise-Denise Germain, reliure sur Gabriel Soulages,

Les plus jolies roses de l’Anthologie grecque.

Paris, Léon Pichon, 1920 (plat supérieur et contreplat inférieur).
BnF, Réserve des livres rares



Louise Denise Germain, peinte par son gendre Josef Sima (portrait sur toile de 1922), semble bien fragile et discrète avec ses cheveux remontés en un chignon bas penchée ainsi sur sa table de travail. Pourtant, cette femme modeste devant son art, née en 1870, est une des grandes figures de l'art de la reliure du début du 20e siècle et dont les créations inoubliables sont actuellement exposées par la BnF à la bibliothèque de l'Arsenal pour quelques semaines. Formée aux techniques de la maroquinerie de 1898 à 1900, puis à celles du décors, elle produira en premier lieu des sacs, coussins de cuir, ceintures, sous-mains ou encore des portefeuilles, porte-monnaie, carde de tableaux ou autres boites à bijoux ; tous ces objets sont reconnaissables entre tous par ce style singulier et leur gamme de couleurs sombres et sobres, et que Louise Denise Germain appliquera de la même manière aux reliures qu'elle créera, se passionnant pour les techniques de la reliure alors qu'elle n'était pas relieur. Dans toutes ces productions artistiques et artisanales, Louise Denise Germain imposera sa liberté de choix et d'adaptation des matériaux bruts qu'elle employa pour couvrir les ouvrages qu'elle relia. Utilisant des cuirs naturels, des veaux, les pyrogravant à l'or ou à l'argent, y incrustant des agrafes et lames de métal, des plaques de métal argenté ou doré, écrivant les titres des œuvres tels le « Rolla d'Alfred de Musset - 1906 » ou « Carnets de voyage en Italie de Maurice Denis - 1925 » tout en lamelles dont elle mettra au point l'incrustation, en créant ainsi sa propre signature. Impossible d’oublier ces reliures signées de Louise Denise Germain les découvre, singulières elles ne s'inscrivent que très peu dans le mouvement ornemental des arts décoratifs des années 20. C'est un travail de patience et de rigueur qu'elle réalise à chaque apprêture, presque une aventure mystique. À travers soixante-quinze reliures, cette exposition montre les différents aspects des techniques et matériaux qu'utilisait Louise Denise Germain dans son art. Cuirs mordorés, peaux exotiques, maroquins, veau glacé, quelques verts, rouges et ocres forment enfin la palette des couleurs employées par l’artiste marquant ainsi une sobriété plus qu’assumée. Dans les textes que Louise Denise Germain illustrait à la demande d'écrivains, peintres ou graveurs, on retrouvera de grands noms et de célèbres recueils ou textes ( recueil de poésie, voyages, textes ou réflexions spirituelles, philosophiques ou littéraires), signés notamment d’André Gide, Gabriel Soulages, Arthur Rimbaud, Alfred de Musset, Émile Morel, Paul Verlaine, Maurice Denis, Colette, Mallarmé, Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Paul Valéry, Jules Renard ou encore William Blake, et la liste serait encore bien longue… Le parcours de l’exposition met en lumière le talent de cette femme qui préféra de loin les mystères de l'ombre au tapage et à l'éclat du monde. Sa vision de la vie se retrouve au cœur même de ses reliures dépouillées de tout artifice et c'est avec un intérêt non dissimulé que les bibliophiles et collectionneurs ont en leur temps fait l'acquisition de la plupart des œuvres exposées. Mais pour découvrir et admirer ces ouvrages d’exception, nul besoin de grandes connaissances ni d'œil d'expert, l'amour des livres suffira pour avoir envie de connaître mieux cette œuvre marginale. Un bel hommage à Louise Denise Germain qui s'est éteinte voilà plus de 70 ans, en 1936, cette artiste à la griffe inimitable, aujourd’hui partie intégrante de l'histoire de la reliure.

Louise Denise Germain, catalogue, Bibliothèques de bibliophiles, Sous la direction de Fabienne Le Bars, broché avec rabats, 112 pages, 55 illustrations, 16,5 x 24 cm, Bnf éditions, 2017.

 


Les éditions BnF publient à l'occasion de l'exposition « Louise-Denise Germain - Reliures » qui se tient actuellement à l’Arsenal, un catalogue tout à l'image de cette artiste du début du 20ème siècle. Ses reliures sont sobres, sans enjolivement superficiel et dégagées de toute séduction trop facile. « L'œuvre de Louise-Denise Germain, construite sur près de trente ans, se définit par la constance de choix obstinés et d'audace. Il fallait en effet à cette femme menue et fragile la force de convictions profondes pour imposer son œuvre qui contrevient avec tant de détermination aux modes et aux modèles de reliures d'alors. … Il lui fallait, aussi, une insigne liberté pour adapter à la reliure ce qu'elle avait créé pour ses premières productions, des objets usuels en cuirs ? pyrogravés, tressés, teintés et incrustés d'agrafes : coussins, sous-mains, sacs, portefeuilles ou simples ceintures... Louise-Denise Germain a su s'imposer comme la première femme artiste non relieur à se vouer à l'art de la reliure, domaine qui la passionnait... Et si Louise-Denise Germain, secrète, discrète, modeste, eût sans doute refusé tout éloge, la cohérence, la singularité, la distinction de son travail amènent pourtant à y reconnaître une œuvre magistrale... », écrit Laurence Engel, présidente de la BnF, en préface de ce catalogue. Ces quelques lignes introduisent une courte biographie de l'artiste par Fabienne Le Bars, commissaire de l'exposition et conservateur en chef à la Réserve des livres rares ; Suivi une contribution signée Jean Toulet proposant une approche analytique des reliures elles-mêmes. Les notices des œuvres exposées éclairent, quant à elles, les contextes de création des reliures et étayent les techniques employées. Mais bien entendu ce sont les photographies des reliures qui à partir de la page 44 et jusqu'à la liste des pièces répertoriées page 100, sont le plus bel hommage que l'on puisse rende à cette petite femme au talent si grand, dont le portrait peint en 1922 par son gendre joseph Sima, la montre courbée et si concentrée à sa table de travail, elle qui ne dérogera jamais à sa ligne de conduite dans sa vie comme dans ses créations. Les artistes qui ont collaboré avec elle ne s'y sont pas trompés d'ailleurs et le résultat des livres, le choix des textes comme des illustrateurs donnent à l'ensemble de son œuvre une singularité reconnue et saluée. Louise-Denise est une artiste libre et « hors-norme » dans cette époque où les arts décoratifs avaient la part belle en reliure comme dans les autres domaines de création. Lire le catalogue de cette exposition est un voyage intime entre un auteur, un texte et Louise-Denise Germain, femme artiste décorateur relieur, qui par ses gestes patients, offre des écrins uniques pour des lectures ou relectures de quelques-uns des plus grands auteurs, transcendées par son art.
Ce catalogue aux références précises sera très apprécié des collectionneurs et bibliophiles éclairés comme amateurs.

Bibliothèque de l'Arsenal : 1, rue Sully 75004 Paris

 

Picasso primitif

Musée du quai Branly

jusqu'au 23 juillet 2017

LEXNEWS | 21.04.17

par Sylvie Génot



Une énième exposition sur Picasso, jusqu'au 23 juillet ? Où ? Au musée du quai Branly Jacques Chirac ? Tiens ! Picasso au quai... L'originalité de l'exposition « Picasso primitif » que propose Yves Le Fur, commissaire général, est de porter un regard sur une dimension de la vie du maître plus personnelle ayant largement influencé son expression artistique tout au long de ses années de créations. Ici, avant tout, Picasso collectionneur d'art. Pour mieux comprendre son œuvre, Yves Le Fur a construit chronologiquement le parcours de cette exposition, partant de 1900 date de l'arrivée de Picasso à Paris jusqu'à sa mort en 1973, un parcours jalonné de ses découvertes, de ses questionnements, échanges avec ses amis artistes peintres, sculpteurs, écrivains, comédiens..., le visiteur est amené au fil des années qui passent à mieux appréhender et même apprécier l'œuvre gigantesque du maître, en utilisant comme fil d'Ariane sa collection personnelle. A chaque découverte, à chaque acquisition, au fur et à mesure de la constitution de cette collection, de 1907 lorsqu'il il découvre le musée d'ethnographie du Trocadéro jusqu'à sa mort en 1973, Picasso semble absorber une part de la culture des objets qu'il possède les restituant à travers des formes, sensations, études, variations, impressions et matières, des énergies qu'il traduit sur ses toiles, ses sculptures, en aplats, volumes, terre ou métal allant jusqu'aux tréfonds de son âme créatrice pour en extraire l'essence même... « Un tableau me vient de de loin, qui sait de combien loin (…) Comment quelqu'un peut-il pénétrer mes rêves, mes instincts, mes désirs, mes pensées qui ont mis assez longtemps à mûrir et à venir au jour et surtout en déduire ce que je me suis proposé
de faire, peut-être contre ma volonté ? » soulignait-il.

 

© Musée Quai Branly

 

Une étroite relation unissait Picasso avec ces objets, masques, statuettes, œuvres d'Océanie, d'Afrique, d'Asie ou des Amériques. Picasso se dévoile, collectionneur curieux et passionné, attaché à ses acquisitions au point de s'en entourer en permanence et de les transporter au grès de ses différents déménagements. De nombreuses photographies de l'artiste dans ses différents ateliers montrent qu'il n'y était jamais seul, toujours en compagnie de quelques pièces, masques, statuettes qui fondus dans son univers sont entourés de rouges pour mieux les faire apparaître. C'est en 1907 que Picasso achète la première pièce de son impressionnante collection, il choisira non pas une œuvre des arts africains, mais un tiki des îles Marquises. L'année suivante, il achèvera « Les Demoiselles d'Avignon » commencées en 1906 et qu'il décrivait comme son premier tableau exorciste... D'autres, tel « Guernica », suivront. Ces longues heures passées au musée d'ethnographie du Trocadéro l’ont profondément marqué, « Quand je me suis rendu pour la première fois au musée du Trocadéro (...) je me suis forcé à rester, à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu'ils servent d'intermédiaires entre eux et les forces inconnues hostiles, qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. Et alors j'ai compris que c'était le sens même de la peinture. Ce n'est pas un processus esthétique; c'est une forme de magie qui s'interpose entre l'univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs communes comme à nos désirs. Le jour où j'ai compris cela, je sus que j'avais trouvé mon chemin » exprime-t-il en 1964. Tout n'est-il pas dit ici ? N'y a-t-il pas dans ces mots la clé du regard porté par Picasso sur les arts dits « primitifs » ? Tout au long de ce parcours unique, témoignages et informations révèlent que Picasso a acheté presque chaque année des œuvres d'art allant du Douanier Rousseau jusqu'aux amulettes de Papouasie Nouvelle-Guinée... Il collectionna les œuvres d’art toute sa vie et la chronologie choisie dévoile l'intensité de cette passion. Dans chaque espace se répondent œuvres d'art premier de la collection de Pablo et ses travaux en peinture, dessin ou sculpture comme cette toile « Jeune garçon nu - 1906 » et cette statue anthropomorphe du Nigeri de la fin du XIXe début du XXe siècle ou encore un étrier de poulie de métier à tisser « sang debe » Dogon du Mali de 1935 avec la sculpture du maître « Femme enceinte - 1949 », un bronze fondu à la cire perdue. Toutes les influences sont là, celles de « l'art nègre » en tête d'affiche, celles des arts océaniens, celle de la peinture comme de la sculpture contemporaine d'autres artistes, celles du théâtre, de la littérature et bien sûr celles de ses origines catalanes. C'est le corps dans tous ses états qui opère le lien entre toutes ces cultures des arts extra européens et Picasso, entre Picasso et l’occident, entre Picasso et nous. La vision des corps et de tout ce que les sociétés premières apportent en croyances, symboles, métamorphoses jusqu'aux énergies ressenties avec l'inframonde, le réel, le surréel et leur sens caché dépassent largement le premier regard sur les œuvres présentées et emmène sensiblement vers l'abstraction du schéma corporel occidental comme ce masque anthropomorphe Gunye ge Dan de Côte d'Ivoire face à ce masque de 1919 de Picasso. « Deux trous, c'est le signe du visage, suffisant pour l'évoquer sans le représenter... Mais n'est-il pas étrange qu'on puisse le faire par des moyens aussi simples ? Deux trous, c'est bien abstrait si l'on songe à la complexité de l'homme... Ce qui est le plus abstrait est peut-être le comble de la réalité. »
C'est en s'immergeant dans la collection et l'œuvre de Picasso que l'intelligence de sa réflexion profonde et sensible apparaît, que sa créativité sans limites exprimera à travers des centaines de créations. « Picasso choisit ses objets pour leur potentiel formel, leur capacité à se métamorphoser et à dégager un sens caché ». En dérangeant les structures des corps et des visages comme le lui montrent les figures des arts non occidentaux, Picasso bouleversera jusqu'à l'image miroir que sont le portrait et l'autoportrait. C'est en explorant jusqu'aux forces de l'inconscient que Picasso puise et transforme l'art en Art.
Les 300 pièces exposées au musée du quai Branly-Jacques Chirac, dont 107 de Picasso, font partie d'un chemin d'initiation compréhensible de tous.

Catalogue Picasso primitif. Coédition musée du quai Branly-Jacques Chirac / Flammarion, 342 pages – 336 œuvres exposées, 2017.


 

 


Le catalogue de l’exposition « Picasso primitif » publié sous la direction d’Yves Le Fur, une coédition Musée du quai Branly-Jacques Chirac/Flammarion, est une riche réflexion et belle lecture proposées aux curieux, amateurs, ou passionnés d’art et de Picasso en particulier. Outre ses œuvres en tant que telles, si nombreuses, c’est avant tout une démarche artistique révolutionnaire qui est ici exposée et analysée dans cet imposant et bel ouvrage avec en couverture ce montage d’un carreau industriel décoré en son verso d’une tête de faune (Picasso 1961) accompagné d’un tesson d’une terre cuite à décor peint du Pérou (200-900 après J.-C. qui a inspiré le maître catalan). Picasso collectionneur hors du commun, achetant des dizaines d’objets des arts premiers extra-européens, s’en entourant, vivant en leur compagnie telle qu’en témoigne déjà la photographie de Picasso dans son atelier du Bateau-Lavoir en 1908.

 

 

© Musée Quai Branly

 

 

Respectant la chronologie de l’exposition, le catalogue se veut miroir et suit en cela le parcours du peintre, année après année, retraçant ainsi sa démarche, ses rencontres, ses choix graphiques ou picturaux, mais dévoilant surtout grâce aux notes, commentaires et extraits de correspondances, cette pensée si fertile. Son évolution artistique et psychologique le mènera, toutes ces années, vers cette création totale tant recherchée assumant les tourments de son âme jusqu’à puiser à la source même de la création. La construction chronologique retenue par ce catalogue expose clairement les processus créatifs de Pablo Picasso, processus pourtant complexes et ayant pour résonance les pièces collectionnées par ce dernier ; certaines évidences se détachent pourtant visuellement et intellectuellement tout au long de ces pages de ce livre aux références passionnantes comme le montre notamment la double page avec ce tesson du Pérou, la faïence décorée par Picasso (couverture du catalogue) et le masque Otomi (Mexique — État d’Hidalgo- San Bartoio – Tutotepec – piedra Ancha – XXe siècle) qui au-delà des cultures et des époques, dialoguent et se répondent, ayant en commun la main des hommes qui les ont créés.

 

 

© Musée Quai Branly

 

 

L’image du corps en Occident est à mille lieues de celles que véhiculent les arts premiers lorsque Picasso s’en empare et la restitue dans les formes les plus « déconstruites » telles que « Tête de femme » (1927-1928) en résonance avec un masque féminin d’mba-nimba de Guinée ou encore « Femme assise dans un fauteuil » (1940) qui fait écho aux masques mexicains du XIXe siècle de l’état du Jalisco. Tout interpelle, intrigue et surtout inspire Pablo Picasso jusqu’à la possible métamorphose des choses, des hommes, de l’animalité, de la mise en abyme des âmes ; Un corps à corps entre l’artiste et sa création que retiendra la seconde partie de l’ouvrage. Cette énergie psychique inconsciente avec laquelle Picasso se battra, pulsions de vie et de mort dans lesquelles il puise et transpose comme en témoignent des œuvres plus proches des frontières de l’informe et de l’inframonde telle « Tête de femme » (bronze -1932). Pour lui, l’œuvre venait de si loin et il aimait à souligner : « Un tableau vient de loin, qui sait de combien loin… Comment quelqu’un peut-il pénétrer mes rêves, mes instincts, mes désirs, mes pensées qui ont mis assez longtemps à mûrir et à venir au jour et surtout en déduire ce que je me suis proposé de faire, peut-être contre ma volonté ? »

 

 

 

 

 

 

« Les Mutants, de Soly Cissé »

Musée Dapper jusqu’au 14 juin 2017.

LEXNEWS | 21.04.17

par Sylvie Génot

 


Dans le cadre d’Art Paris Art Fair au Grand Palais où l’Afrique est à l’honneur, le musée Dapper présente « Les Mutants » ; une exposition composée d’une vingtaine d’œuvres de Soly Cissé, artiste contemporain sénégalais reconnu internationalement tant en sa qualité de plasticien que de peintre, sculpteur et vidéaste. Entré dans cet espace du musée régulièrement dédié à l’art contemporain, « Les Mutants » vous happent littéralement dans une énergie de couleurs, de rythmes. Figures mi-animales mi-humaines, mots parfois graffés, parfois collés, parfois cachés dans l’œuvre n’apparaissent pas au premier regard, puis comme une deuxième lecture vous interpellent et convoquent face aux incohérences, injustices et violences du monde. Ces messages visuels sont donnés par l’artiste comme une réflexion politique profonde, un engagement sur les réalités sociales et économiques de l’Afrique contemporaine. Une analyse franche, nette de la vision du monde de Soly Cissé. C’est alors que les toiles, les papiers ou autres supports, de grands ou petits formats se chargent de couleurs denses, des bleus, des violets, ocres, jaunes, rouges, gris jusqu’au noir, directement apposées à la main, dessinées, gravées ou mélangées à des collages ; ces couleurs transpercent l’espace avec force, elles deviennent des personnages à part entière, de grande importance, et transgressent quelque chose de l’ordre du sacré, du mythe. Ces couleurs deviennent par elles-mêmes des toiles, des espaces de transgression où à dessein l’artiste brouille nos repères et propose une quête du sens et une vérité différente, celles de créatures fantastiques ou imaginaires, effrayantes et rassurantes, dans un univers déconstruit/reconstruit où les références traditionnelles culturelles africaines côtoient celles de l’Occident.

Sommes-nous réellement en présence de « Mutants » ou bien est-ce une représentation de notre monde en mutation permanente, une projection de nos esprits ambivalents ayant perdu leurs repères et leurs valeurs auxquels l’art de Soly Cissé nous confronte ? Que cela soit « Voisinage » - « Trois frères » - « Pollution » - « Chiens » - « Chiens jaunes » - « Chaleur » - « Les initiés »…, sculptures de métal « Hyènes », « Totem » et « Totem I et II » ou encore les figures aux bras levés, toutes ces œuvres contemporaines sont autant de références aux traditions africaines qui entrent, ici, en résonnance avec le lieu même et les œuvres qu’il abrite.

 

Voisinage, 2014 Acrylique, fusain et pastel sur toile
150 x 100 cm Collection particulière
© Archives Musée Dapper – Photo Aurélie Leveau.

 

Imprégné des grands courants d’Art contemporain de la seconde moitié du XXe siècle, influences du pop art, de Basquiat, de Bacon, du néoexpressionnisme ou encore de l’action painting, Soly Cissé se les est appropriées et a créé une expression personnelle originale d’une dimension universelle. « Artiste érudit, Soly Cissé joue délibérément avec une multitude de codes qui se chevauchent, sans jamais s’annihiler. Dans cette esthétique toutes les interférences sont permises. Les « détournements » de formes, notamment des objets liés à des croyances et des mythes de l’univers « traditionnel », correspondent à une démarche qui transporte des bribes d’un passé, les renouvelle en les intégrant à un discours qui dit le monde contemporain. » souligne Christiane Falgayrettes-Leveau, commissaire de cette exposition, comme un lien physique direct avec certaines œuvres de l’exposition en cours actuellement au musée « Chefs-d’œuvre d’Afrique ».

 

Valentin de Boulogne, Réinventer Caravage

Musée du Louvre, jusqu’au au 22 Mai 2017

LEXNEWS | 14.03.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Valentin de Boulogne est certes moins connu que Vermeer dont l’exposition lui fait face avec le succès que l’on sait, pourtant il est loin d’être un peintre mineur et a été considéré en son temps comme l’égal de Poussin. Sébastien Allard, commissaire de l’exposition et directeur du département des Peintures, a conçu un accrochage réunissant non seulement les œuvres du Louvre mais aussi celle du Metropolitan Museum de New York et de nombreux autres musées internationaux pour cette première monographie d’un peintre à (re) découvrir.
Suivant le parcours d’une sobre scénographie, le visiteur restera impressionné par la qualité des œuvres réunies et ne pourra qu’acquiescer au jugement du grand historien de l’art Roberto Longhi qui estimait que Valentin de Boulogne était « le plus énergique et le plus passionné des suiveurs naturalistes de Caravage ». La filiation est certes manifeste, le jeune Valentin, s’il n’a pas certes connu le maître à Rome, adoptera néanmoins dès son arrivée dans la ville éternelle dans les années 1610-1620 son mode de vie. Fuyant le milieu académique, il lui préférera les tavernes et autres lieux de débauche où il puisera la matière vivante de son inspiration. L’éclairage caravagesque est omniprésent dans sa peinture, comme si la lumière ne pouvait plus s’entendre autrement après la révolution opérée par son illustre et ombrageux prédécesseur. Et pourtant Valentin de Boulogne va progressivement tisser un style qui lui sera propre et qui le fera apprécier des puissants de son temps, notamment l’influente famille des Barberini.

 

Valentin de Boulogne, Les tricheurs, vers 1614. © BPK, Dresden Gema?ldegalerie Alte Meister / Hans-Peter Kleist, dist. RMN-GP.

 

C’est cet héritage repensé qui est proposé au visiteur selon une chronologie développant trois thèmes chers à Valentin de Boulogne : tout d’abord, les scènes du quotidien pour lesquelles son regard se fait plus incisif et suggère un traitement psychologique de ses personnages de plus en plus affiné. Les joueurs de cartes, La Diseuse de bonne aventure ou encore Le concert au bas-relief saisissent la vie sur le vif, expressivité des physionomies, jeux des couleurs et des ombres, drame banal du quotidien. Puis viennent des œuvres de plus grande maturité, avec des cadrages moins serrés, laissant plus de place à la dynamique de la composition ainsi que l’expriment puissamment Christ et la femme adultère et Le reniement de saint Pierre, ce dernier tableau représentant le disciple presque sorti du cadre sur la gauche, effrayé par la situation tragique dont il souhaite s’échapper par peur. Dans les dernières années de la courte vie de Valentin de Boulogne - encore un trait qui le rapproche du Caravage – le peintre est enfin reconnu avec des commandes officielles du pape Urbain VIII et de la famille Barberini. Ce seront des tableaux souvent impressionnants tels L’Allégorie de l’Italie exceptionnellement prêtée par l’Institut Finlandais de Rome ou encore Martyres des saints Procès et Martinien également prêté par les Musées du Vatican. Avec ces œuvres, Valentin de Boulogne développe un discours pictural de grande maturité alliant l’héritage de Caravage à un naturalisme saisissant avec ses jeux de couleurs. Mais Valentin meurt brutalement en août 1632 à l’âge de quarante et un ans à la suite d’une nuit de beuverie. Sa peinture continuera à vivre après lui, sans ou avec lui, en d’incessants dialogues parfois suggérés, souvent implicites et dont il appartient au visiteur de découvrir toute la richesse lors de cette très belle exposition.

« Valentin de Boulogne, réinventer Caravage » sous la direction de Keith Christiansen et Annick Lemoine, Officina Libraria – Editions du Louvre, 2017.

 

 

 

L’illustration de couverture du catalogue « Valentin de Boulogne » donne bien la tonalité dominant toute la peinture de cet artiste trop méconnu aujourd’hui du grand public. Le détail de la toile « David avec la tête de Goliath », se focalisant sur le visage du jeune David, révèle l’intensité psychologique dont est capable Valentin dans sa peinture. Fidèle aux canons classiques, le futur roi a les cheveux roux, les traits déterminés, le visage impassible alors qu’il vient d’abattre le géant Philistin, seul un froncement de sourcils évoque une tension, celle de l’enjeu de son combat. C’est d’ailleurs cette image que retient d’une certaine manière Annick Lemoine dans son étude passionnante « Ne s’incliner devant personne » sur Valentin de Boulogne. L’artiste avait conscience qu’il évoluait dans le sillage du Caravage, cependant il eut à cœur – même dans cette fidélité – de ne pas céder à la servilité, bien qu’il en partagera pourtant non seulement son style mais également le mode de vie déréglé, l’artiste en mourra des suites d’une beuverie ayant mal tourné… Peu importe la vie courte si elle est bien menée et Valentin saura en utiliser tous les instants avec une brillante formation artistique à Rome ainsi que le souligne Gianni Papi, subissant les influences de Ribera et de Cecco avant celle de Manfredi. Valentin adoptera l’attitude de Caravage quant au fait de peindre d’après la nature comme le relève Keith Christiansen dans sa contribution.

 

 

Valentin de Boulogne, Allégorie de l’Italie, Institutum Romanum Finlandiae, Rome, 1628-1629. © Alessandro Vasari

 

 

L’asymétrie savamment évoquée, des espaces interactifs sur la toile, des cadrages inhabituels confèrent aux œuvres de Valentin de Boulogne un caractère proche du réel et au diapason de ses modèles. Avant d’explorer, pour finir, la partie catalogue, le lecteur se rappellera avec les études d’Annick Lemoine et de Jean-Pierre Cuzin que Valentin de Boulogne est un peintre français, même si sa notoriété eut lieu initialement à Rome. Il entrera dans les collections royales mises en œuvre par Colbert et sera apprécié des collectionneurs français. Il est ainsi grand temps de se réapproprier ce peintre longtemps méconnu et que cette publication à l’occasion de l’exposition qui lui est actuellement consacrée au Louvre permettra assurément de mieux découvrir.

 

Kimono, au bonheur des dames

jusqu’au 22 mai 2017

Musée national des arts asiatiques Guimet

LEXNEWS | 12.03.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


C’est « au bonheur des dames », et des hommes également, qu’invite la dernière exposition du musée Guimet à Paris jusqu’au 22 mai 2017 qui vient d’ouvrir avec un prêt exceptionnel de kimonos provenant de la fameuse collection Matsuzakaya. Plaisir des yeux à défaut du toucher, c’est à un large éventail d’étoffes, de soieries, de coupes et de formes qu’offre cette nouvelle exposition haute en couleurs. Le raffinement des Japonais pour l’art de vivre n’est un secret pour personne en occident depuis la fin du XIXe siècle, époque où une poignée d’artistes occidentaux se passionnèrent pour le japonisme au point d’en réinterpréter de nombreux traits si l’on songe à Madame Monet peinte pour La Japonaise par son illustre mari en kimono… Ce vêtement compte parmi les emblèmes de la culture japonaise, un habit porté au féminin, comme au masculin, depuis des siècles et qui a lui seul est une véritable encyclopédie sur les us et les usages nippons. Car, à l’image de l’ikebana, du bonsaï ou des arts de combat, tout est codifié dans l’art de ce vêtement, et le plus petit détail peut conduire au raffinement ou à la vulgarité extrême. Avec les commissaires de cette exposition Iwao Nagasaki et Aurélie Samuel, nous pouvons découvrir un parcours à la fois attractif sur un plan esthétique, et instructif grâce aux évolutions de ce vêtement omniprésent dans la culture japonaise que l’on pense au Nô, au Kabuki, à la peinture et à l’Ukiyo-e, tout autant que dans la littérature. 150 pièces précieuses sont ainsi réunies pour écrire cette histoire du kimono au public du musée parisien, dont une sélection de la célèbre collection de la maison Matsuzakaya fondée en 1611, et incontournable depuis dans la diffusion de ce vêtement auprès des élites impériales, militaires, aristocratiques et bourgeoises.

 


Vêtement initialement porté sous un autre par l’aristocratie, le kimono devient vite un habillement à part entière, notamment chez la fameuse classe guerrière des samouraïs, avant de s’étendre à toute la population. Mais si la généralisation gagne, les singularités n’en sont pas pour autant oubliées, et la société très hiérarchisée du Japon depuis les temps féodaux n’omettra pas ces nuances. Apparu probablement avant le X° siècle de notre ère, le kimono prend sa forme définitive avec le nouveau millénaire pour s’étendre à toute la population avec les XIIe et XIIIe siècles. Il était alors d’usage de parler de kosode (littéralement « petites manches s ») avec d’étroites ouvertures. Le terme de kimono se généralisera surtout à partir du XIXe siècle. C’est avec l’ouverture de l’ère Meiji que la maison Matsuzakaya ouvre son premier grand magasin inspiré de ceux de l’occident à la même époque, d’où le titre de l’exposition en clin d’œil à Zola… C’est à un art du kimono auquel est convié le visiteur, un art de la confection complexe, et qui conditionne jusqu’au maintien et à la démarche de celle ou celui qui le porte, un maintien immortalisé dans les illustres estampes et de nombreux films d’Ozu. Décors, motifs, fonctions et accessoires sont, ici, présentés par des pièces extraordinaires, véritables œuvres d’art à part entière. Les accessoires se doivent d’être à la hauteur de ces confections, aussi la ceinture ou obi donne lieu à un raffinement tout aussi extrême, sans oublier les peignes et épingles dont de nombreuses pièces réunies témoignent de cette subtile sophistication. L’exposition a réservé une belle surprise au visiteur avec la réinterprétation par la haute couture contemporaine de ce vêtement emblématique avec des œuvres d’Issey Miyake, Kenzo (Kenzo Takada), Junko Koshino sans oublier Yves Saint-Laurent, Jean Paul Gaultier, Galliano ou Franck Sorbier. Une exposition, aux pièces remarquables dont le foisonnement de matières, motifs et détails ne peut qu’ouvrir à un merveilleux imaginaire.

« Kimono, au bonheur des dames » catalogue de l’exposition Musée Guimet sous la direction de Iwao Nagasaki et d’Aurélie Samuel. Gallimard, 2017.

 

 

L’exposition qui se tient actuellement au musée Guimet, et qui a pour thème le kimono, est également l’occasion d’une publication invitant à approfondir l’univers aux mille plis, obi, motifs et secrets de ce vêtement traditionnel japonais. Car, à l’image du thé, des arbres miniatures ou des arts de la guerre, le kimono est à la fois un vêtement et un langage. Langage du textile, des broderies, des couleurs et des soieries. Il suffit pour s’en convaincre de feuilleter les pages de ce bel ouvrage pour réaliser l’extrême diversité de cet art dont la couverture est réservée à un modèle du styliste Junko Koshino datant de 2009 alors que les premières pages intérieures invitent le lecteur à l’univers de la boutique de kimonos Matsuzakaya à l’époque d’Edo en 1772…

 

Katabira à motif de pavillons à étages

© Nagoya City Museum

 

C’est ainsi sur une longue échelle de temps, et un petit espace géographique mais grand sur le plan international, que s’inscrit ce vêtement connu du monde entier. La mode des estampes japonaises qui a très tôt saisi les artistes européens à la fin du XIXe siècle n’est certainement pas étrangère à cette diffusion, les estampes d’Utamaro ou de Toyokuni en témoignent. Il faut dire que le vêtement de kimono associe deux qualités chères à l’univers japonais : rigueur et géométrie. Nul exotisme torride dans ce vêtement ainsi que le rappelle Sophie Makariou, une idée préconçue de l’occident qui vit dans cette parure la cristallisation de ses fantasmes à l’image de la prétendue lascivité des femmes orientales. L’art de porter un kimono répond à une discipline stricte, le textile et sa coupe impliquant une démarche bien particulière, un port de tête, une manière de s’asseoir et de se relever que les arts graphiques, le cinéma ou le théâtre traditionnel japonais n’ont eu cesse de souligner.

 

Kosode à motif de camélia

© Nagoya City Museum
 

Aussi, Aurélie Samuel rappelle-t-elle l’histoire de ce costume traditionnel japonais précédé par le kosode entre le XIIe et le XIVe siècle. Techniques et décors répondent à une créativité encadrée mais aussi encouragée par le raffinement des meilleurs artistes. Ce qui impressionnera le plus le lecteur occidental, c’est assurément l’extrême profusion des motifs et des architectures élaborées sur ces espaces devenus œuvres d’art à porter. Saisons, conditions sociales, âge, chaque facteur a son importance et détermine l’aspect final d’un vêtement toujours conçu pour être porté. La mode contemporaine ne s’est pas trompée en puisant dans ce fonds immense une partie de son inspiration, si l’on considère les nombreux modèles réunis pour l’exposition et que ce catalogue nous présente également avec les créations de John Galliano, Jean Paul Gaultier, Franck Sorbier et bien d’autres encore.
 

 

Sérénissime

Venise en fête, de Tiepolo à Guardi

Musée Cognac-Jay jusqu'au 25 juin 2017

LEXNEWS | 12.03.17

par Sylvie Génot

 


Si, à Venise, c'est déjà le carnaval version 2017, à Paris au musée Cognacq-Jay, c'est la sublime Venise du XVIIIe siècle qui est fête ! Une belle exposition que proposent Benjamin Couilleaux, conservateur du patrimoine du musée, et Rose Marie Mousseaux, sa directrice, tous deux commissaires de l'événement. Dans une ambiance feutrée, au rouge cramoisi des lourds rideaux de théâtre, au bleu du pouvoir qui se met en scène aux bords du grand canal, au violet des lieux cachés et de perdition... voilà le code couleurs du parcours de cette visite de Venise à laquelle on ne résiste pas !
Alors que Venise est sur son déclin (fin de la République sérénissime de Venise à l'arrivée du Général Bonaparte le 12 mai 1797,) c'est paradoxalement cette période du XVIIIe siècle, de par ses nombreuses fêtes religieuses et païennes, qui marquera le plus l'empreinte de la ville dans la grande histoire de cette cité unique. « Ce chant du cygne, toutefois, a des airs d'apothéose, bénéficiant tant à l'économie qu'à la culture. Le peuple vénitien comme les autorités religieuses et politiques, conscients et fiers de l'identité si originale de leur cité, auront ainsi à chœur de l'exprimer à travers de multiples manifestations publiques ou privées. Pas une semaine, voire un jour, sans que ne soit célébré un saint du calendrier, un prince régnant ou tout autre événement propice aux réjouissances, attirant pour l'occasion l'Europe entière. Au XVIIIe siècle, Venise est une fête. »
Cette mise en scène politique permanente - festivités - carnaval - régates - concerts - opéras - représentations théâtrales de rue ou dans les théâtres - fêtes et bals privés - salles de jeux - prostitution... se fait autour de grandes et petites réjouissances qui articulent le sens de la visite de cette exposition.

 

Francesco Guardi, Le Doge Alvise IV Mocenigo porté sur la place Saint-Marc, vers 1775-1777 © Musée de Grenoble

 

En tout premier lieu et dans des alcôves plus secrètes parfois, les Vénitiens organisaient des réceptions privées et nous apprendrons alors qu'elles étaient désignées sous les termes de « ridotto » ou « casino », et c'est à l'origine de ces salles de jeux de cartes, de paris que naquirent les casinos. Des bals costumés et sous l'anonymat des maques et loups « Le Ridotto – P. Longhi – vers 1757 », l'ivresse dans les cavernes « La malvasia - gravure – G. Tiepolo - 1791 » , scènes de rue, cérémonies de tous genres sont immortalisés par les plus grands artistes de l'époque, Gianbattista Tiepolo (1696-1770), Jacopo Amigoni (1682-1752), Francesco Guardi (1712-1793), Giovani Battista Cimaroli (1687-1771), Guiseppe Borsato (1697-1768), Pietro Falca dit Pietro Longhi (1701-1785), Giovanni Antonio Canal dit Caneletto (1697-1768). C'est donc ce « reportage » de toiles, gravures, pastels, aquarelles qui illustrent cette promenade vénitienne. Que l'on ne s'y trompe pas, ces fêtes du peuple ou de l'aristocratie étaient surveillées de près par les législateurs de la Sérénissime et la liberté apparente des citoyens n'enlevait en rien les codes sociaux de la cour des doges. « Le Doge Alvise IV Mocenigo porté sur la place Saint-Marc - huile - F.Guardi - vers 1775-1777 ». La danse, la musique ainsi que le théâtre occupaient une place de choix dans ces festivités. Opéras chantés par le grand contre-Ut Farinelli « Portait de Carlo Broschi dit Farinelli - J. Amigoni - vers 1740 », pièces de Carlo Goldoni ou encore concerts et opéras de Monterverdi ou Galuppi se jouaient dans les plus belles salles de spectacle, la plus célèbre étant la Fenice. C'était bien l'image de grandeur et de puissance de cette Venise fastueuse que cristallisaient aussi ces grands spectacles de plein air réunissant des foules entières le long du grand canal pour de grandes régates (la première datant de 1274 et qui perdurent encore aujourd'hui) lors desquelles de magnifiques bissone e peote décorées et sculptées naviguaient « Bissona aux gondoliers chinois - F. Guardi - vers 1770-1775 - aquarelle de projet » mais c'était également l'occasion de recevoir les diplomates et dignitaires étrangers « L'empereur Napoléon 1er préside la régate à Venise le 2 décembre 1807 - G. Borsato », « Célébrations pour le mariage du dauphin Louis avec l'infante Marie-Thérèse d'Espagne au palazzo Surian - G.B. Cimaroli - vers 1745 ». C'était aussi en plein air que les représentations de la Commedia del'Arte connurent leur apogée « Le triomphe de Polichinelle - G. Tiepolo - 1753-1754 ». Sous ces fastes, derrière les soixante-dix types de masques correspondant à des figures de la commedia ou de la culture populaire, caché sous les costumes du carnaval, la bauta pour les femmes, grand capuchon ou capeline qui enfermait l'ovale du visage descendant jusqu'aux épaules et le tabarro grand manteau noir et tricorne dissimulant qui le portait comme la larva ou il volto (loup blanc de bois ou de de carton ciré) qui furent abandonnés par décret napoléonien au début du XIXe siècle, Venise assumait également un réseau de prostitution notoire, de courtisanes et filles de joie. Dans cette Europe des Lumières, les mœurs, les arts, les excès se pratiquaient sans gêne à Venise en perpétuelle effervescence et nombreux furent celles et ceux qui fréquentèrent alors la Sérénissime, s'y dissimulant tout à loisir... C'est cette page de l'histoire de cette cité toujours fantasmée et visitée par des milliers de touristes du monde entier qui vous ouvre les portes de quelques secrets, jusque dans le salon Boucher où « la Fabrique de la goutte d'or » propose quelques reconstitutions de costumes ou bien encore dans les combles du musée où derrière un miroir sans tain et costumé (prêt de quelques pièces emblématiques du carnaval) le visiteur devient alors un personnage d'un tableau vivant.
 

"Venise en fête de Tiepolo à Guardi" catalogue d’exposition sous la direction de Rose-Marie Herda-Mousseaux et Benjamin Couilleaux, broché, 176 pages, 100 illustrations, 22 cm x 28 cm, Paris Musée Editions, 2017.
 


Venise serait-elle née pour la fête ? L’interrogation semble justifiée en lisant le catalogue de l’exposition Sérénissime actuellement au musée Cognacq-Jay à Paris sous la direction de Rose-Marie Herda-Mousseaux et Benjamin Couilleaux tant ses ors et ses lustres invitent au rêve et à l’insouciance depuis qu’elle a surgi des eaux telle une nymphe. Sinon que seraient venus faire en ces lieux Vivaldi, Tiepolo, Guardi, Canaletto, Longhi et tant d’autres encore entre masques et apparences ? Venise cultive le paradoxe, ses églises sont si nombreuses qu’elles semblent avoir été posées là en contrepoint des plaisirs que la Sérénissime n’a eu également cesse d’encourager.

 

 

Lorenzo Tiepolo, Femme au masque, vers 1760

© Enrique Frascione Antiquario

 

 

C’est en cette cité que l’idée de casino est née, qu’un nombre incroyable d’escaliers à la dérobée et de portes secrètes ont été inventés pour échapper à la rigueur de la morale outragée par tant d’excès. Si l’Église acceptait tant bien que mal l’idée d’un carnaval et d’un relâchement des mœurs, c’était sur une journée, à la veille de quarante jours de pénitence… Pourtant, à Venise, c’est la fête tous les jours, ou presque, pour certains. Une fois de plus, il faudra distinguer entre les grandes fêtes et celles privées, celles du peuple et celles de l’aristocratie comme le rappellent les auteurs. La diversité de ses manifestations étonne encore le lecteur en découvrant les pages de ce catalogue à la riche iconographie. Casanova incarne certainement l’une des figures emblématiques de cette idée de fête, aussi habile dans ses manifestations publiques qu’assidu dans ses rendez-vous galants… L’idée de fête oscille entre grandeur et intimité, manifestation et discrétion, les calle d’une largeur d’épaule alternant en quelques mètres avec la magnificence d’une place Saint Marc. Et si son heure de gloire vacille à la fin du XVIIIe siècle, à l’heure où Casanova la quitte définitivement pour laisser la place à l’encombrant Bonaparte, ses siècles de grandeur sont gravés à jamais dans ses marbres et sur ses flots.

 

Pietro Longhi, Le Ridotto, vers 1757
© Museo della Fondazione Querini Stampalia

 

 

Le mythe a acquis depuis longtemps son autonomie et rien ne pourra ternir sa grandeur même si aujourd’hui des esprits chagrins n’y voient que foules amassées et bateaux surdimensionnés, même si, il est vrai…Il est vrai aussi et surtout, ainsi que le soulignent les pages de ce catalogue, que les meilleurs peintres y ont puisé l’inspiration de leurs couleurs où les nuances de bleu rivalisent avec celles de l’ocre, sans oublier l’attraction pour le marbre de Canova, né non loin de Venise.

 

 

Giuseppe BORSATO - L’empereur Napoléon Ier préside la régate à Venise le 2 décembre 1807 © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux - Service de presse / Musée Cognacq-Jay
 

C’est dans cet écrin que s’organisent grandes et petites réjouissances – le fameux carnaval - qu’évoquent Longhi et Tiepolo dans les œuvres réunies dans ces pages. La fête c’est aussi et bien entendu le théâtre et l’opéra, le chanteur Farinelli, la mythique Fenice dont le nom se justifie au nombre de ses incendies, mais aussi le théâtre San Samuel, aujourd’hui disparu, et où Goldoni officiait… Venise est aussi le lieu de fêtes instituées par le pouvoir des Doges et l’Église. Une fois de plus, rien n’est trop beau pour ces instants de prestige dont on parle encore des siècles plus tard.

Ph.E.K.
 

 

Exposition Vermeer et les maîtres de la peinture de genre

jusqu’au au 22 Mai 2017
Musée du Louvre

LEXNEWS | 10.02.17

par Philippe-Emmanuel Krautter

 


Mais qu’interrogent donc du regard ces modèles de Vermeer ? Éternelle question que seule l’histoire de l’âme de ce peintre pourrait révéler. Celui que Théophile Thoré-Bürger surnomma à la fin du XIX° siècle le sphinx de Delft ne vécut pourtant pas dans un monde à part, mais s’inscrivit dans un réseau de liens avec les meilleurs artistes de son temps, ainsi que le démontre avec brio l’exposition évènement du musée du Louvre jusqu’au 22 mai 2017. Avec cet artiste, mais aussi ses pairs tels Gérard Dou, Gerard ter Borch, Jan Steen, Pieter de Hooch et bien d’autres encore, le visiteur de cette spectaculaire exposition entrera au cœur de la peinture de genre, un art raffiné évoquant les scènes élégantes du XVIIe s. où le quotidien se trouve magnifié par l’œil de l’artiste, et les souhaits des commanditaires…

 

Johannes Vermeer, Jeune femme à la balance , vers 1664. Huile sur toile. 40,3 x 35,6 cm. Washington, National Gallery of Art, Widener Collection © Washington, National Gallery of Art

 

Monde idéalisé selon une rhétorique recherchée par ces artistes qui ne reculent devant rien pour qu’une laitière baignée de lumière verse sa crème en un rituel sacramentaire soulignant l’opulence économique gagnée en cette fin du XVIIe siècle par les Provinces-Unies des Pays-Bas. Le parcours organisé par Blaise Ducos, Adriaan E. Waiboer et Arthur K. Wheelock Jr. rapproche idéalement, en une scénographie rappelant l’intimité de ces compositions, ce qui unit et distingue également ces artistes.

Les jeux de lumière dans la peinture de Vermeer ne sont un secret pour personne, encadrant, dialoguant et tissant une narration complexe où les choses du quotidien transcendent leur réalité première en une apothéose où un mouvement juste interrompu par le pinceau se perpétue dans la mémoire des heures et des jours durant. Magie du prosaïsme, les maitres hollandais explorent ces scènes du quotidien avec une acuité mise en évidence par un accrochage réunissant une sélection des plus célèbres toiles du genre offrant, là, un œil mutin, espiègle, ici telle autre, un regard affairé ou encore interrogateur égaie et accroît encore la riche palette de ces peintres.

 

Jan Vermeer, L'astronome ou plutôt l'Astrologue
© RMN (Musée du Louvre) / R.-G. Ojéda

 

Le Louvre est parvenu à réunir douze des trente-six tableaux connus de Vermeer, dont la fameuse Laitière, trésor national hollandais du Rijksmuseum sortant rarement du pays, la Femme à la balance de la National Gallery of Art de Washington ou encore La Lettre de la National Gallery of Ireland sans oublier bien entendu La Dentellière et L’Astronome du Louvre. En de multiples échos et liens, le visiteur sera invité à mettre en rapport des œuvres contemporaines telles La Peseuse d’or de Pieter de Hooch et la Femme à la balance de Johannes Vermeer, en des jeux de lumière infinis.

 

Caspar Netscher, Femme au perroquet , 1666. Huile sur panneau, 45,7 x 36,2 cm. Washington, National Gallery of Art © Washington, National Gallery of Art

 

Il faudra beaucoup d’attention et de temps pour apprécier toute la portée de ces associations, souhaitées ou fortuites, un dialogue de l’art fertile qui se prolongera bien après ces précieux instants passés dans le Hall Napoléon !

"Vermeer et les maîtres de la peinture de genre", catalogue sous la direction d’Adriaan E. Waiboer, Blaise Ducos, Arthur K. Wheelock Jr., Louvre éditions - Somogy, 2017.

 

 

La célèbre Laitière de Vermeer illustre en couverture l’édition de ce volumineux et beau catalogue consacré à la non moins impressionnante exposition du musée du Louvre. Toute l’attention du regard de la jeune femme semble réservée à sa tâche, instant présent où la lumière du jour souligne la fugacité d’un acte limité dans le temps et pourtant interrompu par le peintre en un éternel tableau, une éternelle Laitière. La cruche n’est ni vide, ni pleine, comme si le peintre souhaitait accentuer cette durée de l’action, impression renforcée par des détails qui n’en sont pas, morceaux de miche de pain entamée, tablier légèrement retroussé par l’angle de la table… Vermeer voue une religiosité extrême à ces morceaux de vie soustraits à la réalité physique pour les immortaliser sur la toile. Nulle rigidité, point d’éclairage extravagant, mais des gestes précis et suspendus. Adriaan E. Waiboer dans sa contribution à cet ouvrage Vermeer et les maîtres de la peinture de genre rappelle que si ces scènes semblent saisies dans l’atelier, il apparaît manifeste pourtant par l’étude croisée de nombreuses œuvres que les sources d’inspiration sont à rechercher dans bien d’autres tableaux de maîtres. Ter Borch et Dou comptent parmi ces peintres hollandais du XVIIe qui ouvriront la voie à leurs successeurs dans la peinture de genre. En vingt-cinq ans, de 1650 à 1675 pas moins d’un millier de liens entre les œuvres de dix-sept plus grands peintres de genre a pu être identifié, un cénacle de références somme toute assez restreint. Arthur K. Wheelock Jr s’attache quant à lui à l’étude de l’érudition et le talent artistique chez Vermeer et ses contemporains. Le raffinement de la haute société néerlandaise révèle un univers de classes oisives qui se développe dans la peinture de genre. Temps passé à la toilette pour les dames et étude pour ces messieurs rythment l’univers pictural de ces peintres. Valeurs morales et théologiques s’immiscent parfois dans ces représentations réalistes de la société hollandaise du XVIIe siècle, un langage que l’on n’a pas fini d’étudier souligne encore Arthur K. Wheelock Jr. Afin de compléter cette première partie où de nombreuses autres études explorent l’art des maîtres de la peinture de genre, une deuxième partie s’attache à l’analyse des œuvres exposées lors de cette exposition si prisée au Louvre et reproduites dans ce catalogue. Une double page reprend en miniatures les tableaux réunis sous la thématique choisie par les commissaires, miniatures qui sont agrandies en pleine page et commentées dans le détail dans les pages qui suivent, une heureuse manière de suivre ou d’anticiper la visite de l’exposition. Une liste des œuvres exposées, une chronologie des lieux de résidence des artistes ainsi que les visites supposées des peintres dans des ateliers ou à des collectionneurs complètent cette somme indispensable à la compréhension de cette peinture de genre du XVIIe siècle hollandais.
 

« Vermeer » Karl Schütz, l’œuvre complet, Relié, avec page dépliante, 24 x 32,7 cm, 258 p., nouvelle édition, Taschen, 2017.

 


C’est l’œuvre complet de Johannes Vermeer (1632-1675) qui se trouve réunie dans ce bel ouvrage à l’iconographie soignée, signé Karl Schütz et paru aux Éditions Taschen. Karl Schütz explore l’univers ce peintre hollandais, débuts intrinsèquement associés à ses débuts à Delft, sa ville natale. Ainsi que le rappelle en introduction l’historien de l’art, le Siècle d’or hollandais resplendit principalement de la gloire de deux peintres : Rembrandt et Vermeer. Combien, pourtant, le contraste entre ces deux peintres demeure assez saisissant, ainsi que le souligne Karl Schütz. Rembrandt est une célébrité de son vivant, également respecté après sa mort et modèle incontournable pour les autres peintres. La notoriété de Vermeer, quant à elle, est plus nuancée : limitée à l’origine à la ville de Delft et à un cercle de commanditaires, il sombre dans l’oubli à sa mort. Ce n’est qu’en 1860 qu’il sera reconnu et figurera au panthéon des artistes de tous les temps pour la somptuosité de ses évocations d’intérieurs bourgeois, ses modèles baignant dans un subtil jeu de lumière. Karl Schütz n’a pas retenu tel ou tel angle particulier pour étudier Vermeer mais a préféré une monographie exhaustive, qui commence par une étude des liens étroits unissant Vermeer à Delft, deux pôles indissociables. Ainsi qu’aimait à le souligner André Malraux, « Pour la première fois dans l’histoire de l’art le sujet du tableau devient, chez Vermeer, l’objet de la vision ». Une première partie qui permet de mieux comprendre le milieu dans lequel l’artiste évoluera même si peu d’informations nous sont parvenues sur ses années d’apprentissage. Une deuxième partie s’attache aux œuvres de jeunesse du peintre pour les années 1654-1659 avec la fameuse Entremetteuse, mais aussi Le Christ chez Marthe et Marie, sans oublier Une jeune fille assoupie, L’Officier et la jeune fille riant ou encore La liseuse à la fenêtre où l’art du jeune peintre s’affermit de toile en toile avec une recherche toujours affinée sur les effets de la lumière et la lumière elle-même. La troisième partie est réservée à la maturité de Vermeer. La technique de l’artiste est désormais singulière, préférant à un réalisme exact, une illusion plus proche de la perception des sens. Qu’il ait ou non eu recours à la camera obscura, Vermeer excelle également dans la perspective, ses tableaux manifestant ainsi un équilibre et une rigueur associés à la souplesse de la lumière et de la couleur. Le vin et la musique s’invitent dans les thèmes retenus par le peintre pendant cette période, des thèmes d’une société opulente avec l’essor économique qui caractérise cette époque. 1666-1675, enfin, marquent les dernières années du peintre, avec des thèmes nouveaux qui apparaissent telles la géographie et l’astronomie, inspiration ayant donné les fameuses toiles mondialement connues du peintre. Vermeer revient sur la représentation de jeunes femmes, Une dame assise au virginal fait partie de ces toiles où l’art du peintre révèle la maîtrise d’un artiste qui n’a plus rien à prouver. À l’image de Rembrandt, les dernières années de Vermeer sont assombries par les dettes lors de la guerre de la Hollande avec la France. Il meurt subitement le 13 ou le 14 décembre 1675, probablement en raison des soucis qui l’assaillaient alors.
La dernière partie dresse le catalogue de l’ensemble des œuvres connues de Vermeer avec pour chacune d’elles un descriptif complet et une analyse sous la miniature du tableau représenté. Cet ouvrage exhaustif à la riche iconographie ouvre aux lecteurs plus d’une porte ou plutôt fenêtre sur l’atelier d’un des plus grands maîtres hollandais que fut Vermeer, une intimité servie par le texte éclairant de Karl Schütz.

« Vermeer » Jan Blanc, Collection « Les Phares », 384 pages, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, 325 ill. couleur, 27.5x32.5 cm, Citadelles & Mazenod, 2017.

 


Jan Blanc, professeur à l’université de Genève et spécialiste de la peinture flamande a consacré une monographie impressionnante au célèbre peintre Vermeer dans la luxueuse collection « Les Phares » des éditions Citadelles & Mazenod. Le coffret et la jaquette reproduisent un détail de la fameuse Jeune Fille à la perle (La Haye, Mauritshuis), détail qui à lui seul invite à cet univers suspendu du peintre où la délicatesse des traits rehaussés par un subtil dialogue des couleurs – le fameux bleu Vermeer – et le reflet gris clair de la perle se trouve magnifiée par un contraste de lumière saisissant. L’auteur, habitué aux analyses sur le rapport entre les théories et les pratiques artistiques a souhaité proposer un angle original pour aborder l’art et la peinture du maître hollandais. Échappant à l’alternative habituellement présentée d’un Vermeer génial isolé ou celle du peintre moderne avant l’heure, Jan Blanc a fait le choix de montrer comment l’artiste a su élaborer sa carrière pour bâtir sa propre gloire. Étudiant tout d’abord la célébration du savoir-faire, Jan Blanc souligne combien Vermeer fut un peintre qui prit très tôt conscience de sa valeur, ce qui le poussera à une exécution très soignée, exigeant du temps avec un petit nombre d’œuvres, une cinquantaine de tableaux en un peu plus de vingt ans. Savoir-faire, mais aussi savoir voir vont ainsi présider à la création chez le peintre, deux qualités qui structurent la peinture néerlandaise du XVIIe siècle. Vermeer n’est pas un artiste « romantique » avant l’heure, désintéressé de la valeur marchande de son art. Ayant fait le choix de la qualité, au détriment de la quantité, l’artiste se devra de valoriser son travail par différentes stratégies artistiques et marchandes rappelées dans ces pages, une approche trop souvent occultée des études consacrées au peintre. Vermeer refuse cependant le marché de l’art et lui préfère les commandes de clients réguliers, des rapports qui éclairent l’histoire de l’art de cette période. La dernière partie de l’ouvrage intitulée « L’éloge de la création » approfondit les liens qu’entretient Vermeer avec l’art de son époque, une volonté expresse de l’artiste d’asseoir sa gloire dans le panthéon des peintres de son temps. Vermeer aspire à une peinture universelle, perfection d’un art qui transcende les lieux et le temps. La Vue de Delft compte parmi ses œuvres qui correspondent peut-être le mieux à cette ambition. Ce portrait de la ville, comme s’il s’agissait d’un visage, allie une vision d’ensemble et en même temps une présence de chaque détail étonnamment vivant et que la communication moderne n’hésiterait pas à qualifier de 3D… Vermeer excelle dans tous les genres y compris la peinture d’histoire à la manière des peintres hollandais privilégiant le regard porté sur ces thèmes. 37 tableaux sont ainsi étudiés dans le détail par Jan Blanc afin d’entrer plus encore dans l’intimité de ses œuvres, œuvres pour la plupart d’entre elles passées à la postérité. Une chronologie, un index, des notes et orientations bibliographiques complètent cette étude exhaustive et originale sur un peintre dont les œuvres et leurs détails sont reproduits avec une qualité iconographique soignée.

 

« Vermeer » John Michael Montias, Albert Blankert, Gilles Aillaud, Hazan, 2017.

 

 

Ce sont trois points de vue différents sur l’œuvre du célèbre peintre Vermeer qui ont été réunis dans ce bel ouvrage consacré au fameux maître hollandais paru aux Éditions Hazan. Pluridisciplinarité et iconographie abondante offrent un regard particulièrement complet sur la peinture de cet artiste redécouvert à la fin du XIXe siècle, et qui n’a cessé depuis d’étonner et d’émerveiller. Gilles Aillaud, tout d’abord, ouvre le propos avec son regard de peintre et d’écrivain. Dans son texte, l’essayiste souligne la présence si forte du peintre au centre de ses toiles, laissant une ouverture plus floue sur ses contours, comme une ligne de fuite supplémentaire. Vermeer est le peintre de la rareté, de ses propres œuvres comme des objets et sujets qu’il représente, à la différence de Rembrandt. Le silence, la discrétion, « voir sans être vu » président à la création chez Vermeer. John M. Montias nous plonge, quant à lui, dans le contexte de cette famille de Delft de la fin du XVIe siècle et qui donnera naissance à l’illustre artiste. Un grand-père faux-monnayeur, un milieu petit bourgeois, des inventaires, dettes et bagarres composent un tableau peu reluisant du moins bigarré qui explique peut-être la discrétion de la biographie de cet artiste qualifié de Sphinx de Delft depuis Thoré-Bürger à la fin du XIXe s. Le père de Johannes Vermeer, parallèlement à son activité d’aubergiste et de maître tisserand, noue des contacts avec la communauté artistique de son époque et possède même un certain nombre de tableaux. Il n’empêche que ce dernier n’offrira à sa mort à son fils que dettes comme seule succession, des premiers pas hésitants dans une vie qui ne connaîtra pas l’aisance financière. Vermeer cherchera-t-il à échapper au quotidien d’une famille nombreuse, lui le père de onze enfants ? Toujours est-il que ses tableaux dépeignent un environnement dont la sérénité et le calme tranchent avec ce qu’a dû connaître l’artiste au quotidien. Albert Blankert propose dans sa contribution un regard d’historien de l’art sur l’œuvre de Vermeer, un art « particulièrement irrésistible », ce dont témoigne le succès de l’exposition du musée du Louvre. Les qualités intrinsèques de l’art de Vermeer sont à étudier à la lumière d’une œuvre concise, une trentaine de tableaux connus de son vivant et conservés jusqu’à nous. Albert Blankert propose de parcourir ce singulier cheminement artistique à partir d’une analyse forcément subjective, les œuvres du maître n’étant pas datées et exigeant ainsi une chronologie prêtant à discussion. L’historien de l’art suggère quelques pistes intéressantes afin de mieux caractériser l’originalité de l’art du peintre dans le contexte plus général de son époque où les peintures d’intérieurs et la peinture d’histoire vont prédominer. Un catalogue de l’œuvre, un index, une bibliographie ainsi qu’une chronologie complètent ce bel ouvrage aux riches contributions et à la non moins riche iconographie, ouvrage qui sera particulièrement utile pour apprécier toute la profondeur de l’art de ce grand maître hollandais.

 

 

 

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