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Édition Semaine n° 38 / Septembre 2018

 

 

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Nota bene

Nietzsche « Sur l’invention de la morale » présentation par Arnaud Sorosina, édition avec dossier, Garnier Flammarion, 2018.

Quel rapport entretenons-nous avec les valeurs comme le bien, le mal, la bonté, la justice ? Nietzsche invite le lecteur à s’interroger à leur sujet et à mieux considérer leur origine, moins naturelle qu’elle ne pourrait paraître selon le philosophe. La religion, bien entendu, apparaît vite au banc des accusés pour le philosophe critique de la culture occidentale. La faute et la culpabilité sont responsables des maux de l’homme moderne qui cherche l’oubli dans le remords et la veulerie, une approche qui ne sera pas étrangère à la psychanalyse quelques décennies plus tard. Arnaud Sorosina, par sa présentation, accompagne le lecteur dans sa découverte de ce livre de Nietzsche. Le texte est ainsi précédé d’une introduction éclairante quant à l’évaluation faite par le philosophe des valeurs : leur origine, leurs développements au cours de l’Histoire par la religion, ainsi que leurs méfaits sur l’homme qui a perdu à cause d’elles sa noblesse et sa santé. Peut-on se libérer de la morale ? Belle interrogation qui accompagnera le lecteur tout au long de ce texte à redécouvrir en nos temps troublés.

Correspondance Mallarmé - Morisot 1876-1895 La Bibliothèque des Arts, 2018.

Olivier Daulte et Manuel Dupertuis ont eu l’heureuse initiative de réunir et présenter la riche correspondance de Stéphane Mallarmé et de Berthe Morisot, une mémoire épistolaire née d’une belle amitié débutant dans l’atelier d’Édouard Manet où posait la jeune femme, avant de devenir le peintre que l’on sait. C’est toute la vie de cette époque, des débuts de la IIIe République qui surgit dans ces lettres. Correspondance qui trahit parfois les doutes littéraires de Mallarmé, évoque les relations avec Renoir, Monet, et bien sûr, Degas. Pas moins de cent lettres traduisent cette belle relation faite de partages et de générosité jusqu’à la mort de Berthe Morisot ; Mallarmé deviendra alors le tuteur de sa fille Julie. La dernière lettre demeure peut-être la missive la plus poignante, lettre dans laquelle Berthe Morisot évoque sa maladie, ses regrets de ne pouvoir rencontrer son ami fidèle, elle décèdera d’une mauvaise grippe quelques jours plus tard. Fort de ces liens émouvants, le lecteur lira avec émotion «
Le Nénufar blanc » de Mallarmé accompagné d’un projet d’illustration de Berthe Morisot, lorsque les arts se rencontrent…

Curzio Malaparte « Journal d’un étranger à Paris » traduit de l’italien par Gabrielle Cabrini, coll. Petite Vermillon, La Table Ronde éditions, 2018.

En 1947, l’écrivain italien Curzio Malaparte revient à Paris, ville qu’il redécouvre «
après quatorze ans d’exil en Italie ». Et de ce retour naîtront ces pages jubilatoires d’un « Journal d’un étranger à Paris ». Après ses arrestations et séjours en prison pour ses activités antifascistes (après avoir été un théoricien du fascisme dans l’entre-deux-guerres…), Paris fait figure de vent de liberté qu’accompagnent les quelques rares amis qui lui ont gardé un indéfectible soutien, ce dont l’écrivain leur sera toujours reconnaissant. Dans la capitale française de cette époque, c’est un bouillonnement d’idées que le diariste vit à pleines dents avec dîners, rencontres de figures en vue, François Mauriac, André Malraux, Albert Camus et bien d’autres encore. Parmi ces belles rencontres, fuse son humour grinçant dans les pages de ce journal où l’écrivain préfèrerait être mort pour la libération de l’hôtel Excelsior plutôt que celle de Rome… Malaparte avoue hurler parfois avec les chiens toute une soirée, une conversation qui le nourrit parfois plus que celle de ses congénères, une lecture d’une douce acidité dans ce style qui lui fût propre.

 

Littérature - Poésie - Romans

 

Un million de minutes de Wolf KÜPER, Actes Sud, 2018.
 

 

« On ne peut pas dire que c'est à cause du Dr K. F. Finkelbach que je suis, en ce moment même - comme tous les jours depuis 72331 minutes - allongé dans mon hamac sur la plage d'une île relativement isolée au sud de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande. À côté de moi, les enfants... Mais rien ne s'était passé comme prévu, et quelque part, c'était aussi un peu grâce au Dr Finkelbach... » En posant la question numéro 5 du test officiel d'intelligence et de comportement à Nina, quatre ans, la petite fille de Wolf et de Véra, ce psychologue renommé resté perplexe par les premières réponses de la fillette annonça :
- Qu’est-ce qui est mouillé et qui tombe du ciel ?
- Un chien répondit Nina après une longue réflexion...

Pourrait-on dire que Nina vit dans une autre dimension, dans un autre imaginaire avec d'autres repères ? Une chose est sûre, Nina a un rythme personnel et sa normalité n'est pas la nôtre. En revanche, Nina est pertinente dans ce qu'elle perçoit et un soir où son papa, docteur en politiques internationales de l'environnement, expert auprès des Nations Unies, n'avait que dix minutes à lui consacrer pour les histoires du soir, Nina l'a gentiment houspillé :
- Dix minutes ? Dix minutes pour trois histoires ? T'es pas bien dans ta tête ? Ah, papa, je voudrais un million de minutes avec toi. Rien que pour les jolies choses, tu vois ? a dit Nina en écrasant mes joues entre ses mains...Un million de minutes. Demain tu me racontes une histoire d'un million de minutes d'accord ? Et comme ça, aujourd'hui, tu peux régler tout ton stress, ça marche ?
Après quelques rapides calculs, cela faisait bien deux ans... OK, Nina aura bien son million de minutes. Toute la famille largue les amarres, Nina qui a tant besoin de temps pour grandir, apprendre tranquillement et s'adapter le mieux possible dans le monde où elle est née, Mister Simon, son petit frère, Véra et Wolf. Ce récit n'est ni une utopie, ni un caprice d'enfant, ni une fuite, ni une décision prise à la légère. C'est réellement ce million de minutes consigné dans le livre de bord de Wolf qui y est raconté, une épopée à la recherche des plus jolies choses, la nature, la vie, l'amour, les rencontres, les coups durs, les doutes, les petites et grandes victoires de chacun et chacune, apportées comme temps de bonheur à sa famille. Un million de minutes vécues entre la Thaïlande, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le retour en Allemagne après que le sablier se soit entièrement vidé. Wolf Küper n’écrit pas, là, seulement trois cent vingt-sept pages, non, mais bien une PAGE, celle d'un amour total pour ce qui lui est devenu essentiel. Il nous fait partager sa réflexion d'un million de minutes avec humour et tendresse, parfois aussi avec une émotion telle qu'elle prend le lecteur et l’emmène, pourquoi pas, vers ce million de minutes qui a radicalement changé sa vie et celle de sa famille. Ne rien dévoiler de plus, il faut tout simplement lire ce livre... Aujourd'hui, il réside au Cap, en Afrique du Sud, où il vit de sa plume.
 

Sylvie Génot Molinaro

 

Giorgio Manganelli « Salons » traduit de l’italien par Philippe di Meo, L’Atelier contemporain, 2018.
 


Si le nom de Giorgio Manganelli est moins familier de ce côté-ci des Alpes, cet écrivain italien jouit pourtant dans son pays natal d’une solide réputation depuis la publication d’Hilarotragaedia en 1964, plus de 50 ans maintenant, ainsi que le rappelle le traducteur Philippe di Meo dans sa présentation de l’ouvrage. C’est une singularité nourrie de fictions et d’irréalité, rejetant toute œuvre programmatique pour leur préférer une convergence d’inspirations qui donne ce style unique à l’écriture de Manganelli. Salons, publié aujourd’hui en langue française par les éditions de L’Atelier contemporain, est un recueil de chroniques d’expositions imaginaires que l’auteur fit à la suite d’images disparates (tabatières, armoires, éventails, tableaux célèbres…) soumises à son regard par l’éditeur Franco Maria Ricci. La qualité de ces petites chroniques et leur élan à dépasser les cadres convenus leur valurent d’être reprises par les éditions Adelphi.
Les devanciers de Manganelli sont illustres quant à la thématique des Salons, Diderot, Baudelaire ont eux aussi avant lui cherché à déceler ce qui nourrit et transcende l’œuvre d’art. Giorgi Manganelli suit de ce fait leurs traces, mais de manière toute personnelle. L’ouvrage débute par « Toutes les couleurs du fool » et le peintre et chimiste Édouard Bénédictus, un nom qui ravit notre chroniqueur pour toutes ses promesses, et qui pour l’anecdote aurait inspiré à Céline le personnage de Sosthène de Rodiencourt de Guignol’s band . La rencontre du sérieux du chimiste et de l’alchimiste de la peinture donne naissance à des métamorphoses qui enchantent Manganelli, visiblement séduit par cette personnalité si difficile à appréhender. Il y a un goût certain pour l’héraldique chez Manganelli, une curiosité qui le pousse vers ces Initiés, capables de tout comme ces Infrangibles fantômes perceptibles dans l’œuvre de Lalique. Du célèbre verre naît, en effet, des métamorphoses extatiques, une vie infinie sans dégradation, pureté fragile qui fascine l’écrivain-poète. Une exposition d’éventails est, elle aussi, prétexte à ces irruptions du temps sur l’évanescence, gestes rageurs d’une femme parfois plus définitifs pour le fragile objet que le temps qui passe. Et « l’éventail se fait fabuliste, porteur d’images, et confie sa propre survie à sa capacité à mêler une fable microscopique, une citation orgueilleuse au privé et au solennel… ». Que de secrets et indiscrétions, ces objets amis d’Éole ont à nous murmurer, et Manganelli de se réjouir de ces confidences de…l’éventail ! Ces petits riens signifient beaucoup dans la prose de notre auteur italien, rares sont les choses insignifiantes lorsqu’elles ont su retenir son attention, et le lecteur aura grand plaisir à découvrir ces lignes dans la belle traduction que nous laisse Philippe di Meo, restituant à merveille ce style hypnotique qui attire dans les méandres symboliques de ces méditations atypiques sur l’art.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Pitigrilli : « Cocaïne », Coll. L’indéFINIE, Editions Séguier, 2018.

 


Nombreux sont les livres drôles mais celui-ci, « Cocaïne » de Pitigrilli aux éditions Séguier, n’est pas seulement drôle, il est, qui plus est, savoureux sans aucun sérieux. Sous le pseudonyme Pitigrilli, se cache cependant, Dino Segre, cet italien né en 1893, et dont la vie et les actes de collaboration avec le régime fasciste font malheureusement moins sourire. On songe notamment à la regrettable détention de Carlo Levi dont il sera tenu coresponsable. Journaliste, romancier reconnu à la réputation sulfureuse dans l’entre-deux guerres pour ses nouvelles et récits notamment érotiques, Dino Segre fuira en Argentine. Ce n’est que depuis quelques décennies que ses ouvrages trouvent une certaine réhabilitation.
Reste que dans « Cocaïne », en un style maniant aussi bien l’image décapante que les épithètes désopilantes, Pitigrilli ravit son lecteur. Sur fond de cocaïne, de débauche et bien d’autres choses encore, passant des hauts quartiers malfamés de Paris, Montmartre, Clichy, aux froids quartiers luxueux plus bas de la capitale ou ailleurs encore, défilent sous la plume de Pitigrilli, et par la verve de son narrateur, journaliste dandy italien, fraîchement arrivé à Paris, sujets cocasses et corrosifs, les femmes avec une irrévérence, le journalisme sans concession, les drogues, les amours et l’amour libre, une décapitation capitale presque publique, et même dieu, « ce grand farceur » ! Hésitant entre un humour décapant et un irrésistible cynisme, dandy devenu audacieusement journaliste, désinvolte et sceptique, le narrateur ne peut rester en place et demeure incapable d’offrir à ses interlocuteurs, et donc au lecteur, ce commun sérieux tenu pour raisonnable. Ici, les femmes sniffent de la cocaïne comme d’autres se repoudrent le nez ; Là, les hommes prennent des têtes de « cocu convalescent » ou de « cocu chronique » lorsque leur femme, passant de la Butte à Chaillot, « offrent les plus impressionnants phénomènes de mimétisme du monde animal ». L’effronté journaliste s’embarquera alors pour de luxueuses croisières ou stations balnéaires, tous lieux de paradis artificiels et décadents où s’enchaînent jeux de mots, paradoxes grinçants, audacieuses impertinences et cocasserie des images, jusqu’à…
Publié en 1921, « Cocaïne », premier et l’un des plus célèbres romans de Dino Segre fut l’objet d’une vive polémique lors de sa parution quant à son sujet la drogue, mis à l’index par l’Église, il demeurera longtemps écarté des éditions. Aujourd’hui, sa réédition notamment en langue française aux éditions Séguier s’accompagne d’une poste-face d’Umberto Eco intitulée « Pitigrilli, l’homme qui fit rougir ma mère ». Dans cette dernière, Umberto Eco, sans pour autant le qualifier de très grand écrivain, n’hésite cependant pas à souligner, parallèlement aux influences d’Annunziennes, le côté parisien de Pitigrilli, « une forme d’élégance boulevardière », une influence toute parisienne modelant « non seulement son style, brillant, spontané, à la syntaxe dépouillée, mais jusqu‘à son onomastique… ». Une postface jetant un éclairage sur l’œuvre entière de Pitigrilli, de « Cocaïne » jusqu’ à ses derniers récits, après sa conversion au catholicisme.

 

Bernhard Schlink : « La femme sur l’escalier », Coll. Folio, Gallimard, Paris 2018.
 


« La femme sur l’escalier » est avant tout l’histoire d’un intriguant tableau. Sur cette toile, d’une belle taille, une hauteur de porte, une jeune femme, jolie et longiligne, nue, descend un escalier. On pourrait le rapprocher du « Nu descendant un escalier » de Marcel Duchamp, mais non, justement, il en est l’opposé, l’entière contradiction, il ressemblerait plutôt au tableau de Gerhard Richter intitulé « Ema (Nu sur un escalier) », mais là, aussi, l’auteur avertit ses lecteurs que toute ressemblance avec ce dernier serait fortuite. Qui est-elle, cette femme, alors ? Elle est l’épouse d’un riche homme d’affaires allemand prêt à tout pour la reprendre, elle, qui l’a quitté pour le jeune peintre, auteur du tableau. Ce dernier, lui, est prêt à l’échanger pour récupérer sa toile, son chef œuvre. Un jeune avocat allemand, brillant, en établira le contrat, mais… L’histoire n’est pas non plus sans rappeler un certain portrait, lui écrit et signé O. Wilde, mais là encore on se tromperait. Non, décidément, l’histoire de ce tableau, de cette femme est encore autre, une intrigue bien ficelée par Bernhard Schlink, auteur déjà d’une dizaine de romans et à son actif le fameux best-seller « Le liseur ». La femme, après avoir été aidée par le jeune avocat, veuf et amoureux transi, disparaît avec le tableau qui miraculeusement réapparaît, quarante ans tard, lors d’une exposition à l’Art Galery de Sidney…L’avocat, maintenant moins jeune, va-t-il enfin comprendre comment, lui, alors brillant et cultivé avait-il pu se laisser si facilement berné ? Après tout, elle n’était entrée dans sa vie que nue sur un tableau. Que peut faire ou obtenir une femme telle qu’Irène Grundlach ? Car, tel est son nom, Irène Grundlach, née Adler. Les choses auraient-elles pu se passer autrement ? L’avocat, du haut de son implacable rigueur, de son pragmatisme et de sa carrière, parviendra-t-il, aujourd’hui, tant d’années après, enfin à le savoir ? L’auteur se joue et déroute son lecteur autant que l'est le narrateur ; s’entrecroisent alors le monde de la finance, de l’art et les paradigmes, étriqués, audacieux, déterminés, de chacun, et puis les failles comme un château de sable qui se fissure… Mais, peut-on réparer les griffures, les blessures ou brûlures du passé ? Retenez bien son nom, « La femme sur l’escalier », un roman captivant à lire d’une traite.

 

Michel Dansel « Paris secret » Bouquins, Robert Laffont, 2017.

 


L’écrivain et poète Michel Dansel avait déjà emporté l’adhésion avec la parution de son essai consacré aux « excentriques », un regard transversal sur la singularité d’individus ayant décidé de ne pas se fondre dans la masse de leurs congénères. Il récidive pour le plus grand plaisir de ses lecteurs avec la parution toute récente de « Paris secret » dans la collection Bouquins. C’est, en effet, un peu de cette même veine qui coule dans ce nouvel opus « Paris secret », une ville tout autre que celle des guides, notices d’encyclopédies ou idées reçues. Adepte de l’humour décalé, préférant les ruelles aux autoroutes, l’auteur dédie en ouverture ce livre à toutes les bestioles de la capitale : chiens, chats, hamsters, poissons rouges et même coccinelles comme l’égrène à l’envi la Bible dans la Genèse… À défaut d’en faire ses lecteurs privilégiés, ce qu’il aurait souhaité, Michel Dansel a concédé ces pages alertes – et parfois iconoclastes – à ceux de ses congénères qui seront les « moins dramatiquement géométriques », au risque d’une incompréhension totale… Nous commençons ce voyage lutétien avec Charles Baudelaire et ses souvenirs « plus lourds que des rocs ». Paris « mosaïque polychrome » comme la nomme Michel Dansel en une belle métaphore que nos aïeux mérovingiens n’auraient pas reniée. Tesselles de vies accumulées depuis l’antique, espoirs uniques et pourtant si voisins, Paris peine à dévoiler tous ces trésors accumulés et exige acuité, sagacité et avant tout poésie. L’auteur parcourt les arrondissements avec nonchalance et gourmandise, en picorant ici ou là de quoi étancher une soif intarissable pour ces trésors cachés, ces perles méconnues d’un Paris profane ou sacré selon les lieux. Mystères de la colonne Vendôme, Zarafa, la fameuse « girafe » du Jardin des Plantes, Deyrolle et ses autres animaux – moins vivants - sans oublier les frasques d’un autre animal, le président Félix Faure dont le trépas est passé à la postérité dans la capitale… Entre histoire, légendes, phantasme et inconscient collectif, chaque ligne tisse un réseau de références qui laisse une couleur étonnante à la ville que nous pensions pourtant bien connaître. C’est tout l’art de Michel Dansel que d’évoquer ces nouveaux « Tableaux parisiens » en une vision à la fois héritéedes générations passées et drolatiquement personnelle, un Paris de métamorphoses permanentes comme il les nomme, des « légendes bétonnées » qui ne sauraient se fissurer que grâce à l’humour et au talent de celui qui les a si habilement rassemblées.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’astre mort » roman, Robert Laffont, 2017.

 


Autre jardin secret méconnu du public, le manuscrit de L’astre mort récemment découvert par sa fille Ariane, et aujourd’hui publié pour la première fois aux éditions Robert Laffont. Un roman que Lucien Jerphagnon souhaitait garder inédit. S’expliquant sur cette décision de mettre au grand jour ce seul roman écrit par son père au début des années 1960, à la veille de rompre son engagement religieux, sa fille justifie cette publication par le fait que son père avait détruit en toute connaissance de cause un grand nombre de documents et de correspondances avant sa mort annoncée, et que ce manuscrit sauvé de ce tri sélectif selon la volonté même de son père, et qu’il avait gardé secret pendant une si longue période de sa vie, ne pouvait dès lors selon elle rester caché, d’autant plus qu’il éclaire une étape importante de la vie de l’homme et de l’historien de la philosophie. À partir des réflexions du personnage principal de ce livre, qui s’intitulait originellement Journal d’un anxieux, Lucien Jerphagnon évoque les errements initiatiques d’un homme allant de Bordeaux à Bayonne, sans oublier Saint-Jean-de-Luz ou l’Espagne à la manière d’un Montaigne. De l’obscurité à la lumière, toutes les expériences de la vie vécues par le romancier dans sa jeunesse s’invitent discrètement dans ce livre écrit par cette plume rigoureuse et inimitable. Les souffrances vécues lors de l’enfance, les traumatismes de la guerre et de la captivité, les doutes et les questionnements sur le mal et le sens de la vie, tout est prétexte à interrogation mystique et philosophique, sous forme romanesque et selon une chronologie qui se termine un 29 septembre, un mois qui curieusement avait vu naître et disparaître Lucien Jerphagnon, dernier clin d’œil de ce grand homme que fut Lucien Jerphagnon.


« Récrire l’histoire de sa vie… Oui, que de fois j’en aurai tâté, de ce jeu-là, depuis vingt ans ! On efface tout et on recommence… Faites vos jeux… » (p. 176)

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

Pierre Reverdy – Pablo Picasso « Le Chant de morts » préface de François Chapon, Poésie Nrf, Gallimard, 2018.

 



À celles et ceux qui auront eu le bonheur de découvrir les originaux de cette incommensurable poésie de Pierre Reverdy lors de l’exposition Picasso Chefs-d’œuvre, ce petit opuscule de la célèbre collection Poésie/Gallimard les réjouira assurément ! Si l’ampleur et la taille de l’ouvrage ne pouvaient être respectées pour une édition de poche accessible, la beauté et la poésie nouées de manière inextricable dans ce recueil subsistent, la magie opère et la graphie du poète et celle du peintre, entrelacées, demeurent d’une extrême lisibilité. Ainsi que le souligne François Chapon dans sa préface, ce volume provoque « un saisissement par l’impact de son dévidement linéaire et des balafres sanglantes qui le scandent », un saisissement hypnotique serait-on tenté d’ajouter tant le concert des arts s’accomplit en ces pages au plus haut degré. Picasso tel un calligraphe peint et « écrit », l’étymologie du mot grec graphein renvoyant indistinctement à ces deux procédés. Mémorables vers où le poète évoque : « Je me suis pris à l’aile exquise du hasard » et le peintre de se faire l’écho de ce vol extatique d’un trait d’hirondelle… Le lecteur se réjouira de lire d’un seul souffle ce poème, et se ravira d’en redécouvrir de temps à autre une page retenue par le hasard, une compagnie fertile à savourer par à cette belle initiative.

 

Picasso « Le regard du minotaure – 1881-1937- tome 1 » et « Si jamais je mourrais -1938-1973 – tome 2 » de Sophie Chauveau. Éditions Télémaque, 2018.
 


Il ne fallait pas moins de ces deux tomes pour permettre à Sophie Chauveau, auteur reconnu pour ses romans biographiques, d’explorer la personnalité complexe et pour le moins contradictoire de Pablo Picasso, surtout par ce choix audacieux de retenir le prisme de la vie privée de l’homme avant celle de l’artiste, marque de fabrique – il est vrai, de l'auteur. Le sujet et l’objet même de l’ouvrage n'est pas ici d'admirer ou de détester plus que de raison cet immense artiste, nombreux sont ceux l’ayant déjà fait et qui le feront encore, Picasso étant une légende de la peinture, un monstre sacré dans l'histoire de l'art. Ce statut l'a mené, aussi loin que Sophie Chauveau remonte dans son passé, dans un labyrinthe de sentiments aussi créatifs que destructeurs ; « Ce qui est terrible, c'est qu'on est à soi-même son propre aigle de Prométhée, à la fois celui qui dévore et celui qui est dévoré », lucidité ? Cet homme est dès son plus jeune âge un ogre en devenir. Rien ne lui résiste, il n'a qu'une seule ennemie, la mort qui de toute façon gagne toujours et l’obsédera jusqu'à la dernière minute de son long passage sur terre. Pourquoi perdre du temps dans ce qui n'est pas essentiel, créer, aimer, boire, manger, fumer jusqu'à tout détruire. Picasso souffre dans sa chair de la mort de sa sœur. « Pas un jour sans jouir, pas un jour sans peindre », une revanche sur l'insupportable ? Non « Le terrible, c'est qu'on a jamais fini avec la peinture. Il n'y a pas un moment où tu te dis : Allez, j'ai bien travaillé et demain c'est dimanche. Non, dès que tu t'arrêtes, c'est que tu as déjà recommencé. En peinture, on ne peut jamais lettre le mot « Fin ». En peinture, en dessin, en sculpture, en collages divers, en céramique, en toutes techniques qu'il aura abordées, touchées, et maîtrisées jamais de fin et les sources d'inspirations sont si nombreuses autour de lui, chez les autres artistes et tout prendre, tout comprendre, tout digérer et tout rendre « à la Picasso »... Également tout critiquer et tout révolutionner... Mais, qui admirer quand on se prend un peu pour Dieu ? Restent les grands, les très grands, Delacroix, Caillebotte, David, Corot, Ingres, Daumiers, Manet, Degas ou Bazille, Cézanne... et Matisse, le seul qu'il respectera au-delà de tous. Picasso dévore et jouit de tout et en premières victimes des femmes, de ses femmes dont les prénoms resteront à jamais liés à ces amours autant qu’à son œuvre. Tristes sorts pour celles qu'il a séduites, admirées, faites mères, trahies, délaissées, abandonnées, trompées, laissées crever sans bouger le petit doigt, ou tout au contraire dans la plus grande discrétion aidées, ses femmes comme ses amis, comme ses enfants... Rédemption ? Oh, non Picasso y trouve encore une nouvelle force pour créer ! Créer, être reconnu de son vivant et vivre de son art, quel artiste de son siècle n'a pas espéré le millième de ce que Picasso a pu engranger d'argent (caché en Suisse), de célébrations à travers la monde, de vente aux plus grands collectionneurs ? Matisse, lui ne fantasme pas sur Picasso, de douze ans son aîné, il n'a pas toujours considéré l'Espagnol, c'est peut-être cela qui attire le catalan vers cet alter ego.
Deux tomes pour être au plus près de cet artiste incontournable et de ses chefs-d’œuvre, deux tomes pour entrer dans sa vie sans être voyeur, sans être vu du maître, et porter un regard distant sur ses peurs, ses envies, ses dénis, ses fantômes et les puissances destructrices qui le hantent, son « bordel » intérieur qui hurle à la vie, à la mort et à son œuvre. Deux tomes pour tenter d’offrir au lecteur une autre approche de tout ce qui a, en fin de compte, fait du petit Pablito ce géant qui souffrira toute sa vie de sa petite taille dévorant tout sur son passage. Une immersion privée dévoilant l’homme face à son œuvre. « Celui qui a vécu jusqu'au bout l’orgueil de la solitude n'a plus qu'un seul rival : Dieu », écrivit si justement Emil Cioran.
Et peut-être, ne jamais oublier que l’on n’en a jamais fini avec Picasso.


Sylvie Génot

 

Benoît Castillon du Perron : « Mourir avec la rivière », éditions Arcades Ambo, 2018.

 

 

« Mourir avec la rivière » signé Benoît Castillon du Perron et publié aux éditions Arcades Ambo raconte ou plutôt conte l’univers biographique d’un petit garçon qui grandit et qui, un jour, est devenu grand… Un univers, tout d’abord, doré, fait de vastes parcs, de hauts et grands escaliers ornés de tableaux tout aussi grands qu’eux, mais un univers bien trop vaste et hermétique pour ce petit être, tenu à l’écart du monde des adultes et du club de ses trois sœurs, seul dans la chambre verte de l’oncle Romain, seul à regarder l’horizon et cette rivière, sa rivière et cette photo en noir blanc donnée en couverture de l’ouvrage : « Et c’est ainsi que je reviens au bord de la rivière, ma rivière, ma douce, ma si jolie et ma si tendre morte. Je ne sais plus, tant le temps a passé, si le noir des trous d’eau, entre les nénuphars, s’est élargi au soir, définitif, qui tuera tout et tous, ou si je puis encore m’éveiller, réveiller avec vous ce qui fut l’une de mes plus grandes joies, et fouler à nouveau, en une danse légère, nécessaire et sacrée, les chemins d’autrefois pour moi seuls inventés, et retourner, sans doute pour la dernière fois, parmi joncs et roseaux délicatement froissés, revoir luire au bas du talus, là-bas, au pied des peupliers, les trésors de l’essentielle enfance où j’allais puiser sans fin, par les beaux soirs d’été. »


Et c’est dans la mémoire de cette rivière, devenue matrice, refuge, dans laquelle on entre, pas à pas, avant que subrepticement, elle n’entraîne le lecteur dans cette enfance où déjà se dessinent les ombres. Une enfance aux nombreuses pages et souvenirs qui jamais ne lassent tant elle s’écoule en de jolis moments et phrases comme la douce rivière du garçonnet ou ces notes d’un nocturne de Chopin joué pour lui seul par une complice grand-mère. Mais les étés se suivent laissant aussi advenir un long et doux ennui qui grandit malgré les portes ouvertes des greniers, malgré la rivière, ne laissant « Jamais apaisée, cette envie de partir comme j’étais parti dans tes bras, ce désir d’écarter les murs, d’élargir l’horizon, cette pulsion montante, de plus en plus puissante au fur à mesure que je grandissais ; tout cela qui ne supportait plus, maintenant, la contrainte d’une porte, d’un simple verrou fermé… ».

Entre pêche et jeux, percent les illusions, désillusions et secrets des adultes, la larme vite cachée de sa grand-mère, un père de plus en plus absent que remplacent les certitudes toujours plus implacables de cette mère à l’affection si mondaine, alors s’ajoutant à l’ennui, s’immisce le manque, ce puits qui se creuse. « Allongé, presque nu, à l’avant du bateau, je joue à être mort. Mes pieds, mes mains traînent dans l’eau. Dans le bleu flamboyant du ciel, je regarde fondre les nuages. Mes paupières se ferment, rougissent, s’emplissent de tâches noires… La brise, sur ma peau, fait comme l’empreinte irrésistible d’une lèvre. Mais mourir n’est pas si aisé. »


Entre souvenirs et mots choisis, l’auteur saisit, navigant tout à la fois entre sensibilité à fleurs d’âge de l’enfance et émotion des souvenirs de l’adulte, les moments clefs de ce paradis de l’enfance qui se fissure, la rivière de La Saulière qui laisse place à celle de l’Abbaye, au collège, à la séparation, aux crises et aux cris, et aux années 68... L’adolescence qui accoste se fait maintenant empreinte. Les morceaux du puzzle des vies s’ajustent avec en contrepoint les larcins, vengeances et mensonges d’un adolescent poursuivant encore l’auteur des lignes, champs de bataille de pulsions. Le rythme s’accélère malmenant la monotonie des étés et des rentrées. Les photos du vieux Leïca fixent le lecteur et s’enchaînent alors comme un film en 24 x36, aujourd’hui, remastérisé et gravé par les mots de l’auteur jusqu’à ses 17 ans, lorsqu’on n’est pas sérieux.

Puis, le cinéma encore, la poésie, la littérature plus encore et les rencontres d’amis, ceux que l’on n’oubliera jamais, amis perdus ou ennemis de demain et frères de toujours… Époque des amitiés profondes, des séparations familiales, des chambres de bonne, des premiers emplois où la vie de bohème vibre de sa jeunesse et de sa beauté.


Notre narrateur, après un intermède flashback, est devenu Jean (Jean, ici, aussi…), et c’est bien ainsi. Jean est devenu un peu adulte, mais pas encore assez pour retenir la belle Maud et les autres. Puis, Joy apparut et demeura. Entouré maintenant de sa famille, de sa femme et de ses enfants déjà grands, le narrateur regarde Jean s’avancer vers lui, éclairé par la lune, jusqu’à cette étrange bulle… La réalité, « Cela faisait bien longtemps qu’il n’y croyait plus, tout au moins pas au sens où tout le monde l’entend.» ! Demeure l’âme de la rivière. Un joli ouvrage où le travail de l’écriture s’efface pour laisser place à un style personnel au rythme scandant ceux de la vie qui grandit, s’affirme, se vit et s’écrit.

L.B.K.

 

Marc Pautrel : « La vie princière. », Gallimard, 2018.

 


Le dernier roman de Marc Pautrel, « La vie princière », commence par une lettre, une lettre adressée à une femme. Celle-ci débute ainsi : « Chère L***, Je voudrais pouvoir te remercier de tout. Rester à tes côtés pendant ces quelques jours a été merveilleux, de la première à la dernière minute. » Tout et dit et rien ne l’est… Rien n’est jamais aussi simple, surtout lorsqu’on est écrivain, l’inconscient efface, les souvenirs persistent, le corps résiste. Dans un style qui se veut net, comme un regard lointain qui se souvient trop bien, et dont aucune mise au point ne serait nécessaire, le narrateur, pensionnaire de ce vaste Domaine à la végétation tout italienne, se souvient…
Elle, elle à ses côtés. L***, italienne, venue pour une semaine, et n’être qu’avec elle. L***, belle, intelligente, vive, qui aimait, aime tant parler, parler et parler, marcher aussi… Et, maintenant, repartie, et lui, seul, face à lui-même, sans elle à ses côtés, avouant comme on confesse, quelques lignes plus loin : « […] je ne pouvais plus faire qu’une chose, la seule chose que je sache faire dans la vie : me nourrir de mes propres phrases, et qu’il allait me suffire de t’écrire une lettre […] ».
Une lettre pour ouverture d’un livre qui s’écrit, ne peut que s’écrire… écrire contre le temps, retisser la ligne de vie d’une rencontre amoureuse avant qu’elle ne perde sa réalité. Retenir, tenir encore ce « dernier moment où en une demi-seconde tout pourrait encore changer […] ». Une écriture fluide, diaphane, transparence d’une lumière italienne, pour réminiscence de ces instants où ils dévalèrent ensemble la pente des collines du vaste Domaine, laissant les mots glisser, et « […] t’expliquer que j’étais tombé amoureux de toi, de te dire ce qui s’était passé et comment c’était arrivé […] ». Chaque mot est là, présent, tout proche, à portée de pages. « Redoubler l’éternité », écrit le narrateur… L***, dans les allées de « La vie princière », avec ce désir de laisser les phrases dirent chaque minute, chaque journée de cette présence d’L*** dans l’ombre des grands pins du Domaine, juste dire et pouvoir écrire : « Et qu’alors, je serais soulagé. »

 

Pierre Voélin « Sur la mort brève » Fata Morgana, 2017.

 

 

Pierre Voélin signe avec Sur la mort brève un recueil de poésie à la fois empreint de gravité et en même temps d’un souffle qui dépasse celui des contingences des vies humaines. La nature est complice de la poésie de l’auteur, tour à tour témoin ou participant, rarement indifférente. « L’esprit s’ouvre à des puits de neige », des « Sentinelles obscures » et « D’anciennes fêtes rouvrant leur manteau et la miséricorde en pleurs » ponctuent nos marches obscures. Comme un espace à la fois feutré et paradoxalement sonore, la nuit osseuse a des accents de barque antique traversant le Styx… Poudroiement de graines exquises pour un cœur pris dans les étaux du lierre, végétal enserrant la mémoire du poète en une étreinte mortelle. La mort rôde sans que nous sachions si elle est miroir ou reflet, et si nos prières dans le « bréviaire des étoiles » offrent une voie ou une voix « d’une langue incertaine » ? Le poète s’interroge plus qu’il n’assène, une invitation à la patience des incertitudes. « Sur la mort brève » rappelle la mémoire implacable du « battement sourd des heures », cette « mémoire glisse comme un lac de montagne. L’implacable mémoire ». Caractère inéluctable des instants où tout bascule, « Elle marche, On ne l’entend pas venir » ; et le poète, de préciser en un rappel inéluctable, ce témoignage indicible et inouï de la nature : « Seules des feuilles récitent », et nous nous ferons complices avec lui de ces murmures qui signent nos fins. Un recueil aux murmures et au timbre mélodieusement grave comme un bruissement d’automne.
En une éternelle confession avec la mémoire et la nature, Pierre Voélin signe également « De l’enfance éperdue » aux mêmes éditions Fata Morgana.

 

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Sollers « Beauté » roman, Gallimard, 2017.

 


Euterpe, la muse grecque sait plaire selon l’étymologie de son nom et ses charmes ont certainement inspiré l’écrivain Philippe Sollers pour son dernier roman Beauté. Elle est associée à la musique et le lecteur pourra s’interroger : la muse ne s’est-elle pas substituée à Lisa, cette pianiste aimée par le narrateur dans ses pérégrinations grecques ? Notre rhapsode des temps modernes loue depuis longtemps déjà les arts et la beauté qui s’en dégage de différentes manières. Comme ses antiques devanciers, Philippe Sollers sait mettre en avant ce qui est plus que ce qui paraît. Le romancier excelle dans l’art de la variation - mélodique, rythmique ou harmonique - peu importe. Ainsi, la référence récurrente dans Beauté aux Variations pour piano, opus 27 d’Anton Webern rattache tout naturellement aux dieux grecs pour l’écrivain, l’écoute des rares fragments d’hymnes à Apollon parvenus jusqu’à nous lui donne raison. Sa pensée et ses œuvres tissent sur un métier une toile infinie, et Beauté ajoute encore quelques pages encourageant à cette prise de conscience : notre monde ne cesse de s’enlaidir. Les voix s’élèvent alors tel un chœur de vierges effarouchées, Sollers réactionnaire, Sollers conservateur, Sollers rétrograde ! Non point, Sollers plutôt optimiste, La beauté sauvera le monde aurait pu être de sa plume si Dostoïevski ne l’avait devancé. Du chaos peut ressortir la beauté, c’est un thème récurrent de tous les mythes fondateurs et des sagesses millénaires. Webern aimait citer Hölderlin qui estimait que « Vivre, c’est défendre une forme », ce qui perdure malgré les aléas du temps. Face à cela, l’obscénité inconsciente prédomine sur les écrans comme dans la vie quotidienne, les deux se confondant. Les dieux grecs font signe pour Hölderlin, le poète croit en leur résurrection, ce qui fait dire trop rapidement à Schelling qu’il a perdu l’esprit, image qui fait penser à la « folie » présumée de Nietzsche, mais en sommes-nous si sûrs ? Pour cela, pourquoi ne pas rêvrer comme l’y invite Philippe Sollers, un rêve vrai pour lequel il faut se rendre disponible, se déconnecter des interminables sollicitations modernes. Jüng a également fait ces voyages, Ulysse aussi, en enlevant ses bouchons de cire, mais attention au chant des sirènes… On retrouve dans ces pages inspirées les touches en botte du fin escrimeur qu’est Philippe Sollers qui encourage de lire Hamlet plutôt que d’assister à une de ces représentations contemporaines « foireuses » ! Le narrateur est dans les cieux avec Lisa alors que l’interminable guerre de Troie a toujours lieu, en bas. « Les phénomènes passent, je cherche les lois ». Face à la manipulation de l’ignorance, l’omniprésence des projecteurs aveuglants et du bruit médiatique, le sacré se voile, l’ennui guette, alors il est temps d’entendre et d’écouter ce que les anciens Grecs percevaient déjà, leurs dieux et leurs éclairs n’ont pas disparu, Beauté en témoigne !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

Paola Masino : « La Massaia ; Naissance et mort de la fée du foyer. », trad. Marilène Raiola, Éditions de La Martinière, 2018.
 


« La Massaia », qui signifie femme au foyer en italien, est un bien beau et étrange roman, étonnement publié qu’aujourd’hui en langue française. Écrit par Paola Masino dans les années 38-40, dans une Italie marquée par la propagande mussolinienne, c’est avant tout l’écriture d’un refus, d’une révolte féminine, qui sera nommée quelques décennies plus tard féministe. L’auteur, Paola Masino, femme éprise de liberté, compagne de Massimo Botempelli, fondateur avec Malaparte de la revue 900, mettra plus de 15 ans à voir son ouvrage publié après avoir subi bien des vicissitudes, celles de la censure italienne de l’époque et de la guerre.
Avec une singulière sensibilité, toute empreinte de réalité magique, de fantastique, se cognant à la dureté d’une lumière trop forte, ce roman révèle, comme pourrait le faire la restauration délicate et douloureuse d’une œuvre d’art, les couleurs existentielles ensevelies sous des strates de peinture et de mauvais vernis. « Massaia » est le nom même que l’auteur a donné à cette jeune enfant, une étrange petite fille qui a décidé de grandir ou plutôt de demeurer enfouie, blottie, sale et poisseuse, dans une vielle malle avec pour seule compagnie une couverture aussi sale qu’elle, tapissée de toiles d’araignées, de miettes de trognons de pain rassis et moisis, et de livres, beaucoup de livres… Massai ne voit le monde, sa mère toujours prête à mourir de chagrin et ses vilaines sœurs, que de cette vielle malle où en accord avec son être peut-être le plus profond et intime, elle demeura jusqu’à l’adolescence. Car un beau jour, soudainement, elle décide d’en sortir et de devenir après maints lavages et décapages, une belle et jolie jeune fille à marier… Une métamorphose qui ne saurait être cependant pour Massaia un conte de fées. Loin de Cendrillon, cette soudaine transformation, tant souhaitée par son entourage, sonne pour elle non une naissance, mais le glas de son enfance, une mise à mort sans qu’aucun ange ou buisson ne puisse arrêter le bras levé tenant le couteau... « Moi, je voulais une robe noire. Celle-ci, je vais toute la salir, j’en suis sûre. Une robe noire pour marquer la fin de mon unique enfance. »
Alors commence, pour elle, la vie d’épouse, de mère, de femme au foyer, de ménagère et d’un quotidien qui toujours et inlassablement s’impose. Massaia saura-t-elle, pourrait-elle même s’y plier et devenir la fée du foyer ? C’est tout l’enjeu et la force de ce roman singulier que de recourir aux symboles, au fantastique, aux coups de théâtre et au comique pour mieux convoquer à la fois une lucidité sans concession et cette autre réalité plus diffuse, subtile, onirique et magique que Bontempelli, puis Pier Paolo Pasolini, rechercheront également, et qui conduira l’auteur à croire ce livre, pourtant salué par Italo Calvino, véritablement maudit.
L’ouvrage, en effet, dut subir avant de pouvoir paraître dans cette Italie d’avant-guerre de Mussolini bien des censures et coupures, et ne sera imprimé en un seul volume qu’en 1943. Mais, tout juste imprimé, l’ouvrage est détruit par un incendie dans les entrepôts de l’éditeur. Puis, ce fut, de par la guerre, la clandestinité pour le couple Masino-Bontempelli… Ce n’est qu’en 1945 qu’il paraîtra enfin en Italie. Plus étrange encore, il aura fallu attendre 2018 et cette heureuse initiative des Éditions de La Martinière pour que ce fort et beau roman italien puisse, enfin, avec une traduction de Marilène Raiola, être découvert avec bonheur par un large public francophone.


L.B.K.

 

Goliarda Sapienza : « Rendez-vous à Positano », Coll. Météores (n°16), éditions Le Tripode, 2018.

 


Littéralement subjuguée lors d’un simple repérage par ce petit village du nom de Positano perché sur la côte amalfitaine, comme suspendu entre mer et ciel, à quelques kilomètres de Naples, Goliarda, la narratrice, ne peut s’en détacher. Fascinée par la beauté des lieux, par ses villageois, et surtout par cette énigmatique femme dont la beauté rivalise avec le paysage, elle entreprend d’y demeurer et d’en savoir plus… Se nouera alors, entre ces deux femmes, une profonde amitié quasi amoureuse de plus de vingt ans. Par une étrange alchimie menée entre vécu et roman, entre réminiscences et songes, l’auteur happe à son tour son lecteur et l’entraîne dans la sensualité des criques brûlées de soleil méditerranéen ou dans la fraîcheur des ruelles étroites de Positano avec son dédale d’escaliers de pierre à la rencontre d’Erica. Erica, si belle, si mystérieuse enveloppée dans son élégant halo, et habitant cette maison quasi-inaccessible au plus haut du village, à la fois retirée, fermée et ouverte sur toute la beauté de cette baie infinie. Qui est Erica avec sa fine et élégante silhouette quasi mystique, sa pâleur et cette froide aura tenant à distance tout Positano émerveillé ? Goliarda apprendra à la connaître et se tisseront alors entre elles deux, dans cette atmosphère à la fois insaisissable et palpable de tendresse, de sensualité, ces liens forts faits de silences, de rires et de larmes. Hypnotisé, on plonge doucement dans ces vies, la mer, Positano, enveloppé dans le voile léger de la tendresse, celui qui pudiquement cache les brûlures du désir et la violence des amours. Car, dans ces confessions se distillera aussi le lancinant poison des secrets dévoilés… Et s’engouffreront dans ces vies et ces pages, comme le vent et les pluies diluviennes d’une fin d’été dans les ruelles de Positano, pulsions, battements de vie, de survie et de mort. Vie marquée de revers de fortune, de déceptions et de joies consolatrices avec pour fond, Positano, petit village perdu dans la tourmente de l’histoire de l’Italie et de l’après-guerre. Auteur engagé, on y retrouve des thèmes chers aux intellectuels italiens de cette époque notamment de Pier Paolo Pasolini avec la modernité avançant implacablement, l’argent comme nouvelle force fasciste et ce temps ancestral marquant Positano comme un axis mundi. Erica et Goliarda sauront elles y échapper ? Sortiront-elles indemnes de la tourmente de la force des orages de la vie ? Se refuser à partir, fuir ou accepter ce « Rendez-vous à Positano » hors du temps… Goliarda ne retournera dans cette baie cachée « au-delà des monts, frontière métaphysique entre le rêve et le réel créé », que bien après, longtemps après…

« Ce n’est qu’après avoir, moi aussi, osé jeter un regard dans le trou noir du non-être, sans pour autant arriver à m’y abandonner, retenue peut-être par une curiosité démesurée qui a toujours été l’axe de ma nature, ou seulement parce que je ne trouvais personne de vraiment décidé à me donner un bon coup de pouce, que le désir me reprit de retourner dans ce petit village encore intact dans son humanité de visages et de pierres, avec sa mer limpide où laver nos « péchés » et ceux des autres. Où je pourrais poser les paumes de mes mains sur les rochers et les troncs des caroubiers encore intouchés et prier là où le bonheur d’être jeune était encore intact – en esprit du moins – comme un papillon bloqué sous la vitre immortelle du souvenir. »


« Rendez-vous à Positano » est l’un des derniers ouvrages écrits par Goliarda Sapienza alors que sa monumentale œuvre « L’art de la joie » n’a pas encore rencontré le succès qu’il méritait et qu’il aura seulement quelques années après, lors de sa publication posthume en France en 2005, puis en 2018 aux éditions Le Tripode.

G. Sapienza découvrit Positano à la fin des années 40 lors d’un repérage cinématographique avec le cinéaste Francesco Masseli, son premier mari. Trop beau, le film sera tourné ailleurs. Pour autant, Goliarda Sapienza, tout comme sa narratrice, ne pourra se décider à partir et il faudra que Luchino Visconti s’impatiente à Rome pour la faire rentrer ! Mais, Goliarda Sapienza ne tardera pas à y revenir… jusqu’à écrire cet ouvrage. Achevé en 1994, juste deux ans avant sa mort, « Appuntamento a Positano », aujourd’hui traduit en français par Nathalie Castagné et également édité par les éditions Le Tripode, bien que moins volumineux que « L’art de la joie », mais méritant tout autant d’être connu, réunit à lui seul toute la fascinante et fragile force d’écriture propre à son auteur.


L.B.K.
 

Goliarda Sapienza : « L’Art de la joie », Coll. Météores, Editions Le Tripode, 2016.
Angelo Maria Pellegrino : « Goliarda Sapienza, telle que je l'ai connue. », Editions Le Tripode, 2015.

 

 


« Raconte, Modesta, raconte. » ;
Cette phrase devenue célèbre est la dernière phrase du roman « L’art de la joie », un roman vertigineux écrit de plume de femme, Goliarda Sapienza. D’une écriture très personnelle, qui touche au plus profond de l’être et émeut, l’ouvrage raconte la vie romanesque de cette femme nommée Modesta dans la Sicile et l’Italie de la fin du XIXe siècle. Mais comment ne pas dévoiler la vie si haute en couleur de cette petite fille du sud de l’Italie qui au-delà de la pauvreté, des malheurs et horreurs, des peurs que lui infligera le destin, au-delà aussi des bonheurs et des étoiles que lui offriront le ciel et les gouffres insondables de l’âme humaine, s’accrochera désespérément, dans un entêtement vital, toute sa vie durant, à la seule compagne peut-être qui vaille : « L’Art de la joie ». « L’Art de la joie » comme firmament ; « Le firmament, quel beau mot…peut-être le plus resplendissant du firmament des mots », dira enfant encore l’héroïne, Modesta.
Alliant en une belle écriture, réalisme cru et magnifique imagination, l’ouvrage se heurtera pourtant aux heures sombres de l’Italie de la fin des années 1970 et ne trouvera pas d’éditeur ; il faudra attendre 1998 et toute la ténacité de son dernier compagnon Angelo Maria Pellegrino pour qu’enfin une première version posthume complète paraisse en Italie. Mais ce sera surtout sa parution française aux éditions Viviane Hamy en 2005 avec une traduction de Nathalie Castagné, aujourd’hui aux éditions Le Tripode, et son immense succès qui apporteront à « L’Art de la joie » et à son auteur, enfin publiée et reconnue en France et dans son Italie natale, toute la reconnaissance méritée.
D’une écriture inconsolable de joie, d’une sensualité à fleur de mot, maniant fines nuances et couleurs chatoyantes ou crues, aussi changeantes que les ailes de papillon, à l’image peut-être des photographies de l’auteur, Goliarda Sapienza, l’héroïne grandit et affronte dans un face à face étourdissant son destin, celui qui condamne ou qui sauve, et qui l’arrachera des brûlures pour le couvent et du puits pour une vie de Princesse… Habitée d’une insatiable ténacité de vie, d’une volonté d’une inconsciente légèreté avec sur ses pas l’ombre implacable d’une réalité toujours trop réelle, Modesta, insoumise, vit et affronte, en effet, sa destinée, et celle de la Sicile et de l’Italie au tournant du XXe siècle. Devenue une femme à la sensibilité aussi grande que son caractère, instruite, Modesta demeurera toujours ouverte aux idées modernes, dérangeantes, provocantes de son temps, et sera sensible aux idées des féministes et des socialistes anarchistes de cette fin et début de siècle, sans jamais cependant en oublier son sens critique acéré et épris de liberté. Ainsi affrontera-t-elle avec volonté ou impuissance, mais toujours force, détermination et patience, les amours et les maternités, les deuils et la guerre, la folie aussi ; la folie de la vie contre celle de la mort.
L’héroïne n’est pas, bien sûr, sans rappeler la personnalité singulière de l’auteur, née, elle aussi en Italie du sud à Catane, de père avocat et d’une mère se faisant, avec son mari, l’écho des luttes socialistes et de la résistance au fascisme. Entourée de nombreux frères et sœurs, l’auteur sera, en effet, comédienne, féministe, socialiste anarchiste, mais surtout et avant tout écrivain. Il faut lire avant, après ou parallèlement à « L’Art de la joie » pour en saisir tout le rapprochement l’ouvrage que lui consacre son dernier compagnon Angelo Maria Pellegrino « Goliarda Sapienza... », paru également aux éditions Le Tripode qui ont, sous l'initiative audacieuse de son directeur Frédéric Martin,  entrepris de publier l'intégralité de son oeuvre.
« L’Art de la joie », passant d’une tendre lucidité à une impitoyable imagination avec des phrases terriblement splendides, offre cette écriture aussi particulière que la personnalité même de son auteur, Goliarda Sapienza, qui au travers de la vie mouvementée de Modesta,  enrobe, happe et vous kidnappe par ce souffle de liberté et de vie. Dans un style singulier alliant douceur et dureté, l’intime et le lointain, changeant de narration pour ne pas lasser, se faisant distant, épistolier, confident, les chapitres viennent rythmer le récit comme ils rythment la vie. Mais, sous le charme d’un roman de « châle et d’épée », c’est bien un roman existentiel sensible et profond qui se dévoile au lecteur. Un livre fort qui marque au-delà de la mémoire, lorsqu’on se surprend à dire : " Raconte, Modesta, raconte », encore...

« Et peut-être parce que je m’attendais à le voir d’en haut comme avant, je dus lever les yeux pour trouver ce ciel liquide renversé qui fuyait calmement vers une liberté sans limite. De grands oiseaux blancs glissaient dans ce vertige de vent. Mes poumons libérés s’ouvraient et, pour la première fois, je respirais. Pour la première fois des larmes de reconnaissance me descendaient sur les lèvres. Ou était-ce le goût sec et fort de ce vent qui s’inclinait sur ma bouche pour la baiser ? »
 

L.B.K.

 

Stéphan Huynh Tan « Anarchie en France, en Allemagne et en Savoie » Pierre Guillaume de Roux éditions, 2018.
 


Stéphan Huynh Tan est un écrivain au long cours qui puise son encre dans la mémoire de ses pérégrinations autour du monde et des plus belles pages de la littérature qu’il ne cesse également d’explorer. Que peuvent bien avoir en commun Stendhal, Gobineau, Ernst Jünger et Xavier de Maistre ? Sous la plume de notre essayiste, qui a notamment déjà publié un Dictionnaire de Chateaubriand, leurs aspirations mais aussi leurs contradictions tissent un maillage serré qui peut paraître bien souvent incommode à démêler pour le lecteur noyé par les sollicitations médiatiques du XXIe siècle. Mais Stéphan Huynh Tan, lui, est en retrait du monde, sait prendre le temps d’aborder ces rivages comme le faisaient nos aïeux, otium revisité des temps modernes où le lecteur gourmand se met à table avec Henri Beyle, la duchesse de Sanseverina n’est jamais très loin, pour « un bon dîner dans la compagnie d’un esprit libre »… Le promeneur écrivain sillonne les clues de Barle, non loin de Digne-les-Bains, une manière de retrouver le temps primordial, grandeur discrète, d’où tout est parti ou presque. Nos cathédrales des temps modernes comme il les nomme avec une pointe caustique où s’entassent caddies et monceaux de victuailles ne rassasient pas notre homme, il leur préfère les vraies, non cet amas de ferrailles et de plastique, mais celles en pierre où le lecteur impénitent retrouve les souvenirs de l’auteur des Chroniques italiennes et des Promenades dans Rome. La saveur de la lecture de Stéphan Huynh Tan est d’apporter à ces textes que nous pensions pourtant connaître de nouvelles épices, une lumière rasante d’un soleil de fin d’été sur la garrigue. Avec le comte Arthur de Gobineau, nous filons à Turin, une ville secrète qui ne se livre pas au premier venu. L’endroit sied à l’auteur de L’Essai sur l’inégalité des races humaines, et notre essayiste de ne pas résister à plonger dans la lecture de ce pavé de mille deux cents pages développant des théories plus que controversées sur les races… Le mythe aryen, la race blanche dissoute dans ses métissages multiples, sombre constat de ce que la pensée peut produire dans ses contradictions, lui qui pourtant s’avérait philosémite. Le livre poursuit cette exploration de ces auteurs aux frontières de l’Histoire, tel Ersnt Jünger dont la valeur militaire n’attendra pas le nombre des années, un courage que certains souhaitent obscurcir par certains de ses écrits nationalistes avant la Seconde Guerre mondiale alors que l’écrivain se retirera de la vie publique et de toute participation au régime nazi qu’il détestait. Le livre conclut avec Xavier de Maistre, le frère de Joseph, exilé de sa bien-aimée Savoie. Il y a comme une curiosité d’entomologiste chez Stéphan Huynh Tan, passion d’ailleurs partagée par Ernst Jünger, curieux de ces insectes étonnants que sont parfois les écrivains, et dont il sait avec une verve bien singulière rendre la grandeur comme les contours plus obscurs. C’est un étrange plaisir que de lire les pages de ce dilettante à la rigueur caustique et implacable, de ce plaisir qui saisit le lecteur comme un décapant étourdissement.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

« Bijoux d’Artistes de Calder à Koons ; La collection idéale de Diane Venet », Flammarion, 2018.
 


L’ouvrage « Bijoux d’artistes, de Calder à Koons ; La collection de Diane Venet » réunit à lui seul, avec pas moins de 220 pages, plus de 200 bijoux d’exception d’artistes du XX et XXI siècles. Bagues, bracelets, colliers, signés des plus grands : A. Giacometti, Louise Bourgeois, Fernand Léger, Jacques Lipchitz, Louise Nevelson ou encore Dali, A & G. Pomodoro pour n’en citer que certains. Ce sont des noms prestigieux qui scandent de leurs éblouissantes créations les pages de ce livre, objets de cette collection originale et singulière, toute d’élégance et de goût, signée Diane Venet. Une collection, que vous avez peut-être eu la chance de voir ce printemps au musée des Arts décoratifs de Paris, née d’une vraie passion ; « Ma passion pour le bijou d’artiste est née il y a une trentaine d’années – souligne en début de l’ouvrage Diane Venet, le jour où Bernar s’est amusé à enrouler autour de mon doigt une fine baguette d’argent pour en faire une alliance… ». Des bijoux fabuleux d’artistes incontournables ou parfois plus surprenants en ce domaine tels que Pablo Picasso, Braque, Sonia Delaunay, Fontana, G. de Chirico, Man Ray, Niki de Saint-Phalle ou encore A. Warhol ou Anish Kapoor. C’est à un véritable musée imaginaire auquel nous convie Diane Venet. Certains ont été offerts par des artistes contemporains, notamment César, J. Chamberlain, Jacques Villeglé, des bagues, pendentifs, broches… Ou encore ces lunettes d’exception comme ces audacieuses créations signées Hiroshi Sugimoto ou Avish Khebrehzadeh. Une collection inédite qui s’offre ainsi à portée d’yeux du lecteur. Ainsi que le souligne en introduction Olivier Gabet, directeur du musée des Arts décoratifs de Paris, « Les meilleures collections ne sont pas exhaustives, les plus chères, les plus obsessionnelles : les plus belles collections sont celles où une sensibilité singulière se conjugue au goût, à l’originalité et à beaucoup d’amour. ». Et que d’amour d’or, d’argent, de cuivre, de joyaux et de beauté il y a en ces splendides pages aux mille et un trésors ! Servie par une iconographie remarquable, chaque création exceptionnelle au nom d’artistes majestueux ou moins connus, chaque bijou unique, précieux, se dévoile pour le lecteur sur sa pleine page. Certains ont été portés comme ce collier de Louise Bourgeois, ainsi qu’en témoigne l’émouvante photographie d’elle avec son père en 1948 ; ou ces colliers aux géométries inspirées de la Grèce archaïque de Costa Coulentianos qu’il offrit à ses femmes aimées et qu’elles portèrent, toutes, lors de ses obsèques. Tous, exceptionnels dans leur originalité et singularité, sont ici présentés, par ordre alphabétique selon le nom de leur créateur, avec pour chaque création, descriptions, détails, précisions ou anecdotes. Un bel écrin tout de noir et d’or, pour cette collection idéale et inédite de Diane Venet, qui ne pourra qu’enchanter et susciter plus d’un joli rêve…


L.B.K.

 

« L’ENVOL ou le rêve de voler », Collectif, co-édition Maison Rouge et Flammarion, 2018.
 


Le bel ouvrage « L’envol ou le rêve de voler » accompagne, au titre de catalogue, l’ultime exposition de la Maison Rouge – Fondation A.Galbert qui fermera malheureusement définitivement ses portes fin octobre 2018. C’est dire combien le joli bleu retenu pour la couverture de cet ouvrage se teinte et se recouvre, pour beaucoup, de gris et de regrets… Mais le thème même - « L’envol ou le rêve de voler » est si beau, si profondément intime à l’homme que ce dernier catalogue ne pourra qu’emporter pour longtemps par son envol, dans les mémoires, les souvenirs de la Maison Rouge.
Avec une iconographie des plus soignées (158 illustrations, pour de nombreuses en couleur et pleine-page), l’ouvrage présente quelque 200 créations évoquant ce désir si cher à l’homme, celui de voler, de perdre pied, de se détacher de la terre… Photos, peintures, sculptures, réalisations et dessins, sont accompagnés de textes d’auteurs venant d’horizons fort divers – psychanalystes, philosophes, historiens, théologiens, professeurs, offrant ainsi au lecteur une diversité et richesse de regards croisés. Retenons notamment en signature de ces contributions : Jérôme Alexandre, Marie Darrieussecq, Beatrice Steiner ou encore Antoine Gabert. Suivant une thématique, elle aussi, large et diversifiée, le lecteur pourra tout à loisir voler d’un thème à l’autre selon ses inspirations ; Machine et esprit, danse, extase et chutes, fictions, etc. Retenant des œuvres modernes ou contemporaines, sans remonter au-delà du XXe siècle mais, sans cependant tout à fait oublier les ailes d’Icare et le caractère archétypal du thème, l’ouvrage livre aux lecteurs bien des espaces, des horizons et des ciels propices aux jeux et à la liberté. Et si on y trouve nombre de machines, des plus sophistiquées aux plus extravagantes, s’y déploient également des ailes et des plumes convoquant avec délices et malice l’imaginaire et les rêves… Un très beau catalogue à partager en famille pour rêver et peut-être… s’envoler !

 

« Picasso ; Lever de rideau ; L’arène, l’atelier, l’alcôve. », Catalogue sous la direction de F.Rodari, Ed. Musée Jenisch-Vevey - Cabinet cantonal des estampes et 5 Continents Editions, 2018.
 


Le catalogue « Picasso ; Lever de rideau ; L’arène, l’atelier, l’alcôve », catalogue d’exception, accompagnant l’exposition au Cabinet cantonal des estampes du musée Jenisch-Vevey à Vevey (Suisse), réjouira tout autant les spécialistes, amateurs avertis que ceux n’ayant eu la chance de voir cet événement. Car il s’agit bien d’un événement ! Réunissant estampes, eaux fortes et lithographies, sous la direction de Florian Rodari, c’est toute la passion de Picasso pour l’art gravé qu’il pratiqua ou plus exactement qu’il expérimenta toute sa vie qui se trouve ainsi présentée. L’ouvrage donne en effet à voir, et surtout, à découvrir une large et très belle étendue de l’œuvre gravé de l’artiste avec des planches provenant de deux collections majeures déposées au musée Jenisch-Vevey, celle de Jean et Suzanne Planque et celle de Wener Coninx. Florian Rodari et Camille Jaquier offrent au lecteur en ouverture de l’ouvrage le portrait de ces deux collectionneurs suisses, trop souvent méconnus du public, que furent Wener Coninx (1911-1980) et Jean Planque (1910-1998). Des œuvres rares, allant des années 1905 avec des planches de la Suite des Saltimbanques aux années 1968 avec la fameuse Suite des 347, qui permettent de parcourir avec celles issues de la Suite Vollard (1930-1937), et autres eaux fortes ou lithographies, plus de 60 ans de l’œuvre gravé de Picasso.

Fort d’une belle iconographie soignée et de riches contributions signées Florian Rodari, Élisa de Halleux, historienne de l’art, C et Sébastien Goeppert, auteurs du catalogue raisonné des livres illustrés de Picasso, ce catalogue présente ces œuvres gravées de Pablo Picasso selon les grands thèmes chers à l’artiste, suivant en cela le parcourt de l’exposition. Florian Rodari nous en offre les clefs avec quatre textes consacrés respectivement à l’arène, l’atelier et l’alcôve, sans oublier « La Célestine », ce thème typiquement picassien issu de la littérature espagnole du XVe siècle. Défilent, alors, cirques, chevaux, corridas, taureaux, toréadors, et bien sûr, ces corps enlacés, enchaînés, déchaînés avec toujours proche l’image du Minotaure… Des estampes osées, obsessionnelles, telles que Pablo Picasso en aura dessiné, peint, gravé toute sa vie ; une puissance de vie, de création, comme un défi surhumain pour ce démiurge ayant cherché et puisé inlassablement, avec cette ténacité qui lui était propre, le dépassement de l’artiste, de l’œuvre, de lui-même. Une angoisse existentielle transformée, métamorphosée en énergie créatrice, parcourt l’ensemble de son œuvre gravé comme si l’artiste, lui Pablo Picasso, avait voulu, contrairement au poème de Pierre Seghers, non pas perdre la mémoire, mais bien se perdre pour ne jamais rien perdre. C’est cette immense et insondable énergie créatrice que nous donne à comprendre par leurs contributions et essais, Florian Rodari avec le thème du regard, de la théâtralisation, du jeu même du « Théâtre du regard » dans l’œuvre de Picasso ; une étude suivie du thème « Le couple comme dialectique créatrice dans l’œuvre gravé de Picasso » signée Élisa de Halleux et de « L’ultime combat du Minotaure » par C. Goeppert-Franck et Sébastien Goeppert.

Un catalogue « quasi raisonné », précieux, offrant ainsi des œuvres, estampes, lithographies rarement montrées dont de nombreuses issues de la Suite Vollard ou la Série des 347, avec pas moins de 120 illustrations, pour certaines pleines pages. Des œuvres gravées, eaux fortes, aquatintes, sur cuivre, zinc, sur vélin, à la craie, au pinceau, etc., ayant jalonné toute la vie de Picasso. Un ouvrage placé, ainsi que le souligne Florian Rodari, sous « l’enseigne du théâtre et du désir qui anime chaque spectateur dans l’attente des trois coups, quand l’esprit se réjouit, que le rideau se lève enfin et révèle aux yeux ce qui est encore de l’ordre de l’inconnu. » Et c’est effectivement un splendide lever de rideau, justifiant pleinement le titre de  cet ouvrage de référence, qui se lève sur plus de 200 œuvres gravées de Picasso provenant de ces deux collections uniques, celle de Jean Planque et celle de Wener Coninx, et conférant à cet événement un caractère exceptionnel.

 

A découvrir, La Collection Jean & Suzanne Planque

à Aix-en-Provence


 

Van Dongen & le Bateau-Lavoir catalogue d’exposition, Somogy, 2018.
 


C’est le portrait de Fernande Olivier réalisé en 1907 par le peintre Kees van Dongen qui illustre la couverture de ce catalogue consacré au peintre et au Bateau-Lavoir. La compagne et modèle de Pablo Picasso prêta ses traits à la toile de celui qui partageait leur vie au fameux Bateau-Lavoir, des années de bohême fertiles, gravées à jamais sur ces œuvres. Le présent catalogue étudie ainsi ces années, bien que courtes en fin de compte, deux ans seulement, mais si riches d’expériences et d’enseignement pour Van Dongen, laissant dans son œuvre une influence si marquante. Ainsi que le relève Geneviève Rossillon, présidente du musée de Montmartre, Van Dongen s’intéresse à cette époque essentiellement à la vie artistique au Bateau-Lavoir, berceau de l’Art moderne. Anita Hopmans explore, quant à elle, ces deux années à nulle autre pareille qui demeureront précieuses chez l’artiste jusqu’à ses dernières années à Monaco où il s’éteindra à l’âge de 91 ans.

 

Kees van Dongen, Montmartre, le Sacré-Coeur, 1904
huile sur toile, 81 x 65 cm, Nouveau Musée national de Monaco
© ADAGP 2018, Paris

 

C’est l’esprit des lieux qui happe le peintre, saisi dans sa jeunesse et dans sa fougue par tous ces possibles autorisés par l’extrême liberté de création qui régnait alors dans cet atelier géant. « La bande à Picasso », ainsi nommée, avec Salmon, Apollinaire, Max Jacob et tant d’autres fourmille d’idées et de talents dans une incroyable vie en commun. Van Dongen a pris sa part dans l’élaboration de cet art moderne, une contribution, certes, plus discrète que l’auteur des Demoiselles d’Avignon, mais néanmoins certaine si l’on songe à cet emploi de la couleur et à ces formes que le peintre donne à ses Lutteuses de Tabarin, avec déjà leurs yeux cernés de noir, ces visages énigmatiques et lointains, impression accentuée plus tard dans l’évolution de son art. La lumière de Van Dongen s’établit sous l’éclairage électrique du monde du spectacle, sa chaleur excessive sur la peau des artistes, jusqu’à l’extrême. Le peintre gardera longtemps la mémoire nostalgique de ces années ainsi qu’en témoignent ses illustrations pour le texte de Roland Dorgelès, paru en 1949, intitulé Au beau temps de la Butte. On y voit l’incomparable Max Jacob « pauvre guilleret, minable le matin et en frac le soir », ces couleurs vives et caricatures exacerbées, c’est une époque révolue, les deux hommes le savent. La deuxième partie du catalogue permettra, enfin, au lecteur de plonger plus encore dans cet univers captivant avec la reproduction des œuvres présentées lors de l’exposition consacrée au peintre au Musée de Montmartre, une ode à la liberté et à la couleur.

 

 

La Bible de Gutenberg de 1454 Stephan Füssel Relié, 2. vol. avec livret, 23,5 x 33 cm, 1400 pages, Taschen, 2018.

 

 

2018 marque l’année du 550e anniversaire de la mort du célèbre imprimeur Johannes Gutenberg (1394-1468). A cette occasion, les éditions Taschen ont fait le choix – et quel choix ! – de rééditer dans une somptueuse publication la fameuse Bible de l’imprimeur germanique dans sa version intégrale et originelle. C’est un spécialiste des sciences du livre qui est à l’origine de cette édition exceptionnelle de la célèbre Bible Gutenberg datant de 1454. Stephan Füssel est en effet directeur de l’Institut des sciences du livre de la Johannes-Gutenberg-Universität de Mayence (ville natale de Johannes Gutenberg) où il est titulaire de la chaire Gutenberg.

 

 

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Ayant une connaissance intime des débuts de l’imprimerie et du rôle du livre du XVIIIe au XXe siècle, Stephan Füssel a su également repousser son champ d’études en l’élargissant à l’avenir des nouveaux médias. Il n’est donc pas étonnant que cette fabuleuse édition en deux volumes ait été confiée à ses soins, d’autant plus que la version de la Bible de Gutenberg demeure, rappelons-le, la Bible la plus connue du grand public.

 

 

Cet ouvrage sacré a été en effet le symbole d’une véritable révolution puisqu’elle fut le premier livre d’importance à avoir été imprimé avec des caractères en métal mobiles, à la différence des manuscrits jusque-là réalisés par les moines copistes. Ce fut au milieu du XVe siècle une profonde évolution qui allait élargir la diffusion des idées ouvrant sur la Renaissance et plus tard sur le Siècle des Lumières, le savoir se trouvant ainsi partagé et accessible à un plus grand nombre, multipliant des écrits jusqu’alors trésors des bibliothèques des monastères, une révolution donc que seules les technologies de la fin du XXe siècle tenteront d’égaler avec Internet.

 

 

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C’est à partir de l’exemplaire conservé à la bibliothèque de Göttingen qu’a été réalisée cette somptueuse réédition, un exemplaire imprimé en latin sur vélin et l’un des rares au monde qui soit parvenu jusqu’à nous, ce qui explique que l’UNESCO l’ait fait figurer au Registre de la mémoire du monde. Le lecteur aura grand intérêt en découvrant cet ouvrage divisé en deux volumes réunis en coffret à commencer par l’étude proposée par Stephan Füssel exposant la personnalité de Gutenberg et les conséquences de l’imprimerie qu’il initiera, prenant bien soin de rappeler que si le procédé existait auparavant en Asie, en Europe, il fut en revanche le premier à inviter ce système de caractères métalliques mobiles appelé à un incroyable avenir.

 

 

Avec ses 1 282 pages, cette édition offre deux sources essentielles pour l’histoire du livre et de la culture : le livre modèle de Göttingen et le seul acte officiel subsistant sur la Bible de Gutenberg rédigé par Ulrich Helmasperger. Fort de ces informations, il sera alors loisible de feuilleter ces pages étonnantes pour celles et ceux habitués à la froideur des typographies modernes pourtant héritées de cette invention. L’héritage des manuscrits enluminés se fond avec la typographie fleurie conçue par Gutenberg, rencontre de deux univers appelés progressivement à se séparer de plus en plus et que ce magnifique coffret fait revivre, le temps d’une édition d’exception.
 

"Guernica" édition publiée sous la direction d'Émilie Bouvard et Géraldine Mercier, Coédition Gallimard / Musée national Picasso-Paris, Gallimard, 2018.

 


La quatrième de couverture du catalogue Guernica publié aux éditions Gallimard reproduit une citation de Picasso suffisamment évocatrice : « Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi »… Cet engagement entier de la personne et de l’art du peintre transcende en effet la dimension esthétique d’une manière radicale dans l’œuvre de Picasso et notamment pour Guernica. Ce cheval hennissant dont la langue acérée est pointée comme une lame de rasoir témoigne de la violence au cœur de cette œuvre iconique de l’engagement de l’artiste. Émilie Bouvard rappelle la destinée de cette peinture à l’huile de taille monumentale de plus de 3 mètres de haut sur plus de 7 mètres de long. Témoin de la guerre d’Espagne vue de Paris par un artiste espagnol en 1937, Guernica cristallise l’aboutissement du peintre à cette époque et les fracas de la guerre, tout d’abord civile puis mondiale quelques années plus tard.

 

Dora Maar, Huile sur toile "Guernica" en cours d'exécution, état VII, atelier des Grands-Augustins, Pari, en mai-juin 1937, Paris, 1937, Musée national Picasso-Paris, don Succession Picasso, 1992 © RMN­‐Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2018

 

Exposer Guernica ne saurait ainsi être un accrochage de plus, mais bien un engagement prolongeant celui de l’artiste au risque d’en dénaturer l’originalité et les sens. Tant d’interprétations ont été portées sur cette œuvre dont elle s’est trouvée enrichie ou alourdie selon les cas. On connaît l’intérêt que porta André Malraux à l’œuvre de Picasso à qui il consacra son fameux livre La Tête d’obsidienne en 1974, deux ans avant de disparaître. Pour le ministre, romancier et passionné de l’art « Picasso fut habité par la métamorphose plus profondément que par la mort », même dans cette œuvre où elle rôde incontestablement.

Les métamorphoses opérées par Picasso trouvent leur origine dans le regard insatiable de l’artiste porté sur des sources iconographiques diverses et variées que rappelle le catalogue ; allant de l’Apocalypse de Saint-Sever (XI° s.) jusqu’à Delacroix avec Le 28 juillet, Tauromachie, Minotaure, cheval, chacun de ces emblèmes puissants dans l’œuvre de Picasso avant Guernica vont converger de manière éblouissante dans cette arène internationale anticipée. Le lecteur aura cette chance avec ce précieux catalogue de faire défiler les pages du laboratoire intérieur de l’artiste de manière contextuelle et selon une nouvelle approche qui sort des sentiers battus et à laquelle le lecteur est convié de manière dynamique.

 

Till-Holger Borchert « Peinture flamande de Van Eyck à Rubens » 360 illustrations couleur, relié sous jaquette, format 30 x 39 cm, nombre de pages 498 pages, 2014, Citadelles & Mazenod, 2014.

 


Till-Holger Borchert, spécialiste réputé de la peinture des Pays-Bas et conservateur en chef du Groeningemuseum de Bruges, a réalisé avec « Peinture flamande de Van Eyck à Rubens » aux éditions Mazenod un somptueux ouvrage, véritable promenade d’art avec les plus grands artistes de ce courant de peinture. Par sa connaissance intime de ces peintres qu’il fréquente depuis longtemps et ses différentes fonctions de conservateur et de commissaire d’expositions ( « Jan van Eyck, les primitifs flamands et le Sud » en 2002 et « De Van Eyck à Dürer – les primitifs flamands et l’Europe centrale » en 2010-2011), l’auteur a retenu à juste titre un dialogue au cœur de ces œuvres. Grâce à des détails extraordinaires révélés par le grand format de l’ouvrage et la qualité des illustrations, c’est tout l’art du détail caractérisant la peinture flamande qui se trouve placé au premier plan de ce livre d’art. L’auteur en avant-propos rappelle d’ailleurs ce jugement repris par le grand historien de l’art Aby Warburg « Le diable est dans les détails… », ce qui s’applique notamment aux arts plastiques… Rares sont les observateurs d’œuvres d’une telle richesse ayant le temps, la patience et l’acuité d’en découvrir les infimes contours et recoins lors d’une visite dans une exposition ou un musée.

Aussi Till-Holger Borchert se fera-t-il dans ces pages, le temps d’une lecture, le guide de cette intimité, qui exige recul et connaissance, ce que l’auteur transmet avec une générosité sans bornes et invitant d’ailleurs son lecteur à faire suivre cette découverte par celle des œuvres in situ, une approche incontournable pour lui. C’est une sélection d’une quarantaine de chefs d’œuvres qui ont été retenus pour leur importance, richesse symbolique et caractère de la peinture flamande. Le livre débute naturellement par Jan Van Eyck, celui qui fut considéré comme le père de l’art pictural flamand pour le réalisme de ses détails et la beauté de ses paysages. L’Agneau mystique du peintre étudié en ouverture donne une idée de la démarche entreprise par Till-Holger Borchert qui n’est pas sans rappeler celle d’un cinéaste : vue éloignée du polyptyque fermé puis ouvert, avant d’entrer dans le cœur de l’oeuvre en une succession de gros plans éclairés par une « voix off », celle de l’historien de l’art. Il ne manque que la musique pour que l’expérience soit complète, une belle leçon. Plutôt que de privilégier un nombre incalculable d’œuvres, l’auteur a fait choix de retenir une sélection réduite mais donnant lieu à une initiation entière et complète.

 

 

Ainsi au fil des pages, l’historien de l’art fera-t-il défiler pour le lecteur de ces chefs-d’œuvre déterminants pour l’art européen, des toiles effarantes de Jérôme Bosch qui semblent encore plus psychédéliques avec force détails proposés par l’auteur, au dramatisme puissant de Rubens avec La Descente de Croix de la cathédrale d’Anvers, sans oublier la joie transmissible de Jordaens avec Le roi boit ! Une expérience unique au cœur de l’intimité de la peinture flamande.

 

Pierre-Joseph Redouté « Le livre des fleurs » Werner Dressendörfer, H. Walter Lack, relié, reliure tissu, imprimé sur papier Acquerello, avec ruban marque-page, 28,5 x 39,5 cm, 336 pages, dans une mallette en carton avec poignée, Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, 2018.
 


Redouté, un nom qui évoque subrepticement un bouquet de couleurs et de senteurs, une poésie florale qu’aucune technologie numérique n’est parvenue à ce jour à égaler. C’est l’œuvre et le génie d’un visionnaire et d’un poète, Pierre-Joseph Redouté, qui fait pour le grand des bonheurs l’objet du présent ouvrage réunissant somptueusement 144 gravures en grand format. Né en plein siècle des Lumières, c’est à la veille des heures révolutionnaires qu’il s’oriente dans l’illustration botanique, qu’il est introduit à la cour de Versailles et très tôt remarqué par la reine Marie-Antoinette. Il deviendra même dessinateur et peintre officiel du Cabinet de la Reine, sa consécration est dès lors établie.

 

 

La tempête révolutionnaire n’éteint pas son génie, il entre à l’Académie des sciences, se fait remarquer par Joséphine de Beauharnais qui le protégera et en fera son peintre officiel. Les régimes passent, mais la reconnaissance de Redouté ne faiblit pas, et ce dernier traverse les affres des régimes politiques et voit son œuvre encensée pour sa qualité botanique et son esthétique unanimement saluée. Les gravures réunies dans ce livre d’art exceptionnel témoignent du soin apporté par l’artiste pour associer exactitude scientifique et esthétique avec ces mises en couleur à la main de fleurs, fruits et rameaux. Afin de rendre plus exactement les détails de ses représentations, Redouté va jusqu’à perfectionner la technique de gravure au pointillé en ayant recours à de minuscules points de couleur plutôt qu’aux lignes pour mieux rendre les infimes variations de couleur dans ses œuvres.

 

 

Car si l’on associe très souvent le nom de Redouté à ses fameuses roses inoubliables, on oublie parfois que l’artiste a manifesté un intérêt insatiable à l’art botanique de manière générale, les plantes les plus méconnues retenant également son attention. La légende aime à dire que Marie-Antoinette aurait convoqué Redouté à minuit pour qu’il lui peigne un cactus, ceci n’aurait rien d’étonnant pour cet artiste curieux de tout. L’éphémère des fleurs, et notamment de ses roses, est comme un rappel philosophique du caractère transitoire des choses et des régimes politiques qui ne parviendront pas à abattre son génie. 144 espèces de fleurs, rameaux d’arbres et fruits sont ainsi réunis dans cette réédition exceptionnelle qui attire le regard pour sa beauté indéniable, mais dont il ne faudra pas négliger la valeur scientifique à l’époque qui fit de Redouté, mort en 1840, un artiste également aimé des sciences.

 

« Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours » catalogue sous la direction de Dominique de Font-Réaulx et Marie Monfort, Louvre éditions – Le Passage, 2018.

 


C’est un détail de La Lutte de Jacob avec l’ange qui orne la couverture de cet ouvrage collectif consacré aux trois œuvres peintes tout spécialement par Eugène Delacroix en l’église Saint-Sulpice de Paris, une commande reçue pour la chapelle des Saints-Anges et qui l’occupa jusqu’en 1861. Métaphore de l’artiste en lutte avec son art mais aussi avec ces questions existentielles se posant à l’homme quant à son destin. Cette œuvre est souvent présentée, à juste titre, comme le

testament spirituel du peintre qui disparaît trois ans plus tard.

À l’occasion de l’exposition consacrée au musée Eugène Delacroix à ces trois œuvres et venant de faire récemment l’objet d’une restauration exemplaire, le présent ouvrage revient sur la genèse de ce projet, ses sources d’inspirations puisées auprès des grands maîtres et sur l’influence qu’eurent ces toiles sur les successeurs de l’artiste tels Maurice Denis, Gustave Moreau, Marc Chagall… Il aura fallu une restauration complète des œuvres de la chapelle des Saints-Anges pour redécouvrir ce qui restait jusqu’alors caché sous un voile de brume et d’opacité rendant quasi impossible leur lecture. Si les mouvements et le dynamisme des actions pouvaient être devinés, les couleurs et les jeux de miroirs restaient absents jusqu’à ce mois de novembre 2016 où les couleurs comme par enchantement ont retrouvé leur place et leur éclat. Ainsi que le soulignent les auteurs en introduction, unir les œuvres de la chapelle au musée Delacroix en une thématique commune renoue ainsi ce lien indéfectible qui unit le peintre entre son atelier souhaité proche du lieu de la commande qu’il lui échut et lui demanda tant d’énergie. Grâce aux nombreux détails et informations rendus visibles par la restauration, c’est toute l’histoire du projet de Delacroix qui est de nouveau compréhensible et partageable au plus grand nombre ainsi qu’en témoignent les essais réunis dans cet ouvrage.

Glacis inutiles supprimés, lisibilité des compositions améliorée, chaque strate interrogée, toutes ces questions techniques de restauration offrent une mine d’informations précieuses sur l’art et la technique du grand peintre du XIX° s. Par ailleurs, l’ouvrage rappelle les sources essentielles de Delacroix pour concevoir et élaborer ces œuvres de grand format, le peintre ayant toute sa vie durant manifesté un respect pour ses illustres prédécesseurs tels Raphaël, Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens ou Rembrandt. En fin de carrière, le peintre ne désavoue pas, bien au contraire, ces inspirations qui nourrissent son art et tout particulièrement ce projet pour l’église Saint-Sulpice. Nous pourrons ainsi grâce aux nombreuses contributions réunies pour cet ouvrage mieux saisir les nombreuses intrications artistiques, historiques, religieuses et métaphysiques qui caractérisent ces trois chefs œuvres et que ce livre encourage à aller sans plus tarder redécouvrir in situ en passant et s’arrêtant, bien entendu, préalablement à la très belle exposition qui leur est consacrée au musée Delacroix.

 

« Delacroix » de Peter Rautmann Citadelles & Mazenod, 2018.

 



Peter Rautmann propose avec cette monographie d’exception parue aux éditions Mazenod un regard autre sur ce grand peintre que fut Eugène Delacroix, celui de la modernité et ses liens avec la création européenne de son temps. Historien de l’art et spécialiste du romantisme allemand et européen, « son » Delacroix s’ouvre sur un détail du tableau Les Convulsionnaires de Tanger, toile où la couleur dialogue avec le sujet en un lien à la fois intime et puissant de ces visages tendus sur un fond d’azur immaculé. Partant des crises artistiques du début du XIXe siècle, le livre explore cette expérience de son art entreprise par Delacroix tout au long de sa riche et fertile carrière. Ne recherchant pas une étude exhaustive mais privilégiant plutôt une étude approfondie de certaines œuvres déterminantes, Peter Rautmann analyse le processus même du travail artistique du peintre invitant pour cela toutes les étapes allant du projet, des esquisses, dessins, gravures, photographies jusqu’à l’œuvre inachevée. Dépassant les idées traditionnelles avancées pour caractériser l’art de Delacroix, notamment l’importance et la force de la couleur, l’auteur entreprend également l’étude d’autres clés ouvrant à une plus profonde compréhension de son œuvre, l’aspect graphiste avec l’importance du noir et des ténèbres, ainsi que celle de la ligne, du mouvement et de l’espace. La dimension subjective n’est pas non plus occultée dans ces pages superbement mises en pages et illustrées par une iconographie choisie avec attention pour ces 320 illustrations couleur. La personnalité de Delacroix s’immisce dans ses tableaux avec une sensibilité psychique et émotionnelle à fleur de toile, ce dont témoignent d’ailleurs les pages de son fameux Journal. Retraçant les déterminantes années 1820, la tempête romantique, l’ouvrage ouvre également sur d’autres espaces et horizons avec la découverte essentielle pour Delacroix de l’Orient, irradiant son travail de lumière et de mouvements. De par sa formation, Peter Rautmann invite d’autres disciplines pour jeter des ponts avec l’œuvre de Delacroix notamment l’esthétique, la musique, les sciences, la littérature… En ces pages, Eugène Delacroix se révèle être non seulement un homme de son temps ne reniant pas l’héritage du passé, mais aussi une figure de proue d’un courant artistique ouvrant sur les siècles à venir avec le modernisme dont il est d’une certaine manière le prophète et l’avant-garde.

 

L'épopée du canal de Suez sous la direction de Gilles Gauthier Coédition Gallimard / Institut du monde arabe / Musée d'Histoire de Marseille, Gallimard, 2018.
 


Si le mot « canal » renvoie plus de nos jours à des chaines de diffusion médiatiques qu’aux cours d’eau artificiels que creusa l’homme dès le début de son histoire pour dépasser le cadre de sa géographie, il demeure cependant que de tout temps, relier mer et terre a été une priorité. Le canal de Suez compte assurément parmi ces efforts insensés si l’on pense à la difficulté de la tâche : permettre à des bateaux de passer du Nil à la mer Rouge, et permettre à la Méditerranée et mer Rouge de se rejoindre, de communiquer… Si l’on ajoute à cela que, ce qui deviendra le canal de Suez se trouve au croisement de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, il est plus facile de comprendre pour quelles raisons dès l’Antiquité cette tache surhumaine a été au cœur des projets des puissants, notamment de Sésostris, le pharaon mythique. L’égyptologue Christiane Ziegler souligne combien son tracé, connu à l’époque des sources antiques, reste de nos jours sujet à discussion, la topographie se modifiant considérablement au fil des siècles. L’homme moderne redonnera vie à cette voie mythique avec, en 1859, le creusement du Grand Canal de Suez reliant la Méditerranée à la mer Rouge sur une étroite bande de terre de 125 km comme le rappelle Ghislaine Alleaume. Le présent catalogue retrace cette aventure avec force archives photographiques sépia qui ne pourront que laisser une nostalgie certaine de ces lieux plus proches alors de l’Antiquité que de la modernité… Et pourtant c’est bien la modernité et cette force de l’homme sur la nature qui motivent le percement « pharaonique » de cet isthme sous la direction de Ferdinand de Lesseps avec des moyens, certes, plus modestes que ceux entrepris il y a quelque temps pour relier l’Angleterre à la France sous la Manche. Philippe Régnier rappelle, pour sa part, les différents projets proposés avant celui retenu définitivement alors que Caroline Piquet met dans sa contribution en évidence les enjeux stratégiques des puissances internationales concernées par ce nouveau mode de communication fluvial inauguré en 1869. Il faudra en effet dix ans pour que cette entreprise soit accomplie avec un prix humain non négligeable si l’on pense à ces milliers d’ouvriers qui y laisseront leur vie. Ce sera également le point de départ de nouveaux équilibres : nationalisme arabe, lutte pour l’indépendance de l’Égypte… Cette épopée est retracée avec un nombre important de documents reproduits, une histoire prolongée par les questions d’actualité et des projets d’extension, de doublement du canal. Une aventure pouvant être précédée, suivie ou compétée par la visite de l’exposition sur ce même thème se tenant actuellement à l’Institut du Monde Arabe.

 

Alice au Pays des Merveilles et De l'autre côté du Miroir de Lewis Carroll illustrés par Pat Andrea (édition bilingue) 49 œuvres de Pat Andrea et 120 détails. 1 volume broché sous jaquette, 400 pages, 25 X 23 cm, La Petite Collection Editions Diane de Selliers, 2018.

 


L’œuvre de Lewis Carroll Alice au Pays des Merveilles fait partie du patrimoine littéraire depuis de nombreuses années au même titre que Le Petit Prince. Et en effet, quelle joie inépuisable que de découvrir à chaque nouvelle lecture ces mots et tour de passe-passe, ces écrits aux entrées multiples, surtout lorsqu’ils font l’objet d’une édition aussi singulière que celle réalisée par les éditions Diane de Selliers réunissant Alice au Pays de Merveilles et De l’autre côté du Miroir. Afin de proposer au lecteur, grand ou petit, la meilleure introduction à ce texte conçu non seulement par un écrivain, mais aussi par un logicien et mathématicien averti, quarante-neuf toiles originales ont été commandées à l’artiste Pat Andrea ; des œuvres qui accompagnent idéalement la traduction d’Henri Parisot.

 

 

Avant de plonger dans la lecture de ces deux œuvres emblématiques, il suffit de feuilleter les 400 pages de cette édition pour mesurer combien l’artiste Pat Andrea est littéralement habité par l’écriture et l’univers de Lewis Carroll. Ainsi que le souligne Diane de Selliers, l’artiste fut dès le départ de ce projet fasciné par les correspondances de son travail avec ces œuvres. Le travail de ce peintre et sculpteur néerlandais est en effet marqué par le sexe, la violence sourde, ces rapports de tension entre les êtres et les choses aux lignes brisées. Ces huis clos, inversions et autres étrangetés trouvent des échos dans l’univers carrollien où les corps sont souvent étirés ou réduits selon leur rapport aux adultes. Chaque œuvre est présentée en deux parties offrant le plaisir d’une lecture intégrale du texte ou au contraire de s’arrêter plus longtemps sur des extraits bilingues nouant des rapports intimes aux œuvres de Pat Andrea. Le lecteur pourra ainsi avec délectation découvrir ou redécouvrir ces œuvres si familières sous un autre angle, angle idéalement complété par l’appareil critique de Jean Gattégno, l’un des grands spécialistes de Lewis Carroll.
 

 

« Chantilly, le domaine des princes », photographies de Marc Walter, Format : 245 x 335 cm, 488 pages dont 3 dépliants de 8 pages, Environ 450 illustrations en couleurs, Relié plein papier, fer à dorer, signet, sous étui illustré, Swan éditeur – Domaine de Chantilly, 2017.
 

 

A lieu d’exception, livre d’exception, c’est désormais chose faite avec la splendide édition Chantilly, le domaine des princes (Swan éditeur), un livre d’art et d’histoire, servi par une iconographie remarquable. Le lecteur est en effet invité en ouvrant ce coffret raffiné à entrer dans cet univers d’ors et de moulures anciennes qu’une couronne princière souligne. Les splendides photographies de Marc Walter font immédiatement participer à cet univers qui pourrait relever du domaine onirique si nous n’étions pas en ces lieux en plein cœur de l’Histoire, celle du royaume de France jusqu’à l’actuel Domaine de Chantilly, au XXIe siècle. Qu’il s’agisse d’un détail de marqueteries précieuses, d’un ciel d’orage soulignant les dentelles de pierre du château ou de l’eau qui se joue des reflets de l’auguste demeure, chaque image participe à ce joyau dont l’histoire reste mouvementée par ces multiples facettes.

 

 

Regarder les façades du château de Chantilly de nos jours, c’est se tourner vers une belle utopie, celle d’Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), cinquième fils de la reine Marie-Amélie et du roi Louis Philippe, dernier roi des Français, et qui décida un demi-siècle après que la Révolution eut abattu les murs de ce château de redonner vie à ce phénix princier. Sa devise était « J’attendrai », c’est dire si la résolution de l’homme était aussi grande que son souhait, alors qu’il vécut plus de vingt ans en exil en Angleterre. Mais il est des attentes qui dépassent celle des hommes pour rejoindre celles des siècles, une prédestination à recomposer ce qui avait été à tort défait. Aujourd’hui plus personne ne remet en cause cette réhabilitation, bien au contraire, des foules de touristes s’empressent pour découvrir une partie de ce patrimoine réhabilité par cet homme qui s’éteindra dans son domaine de Zucco en Sicile, trois ans avant le début du nouveau siècle. L’ouvrage fait défiler cette riche histoire, page après page, de la forêt des origines avec Anne de Montmorency, connétable de France aux XVe et XVIe siècles jusqu’au fameux Condé au XVIIe siècle, descendant de saint Louis, et qui offrira à ce lieu sa splendeur toute princière grâce au concours d’un jardinier appelé à un destin célèbre, André Le Nôtre…

 

 

Le Grand Condé aimait la rivalité et notamment à l’encontre de son royal cousin auquel il emprunta le génie d’un de ses plus brillants architectes, Jules Hardouin-Mansart. Chaque génération des Bourbon-Condé apportera sa pierre à cet édifice faisant l’admiration de tous, Grands Appartements, Singeries, Grandes Écuries, Petit Parc, Jeu de Paume, Hameau dont s’inspirera Marie-Antoinette et jardin anglais passeront à la postérité jusqu’à ce qu’Henri d’Orléans ne redonne vie à cette splendeur au XIXe siècle après les ravages de la Révolution. Une partie entière de ce livre est d’ailleurs consacrée aux fameuses collections du Duc d’Aumale, un musée unique dont la seule visite donne le vertige tant les œuvres d’art réunies par cet esthète laissent sans voix. Lui qui interdit dans son legs de modifier l’accrochage ou de prêter et faire sortir du domaine la moindre œuvre de sa collection. Il suffit pour s’en convaincre de déplier les doubles pages successives de la Galerie de peinture insérées dans cet ouvrage d’art…

 

 

Les expériences seront multiples à la lecture de ce livre incontournable, la plus précieuse d’entre elles sera notamment ce désir irrépressible de partir à la découverte toujours renouvelée des charmes du Domaine de Chantilly.

 

 

L’effet boomerang – Les arts aborigènes et insulaires d'Australie,
160 pages - photos et illustrations couleurs et noir et blanc, Éditions In folio/ MEG - Musée d'ethnographie de Genève, 2017.

 


Le catalogue de l'exposition « L'effet boomerang, les arts aborigènes d'Australie », exposition qui s'est achevée il y a quelques semaines au musée d'ethnologie de Genève, permet de revenir sur les nombreuses pièces exposées grâce aux riches contributions. Qu’il s’agisse des liens profonds qui relient chaque objet à la terre des ancêtres, aux territoires du Temps du Rêves ou au temps de l'histoire des luttes des populations autochtones pour la reconnaissance de leurs droits, il n'y a pas d'objet en bois, armes, boucliers, pointes de lances, propulseurs, ornements, masques, bois gravés, peintures corporelles, représentations sur écorces ou aujourd'hui sur toile ou papier qui n’ait sens et n’ait fait l’objet d’une minutieuse analyse.
Les auteurs de ce catalogue, sous la direction de Roberta Colombo Dougoud (conservatrice du département Océanie du Musée d’Ethnographie de Genève et commissaire de cette exposition) ont pour chacun apporté dans leur domaine respectif une extrême attention à la conservation et mise en valeur des gestes culturels ancestraux, rappelant ainsi à quel point la culture australienne des origines, donc aborigène, porte en elle tout une part de l'art de l'humanité et de sa mémoire collective. Que ce soit Brook Andrew, artiste australien, Philip Jones, Eric Venbrux, Perrine Saini, Marcia Langton, Clotilde Wuthrich ou Nicholas Thomas, chacun aborde cette culture et les arts aborigènes avec un regard ethnologique, historique, scientifique, anthropologique, artistique ou muséologique permettant de mieux découvrir et appréhender les collections de M.E.G, dont le fonds australien ne compte pas moins de 850 œuvres, et ainsi de comprendre, depuis la colonisation de ces terres en 1788, l'effacement progressif de la culture aborigène et la mise à l'écart flagrante des populations autochtones des différentes régions du continent. Les collectes des objets présentés dans ce catalogue témoignent du chemin parcouru depuis les premiers contacts avec les anthropologues européens comme Norman Tindale en 1921 jusqu'à la reconnaissance actuelle des arts insulaires. « Les Noirs affirment qu'aux « Temps du Rêves » d'un passé très lointain, leurs ancêtres sont entrés dans le pays avec tous leurs totems, qu'ils gardent précieusement avec eux. En ces temps-là, ils n’étaient pas très sûrs de leur nature ; ceux qui possédaient le totem disons du canard sauvage étaient-ils vraiment des êtres humains, ou étaient-ils en partie l'animal ou la plante dont ils portaient le nom ? » Le chemin pour retrouver les traces des ancêtres est complexe mais évident pour qui sait lire sur la terre, à travers la voie lactée, au milieu des déserts, et seuls savent ceux qui y sont initiés... C’est avec les premiers objets rapportés au M.E.G, le 3 juillet 1880, très précisément, et leurs les observations que commence la collection particulièrement riche et diversifiée d'objets. Observations qui permettront aux chercheurs de classifier minutieusement les productions des peuples aborigènes des différentes localités géographiques et leurs utilisations précises, tels ces coolamon ou pitchi tantôt récipient pour l'eau ou pour la nourriture, tantôt berceau pour les nouveaux-nés. Les Aborigènes du Nord, dès le XVIIe siècle et jusqu'au début du XXe siècle, ont entretenu des échanges culturels avec les marins indonésiens et autres habitants de Madagascar... Leur histoire se lit comme un roman jusqu'à aujourd'hui et les nouvelles créations d'art contemporain recyclant des filets de pêche usés (installation du requin de récif Ged Nor Beizam – Queensland) comme les toiles acryliques des grands artistes partis pour d’autres rêves ou actuellement vivants, ont pris, depuis quelques années, toute leur place sur le marché de l'art international. Nombre de ces œuvres figurent aujourd’hui dans les musées et galeries du monde, gardant cependant toujours cette part de mystère… C'est cette histoire de groupes, familles, sociétés complexes au plus proche d'un environnement difficile, toute cette richesse de styles et de créations que viennent illustrer les très belles photographies que l'on redécouvre sous une perspective nouvelle par ce livre faisant déjà référence en matière d’arts aborigènes. Alors le lire et y revenir, c'est aussi cela, l'effet boomerang...


Sylvie Génot-Molinaro
 

Jean-Pascal Léger : « Tal Coat. Pierre et Front de bois », Editions Somogy, 2017.
 

 

A noter la parution aux éditions Somogy d’une belle monographie consacrée au peintre Tal Coat. Appuyée par un riche texte documenté et soigné signé Jean Pascal Léger, cette dernière parution s’est vite imposée comme ouvrage de référence. Jean Pascal léger, écrivain, critique d’art et commissaire d’expositions, a bien connu et côtoyé le peintre à maintes reprises et lui a consacré de nombreux textes, entretiens ou émissions ("L'Immobilité battante" L'Atelier contemporain, 2017). Et comme on le comprend ! Comment ne pas apprécier, en effet, cet artiste (1905-1985) dont toute l’œuvre puise sa force dans la terre, les rochers et les arbres, dans cette nature qu’il aimait appeler tout simplement « le monde ». Pour cet ouvrage, l’auteur a retenu pas moins de 150 illustrations ; retenues, souligne-t-il, comme il aurait choisi des toiles pour une exposition : « J’ai fait mes choix comme pour un accrochage, je vais à la rencontre des tableaux comme on va trouver des personnes. Mais surtout j’ai adopté la méthode Tal Coat. Certains tableaux ont pris l’initiative »…
Tal Coat aimait avant tout les arbres, ces grands et hauts arbres, son nom de peintre signifie d’ailleurs en breton « front d’arbre », prémonition ou avertissement ? Ce Breton d’origine et de caractère l’a dit et peint, peint et redit, lui épris avant tout de liberté. Il aimait aussi peindre les rochers qu’il escaladait volontiers, la terre, ses ocres et les champs dans lesquels sa peinture s’enracine. « Certes, lorsque Tal Coat, au printemps, couvrait ses tableaux des jaunes acidulés et des verts vifs de la campagne, ce sont bien des tableaux verts et des tableaux jaunes, les Mai, Vient mai, Mariés (au mois de Marie) et des Colzas. Mais ces mêmes tableaux pouvaient se couvrir de coquelicots, de chaumes puis de cendres. Un tableau de Tal Coat est l’équivalent d’un champ, une parcelle de peinture », écrit Jean-Pascal Léger se souvenant de ce que lui avait dit le peintre, un jour, à propos d’une toile :

« Laissez-le faire son effet !
C’est un peu terne mais il y a les coquelicots en dessous, je peux aller chercher le coquelicot
».

Sa peinture aux couleurs puissantes ne pouvait dès lors qu’interpeller et reçut tôt dans sa carrière la reconnaissance de ses pairs, mais aussi de poètes ou d’écrivains. Aujourd’hui, c’est une large admiration qui est vouée à ce peintre qui sut aussi, avec une rare sensibilité, laisser transparaître dans ses peintures toute la fragilité de l’être. Les champs verts d’un printemps ou ses nombreuses toiles sur le thème de l’eau traduisent ces sourdes failles aux côtés de toiles plus sombres et des carrières qu’il affectionnera également. La série Les failles de Tal Coat révèle cette sensibilité « Comme l’écume frange la mer, comme l’air flotte ou tremble quand il brûle et suspend notre jugement », écrit encore Jean-Pascal Léger citant un peu plus loin André du Boucher

« La faille tient lieu de corps, le rocher devient blanc. Dur comme pierre, ou dur comme l’air. »

En onze chapitres aux titres choisis – dont « Carrières », « Profils sous l’eau », « L’eau lustrale », « vert mai », comme une fenêtre que l’on ouvrirait sur un paysage, celui de Tal Coat, lui qui aspirait à se défaire des cadres. Avec délicatesse et finesse, moins comme un formel hommage, mais plus une réminiscence qui se veut partage, Jean-Pascal Léger mène de chapitre en chapitre le lecteur « A la rencontre de Tal Coat », photographié dans son atelier de Dormont avec l’auteur en 1983. Page après page, l’œuvre se déplie, déploie, offrant toute sa force et dévoilant toujours un peu plus la singularité de l’artiste et la pudeur de l’homme. « Il faut beaucoup de temps et beaucoup d’espaces pour qu’apparaisse l’œuvre de Tal Coat dans sa juste lumière. », écrit, en toute fin de ce bel ouvrage, Jean-Pascal Léger.

L.B.K.

 

« Schoendorff – Ces lavis… », Préface de Florian Rodari, Editions de La fosse aux ours, 2017.

 


Comment parler de cet ouvrage paru aux éditions La fosse aux ours et consacré à ces lavis énigmatiques signés Max Schoendorff ? Qu’ajouter au texte que nous livre pour l’occasion Florian Rodari en un prologue nommé « Théâtre des origines » et dont aucune phrase ou mot n’enserre ou ne vient figer ces œuvres à nulles autres pareilles ? L’ouvrage s’intitule simplement « Schoendorff – Ces lavis… », et c’est bien ainsi ! Ici, les figures, l’érotisme connus de l’artiste (1934-2012) se sont effacés ou plutôt ont pris d’autres formes. Ce sont vingt-neuf lavis, autant de faces de l’astre lunaire qui naissent ici, se déroulent et s’enroulent comme au commencement. Cette série à la monochromie puissante retient le regard comme pour mieux l’ouvrir. On s’approche, s’éloigne, laissant apparaître ou disparaître du chaos de la surface les contours et les formes. Là, une ligne, mais rien pourtant de linéaire ; ici, des rondeurs mais sans courbes, des élancements sans direction… Paysages au visage minéral qui n’auraient probablement pas déplu à Roger Caillois, on songe en regardant « L’haleine emprisonnée des cavernes » aux mystères des cœurs des agates emprisonnant en leur sein cette fascinante bulle de gaz liquide primordial ; ou encore, découvrant le lavis « En barque » aux fascinantes paésines avec leurs oniriques univers engloutis dans une création millénaire. Évocations d’un infiniment petit laissant jouer un inconnaissable qui se fait visible, « Ce sont des traces du vivant qui passe, qui remue, spectacles nés d’un subit obscurcissement aussi bien que d’un accroissement de la conscience, comme si sur un écran tout à coup rapproché de l’œil parvenaient en désordre des messages sans liens, des résidus de la mémoire de l’univers que l’artiste aurait un instant reconnus pour siens, mais pas davantage », écrit en prologue Florian Rodari. Métamorphose permanente, la structure des formes laisse surgir l’immédiateté de l’instant. Détails, spores, écailles nacrées ou autres encore pour lesquelles Ernst Haeckel a pu, lui aussi à sa manière, se passionner. Des plumes aussi, comme des masques ou brocarts vénitiens aux étranges éclats tels le « Retour aux sources » ou « La montée au Brocken ». Echos de l’infiniment grand avec ces hiérophanies stellaires qu’efface un lavis comme s’effacent les destins. « Scintillations, échos, informations brèves, allusives, en transit, sur nous-mêmes ou sur d’autres univers, qu’en sait-on vraiment ? et qui disparaissent sans que cela ait une incidence plus grave que cela », écrit encore Florian Rodari sur ces lavis d’un artiste nourri et épris de littérature et de philosophie allemande et antique. Parfois, une source, une « Rencontre avec une cascade » comme celle de Nachi qui provoqua chez certains célèbres écrivains par son paradoxal mouvement un subit état extatique. Songes éveillés dans lesquels vivent aussi tapies, blotties ou cachées d’étranges et multiples créatures. C’est autant dans les taches d’encre et dessins hugoliens, ainsi que le souligne Florian Rodari, que dans l’univers des fonds ou gouffres marins des « Travailleurs de la mer » que « Ces lavis… » signés Max Schoendorff prennent toute leur toute puissante énergie.

L.B.K.

 

« Rome. Portrait d’une ville » de Giovanni Fanelli, Relié, 25 x 34 cm, 486 pages, Édition multilingue, Taschen, 2017.
 


Giovanni Fanelli, professeur d’histoire de l’architecture est un amoureux de longue date de la ville éternelle à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages. Alors que se profile le 150e anniversaire de la ville (en 2020) comme capitale de l’Italie, et alors même que cette auguste cité a presque aujourd’hui trois mille ans d’une riche histoire, il fallait assurément un ouvrage à la hauteur de la tâche ! Et c’est ce que réalise avec bonheur et merveille l’auteur en signant ce bel ouvrage alliant à la rigueur scientifique un style alerte et accessible. D’un format généreux (25 x 34 cm), « Rome ; Portrait d’une ville » séduit par cette narration jamais rébarbative mais qui bien au contraire tient en haleine son lecteur en raison de la diversité des angles adoptés. Rome bénéficie en effet de cette singularité qui la distingue de bien d’autres villes de réunir en de mêmes lieux antiquité, renaissance, baroque et temps modernes sans qu’aucune césure ne semble inopportune au regard. La culture est bien entendu au cœur de ce livre superbement illustré, une culture justement au diapason de cette diversité historique selon les différentes époques concernées et évoquées par l’auteur partant de 1839 où Rome était encore la capitale des États pontificaux jusqu’à nos jours.

 

 

Qu’il s’agisse de l’incontournable Colisée, forums et autres Thermes, des splendeurs de la Cité du Vatican avec sa place dessinée par Le Bernin, la chapelle Sixtine, véritable concours des meilleurs artistes de la Renaissance, jusqu’à nos jours si l’on pense notamment au fameux EUR souhaité par Mussolini pour la glorification du fascisme… Le livre réunit quelque cinq cents images allant des années 1840 jusqu’à nos jours pour composer un véritable album de ce patrimoine unique, point de convergence d’un tourisme international incessant année après année.

 

 

Il faut dire que Rome offre à chacun un éventail non seulement large, mais également varié, les amoureux de pierres antiques étant aussi servis que ceux rêvant de la Dolce Vita de Fellini ou des pérégrinations littéraires de Pier Paolo Pasolini. Nous retrouvons ainsi avec un rare bonheur des clichés anciens en noir et blanc d’une époque révolue où les monuments n’étaient pas encore balisés et restaurés. Les artistes tels Giacomo Caneva, Pompeo Molins, Giuseppe Primoli, Alfred Eisenstaedt, Carlo Bavagnoli, Henri Cartier-Bresson, Pasquale De Antonis, Peter Lindbergh, Slim Aarons et William Klein offrent leur regard sur la ville éternelle au travers de leurs œuvres, ce qui ajoute au charme d’un livre décidément pluriel et que l’on aura plaisir à découvrir avant, après son voyage à Rome ou tout simplement chez soi pour rêver!
 

« Saint-Pierre de Rome » Hugo BRANDENBURG, Antonella BALLARDINI et Christof THOENES, Traduit de l’italien par Célia Bussi, 2015, 352 p., L’Arche Editeurs.
 


L’ouvrage « Saint Pierre de Rome » aux éditions L’Arche comptera à n’en pas douter parmi les livres de référence sur la basilique la plus célèbre de l’Histoire et du monde. La haute qualité de cet ouvrage tient tout d’abord à la qualification de ses auteurs, Hugo Brandenburg professeur de l’université de Münster, spécialiste des premières églises chrétiennes à Rome, Antonella Ballardini, chercheur en histoire de l’art et Christof Thoenes, professeur honoraire à l’université de Hambourg et notamment spécialiste de l’architecture de la Renaissance. A cela s’ajoute une très riche iconographie détaillée et soignée faisant littéralement « entrer » le lecteur dans l’un des lieux saints de la chrétienté les plus connus au monde. Saint-Pierre-de-Rome a, en effet, depuis des siècles été le lieu de convergence d’un flot incessant de pèlerins, mais aussi des puissants de chaque époque qui vinrent et viennent encore chercher en ces lieux, sinon l’inspiration divine, tout au moins l’appui souvent déterminant d’une papauté toute puissante. Rome est lieu de pouvoir et lieu de foi, lieu de culture réunissant en ses murs tout ce que compta la ville éternelle d’artistes renommés mus par un seul élan, inscrire dans cet édifice sacré leur nom et leurs œuvres pour l’éternité. Mais avant cette profusion de marbres et de chefs-d’œuvre, Saint-Pierre a été une basilique nommée Saint-Pierre de Constantin, ainsi que le rappelle Hugo Brandenburg en préalable. L’empereur ayant obtenu la victoire sur son rival Maxence lors de la célèbre bataille du pont Milvius grâce à un signe divin, fit édifier en reconnaissance au IVe siècle cette basilique avec celle non moins célèbre du Latran. Pour quelle raison avoir choisi ce lieu proche du cirque privé édifié auparavant par Caligula ? Il est probable que l’apôtre saint Pierre ait été martyrisé en ces lieux, un graffiti mentionnant son nom « Petros enim » ayant été découvert sous l’actuel baldaquin de Saint-Pierre… Ce chapitre passionnera les amateurs non seulement d’histoire ancienne, mais également les amoureux d’archéologie, les nombreuses illustrations permettant, qui plus est, d’entrer dans des lieux difficiles à visiter lors de son séjour romain. Antonella Ballardini s’attache, quant à elle, à caractériser ce qu’a pu être la basilique au Moyen-âge, avant la date fatidique de 1506 ; date décidant d’un nouveau chantier, et qui sera suivi un siècle après, par la destruction sur décision de Paul V de ce qui restait de l’ancien édifice, donnant ainsi lieu à la construction de la basilique telle que nous la connaissons de nos jours. De nombreux plans anciens et illustrations permettent de se faire une idée de cet édifice certes bien différent de ce dont nous avons l’habitude de voir à Rome, une basilique plus proche de ce que furent les édifices antiques. Mosaïques anciennes, statues et décors architecturaux encore présents dans des musées témoignent de cette magnificence médiévale tel le Saint-Pierre de marbre du grand artiste Arnolfo di Cambio. Près de 90 pages en images illustrent cette riche histoire des débuts antiques jusqu’à l’actuelle Saint-Pierre de Rome ; une métamorphose relatée par de nombreux plans, gravures, peintures et photographies de cet antique lieu qui garda tout le prestige de son nom malgré des mutations architecturales radicales. Christof Thoenes évoque, pour sa part, le nouveau Saint-Pierre, un édifice qui prendra deux cents ans de construction, non sans de nombreux changements en cours de route. Une double page instructive donne une petite idée des multiples projets qui furent proposés par les plus grands artistes de cette époque Antonio da Sangallo, Cigoli, Giacomo della Porta, Michel-Ange… avant que celui de Bramante ne soit retenu ! La première pierre est posée là où se trouve l’actuelle statue de sainte Véronique de l’artiste Francesco Mocchi et on ne compte plus les artistes les plus connus qui contribueront aux nombreuses évolutions qui suivront jusqu’à l’actuelle Basilique. Chaque pape apportera sa part de grandeur à ce symbole de foi et de pouvoir universel, les plus grands chefs-d’œuvre étant commandés pour l’orner, la place dessinée par Le Bernin n’étant pas le dernier en importance, et en grandeur. Ce formidable voyage dans la basilique Saint-Pierre-de-Rome se termine par son état actuel, tel que le visiteur peut ou n’arrive pas toujours à percevoir et découvrir en se rendant au Vatican avec un luxe de détail par des prises de vues soignées détaillant voûtes et colonnades pour le plus grand plaisir du lecteur !

 

WAX & CO – Anthologie des tissus imprimés d'Afrique – Anne Grosfilley, 264 pages – illustrations couleur, Éditions de La Martinière, 2017.
 


Anne Grosfilley, cette passionnée des tissus colorés aux graphismes reconnaissables dans le monde entier, docteur en anthropologie, est spécialiste – mais est-il besoin de la rappeler ?! -des textiles et de la mode en Afrique. Ces recherches sont connues dans bien des pays et ses publications comme ses différents projets de faire découvrir l'Afrique à travers les textiles sont remarqués et obtiennent un succès toujours croissant (lauréate de Millénium Award). Qui n'a jamais vu un Wax ? Anne Grosfilley nous entraîne au fil des pages de cette anthologie haute en couleurs à la découverte de l’histoire de ce tissu symbole de l'Afrique mais qui n'y est pourtant absolument pas né... Comment ça ? Et toutes ces boutiques et échoppes spécialisées dans le monde ne vendraient pas un produit 100% Afrique ? Et non... qu'à cela ne tienne, voici l’histoire de ce tissu en six grands chapitres de la naissance de ces étoffes jusqu'à aujourd'hui, évoluant en technique, en créativité comme en symbolisme. « Considéré comme le tissu africain le plus emblématique, le wax est une tradition inventée, un produit que l'Europe a élaboré pour séduire les populations de l'Afrique de l'Ouest. Bien avant de devenir le reflet d'une certaine identité africaine revendiquée et assumée, le Wax est né de l'impérialisme occidental et du génie compétitif d'industriels et de marchands dont l'audace a franchi les frontières. Deux grandes rivales, l’Angleterre et la Hollande, ont remporté cette conquête tentaculaire qui a atteint jusqu'à l'Asie. Une histoire qui se perpétue depuis des siècles. » De là, Anne Grosfilley retranscrit la grande aventure humaine, culturelle, géographique, intellectuelle, politique, technologique, économique, sociale, religieuse, créative, esthétique et symbolique de cette étoffe, qui a accompagné dans leur évolution les peuples d'Afrique, d'Europe et d'Asie. Depuis le XIe siècle, le coton est tissé et teint à l'indigo par les artisans maliens des falaises de Bandiagara. C'est au XVIIe siècle que l'Occident va porter son attention sur les productions africaines de textiles. Suivront les longues époques de conquêtes des territoires, de colonisation, évangélisation, d'intégration culturelle et autres événements qui se retrouvent « teintées » laissant leurs empreintes dans ce tissu si particulier par sa fabrication, sa quantification, son exploitation, son intégration, et aujourd'hui encore ce challenge de perdurer en qualité malgré les imitations d'Asie qui inondent les marchés. Incroyable tout ce que ce tissu a fédéré et fédère encore autour de lui « Le textile unit les cultures, et il est fascinant que chacune ait exploré à sa manière les techniques de tissage ou de teinture pour élaborer finalement un style original, caractéristique d'une population donnée», et si on l'aime esthétiquement, ne convient-il pas d’en apprécier l'histoire aux fins de le lire différemment et de comprendre son attrait et son intérêt, de Manchester à Ouagadougou, de Java aux Pays-Bas (Haarlem) de 1686 (description de l'Afrique de Olfert Dapper) au métissage de notre siècle et le mouvement autour du Woodin qui « a construit sa propre identité sur la base d'une alliance entre codes de la mode mondialisée et répertoire iconographique traditionnel stylisé. » Anne Grosfilley, par son travail d’anthropologue et les collectes de ces étoffes, les répertorie mettant ainsi en valeur ces tissus qui témoignent des différentes mutations des sociétés africaines et racontent l'histoire des relations entre l'Europe et l'Afrique. « Bien plus qu'un livre d'histoire, les dessins de wax, en donnant une visibilité dans l'espace public à un patrimoine presque oublié, lui offrent une part d'immortalité. »
Et si un bon parfum est français, un bon Wax reste anglais ou hollandais, alors lisez les étiquettes et les signatures des manufactures sur les lisières, commencera alors votre voyage à travers le Wax, et si Anne Grosfilley est « tombée dans la marmite » du Wax toute petite, aujourd'hui elle sait par cet ouvrage avec un plaisir certain nous y entraîner !


Sylvie Génot-Molinaro
 

« L’art de la Préhistoire » Carole Fritz, 650 illustrations couleurs, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, 24,5 x 31 cm, 626 pages et 5 dépliants panoramiques, Mazenod, 2017.

 

 


La célèbre collection « L’Art et les grandes civilisations » des éditions Mazenod comptait déjà un titre prestigieux consacré à la Préhistoire et l’art occidental sous la plume du grand André Leroi-Gourhan, un ouvrage de référence qui a marqué bien des générations. Mais, depuis sa publication, il y a maintenant plus de cinquante années, la discipline a, il est vrai, connu comme ses homologues, évolutions et bouleversements, non seulement par de nombreuses découvertes, mais également de nouvelles connaissances et théories imposant une réflexion d’ensemble plus récente. C’est chose faite, avec cette nouvelle parution des éditions Mazenod intitulée aujourd’hui « L’art de la préhistoire ». Sous la direction de Carole Fritz, toute une équipe dynamique de chercheurs internationaux renommés réactualise ainsi, dans cet impressionnant volume, non seulement l’ensemble des connaissances, mais offre un panorama élargi à l’échelle mondiale des arts de la Préhistoire de l’Europe à l’Australie, en passant par l’Asie, l’Afrique et les Amériques.

 

 

Frontières et disciplines font en effet l’objet de développements au fait des toutes dernières découvertes et approches, tels la région de la rivière Pecos aux États-Unis ou encore Narwala Gabarnmang en Australie. Nourri par plus de 600 illustrations, l’ouvrage initie le lecteur aux tout premiers chefs-d’œuvre de l’humanité. Carole Fritz souligne combien notre conception du temps est si différente de ces temps premiers de l’humanité, un décalage rendant compliqué l’analyse et l’interprétation des temps du récit et de la vie (le vécu, l’action, le futur). Comment lever ces difficultés ? L’approche pluridisciplinaire et plurielle de nombreux chercheurs venus de pays et cultures différents offre une des solutions à la vision plus « monolithique » d’André Leroi-Gourhan d’il y a un demi-siècle. Si la voix singulière d’un seul penseur s’efface de ces pages, la richesse des différents angles et points de vue rend probablement plus compte de la complexité de la discipline.

 

 

Le premier volet du livre présente un très vaste panorama de l’art rupestre mondial avec de précieuses synthèses par continent ou grande région : Europe, Gobustan (Azerbaïdjan), Asie des steppes, Inde, Chine, Afrique australe, Sahara, Amérique du Sud, Amérique du Nord et Australie. Le deuxième volet s’attache à l’art préhistorique analysé selon des filtres analytiques : iconographie et société, art et territoire, l’artiste, le geste et la matière… Ce regard transversal sur près de cinquante millénaires, avec un focus tout spécialement sur l’art du Paléolithique supérieur, offre au lecteur du XXIe siècle une somme irremplaçable servie par une iconographie de premier plan avec notamment de fabuleuses photographies d’art pariétal sur quatre pleines pages dépliées !
 

Paris et ses églises de la Belle époque à nos jours, Isabelle Renaud-Chamska (dir.) Antoine Le Bas, Claire Vignes-Dumas, Isabelle Saint-Martin, Éric Lebrun, avec la collaboration d’Élisabeth Flory et Hélène Jantzen, relié sous jaquette, 22 x 28 cm, 416 pages, 500 illustrations en couleurs, préface de Jean-Marie Duthilleul, Collection Églises de Paris, dirigée par Mathieu Lours, Picard éditions, 2017.
 


Après un premier volume consacré à Paris et ses églises du Grand Siècle aux Lumières, les éditions Picard poursuivent cette exploration des liens entre édifices religieux et environnement urbain avec un ouvrage plus proche de notre époque, « Paris et ses églises, de la Belle Époque à nos jours ». Le livre superbement illustré, et ce dès le choix de sa jaquette reproduisant un détail des vitraux de l’église Marie-Médiatrice (19e arr.), invite le lecteur dans l’univers moins familier et à tort moins prisé des églises parisiennes construites après 1905. C’est ainsi un vaste paysage architectural souvent négligé qui s’ouvre ainsi à l’intelligence du regard grâce à ce guide incontournable qui accompagnera celles et ceux qui auront à cœur d’explorer ce patrimoine méconnu. 75 églises et chapelles font ainsi l’objet d’une présentation et analyse de par les riches contributions d’auteurs sous la direction d’Isabelle Renaud-Chamska. Cette dernière insiste en ouverture de l’ouvrage sur l’importante transformation subie par les églises qui s’organisent néanmoins toujours à partir de l’élément central et incontournable de la liturgie. Mais une évolution a gagné les formes traditionnelles dont nous avons hérité, une libération anticipée que viendra confirmer l’importante réforme apportée par le Concile Vatican II. Qu’il s’agisse de la population visée dans des quartiers plus populaires, des conditions historiques du XXe siècle avec ses deux guerres mondiales ou encore des restrictions financières, l’État s’étant désengagé de ces constructions, toute une série de paramètres intervient dorénavant dans la physionomie de ces nouveaux édifices, à la fois familiers des habitants de la capitale et en même temps souffrant souvent d’une certaine désaffection par rapport aux édifices traditionnellement - et jugés à tort - plus « nobles ». C’est tout le mérite de ce livre à la rigueur scientifique incontestable en raison de la qualification de ses auteurs que d’ouvrir justement ce regard à toutes les dimensions qu’impliquent ces églises qui nécessitent, comme pour leurs aînés, d’en connaître les lignes directrices, les clés de lecture et un certain nombre de règles et de principes de l’architecture moderne pour en apprécier toute la valeur. Une première partie est consacrée à ces principes, de leur construction, aux œuvres d’art abritées, en passant par les aménagements liturgiques, les décors sans oublier les orgues toujours à l’honneur dans ces lieux souvent plus propices à leur acoustique. La deuxième partie explore, arrondissement par arrondissement, chaque église et chapelle en offrant un aperçu suffisamment complet pour préparer la visite du lecteur dont la curiosité sera aiguisée sans aucun doute par cet ouvrage utile et précieux !
 

 

Robert de Montesquiou Ego Imago présenté par Philippe Thiébaut, 132 p. format 24,5 x 21,5 cm, environ 65 illustrations traitées en quadrichromie, couverture pleine toile , éditions La Bibliothèque des Arts, 2017.

 


Le nom de Robert de Montesquiou a de nos jours quelque peu sombré dans l’oubli, si ce n’est dans la mémoire de quelques amoureux de la littérature de la fin du XIXe et début du XXe siècle. L’homme, véritable esthète et amoureux des arts, est passé avant tout à la postérité pour les traits qu’il a pu prêter bien involontairement au personnage caricatural du baron de Charlus dans La Recherche sans oublier l’inspiration qu’il suscita à Huysmans pour Des Esseintes dans À Rebours, ou encore pour le comte de Muzarett dans Monsieur de Phocas de Jean Lorrain, le vicomte Jacques de Serpigny d’Henri de Régnier (Le Mariage de Minuit), et le coq arrogant d’Edmond Rostand (Chantecler)… Et pourtant, il demeure si mal connu aujourd’hui…
Issu d’une ancienne famille de la noblesse de Gascogne qui compte parmi ses ancêtres le fameux mousquetaire D’Artagnan, l’homme est un dandy pour qui rien n’est trop beau afin de satisfaire son idée, élevée, de l’excellence. Ego Imago présenté et annoté par Philippe Thiébaut aux éditions La Bibliothèque des Arts s’avère être un précieux album élaboré par Robert de Montesquiou lui-même, parallèlement à ses Mémoires, Les Pas effacés. Grâce aux photographies retenues par l’auteur pour illustrer cet album, nous approchons une autre vérité de ce que fut ce personnage complexe, dont la préciosité et le raffinement extrême ont souvent nui à son image. C’est pourtant bien encore d’image – Ego Imago – dont il s’agit ici, Robert de Montesquiou ayant eu toute sa vie le goût de la représentation de son image, le nombre impressionnant de photographies, de « selfies » illustrant cet album ne manquant pas de frapper ; comme le rappelait en son temps Élisabeth de Clermont-Tonnerre : « Il ne se fit pas photographier au cours de sa vie moins de cent quatre-vingt-neuf fois » ! Robert de Montesquiou fut homosexuel, amoureux fou de son secrétaire Gabriel de Yturri, ce qui valut un jeu de mots douteux de Jean Lorrain à la mort de ce dernier : « « Mort, Yturri te salue, tante »… De Gascogne au fameux Palais Rose du Vésinet en passant par Venise et Dieppe, le lecteur déambulera dans l’univers raffiné et précieux de cet homme souvent moqué, à la voix qui pouvait couvrir trois octaves. Il suscita plus souvent l’incompréhension et la raillerie que l’admiration qu’il aurait méritée, et pourtant il fut apprécié de Gustave Moreau, Octave Mirbeau ou Gabrielle d’Annunzio et de nombreux autres écrivains. La publication posthume de ses Mémoires au début du XXe siècle fit frémir et sema d’ailleurs un vent de panique dans le monde parisien, redoutant les flèches acerbes de celui qui aurait pu révéler bien des turpitudes d’un grand nombre, ce qui n’eut pas lieu, est-ce dommage ?... Jalousie, quand tu nous tiens…

 

Shakespeare à Venise - Le Marchand de Venise et Othello illustrés par la Renaissance vénitienne, 2 vol. sous coffret, Editions Diane de Selliers, 2017.
 


Il fut un temps où les arts étaient conjugués pour dialoguer ensemble. Pluriels certes, mais voix résonnant souvent de concert. Les éditions Diane de Selliers, le temps de l’édition d’un ouvrage exceptionnel, fait revivre cette époque rêvée où peinture, théâtre - ne manque que la musique en arrière-plan, mais ne l’entend-on pas ? - perpétuent avec cette superbe parution consacrée à Shakespeare la féerie de Venise. Quel plus beau décor en effet que celui de la Cité des Doges pour accueillir ces joyaux du théâtre élisabéthain que sont Le Marchand de Venise et Othello, deux pièces ayant pour cadre les palais, ponts et canaux sur fond de lagune, couleurs faisant écho au clair-obscur des pièces du célèbre dramaturge. Avec ce coffret impressionnant divisé en deux volumes (24,5 x 33 cm.) de 312 pages pour Le Marchand de Venise et 352 pages pour Othello, ce ne sont pas moins de 250 peintures de la Renaissance vénitienne qui composent le décor de ce théâtre où dominent les contrastes de l’âme humaine.

 

Francesco di Giorgio Martini, Vue idéale suggérée par la Piazzetta de Venise (détail), 1495, détrempe sur bois, Gemäldegalerie, Berlin

 

L’édition retenue est celle de la Bibliothèque de la Pléiade revue et corrigée par Jean-Michel Déprats qui signe également une postface stimulante à découvrir en refermant cette lecture singulière de Shakespeare. Singulière en premier lieu en raison de l’exceptionnel travail réalisé par Michael Barry, grand spécialiste de la transversalité culturelle. Nous avions connu l’auteur pour sa remarquable connaissance de l’Afghanistan alors aux prises avec l’ex-URSS. Avec ce livre, ce sont d’autres cultures et d’autres rapports qui sont en jeu entre l’Angleterre élisabéthaine et la puissante Cité des Doges. Son travail iconographie l’a ainsi amené à entrer littéralement en dialogue entre le texte de ces deux pièces qui ont en commun Venise comme cadre fastueux et la peinture de cette même Cité sur une période allant du milieu du XVe jusqu’au début du XVIIe ; autant dire des trésors qui ont pour signature les frères Bellini, Carpaccio, Giorgione, Véronèse, Titien ou encore Tintoret pour ce théâtre imaginaire.

 

Vittore Carpaccio, Le Miracle de la relique de la Vraie Croix au Pont du Rialto (détail), 1494, huile sur toile,, Galleria dell’Accademia, Venise
 

 

Chaque œuvre a fait l’objet d’une étude détaillée pour s’insérer dans la dramaturgie shakespearienne, cette dramaturge qui a non seulement révolutionné les codes de son temps, mais ne cesse d’influencer les artistes depuis. Pour convier plus encore le lecteur à entrer dans cet univers si particulier qui suscite tant d’émotions et de questionnements sur l’âme humaine, Michael Barry a signé vingt intermèdes sur l’histoire de la Cité des Doges et sa place dans le monde des œuvres présentées. Autre témoignage, et non des moindres, que celui d’un homme de théâtre avec Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française qui n’est plus à présenter, mais qui a eu à cœur d’offrir une réflexion sur ce jeu presque « scénique » entre le texte et l’image à l’occasion de la parution de ce travail sur ces deux pièces de Shakespeare qui n’a pas son équivalent dans l’édition.

 

Hieronymus Francken l’Ancien, Carnaval vénitien (détail), 1600,

huile sur toile, Musée Suermondt-Ludwig, Aix-La-Chapelle

 

Cet éclairage offre en effet l’immense bénéfice – que le lecteur ait déjà fait ou non l’expérience de Venise – d’accompagner et d’élargir le dialogue intérieur suscité par la force de ces textes. Le Marchand de Venise se situe dans le contexte vénitien de la fin du XVe siècle, au sommet de son épanouissement. Ce sont les temps où des artistes aussi fameux que Antonello de Messine, Dürer et Léonard de Vinci peignent les lettres de noblesse de la fameuse cité bâtie sur l’eau en un rêve d’architecture voulu par ceux qui dominent le commerce international. Un siècle plus tard, lors de la première d’Othello, Venise connaît la crise et le doute en matière religieuse, début d’un lent déclin. Ce vent de l’Histoire souligné par les chefs d’œuvres de ces grands maîtres offre ainsi une expérience renouvelée de la langue du grand dramaturge, complétée par l’admirable traduction en vis-à-vis. Une heureuse et nouvelle manière de monter « chez soi » une mise en scène imaginaire de ces œuvres qui ont toujours tant à nous dire sur l’altérité en nos périodes troublées. Une proposition d’excellence digne de cet anniversaire des éditions Diane de Selliers qui fêtent ses 25 ans d’édition d’art !

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Françoise Cachin : « Gauguin » Flammarion, 2017.
 


Françoise Cachin, petite fille du peintre Paul Signac fut une spécialiste de la peinture française de la seconde moitié du XIXe s. et une historienne de l’art engagée qui s’opposa en son temps au projet d’un Louvre à Abou Dhabi… Elle a signé en 1968 la première édition d’une monographie sur Gauguin ; accueillie à l’unanimité, cette dernière a su s’imposer et faire depuis autorité. Incontournable, donc, c’est cette monographie que les éditions Flammarion rééditent aujourd’hui à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre qui se tient actuellement au Grand Palais à Paris. C’est en effet toute la vie et le riche parcours de ce singulier artiste qui ont su être appréhendés avec une justesse d’analyse et un style alerte dans ce livre bénéficiant d’une riche iconographie (200 illustrations). Gauguin est le peintre des extrêmes et des légendes, avec sa vie tumultueuse, son art prolixe et particulièrement insaisissable. C’est toute la complexité du peintre de ces curieux Tropiques qui a attiré l’œil et l’analyse de l’historienne de l’art. Peinture paradoxale aussi parfois, l’auteur souligne combien Gauguin pense saisir le sacré lors d’évocations picturales de la nature qui relèvent du motif décoratif et qu’à l’inverse « c’est sans le vouloir […] qu’il transmet son émotion ou son anxiété et avec des moyens purement picturaux ». La tâche est décidément délicate. Gauguin, en une certaine rivalité avec la littérature ou la poésie, va chercher une dignité spirituelle de la peinture dans le contexte du symbolisme. Entre innocence et sacré, apparence et profondeur, mythes et quotidien, Françoise Cachin rappelle dans ces pages lumineuses toutes ces nuances de formes et d’approches adoptées par l’artiste et qui métamorphosent le sensible en une représentation artistique à nulle autre pareille pour ce peintre scandaleux et maudit, agent de change venu tard à la peinture.

Stéphane Guégan « Gauguin, voyage au bout de la terre » Éditions Chêne, 2017.

 


Stéphane Guégan, historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay, a signé de nombreux ouvrages de qualité, saisissants pour leurs synthèses. Avec ce riche parcours biographique consacré au peintre Paul Gauguin et illustré par un grand nombre de documents et reproductions d’œuvres, l’auteur se penche sur ce singulier « braconnier, converti au symbolisme et la barbarie canaque des mers chaudes »… Reprenant le fil de cette vie proche de celle d’un roman d’aventure, Stéphane Guégan parvient en un texte percutant et incisif à faire ressortir cette insatiabilité de Gauguin qui lui fit dépasser les limites artistiques de son temps pour parvenir à un autre langage des formes dont a bénéficié la modernité artistique du XXe et XXe. C’est bien à un « voyage au bout de la terre » auquel invite Gauguin et que nous transmet l’auteur de cet ouvrage, cet éloignement favorisant le rapprochement de l’humain à l’invisible, pour un dialogue en peinture fait de touches successives – raffinées ou plus triviales - tendant à approcher ou saisir le transcendant, quel que soit son nom, maori ou chrétien, cet insaisissable. Gauguin par son amour de la navigation, tant réelle que métaphorique, conduit aux confins de nos univers mentaux, et approche avec la « barbarie » ce qui est « autre » selon l’étymologie antique du mot. Avec l’art de Gauguin, le « Je » est-il « autre » ? Belle interrogation à laquelle invite cet ouvrage stimulant signé Stéphane Guégan.

 

François Ier et l’art des Pays-Bas sous la direction de Cécile Scailliérez, 480 p., 24x30 cm, Somogy, 2017.

 

 


Cécile Scailliérez, commissaire de l’exposition François 1er et l’art des Pays-Bas et dirigeant ce volumineux catalogue paru aux éditions Somogy ouvre le propos en rappelant que si l’italianisme a largement influencé la Renaissance française, les influences néerlandaises et germaniques au nord des Alpes sont loin d’être négligeables lors du règne de François 1e ; une étude qui dépasse largement d’ailleurs le cercle même de la personne du roi pour s’étendre à l’ensemble du royaume. Poursuivant l’œuvre de ses prédécesseurs, François 1er encourage en effet la tradition flamande, qu’il s’agisse de traditions locales avec Gauthier de Campes et son majestueux Baptême de Clovis, ou de l’ouverture au maniérisme leydo-anversois autour des années 1520 avec un artiste majeur comme Jan de Beer. Le Maître d’Amiens, Jean et Engrand Leprince pour le vitrail contribuent à ce rayonnement qui parviendra jusqu’aux portes de Paris à Montmorency, puis à Paris même avec le développement de l’enluminure anversoise notamment celle de Noël Bellemare.

 

Jean Clouet, François Ier, roi de France

© RMN – Grand Palais (Musée du Louvre)

 

Une très belle section est réservée au fameux Maître d’Amiens et à son entourage dont les œuvres sont reproduites et étudiées. La diversité et la créativité remarquables qui caractérisent ces artistes démontrent l’extraordinaire essor des arts venus du nord à cette époque. Une autre section s’attache à l’influence nordique pour le portrait en France sous François 1er, on pense immédiatement, bien entendu, à Jean Clouet né à Bruxelles et qui travaillera pour le monarque avec ce fameux portrait équestre représentant le roi en majesté et retenu pour ouvrir l’exposition.

 

Corneille de Lyon, Portrait de Pierre Aymeric

© RMN Grand Palais (musée du Louvre)

 

Corneille de Lyon, Lucas Cranach l’Ancien, Joos Van Cleve, Jan Gossaert et bien d’autres noms réputés vont également dresser une galerie de portraits parvenue jusqu’à nous, non seulement riche d’enseignement pour l’Histoire de ce siècle, mais également pour les arts. De manière plus générale, la politique d’achat d’œuvres d’art aux Pays-Bas menée par François 1er démontre, s’il en était encore besoin, la force de cette région de l’Europe au XVIe siècle dans la politique artistique du monarque ainsi que le démontre l’étude développée dans ce très beau catalogue.

 

« Triumph » de Michaël Levivier et Zef Enault, photographies Yud Pourdieu Le Coze, E/P/A, 2017.
 

 

Triumph, un mot magique dans le monde de la moto dont le seul logo évoque l’âge d’or de la marque anglaise. Qui n’a pas vu une seule fois dans sa vie la fameuse Bonneville, star des années 60 ? Michaël Levivier, passionné et spécialiste de moto, a signé avec Zef Enault également passionné d’endurance, cet ouvrage illustré par les photographies de Yud Pourdieu Le Coze.
C’est en 1885 que l’histoire de Triumph commence à Coventry avec Siegfried Bettmann, fils d’un marchand de bois. Les premiers modèles ressemblent plus à des vélos motorisés qu’aux monstres que produira la marque quelques décennies plus tard, mais l’aventure est lancée avec ses hauts et ses bas. Progressivement, l’identité Triumph s’affermit jusqu’à la fameuse Bonneville T120, une légende à elle seule. Chaque décennie verra des modèles se succéder, certains marquant un cap, d’autres plus discrets… Qu’il s’agisse de Steve McQueen dans le fameux film « La Grande Evasion » ou du jeune passionné d’un quartier obscur de Liverpool, chaque génération a rêvé sur ces modèles décrits et détaillés par les auteurs visiblement eux-mêmes émus par leur sujet. Contrairement à ce que le néophyte pourrait croire l’histoire de Triumph ne s’est pas arrêtée avec le XXe siècle. Les années 2000 ont également vu des modèles marquer à leur tour leur époque telle la Daytona 675 pour arriver jusqu’à nos jours avec trois gammes principales et des monstres tel le Street Triple 765… Ce livre se découvre avec plaisir et surtout passion, jusqu’à la dernière page, illustré des photographies sous tous les angles des plus beaux modèles de la marque anglaise, un ouvrage à offrir aux passionnés et passionnées de belles anglaises !

"Londres" de Florence Bourgne, Jacques Carré et Jean-Claude Garcias, Citadelles & Mazenod, 2018.

 


Londres, ville familière même lorsqu’elle n’a pas encore été arpentée, et secrète tant qu’elle n’a pas été vécue de l’intérieur, n’a de cesse d’attirer à elle comme un joyau aimanté. Étirée tout au long de la Tamise, fleuve emblématique de son identité, Londres est plurielle, non seulement dans la géographie de ses quartiers, mais également quant aux multiples sensibilités qui s’y côtoient. Les trois auteurs, universitaires et amoureux de la capitale anglaise, offrent avec ce bel ouvrage plus qu’une mémoire de la ville anglaise, une visite d’exception. Avec plus de 500 reproductions, c’est au cœur de la ville et de ses périphéries qu’ils ont su plonger pour capter ses pulsations, secrètes pour certaines, familières pour d’autres. Si l’idée de centre est toujours délicate pour Londres, il demeure cependant des pôles définis par leur histoire et leur culture. Le centre politique bien entendu, certainement le plus connu internationalement pour ses icônes architecturales avec Westminster, mais aussi le West End et Camden pour leurs célèbres grands magasins et institutions culturelles, sans oublier Mayfair pour ses galeries tout aussi réputées. Les premières reproductions donnent la tonalité de cet ouvrage magnifique avec l’incontournable brume sur Big Ben et la Tamise, l’enchevêtrement inextricable d’architectures de différents siècles où la modernité surgit de manière impromptue des habitations de naguère.

 

 

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Car il ne faut jamais oublier les racines médiévales de la cité qui irriguent encore inconsciemment ses habitants, ses rues, avenues et ses quartiers. Déjà, en ces temps reculés, la capitale est cosmopolite et culturelle, une diversité qu’elle n’a cessé de préserver depuis, et l’image d’Épinal d’un blouson de cuir côtoyant un costume trois-pièces de Saville Row n’est pas si éculée… Les auteurs invitent le lecteur à découvrir cette riche Histoire sans laquelle la connaissance de la ville demeurerait toujours imparfaite, les origines du commerce, les lieux de pouvoir, la place des artistes et l’esthétique selon les époques, tout fait signe à Londres, même plusieurs siècles après les ravages causés par la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur plus pressé, à la veille de son voyage, jettera son dévolu sur ce chapitre plus proche de nous « Du modernisme au postmodernisme", un chapitre dressant en une centaine de pages un portrait concis et complet de Londres telle que le visiteur peut la vivre aujourd’hui. Mais il reviendra à n’en pas douter à cette Histoire si prégnante chez ce peuple un brin traditionaliste dans une âme ouverte aux changements, une alchimie qui échappe souvent au continental venu de l’autre côté du Channel et que ce bel ouvrage contribue à mieux comprendre.

 

« Picasso Chefs-d’œuvre ! » collectif sous la direction de Coline Zellal, Musée Picasso Paris - Éditions Gallimard, 2018.

 

 


Quel est le rapport de Picasso au concept de chef-d’œuvre ? À partir de cette interrogation riche et fertile chez l’artiste le plus connu du XXe siècle, le présent catalogue a proposé plusieurs pistes de recherche. Si les témoignages directs manquent sur la manière dont Picasso pouvait considérer lui-même ce rapport, Émilie Bouvard rappelle en introduction que l’artiste était néanmoins soucieux de sa réception et qu’il établissait une hiérarchie parmi ses créations en conservant certaines d’entre elles tout au long de sa vie. L’homme était cependant particulièrement conservateur, non seulement en matière d’œuvres, mais aussi à l’égard de toutes sortes d’objets qui croisaient sa vie.

Alors, rechercher ce qu’il avait pu juger réussi est une tâche ardue qui dépasse le « cadre » de l’artiste, pour l’élargir à sa réception par la critique, le public et la postérité. Les notions de séries compliquent encore cette approche, à partir de quand un chef-d’œuvre répété garde-t-il ce caractère ? Question délicate si l’on songe aux nombreux Arlequins et Baigneuses réunies dans ces pages. La frénésie créatrice de Picasso peut laisser entendre que l’ultime chef-d’oeuvre relève plus d’une quête de l’absolu inatteignable qu’une réalité concrète du quotidien de l’artiste. C’est pour mieux appréhender cette question que le parcours conçu par l’exposition offre de circonscrire l’œuvre de Picasso quant à sa réception sur près d’un siècle. L’impressionnante iconographie réunie dans ces pages montre combien cette réception participe à l’élaboration du chef-d’oeuvre, une œuvre rangée au statut iconique parfois comme pour Les Demoiselles d’Avignon et Guernica, plus discrète pour d’autres, mais non moins importante pour l’artiste. Il apparaît vite que le peintre, sculpteur, graveur dépasse la notion même de chef-d’œuvre matérialisé par une œuvre unique pour lui donner une dimension qui transcende l’espace et le temps à partir de sa création, sans cesse renouvelée tout au long de sa vie. La flamme vive de son regard démontre qu’il cherchait quelque chose dont il avait la prescience et dont il se rapprocha toute sa vie. L’a-t-il atteinte ? Son œuvre et ce riche catalogue contribueront peut-être à s’approcher au plus près de la réponse.

 

"André Gide, André Malraux. L’amitié à l'œuvre (1922-1951)" un livre de Jean-Pierre Prévost, avec la collaboration de l'Alban Cerisier, avant-propos de Peter Schnyder, Coédition Gallimard / Fondation Catherine Gide, 2018.
 


La rencontre entre André Malraux et André Gide, entre ces deux André, ces deux écrivains ayant, et l’un et l’autre, laissé leur nom à la postérité littéraire du XXe siècle, a lieu en 1922. À cette date, André Malraux n’a que vingt et un ans, et un avenir prometteur comme le juge son aîné, André Gide, qui lui, a dépassé la cinquantaine, et demeure intrigué par le talent précoce du jeune homme. Ce sera le début d’une longue amitié, une estime mutuelle sur une trentaine d’années, ayant pour cadre principal les éditions Gallimard et plus particulièrement la NRF. André Malraux entre en effet dans la célèbre maison grâce à cet appui prestigieux et offrira en retour une collaboration active, non seulement en tant que directeur artistique, mais aussi membre du comité de lecture dès 1928, et le jeune écrivain dirigera l’édition des œuvres complètes de Gide. Une amitié littéraire indéfectible qui se doublera d’un combat commun contre le fascisme dans les années 1930. Les deux hommes feront également le fameux voyage à Moscou avec, pour Gide, la désillusion évoquée dans son célèbre livre Retour d’URSS. Malraux choisira, lui, la guerre d’Espagne et le combat auprès des Républicains espagnols. Jean-Pierre Prévost a réussi à faire revivre cette amitié par une abondante réunion de documents et d’archives souvent inédits accompagnés d’une iconographie remarquable. Un album mémoire de cette amitié tissée entre les deux intellectuels avant tout à partir d’affinités littéraires dès les premières années, avec cet amour indéfectible des livres. C’est un jugement sur l’œuvre de Gide d’une étonnante maturité pour un jeune homme de cet âge qui scelle leur rapprochement, un intérêt vite réciproque lorsque André Gide volera au secours de l’imprudent téméraire, parti à Angkor pour un trafic illégal de vestiges archéologiques et condamné à trois ans de prison par la justice coloniale. Ce sera le point de départ d’une vaste réflexion sur la politique coloniale des puissances européennes bien avant 1950, et qui anticipera les futures crises de la décolonisation, ainsi qu’une critique radicale des fascismes qui grondent avant 1940. La littérature s’inscrit en un tout chez ces deux personnalités radicalement différentes, mais toutes deux mues par une haute conception de l’écriture. Avec cet album, ce sont d’inoubliables photographies d’époque du premier congrès des écrivains soviétiques où nous voyons un André Malraux griffonner nerveusement quelques notes, alors que quelques pages plus loin André Gide, à un autre congrès au côté de son jeune ami, affiche un visage stoïque… La Condition humaine en 1933 récompensé par le Goncourt et Le Temps du mépris en 1935 consacrent le talent d’André Malraux sans que cela n’affecte les relations entre les deux hommes. Au lendemain de la guerre, si les rencontres entre les deux amis s’espacèrent, les liens n’en restèrent pas moins solides. Seul bémol, après la mort de Gide, Malraux s’agace de l’idolâtrie faite à son ami et décline tout témoignage sur le vif. Un peu plus tard, cette réserve sur la portée de l’œuvre de Gide se confirmera, non pour renier cette amitié, mais pour souligner combien l’Histoire y faisait défaut. Une amitié décidément exigeante jusqu’à son terme.

 

« La Beauté du Temps » de François Chaille, Dominique Fléchon, 280 pages - 241 x 286 mm Couleur - Relié sous jaquette, Flammarion, 2018.

 


Tempus fugit, l’adage est bien connu et nous sommes prévenus, et pourtant nous courrons inlassablement après ce temps si évanescent… Cependant, cette quête aussi vaine qu’infernale est loin d’être contemporaine, déjà les Antiques s’interrogeaient tels Sénèque ou encore Marc-Aurèle sur ce que nous faisions de ce temps imparti aux hommes, synonyme de vie et de quête existentielle. Nul étonnement alors que depuis les temps anciens, créateurs et autres inventeurs aient cherché à capter d’une manière ou d’une autre ce temps notamment grâce cloches, campaniles, puis les horloges, pendules, montres de poche, puis de poignet. François Chaille et Dominique Fléchon sont partis à la recherche du temps, non point dans la littérature, mais dans l’horlogerie proprement dite, celle qui offre, elle aussi, un miroir toujours évocateur sur la manière dont l’homme a appréhendé le temps, et a souhaité le dompter en des mécanismes de plus en plus complexes et esthétiques. Les auteurs ont entrepris une longue quête dont le point de départ est le temps des cathédrales, si cher au médiéviste Georges Duby, et qui marque le cœur battant de la vie quotidienne et spirituelle de cette époque. Cette pulsation se devait d’être audible, ce seront alors ces magnifiques créations horlogères qui donneront à entendre le temps des offices et des prières scandant les journées. La Renaissance apportera, quant à elle, un vent d’ouverture conduisant l’homme à s’interroger sur sa place dans le monde, un monde qui voit ses frontières s’élargir et ose aborder l’inconnu. L’horlogerie a su traduire cette audace, les complications horlogères se développèrent, alors, marquant ce rien n’est impossible. Chaque siècle a apporté son lot d’inventions, mais également sa propre esthétique, sans cesse renouvelée, affinée, se faisant ainsi l’écho des plus belles créations artistiques de leur époque. La somptueuse iconographie réunie par les auteurs en témoigne de la manière la plus brillante. Comment ne pas s’extasier sur cette montre de la duchesse de Luynes où or, argent, rubis et jaspe, sans oublier les diamants bien sûr, composent le plus bel écrin pour égrener les heures ? Les avant-gardes ne sont pas, eux aussi, oubliés, avec des créations étonnantes traduisant tout autant les évolutions technologiques qu’esthétiques, telles cette grande complication de Patek Philippe ou cette non moins fastueuse montre-bracelet à heure sautante pour femme d’Audemars Piguet… Nul doute alors que la raffinée duchesse de Windsor, Wallis Simpson, ait jeté son dévolu sur cet esprit du temps avec des créations qu’elle inspira à Van Cleef & Arpels notamment cette fameuse montre cadenas. Le temps file, avons-nous dit, et ce bel ouvrage nous emporte non point jusqu’à son terme, mais tout au moins vers les créations les plus récentes de notre siècle, une belle manière de ne point négliger l’une des données qui nous est la plus précieuse, ainsi qu’en témoignent ces pages sur La Beauté du Temps.

 

Xavier Salmon « Pastels du musée du Louvre XVIIe – XVIIIe siècles » format : 257 x 292 mm, 384 pages,Louvre éditions, Hazan, 2018.

 


Les détails des différents portraits réunis dans les premières pages de ce magnifique livre édité par Hazan en coédition avec Louvre éditions donnent immédiatement la tonalité de l’ouvrage : émerveillement et raffinement. Émerveillement tout d’abord de la fraîcheur de ces œuvres que le temps n’est pas parvenu à altérer, chose remarquable lorsque l’on sait la fragilité de la poudre laissée par ces bâtonnets et les vicissitudes qu’elles eurent à connaître avec la période révolutionnaire. Raffinement aussi avec le soyeux de ces étoffes rendu par la main de l’artiste ou ces regards pétillants captés à jamais par le geste du pastelliste. Xavier Salmon va droit au but lorsqu’il rappelle avec raison qu’aucune collection de pastels de ces XVIIe et XVIIIe siècles n’égale celle du Louvre. Couvrant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, ces instantanés fragiles reflètent l’esprit d’une société, celle de l’Ancien Régime, qui par ces portraits semble encore vibrer devant l’œil du lecteur. C’est cette magie qui capte immédiatement l’attention, le geste d’une main dont les veines trahissent discrètement l’âge, un regard énigmatique dont on ne sait s’il est complice ou distant, voire ironique, bruissement des étoffes perceptibles au seul regard ou encore cette étonnante fraîcheur carnée de Madame de Pompadour captée par Maurice Quentin de la Tour… Le Siècle des Lumières scintille avec le génie de ses plus grands artistes qui se sont essayés à cet art plus discret que la peinture à l’huile.

 

Perronneau Marie-Anne Huquier Musée du Louvre

 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

 

Cette magnifique galerie défile au gré des pages avec les notices détaillées pour chaque œuvre et ce plaisir de glaner au hasard de ses affinités tel portrait, tel détail, telle sensation avec les pastels de Rosalba Carriera, Maurice Quentin de la Tour, Jean-Baptiste Siméon Chardin, Jean-Baptiste Perronneau, Jean Étienne Liotard, Jean-Marc Nattier ou encore Élisabeth Louise Vigée Le Brun, sans oublier certains artistes moins connus comme Marie-Suzanne Giroust, Adélaïde Labille-Guiard, Joseph Boze ou Joseph Ducreux. Un ouvrage qui trouvera assurément une belle place dans les bibliothèques.

 

« Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 » catalogue de l’exposition sous la direction de Caroline Corbeau-Parsons avec la collaboration scientifique d’Isabelle Collet, Editions Paris Musées, 2018.

 


C’est un détail de l’œuvre fameuse de Claude Monet « Le Parlement de Londres » peint au tournant du siècle qui illustre la couverture du catalogue « Les Impressionnistes à Londres », rappelant ainsi le contexte de cette célèbre vue. Si Claude Monet avoue « Je dois reconnaître que le climat est des plus surprenants : les merveilleux effets que j’ai pu voir durant les deux mois passés à observer sans cesse la Tamise sont incroyables », il ne faut pas oublier que ce jugement n’est pas celui d’un artiste en voyage d’agrément mais d’un exilé forcé de quitter son pays. Quittant la France en guerre, ces artistes de cette fin de siècle en mal d’acheteurs et de commandes trouvent dans ce pays d’accueil non seulement de nouvelles sources d’inspiration ainsi qu’en témoigne le jugement de Claude Monet également de nombreuses relations utiles à leurs affaires grâce aux réseaux d’artistes déjà installés. Daubigny, Legros précèdent en effet Monet, Pissarro, Tissot et Sisley accompagnés de sculpteurs tels Carpeaux, Dalou, Rodin… un nombre suffisamment important pour que cette période anglaise ait eu une influence sur chacun d’entre eux, ce dont témoignent les articles réunis dans ce riche catalogue. Entre la chute du Second Empire et le début de la IIIe République, la défaite de Sedan joue, en effet, un rôle déterminant pour le départ de ces artistes comme le rappelle Caroline Corbeau-Parsons dans en introduction. Les différentes contributions du catalogue analysent la situation de ces peintres dans cet exil artistique de 1870 à 1904 avec, en premier lieu, cette Année terrible avant l’exil en 1871.

 

James Abbott McNeill Whistler, Noctune en bleu et argent : les lumières de Cremorne, huile sur bois, 1872 Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919. © Tate 2017. Photo : Joe Humphrys

 

Puis, c’est de l’autre côté de la Manche que se penchent les analyses proposées : comment ces artistes parvinrent-ils à s’implanter dans la capitale britannique ? Avec quelles aides et pour quels résultats ? Les échanges entre artistes anglais et français sont également éclairés avant d’étudier le célèbre motif de la Tamise et de Westminster cher notamment à Monet. Une chronologie, une bibliographie ainsi que la liste des œuvres exposées complètent ce catalogue à l’iconographie soignée et nombreuse (250 illustrations pour 272 pages).

 

 

UAM une aventure moderne, catalogue sous la direction d'Olivier Cinqualbre, Frédéric Migayrou et Anne-Marie Zucchelli, Centre Pompidou éditions, 2018.

 


Jouant sur la dénomination du sigle UAM, Union des Artistes Modernes, le catalogue publié à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou a retenu comme sous-titre Une Aventure Moderne, un choix approprié si l’on pense à la durée de ce mouvement prolifique sur près de trente années et dont le champ d’action fut sans frontières. Renouant en quelque sorte avec certaines époques de l’Ancien Régime réunissant tous les arts, ce mouvement a également su associer artistes français et étrangers pour une aventure dans la modernité du XXe siècle. La maquette du livre a, bien à propos, retenu une esthétique dans l’esprit de ce courant, privilégiant une abondante iconographie qui permet au lecteur de plonger littéralement dans cet univers créatif. Reflet d’une période et d’une société, ainsi que le souligne le directeur du musée des arts décoratifs Olivier Gabet, la perception de l’UMA a évolué au fil des années. C’est moins sa rupture avec la production antérieure qui retient désormais l’attention que cette « dissidence » incertaine qui marque ces créations. En faisant défiler les pages de ce catalogue, les créations de Francis Jourdain, Fernand Léger, Sonia Delaunay ou encore Le Corbusier lancent indéniablement un défi au siècle de la science et de la technique.

 

Le Corbusier (1887 - 1965) Pavillon des temps nouveaux, panneau mural "Habiter"
1937 Papiers découpés et encre brune sur papier 21 x 31 cm
© Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
© F.L.C. / Adagp, Paris

 

Rêver l’avenir en appréhendant le présent au quotidien, dans tous ses possibles, du Pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier et Pierre Jeanneret à l’hôtel particulier de Jacques Doucet. Les fauteuils perdent leurs pieds, acier et métal peint nouent des mariages inattendus, un élan vers plus de pureté, une simplification des moyens vers l’essentiel et ce « besoin de créer pour le plus grand nombre » comme l’affirment Carlu, Salomon et Pingusson. Cet élan se matérialise par de grandes manifestations et notamment les quatre salons tenus par l’UAM de 1930 à 1933, tentative d’apporter une réponse aux problèmes artistiques vécus en ces temps troublés. L’architecture et la création des grandes villas emblématiques de ce courant étonnent encore le regard du XXIe siècle avec cette interpénétration de volumes éclatés, jeux de lumière et de formes d’une rare liberté. Cette impulsion se prolonge encore vers des créations plus collectives, scolaires, sociales… un mouvement qui ne se tarira officiellement qu’à la fin des années 50 avec la disparition de l’UAM, mais dont les créations, même si le courant lui-même a pu souffrir quelque peu de l’oubli, continueront à inspirer nombre d’artistes et de créateurs jusqu’à nos jours.

 

« Indiennes, un tissu révolutionne le monde ! » Collectif, 232 p., Format :25 x 28,5 cm, 250 ill. couleur, reliure : Reliure couture au fil, La Bibliothèque des Arts, 2018.

 


Les Indiennes, ces tissus de coton imprimé dans les tons de rouge issus de la garance remontent aux XVIIe et XVIIIe siècles et nous sont plus familières que l’on ne pourrait le penser. Venus des comptoirs des Indes lointaines à ces époques où seuls de longs voyages en bateau en ramenaient les étoffes, ces trésors étaient non seulement rares et précieux par leur provenance mais également recherchés car ils étaient synonymes d’exotisme et d’évasion en un siècle ouvert sur l’extérieur et sur les plaisirs, ainsi que le relève le romancier Jean-Claude Gorgy en 1789 : « Le plaisir s’établit dans l’alcôve au lieu du luxe qui l’avait occupée jusqu’alors. » À partir de ces tissus qui connurent une diffusion mondiale, seront produites des multitudes de motifs allant des fleurs aux allégories, en passant par des paysages et autres thèmes littéraires. Le présent livre explore l’une des collections privées françaises les plus riches en la matière, celle de Xavier Petitcol, acquise récemment par le Musée national suisse. Les Indiennes ou « Toiles cirées peintes » vont connaître une véritable folie, une mode qui gagnera toute l’Europe et rapidement toutes les couches sociales. Chefs-d’oeuvre pour les plus belles qui sont peintes, et réalisations plus communes, cohabiteront par la suite, contrepartie d’un succès mondial. Les auteurs de ce livre illustré par les plus belles pièces de la collection nous font entrer dans cette aventure passionnante qui - au-delà de ces beaux tissus- transporte le lecteur dans le commerce et les plus grandes manufactures françaises et suisses de ces époques, une manière de mieux comprendre cette histoire qui eut tant d’influences sur l’habillement, l’ameublement et la décoration. Nous entrons au cœur des procédés de fabrication, découvrons l’encadrement réglementaire avec ses prohibitions afin de protéger le marché national des manufactures, le développement de ces manufactures en Suisse puis en Amérique et en Afrique. Les siècles suivants par leur développement d’une production de masse contribueront à lui faire perdre son identité au profit d’un marché sans limites, celui des cotonnades imprimées. Partons à la découverte des Indiennes, véritables narrations miniatures qui décoraient – et décorent parfois encore – des alcôves et autres chambres à coucher, doux rêves de paysages animés et d’histoires merveilleuses que ce livre nous fait revivre bien agréablement.

Les auteurs : Helen Bieri-Thomson, directrice du Château de Prangins-Musée national suisse ; Bernard Jacqué, historien des arts industriels et ancien maître de conférence à l’Université de Haute-Alsace ; Jacqueline Bacqué, conservatrice honoraire du Musée de l’impression sur étoffes, Mulhouse ; Liliane Mottu, professeure titulaire émérite, Université de Genève ; Xavier Petitcol, collectionneur de tissus imprimés et expert honoraire en étoffes anciennes. Diplômé de l’École du Louvre ; Margret Ribert, conservatrice des arts décoratifs, Musée historique, Bâle ; Patrick Verley, historien de l’histoire économique des XVllle et XlXe siècles.

 

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet, 208 pages – 25 x 30 cm – 128 illustrations, coédition Musée d’Orsay / RMN GP, 2018.

 


C’est à une véritable plongée dans l’abstraction des formes et des couleurs à laquelle invite ce catalogue prolongeant l’exposition du musée de l’Orangerie en cours jusqu’au 20 aout 2018. Ainsi que le rappelle en ouverture Cécile Debray, commissaire de l’exposition et directrice du musée de l’Orangerie, Claude Monet consacrera les trois quarts de sa production à des vues de son jardin et des nymphéas de Giverny. Ce chiffre éloquent montre combien au-delà de la représentation du réel, le peintre se tourne de plus en plus vers le formel en d’inlassables recherches jusqu’à ses derniers jours.

 

Philip Guston : Painting, 1954. Huile sur toile, 160,6 cm x 152,7. The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth

 

Illustré par de nombreux détails d’œuvres de Monet, le catalogue invite le lecteur à retrouver ces liens parfois évidents, d’autres fois plus ténus, entre la fin de l’impressionnisme marqué par ces dernières toiles et les créations de l’expressionnisme américain. La réception des Nymphéas dans l’entre-deux-guerres ne peut que laisser dubitatif si l’on songe au « critique » François Fosca qui ne voit là qu’un essai raté d’un vieillard…

 

Guston, Philip, Dial, 1956 © New York, Whitney Museum of American Art / The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth / musée de l'Orangerie

 

Le retour à l’ordre après le premier désastre mondial ne s’accommode pas des explorations picturales allant vers l’abstraction, on veut de l’ordre, du concret et du sérieux comme le souligne Laurence Bertrand Dorléac. Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale et les années 50 pour qu’enfin ce legs soit apprécié à sa juste valeur et prolongé par le travail d’artistes de l’expressionnisme abstrait comme le rappelle Jean-Pierre Criqui ; un nouvel élan autorisé en cela par les œuvres tardives du peintre français qui avait banni depuis longtemps toute figure humaine, facilitant ainsi leur réception par l’abstraction. De nombreux documents, témoignages et études complètent le présent catalogue qui permettra d’apprécier respectivement les œuvres tardives de Monet et celles de l’expressionnisme américain sous un nouveau regard.

 

« Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes » Catalogue d'exposition sous la direction de Rodolphe Rapetti, 23,5 × 30,5 cm - 312 p. - 177 ill., Musée d'Orsay / RMN-GP - 2018

 


Prélude indispensable à l’émancipation politique, la prise de conscience d’une identité culturelle a été très tôt associée au symbolisme européen dans les pays baltes anticipant ainsi leur indépendance survenue au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le présent catalogue qui reproduit en couverture le détail de l’œuvre de Johann Walter Jeune paysanne interroge le lecteur et l’invite à entrer dans cet univers marqué par un symbolisme omniprésent et protéiforme selon la sensibilité de chaque artiste. Servi par une mise en page et une iconographie soignées, cet ouvrage retrace ces légendes et ce folklore qui ont construit l’identité et nourri l’âme de l'Estonie, Lettonie et Lituanie.



Konrad Mägi (1878-1925)Paysage de Norvège au pin1908-1910Huile sur toileH. 58,5 ; L. 75,2 cmTallinn, Musée d’art d’Estonie© Photo courtoisie du Musée d’art d’Estonie

 

Si les influences d’artistes comme Munch, Gauguin ou encore Van Gogh ont pu être perceptibles dans le travail des artistes baltes, c’est bien une identité propre qui se constitue et qui au-delà des différences de ces trois pays converge vers un symbolisme commun. Rodolphe Rapetti et Julien Gueslin font entrer le lecteur dans ce kaléidoscope balte et aux origines de ces trois cultures nationales. Chaque pays est ensuite étudié dans son propre rapport à l’art et à l’histoire. Puis les trois sections de l’exposition sont présentées avec la reproduction des œuvres accompagnées de notices complètes permettant ainsi de plonger dans cet univers complexe et passionnant, un prélude indispensable pour mieux comprendre ce qui nourrit ces « âmes sauvages » !

 

Didier Ben Loulou : « SUD », Editions La Table Ronde, 2018.

 


Ouvrir le dernier recueil de photographies de Didier Ben Loulou, qui vient de paraître aux éditions de La Table Ronde, intitulé tout simplement « SUD », c’est accepter la promesse d’un long voyage, d’un ailleurs, celui de la Méditerranée… Un monde où la vie bat, tape comme le soleil du sud ou gronde comme un ciel d’orage en plein été. Telle la première photographie de cet ouvrage avec l’ange de Jaffa, annonciateur, guerrier ou ange déterminé ?... Il faut regarder ces tirages pris entre 1980 et 2017, revenir, tourner les pages, oser comme on se souvient des morts et de la vie. Le photographe n’a pas souhaité pour ce recueil de chronologie, de titres, d’ordre, Jérusalem, Marseille, l’Espagne, la Sicile, le Maroc, Jaffa, mais le SUD. Seulement partir pour un long voyage, prendre son envol sur les ailes du large à San Remo ou à Marseille, se poser comme l’oiseau de Jaffa avant de repartir en bateau avec pour seule trace la vapeur du ferry dans la brume du Golf Saronique, ou à cheval, temps qui se croisent, et dans l’écume, les vagues, la houle d’une calanque de Marseille ou de La Ciotat, oser plonger. Didier Ben Loulou ne cherche ni les belles et tendres couleurs ni à témoigner, il photographie et n’ignore ni le rouge ni les couleurs éclatantes de Jaffa, de Marseille, Jérusalem, du « SUD ». Là où s’insuffle la vie de la Méditerranée, faite tout autant de bleu azuréen que de nuages, de confrontation de bateaux et d’âmes échouées. Il sait que dans ce long périple, il y aussi les chiens errants d’Athènes ou de Palerme, mais au-delà aussi le jaune d’un printemps à Jaffa qui éclate ou le jaune d’un camion qui éclaire, ou cet imperturbable vert le long d’une balustrade sicilienne ou encore le rose vif d’un tee-shirt sur la peau mate d’une jeune fille. Ses photographies parlent ou plutôt écrivent, « graphent », cette Méditerranée, ce « SUD » ( D. Ben Loulou est également l’auteur des « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs », Éd. Arnaud Bizalion, 2016). L’attente aussi le photographe la connait, l’attente des silhouettes dans ces rues vides, désertées, plein soleil d’Israël ou d’Espagne. Didier Ben Loulou aime aussi à ravir ces visages, détail d’une main, profils saisis avec ses empreintes et brûlures des vies… Et le photographe de continuer sa route, les prises, les paris. Percevoir les vies, la vie, ombres de Jérusalem, ombre sur un carrelage ensoleillé ou longeant un mur d’ocre et de jaune. C’est l’enfant de Jaffa, l’homme de dos de Sicile… et ce baiser repris pour couverture telle une promesse d’instant de vie, l’aube d’une étape, celle du « SUD » qui s’éveille et interpelle. Un très bel album qui fait suite et confirme la valeur du travail du photographe Didier Ben Loulou.

 

L.B.K.

A regarder notre interview vidéo de Didier Ben Loulou

 

 

« Le pain est d’or » de Massimo Bottura & Friends, Phaidon, 2018.

 


Il fallait oser et le chef triplement étoilé Massimo Bottura et ses amis ont conçu un livre de recettes à partir d’ingrédients ordinaires pour réaliser des recettes extraordinaires ! Militant contre le gaspillage alimentaire international, Massimo Bottura a eu recours à sa notoriété pour mobiliser la profession et un public le plus large possible afin de proposer des alternatives à ce qu’il estime à bon droit ne pas être une fatalité. Le chef a fait ses preuves, dans ce qui n’est pas un coup médiatique de plus, mais une vraie action militante de fond depuis 2015 et l’Exposition Universelle de Milan avec la création du Refettorio Ambrosiano dans la banlieue italienne où sont servis au quotidien des repas aux plus démunis à partir des surplus abimés lors de l’exposition. Invitant les plus grands chefs à proposer leurs recettes de ces petits restes qui honoreraient plus d’une table de qualité, cette vaste expérience a donné également lieu à un beau livre édité par Phaidon et qui a pour nom « Le Pain est d’or » du nom d’une recette de sa mère à base de pain rassis, de lait chaud et de sucre… Chaque cuisinier sait par expérience que c’est lorsque les ingrédients viennent à manquer que l’imagination est de ce fait sollicitée pour plus de créativité. Alain Ducasse, Yannick Alléno, Michel Troisgros, Mario Batali, Joan Rocca et bien d’autres toques célèbres ont prêté leurs concours et sollicité leur mémoire pour proposer des recettes inventives à partir de produits accessibles pour des recettes savoureuses présentées dans le détail et avec une mise en page joliment réussie sur papier sépia. Envie de pâtes au pesto menthe-chapelure, un poulet xinxim, ragout de veau ou de poisson ? Les idées ne manqueront pas avec « Le pain est d’or », un livre aisément applicable au quotidien et agréable à feuilleter avec ses nombreuses illustrations et ses éventuelles « notes » personnelles laissées à discrétion !

 

« Delacroix (1798-1863) » sous la direction de Sébastien Allard et Côme Fabre, Hazan, 2018.
 


Le quatrième de couverture de l’imposant catalogue de l’exposition Delacroix du musée du Louvre paru aux éditions Hazan annonce la couleur : « Prie le ciel que je sois un grand homme » implore Delacroix, un peintre pourtant peu porté aux questions religieuses dans la première partie de sa vie… C’est l’un des paradoxes de cet artiste aux multiples facettes, et talents, qui fait de Delacroix un peintre original et complexe dont la critique et le public n’ont pas fini d’explorer la portée. En un remarquable travail de synthèse, ce catalogue fort de 480 pages et de 250 illustrations retrace la longue carrière de l’artiste sur 40 ans. Si les débuts de l’artiste sont plus familiers, les trente années qui suivent sont cependant plus méconnues du fait qu’un grand nombre de ces œuvres ne se trouvent pas dans des musées, mais dans des églises, grands bâtiments publics tels le Sénat, la Chambre des députés ou encore des musées américains. Le catalogue avec des études soignées et une riche iconographie offre ainsi au lecteur une meilleure connaissance de ces créations un peu en marge et qui ne correspondent pas à l’étiquette convenue de romantique que l’on accole traditionnellement à Delacroix. L’ouvrage dévoile alors un autre Delacroix, pour qui « La gloire n’est pas un vain mot… » comme le rappelle Sébastien Allard en introduction, une volonté et « Ce besoin de faire grand… » également rappelé par Côme Fabre, des dimensions qui sont complétées par des sensibilités successives, voire parfois concomitantes, d’élans artistiques et métaphysiques sur près de 40 ans. La complexité de Delacroix transparaît ainsi au fil de ces essais et des peintures reproduites avec qualité – parfois en double page - mais aussi des dessins, carnets, croquis, gravures, lithographies pour lesquels Delacroix a souvent été pionnier, sans oublier ses écrits tout aussi nombreux.

 

Corot, le peintre et ses modèles par Sébastien Allard, Hazan, 2018.
 


C’est à un Corot plus méconnu auquel invite ce catalogue écrit, à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre au Musée Marmottan Paris, par l’un de ses meilleurs spécialistes, Sébastien Allard, directeur du département des Peintures du musée du Louvre. L’ouvrage est illustré par une couverture attractive puisqu’il s’agit d’un des chefs-d’oeuvre du peintre en matière de portrait avec La Dame en bleu du Louvre, un portrait où la couleur et l’étoffe de la robe prédominent sur le modèle… Il faut avouer que le lecteur est plus familier des paysages représentés par le peintre que de ses portraits, angle original choisi par le musée Marmottan, et le présent catalogue, pour mieux faire connaître une facette inattendue, plus intime et secrète de l’artiste. Loin d’être une pratique résiduelle ou contingente, avec la représentation d’enfants, de proches ou de modèles, Corot prolonge ses recherches picturales en un dialogue incessant entre nature et figures. Ni ancien ni moderne, Corot est un homme de son temps qui cherche à capter l’insaisissable, à offrir un reflet de ce que le regard perçoit souvent subrepticement sans savoir l’isoler, l’instantané qui révèle…

Il suffit pour s’en convaincre de scruter attentivement les nombreuses illustrations réunies dans ce catalogue soigné pour mieux percevoir cette acuité, a priori discrète mais véridique. Corot porte son regard au-delà de l’apparence, à l’image d’ailleurs de ses tableaux de nature, les deux se confondant parfois. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan, Corot est indissociable des débuts de l’impressionnisme avec son sens de la lumière et son attirance pour le travail sur le motif et du souvenir. Méconnaître le peintre de figures que fut également Corot reviendrait à oublier une part intime et profonde de l’artiste, une intrication héritée du Titien, Rubens ou Watteau comme le souligne Sébastien Allard. Le genre du portrait chez Corot se concentre essentiellement entre les années 1820 et 1840 pour se métamorphoser par la suite en représentation de la « figure » avec un modèle « désindividualisé ». Le portrait chez Corot se réalise principalement à partir de proches (amis et famille) avec une acuité particulière quant aux portraits d’enfants, genre dans lequel le peintre exprime sans retenue l’éventail de sa palette et de sa sensibilité, sans « influence » excessive du modèle.

Avec ce livre abondamment illustré des œuvres de Corot, le lecteur entre ainsi dans l’univers intime, plus méconnu et secret de l’artiste, un angle inhabituel pour mieux comprendre l’art du grand peintre de paysages qu’il fut et demeure.

« Tintoret » Guillaume Cassegrain Hazan 2018.

C’est une somme incontournable consacrée au grand maître italien Tintoret qui est proposée par les éditions Hazan en un luxueux ouvrage relié sous coffret. Guillaume Cassegrain, auteur de ce bel ouvrage, est un spécialiste de la peinture vénitienne et cette monographie compte parmi les ouvrages essentiels sur le peintre. Venise au début du XVIe siècle est en période de transition, entre son passé prestigieux et son orientation vers l’industrie et les manufactures, un autre visage s’offrant à elle. Alors que l’on peut parler d’un certain déclin, Venise reste cependant une cité riche et prospère. Si Titien et Véronèse ont souvent occulté des artistes comme Tintoret, ce dernier-né à Venise va néanmoins s’imposer et radicalement repenser les codes de son époque, notamment en contournant l’opposition classique du colorito local et du disegno toscan. Le peintre va développer son art avec une rapidité à la hauteur de ses ambitions et concurrencera avec génie son aîné Titien. La narration se métamorphose sous le pinceau du jeune artiste, une narration faite d’emprunts et d’un dynamisme novateur. Vasari décrit Tintoret comme un être extravagant et bizarre, faisant de l’art de la peinture un jeu. Ce personnage « capricieux », toujours selon Vasari, place en effet le dynamisme au cœur de sa création Guillaume Cassegrain souligne combien le « cas » Tintoret démontre qu’il n’a jamais été à sa place. S’il a été apprécié des artistes et des écrivains, les siècles qui suivirent n’ont pas su replacer son génie à sa juste place. Le peintre s’intéresse à l’architecture et à la sculpture qui nourrissent directement son inspiration. L’impulsivité qui le caractérise se réalise dans le mouvement et la perspective, notamment dans L’Origine de la voie lactée et Le Martyre de sainte Catherine. Le Massacre des Innocents fait souffler un vent pictural d’une modernité surprenante en ce milieu de XVIe s. Les thèmes auxquels a recours Tintoret sont rarement inédits et ont longtemps fait du peintre un artiste produisant des images simples destinées à des illettrés ou des gens de condition modeste, un jugement réducteur ainsi que le souligne encore Guillaume Cassegrain. Tintoret se plait à mêler au discours symbolique traditionnel d’autres messages, parfois grivois, comiques ou parodiques. Ainsi représente-t-il d’une nouvelle manière l’espace en réinterprétant les thèmes classiques sur d’autres registres. Guillaume Cassegrain évoque également dans le chapitre « Le regard matériel » l’approche de Tintoret pour les peintures disposées sur les murs latéraux des chapelles, un genre important chez l’artiste. Cet art implique davantage le spectateur dans l’image représentée, une expérience que chacun peut faire en observant ses œuvres à Venise notamment. Cette prise en considération du point de vue de l’observateur et de ses différentes perceptions implique celui-ci dans un rapport nouveau qui se perpétuera jusqu’à nos jours, et entretenant un dialogue sans cesse renouvelé grâce à la mobilité et au dynamisme de l’image anticipant ainsi le baroque à venir. Avec cet ouvrage somptueusement illustré par une remarquable iconographie, notre regard sur Tintoret est renouvelé à sa pleine mesure, son originalité et sa richesse étant pleinement mises en évidence par l’auteur, Guillaume Cassegrain.

« Tintoret, naissance d’un génie » sous la direction de Roland Krischel, RMN, 2018.

 


Si l’œuvre classique de ce maître de la renaissance italienne est bien connue, ses années de formation le sont nettement moins, et discerner les diverses influences de sa propre originalité est justement l’objet de cet ambitieux programme développé dans ce riche catalogue publié par la RMN à l’occasion de l’exposition consacrée à ce grand maître au musée du Luxembourg. Ainsi que le relève Sylvie Hubac, présidente de la Réunion des musées nationaux, c’est grâce à un long travail de coordination et d’années de recherches que l’exposition rétrospective consacrée à Tintoret a été rendue possible en ce 500e anniversaire de sa naissance. C’est une vision plurielle du contexte artistique des années de formation du jeune peintre qui est adoptée pour cette étude comme le souligne Roland Krischel en introduction de l’ouvrage. Il est intéressant de noter que si les années 1990 ont vu se développer les études sur le Tintoret, ces dernières années, l’image du peintre se trouve cependant plus figée. Et pourtant, la recherche s’impose pour un peintre aussi fertile, ambitieux quant à son projet artistique reflétant l’esprit de son époque, celle de la Venise du XVIe siècle.

Les essais réunis dans la première partie du catalogue font, ainsi, un état des connaissances sur le peintre depuis l’ouvrage fondateur de Rodolfo Pallucchini en 1950 « La Giovinezza del Tintoretto » souligné dans l’étude de Stefania Mason. Giuseppe Gullino, pour sa part, retrace dans sa contribution le contexte historique contemporain aux jeunes années du peintre, une époque de renouveau propice aux novations artistiques, et dont Linda Borean explore, quant à elle, documents et sources pour mieux saisir les années de formation du futur maître de Venise. L’article de Michel Hochmann « Tintoret et son atelier dans les années 1530-1540 » souligne, cependant, combien nous avons peu d’informations sur ces jeunes années d’apprentissage notamment auprès du Titien. Mais avec une analyse croisée de ce qui se passait dans les ateliers de cette époque à Venise, le lecteur peut se faire une idée de ce que dut être la formation du jeune peintre, une interrogation prolongée par la contribution de Roland Krischel, « Qui est le jeune Tintoret ? ». Enfin, la seconde partie de l’ouvrage dresse le catalogue des œuvres présentées dans l’exposition du musée du Luxembourg avec des notices particulièrement utiles à la compréhension des œuvres reproduites en pleine, voire double page. Le lecteur pourra ainsi prolonger ou anticiper sa découverte des œuvres de jeunesse du Tintoret grâce à cet ouvrage à la mise en page soignée et complétée d’une bibliographie et d’un index.

 

« Daimyo, seigneurs de la guerre au Japon » sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier, éditions Toriilinks, 2018.
 


Complétant idéalement l’exposition Daimyo, le catalogue paru sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier fait entrer le lecteur dans l’univers de ces parures guerrières avec un luxe de détails qui rend leur compréhension plus aisée. Contrairement à ce que le néophyte pourrait de prime abord penser, ces armures, sabres, casques et autres armements correspondent non seulement à une esthétique évoluant au fil des siècles, mais répondent également à un code strict de règles à partir desquelles la créativité des artisans a pu s’exprimer. Trois années ont été nécessaires, rappelle la présidente du musée Sophie Makariou, pour monter cet ensemble unique d’armures japonaises à partir de collections publiques et privées.

 

 

L’armure Matsuaira acquise récemment par le musée Guimet fait bien entendu partie de ces trésors, aussi riche par sa valeur esthétique que par l’Histoire qu’elle évoque, un choc esthétique, mais aussi un imaginaire sollicité par ces parures guerrières indissociables de l’univers mental associé au Japon médiéval et ses fameux samouraïs. Michel Maucuer retrace l’histoire de l’institution des daimyo, moins connus en Occident que les shoguns ou les samouraïs en soulignant combien ce maillon s’avéra vite essentiel dans la féodalité japonaise.

 

 

Jean-Christophe Charbonnier retrace, quant à lui, l’histoire et l’évolution de l’armure au Japon, des temps anciens jusqu’aux armures du temps de paix (époque Edo). Suivent des sections où chaque armure, casque, masque, sabre, textile et autre accessoire fait l’objet d’une présentation détaillée, permettant au lecteur de mieux se familiariser avec cet armement complexe, et d’en saisir plus aisément la valeur esthétique. Des annexes précieuses détaillent, enfin, chaque partie des armures, casques et sabres avec son nom japonais et sa fonction, et rappellent les principaux armuriers cités. Une chronologie et une carte des provinces du Japon complètent cet ensemble unique sur l’univers des Damyo.

 

« Versailles : invitation privée » de Guillaume Picon, photographies de Francis Hammond, Flammarion, 2017.

 


Guillaume Picon est un historien familier de la royauté et notamment du château de Versailles. Pour cette nouvelle édition revue et augmentée, c’est non seulement le château public bien connu de ses visiteurs mais également tous ses recoins et lieux inaccessibles qui sont proposés au lecteur, bénéficiant ainsi d’une information de première main. À l’image du Louvre, le château de Versailles ne se laisse pas si facilement appréhender. Le visiteur peut avoir l’impression – trompeuse - d’avoir « fait » Versailles comme on l’entend souvent trivialement, oubliant par là même que bien de ses aspects lui demeureront inconnus. Grâce à l'approche retenue par l'auteur et servie de manière remarquable par les photographies de Francis Hammond, c’est dans l’intimité même de ce lieu chargé d’Histoire et d’histoires que le lecteur sera convié. Prélude ou conclusion à une visite, cet ouvrage imposant de 320 pages et 300 illustrations se propose en effet de dévoiler les secrètes et fabuleuses facettes méconnues, parallèlement aux fastes plus familiers avec la fameuse statue équestre de la cour d’entrée, la grille dorée récemment réinstallée ou encore la non moins célèbre et éblouissante Galerie des Glaces… Ainsi que le souligne en préface Laurent Salomé, le directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, lorsqu’on entre dans l’ouvrage « on croit sentir en tournant les pages des parfums de soie, de marbre frais, de parquets cirés, et ceux des fleurs du parc portés par de légers courants d’air »…
Ces pages, en ouverture, convient, en effet, le lecteur à des enfilades de couloirs et autres corridors, des escaliers tous plus étonnants les uns que les autres dans leur grandeur ou leur intimité, un éventail sans cesse renouvelé de marbres précieux et stucs aériens, et ce dans le plus grand calme, vide de toute cohue ! Nous prenons alors ce temps si cher à Proust d’apprécier détails et harmonies, échos et jeux de lumière pour admirer et rêver à ce cadre toujours étonnant, décidé un jour par un roi, et ce pourtant en un lieu inhospitalier. Comment comprendre ce faste du Roi-Soleil avec ses grands appartements, cette Chapelle tout droit sortie d’un conte de fées si l’on oublie cette décision royale, ce fiat décidé en réaction aux épreuves de la Fronde lors de la jeunesse du monarque, c’est désormais de sa seule personne qu’émanera toute décision, en une monarchie absolue qu’il sut à merveille définir autant en lois, qu’en arts ! Mais Versailles sut s’entourer de conseils, et si Louis XIV avait l’œil à tous les détails, il savait faire appel aux meilleurs artistes et artisans, quitte à les « emprunter » à ceux qui avaient eu l’audace de les remarquer avant lui… Ce livre offre également ce rare plaisir de découvrir des lieux que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter, de petits espaces fermés habituellement au public et qui semblent avoir préservé cet air d’antan, prisonnier d’un écrin et qui le restitue à l’envi grâce aux admirables prises de vues de Francis Hammond. Guillaume Picon réussit avec cette Invitation privée la gageure de rendre familier un lieu connu du monde entier et pourtant si insaisissable, une épreuve périlleuse accomplie avec brio !

 

Le jardin japonais de Sophie Walker Phaidon, 2017.

 


L’art du jardin japonais est ancestral, étroitement associé à une dimension spirituelle à partir de laquelle une véritable architecture esthétique a pu s’élaborer au fil des siècles et des différentes influences (lire notre interview de Masuno Shunmyo). L’auteur, elle-même paysagiste, explore à partir de 90 jardins cette histoire du jardin japonais sur un millénaire. Servi par une riche iconographie (350 ill. couleur), ce livre au design réussi fait entrer le lecteur dans cet univers à nul autre pareil, l’art du jardin au Japon étant érigé en une voie, à l’image de bien des disciplines comme la calligraphie ou le sumi-e. Du plus petit jardin de sanctuaire aux plus majestueux espaces des domaines impériaux, chaque création paysagiste répond à des critères stricts hérités de la géomancie chinoise, puis du bouddhisme avec ses créations plus connues de l’occident sous l’appellation de jardin zen. Géométrie rime avec abstraction, figuration et asymétrie, perspective et éléments cachés, les paradoxes ne manquent au Japon dans l’art des jardins pour nos esprits cartésiens. Et pourtant, en découvrant au fil des pages les extraordinaires créations présentées, le lecteur réalisera combien une unité guide ces espaces bien particuliers soumis à des concepts esthétiques comme le wabi sabi, les nombreux symboles et plus généralement la spiritualité bouddhiste. Avec dix chapitres thématiques, le lecteur occidental plongera dans cet art du jardin japonais, un parcours ponctué régulièrement d’essais originaux d’artistes et architectes tels Tadao Ando, Anish Kapoor, Lee Ufan… accompagnés de la reproduction d’œuvres d’artistes faisant écho à ces jardins. Complétant ce panorama, l’ouvrage se termine par un glossaire des termes et concepts de l’art du jardin japonais et une liste des principaux végétaux utilisés. Ainsi que le souligne Anish Kapoor : « Le vide n’est pas un désemplissage ; il crée activement davantage d’espace et conserve un potentiel de forme et de sens. Le jardin vide crée plus d’espace et, ce faisant, augmente le temps et le silence ». En découvrant ce livre initiatique remarquable, c’est à un tout autre univers esthétique, spirituel et culturel auquel est invité le lecteur.
 

Marianne Mathieu et Dominique Lobstein : « Monet, Collectionneur », Editions hazan, 2017.
 


Claude Monet était un grand collectionneur, c’est aujourd’hui un fait connu ; Mais connaissons-nous pour autant cette fantastique collection de peinture, estampes, sculptures, dessins qu’il constitua avec passion toute sa vie durant ? Les éditions Hazan avec la parution de l’ouvrage « Monet Collectionneur » offre l’occasion de découvrir cette formidable collection, Sa collection, véritable trésor que l’artiste gardait jalousement auprès de lui. Ce bel ouvrage signé Marianne Mathieu, adjointe au directeur, chargée des collections du musée Marmottan et commissaire d’expositions, et Dominique Lobstein, historien de l’art, vient idéalement compléter l’exposition du même nom de cet automne-hiver au Musée Marmottan, permettant ainsi de retrouver tout à loisir ou de découvrir pour ceux qui n’ont pas eu la chance de la voir, ce foisonnement de peintres et d’œuvres entourant Claude Monet et signées notamment Renoir, Delacroix, Corot, Boudin, et tant d’autres encore, si célèbres et que sut en son temps aimer, repérer et collectionner le chef de file de l’impressionnisme.
Préfacé par Patrick de Carolis, c’est l’ensemble de la collection du Maître qui est ainsi dévoilé avec un soin tout particulier apporté aux sources, textes et spécialistes retenus pour l’occasion, une étude appuyée par plus de 180 illustrations couleur dont de nombreuse pleine page, lettres, photographies, carnets, listes ou autres documents.
Après « Une brève histoire d’une collection » et un rappel des sources documentaires qui réjouiront les historiens de l’art ou amateurs avertis, l’ouvrage donne une première place de choix à la collection d’estampes japonaises d’Utagawa Hiroshige qu’affectionnait tout particulièrement Claude Monet, et dont la seule évocation nous transporte dans l’univers jaune de la salle à manger. Puis, chapitre après chapitre, 14 au total, avec de riches contributions sous la signature des meilleurs spécialistes, la voix est donnée aux artistes, peintre ou sculpteur, choisis par le Maître et aux œuvres négociées, achetées ou offertes : Delacroix, Manet, Renoir, Caillebotte, etc. C’est un véritable dialogue qui s’établit alors entre Monet, ces autres peintres, non des moindres, ses aînés ou pour nombre d’entre eux ses amis, et le lecteur. Monet ne possédait pas moins de 14 œuvres de Renoir qu’il admirait et qu’une profonde amitié réunissait. S’y révèlent ainsi les liens étroits qu’entretenait Claude Monet avec chacun de ces peintres, artistes choisis et ses œuvres. Comme invité, on entre dans l’intimité de Claude Monet, son salon-atelier dans lequel il aimait recevoir aux côtés des « Nymphéas » d’autres grandes toiles, et ce couloir intime, presque secret, et dont les toiles et portraits collectionnés le menaient jusqu’à sa chambre où régnaient sur son sommeil des œuvres de Delacroix, Boudin, Corot ou Constantin Guys. L’ouvrage évoque pour finir avec une dernière contribution signée Marianne Mathieu, un angle moins connu, celui de Monet non plus collectionneur mais donateur. À ces riches et nombreuses études, viennent s’ajouter enfin, outre une bibliographie, deux « Vues synoptiques », de la collection elle-même et des carnets japonais de celle-ci. Un ouvrage soigneusement documenté qui s’impose en référence.

 

Antoni Clavé « Œuvre gravé » Catalogue raisonné Skira, 2017.

 


Antoni Clavé (1913-2005) compte parmi les peintres-graveurs majeurs du XXe siècle. Natif de Barcelone, ami de Picasso, installé à Paris après la guerre d’Espagne, « Espagnol pour les Français, Français pour les Espagnols », selon les mots de François Pinault son ami préfaçant ce catalogue, Antoni Clavé a laissé une œuvre singulière, ni abstraite, ni figurative. Ce trait lui valut une reconnaissance certaine de ses pairs et de nombreux amateurs, et en même temps suscita une certaine inquiétude chez l’artiste qui décida de fuir la capitale française pour s’installer plus à l’écart dans une maison à Saint-Tropez dans les années 60. Il faut dire qu’Antoni Clavé possède en lui deux forces, une tellurique et incandescente et, parallèlement, une mélancolie certaine. Ces forces antagonistes se déploient dans ses œuvres avec une part variable selon les époques et les inspirations. L’artiste entretiendra également un dialogue étroit entre la gravure, la peinture et la sculpture pour offrir une œuvre réunie dans ce superbe catalogue riche de plus de 700 illustrations, dont de nombreuses reproductions pleine page. L’ouvrage offre ainsi l’intégralité de l’œuvre gravé et inclut les dernières estampes de l’artiste redécouvertes et jamais montrées, ce à quoi s’ajoutent les ouvrages de bibliophilie réalisés par Antoni Clavé. Par ces 520 estampes et 22 livres illustrés, le lecteur découvrira une œuvre puissante et fragile à la fois, un regard lucide sur la matière, et des interstices infimes ouvrant à d’autres espaces, suggérés parfois, ou tacites. La géométrie capte l’attention de celui qui observe le travail d’Antoni Clavé, une géométrie puissante qui s’effrite en des paysages intérieurs ouverts à l’éclatement et aux imbrications plurielles. La couleur s’invite dans ce dialogue tellurique et cosmique, une couleur franche où le bleu, le rouge et le noir dominent, contrepoints de la gravure et suggestions de bien d’autres échos. Clavé se situe entre deux générations, celle de Joan Miro (20 ans plus âgé) et d’Antoni Tapies (dix ans plus tard) ainsi que le souligne Tomas Llorens dans sa contribution. Cela conforte cette position marginale et explique son œuvre solitaire. Suivant un modèle intérieur à l’image d’Alberto Giacometti, Henri Michaux ou Jean Fautrier, chaque œuvre ouvre sur plusieurs dimensions où l’inconscient rythme l’inspiration de ces formes et traverse les couches picturales. Le lecteur découvrira également avec intérêt la contribution de Céline Chicha-Castex qui évoque le travail « d’expérimentateur » de l’artiste avec la gravure, un art dont il souhaitait contrôler toutes les étapes et les enrichir de novations personnelles ; contribution suivie de celle d’Aude Hendgen qui rappelle les multiples connexions de l’œuvre d’Antoni Clavé dans le domaine artistique de son époque. Un riche catalogue raisonné qui réjouira assurément les connaisseurs et les passionnés ou amateurs d’art.
 

Visiteurs de Versailles. Voyageurs, princes, ambassadeurs (1682-1789), édition publiée sous la direction de Daniëlle Kisluk-Grosheide et Bertrand Rondot, album Beaux Livres, Gallimard, 2017.
 


« Visiteurs » tel est le thème de la dernière exposition du Château de Versailles, un sujet éminemment à propos si l’on pense que plus de 7 millions de visiteurs par an se pressent aux grilles de ce lieu symbole de la toute-puissance de la monarchie absolue d’Ancien régime. Hiver, comme été, par temps ensoleillé ou par grands vents, fréquents en ces lieux d’anciens marécages, les visiteurs s’empressent de rejoindre cet aimant à la fois historique, culturel et symbolique de la France. Pour quelles raisons ? Le présent catalogue édité pour l’occasion par Gallimard montre que si les facteurs sont pluriels, ils reposent essentiellement sur ce rêve devenu réalité d’une volonté d’un seul homme, un jeune monarque conscient que cette réussite serait celle de la gloire du royaume et de son règne, les deux étant indissociables. C’est un peu de ce rêve doré que chacun cherche dans les méandres des galeries et salles royales ou au détour d’un labyrinthe végétal dans son parc. Vain esprit de gloire ? Non point ! Car, derrière les fastes et les exigences terribles de la Cour réside le destin incontournable de chaque individu : que faisons-nous de notre vie et de notre destin ? Ceci explique certainement en partie cette attraction irrésistible pour ce petit relais de chasse métamorphosé en château connu du monde entier pour sa splendeur, un lieu à la fois du pouvoir mais ouvert à tous selon la volonté du monarque absolu. Il faut dire que les paradoxes ne manquent en effet pas à Versailles, bâtir un palais sur un marécage, édifier de somptueux jardins là où ne régnaient que moustiques et maladies, gloire encore de la France républicaine pour ce haut lieu dans ce qu’il eut pourtant de plus absolu et contraire à la démocratie… Mais chacun en ces lieux, de la seconde moitié du XVIIe siècle jusqu’à la Révolution, qu’il soit français ou étranger, rois, diplomates, artistes ou visiteurs inconnus, est venu chercher ici une faveur, là une mission diplomatique ou encore un chantier à édifier pour le compte du Roi Soleil. L’ouvrage rappelle combien le Château de Versailles est à la fois un lieu royal et un espace public, une demeure où le roi vit et où il paraît à la face du monde, Louis XIV poussant cette rhétorique de la représentation à son maximum en mettant sa personne elle-même en spectacle de la manière que l’on sait par les arts, et notamment la dance et la musique qu’il pratiqua avec excellence. L’Histoire a parfois gardé trace de visites notoires, de ces ambassades telle celle de Siam en 1686 jusqu’à la veille de la Révolution qui grondait alors à ses grilles en 1788… Ces échanges étaient riches d’enseignement à une époque où les communications n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, allant jusqu’à inspirer directement des comédies bien connues. Les pages de ce catalogue richement illustré font revivre pour le lecteur ces temps si lointains où les costumes, les mobiliers d’art, les tapisseries, les glaces et autres splendeurs végétales ne pouvaient qu’émerveiller le visiteur découvrant Versailles. C’est cette magie qui est ici entraperçue et suggérée dans cet ouvrage réalisé sous la direction de Daniëlle Kisluk-Grosheide, Conservatrice au département de la sculpture et des arts décoratifs européens du Metropolitan Museum of Art, et de Bertrand Rondot, Conservateur en chef du patrimoine, chargé du mobilier et des objets d’art au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Nous pouvons, grâce à eux, retrouver le temps d’une lecture le regard de ceux qui nous ont précédés en découvrant le Château et son domaine, fascination et émerveillement n’en étant pas les moindres qualificatifs !
 

Jean Fautrier catalogue exposition sous la direction de Dieter Schwarz, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris Musées éditions, 2018.
 

 

Matière et lumière, tel est le sous-titre de ce riche catalogue d’exposition consacré à Jean Fautrier actuellement présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, et dont le portrait photographié ouvre en page intérieure cet ouvrage consacré à ce peintre secret et peu enclin au témoignage ainsi qu’en témoigne ce début de lettre à Jean Paulhan : « -enfin, nous voici ! Vous m’obligez à quelque chose de bien désagréable » à l’évocation de sa biographie. Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, rappelle combien l’œuvre de Jean Fautrier est étroitement associée à ce musée même, le peintre ayant fait don d’un ensemble de ses œuvres quelques mois avant sa disparition en 1964. Alors qu’il eut assez tôt reconnaissance et honneurs d’un grand nombre d’intellectuels, à la fin de sa vie son génie est étrangement et injustement oublié des plus jeunes générations. Dieter Schwartz souligne en ouverture de l’ouvrage combien l’œuvre de Jean Fautrier développe une expressivité impressionnante qui fit dire au poète Francis Ponge que Fautrier souhaitait avant tout « rompre le mur », une autre manière de dépasser la matière à partir de cette matière elle-même dont donne une petite idée cette série de clichés pris dans son atelier en 1955.

Un corps à corps avec l’œuvre pour aller au-delà des apparences, « pour réinventer ce qui est »… Nous retrouvons dans ce catalogue à l’iconographie et la mise en page soignées l’extraordinaire créativité de cet artiste atypique, de ses premières œuvres figuratives jusqu’à ses ultimes créations ouvertes vers un dépassement de son héritage pourtant riche. Une partie entière est également consacrée à un aspect souvent méconnu de l’artiste quant à la sculpture, sans oublier la prolifique œuvre sur papier dont une sélection est également reproduite dans ces pages. Au terme de cet ouvrage passionnant, le mystère Fautrier demeure, cette dernière photographie où l’artiste regarde l’objectif plus que l’objectif ne le regarde inverse le rapport de l’observé/observateur, un art dans lequel Jean Fautrier était passé maître et qui ne cessera pas de nous émouvoir.

 

Hiroshige & Eisen. Les soixante-neuf stations de la route Kisokaido, Andreas Marks, Rhiannon Paget, reliure japonaise sous coffret pleine toile, 44 x 30 cm, 234 pages, dans une mallette en carton avec poignée, Édition multilingue : Allemand, Anglais, Français, Taschen, 2017.

 


A tout amateur d’estampes japonaises ou des arts d’Extrême Orient plus largement, cet ouvrage d’exception sera assurément destiné ! Le format XXL retenu pour cette splendide édition des fameuses soixante-neuf stations de la route Kisokaido offre un voyage à nul autre pareil sur la route historique reliant Edo (l’actuelle Tokyo), lieu de résidence du shogun, jusqu’à Kyoto où séjournait l’empereur. Ce format 44 x 30 cm rend ainsi accessible le rare privilège d’apprécier la composition de l’estampe dans toute sa finesse, avec son luxe des détails si nombreux chez Utagawa Hiroshige et Keisai Eisen au XIXe siècle, l’un des derniers témoignages avant l’arrivée imminente de la modernité avec l’ère Meiji à la fin de ce même siècle. Réalisée avec une reliure japonaise et présenté sous un coffret pleine toile lui-même protégé d’une mallette carton avec poignée, nous sommes sans aucun doute dans une édition d’exception multilingue destinée à faire date. C’est à partir d’un exemplaire d’une fraîcheur remarquable que cette édition a pu être réalisée, on sait combien les tirages d’estampes peuvent varier selon les temps. Andreas Marks spécialiste des arts japonais et conservateur d’art japonais et coréen de la collection Mary Griggs Burke, directeur du département d’art japonais et coréen, et directeur du Clark Center for Japanese Art au Minneapolis Institute of Art a relevé le défi de cet admirable travail éditorial avec Rhiannon Paget, conservatrice d’art asiatique au John & Mable Ringling Museum of Art à Sarasota, en Floride.

 

 

Le lecteur occidental ne sait pas toujours que le réaménagement de cette route ancienne de la Kisokaidō qui traverse le Japon fut ordonnée par Tokugawa Ieyasu. Shogun fameux, il s’imposa au début du XVIIe siècle et contribua à l’unification d’un Japon qui souffrait d’un morcellement cruel dû à la féodalité et aux rivalités des clans. Pour affirmer son pouvoir et réaliser son projet, une voie sûre et aménagée était nécessaire avec ses auberges et restaurants, sources d’inspirations par la suite pour de nombreux artistes dont Keisai Eisen, puis Utagawa Hiroshige qui resteront les plus célèbres. C’est une commande qui échoit au premier en 1835, Eisen doit en effet réaliser une série d’œuvres évoquant ce fameux itinéraire de la Kisokaidō et qui donnera naissance à 24 estampes mémorables. Eisen sera remplacé par Hiroshige qui complètera cette commande en 1838. Cette série est ainsi l’évocation par deux artistes majeurs du Japon à la sensibilité différente de ces relais et lieux typiques.

 

 

Eisen a produit vingt-trois stations ainsi que le point de départ nommé le Nihonbashi, lieu très animé. Hiroshige réalisera le reste de la série avec pas moins de quarante-sept estampes, soit au total 71 estampes d’une qualité exceptionnelle et dont certaines ont acquis avec les siècles une célébrité inébranlable. En feuilletant les pages de ce livre d’exception, nous retrouvons le style délicat et sobre d’Eisen avec ses femmes élégantes, ces petits détails de la vie quotidienne qui surgissent au gré du voyage et dont l’artiste fait son miel. Les paysages d’Hiroshige, auteur également remarqué des Cinquante-trois Stations du Tōkaidō, sont quant à eux grandioses, fleuves et cols, cieux nocturnes rivalisent d’une beauté époustouflante avec un rendu impressionnant sur ce grand format. Que le lecteur s’attarde sur ce cavalier traversant un pont sous la lune en une représentation puissante ou cette cascade non moins remarquable sous le regard étonné des voyageurs, il aura fait un beau et lointain voyage en terre nippone du XIXe siècle grâce à cette édition époustouflante.

 

La Bible historiale de Guyart Des Moulins, 48 x 34 cm, 5.34 kg,
Dorures : Coffret, couverture, tranches, Marquage : Or, Editions des Saints-Pères, 2017.

 


La Bible a longtemps été exclusivement diffusée dans ses langues originelles, à savoir l’hébreu et l’araméen. Progressivement, avec sa propagation sur une aire géographique plus étendue, le grec avec la Septante, puis le latin avec la Vulgate en étendront plus encore la portée. Puis viendra le tour des langues vernaculaires de voir traduire l’un des textes les plus diffusés au monde depuis plus de deux millénaires. Elle reste encore aujourd’hui le livre le plus lu au monde, même si la saga d’Harry Potter semble la talonner… Mais, qui connaît encore de nos jours le nom de Guyart des Moulins en dehors de quelques chartistes et chercheurs médiévistes ? Et pourtant ce personnage mériterait un peu plus de notoriété au XXIe siècle en France, car il fut le seul à offrir en prose le texte de la Bible en langue romane à partir de la Vulgate de saint Jérôme, et ce trois ans avant la fin de ce XIIIe siècle qui vit la quatrième croisade, la reconstruction du pouvoir royal sur la féodalité et la canonisation de saint Louis la même année 1297 de l’édition de cette Bible. C’est donc une très heureuse et audacieuse initiative des Éditions des Saints-Pères que d’avoir rendu accessible aujourd’hui par cette splendide parution cette Bible dans sa riche version originale, fabuleusement enluminée et illustrée, et ce, incroyable !, dans son format initial. Présentée sous sa couverture et son coffret de couleur choisie, vert espérance, avec ses tranches dorées…Un événement assurément !

 


L’homme, Guyart des Moulins, auteur donc de cette Bible, est en ce XIIIe siècle un historien du royaume, un érudit qui deviendra précisément en cette année 1297, décidément faste, chanoine de Saint Pierre d’Aire en Artois, l’actuel Pas-de-Calais. Quelles furent les motivations qui l’amenèrent à traduire la Bible dans la langue courante du royaume ? Si le latin est pratiqué par la noblesse et l’Église, le peuple n’y entend rien, cela explique ce choix, choix judicieux que de rendre accessible le texte de l’Ancien et du Nouveau Testament au plus grand nombre de laïcs. L’historien ne s’est pas cependant limité à traduire le texte latin des commentaires de Pierre le Mangeur sur la Bible, il a également réalisé un véritable travail sur le texte même de la Vulgate qu’il juxtaposera dans sa Bible historiale aux commentaires de Pierre le Mangeur, comme le rappelle Xavier-Laurent Salvador dans sa passionnante postface au livre. Pour quelles raisons cette Bible se nomme-t-elle historiale ? Le lecteur découvrira avec un rare plaisir la réponse en ouvrant les pages de cette Bible aux proportions généreuses (48 x 34 cm) afin de respecter les dimensions de l’original : page après page, une succession d’enluminures plus riches les unes que les autres s’offre au regard ! C’est cela une Bible historiale, un texte richement illustré dont les images, la calligraphie et les enluminures dialoguent en des liens étroits pour magnifier le texte biblique. Historiale inclut également cette dimension essentielle des histoires de la Bible et des hommes. On reste d’ailleurs étonné qu’un tel texte ait pu sombrer dans l’anonymat des bibliothèques alors qu’il « est en vérité un monument de la culture française dont la connaissance populaire a été, au fil des ignorances de nos modernités, effacée au profit d’une réécriture de la civilisation médiévale par des érudits peu soucieux de travailler à la source » souligne peut-être abruptement Xavier-Laurent Salvador. C’est en effet une véritable encyclopédie médiévale qui encadre les récits bibliques par d’étonnants commentaires et digressions sur des thèmes variés allant des animaux au calendrier en passant par la vie des patriarches, des apocryphes, les secrets de la magie de Moïse, et bien d’autres curiosités, toute une série de textes qui ferait de nos jours frémir les services de l’Imprimatur de l’Église catholique…

 


Nous pouvons ainsi découvrir les textes de cette bible glosée avec ces lettres travaillées comme de l’orfèvrerie, ces enluminures et miniatures qui développent et enrichissent le texte de manière parallèle en une profusion de volutes et de dorures. Si le nom de Guyart des Moulins reste associé à cette Bible fameuse, il ne faut pas néanmoins oublier le copiste Thomas du Val de l’abbaye de Notre-Dame de Clairefontaine et le Maître d’Egerton, l’artiste et illustrateur de cette première partie de l’Ancien Testament qui font de la Bible historiale un ouvrage indispensable dans toute bibliothèque de lettré des temps modernes !
Ce volume contient la Genèse, l’Exode, le Lévitique, le Deutéronome, les Nombres, Josué, les Juges et les Roy. La suite est prévue en 2018, riche programme !

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Images Birmanes 1865-1909, Trésors photographiques du MNAAG, Editions Cohen & Cohen, 2017.

 


C’est un paysage à la fois rare et poétique, celui de la Birmanie à la fin du XIXe siècle et début du siècle suivant qu’offre cette dernière parution des éditions Cohen & Cohen. Avec une centaine d’œuvres photographiques originales et uniques de la Birmanie de cette fin de siècle, ces trésors d’un temps révolu sont non seulement un témoignage historique et ethnographique essentiel pour la connaissance de ce pays, mais également pour le néophyte un admirable voyage dont les couleurs sépia et noir et blanc accentueront le charme poétique. C’est la première fois que ce fonds acquis par le musée Guimet en 1989 et complété par des acquisitions de 1992 à 2015 se trouve exposé et donne lieu à un tel ouvrage de référence. C’est un regard européen au temps des colonies britanniques qui tient l’objectif de ces clichés, regard parfois naïf, poétique souvent, et qui fait écho à notre propre ignorance de cette contrée éloignée et tenue longtemps secrète. Une multitude de visages et de paysages sont gravés par ces prises de vues soignées dont les épreuves à l’albumine sur papier sont d’une fraîcheur saisissante. Les photographes auteur de ces photographies ne sont pas des amateurs, tant s’en faut ! J. Jackson, Felice Beato, Philip Adolph Klier comptent parmi les pionniers à produire des cadrages rigoureux et des prises de vues remarquables si l’on songe à l’époque et au contexte ainsi que le relève Jérôme Ghesquière au début de l’ouvrage. C’est à une véritable exploration à laquelle invite cet ouvrage d’art dont les photographies pleine page sont accompagnées d’un texte éclairant la représentation. Personnages, parfois hiératiques devant l’objectif tel ce moine au regard insondable, ou pris sur le vif telle encore cette conversation entre deux femmes sur fond de stupa central de la Shwedagon, chaque prise contribue au caractère vivant et émouvant de ce témoignage. Fragilité et intemporalité rythment ces photographies qui portent tout autant sur des minorités ethniques que sur des scènes de la vie quotidienne. Ce livre est idéalement complété par des notes de voyage « Un Français en Birmanie » du comte Alexandre Mahé de la Bourdonnais, un texte incisif pour cet homme issu d’une famille de marins originaire de Saint-Malo, mais né à Calcutta. Conseiller du roi, il offre un témoignage unique sur ce pays coincé entre l’Inde et la Chine ; contrée lointaine qui à l’époque de la parution du livre en1883 demeure quasiment ignorée de la France.
 

« L’art et la science d’Ernst Haeckel » Rainer Willmann, Julia Voss, relié, 28,5 x 39,5 cm, 704 pages, dans une mallette en carton avec poignée, édition multilingue : Allemand, Anglais, Français, Taschen, 2017.

 


Il fallait un sujet d’exception pour une édition d’exception, défi relevé avec ce volume impressionnant de beauté et de surprises esthétiques, graphiques et scientifiques. La beauté du monde naturel ou « L’art et la science d’Ernst Haeckel » de son titre exact a été en effet captée d’une manière à nulle autre pareille par cet artiste et biologiste auquel ce livre rend un bel hommage. Ernst Haeckel au XIXe siècle anticipa tout ce que la science moderne développe aujourd’hui à l’aide des instruments les plus perfectionnés. C’est avec sa plume, ses couleurs que cet homme hors du commun établit des planches inouïes et extraordinaires dont 450 d’entre elles ont été retenues pour cette anthologie.

 

 

La beauté est, avec le recul de notre regard, au cœur de cette évocation avant toute chose scientifique. Tout à cette époque ou presque est à cataloguer, classer et organiser dans l’immense réservoir que la Terre offrait en ces temps aux scientifiques, véritables défricheurs. Ce qui aujourd’hui est dévolu aux microscopes électroniques, appareils photo numériques et autres scanners, était alors réservé au regard du chercheur et artiste, mû par l’attraction de ces formes animales et végétales. Kunstformen der Natur compte assurément parmi les publications du scientifique parmi les plus prestigieuses. Aussi Rainer Willmann, (chaire de zoologie à l’université de Göttingen, directeur du musée zoologique) et Julia Voss ont-ils mis leur talent à rendre aujourd’hui de nouveau disponible à un plus grand public cette somme allant des plus petits radiolaires visibles avec une loupe binoculaire jusqu’aux spongiaires, méduses et autres merveilles de la nature.

 


Une lecture trop rapide de cette somme pourrait laisser croire que ces planches sont nées du génie d’un artiste à l’imagination trop fertile. Il n’en est rien ! Ernst Haeckel est un biologiste et naturaliste allemand évolutionniste, il est également médecin, philosophe et… artiste. Se plaçant dans la ligne directe de l’évolutionnisme darwinien, c’est en positiviste qu’il aborde donc les sciences dénonçant les dogmes religieux. Il sera l’inventeur de termes aujourd’hui courants comme ceux d’écologie ou de cellule-souche. Une part sombre entache cependant également cette personnalité fervent partisan du pangermanisme et de la supériorité de la race blanche, des idées malheureusement en genèse à son époque et qui auront le triste destin que l’on sait au siècle suivant. Malgré tout, l’héritage scientifique et artistique d’Ernst Haeckel est incontestable au regard de cette somme unique et singulière qui chercha non seulement à explorer mais également à expliquer le vivant. La précision graphique de ses dessins est encore aujourd’hui saluée des spécialistes, et le regard porté sur l’évolution biologique pour son avance sur son temps.

 

 

L’ordre, la symétrie, la beauté comptent parmi les priorités du regard porté par Ernst Haeckel sur ces êtres fascinants dont il sut rapporter fidèlement l’incroyable richesse au fil de ses planches. Son œuvre a fasciné nombre d’artistes et peintres célèbres notamment de l’Art nouveau dont Munch, Klimt, Max Ernst... En observant minutieusement chacune de ces planches pleine-page, le lecteur du XXIe s. pourtant habitué aux reportages et études scientifiques les plus poussés demeure ébahi et fasciné. Dans la lignée D’Adolf Portmann, zoologiste suisse du XIXe siècle et auteur de « La forme animale », on ne peut s’empêcher de se poser la question : comment expliquer certaines de ces formes, certaines de ces couleurs dont on sait qu’elles n’ont pas toujours « d’utilité » et de raison d’être. Artifice et fantaisie de la Nature ? Hasard des formes et des évolutions ? Poésie immanente ou transcendante ? Les réponses sont ouvertes pour le plus grand plaisir du lecteur émerveillé par la splendeur de cette édition.

 

Dada Africa catalogue de l’exposition au musée de l’Orangerie, Hazan, 2017.

 

 

Cécile Debray, directrice du musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition, signe le catalogue accompagnant l’exposition consacrée aux rapports du dadaïsme avec les arts extraoccidentaux actuellement à l’Orangerie à paris. Cela fait 101 ans que le dadaïsme joue avec la sonorité du nom de son mouvement comme de la fantaisie des créations qu’il a encouragées.

 

Masque anthropomorphe, Bête-Gouro, début du XXe siècle. Artiste Inconnu. Musée du quai Branly ‒ Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Bruno Descoings

 

Ce qui apparaît comme une transgression – ce que fut le dadaïsme - est aussi une incroyable invitation à la création repensée au fil de la modernité, celle de ces femmes et de ces hommes au cours du premier conflit que connut le monde à cette époque. Ce qui est académique est remis en cause, reflet des conventions ayant conduit au désastre, la liberté des formes et des inspirations est au contraire encouragée, et cette liberté est très souvent synonyme d’exotisme. Le catalogue ouvre sur une incroyable confrontation d’œuvres, photographies et performances réalisées par les artistes avec une vitalité proportionnelle à l’angoisse transcendée par ces créations.

 

Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), Motifs abstraits (masques), 1917
Stiftung Arp e.V., Rolandswerth/Berlin
© Stiftung Arp e.V., Berlin / Rolandswerth. Wolfgang Morell

 

Les contributions des historiens de l’art s’attachent dans leur contribution à analyser la perception qu’eurent les dadaïstes des cultures de pays colonisés par les principaux États occidentaux. Le rapport à l’autre, les entrecroisements qui en découlent notamment pour la création artistique, sont au cœur de cette réflexion à partir des œuvres majeures.

 

Anne Baldassari « Icônes de l'Art moderne. La collection Chtchoukine Au musée d'État de l'Ermitage (Saint-Pétersbourg) et au Musée d' État des beaux-arts Pouchkine (Moscou) » Édition publiée sous la direction d'Anne Baldassari, Coédition Gallimard / Fondation Louis Vuitton. Nouvelle édition brochée en 2017, Livres d'Art, Gallimard
 


Peut-être serait-il opportun de commencer par découvrir ce portrait de Sergueï Chtchoukine peint par Christian Cornelius (Xan) Krohn et fixer ce regard si intense du collectionneur russe pour capter déjà ce qui habite l’homme et sa riche collection ? La musique d’Alexandre Scriabine surgira alors probablement de cette observation, la 1ère et la 12e études n’embrassent-elles pas, en effet, le caractère de cet homme à la fois austère, frugal et en même temps passionné, capable de ne plus penser à autre chose qu’à l’une de ses toiles, à acquérir ou déjà accrochée. On a beaucoup parlé de l’âme slave et ce caractère vibre sans aucun doute dans cette collection présente à la Fondation Louis Vuitton pour la première fois depuis sa dispersion en 1948 et que cet épais catalogue fait revivre une fois encore avec une nouvelle édition brochée. Une heureuse manière pour ceux qui n’ont eu la chance de voir cette exposition qui fut un évènement ou pour ceux l’ayant parcourue de la redécouvrir au calme. À la date de ce fameux portrait, en 1915, Sergueï a déjà réuni une collection incroyable d’œuvres refusées par le Louvre et ignorées - si ce n’est conspuées - par la plupart de ses contemporains. À cette date, l’homme a dû aussi surmonter de terribles épreuves, celle de la mort de son fils, puis celle de son épouse, son second fils se donnera la mort avant que la tempête révolutionnaire soviétique de 1917 ne balaie tout sur son passage et ne provoque son exil en France, alors que sa collection sera nationalisée par le nouveau gouvernement avec l’appui de Lénine et de Trotski ayant meilleur goût que Staline. L’homme, malgré l’adversité, aura su cependant écouter cette musique intérieure – vibrant également sous les doigts de Scriabine- et qui lui permettra d’acheter toutes ces peintures raillées par la critique et l’opinion publique, et d’aimer Gauguin, Matisse ou encore ce tout jeune peintre, nommé Picasso, et dont il réunira les plus grandes œuvres dans son palais à Moscou. Le catalogue est une fois de plus l’occasion de remarquer combien Sergueï Chtchoukine entretient une relation passionnelle avec l’art et les œuvres qu’il retint, Malraux dirait plutôt ces œuvres qui le retinrent. Dans ses choix, le collectionneur réalise un éventail suffisamment large pour être évocateur de l’art moderne européen de son époque, l’énumération des œuvres que nous retrouvons au fil des pages servies par une iconographie réussie parle d’elle-même : Monet, Cézanne, Gauguin, Rousseau, Derain, Matisse, Picasso, Degas, Renoir, Toulouse-Lautrec, Van Gogh sans oublier l’avant-garde russe également présente et ayant été largement influencée par la collection Chtchoukine elle-même, le collectionneur partageant sa passion en un élan généreux : Malévitch, Rodtchenko, Larionov, Tatline, Klioune, Gontcharova, Popova et Rozanova… Le vertige – si ce n’est le syndrome de Stendhal- gagne le lecteur comme ce fut le cas lors de l’exposition l’année passée.

« Visionnaire », Chtchoukine le fut sans aucun doute, mais il y a plus dans cette collection, un rapport à l’œuvre qui parvient à électriser le regard et l’esprit que l’on lise ce catalogue du début à la fin ou bien qu’on le feuillette au gré des inspirations qu’il s’agisse de cet échange sacré de « La Visitation » surpris par Maurice Denis sur sa toile, ou cette ombre sous Les Lilas au soleil de Claude Monet, sans omettre ce mouvement cubiste dont nous avons la plus belle illustration avec Braque, « le Château de la Roche-Guyon », Cézanne avec « L’Aqueduc » ou la fameuse « Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves », ni oublier Matisse, Picasso, cette multitude de tableaux de Gauguin, une belle manière de revivre cette expérience incontournable par le livre !

 

« L’art du pastel, de Degas à Redon » catalogue sous la direction de Gaëlle Rio, Éditions Paris Musées, 2017.
 

 

 

Gaëlle Rio, commissaire de l’exposition de L’art du pastel au Petit Palais à Paris souligne dès son introduction au catalogue accompagnant cette exposition le rapport sensuel entretenu entre la matière et l’œuvre désignées par le même mot. Poudre qu’un vent disperse, le pastel va paradoxalement fixer sur la matière les contours, impressions et perceptions parfois les plus fugaces. Entre dessin et peinture, le pastel apparaît vite dans les arts comme une technique de liberté. Si elle est déjà utilisée au XVIe siècle par les Florentins et Vénitiens, son âge d’or débute au XVIIIe, pour atteindre son apogée en créativité au XIXe s. Cette deuxième moitié du XIXe s. connaît en effet un renouveau extraordinaire traduit par la diversité des œuvres (221) que possède encore le Petit Palais et objet de ce catalogue.

Citant la passion qu’eut Huysmans pour le pastel qui « a une fleur, un velouté, comme une liberté de délicatesse et une grâce mourante que ni l’aquarelle, ni l’huile ne pourraient atteindre », le lecteur pourra suivre le chemin parcouru par cet art à partir de ses créations classiques héritées du XVIIIe. Le développement des études d’après nature fait du pastel une technique idéale à transporter partout avec soi pour l’artiste. Le naturalisme, puis l’impressionnisme viendront enrichir cet art par des compositions plus rapides afin d’en saisir tout l’instantané irradiant ainsi l’œuvre entière en autant de sensibilités que d’artistes.

Si le pastel mondain se plie, certes, à certaines conventions, le symbolisme brise, quant à lui, à jamais les cadres pour introduire dans l’œuvre un univers qui jusqu’alors n’appartenait qu’aux rêves et à la littérature, comme l’y invite l’admirable Naissance de Vénus de Redon ou ces pastels extatiques de Lévy-Dhurmer… L’ouvrage illustré de toutes les œuvres exposées est complété par un catalogue exhaustif des pastels du Petit Palais avec pour chacun d’eux une miniature permettant de les identifier et un descriptif.

LA PLEIADE

Sören Kierkegaard Œuvres I, II Coffret de deux volumes vendus ensemble Édition et trad. du danois par Régis Boyer avec la collaboration de Michel Forget, Bibliothèque de la Pléiade, 2784 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2018.

Heureuse initiative que cette publication en deux volumes des œuvres du philosophe danois Søren Kierkegaard dans la collection de La Pléiade. En une belle traduction du regretté Régis Boyer disparu l’année dernière (lire notre interview), cette publication parvient à rendre toutes les subtilités d’une langue toujours délicate et d’une pensée atypique. Les philosophes existentialistes du siècle dernier tels Sartre et Merleau-Ponty ne purent découvrir cette réflexion qu’à partir des seules traductions allemandes, premières à diffuser la pensée d’un intellectuel singulier qui ne cherchait pas à faire système formel mais plutôt à inviter son lecteur à être soi-même grâce à une acuité toujours renouvelée. Le philosophe a lui-même, il est vrai, une personnalité complexe, et de sa Copenhague natale qu’il arpenta quasiment toute sa vie à l’exception de quelques courts voyages à Berlin, il ne cessa de poser son regard acéré sur la ville et ses habitants, faisant ainsi de la capitale un véritable laboratoire en réduction de la vie qu’il étudia dans ses plus infimes détails, souvent sans complaisance. Son caractère et son approche hors des systèmes de son temps – il ne fut ni universitaire et vivait de ses rentes – invite à le rapprocher d’un autre philosophe Nietzsche dont le regard et une pensée toute aussi exigeante rivalisaient avec sa nature complexe et souvent maladive, les deux philosophes ayant d’ailleurs eu à subir les affres d’une éducation marquée par le piétisme et l’austérité. Avec ces nouvelles traductions des œuvres majeures du philosophe danois, le lecteur français pourra découvrir une pensée, certes, complexe, mais accessible au questionnement de notre époque. L’ironie et la sensibilité de Kierkegaard invitent à assumer notre part de responsabilité en évitant d’être éloigné de soi-même, une obligation divine pour le philosophe qui ne détacha pas sa réflexion d’un sens théologique très profond. Luthérien convaincu, il fut cependant souvent en décalage avec l’Église danoise de son époque, notamment avec ses onze pamphlets, L’Instant, à la hauteur des exigences du philosophe théologien également perceptibles dans sa Pratique du christianisme que l’on pourra découvrir avec attention dans le deuxième volume de cette parution pour mieux comprendre les soubassements souvent ignorés de sa pensée. La mélancolie et l’hypersensibilité de Søren Kierkegaard vont être à la fois les moteurs de sa pensée et les entraves de sa vie, et conduiront à l’échec sentimental de son seul amour avec Regine Olsen, mais une rupture source de l’une des plus connues de ses œuvres majeures : Le Journal du séducteur. « Ou bien… Ou bien », incluant Le Journal du séducteur, dégage les fameux deux stades - esthétique et éthique – suivis d’un troisième, spirituel qui complètera et caractérisera sa pensée. En réunissant en soi ces deux dimensions, l’individu atteint la plénitude, en évitant la recherche du plaisir pour le plaisir à l’image du modèle de Don Juan tant vénéré par le jeune Kierkegaard ou l’écueil inverse de l’enfermement dans un raisonnement moralisateur sans limites, lui ouvrant ainsi pleinement l’ultime stade spirituel. La vraie vie est à ce prix et le philosophe n’aura cesse d’user de pseudonymes pour présenter sa pensée, chacun ayant un rôle, à son lecteur en s’effaçant derrière son anonymat à l’exception de ses textes sur la foi qui l’engagent personnellement et qu’il signe de son nom. Une démarche que l’on retrouvera chez Pessoa. Kierkegaard apparaît dans ces œuvres réunies comme le précurseur de notre manière de voir le monde. Ainsi, l’angoisse trouve-t-elle place au cœur de l’une de ses ouvres majeures, « Le concept d’angoisse », angoisse qui doit être surmontée pour s’éloigner du péché et être soi en devenant un homme. Or, le divertissement pour le philosophe s’avère être un bruit qui voile cette réalité et risque de faire trébucher l’homme dans cette quête, une pensée d’une acuité si sensible de nos jours où être soi passe par les filtres formatés de la communication imposés par les Marchés financiers. Tout ce qui n’élève pas l’âme est dangereux pour le philosophe danois, sans imposer de moralisme mais en rappelant une exigence la plupart du temps ignorée des hommes. Une pensée puissante et actuelle servie par une traduction remarquable.

 

Victor Hugo "Les Misérables" édition d'Henri Scepi avec la collaboration de Dominique Moncond'huy, Bibliothèque de la Pléiade, n° 85, 1824 pages, 28 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2018.

Les Misérables de Victor Hugo comptent parmi les classiques dont nul ne saurait contester la grandeur de nos jours. Et pourtant, c’est tardivement que la reconnaissance prévaudra pour ce roman social et historique paru en 1862. Si l’auteur, qui plaidait dès 1829 contre la peine de mort avec Le Dernier Jour d’un condamné, rencontre un vif succès populaire avec la sortie des Misérables , oeuvre qu’il considérait comme majeure, la réception auprès de la critique fut plus que sceptique et divisée tel Sainte-Beuve qui n’hésita pas à relever que « Le goût du public est décidément bien malade. Le succès des Misérables a sévi et continue de sévir au-delà de tout ce qu’on pouvait craindre » ou encore Alexandre Dumas qui le juge ennuyeux et Flaubert qui n’y trouve « ni vérité ni grandeur ». Le début du XXe siècle restera encore frileux à sa grandeur et rares furent les écrivains comme Malraux à soutenir la force de cette œuvre. Cette nouvelle édition établie par Henri Scepi avec la collaboration de Dominique Moncond’huy fait pourtant le pari d’en démontrer non seulement toute la richesse mais encore la portée, l’auteur lui-même considérant cette œuvre comme « un essai sur l’infini ». Cet essai de poésie sociale qui attira Baudelaire et Rimbaud fait l’objet d’un nouveau texte pourtant publié du vivant de l’auteur et entré au catalogue de La Pléiade en 1951. Ainsi que le souligne Henri Scepi en introduction Les Misérables est une œuvre de notre temps, non en une illusoire transposition sociale fidèle, mais dans la manière dont l’auteur a figuré l’humain « dans les profondeurs du temps et de la conscience », caractère en effet indiscutable de cette écriture puissante dont la force opère tout autant en notre époque. Atemporel et livre de son siècle, Les Misérables se jouent des paradoxes et c’est une des raisons qui motive cette nouvelle édition avec un appareil critique permettant au lecteur du XXIe s. non seulement de replacer cette œuvre géante dans le reste de la création de Victor Hugo, mais également de mieux la situer sur cette période chronologique allant de Waterloo (1815) à l’insurrection de 1832. Appendice, pages écartées, projets de préface, les illustrations comme les adaptations sont invités en un passionnant dossier pour mieux apprécier ce puissant buissonnement littéraire. Nous pensions connaître Jean Valjean, Cosette et autres Thénardier, et pourtant la lecture de ce nouveau volume de la Pléiade renouvellera le plaisir de nombreuses découvertes de cette œuvre au sujet de laquelle une fois terminée son auteur affirma : « Je peux mourir ».

 

Jules Verne « Voyages extraordinaires - Michel Strogoff et autres romans » édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Marie-Hélène Huet et Henri Scepi, Bibliothèque de la Pléiade, n° 626, 1280 pages, 238 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

En préface à cette édition des Voyages de Jules Verne dans la Bibliothèque de la Pléiade, Jean-Luc Steinmetz rappelle combien l’adjectif « extraordinaire » revêt chez l’auteur de multiples aspects, allant de l’imprévu à l’inouïe, de l’incongru au fantastique. Cette variété des effets ne conduit pas pour autant à une surenchère souligne le directeur de cette édition qui inclut non seulement les œuvres fameuses, Le tour du monde en quatre-vingts jours et Michel Strogoff, mais également Les Tribulations d'un Chinois en Chine et Le Château des Carpathes. Une surenchère, en effet, qui traduit le mieux peut-être l’une des forces incroyables de l’écriture et du style de Jules Verne. Inutile de rappeler le succès de la plupart de ces œuvres qui ont non seulement nourri l’imaginaire de bien des générations depuis, mais ont également inspiré créateurs au théâtre comme au cinéma, un juste retour des choses pour certaines œuvres conçues initialement pour les planches. Le génie de Jules Verne tient dans cette puissance de l’évocation qui, la plupart du temps découverte à un âge encore précoce, perdure avec les années en une mémoire indélébile. Jules Verne explore les confins de notre humanité par l’angle original des sciences en plein essor à son époque. Avec la Révolution industrielle, les techniques et les avancées scientifiques offrent à qui peut les appréhender grâce à l’écriture un incroyable réservoir de réalités et de rêves, un voyage qui sort de l’ordinaire et que l’écrivain sut saisir à merveille non seulement pour la jeunesse, mais également pour un large public avide de découvertes à une époque où les transports n’étaient pas ce qu’ils sont devenus depuis. Déjà, Jules Verne réalise que ces territoires commencent à être connus et ajoute à leur évocation une autre dimension – extraordinaire – quatre-vingts jours pour faire le tour du monde, une soif inextinguible de vitesse, anticipant sur les siècles qui suivront. L’imaginaire reste au cœur de ces voyages même si les machines qui traversent le récit n’anticipent que de peu la réalité. L’homme cherche à gagner sur la nature, un élan qui motive une certaine allégresse dans l’écriture de ces romans qui conserveront cette dimension théâtrale initiale et inoubliable. Ce qui peut paraître comme une hâte dans le récit inaugure, curieusement, la frénésie du voyage au long cours que la deuxième moitié du XXe et le XXIe siècle ne feront que confirmer. Il faut accomplir cette « révolution » opérée par le voyage, « faire » un pays ou le tour de notre planète. Jules Verne demeure encore pour quelques années dans la phase optimiste de son travail, il faut pour l’écriture, comme pour les protagonistes de ses romans, gagner ce pari du terme et de la vitesse. Dans Le Château des Carpathes, moins connu, le paysage diffère déjà légèrement. C’est bien d’un récit de voyage dont il s’agit, mais avec une autre priorité, plus existentielle, celle des limites entre la vie et la mort : est-il possible de redonner vie à un être par l’image et par la voix ? Singulièrement, le roman paraît trois ans avant les premières projections des frères Lumière et lance une interrogation qui va bien au-delà des anticipations qui le caractérisent souvent, une subreptice manière d’interroger ses contemporains – et nous-mêmes encore aujourd’hui – sur le sens de notre vie, une quête, il est vrai sans limites.

 

Joseph Conrad « Au cœur des ténèbres et autres écrits » Trad. de l'anglais par Henriette Bordenave, Pierre Coustillas, Jean Deurbergue, Maurice-Paul Gautier, André Gide, Florence Herbulot, Robert d' Humières, Philippe Jaudel, Georges Jean-Aubry et Sylvère Monod. Préface de Marc Porée, Présentations et annotations des traductrices et des traducteurs, Collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2017.

La parution dans la collection de la Pléiade d’un tirage spécial consacré au célèbre écrivain Joseph Conrad, trop souvent à tort aujourd’hui ignoré, ne peut qu’être salué !
Joseph Conrad, écrivain majeur du XXe siècle, d’origine polonaise mais de langue anglaise, hérite dans ses jeunes années d’une situation familiale chargée : son père fut déporté du fait de son soutien à la lutte patriotique pour la Pologne et sa mère s’éteint à l’âge de 39 ans en raison de la rigueur de la déportation. Confié à son oncle Thaddée puis à la mer qui se subsistera à l’être disparu, Conrad sillonne les mers durant une vingtaine d’années, de quoi nourrir son inspiration et son écriture. Paradoxalement, c’est avec le large et ses horizons étendus qu’il tisse des récits en huis clos, une façon de retrouver son destin tragique et ceux de ses congénères. En une dizaine d’années, il passe de cette riche expérience sur les mers à l’écriture de chefs d’œuvres dont un grand nombre se trouve réuni dans ce volume tels Le Nègre du Narcisse, Lord Jim, Typhon, Au cœur des ténèbres, Le Duel et bien d’autres encore… Si la narration glisse au gré des vagues et des embruns, Conrad n’est pas pour autant un romancier d’aventures. Lord Jim, en partie biographique, s’il évoque les aventures d’un officier de marine britannique plonge, cependant, plus le lecteur dans les affres de la conscience humaine que dans celles des périples maritimes pourtant nombreux. Entre le modèle du héros, du surhomme nietzschéen et la lucidité tragique de l’auteur, les filigranes sont nombreux dans l’écriture de Conrad, des prismes précieux offrant différents niveaux de lecture portés par les voix des protagonistes, ce qui explique que ces romans aient tant inspiré des réalisateurs au cinéma (inoubliable Peter O’Tool dans Lord Jim…). André Gide ne s’était pas trompé lorsqu’il estimait qu’il n’y avait « aucune outrance dans ses peintures : elles restent cruellement exactes ». Point de lyrisme philosophique ni de réalisme cru, mais un sentiment sourd, un « insistant ténébrisme », un incertain érigé en interrogation perpétuelle qui marque au cœur l’écriture et l’âme de ses romans notamment l’incontournable « Au cœur des ténèbres ». Ainsi que le rappelle Marc Porée dans sa préface, plus qu’un écrivain de la mer, qualificatif qui avait le don d’ailleurs d’exaspérer Conrad, c’est celui de romancier géologue qui serait plus proche de la réalité, un amoureux des stratigraphies de l’âme humaine dont il sut tout au long de son parcours explorer les couches souvent perméables et qui justifie de plonger dans cet univers à partir des œuvres réunies dans ce tirage spécial de La Pléiade venant compléter ainsi les cinq volumes de la collection de la Pléiade lui étant déjà consacrés.

« Il régnait une grande paix, comme si la terre eût été une seule tombe, et pendant un moment je restai là à penser surtout aux vivants, qui, enterrés dans des lieux écartés et inconnus du reste de l’humanité, sont cependant condamnés à partager ses tragiques ou ridicules misères ». (Lord Jim)

 

Honoré de Balzac « Correspondance » Tome III 1842-1850, édition de Roger Pierrot et Hervé Yon, Bibliothèque de la Pléiade, n° 627 1424 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

La plume de Balzac, ce n’est un secret pour personne, a fait couler des flots d’encre qui ont valu à la littérature un chef-d’œuvre – La Comédie humaine - précurseur de grandes fresques à venir telle celle de Proust avec La Recherche. Mais cet écrivain insatiable eut tout autant à cœur d’entretenir une correspondance nourrie, dont le troisième et dernier volume vient de paraître dans la collection La Pléiade. Roger Pierrot et Hervé Yon soulignent en avant-propos à cet ensemble de lettres couvrant une période de neuf ans (1842-1850) combien ce « forçat de la plume » semble s’assagir avec un travail moins intense. Pour quelles raisons ? Balzac apprend au tout début de l’année 1842 la mort du mari de la comtesse Évelyne Hańska pour qui il voue une passion fougueuse, née d’ailleurs d’une correspondance au cours de laquelle chacun des épistoliers avait enrichi un imaginaire passionné sans limites. Désormais, leur amour peut s’afficher plus librement, et notre écrivain a plus la tête à accompagner son amante, qu’à noircir des feuilles. Saint-Pétersbourg, l’Allemagne, les provinces françaises, les Pays-Bas, la Belgique, l’Italie, la Suisse… ce ne sont que successions de voyages et de découvertes qui ressortent de la correspondance qu’il adresse notamment à sa mère et à sa sœur. L’argent si longtemps problématique coule à flots grâce à sa riche compagne. Projet de maison et achats sans limites d’objets divers – telle sa fameuse robe de chambre en termolama dont il ne tarit pas d’éloges sur une lettre entière – et qui viennent occuper l’esprit de l’auteur de La Comédie humaine. Ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser de très près à l’édition de sa grande œuvre, tel que cela ressort de ses nombreuses lettres à Pierre-Jules Hetzel : « Hugo m’a dit que bien des personnes voyaient en moi un très audacieux architecte et que La Comédie humaine avait toutes les proportions d’un grand monument, ainsi, du moment où les lacunes nuisaient à la vente, je m’y suis mis avec intrépidité, mais il ne faut pas que les Éditeurs nuisent aux lacunes » ! Des courriers adressés à d’autres éditeurs annoncent des œuvres majeures de ses dernières années : Splendeurs et misères des courtisanes, La Cousine Bette, Le Cousin Pons et bien d’autres encore… Le théâtre fait également partie de ses préoccupations dans ces lettres, et Balzac souhaite adapter à la scène certains de ses plus grands succès de librairie, un espoir vite déçu par leur réussite mitigée. Parmi cette correspondance transparaît aussi des décisions émouvantes, comme ce testament par lequel Balzac, conscient de son état de santé, décide de léguer tous ses biens à sa bien-aimée comtesse Évelyne de Hanska, devenue « Madame Hanska ». Ses toutes dernières années trahissent l’obsession qu’est la sienne d’offrir à son épouse une maison digne d’elle, lui qui évoquait sa demeure en Ukraine semblable au Louvre ! Le bonheur ne devait décidément pas rester bien longtemps dans le cœur et la vie d’Honoré de Balzac, 1850 sera l’année de son mariage et, quelques mois plus tard, de sa mort avec « la seule femme que j’ai aimée, que j’aime plus que jamais et que j’aimerai jusqu’à la mort ». Comment sur de tels aveux ne pas ouvrir ce troisième et dernier volume de correspondance de la Pléiade consacré à Honoré.

 

Blaise Cendrars Œuvres romanesques précédé de Poésies complètes, Tome I Édition publiée sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Jean-Carlo Flückiger et Christine Le Quellec Cottier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 628, 1696 pages, rel. Peau, 104 x 169 mm, Tome II Édition publiée sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Marie-Paule Berranger, Myriam Boucharenc, Jean-Carlo Flückiger et Christine Le Quellec Cottier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 629 1456 pages, rel. Peau, 104 x 169 mm, Gallimard, 2017.

Cendrars dans la Pléiade, c’était déjà deux volumes consacrés à ses œuvres autobiographiques, véritable œuvre dédaléenne où l’exactitude se confond avec l’imagination la plus fertile. Avec ces deux nouveaux volumes, ce sont les poésies complètes et les œuvres romanesques qui sont proposées au lecteur amateur de l’écriture de Freddy Sauser, plus connu sous son nom de plume Blaise Cendrars qu’il prit une fameuse nuit du 6 avril 1912, hésitant entre « Cendrart » et ce « s » formant arabesques, et promis à cette postérité que l’on connait…
Cette édition réalisée sous la direction de Claude Leroy démontrera rapidement à ce même lecteur que les divisions entre poésie, roman et autobiographie ont tôt fait, lorsqu’il s’agit de Cendrars, de fondre dans la main – main gauche, main coupée, ou encore de cette main aux lignes du destin et dessinée par Conrad Moricand – de cet écrivain singulier, francophone né en Suisse. Cette poésie débute par Les Pâques à New York et par ces vers nourris d’inquiétude et de ferveur en un élan enflammé qui eut tant d’influences sur la poésie de son temps et notamment Apollinaire qui lui vint en aide lorsque Cendrars fut emprisonné pour avoir volé à l’étalage l’un de ses recueils… Ainsi que le relève justement Claude Leroy dans sa préface en citant l’aphorisme d’Oscar Wilde, le secret de la vie consiste à reproduire le plus souvent possible la seule grande expérience éprouvée. C’est un véritable kaléidoscope que la vie, la création et l’expérience de Blaise Cendrars, un rhizome pénétrant sans que l’on ne sache exactement sa portée. Le poète et romancier lui-même s’amusait de ce qui pouvait être véridique ou imaginaire à partir du moment où en le lisant, ces faits devenaient réalité. Blaise Cendrars invente comme d’autres invitent, « une vie en forme de fugue » où la modernité a toute sa place, sans fuite pour autant. Entre 1917 et 1924, Cendrars renonce au poème, sans reléguer la poésie à l’oubli. Il ne faut pas faire cependant de l’auteur de L’Or et Moravagine un avant-gardiste, son inspiration est à trouver dans la vie, ses voyages, non dans sa contestation. L’aventure, ses nombreux voyages nourrissent son inspiration après l’épreuve terrible de la guerre où il perdra la main avec laquelle il écrivait jusqu’alors. Cette amputation libère son auteur des cadres rigides, plus encore elle affranchit Cendrars des débats qu’il juge stériles, même lorsqu’ils proviennent des dadaïstes et surréalistes. Les frontières s’effacent, de nouveaux horizons s’offrent à cette fugue littéraire nourrie aux contrées lointaines du Brésil et qui donneront L’Or, Moravagine, Le Plan de l’Aiguille, Les Confessions de Dan Yack. Le cinéma ouvre ses portes à cet esprit insatiable et curieux de tout, il devient l’assistant d’Abel Gance et écrira cet ABC du cinéma, un art à la hauteur de son imagination, mais qui laissera Cendrars, poète et écrivain. Et, même si l’écrivain embrasse le métier de reporter, il sera correspondant pour Paris-Soir notamment lors du voyage inaugural du paquebot Normandie, c’est avant tout, puisant à même la vie sa source littéraire, le poète de la main gauche, l’écrivain qu’il sut forger, qui s’imposeront. Tout est signe littéraire pour cet esprit curieux, mais quand Cendrars aime, il sait partir, en prose comme en pensée… « Quand tu aimes il faut partir… »

 

Madame de Staël « Œuvres » édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, Bibliothèque de la Pléiade, n° 621, 1728 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

L’entrée de Madame de Staël dans la prestigieuse collection de La Pléiade l’année même du bicentenaire de sa mort et des deux cent cinquante ans de la naissance de Benjamin Constant avec qui elle vécut une passion tumultueuse aurait certainement plu à cette amoureuse des Lettres et des idées. Celle qui entendait en effet être jugée sur ses écrits plutôt qu’à la renommée de ses géniteurs (son père Jacques Necker était ministre de Louis XVI et sa mère Suzanne Curchod tenait un salon réputé et apprécié tant de Diderot que et Buffon) voit ainsi par cette publication trois de ses œuvres significatives réunies en un seul volume dans l’édition soignée établie par Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy. Au début du XIXe siècle, Germaine de Staël, enfant des Lumières, est la femme la plus célèbre d’Europe même si elle est en résidence surveillée dans sa campagne tourangelle, suspectée d’intrigues l’opposant au régime impérial qui l’a éloignée de Paris. Or, ainsi que le souligne Catriona Seth dans l’introduction à ces Œuvres, son souci principal lors de cette époque troublée demeure contre vents et marées son goût pour la littérature. C’est donc bien malgré elle qu’elle prend alors cette position de proscrit « à plus de quarante lieues de Paris », loin de l’incontournable capitale. Et pourtant, il ne s’agit pas de faire de Anne-Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, un écrivain et philosophe victime de ces temps postrévolutionnaires. Rien de moins inopportun pour cet écrivain dont les écrits engagés sont en avance sur son temps, et la place qu’elle réserve notamment aux femmes et à leur liberté secoue l’hypocrisie d’une société qui n’est pas prête à revoir ses positions héritées de plusieurs siècles d’Ancien Régime, même après une révolution…
Après un mariage de raison à Erik Magnus de Staël-Holstein dont elle gardera le nom plus que l’amour, Germaine apprend à voler de ses propres ailes, celles des idées et des lettres qu’elle affectionne plus que tout. De la littérature (1800) marque le début d’un siècle nouveau, celui qui entend reléguer les temps anciens au passé, malgré de nombreux soubresauts et restaurations. La jeune femme entend aller dans le sens de la réconciliation, dépasser les affres révolutionnaires en renforçant une république dont Bonaparte – qu’elle a su pourtant en son temps admirer - souhaite s’éloigner pour l’empire que l’on sait. Il n’en faudra pas plus pour faire de Madame de Staël une opposante au nouveau pouvoir appelé à s’imposer à toute l’Europe. Germaine de Staël se fait remarquer avec un brillant roman Delphine (1802), préfigurant le roman moderne avec ses interrogations chères à son auteur dont l’amour qui s’avère, peut-être, être le « seul sentiment qui puisse dédommager les femmes des peines que la nature et la société leur imposent ». Bas-bleu Germaine de Staël ? Certainement pas ! Le succès que rencontre ce livre démontre qu’il entre au cœur de préoccupations de ce nouveau siècle, et qui trouveront quelque peu leur dénouement au siècle suivant. Corinne en 1807 offre un autre roman anticonformiste pour son époque, une jeune poétesse y apparaît comme en opposition avec les modèles de son temps et décide pourtant de sacrifier son art pour l’amour d’un Écossais mélancolique, certains y verront quelques traits autobiographiques, non sans raison…
Au terme de la lecture de ces trois œuvres puissantes, il apparaît manifeste que Germaine de Staël avait le goût de l’absolu ainsi que le souligne Catriona Seth, un goût de la liberté chez une femme dont Benjamin Constant rappelait qu’elle avait « un esprit d’homme, avec le désir d’être aimée comme une femme ».

 

Martin Luther Œuvres Tome II Trad. de l'allemand et du latin par Matthieu Arnold, Jean Bosc, Albert Greiner, Franck Gueutal, Hubert Guicharrousse, Frederic Hartweg, Gustave Hentz, Pascal Hickel, Pierre Jundt, Charles Kohser, Georges Lagarrigue, Nicole de Laharpe, Annemarie et Marc Lienhard, Daniel Olivier, Patrice Veit et Michel Weyer. Édition publiée sous la direction de Matthieu Arnold et Marc Lienhard avec la collaboration de Jean Bosc, Albert Greiner, Franck Gueutal, Hubert Guicharrousse, Frederic Hartweg, Gustave Hentz, Pascal Hickel, Pierre Jundt, Charles Kohser, Georges Lagarrigue, Nicole de Laharpe, Annemarie Lienhard, Daniel Olivier, Patrice Veit et Michel Weyer, Bibliothèque de la Pléiade, n° 622, 1216 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

En cette année du 500e anniversaire de la Réforme, la parution du second volume des œuvres de Martin Luther dans la collection de La Pléiade offrira au lecteur un éventail remarquable de la création de ce jeune lettré, critique de l’Église de son temps et qui eut l’importance que l’on sait. Si l’acte contestataire est bien connu, il mérite néanmoins d’être rappelé, même si certains doutent de son authenticité exacte : ainsi, le 31 octobre 1517, Martin Luther affichait sur les portes de l’église de Wittenberg pas moins de 95 thèses critiquant l’Église romaine. Du débat religieux, le niveau des discussions est très rapidement passé au stade politique et international, pour aboutir aux terribles guerres de religion qui marqueront tout le XVIe siècle et conduiront à la séparation définitive entre catholiques et protestants. Et pourtant, avec le recul, il apparaît qu’originellement, rien ne faisait du théologien Luther, de son vrai nom Luder, un révolutionnaire convaincu. Le premier volume paru réunissait les textes du début du mouvement évangélique. Pour ce second volume, la période couverte part de son installation au cloître de Wittenberg, le lieu même où il poursuivit ses études théologiques après son ordination, jusqu’au 18 février 1546, date de sa mort.
Après avoir violemment critiqué les activités lucratives de l’Église et plus particulièrement avec véhémence les indulgences, Luther ira plus loin encore et soutiendra qu’un croyant ayant commis un péché n’est pas pardonné et racheté en raison de ses bonnes œuvres – c’est-à-dire par tout ce qu’il pourrait faire et surtout payer pour obtenir le pardon – mais seulement par le don de Dieu directement, une grâce née de la foi seule ; Luther signe ainsi la rupture définitive avec Rome. Les thèses de Luther se diffusent en France dès 1520 et le protestantisme se développe dans le royaume enflammant l’Europe. Pendant 36 années, pas moins de huit guerres de religion vont se succéder, du massacre de Wassy en 1562 jusqu’au fameux édit de Nantes en 1598, sans oublier l’épisode le plus tristement célèbre avec les massacres de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572. Et pourtant, le protestantisme survit, se déploie et se ramifie ce dont témoignent ces écrits réunis. Passé la tourmente initiale, il s’agit pour Luther d’établir dans la durée ce qu’il a initié. Le théologien n’écarte pas les questions temporelles, et notamment celle de l’autorité politique dans des textes engagés tel celui De l’autorité temporelle. Il s’avère également impérieux de gérer au quotidien les églises évangéliques et leur bon fonctionnement, sujet qui intéresse bien évidemment Luther dans ses lettres et missives qui développent des thèmes allant du service divin à l’ordre de la messe, sans oublier les questions cruciales de l’instruction et de l’éducation, chères à l’universitaire (Appel à ouvrir des écoles chrétiennes). Sa Lettre sur l’esprit séditieux souligne combien ce n’est que par la paix et l’évangélisation que le théologien entend développer sa pensée, et non par une action révolutionnaire sociale à la Müntzer qu’il réprouvait. Les textes présents dans ce second volume révèlent également des aspects moins connus du penseur, empreint de considérations éthiques, qui rejoignent parfois celles de nos contemporains, notamment l’attitude à adopter face à la mort… (Si l’on peut fuir devant la mort). Luther révèle enfin dans ce volume une âme de poète avec ses trente-six Cantiques, des cantiques familiers aux amateurs de Bach, ce dernier les ayant mis en musique, et dont le plus célèbre, Ein feste Burg ist unser Gott, est encore aujourd’hui traditionnellement chanté le 31 octobre, le jour de la fête de la Réformation.

 

William Faulkner « Nouvelles » trad. de l'anglais (États-Unis) par Jules Bréant, Louise Bréant, Maurice-Edgar Coindreau, Didier Coupaye, Renée Gibelin, Michel Gresset, François Pitavy, René-Noël Raimbault, Henri Thomas, Ch.-P. Vorce et Céline Zins et révisé par François Pitavy. Édition de François Pitavy, Bibliothèque de la Pléiade, n° 620, 1824 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

Après la parution l’année dernière du cinquième et dernier volume des romans de William Faulkner, prix Nobel de la littérature en 1949, c’est au tour aujourd’hui de ses Nouvelles de faire l’objet d’un volume de la collection La Pléiade avec une remarquable édition réalisée par François Pitavy. C’est en effet la première fois en France que cet aspect de l’œuvre d’un des plus grands écrivains américains fait l’objet d’une édition intégrale avec un certain nombre d’inédits. Il faut saluer cette initiative car ces histoires courtes offrent indéniablement une des portes d’accès possible à l’imposante œuvre du romancier connu notamment pour sa fameuse saga des Snopes. Même si certaines d’entre elles ont pu, certes, constituer une source de revenus à l’origine de leur création, elles n’en demeurent pas moins un miroir précis et minutieux de son univers mental. L’auteur lui-même réalisera une sélection parmi ces textes d’inégale valeur. En 1950, les Collected Stories (Nouvelles recueillies) sont établies par Faulkner en personne, écartant ainsi les recueils antérieurs. Pour ce nouveau volume de la Pléiade, et à ces sélections, s’ajoutent les « Nouvelles non recueillies par l’auteur » et ses « Nouvelles posthumes », ainsi que des textes de jeunesse permettant d’observer la naissance de l’écrivain. Ainsi que le relève François Pitavy dans sa préface, les jugements de William Faulkner sur l’art de la nouvelle peuvent sembler contradictoires. Privilégiant dans la hiérarchie de l’art littéraire la poésie, puis la nouvelle et en dernier le roman, il n’aura de cesse au cours des années 30 de multiplier l’écriture de nouvelles, et ce jusqu’en 1948 à la veille de son prix Nobel : « Je suis à nouveau sans le sou, avec deux familles sur le dos depuis que mon père est mort, si bien qu’il va falloir que j’écrive une nouvelle de temps à autre… ». Aussi distingue-t-on deux périodes essentielles pour les nouvelles de Faulkner, avec tout d’abord les années 1929-1931 générant une trentaine de titres, dont certains entamés antérieurement, alors même que l’écrivain avait déjà publié des romans de qualité dont Bruit et la Fureur qui n’avaient pas rencontré le succès espéré. Interrompu par une période hollywoodienne pendant laquelle Faulkner mit son talent au service du cinéma, ce qui fut une épreuve pour lui, l’écrivain renoue avec la nouvelle dans le milieu des années 30 jusqu’en 1942, toujours pressé par les factures impayées. A la lecture de ces textes courts, il apparaît manifeste que les frontières sont loin d’être étanches avec le roman chez Faulkner, la nouvelle inspirant parfois le roman comme pour Invaincus, Descends Moïse, Gambit du cavalier, Hameau ou encore plus directement Bruit et la Fureur. Ses personnages, véritable collection à la disposition du romancier, franchissent parfois allègrement les bornes de ces formes littéraires, plus ou moins explicitement, et de manière récurrente comme en témoigne le jugement de l’auteur : « Les personnages que j’invente m’appartiennent et j’ai le droit de les faire mouvoir dans le temps, quand j’en ai besoin ». Véritable laboratoire de l’écriture, l’art des nouvelles de Faulkner s’inscrit dans le cadre géographique familier de l’auteur à savoir le Sud des États-Unis, une constante également commune à ses romans. Le lecteur retrouvera cette géographie mythique du Yoknapatawpha et des régions limitrophes plus proches de la réalité (Memphis, Tennessee), géographie au cœur de laquelle domine une société rurale dirigée par les blancs et structurée socialement selon une aristocratie de planteurs sur le déclin, une classe moyenne d’artisans et de boutiquiers et de pauvres. Dans ces pages, la profondeur du regard porté par Faulkner saisit avec une acuité remarquable les derniers soubresauts d’une société héritée des deux premiers siècles de l’Indépendance américaine. Loyauté, patriotisme coexistent avec une société raciale où blancs et noirs vivent séparés, la peur plus que la bêtise encore justifiant une ségrégation impitoyablement rendue par la plume de l’écrivain. L’art de la nouvelle chez Faulkner dépasse largement les contingences du quotidien pour embrasser une conception élevée de l’homme ainsi qu’en témoigne idéalement ce recueil.

 

William Faulkner Œuvres romanesques Tome V Trad. de l'anglais (États-Unis) par Jules Bréant, Louise Bréant, Maurice-Edgar Coindreau, Raymond Girard et René Hilleret et révisé par François Pitavy et Jacques Pothier. Édition de François Pitavy et Jacques Pothier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 618, 1216 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.

Ce cinquième volume de La Pléiade des œuvres de William Faulkner vient clore cette série consacrée aux romans de l’auteur américain avec des traductions au plus proche de la langue de Faulkner revues par François Pitavy et Jacques Pothier. Les deux premiers titres de ce dernier volume, La Ville et La Demeure - suivis ici de Les Larrons -, complètent et terminent la trilogie des Snopes entamée en 1940 avec la parution du premier opus, Le Hameau et dont la genèse remonte à un projet inachevé Le Père Abraham en 1927, au début de la carrière littéraire de Faulkner. Il faudra attendre 1957 pour que La Ville poursuive l’aventure des Snopes et les troubles subis dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, Mississippi par l’arrivée de cette horde d’individus qui perturbent les habitudes du vieux Sud qui devra réagir à cette immixtion. La littérature « vivante » caractéristique de William Faulkner suit ainsi un mouvement sur le long terme, saga outre-Atlantique sous la forme d’une comédie de mœurs du nouveau Sud. Le personnage de Flem Snopes devient le président de la banque locale, une ascension sociale pour cet homme parti de rien, ascension décrite par trois personnages différents. Avide de reconnaissance, ce personnage est prêt à tout pour parvenir à ses fins dans la ville de Jefferson. L’ascension sociale ne se fait plus dans le cadre rural comme pour le premier volume de la trilogie Le Hameau mais dans le cadre urbain. Flem bâtit son pouvoir par tous moyens, y compris le chantage qu’il fera sur l’amant de sa femme Eula, le major de Spain, l’homme fort de la petite ville. Une fois de plus, c’est sur le long terme que ces ressorts se font à partir d’un maillage patient et irrésistible. Flem tisse une toile d’araignée dont il fait partie et qui établit un nouvel ordre dont il est l’initiateur et facteur de sa réussite sociale. Féodalité des temps modernes, l’empire établi par les Snopes s’impose aux habitants de La Ville. Neuf mois après la publication de La Ville, Faulkner entame la rédaction de La Demeure au mois de janvier 1958. Un an après, il annonce à sa femme qu’il a terminé ce dernier volume de la trilogie. Revenant sur certaines intrigues des volumes précédents, Faulkner fait œuvre de synthèse, resserre ce qui avait été suggéré auparavant. Nous retrouvons cette idée de narrateurs respectifs dans la division en chapitres que le romancier avait adoptée pour La Ville, une manière une fois de plus de permettre cette liberté de jugement chère à l’écrivain même si elle est parfois au prix de divergences et de différences sensibles comme il s’en excuse dans une note liminaire. Faulkner n’hésite pas à reprendre ainsi des intrigues déjà évoquées tout en élargissant son point de vue dans un roman écrit dans le contexte de la guerre froide comme le rappelle Jacques Pothier dans les notices. Si Faulkner défend les idéaux de justice et de liberté de l’occident face au monde communiste, il n’en oublie pas pour autant les injustices du modèle américain qu’il retrouve dans son personnage Flem Snopes. Le récit débute par le procès de Mink Snopes qui a tué Jack Houston et qui livre ici sa version du crime. Avec La Demeure, c’est l’effondrement de la dynastie des Snopes auquel assiste le lecteur, Flem a assouvi son désir d’ascension et se replie dans son domaine tout en affrontant les divisions au sein de son clan. Au terme de sa vie, Faulkner, prix Nobel de la littérature en 1949, pense avoir fait le tour du « cœur humain et de ses dilemmes » à la manière d’un Balzac américain. Les Larrons sera sa dernière œuvre parue le 4 juin 1962, un mois après Faulkner miné par l’alcool meurt des suites d’une chute de cheval. L’auteur offre ici un récit entre conte et roman où le comique sert à rassembler tout l’éventail d’une œuvre à partir de ce fameux voyage avec l’automobile « empruntée » au grand-père de Lucius Priest pour Memphis où toute une série de péripéties convoque barrières raciales, sexualité…

 

Premiers écrits chrétiens Textes traduits du grec ancien, du latin, de l'arabe, de l’arménien, de l'hébreu, du slavon et du syriaque. Édition publiée sous la direction de Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 617), Gallimard, 2016.

Le dernier volume de La Pléiade consacré aux Premiers écrits chrétiens complète idéalement l’ensemble des livres disponibles sur la religion chrétienne dans cette prestigieuse collection. Après la Bible, les Apocryphes et les écrits gnostiques, c’est au tour de ces premiers textes de la fin du Ier siècle jusqu’à la fin du IIe siècle qui sont proposés en un seul volume à un vaste public. Il ressort, en effet, immédiatement de cette littérature qu’elle intéressera non seulement les fidèles chrétiens pour la valeur de témoignage des premiers écrits sur la foi, mais bien plus largement un public cultivé soucieux de comprendre la place grandissante que prendra le christianisme dès l’Antiquité, tout au long du Moyen-Âge jusqu’aux temps modernes. Ceux qui seront plus tard dénommés les Pères de l’Église – terme forgé au XVIIe s. - rédigent ces premiers écrits juste après la mort de Jésus. S’ils n’ont pas connu le Christ, certains d’entre eux ont rencontré les apôtres et prendront leur suite. Il ne s’agit pas là d’une œuvre littéraire, mais d’une volonté de diffuser cette foi, première mission de ces premiers chrétiens qui s’organiseront rapidement en communautés bien que souvent disparates. Ces textes dès lors hétérogènes des deux premiers siècles constituent une mémoire précieuse. Leurs auteurs sont parfois anonymes, représentants des différentes communautés ou bien de grands noms qui seront gravés dans la mémoire des premiers temps chrétiens telles les trois sources indispensables que sont les œuvres de Justin, Irénée et Tertullien. Cette mémoire révèle un souci omniprésent d’organisation de la foi en répondant aux questions posées par les différentes communautés, échanges qui ne cesseront d’étonner nos contemporains tant les distances et les difficultés de communication de l’époque ne semblent pas constituer des obstacles à cette soif d’identité naissante. Bien avant les réseaux numériques, des lettres, des épîtres, des dialogues s’établissent avec l’écrit, dans des langues où le grec prédomine, mais aussi bien entendu le latin, sans oublier d’autres langues plus minoritaires comme l’arabe, l’hébreu ou l’arménien. Ces dialogues se font entre communautés, mais également ad extra avec d’autres religions, les juifs essentiellement, et les païens. Transmission et défense du legs laissé par le Christ sont au cœur de ces témoignages réunis par Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini en une édition remarquable pour la qualité de ses notes et notices. La conviction d’être porteur d’une vérité incontournable pousse ces auteurs au dialogue, dialogue qui n’écarte pas cependant la controverse. Foi, culture et raison nourrissent ces témoignages ainsi que le rappelait Benoît XVI dans un grand nombre de ses homélies et dialogues sur la culture chrétienne. Loin d’un prosélytisme sectaire, il se met en place à cette époque une raison de la foi qui s’inscrit dans un contexte philosophique largement marqué par le stoïcisme antique. Irénée est conscient de ces moments cruciaux de la foi et n’hésite pas à bâtir un ensemble de principes qui devront résister aux nombreuses hérésies et controverses de cette époque. Nous voyons ainsi un corpus émerger, anticipant les canons qui seront ceux de l’Église à venir dès Constantin. Cette littérature rejette la gnose, l’ésotérisme, tout ce qui pourrait apparaître caché, non révélé et donc limité à des initiés pour privilégier au contraire une foi au grand jour, accessible au plus grand nombre, même, et surtout, à la majorité illettrée des croyants de l’époque. Les textes du Nouveau Testament en gestation commencent à poindre, se référant souvent à l’Ancien Testament, tout en se distinguant du judaïsme comme religion ayant ignoré la venue du Messie en la personne du Christ. Pointe également une unité de certains fondamentaux de la foi avec le kérygme soulignant la place de Fils de Dieu, sa passion et le fait qu’il soit ressuscité, ainsi que le souci de conversion à ce credo. Qu’il s’agisse d’actes des martyrs, de lettres d’évêques ou des grands penseurs faisant date, tous ces témoignages dépassent l’histoire du monde temporel dans lesquels ils s’inscrivent pour appréhender, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou non, une autre dimension qui a perduré, et perdure encore, jusqu’au XXIe siècle.

 

André Malraux, La Condition humaine et autres écrits, préface d’Henri Godard, édition de Michel Autrand, Philippe Delpuech, Jean-Michel Gliksohn, Marius-François Guyard, Moncef Khémiri, Christiane Moatti et François de Saint-Cheron, Bibliothèque de la Pléiade, 1137 p., Paris, Gallimard, 2016.

Il y a quarante ans, le 23 novembre 1976, disparaissait l’une des plumes les plus fertiles de son siècle, partagée entre romans et réflexions sur l’art et la condition humaine, sans qu’aucune frontière ne soit nette pour l’auteur lui-même entre ces genres différents. Pour honorer la mémoire de celui qui fut ministre de la Culture, combattant pour l’Espagne républicaine, aventurier en Indochine s’opposant au colonialisme tout en s’étant essayé auparavant maladroitement au trafic d’antiquités… Il apparaît manifeste que l’homme est complexe et la légende construite à partir de son nom plus encore peut-être… Il n’est jamais aisé d’écrire sur un homme avec une telle épaisseur au risque de l’emphase ou de la réduction relativiste. Lui-même avait un goût immodéré pour ces grandes figures de l’Histoire qui faisaient partie « de la famille » comme il aimait à le rappeler avec amusement, mais aussi ferme conviction. Car Malraux, s’il n’est pas un idéologue, est un homme de convictions, fermes et excessives parfois, mais résistant à toutes les oppressions qui le mèneront à des combats pendant le Seconde Guerre mondiale, et de manière un peu donquichottesque et non moins courageuse pour la liberté du Bangladesh écrasé par le Pakistan sous l’indifférence générale en 1971. Mythomanie et mythologie s’entrecroisent parfois dans son parcours mais l’appel de la grandeur ne va-t-il pas sans s’affranchir de la mesure ? Malraux n’en est pas pour autant un prophète, et s’il est un genre dans lequel il excelle, cela serait plutôt dans l’art du questionnement qu’il pratiqua dès sa prime jeunesse d’écrivain avec son goût notamment pour le farfelu, une dimension souvent méconnue du personnage. Ce tirage spécial des œuvres représentatives de l’écrivain, qui fut honoré par La Pléiade dès 1947, permettra à n’en pas douter de découvrir le prisme de sa création, immense tant par sa portée que sa taille et structurée par des interrogations récurrentes que le lecteur apprendra à repérer au fil de ses lectures. Ce dernier pourra ainsi commencer ce volume avec cet aspect plus méconnu de l’œuvre romanesque par le Royaume-Farfelu écrit en 1928 par le jeune Malraux, texte qui fait penser à un Rabelais des temps modernes. Lui-même aimait à rappeler qu’il avait remis au goût du jour ce fabuleux nom qu’il tirait de Rabelais justement. Nulle farce grossière, donc, mais plutôt trait poussé à l’extrême, souvent jusqu’au grotesque, qui met en évidence le ridicule de la condition humaine. Face à ce constat, la transcendance sera la basse continue, présente ou suggérée, d’une interrogation incessante sur notre condition d’homme. Dialogue de sourds, éternels rendez-vous manqués, l’homme passe sa vie à questionner ce qui le dépasse, sans jamais l’atteindre. Telle est le nœud malrucien qui ramène à lui bien des romans et essais de celui qui toute sa vie tiendra à rappeler qu’il n’était pas athée, mais agnostique, nuance de poids. Il faut relire et faire lire aux plus jeunes La Condition humaine pour y trouver à la fois cet hymne puissant à la vie qui anima celui qui osa incarner dans la réalité souvent bien des situations qu’il décrivit dans ses écrits. L’Armée révolutionnaire du Kuomintang sous le commandement de Tchang Kaï-Chek se retourne contre les ouvriers communistes devenus gênants et provoque la chute du groupe de Kyo et Katow, alors que le baron de Clappique joue, quant à lui, l’avenir de la révolution à la roulette, le farfelu s’immisçant presque incognito encore une fois même dans les heures les plus sombres… Avec Les Noyers de l’Altenburg, Malraux abandonnera la forme romanesque qui l’avait fait connaître. Il développera dans cette œuvre, ce qu’il n’aura cesse de faire dans les différents entretiens qu’il accordera, à savoir un récit où les éléments autobiographiques se trouvent souvent masqués ou transposés en d’autres lieux ou d’étonnantes métamorphoses pour qui est familier de la biographie de l’auteur. Malraux est avant tout un écrivain, comme il l’avouait lui-même, et que rappelle Henri Godard dans une belle préface rédigée à l’occasion de ce nouveau volume. Après ces quarante années passées depuis la disparition du ministre du Général de Gaulle, du colonel de la Brigade Alsace-Lorraine, de l’aventurier d’Indochine, du directeur de collection de nombreux ouvrages d’art dont la fameuse série L’Univers des Formes, que reste-t-il de son œuvre ? Trois facettes soulignées par le préfacier – le roman, les essais sur l’art et les écrits de mémoire – offrant une commune unité quant aux questionnements existentiels de l’homme ; Une pensée fertile du XX° siècle qui déborde très largement sur notre époque par ses doutes et interrogations.

 

Jules Verne Voyages extraordinaires Voyage au centre de la terre et autres romans
Édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Marie-Hélène Huet et Henri Scepi
Bibliothèque de la Pléiade, n° 612, 1376 pages, 247 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.


C’est à une aventure sans frontières à laquelle nous invite ce dernier volume de La Pléiade consacré à Jules Verne. Celui qui naquit à Nantes, puis séjourna au Crotoy où la passion de la mer ne le quitta plus, appréciait ces ambiances franches des marins avec qui il aimait être en compagnie. Des bateaux de plaisance et même une embarcation de plus grande envergure avec sa goélette à vapeur à deux mats, le conduiront vers de multiples voyages en mer, sans oublier bien sûr sa croisière vers New York, puis les chutes du Niagara où il écrira un grand nombre de notes et de carnets. Jules Verne est un personnage complexe, pétri de contradictions, secret et renfermé et en même temps poussé vers les choses du peuple – on pense bien entendu au cirque qu’il fit construire à Amiens - et à un certain progressisme. C’est avec ce caractère à l’esprit qu’il faut aborder cet écrivain pour lequel la géographie, les récits de voyage et les sciences occuperont toujours une place de choix et où il puisera allègrement pour ses romans. Son écriture demeurera cependant toujours marquée de sa première passion, le théâtre, où l’art du dialogue et la théâtralité récurrente y sont omniprésents. Le voyage en poésie qu’il abordera dans ses romans manifeste un écrivain styliste, reprenant constamment ses œuvres pour les affiner, même si l’on retient plus facilement son approche scientifique, mis plus volontiers en avant chez cet auteur le plus traduit dans le monde. Or, Jules Verne, écrivain contemporain de la Révolution industrielle en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle, aura recours à la science pour faire œuvre littéraire, et non l’inverse. Ainsi, poésie, aventure, rêveries scientifiques naissent dans l’esprit de Jules Verne à partir de témoignages de voyages qu’il découvre, et grâce à une imagination débordante, à l’inverse d’Herman Melville qui très jeune aura une vie aventureuse sur différents navires et en tirera pour une grande partie son inspiration littéraire. La présente édition sous la direction de Jean-Luc Steinmetz concentre cet univers vernien avec bonheur puisque ce volume regroupe trois œuvres incontournables avec Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, sans oublier un ouvrage plus méconnu et singulier Le Testament d’un excentrique. Pour ce dernier, le lecteur découvrira un aspect souvent négligé des lecteurs de Jules Verne : L’écrivain avait, en effet, un goût prononcé pour les calembours et l’ironie qui pouvait atteindre parfois des niveaux cryptés assez impressionnants. Ce trait de caractère parsème régulièrement son œuvre, l’homme se moquant de tout le monde, y compris de ses propres romans, une habitude qu’il retient certainement du théâtre de boulevard qu’il affectionnait. Dans Le Testament d’un excentrique, Jules Verne conçoit les États-Unis comme un terrain de jeu à part entière, six concurrents - plus un septième en cours de route - parcourront en un gigantesque jeu de l’oie le territoire américain, avec à la clé, un héritage espéré d’un riche milliardaire organisant ce jeu inhabituel… Cette œuvre tardive (1899) fourmille de non-sens et de développements originaux et singuliers chez le romancier, une liberté qui impressionnera plus d’un écrivain au XXe siècle si l’on pense à Queneau, Cortazar, Perec, sans oublier Ray Bradbury. La carte du Noble Jeu des États-Unis est même fournie pour le lecteur en fac-similé détaché du volume, une véritable découverte. Avec ce troisième volume de La Pléiade, Jules Verne apparaît plus que jamais comme le génie de l’épopée du monde moderne, une épopée qui tient du rêve avec une prescience pour ses voyages improbables, une ironie qui rythme son écriture en une distance aux choses du monde, et, plus que tout, une liberté qui dépassera toutes les contradictions de l’homme et de son œuvre.

 

Henry James Un portrait de femme et autres romans, trad. par Anne Battesti, Claude Grimal, Évelyne Labbé et Louise Servicen. Édition d'Évelyne Labbé avec la collaboration d'Anne Battesti et Claude Grimal, traductions nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, n° 609, 1600 pages, rel. Peau, 104 x 170 mm, Gallimard, 2016.

C’est avec un séjour dans la ville de Florence en 1880 qu’Henry James entreprend la rédaction d’Un portrait de femme et qui marquera l’apogée de son inspiration internationale. Dans ce roman, Isabel Archer est en effet au cœur d’une relation entre Europe corrompue et une Amérique encore innocente. Ce n’est pas le premier essai littéraire de ce genre pour l’écrivain féru de Balzac et qui avec L’Américain paru en 1877 opposait déjà l’Ancien Monde au Nouveau à partir de son héros, un américain à Paris. Les années qui suivent voient la consécration d’Henry James, celui qui ne cessa de « capter et retenir quelque chose de la vie » et « le souvenir des impressions fugitives » et qui est désormais reconnu. Ainsi que le souligna Lyall H. Powers, chez Henry James la voix du romancier s’exprime à partir d’impressions enrichies en expérience. Ce que confirme l’écrivain lui-même dans L’art de la fiction : « Dans sa plus vaste définition, un roman est une impression directe et personnelle de la vie : là réside avant tout sa valeur, qui sera grande ou petite suivant l’intensité de l’impression ». A la même époque, Claude Monet pressé par Edmond Renoir donna à son célèbre tableau de la vue du Havre le titre non moins fameux Impression… « L’air de réalité », à savoir la solidité de tous les détails, est la vertu suprême d’un roman pour James, encore une convergence avec le mouvement pictural naissant en cette fin de siècle qui au-delà du visible induit l’invisible. Henry James sait avant la publication d’Un portrait de femme que ce livre fera date, ou tout au moins l’espère-t-il sincèrement. Son rapport à l’Europe est fait de nostalgie, un sentiment renouvelé à chaque fois qu’il se rendra dans l’Ancien Monde. Ce dernier lui rendra bien et alors que la réussite aux États-Unis est longue à venir, il ne faudra à Henry James que quelques mois passés à Londres pour voir sa consécration, signe de cette attirance pour les racines européennes que ne cessa de rappeler le jeune écrivain, lucide toute fois des limites de cette attraction. Les mouvements entre le Nouveau et l’Ancien Monde trouvent leurs parallèles dans les mouvements du cœur et des sentiments, avec parfois des résonances complexes ainsi que le relève Evelyne Labbé dans son introduction à ce dernier volume paru de La Pléiade. Isabel Archer, l’héroïne d’Un portrait de femme, « est écrite dans une langue étrangère » selon ses proches, une singularité qui ne pouvait qu’être celle de l’œuvre tout entière de l’écrivain. Ce roman ne fut pas toujours compris et beaucoup jugèrent que ce portrait vivant d’une conscience relevait de la froide vivisection. C’est avec le thème international qu’Henry James « élabore avec une subtilité et une complexité inégalées la représentation des « registres » de consciences aux prises avec les signes instables du réel et le mystère de leurs propres profondeurs » toujours selon Evelyne Labbé. Les abîmes du cœur jouxtent de manière vertigineuse la maîtrise ou l’emprise et Henry James excelle pour rendre ces distorsions entre destin espéré -si ce n’est maîtrisé- et réalité de manipulations comme en témoigne la conversation entre l’héroïne d’Un portrait de femme et Caspar Goodwood espérant sa main : « Je n’ai pas envie de n’être qu’une simple brebis au milieu d’un troupeau ; j’ai envie de choisir mon destin et de connaître un peu les affaires humaines au-delà de ce que d’autres estiment bienséant de me dire ».
Les quatre romans réunis dans ce volume – Roderick Hudson, Les Européens, Washington Square et Un portrait de femme - explorent en un nœud inextricable les ressorts de l’âme, avec ses aspirations, ses espérances, mais aussi ses doutes, ses distorsions et ses dévastations qu’il importe de découvrir dans ces heureuses traductions qui en perpétuent l’écho.

 

 

Michel Foucault Œuvres Tome I Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Jean-François Bert, Daniel Defert, Francois Delaporte et Philippe Sabot, Bibliothèque de la Pléiade, n° 607 1712 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm ; Tome II Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Philippe Chevallier, Daniel Defert, Bernard Harcourt, Martin Rueff et Michel Senellart, Bibliothèque de la Pléiade, n° 608 1792 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.


Le philosophe Michel Foucault (1926-1984) entre dans la collection de La Pléiade avec deux volumes qui réunit, dans une œuvre protéiforme, l’essentiel de ses livres devenus, depuis les années 70, des classiques : Histoire de la folie à l’âge classique, Naissance de la clinique, Les Mots et les Choses, L’archéologie du savoir, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité… Cette édition publiée sous la direction de Frédéric Gros est certainement l’une des meilleures portes d’entrée à la pensée d’un intellectuel atypique et souvent inclassable. Cela fait plus de trente ans que Michel Foucault s’est éteint, mais il ne se passe pas une année depuis sans que l’on ne découvre la profondeur de ses intuitions et la portée, insoupçonnée jusqu’alors, de ses écrits portant sur des domaines si éclectiques en apparence – si ce n’est de les réunir sous le nom même de Michel Foucault - et qui rebutent bien des spécialistes. La pensée de Michel Foucault, cet agrégé de philosophie indomptable, est à la confluence de la philosophie, de la littérature, de l’histoire, sans oublier bien entendu la psychanalyse ou encore les sciences juridiques. C’est avant tout une histoire des problématiques, celle de la folie, de la sexualité et bien d’autres encore… Tous ces champs labourés par cette pensée fertile ne demandent qu’à produire de nouveaux fruits, un regain que la recherche contemporaine ne néglige pas, redécouvrant un corpus sans cesse éclairé par de nouvelles archives (léguées récemment à la BnF). Sa pensée est à considérer dans l’époque qui la reçoit et il paraît manifeste que la lecture de ses grands textes, notamment ceux de la Naissance de la clinique et son Histoire de la folie s’éclairent à la lumière des développements réalisés depuis dans de nombreuses disciplines. Ainsi, une archéologie notamment médicale, impensable avant Foucault, s’ouvre sous nos yeux (Les Mots et les Choses), nous amenant à regarder désormais la maladie non seulement comme un désordre, mais également comme « un phénomène de nature avec ses régularités, ses ressemblances et ses types ». Foucault ouvre la voie à de multiples autres approches et interactions possibles. Des champs variés et précis, sensibles, sans conceptualisation excessive, et où rien d’anonyme n’est pour lui négligeable dans ses combats – la soumission, le pouvoir, la justice, etc. ; ce qui le mènera notamment à des ouvrages comme « Surveiller et punir », dégageant ainsi de nouveaux objets de réflexion politique sans jamais omettre la question essentielle de l’homme en tant que sujet (Histoire de la sexualité).
Foucault, cet intellectuel nomade, surprend, étonne et provoque un foisonnement d’idées chez celui qui découvre ou retrouve sa pensée. Cet intellectuel engagé dans tous les combats de son époque – immigrés, travailleurs clandestins, etc. aux côtés de Sartre, Deleuze, Genêt et d’autres, n’a pas, en tant que tel, inventé une nouvelle philosophie, ainsi que le souligne Frédéric Gros dans son introduction, mais bien une nouvelle manière de faire de la philosophie. Cet immense esprit couronné par une chaire au Collège de France intitulée « Histoire des systèmes de pensée » entendait avant tout découvrir les structures sous-jacentes de la pensée, le mettant ainsi, par son approche structuraliste, en porte à faux avec l’existentialisme ou l’humanisme de son époque. Mettre en contact ce qui ne l’est pas, rapprocher notamment les subjectivités et les savoirs pour une analogie féconde, une histoire sans frontière de la connaissance (rapprochement de l’Antiquité avec les communautés gay de Californie, en une recherche exigeante de la construction de soi, au-delà de l’usage du LSD ou des pratiques SM). Michel Foucault transgresse et étend le champ territorial de chaque savoir.
Sans lui, toute une méthode désormais classique dans les laboratoires de recherche serait encore à inventer et un de ses apports – au-delà des textes essentiels réunis dans cette édition – est certainement d’avoir suscité une voie à suivre jusqu’alors impensable avant lui. Cette effervescence, thématisation de la pensée, mérite à elle seule que le lecteur ose ouvrir ce qui pourrait paraître comme des sommes ardues et parfois difficiles d’accès, mais qui grâce à l’appareil critique et notes réunies ne pourront qu’offrir de belles expériences non seulement sur le « court terme » de la lecture (3.400 pages tout de même…), mais surtout sur une bien plus longue distance. Car Michel Foucault invite à penser différemment, autrement, des catégories qui jusqu’alors étaient indiscutées et indiscutables : « Chacun de mes livres est une manière de découper un objet et de forger une méthode d’analyse » soulignait le philosophe. C’est en concevant l’histoire avec de nouveaux objets, qu’un grand nombre d’analyses devenues désormais classiques seront initiées grâce à sa pensée. Le regard porté sur la folie, la prison, la clinique ou encore la sexualité ne peut plus faire aujourd’hui l’impasse de la pensée foucaldienne avec ces communications transversales et pluridisciplinaires qui nous semblent presque aller de soi, cinquante ans passés. Pour Michel Foucault, le livre se reproduit à chaque lecture, avec ses répétitions, ses doubles, « ni tout à fait leurre ni tout à fait identité » (préface de l’Histoire de la philosophie à l’âge classique), même si le philosophe rêvait d’un livre improbable qui ne serait rien d’autre que des phrases dont il est fait. Avec cette édition réunissant les écrits essentiels de Michel Foucault, le lecteur du XXIe siècle n’aura dès lors de cesse de découvrir ce maillage extraordinaire d’une pensée labyrinthique en perpétuelle unité.

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS

Pier Paolo Pasolini « Écrits corsaires » traduction de Philippe Guilhon 288 pages - 140 x 200 mm, collection Champs arts Flammarion, 2018.

Pier Paolo Pasolini a assurément pris au pied de la lettre le titre donné à ces articles réunis dans un livre « Écrits corsaires » et aujourd’hui publiés en français dans la collection Champs arts Flammarion avec une traduction de Philippe Guilhon. Corsaire est, en effet, bien l’attitude adoptée par l’écrivain italien et pour l’occasion essayiste polémique, dans ces articles sans concessions parus dans la presse jusqu’aux derniers mois avant sa mort. Le lecteur retrouvera dans certaines contributions le regard lucide de celui qui n’écarta pas les paradoxes les plus inattendus ; le poète hors convention avoue ainsi, bien que n’aimant pas ces jeunes gens aux cheveux longs qu’il décrit, se rallier finalement à leur cause lorsqu’ils font l’objet d’une attaque de la part de la société bourgeoise bien pensante de son époque. Pasolini ne choisit pas la voie facile, n’est en aucune manière partisan du choix médian, mais adopte le ton de la polémique, du combat même, avec sa plume acérée qui lui a valu tant d’inimitiés jusqu’à sa mort, dans l’opposition politique à ses idées jusqu’à la gauche italienne… Adepte de la microrésistance, apôtre des arts dans lesquels il excelle avec une facilité déconcertante, Pasolini pointe et fait mouche en bien des domaines qu’il aborde dans ces pages. Du fameux article sur La disparition des lucioles, métaphore de l’extinction du parti communiste, jusqu’au fascisme des antifascistes, Pasolini se trouve là où on l’attend le moins, décalage toujours fécond qui invite à de nouveaux points de vue, un regard lavé des conventions. Si certains textes sont conjoncturels, la réflexion mise en œuvre peut la plupart du temps être reprise dans bien d’autres contextes actuels, dont Pasolini avait si distinctement prévu l’évolution de manière confondante. Pointent régulièrement dans ces pages alertes, non seulement l’analyste de son temps, mais aussi le poète qu’il ne cessa d’être, l’écrivain parfois, le cinéaste dans d’autres contextes encore, car pour Pasolini, les arts n’étaient en rien questions de disciplines, mais de vie, cette vie qu’il mena intensément jusqu’à son terme pour mieux en explorer les confins.
 

Jean-Jacques Bedu : « Les Initiés ; De l’an mil à nos jours », Collection Bouquin, Robert Laffont, 2018.

Somme considérable, incontournable ! L’ouvrage « Les Initiés de l’an mil à nos jours » signé Jean-Jacques Bedu ne peut, en effet, que faire date et s’imposer, de par l’imposant travail présenté, en ouvrage de référence. Un joli défi relevé, et ce à bien plus d’un titre.
Audacieux, en premier lieu, l’ouvrage, dans un style volontairement accessible, propose au lecteur pas moins de 2000 ans d’histoire d’initiés, de courants et traditions initiatiques avec plus de 115 entrées ou noms d’initiés, avec pour chacun, sa vie et son parcours condensés, certes, mais jamais de manière lapidaire. On y trouve, bien sûr, Avicenne, Hildegarde, Ibn d’Arabi, Maître Eckhart, Léonard de Vinci, Swedenborg, Papus et Péladan ou encore Krishnamurti, et bien sûr, pour un tel ouvrage, René Guenon… Retenant, par souci de clarté, un ordre chronologique, regroupant ces initiés en 4 grandes périodes – L’an mil ; La Renaissance ; Le Grand Siècle au Siècle des Lumières ; le XIXe siècle ; et le XX siècle débordant sur le XXIe siècle, soit de leur éclosion à aujourd’hui. L’auteur balaye tant l’occident que l’orient ou l’extrême orient, mettant ainsi en évidence les grands courants dans lesquels viennent s’inscrire ces initiés de tous les temps et époques : alchimie, magie, kabbale, Soufisme, Théosophisme, Templiers, Rose-croix, Franc-maçonnerie, occultisme, etc. Courants entremêlant tant les grandes religions et ses différentes doctrines que les sociétés secrètes ou l’occultisme, hermétisme, prophétisme, etc.
Audace, aussi, d’avoir su allier dans ce dédale d’initiés, de sensibilités multiples et croisées ,un riche travail de qualité à une approche accessible et claire dans un style fluide fort plaisant, faisant de cette somme un ouvrage se lisant comme un roman, enchaînant aventures, légendes et destins hors normes. Que de vies, de destins… d’initiés ! On songe à Blake, à Nicolas de Flamel et « son » livre si cher à C.G. Jung.
A ces titres, l’ouvrage ne peut que séduire un large public, chercheurs, universitaires, lecteurs souhaitant être initiés ou tout lecteur curieux ou avide de vies romanesques. Dans ces initiés, un grand nombre de noms séduira, aussi, les littéraires tels Rabelais, Cyrano de Bergerac, Novalis, Goethe, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, ou encore les amateurs d’art avec notamment William Blake, Joséphin de Péladan ou de musique avec Mozart.

Non dénué d’humour, Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, d’ailleurs, à ouvrir son ouvrage avec Gerbert d’Aurillac, un non-initié, et à terminer cette longue histoire d’initiés à travers les âges et les siècles avec Steve Jobs ! Mais, l’auteur ne manque pas, non plus, avec pertinence de sens critique et de prises de position souvent bien venues. Le texte consacré à Louis Massignon est très beau et très justement présenté. Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, également, à douter, à souligner, mettre à plat ou purement et simplement écarter. Eh ! oui, parmi ces initiés se cachent parfois quelques imposteurs ou légendes inopportunes ; on songe notamment à Rabelais ou à Victor Hugo. Soucieux cependant d’objectivité, l’auteur sait aussi mettre en balance son scepticisme avec le poids des légendes, mythes ou à renvoyer les controverses entretenues dos à dos, notamment pour Nostradamus, invitant par là même ses lecteurs à se tourner vers la biographie informée donnée pour chaque entrée. L’ouvrage comporte, par ailleurs, en fin de volume de très riches orientations biographiques thématiques, ainsi qu’un très complet index des noms fort utile ou encore un glossaire.

Y a-t-il encore des initiés en 2018 ? Nous l’avons souligné, l’auteur termine par un clin œil avec Steve Jobs ; que l’on soit séduit ou non par ce dernier choix (n’a-t-il pas plus initié qu’il n’a été initié ?), il demeure que la question reste entière et d’actualité, révélant tout l’intérêt et le mérite de cet ouvrage consacré aux « Initiés de l’an mil à nos jours ».

L.B.K.

 

Pasolini's Bodies and Places (en anglais) Michele Mancini and Giuseppe Perrella N° 241, relié, 640 pages, 22 × 21 cm, anglais, Benedikt Reichenbach, Editions Patrick Frey, 2017.

Pasolini's Bodies and Places est un ouvrage à la fois savant mais parfaitement accessible à tout amateur du cinéma et de l’univers pasolinien. À partir d’hypothèses de travail exprimées au début du livre par l’écrivain, poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini, les auteurs de cet ouvrage, Michele Mancini et Giuseppe Perrella, ont réuni 1734 reproductions de scènes de ses films, archivées et analysées à partir de thématiques centrées sur les corps et les lieux. Véritable cartographie anthropologique s’étendant sur trois continents (Europe, Afrique et Asie), cette réflexion retient cette attitude chère à Pasolini d’établir des chemins et des correspondances entre les borgate de Rome, le Tiers-Monde et les villes soumises au développement néocapitaliste. Ces archives offrent ainsi un témoignage unique sur de véritables univers disparus ou appelés à disparaître et fixés à jamais par la caméra et le regard critique de ce visionnaire que fut Pasolini. À partir de classifications détaillées de postures, expressions du visage, gestes, grimaces, sourires, rires et bien d’autres encore, c’est un véritable laboratoire d’analyses anthropologiques que proposent les auteurs à partir des films du cinéaste. Le lecteur habitué à l’univers pasolinien retrouvera alors bien des correspondances avec les écrits majeurs de Pasolini, les frontières entre les arts s’effaçant sous son regard. Les cultures des périphéries émergent alors, subrepticement, au détour d’un cadrage, ici pour souligner un détail ethnique, là, pour évoquer une attitude à jamais révolue. Les lieux si importants pour Pier Paolo Pasolini rythment la caméra et ses mouvements, qu’il s’agisse d’un environnement fermé comme une prison, un hôpital ou un bar, ou encore ouvert comme le désert ou le mont des Oliviers… Une fois de plus, les mutations imprègnent la pellicule, de manière express ou sous-entendue selon les films. L’aliénation culturelle broyée sous la mondialisation conduit à une uniformité des corps et des lieux, une tendance à l’extrême opposé au cinéma et à l’œuvre de Pasolini, tel est le mérite de l’analyse de ces pages. Une bibliographie et filmographie complètent cette somme incontournable pour tout passionné de l’œuvre de Pasolini.
 

Élisabeth Roudinesco « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse », Édition Plon/Seuil 2017.

L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco signe le « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse » aux éditions Plon. Après son célèbre « Dictionnaire de Psychanalyse » dont on ne compte plus les rééditions qu’elle rédigea avec Michel Plon en 1997, l’auteur précise avoir hésité pour cette nouvelle et autre entreprise. Mais, Élisabeth Roudinesco avoue également avoir « toujours aimé les dictionnaires. Ils recèlent un savoir qui ressemble à un mystère », écrit-elle en incipit de son texte introductif à ce « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse ». Et effectivement, Élisabeth Roudinesco nous livre par cet ouvrage un véritable dictionnaire amoureux, empreint de toute la subjectivité de l’auteur, et dont les mots-clés ou entrées surprendront agréablement le lecteur. Pas de mots classico-magiques de la psychanalyse, pas de grands concepts ou noms trop incontournables pour liste d’entrées, mais des noms de ville, beaucoup de villes, Berlin, Buenos Aires, Francfort, Rome, Vienne, Zurich, etc., dans lesquelles s’inscrivent des choix et enchaînements révélant toute la distance et l’audace de l’auteur. « Des territoires réunis de façon arbitraire », souligne Élisabeth Roudinesco, abordant ce vaste territoire de la psychanalyse par des thèmes aux prises directes avec la société de ce début de siècle : éros, amour, famille, désir, bonheur, les animaux et, bien sûr, l’argent avec celui notamment qui fâche, contre ou entre psychanalystes, et si ce n’est Freud, c’est donc Lacan… Et même si Jung n’a jamais en tant que tel acquis sa maison de Bolligen mais l’a bel et bien bâtie, ce qui l’eut privé de nombre d’analyses et inspirations, le lecteur sourira à l’évocation de certaines entrées telle « Sherlock Holmes », surprenantes avec « Philippe Roth » ou les « Présidents américains ». Parfois les mots s’assombrissent sous les destins notamment de « Marylin Monroe » ou deviennent graves. La femme y trouve une belle place avec des entrées telles que le « Deuxième sexe » ou tout simplement « femmes » pour celle qui avoue n’avoir – en partie grâce à sa mère – accordé la place qui se devait à Beauvoir que tardivement. L’enfance, enfin, ne pouvait être omise, et lui sont accordées de nombreuses pages de ce territoire aux multiples rives. C’est bien à un voyage d’une subjectivité tout amoureuse en ce territoire parfois choisi, parfois rejeté ou maudit, mais toujours fascinant de la psychanalyse auquel nous convie Élisabeth Roudinesco, « un voyage au cœur d’un lac inconnu situé au-delà du miroir de la conscience.»
 

Jean-Louis Servan-Schreiber "L'Humanité, apothéose ou apocalypse ?" Fayard, 2017.

Jean-Louis Servan-Schreiber réfléchit depuis des décennies au sens de nos vies et de la vie, qu’il s’agisse de l’emploi du temps que nous lui réservons, tout aussi bien que du sens que nous lui assignons. Avec ce dernier livre « L’humanité », l’auteur prend encore plus de recul, une distance facilitée par l’âge et ce sentiment que notre époque est plus que jamais touchée par le « court-termisme » comme il le nomme. N’ayant plus le temps de réfléchir au passé, souffrant du présent et redoutant d’envisager le futur, nous sommes de nouveau dans la situation que soulignait déjà en son temps Sénèque dans son De Brevitate Vitae, malades de notre temps et de nos vies. Et pourtant, Jean-Louis Servan-Schreiber ne compte pas parmi ces pessimistes invétérés qui inondent de leurs prédictions tragiques l’environnement médiatique. Relevant, avec raison, combien le XXe siècle a pu être à l’origine de formidables progrès pour une grande partie de l’humanité, sans pour autant oublier ses laissés-pour-compte et tout en soulignant l’individualisme galopant qui en a résulté, jamais l’humanité jusqu’à aujourd’hui n’a eu autant d’impact sur son environnement et ses semblables. Faut-il s’en inquiéter, faut-il s’en réjouir ? Apothéose ou apocalypse ? Telles sont les interrogations soulevées avec humilité par cet éternel scrutateur de notre société, un questionnement nourri par le témoignage d’un certain nombre de personnalités telles Jacques Attali, André Comte-Sponville, Roger Pol Droit, Marcel Gauchet, Pascal Picq ou encore Edgar Morin…
L’accélération des moyens technos-scientifiques laisse l’impression d’une accélération du temps dont nos contemporains ne cessent de souffrir, ce dont a témoigné avec acuité l’auteur dans ses précédents ouvrages. Mais, aujourd’hui, se posent de nouveaux problèmes : que faisons-nous de ces progrès ? Ne sont-ils pas susceptibles d’aller jusqu’à la transformation de l’humain si l’on pense aux avancées de la génétique et du transhumanisme ? Saurons-nous faire face à cet écart grandissant entre une partie de l’humanité ayant plus que le nécessaire, et une partie plus grande encore de cette même humanité qui réclame de n’être pas exclue de ce progrès ? Sans prétendre avoir les réponses à ces questions de fond, l’ouvrage invite à élargir notre regard sur notre époque, dépasser le rythme effréné des news alarmistes qui empêchent le recul et la réflexion, prendre une partie de ce temps si cher à Jean-Louis Servan-Schreiber pour penser à notre avenir, au-delà d’un clivage optimistes-pessimistes.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’au-delà de tout » préface du cardinal Poupard, Collection Bouquins, Robert Laffont, 2017.

Six ans déjà que Lucien Jerphagnon nous a quittés, et pourtant son sourire malicieux et son regard pétillant semblent encore si présents ! Ce grand spécialiste de la philosophie antique et médiévale aimait à se présenter comme un historien de la philosophie, et non en philosophe, n’ayant pas de « jerphagnonisme » à proposer comme il le rappelait d’un clin d’œil complice. Né en 1921, Plotin et saint Augustin, entre autres, n’avaient aucun secret pour lui. La collection Bouquins, après le premier volume Les Armes et les Mots réunissant les titres les plus connus de l’auteur vient de lui consacrer un deuxième volume intitulé « L’au-delà de tout » et réunissant des titres méconnus s’inscrivant dans la période 1955-1962. C’est la pensée intime d’un esprit à la fois jaillissant et secret qui se révèle au fil de ces pages à la saveur incomparable. Ainsi que le rappelle le cardinal Poupard qui signe la préface de ce fort volume, si la pensée et les convictions spirituelles de Jerphagnon ont pu évoluer au cours de son riche parcours, il demeure certaines convictions de fond, immuables, et que résume à elle seule, de manière évocatrice, la phrase d’André Malraux mise en exergue par Jerphagnon lui-même de son essai « Le Mal et l’Existence » : « Tous les grains pourrissent d’abord, mais il y a ceux qui germent… Un monde sans espoir est irrespirable. » André Malraux, L’Espoir, ouvrage qui ouvre aujourd’hui ce recueil. 
Le thème du mal et de la souffrance qu’il engendre est récurrent depuis l’aube de l’humanité croyante, et bien souvent un argument avancé pour critiquer l’idée même de transcendance. Si Dieu est amour, comment peut-il accepter que sa création subisse le mal ? Plutôt que de partir de cette traditionnelle opposition amour / mal, Lucien Jerphagnon souligne combien il s’agit là d’un mystère qui ne saurait être réduit à une « explication » rationnelle, mais à une interrogation sur la propension de l’homme à se diviser. L’auteur développe le fameux exemple de Job dans la Bible, comme l’illustration de l’impuissance de l’homme à comprendre les maux qui peuvent s’abattre sur lui, des épreuves souvent initiatiques qui invitent à un rapprochement de la source transcendante, au lieu de l’en éloigner, ce qui arrive parfois. Prolongeant sa réflexion sur le mal, Lucien Jerphagnon étend son analyse notamment au philosophe Pascal auquel il consacrera un premier essai « Pascal et la souffrance », complété par un autre titre « Pascal », et enfin « Le Caractère de Pascal », chacun de ces ouvrages explorant la position philosophique de celui qui estimait que l’homme est inévitablement malheureux en raison de sa nature même mue par un mécanisme absurde le poussant à être inconstant et misérable. Seule la rencontre du Crucifié, le Dieu humilié, peut confondre le mal et réduire à néant les misères de l’homme. La lecture de ces essais ne peut être dissociée de cette période bien particulière de l’auteur – longtemps tue et ignorée du public, période durant laquelle il fut ordonné prêtre en 1950 avant de quitter les ordres dix ans plus tard, une parenthèse de vie sur laquelle il garda un silence absolu. Ce deuxième recueil démontre, s’il en était encore besoin, que l’on a encore beaucoup à apprendre sur et de ce grand maître, Lucien Jerphagnon.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

 

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

Histoire, Ethnologie, Art

“The Unfinished Palazzo: Life, Love and Art in Venice” by Judith Mackrell, Thames & Hudson, 2018.

Dans le même esprit que son précédent ouvrage « Flappers: Six Women of a Dangerous Generation », Judith Mackrell a retenu pour son dernier livre “The Unfinished Palazzo”, un lieu ayant réuni à lui seul le destin de trois femmes hors du commun, trois femmes ayant laissé leur nom dans l’histoire du XXe siècle pour leur esprit de liberté et leur singularité extrême : la marquise Luisa Casati, Doris Castlerosse et Peggy Guggenheim, trois vies liées à ce Palazzo dei Leoni de Venise, bordant le Grand Canal et curieusement jamais achevé. Projeté au XVIIIe siècle par la famille Venier, ce bâtiment devait s’inspirer des deux architectes Palladio et Longhena mais des difficultés matérielles obligèrent à laisser la construction, une première fois, inachevée. Luisa Casati s’en portera acquéreur au début du XXe siècle et fit de ce lieu un endroit mémorable notamment pour ses soirées extraordinaires et souvent excentriques… mais ne put, elle-même en achever la construction. La muse de Gabriele d'Annunzio ne reculait pourtant devant rien pour faire de sa vie une véritable œuvre d’art.

 

 

 

 

 

Plus près de nous, l’Américaine Peggy Guggenheim fut elle aussi bien connue pour avoir imprimé au lieu une marque très personnelle articulée autour de son amour de l’art moderne dont elle conçut avec un goût certain l’une des plus grandes collections du siècle et aujourd’hui abritée dans ce même palais attirant des visiteurs du monde entier. Enfin, Doris Castlerosse est peut-être la femme la moins connue de cette fascinante histoire retracée par Judith Mackrell dans ces pages au style alerte. Née en 1900, Doris Castlerosse fut l’épouse de Valentine Browne, 6e Comte de Kenmare. Femme mondaine, elle reçut dans ce palais de Venise à l’occasion des soirées également mémorables un nombre incessant de gens du monde, noblesse, stars du cinéma… À l’issue de cet ouvrage, le lecteur comprendra mieux en quoi ce lieu fut le reflet d’une certaine conception de la vie de ses propriétaires successifs, de ses trois femmes anticonventionnelles et résolument décidées à construire leur vie selon un dessein singulier. Pour cela, il fallait un Palais vénitien qui soit unique, et l’histoire du Palais Palazzo dei Leoni de Venise, au travers ou grâce à ses trois femmes, le fut assurément.

 

Jean Blot « Ave César – Histoire du passé », Tome III – Rome. », L’Âge d’Homme Editions, 2018.

Jean Blot avec Ave César ne cherche pas à faire œuvre d’historien, l’auteur sait combien de pages illustres furent écrites sous cet angle depuis des siècles. C’est plutôt avec le regard d’un poète et d’un philosophe qu’il explore l’âme du passé, ce passé où l’Occident a tant puisé à l’oubli. L’auteur commence son ouvrage par un salut, sonore et sensuel, en guise de fascination qu’il sait et souhaite collective. Qui n’a jamais vibré sur les marbres du forum et chaviré sous les voûtes des Thermes de Caracalla ? Cette éternelle attraction ne pouvait que survenir après cette antique invite « Urbi et Orbi » reprise par la papauté de la fameuse Urbs latine, distinction juridique et religieuse de cet autre espace au-delà de la ville, l’ager délimité par le pomerium. Dorénavant, les frontières sont étendues au monde par l’illustre pax romana, indissociable cependant d’un autre adage latin, Si vis pacem, para bellum… C’est une quête de la sensibilité qui anime Jean Blot dans ces pages qui appellent à cette démarche temporelle si chère à Proust, le souhait de l’auteur étant celui d’un temps communautaire, un Moi collectif, social. Jean Blot sait bien tout ce qu’une telle entreprise peut avoir de démesuré et c’est avec humilité qu’il interroge la muse Psyché et en recueille les révélations dans des pages à la fois intimes et convaincues. Après la Grèce dont il explora également l’âme, c’est aujourd’hui en ces pages, l’âme commune que révèle Rome qui retient son attention. Peut-on parler d’un élan jungien traversant les chronologies de l’Histoire ? Peu nous importe car l’auteur revisite les origines et les mythes, sous les auspices d’un animal sauvage, une identité née sous le signe de la jumellité, transgression de la règle pour mieux asseoir le Droit qui caractérise ce régime, les paradoxes pleuvent sur Rome et Jean Blot ne s’en trouve pas désarçonné pour autant… De Tite-Live à Fustel de Coulanges, de Hegel à Polybe, sans oublier Cicéron et Sénèque, les va-et-vient de l’Histoire conspuent les dualités pour tendre à l’unité, ce qui fit dramatiquement Rome avec l’Imperium mundi et la volonté irrépressible du Carthago delenda est lancée par Caton l’Ancien… Jean Blot converse alors avec Flaubert et Salammbô, « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar… », Histoire et fantasmes, qui des deux aura le dessus ? Le chaos – héritage des divinités grecques – sait aussi s’immiscer dans ce bel ordre à établir, guerres civiles, dictatures au sens antique du terme, c'est-à-dire encadrées par le droit, révoltes des esclaves laissent quelques taches sur ces mosaïques immaculées. Mais le Moi collectif retrouvé au fil de ces pages ne conduit-il pas, par cette heureuse lecture, à faire surgir de nos mémoires au détour d’une venelle romaine ou d’une épigramme laissée au hasard d’un monument cette vision qui unit le passé au présent en un éternel renouvellement ? C’est tout ce que nous souhaitons aux lecteurs de ces pages inspirées !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Le monachisme médiéval » de C.H. Lawrence, trad. Nicolas Filicic, Les Belles Lettres, 2018.

Disponible jusqu’à maintenant qu’en anglais, l’ouvrage incontournable sur le monachisme médiéval en occident signé C.H. Lawrence est maintenant accessible dans une traduction française de Nicolas Filicic, aux Éditions Les Belles Lettres. Les lecteurs francophones pourront ainsi désormais disposer d’une source de référence pour explorer et approfondir ce phénomène complexe grâce à l’analyse fine et détaillée de ce médiéviste, C.H. Lawrence, professeur émérite à l’Université de Londres. Comment, en effet, appréhender et comprendre cette forme de vie religieuse née dans le désert d’Égypte au IV° siècle ? Embrassant le monachisme dans une acception large incluant non seulement moines et moniales, mais aussi chanoines, frères mendiants ou encore béguines, l’auteur avoue que cette passion est née juste après guerre à l’occasion d’une visite à l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire. En ces lieux, le chercheur eut l’occasion d’expérimenter personnellement cette vie monastique avec ses Offices au cœur de la nuit, la chaleur et l’hospitalité de ses membres, une expérience qui contribua largement à cette étude de l’histoire monastique. Les premiers temps du monachisme se situent essentiellement en orient avec des moines s’isolant dans la prière en solitude, et d'autres fondants avec le cénobitisme les premières communautés. Ainsi que le rappelle C.H. Lawrence, c’est du grec « monos » (seul) dont est issu le mot moine, une solitude constitutive de la prière au divin. L’ouvrage souligne ce paradoxe et ces mouvements entre moines choisissant la vie érémitique et communautés cénobitiques, les premiers étant souvent rejoints malgré eux par des moines attirés par leur personnalité et donnant naissance à de nouvelles communautés avec saint Pacôme et saint Basile notamment. Puis ce mouvement gagne l’occident avec la règle de saint Benoît qui structure la vie de chaque monastère selon des principes stricts entre prières et travail, ora et labora. Ce mouvement prit une telle importance que les siècles suivants virent une véritable croissance du monachisme en occident où ces institutions prirent une force économique et sociale non négligeable dans les rouages de la société médiévale. Cluny, Citeaux, mais aussi les ordres de chevalerie religieux tels les templiers sont étudiés dans le détail dans le contexte des différentes composantes de la société médiévale. C.H. Lawrence dans un style limpide et clair réussit ainsi avec cet ouvrage ce tour de force de rendre accessible la complexité du monde médiéval vu par le prisme de ses communautés religieuses.

 

 

Jean-Louis Brunaux « Vercingétorix » Biographies Nrf Gallimard, 2018.

La seule évocation du nom de Vercingétorix a longtemps été synonyme de manuel d’histoire à l’iconographie convenue, du chef gaulois vaincu jetant ses armes fièrement au pied de Jules César conquérant. Fierté nationale enchaînée, rhétorique historique mise en branle, à l’image de Jeanne d’Arc et d’autres figures « nationales », le personnage Vercingétorix a le plus souvent été appréhendé dans un contexte passionné et idéologique. C’est une tout autre approche qu’a retenue l’historien et directeur de recherche au CNRS Jean-Louis Brunaux que nos lecteurs connaissent pour ses ouvrages présentés dans ces colonnes sur Alésia et Les Druides : Des philosophes chez les Barbares. Avec cette biographie, nous sortons des images d’Épinal, l’auteur enquête en des pages passionnantes sur cette figure confuse, brouillée par les représentations données les artistes du XIXe siècle et cet air martial confondu avec les traits de Napoléon III… Jean-Louis Brunaux dépasse l’Histoire héritée du fameux livre La Guerre des Gaules laissé à la postérité par César faisant de la défaite d’Alésia, une révolte de plus matée par le pouvoir romain. Alésia est beaucoup plus qu’une révolte, mais bien un soulèvement massif face à la domination romaine, une résistance organisée et dirigée par un homme « enfermé dans une histoire qui n’est pas la sienne » souligne l’auteur. Vercingétorix n’a jamais cherché à faire de la Gaule une nation, une idée anachronique et étrangère, mais bien à combattre un ennemi sur son territoire. Cette biographie apporte des informations remarquables sur des aspects curieusement jamais abordés dans les études consacrées au chef gaulois : son milieu familial, son enfance, son éducation, ses relations politiques entre peuples voisins et avec Rome. Sources historiques, mais aussi archéologiques, viennent étayer cette connaissance que nous donne l’historien sur ce personnage emblématique de la civilisation gauloise, un singulier souvent trompeur d’ailleurs, car il vaudrait mieux parler de peuples gaulois au pluriel si l’on souhaite appréhender cette réalité plus complexe que celle laissée par les manuels scolaires. Partons donc avec Jean-Louis Brunaux sur les traces de ce chef militaire, mais aussi grand leader politique, bien plus redoutable que le vaincu du conquérant César !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Sébastien Gokalp : « Béatrice Casadesus », Editions ides et Calendes, Coll. Polychrome, 2017.

Un ouvrage agréablement vif et instructif pour appréhender en une centaine de pages l’œuvre picturale de Béatrice Casadesus. Signé Sébastien Gokap, spécialiste d’Art moderne et contemporain, commissaire d’expositions, on y découvre le parcours de l’artiste, de ses influences jusqu’à nos jours en 2017. Servi d’une riche iconographie, ce livre fait défiler les œuvres reconnaissables et à nulles autres pareilles de Béatrice Casadesus, on songe à « Vibration Or » (2013), à « Heure tranquille » (2013). Se servant de bullpack (ce papier d’emballage à bulles qu’affectionnent particulièrement les enfants) avant même le pinceau qu’elle dédaignera en début de carrière, l’artiste joue avant tout sur la lumière, plus encore que sur les couleurs. Par le bullpack, le résultat du travail pensé et réalisé par l’artiste relève toujours de l’aléatoire ou de l’inattendu. Bien sûr, le point et les nombreuses théories artistiques élaborées sur ce thème, on pense à Kandinsky et à ses cours au Bauhaus, sont incontournables pour appréhender son œuvre, mais si son influence majeure de jeunesse demeure Seurat (dont elle réalisera de nombreuses copies et variations), Casadesus a surtout été inspirée par l’Extrême Orient, notamment la peinture chinoise du XVIIIe siècle avec ses traités anciens sur l’esthétique extrême-orientale ; une influence qui s’ancre toujours plus pour l’artiste dans une quête spirituelle puisant tant dans cet Extrême-Orient que dans l’art chrétien, celui de la Renaissance italienne notamment, avec des toiles telle que « Psaume » - 2008. Car si dans ses œuvres hasard et imprévus trouvent leur place, c’est avant tout un travail minutieux et de discipline qui s’impose au rythme des superpositions, selon le grain choisi de la toile, venant atténuer, lisser ou souligner pour obtenir l’effet souhaité notamment de moirage. Intissés, peintures en rouleaux, papiers voilés, son œuvre, délaissant cadre et sujet, a interpellé de nombreux écrivains ou intellectuels, un dialogue littéraire ou philosophique que l’artiste apprécie et encourage volontiers. Points ronds ou carrés, alvéoles d’abeilles (« Jaune de chrome »), tissages (« India »-2015), pluie ou ruissellements (Série « Pluie d’or »- 2016 ou « Ruissellement »- 2015), les rendus des toiles de Béatrice Casadesus avec leurs couleurs d’eau ou plus vives mais toujours indéfinissables sont infinis, « Un face-à-face avec l’infini » cher à cette artiste trop peu exposée. La sérénité profonde de l’œuvre de Béatrice Casadesus dans notre époque troublée où, ainsi que le souligne Sébastien Gokalp , « sa singularité et sa force édénique n’en sont que plus essentielles » ne lasse jamais de surprendre et d’émerveiller comme cette toile intitulée « Infinito » datée de 2017…


L.B.K.


Paru également dans la même collection Polychrome : « Madge Gill » de Marie-Hélène Jeanneret, Edition Ides et Calendes, 2017.

 

"Dans les coulisses du musée du Louvre",  Bérénice Geoffroy-Schneiter; dessins de Lucile Piketty. éditions de La Martinière, 2017.

Voulez-vous visiter le musée du Louvre d'une toute autre façon ? Non pas une visite virtuelle sur écran ou avec des lunettes en 3D, non, en livre... Mais quel livre ! Celui que vient de publier les Éditions de La Martinière intitulé « Dans les coulisses du musée du Louvre ». ; troisième ouvrage de la série « Dans les coulisses... » dévoilant ce que de rares ou privilégiés visiteurs ont la chance de voir. Eh ! oui, certains endroits que l'on croie pourtant bien connaître pour y avoir déambuler, cachent pourtant bien encore bien des secrets et choses gardées, habitués que nous sommes à ne percevoir que la partie haute de l'iceberg... celle des salles des collections, alors que, dans son ventre, dans ses sous-sols, dans ces jardins, une foule de personnes et personnages passionnés y travaillent... C'est ce que nous cet ouvrage signé Bérénice Geoffroy-Schneiter et illustré des superbes dessins de Lucile Piketty. Une visite insolite des métiers qui font la pérennité du musée le plus visité au monde, le Louvre. Du directeur au jardiniers des Tuileries, des conservateurs aux restaurateurs d’œuvres, des archivistes aux conférenciers, des sapeurs-pompiers aux agents d'intervention, des bibliothécaires aux menuisiers, des serruriers aux ateliers de métallerie, des services de communication aux recherches des mécènes, des copistes aux élèves de l'école du musée, des régisseurs aux équipes de déplacement des œuvres, des tapissiers aux surveillants de salles, des archéologues aux apprentis de l'atelier d'encadrement et dorure... Que de monde ! dans les sous-sols, les étages et bureaux du Louvre ! Des centaines de personnes y travaillent, pour certains très tôt, d’autres, très tard, la nuit, chaque jour de l'année, avec une passion évidente qui transparaît dans tous les témoignages mis en lumière par cet ouvrage. L’auteur, Bérénice Geoffroy-Schneiter les a tous interviewés in situ, en pleine occupation, et Lucile Piketty les a délicieusement et fidèlement croqués. « Tout le monde en rêve... se promener dans le musée la nuit, lorsqu'il est noyé dans la pénombre et que tous les visiteurs sont partis... ». Ce sont les agents de surveillance qui trousseaux de clefs et torches à la main surveillent tout ce grand monde, chaque nuit. « Le Louvre est une ville. Il faut s'y perdre. J'aime tout particulièrement les cryptes, les passages secrets, les portes cachées... », témoigne le directeur. Avec son histoire qui débute en 1190, date de sa construction, le Louvre a assurément bien des siècles à raconter, à nous raconter ! Une vie entière ne suffirait pas à épuiser tous ses secrets, du Louvre médiéval jusqu’à ses toits interdits au public d'où l'on peut découvrir ce Paris imprenable ! « Si Dieu existe, je suis certain qu'il passe beaucoup de temps au musée du Louvre, écrit Joann Sfar ». « Le Louvre a parfois des allures de vieille maison de famille avec ses escaliers qui craquent et ses combles poussiéreux. Ainsi comment imaginer qu’au-dessus des pavillons qui scandent le palais, se trouvent ces lieux inaccessibles et intensément poétiques que les historiens de l'art ont baptisés « cloches » ? Le Louvre en dénombre neuf, toutes plus insolites les unes que les autres ». Le Louvre est aussi un lieu de tournages, films et reportages, qui doivent se faire en dehors des horaires d'accueil... çà n'arrête donc jamais ? A cela s’ajoute, aujourd’hui, le Louvre-Lens (ouvert en 2012) qui nécessite main-d’œuvre et « matières premières ». La culture militante est un des axes de cette grande maison qui depuis l'ouverture du pavillon des sessions et du département des arts de l'Islam, dont la collection est la plus importante au monde, ne cesse de se renouveler et d'étendre ses partenariats à travers le monde avec ses expositions « hors les murs » désireux de créer un dialogue entre civilisations et cultures, laissant l'esprit du musée du Louvre s’étendre jusqu'à Abu Dhabi...
Le musée du Louvre est une planète à part entière qui abrite de milliers d’œuvres, de chefs-d’œuvre faisant de lui un des plus beaux musées du monde !
À chacun son Louvre ! Pourrait-on conclure sans se tromper , à nous de découvrir le nôtre ...


Sylvie Génot-Molinaro

 

« Henri Matisse, les entretiens égarés » propos recueillis par Pierre Courthion, sous la direction de Serge Guilbaut, Skira, 2017.

L’art, l’œuvre, le style ou la vie d’Henri Matisse sont bien connus de tous par les nombreuses expositions, rétrospectives, ouvrages d’art et documentaires réalisés sur le peintre depuis sa disparition en 1954. En revanche, demeurait beaucoup plus méconnue et à tort cette facette de cet artiste majeur du XXe siècle, jusqu’à la présente et heureuse publication des éditions Skira, à savoir son goût pour la théorie de l’art. Prenant la forme d’entretiens, de bavardages, Matisse s’y livre, s’y dévoile comme rarement il ne l’aura fait. À vrai dire, ces entretiens recueillis en décembre 1941 par le critique d’art Pierre Courthion, et alors que le peintre était âgé de 72 ans, et demeurait convalescent après une difficile opération chirurgicale, se sont curieusement égarés et n’ont réapparu que ces dernières années en langue italienne, devenant aujourd’hui accessibles en langue française. Le lecteur y découvrira un Matisse intime, ouvrant sa mémoire avec générosité à son interlocuteur, qu’il s’agisse de grands comme de petits faits de la vie quotidienne comme cette histoire de la tortue de la concierge de Gustave Charpentier, plaisir des évocations… Ce sont aussi celles des années de vache maigre, des soirées passées sans le sou à la Gaîté Montparnasse pour y faire des blagues au point d’en être jeté dehors mais de continuer à plaisanter dans la rue, qu’à cela ne tienne ! Matisse livre également ses souvenirs majeurs comme celle de sa découverte de l’art nègre, ses similitudes avec l’art égyptien et sa première acquisition qui plut tant à Picasso qu’il en collectionna lui-même par la suite, suivis par bien d’autres artistes de leur entourage. Si Matisse reconnait ne pas avoir cherché à avoir de maîtres, il avoue sa grande admiration pour Renoir et Cézanne. Ces conversations libres qui se voulaient simples « bavardages » se révèlent intimes et profonds à l’image du peintre permettant au lecteur d’entrer dans l’univers parfois complexe de celui qui fut en son temps le chef de file du fauvisme, un art qui se mesure par l’expression que l’artiste engage dans sa création. Des propos passionnants qui seront à découvrir dans ce livre complétés par une préface éclairante de Serge Guilbaut rappelant combien Matisse souhaitait que ces entretiens conservent une certaine « spontanéité contrôlée ». Un défi retardé, mais relevé aujourd’hui assurément pour le lecteur français.
 
 

© RMN-GP. Jean-Gilles Berizzi

Depuis 1865, le Musée des Antiquités nationales (MAN) de Saint-Germain-en-Laye est le premier et seul musée français à être consacré à l’archéologie du territoire national. Du Paléolithique au Premier Moyen Âge, c’est une succession de salles qui invitent le visiteur à se familiariser aux différentes périodes de notre humanité, avec des objets parfois discrets comme ces fragiles biches du Chaffaud délicatement gravées sur un os de renne, d’autres fois objets fameux comme l’incontournable « Dame à la capuche » ou « Dame de Brassempouy » qui ne fait qu’un peu plus de 3 cm, mais dont le visage hiératique gravé sur l’ivoire de mammouth impressionne tout autant notre mémoire… Pour découvrir avec intelligence tous ces trésors, deux approches sont possibles. Se laisser guider au fil des salles et au gré des nombreux panneaux accompagnant le visiteur ou bien préparer ou prolonger sa visite par des lectures qui permettront d’approfondir et de mieux apprécier la richesse de ce fonds exceptionnel.
 

Anne Lehoërf « Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette, Belin.

« Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » est le premier volume d’une nouvelle collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette. Confié à Anne Lehoërf, cet ouvrage retrace en plus de 600 pages 40 000 ans de préhistoires, terme conjugué au pluriel pour mieux rendre la complexité d’une telle échelle. L’auteur, professeur de protohistoire européenne, évoque en prologue un personnage imaginaire, qu’elle surnomme « Gotaj » et qui aurait pu vivre au sud-est de l’Angleterre, il y a 3 500 ans. Au-delà la brève fiction introductive, c’est toute la difficulté du chercheur qui est évoqué dès les premières lignes. Ces femmes et ces hommes d’avant l’Histoire n’ont pas laissé de témoignages écrits de leur vie sur terre. Seuls les objets et leurs impacts sur la nature peuvent constituer ces livres ouverts à partir desquels les archéologues reconstruisent leurs faits et gestes, à défaut de leurs pensées exactes. Anne Lehoërf parvient cependant grâce à son style et à sa rigueur scientifique à nous donner une évocation la plus complète possible de cette première Europe couvrant une période très longue de 40 000 ans où des récits se profilent déjà sur les parois des différentes grottes devenues célèbres depuis. D’autres représentations prennent forme également cette fois-ci en trois dimensions avec les premières statuettes, une volonté manifeste de matérialiser et d’extérioriser ce que le cerveau conçoit et souhaite exprimer. Les hommes de ces préhistoires occupent les espaces géographiques comme les espaces des grottes, des implantations mues par une multitude de motivations rappelées par l’auteur, avec une sédentarisation progressive par l’agriculture et l’affirmation d’une identité avec la « Révolution » néolithique. Qu’il s’agisse des choix funéraires, des alignements et autres mégalithes, l’homme marque sa présence sur la terre, en la bornant, en en rappelant les frontières symboliques pour mieux s’en affranchir, se lançant dans de vastes voyages sur terre comme sur mer. Guerres et paix, alliances et pouvoir se mettent en place pour anticiper ce qui donnera naissance aux premières cités États et empires à venir. Un ouvrage précieux non seulement pour le fait qu’il sait garder en haleine son lecteur au fil des pages, mais aussi pour les nombreux savoirs qu’il met en rapport par une synthèse éclairante.

 

Coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino éditions MSM.

Le coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino publié par les éditions MSM s’avère incontournable, tant pour la qualité du texte proposé selon les derniers états de la recherche scientifique que par sa la forme avec une mise en page et une iconographie soignées. Deux volumes qui couvrent une échelle (pré) historique vertigineuse, puisque le premier commence par les débuts de l’univers et le big bang jusqu’aux grands singes, avant l’apparition de l’homme. L’auteur réussit ce pari de nous rendre plus intelligents par cette synthèse toujours délicate à réaliser, retenant les faits et les données essentielles à la compréhension de la biosphère avant l’apparition de l’homme, sans noyer le lecteur dans d’inutiles détails (que les passionnées pourront approfondir grâce à l’abondante bibliographie). La réussite de cette présentation tient également à la mise en page « graphique » qui n’a rien à envier au web ! Schémas clairs, graphiques explicites, tableaux et pavés résumant l’essentiel guident l’apprentissage et aident à la mémorisation de cette succession impressionnante de données. Le deuxième volume introduira plus directement le lecteur aux collections du MAN en débutant par le toujours fascinant thème de l’hominisation qui depuis Darwin demeure une donnée scientifique non contestée, si ce n’est par les théories fantaisistes … Nous pouvons ainsi identifier les premiers hominidés avec aisance grâce aux rappels des différentes découvertes réalisées notamment par Michel Brunet et Yves Coppens (lire nos interviews), et rêver à la longue marche buissonnière des hominidés en un tableau éclairant. Un chapitre également utile s’attache au propre de l’homme, une question toujours sensible et passionnante qui, de tout temps, a divisé philosophes, théologiens, historiens et scientifiques. Toutes les périodes sont embrassées et traitées avec ce même souci didactique que dans le premier volume, des premiers temps du Miocène jusqu’à l’Holocène qui verra naître le règne de l’Homo sapiens et de l’écriture…

 

Alain Villes « La Sainte-Chapelle du château » Itinéraires Île-de-France, Éditions du Patrimoine.

Impossible de visiter le Musée d’archéologie nationale sans découvrir la Sainte-Chapelle du château, un haut lieu non plus de la Préhistoire, mais de l’Histoire de France. Grâce au petit guide pratique édité par les Éditions du Patrimoine, cet héritage de pierre et de verre prendra de nouveau vie tant les nombreux évènements qu’abritent ces voûtes résonnent encore pour celles et ceux qui veulent bien les entendre ! Imagine-t-on en entrant en ces murs que Louis IX (1214-1270) la fit édifier avant qu’il ne prépara la croisade où il perdra la vie ? Avant-garde du gothique rayonnant, la chapelle étonne pour cette alliance éternelle de la lumière et de la matière, où la pierre se métamorphose en dentelles de verre le temps d’un rayon de soleil. Le lecteur de ce guide à l’abondante illustration identifiera ainsi plus aisément ces « chuchotements » qui pourraient bien être ceux d’une perpétuelle querelle entre le fameux Robert Comte d’Artois et, depuis Maurice Druon, sa non fameuse tante Mahaut, tous deux réunis, une fois de plus, aux clefs de voûte de la sainte chapelle… Cette galerie de portraits sera ainsi plus aisée à identifier guide à la main. L’ouvrage rappelle aussi les vicissitudes qu’eut à connaître l’édifice au fil des siècles, imposant maintes restaurations jusqu’à nos jours.

 

Geneviève Haroche-Bouzinac « La vie mouvementée d’Henriette Campan », Flammarion, 2017.

Quelle vie ! Ou que de vies ! Ainsi pourrait se résumer cette biographie extrêmement bien documentée à l’écriture vive et plaisante consacrée à « La vie mouvementée d’Henriette Campan » et signée Geneviève Haroche-Bouzinac, auteur déjà d’une biographie remarquée de Louise Élisabeth Vigée Le Brun (Prix Chateaubriand 2011 et Mellor Book Prize 2012). Si l’auteur, professeur à l’Université d’Orléans, a consulté pour cet ouvrage nombre d’archives, elle a surtout eu le privilège de prendre connaissance de lettres et documents privés ou inédits en France et aux États-Unis dont peu de biographes avaient eu auparavant accès. À ce titre, il faut saluer cette biographie actualisée et dynamique consacrée à cette figure si singulière soumise à un destin des plus capricieux. Qu’on en juge ! Elle connut changement de siècles, de rois, de régimes, proche des filles de Louis XV, de la reine Marie-Antoinette, côtoyant Joséphine et Hortense de Beauharnais, Napoléon, sa vie traverse l’Ancien régime, la Révolution, le Consulat, l’Empire, la Restauration, les Cent jours jusqu’à Louis XVIII. Témoin privilégié de l’Histoire, et pourtant trop peu ou mal connue, cette femme instruite, cultivée, polyglotte, aimant les livres et les idées méritait bien cet ouvrage fruit d’un rigoureux travail de recherches. Histoire de France, histoire d’une vie, de vies que Henriette Campan a su transmettre tant par ses carnets et mémoires que par sa riche activité épistolaire, « cette épistolière aux dons de chroniqueuse », souligne l’auteur de cette biographie vivante.
Cette biographie s’ouvre alors que Henriette n’a encore que cinq ans, le 5 janvier 1757 exactement, ce jour même où Damien tentera d’assassiner Louis XV à Versailles. Une fin de journée mouvementée, prompte à terroriser une si jeune enfant, et qui se souviendra toute sa vie de cet épisode lorsqu’elle empruntera l’avenue de Paris à Versailles. Mais la petite fille effrayée pouvait-elle imaginer que cette terreur, cet effroi, cette incertitude de quelques heures lui révélaient déjà tous les vicissitudes et bouleversements qu’elle sera amenée à vivre tout au long de sa vie ? Car c’est bien « une vie mouvementée », faite d’espoirs, de déceptions, de craintes et de terreur que va vivre Henriette Campan, née Genet, et qui connaîtra toute jeune fille encore la vie et les fastes de la Cour.
1768, elle a juste 16 ans et fait, en effet, son entrée à la Cour de Versailles au titre de lectrice de Mesdames Victoire, Sophie et Louise, avant de devenir une proche de Marie-Antoinette auprès de laquelle elle demeura attachée 22 ans. Longtemps elle se souviendra de ces premiers instants lors de son entrée à la Cour où « Le faste du décor, les fauteuils de parade montés sur estrade, les « énormes nœuds d’épaules brodés en paillettes d’or et d’argent qui (ornent) les habits des pages des valets de pied » l’impressionnent […] « Le premier jour où je fis la lecture dans le cabinet intérieur de Madame Victoire, écrit-elle, il me fut impossible de prononcer plus de deux phrases ; mon cœur palpitait, ma voix était tremblante et ma vue troublée». Cette vue se troublera, durant ces années de Cour, si souvent de larmes… Elle y connaîtra la mort de Louis XV, s’y mariera (plus proche de ses beaux-parents que de son mari), connaîtra la chute de Louis XVI et accompagnera Marie-Antoinette jusqu’à ses dernières nuits aux Tuileries ; elle y sera heureuse, malheureuse, avant d’échapper de justesse à l’échafaud. Et pourtant, ce sont encore de longues années pleines de rebondissements qui l’attendent…
Il lui faudra en effet sous l’infortune tout recommencer. Femme de lettres, entreprenante et dynamique, éprise d’idées nouvelles, elle deviendra alors cette enseignante et directrice hors pair d’instituts pour jeunes filles, d’abord à Saint-Germain-en-Laye, puis à Ecouen, et qui firent sa haute réputation. Forte d’une méthode éducative moderne pour jeunes filles sous l’influence d’un vent venu de la République des États-Unis, saura-t-elle cependant à la tête de la Maison de Légion d‘Honneur imposer ses vues à l’Empereur ? L’histoire lui en laissera-t-elle l’opportunité ? Si, dans ces époques troublées, Henriette sut contourner, déjouer, et malheureusement parfois aussi échouer, elle demeurera jusqu’à sa mort survenue le 16 mars 1822, cette femme fine, lucide, déterminée, aimante surtout, entourée de ses enfants, nièces et anciennes élèves chez qui elle séjournera avec à ses côtés, toujours, sa bonne servante Voisin, devenue son amie.
C’est cette vie mouvementée, riche de rencontres et d’évènements, d’une femme témoin de l’Histoire, qui ‘aura eu tant de vies…’ que nous offre à découvrir Geneviève Haroche-Bouzinac dans un style plaisant, avenant et rigoureux, sans lourdeurs historiques, et ce, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

L.B.K.

 

Claire Barbillon : « Comment regarder la sculpture, mille ans de sculpture occidentale. », Editions Hazan, 2017.

Enfin, l’ouvrage sur la sculpture dont on a tous rêvé ! Par sa taille, l’enchaînement pensé de ses chapitres et ses multiples illustrations, il se prête au voyage, à l’étude et à la rêverie… Qui en effet ne s’est pas un jour posé devant une statue, un buste, sur une place d’une ville ou capitale, d’un musée ou sous les ombrages d’un jardin parfois gardé secret, bien des questions et interrogations quant à une sculpture demeurées souvent faute de persévérance, de temps et d’oubli sans réponse. Plus d’excuses aujourd’hui avec cet ouvrage intitulé « Comment regarder La Sculpture, mille ans de sculpture occidentale » signé Claire Barbillon et paru dans la collection Guides aux éditions Hazan. L’ouvrage, après une section introductive quant aux lieux nous offrant justement à voir des statues propose, afin de non plus les voir, mais les regarder voire peut-être même les admirer, de forts intéressants développements appuyés par une iconographie riche et variée, notamment Comment s’élabore une statue ? Plâtre, moulage ou bronze, les différentes techniques n’ont plus de secrets et prennent vie au fil des pages tournées, chapitre qui n’est pas sans rappeler les digressions d’un Blaise de Vigenère du XVIe siècle sur les statues antiques de Callistrate (« La description de Callistrate de quelques statues antiques tant de marbre comme de bronze. » Éd. La Bibliothèque 2010). L’auteur, Claire Barbillon est professeur d’histoire d’art contemporain et enseigne la sculpture depuis une quinzaine années, signant plusieurs ouvrages sur la sculpture, c’est dire qu’elle connaît son sujet ! On y trouve également des chapitres consacrés successivement aux différentes formes, aux différents courants : du classicisme, baroque jusqu’à l’art moderne en passant par l’orientalisme, le primitivisme ou autres courants, soit pas moins de 1 000 ans de sculpture occidentale ; également, un chapitre consacré aux représentations et présentations des sculptures, sans oublier une section dévolue aux différents et multiples thèmes classiquement retenus en sculpture – nus, drapés, symboles, animaux, etc. L’ouvrage fourmille de clés et de repères ! Enfin l’ouvrage se termine par deux thèmes rarement abordés : À quoi sert la sculpture ?, et celui d’un vif intérêt quant à la réception des œuvres sculptées par les écrivains : Diderot, Rainer Maria Rilke, Baudelaire, Segalen, Gide ou encore Margueritte Yourcenar. Un livre utile, pédagogique, bien documenté et présenté, qui ne pourra que réjouir petits et grands, érudits et étudiants, amateurs ou passionnés.
 

Renaud Ego « Le geste du regard » L’Atelier contemporain, 2017.

De la pensée au dessin, il n’y a qu’un trait, encore fallait-il – historiquement ou plus exactement préhistoriquement – oser le tracer ; Et n’est-ce pas ce que fit le premier artiste des cavernes lorsqu’il se saisit d’un morceau de charbon calciné pour une première ligne appelée à un long destin… C’est cette quête, cet incroyable saut de l’abstraction vers la figuration, et en même temps, de la figuration au symbolisme pluriel qui est au cœur de cette passionnante étude menée par Renaud Ego. Nous avons tous à l’esprit les fulgurances d’André Malraux sur Lascaux, l’un des premiers penseurs du siècle dernier, à s’être décalé du regard scientifique porté sur l’art rupestre et ses usages. L’écrivain voyait en Lascaux une de ces cités englouties qui à peine émergée laissait entrevoir tout un pan surprenant de notre rêve du monde. Il n’est pas le seul écrivain pour lequel « ce geste du regard » interpellait, fascinait, à ce titre citons également Georges Bataille ou encore le poète et essayiste Pierre Lartigue.
« Le geste du regard est l’hypothèse de son chemin vers la figure » suggère Renaud Ego. Notre univers est constellé d’images, à un point tel que nous avons du mal à imaginer qu’il ait pu en être autrement. Figurer une chose ou un être n’est pas chose naturelle et spontanée. Ce basculement de la pensée vers le trait et la représentation constitue l’un des passages clés de la conscience humaine. Analogie de la matière forçant la main de l’artiste des cavernes ? Peu importe, de l’image du geste au geste de l’image, c’est un entrelacs conceptuel qui s’opère au fil du temps où parures, taille des bifaces vont anticiper la naissance de l’image. Cette dernière pose un repère dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une impression fugace et intuitive, le premier point anticipe la ligne qui elle-même conditionne la forme à venir. De nouveaux repères sont posés, ce qui est figuré, de ce qui ne l’est pas, en un rapport espace et temps qui ouvre à la créativité à venir. Avec le feu, la figure est probablement la première alchimie qu’ait pu connaître l’humanité des temps premiers, véritable métamorphose d’une substance en apparence, et de cette apparence en forme à penser comme le souligne Renaud Ego. Mais que dévoile ce passage à l’acte ? Ne laisse-t-il pas autant de secrets derrière lui qu’il n’en révèle ? Le négatif de la main tracée ou du dos de bison s’étirant sur la paroi n’ouvre-t-il pas encore plus d’abîmes dans cette naissance de la conscience encore vierge de l’humanité ? Pourquoi et comment ce premier trait du dos d’un bison bien plus long et sans interruption que ne le peut le bras d’un homme a-t-il-pu être tracé, comment appréhender ce geste, ce « regard du geste » si justement nommé ?
Poser le premier trait fut en son temps un grand pas pour l’humanité, ainsi qu’en témoigne ce brillant essai qui élargit avec intelligence notre propre regard.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Bertrand Galimard Flavigny « Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » Perrin éditions, 2017.

Quel est le rapport, parfois intime, que lie l’être humain avec la reconnaissance et les honneurs en occident ? C’est à cette question - source de bien d’espoirs, d’intérêts ou parfois d’illusions- à laquelle répond avec pertinence cette passionnante étude de l’« Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » (Éd. Perrin) retracée par Bertrand Galimard Flavigny, essayiste, critique et romancier ; auteur déjà de l’Histoire de l’ordre de Malte, de Les Chevaliers de Malte, et en collaboration avec Arnaud Chaffanjon de l’Ordre & contre-ordres de chevalerie.
L’auteur poursuit, ici, avec cette somme, sa recherche sur les ordres de chevalerie, plus particulièrement celui l’ordre de Malte, en l’élargissant à une vaste échelle historique, avec notamment l’étude de la Légion d’honneur ; bien des honneurs et distinctions dont l’auteur lui-même, Chevalier de la Légion d’honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Commandeur pro Merito Melitensi de l’ordre souverain de Malte, est gratifié. Le sujet est plus profond qu’il n’y paraît tant les notions de pouvoir, d’estime, de reconnaissance et d’autorité se conjuguent dans cette matière délicate où les caricatures peuvent trop rapidement passer à côté de phénomènes de société révélateurs. C’est bien entendu cette dimension qu’a retenue l’auteur avec le sérieux qu'on lui connaît dans ses précédents ouvrages. L’idée même de récompense est ancienne, presque consubstantielle à l’homme - et dans une certaine mesure au monde animal. Très vite adoptée par les premières communautés humaines, systématisées et organisées avec un rare souci de l’efficacité dans le monde romain, la décoration trouve ainsi loin dans le temps ses racines, ainsi que le rappela avec lucidité Bonaparte au Conseil d’État : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des “hochets”. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène des hommes »…
Dans le royaume de France, on pense bien entendu à l’institution de la chevalerie, pivot essentiel de la féodalité, reposant sur un système hiérarchique d’allégeances et de reconnaissances sous la forme de dons / contre-dons : avec une allégeance inconditionnelle du vassal (imposant aide et assistance) récompensée par le don d’une terre, un fief. C’est cette structure pyramidale qui fondera la force, mais aussi la faiblesse du système, lorsqu’elle se dissociera progressivement de la tête du pouvoir – le roi – et se désagrégera en autant de pouvoirs locaux autonomes. Bertrand Galimard Flavigny rappelle l’importance de la théorie des trois ordres analysée par Georges Duby et structurant la société du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime jusqu’à la Révolution française, une théorie trouvant ses origines dans la trifonctionnalité mise en évidence en son temps par Georges Dumézil. L’Église n’est pas écartée de ces analyses, bien au contraire, avec les nombreuses congrégations religieuses. « Une certaine idée de la récompense » comme le souligne l’auteur naît ainsi progressivement, de l’anneau d’or à l’ordre de saint Louis, tout est mis en œuvre pour asseoir cette reconnaissance essentielle aux structures de la société de ces temps. Avec la Révolution, ce sont tous les privilèges qui sont abattus… avant d’en rebâtir de nouveau… Ainsi, refleuriront rapidement des décorations révolutionnaires pour aboutir quelques années plus tard à la naissance de la fameuse Légion d’honneur, souhaitée par Bonaparte, et qui a perduré jusqu’à nos jours, comme l’analyse en détail Bertrand Galimard Flavigny dans des pages nourries d’une riche documentation et précieuses annexes. Un ouvrage, agréablement bien écrit, dont l’intérêt n’échappera ni aux historiens ni aux lecteurs avertis.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p.

En 1988 déjà Philippe Sers rappelait, dans sa préface du livre de Kandinsky « Du spirituel dans l’art et la peinture en particulier », combien appréhender la pensée du peintre devait se réaliser sous un angle philosophique, au-delà d’une simple explication de sa pratique artistique. Démarche féconde si l’on en juge par cette récente parution aux éditions Hazan de la troisième édition du désormais classique « Philippe Sers- Kandinsky- Philosophie de l’art abstrait ». Kandinsky par bien des égards peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’art abstrait, art qu’il a su accompagner d’un grand nombre d’écrits qui ont fait date pour l’interprétation qu’il en suggéra. Abstraire une représentation, c’est incontestablement proposer une autre vision du monde, moins immédiatement perceptible que la figuration. L’interprétation et l’explication prennent alors valeur de nécessité au regard du spectateur, nécessité qu’a tenté avec une passion audacieuse, en son temps, Kandinsky avec ses écrits. Aussi c’est en philosophe et en critique d’art que Philippe Sers est parti des textes de l’artiste lui-même avant d’aborder son œuvre graphique, un métadiscours riche en enseignements et en éclaircissements de concepts essentiels à la compréhension de l’artiste. L’expérience chez Kandinsky rejoint une nouvelle approche du sacré par une vocation et un contenu prophétique. L’image est alors considérée sur un plan métaphysique et dans ses rapports avec la réalité. Pour Kandinsky « On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. », un programme d’une richesse insoupçonnée en ce début du XXe siècle et qui aura une descendance fertile chez un grand nombre d’artistes. Toute expérience de l’être humain, quelle soit née de la poésie, de la musique, du théâtre ou bien entendu de la peinture entretient des liens avec l’univers terrestre et cosmique, une dimension quasi incontournable jusqu’au XIXe siècle et n’allant plus de soi depuis. La création picturale se réalise ainsi chez Kandinsky en un élan hiérophanique au-delà du monde sensible. Kandinsky fut en son temps raillé par ses détracteurs pour sa prétendue abstraction lyrique, accusation d’autant plus infondée que l’artiste chercha dans ses écrits à justifier sa position avec de rigoureuses démonstrations reposant sur une analyse pratique non moins rigoureuse, comme le rappelle Philippe Sers. Le lecteur du XXIe siècle pourra en un débat moins passionné découvrir cette pensée fertile grâce à cette très belle édition illustrée par la reproduction d’une sélection des œuvres de l’artiste, et complétée par un index ainsi qu’une très utile bibliographie.

 

Gaëtan Picon : « Admirable tremblement du temps. », Essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux, Editions L’Atelier contemporain, 2015.

Immense plaisir que de pouvoir relire l’Admirable tremblement du temps, ce texte de Gaëtan Picon réédité aujourd’hui aux éditions de L’Atelier contemporain et paru en 1970 aux éditions Skira. Plaisir également de découvrir que l’Atelier contemporain a fait choix pour cette réédition d’adjoindre au texte initial des textes d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Philippe Sollers, Francis Marmande et Bernard Vouilloux. Des contributions datées de 2014 ou 2015, pour la majorité inédite, proposées comme un hommage à ce texte profond, d’une richesse de pensée devenue rare, et aujourd’hui d’une lecture si émouvante.
Texte émouvant, oui, comme son titre même qui n’est pas sans rappeler le tremblement de cette main de Rembrandt qu’André Malraux sut lui aussi évoquer ou convoquer. Mais est-ce un hasard ? Ces deux grandes figures du monde de l’art et du paysage culturel français de cette seconde moitié du XXe siècle ne pouvaient pas ne pas se rencontrer - Gaëtan Picon fut un proche d’André Malraux puisqu’il fut le Directeur général des Arts et des Lettres de 1959 à 1966, la mort les ravira tous deux en cette même année 1976. Émouvant aussi parce que Gaëtan Picon débute son texte justement par l’évocation de cette autre main tremblante, celle de Nicolas Poussin, celle qui peignit Le Déluge, évoquée également en son temps par Chateaubriand, pour laisser se poser, plus que se déposer, la marque du temps, du temps qui passe - « surgit » écrit Philippe Sollers - et laisse advenir le peintre à sa création. Car c’est bien ce rapport de l’artiste, de cette main, et celle du temps qui le laisse advenir à sa propre création qui interpelle Gaëtan Picon. Cette main ridée, parfois déformée par le pinceau ou la plume d’un artiste vieillissant, main tremblante de celui qui se sait mortel et qui pourtant vit encore de quelques battements et traits comme pour défier le temps, la mort et peut-être le destin lui-même pour l’œuvre seule, « cet objet devenu tableau » ; mutation, métamorphose des derniers Titien, transfusion, fusion des derniers Cézanne, du dernier Manet; c’est ce défi, cet « antidestin » qu’interpelle G. Picon et l’emmène de Poussin à Léonardo de Vinci, Monet, Corot, Turner pour mieux et encore interroger cette main de vieillard peignant Le Déluge… « Les derniers tableaux annulent ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d’une naissance. » écrit Gaëtan Picon. Une naissance comme un éclat, un éclatement, une diffraction du temps et de l’instant. Attente, « tic-tac de l’horloge de la mort », silence. Picon songe alors à Delacroix, Géricault et bien sûr à L’Eglise d’Auvers de Van Gogh. Effondrement, sommets, stupeur, effroi. Mais « qui aime la mort aime le temps », rappelle-t-il avant de souligner : « Qui a perdu l’éternité se défend contre la mort par les fictions de l’immortalité » et songeant alors aux statues grecques, à ces caves athéniennes emplies de secrets antiques qu’il visita un jour avec Georges Séféris, l’auteur touche de la main, du doigt presque, comme pour la Sixtine Michel Ange l’eut peut-être voulu, « cette mort que nous ne cessons de vivre », secrète connivence. Moisissures, craquelures, patine, œuvre livrée au temps, celui de Masson, de Dubuffet, reflet de l’espace invisible chez Vélasquez et de ces mains tremblantes où le temps se mesure aussi à sa propre vie, à sa propre vision. Alors apparaissent les peintures et rouleaux chinois ou japonais, les Nabis, Bonnard, le dernier Bonnard L’amandier en fleurs où espace et temps, instantanés et déroulements se lient et se jouent dans ces pleins et ces vides. Aspiration, souffle, battements. Chirico, Max Ernst, Proust et Baudelaire, Balthus, Klee, Stendhal et Tolstoï. Puis, étrangement, le rythme s’accélère, presque une cassure ou césure, entraînant Gaëtan Picon dans cet espace-temps devenu « tourment profond », dans cette course folle où la main du vieillard qui a froid, celle de Poussin, de Rembrandt, de Rubens, et celle de l’auteur de ses admirables pages dédiées – mais est-ce surprenant ? – au poète Yves Bonnefoy, ne cessent pourtant de dire et redire l’ Admirable tremblement du temps.
 

« Le visage humain n’a jamais été peint. Voilà le vrai. Et il ne faut pas dormir aussi longtemps que nous n’aurons pas mieux regardé. Ce que l’on rejette comme page lue, message épuisé, en deçà est un au-delà encore ; nous étions passés trop vite, nous nous étions détournés trop tôt. Entre le geste et la proie, entre l’affût et la lueur subsiste la distance, s’étendent les terres de la réminiscence et du mirage. Je suis prêt à écouter les nouveaux récits du guet et du voyage. Car on ne me parle, je ne parle que dans l’insomnie du temps. »

L.B.K.

 

 

 

« Pierre Alechinsky », texte de Pierre Daix, Editions Ides et Calendes, 2015
« Alechinsky – Les Affiches », catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, Editions Ides et Calendes, 2015.


C’est toujours un immense plaisir que de noter la parution de nouveaux ouvrages consacrés au peintre Pierre Alechinsky, tel est le cas avec ces deux éditions publiées tout récemment chez Ides et Calendes. Le premier livre avec un texte signé de la plume de Pierre Daix - écrivain, historien de l’art et journaliste, disparu depuis en novembre 2014 - est un régal de nuances et de subtilités quant à l’œuvre de l’artiste. Ici ce ne sont pas moins de trente-deux peintures qui ont été proposées par l’artiste et tissent avec le texte des liens étroits et forts. C’est, en effet, au travers de ces trente-deux compositions, papier marouflé sur toile (presque toutes du même format) où s’allient encre de chine et huile sur toile au centre, et bordures acryliques en couleurs que Pierre Daix nous fait rencontrer le peintre, le graveur, mais aussi l’immense graphiste qu’est Pierre Alechinsky.
Intitulé « La trouvaille et les bordures », le texte de Pierre Daix interroge pour mieux saisir, passant des bordures, si caractéristiques de ces toiles d’Alechinsky, où le regard s’enroule et s’enfonce, avant de plonger plus que de se figer au centre lui-même, tempo autonome aux propres battements. Et, Pierre Daix lui aussi va et vient dans cette séquence de peintures, passant des bordures aux centres, ici cerclés souvent de noir, puis revenant des centres aux toiles, et des toiles aux dires même de L’artiste. Inlassablement, il interroge l’œuvre, les influences, l’histoire et la pensée de ce peintre Belge, post surréaliste, membre du mouvement avant-gardiste Cobra ayant ainsi rejoint Appel, Constant, Nieuwenhuis ou encore Jorn, avant de s’intéresser à partir des années 1950 au mouvement Action Painting. « J’essaie d’atteindre – écrit-il - au-delà de ma réflexion sur une peinture spécifique, celle de Pierre Alechinsky, l’histoire de cette peinture et ce peintre. Son mode de pensée ou/et d’action. Par-dessus tout, ce renversement qui est le sien, propre à l’artiste moderne qui, au lieu de reproduire un modèle préexistant, de se targuer d’en maîtriser, d’en posséder les apparences, se projette bien plus humblement à la rencontre de son expérience du monde. Pressentant que là est la source de la nouveauté, il veut d’abord se la donner à voir et nous la donne à voir. » Mettant l’accent sur la matérialité de la création, Pierre Daix souligne ainsi combien les toiles d’Alechinsky concentrent, au-delà du centre et des bordures ou cadre même, un au-delà ou une certaine transcendance, « faire jaillir –écrit encore Pierre Daix – le signe jamais vu qui, même temps, prend tout son poids immémorial de résurrection et d’évidence, comme s’il venait de la grotte Chauvet ». Là où, la mémoire et les réminiscences les plus inconscientes de l’artiste, la conscience et cette « spontanéité » se mêlent pour créer leur propre ordre ou composition et qui, à son tour, ne cessent de nous interroger.
A cet écrit viennent s’ajouter les recensions des principales expositions personnelles de l’artiste dans des galeries ou centres culturels et musées, des principaux auteurs illustrés par l’artiste, écrits, monographies et filmographie, sans oublier des photographies de Pierre Alechinsky notamment par Martine Franck en 2009. L’ensemble que constitue cet ouvrage complète à merveille le catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, paru également aux éditions Ides et Calendes, et consacré aux affiches réalisées par Alechinsky.
 

 

« Manet, le secret" de Sophie Chauveau, 382 pages, Éditions S W Télémaque, 2015.

« Chaque époque est dotée par le ciel d'un artiste chargé de saisir la vie de son temps et d'en transmettre l'image précise aux époques suivantes. C'est toujours des pierres dont on a lapidé l'homme qu'est fait le piédestal de sa statue. » (Jules de Marthold)
Édouard Manet, aujourd'hui un « classique inclassable » dont les toiles appartiennent au patrimoine de tous les grands musées du monde et autres collections privées, fit les frais de cette vérité de Jules Marthold toute sa vie durant. Reconnaissable parmi tous, sa touche, sa palette, sa lumière, ses sujets nous sont si familiers... Et pourtant Manet fut en son temps décrié, incompris et même haï du pouvoir, des institutions, de l'académisme en place, des critiques et pire du public lui-même, car Manet ne peindra jamais ce que l'on voudrait voir mais il montra toujours à travers son art ce qu'il voyait. En ce milieu du XIXème siècle, il bousculait alors les codes de l'art officiel et ouvrait la voie à l'art moderne et à ses divers mouvements. André Malraux lui-même dit en 1970, 88 ans après la mort du peintre, le 30 avril 1882, que l'art moderne commença avec l'Olympia. Si on connaît peu de choses sur Manet, le livre de Sophie Chauveau dévoile quelques secrets qui firent de cet homme un des plus grands sinon le plus grand artiste de son siècle. Sa vie d'enfant entouré de ses parents et ses frères, ses espoirs et blessures de jeunesse, son court mais marquant séjour dans la marine, ses débuts d'étudiant en peinture dans l'atelier de Thomas Couture donnent quelques clés pour une meilleure compréhension, hors des banalités anecdotiques, de son œuvre. « Malheureusement l'art est lent. L'apprentissage est long, rugueux, âpre. Pénible même. Ses premières œuvres le déçoivent.... Il détruit tout ce qui ne passe pas au crible du seul critère qui lui importe : ne pas décevoir son père... Plus son œil s'affûte, plus le niveau de ses exigences s'élève et le recale à la soumission au jugement paternel... Où s'est-il forgé une si grande idée de la peinture, pourquoi a-t-il placé la barre si haut qu'il ne se juge jamais prêt à la dépasser ? Comment s'est développée chez ce jeune gandin une si excessive exigence, comment pareil amour de l'art a-t-il pris racine dans cette famille ? Autant d'énigmes qu'il n'est pas prêt de résoudre mais qui tapissent le fond de son âme... » (extrait des pages 33-34). Il y a autour de lui ses amis de jeunesse (Proust en tête de liste), son admiration pour les poètes (Baudelaire, Mallarmé ami de toujours, Verlaine n'est pas loin), ses amours interdits et leurs secrets (Suzanne et Berthe qui êtes-vous pour Edouard ?), ses engagements politiques, ses prises de position artistiques, son incommensurable besoin de reconnaissance et les systématiques refus de ses tableaux par le jury du Salon mais « Manet apprend à peindre comme Manet. Par appropriations successives. Et rejets.» Tant d'œuvres devenues les plus célèbres dans le monde et autant de censures.
Dans un contexte de grands bouleversements de société et sur fond de guerre civile prête à se mettre en marche, Manet entouré de fidèles, Renoir, Monet, Pissarro, Berthe Morisot, Degas, Nadar et tout le « clan des futurs impressionnistes » donna un véritable statut aux artistes présentant leurs toiles en créant collectivement le Salon des refusés parallèlement à l'officiel. Que de grands noms de la peinture sont en pleine création à cette époque ! Courbet, Fantin-Latour, Rousseau, Bazille, Daubigny, Corot, Constable, Turner, Whistler, Prins, Moreau, Sisley … L'histoire de ce siècle fut illustrée par les plus grandes œuvres de ces passionnés qui se réunissaient dans les cafés où se créaient les nouvelles visions artistiques mais également les positions littéraires (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Zola...) et les divergences politiques de l'époque. Tous unis autour d'Édouard Manet et de son fameux « Bain » qui le rendit définitivement célèbre et obligea le monde de l'art à accepter (en grinçant des dents) une nouvelle catégorie d'artistes se regroupant sous le nom de « naturalistes » ou « modernes ». Manet devint le peintre subversif mais à son corps défendant, il ne voulait pas être le chef de file de quelque mouvement ou école que ce soit. Manet voulait juste peindre et montrer sa peinture, il voulait vivre de son art mais un si grand nombre de joies et de déceptions entretinrent chez lui, si sensible à son environnement, un état de doute et de déprime qui ne le quittera jamais. Manet scandalisa l'académisme du moment par pratiquement toutes ses propositions artistiques. « Il souffre du scandale mais ne renie pas un cheveu du travail qu'il a déclenché » et c'est une question de vie ou de mort car : « Pas vu, il est mort, vu, on peut commencer à parler d'art. »
Nul besoin de faire l'inventaire des œuvres d'Édouard Manet ni celles de ses acolytes pour comprendre ce qui les a lié, à tout jamais, jusqu'au dernier souffle du premier d'entre eux, Baudelaire. Enfin les collectionneurs s'intéressèrent à la peinture de Manet (et à certains autres membres du groupe) et le plus célèbre d'entre tous, Durand-Ruel va en acquérir un certain nombre. Manet du haut de ses quarante ans commence à recevoir une forme de reconnaissance sonnante et trébuchante…
Dans un semblant de mieux être, Manet continuait de peindre avec des hauts et des bas et luttait contre ses propres démons, sa famille, ses amours contrariés ou transcendés, et la maladie comme une épée de Damoclès au-dessus de sa vie et de son œuvre. Jusqu'à son dernier souffle Manet pensera peinture. Il était le plus grand de son temps et « il n'y avait pas quatre artistes dans toute la France capable de peindre comme lui. » affirmait Alexandre Cabanel, peintre académique, considéré alors comme un des meilleurs classiques.
C'est une page de l'histoire de l'art passionnante écrite par Sophie Chauveau, qui se lit comme un roman et qui invite à redécouvrir les œuvres évoquées afin de ne pas oublier à quel point Manet à définitivement changé les paradigmes de la peinture, le regard des artistes et celui du public.


Sylvie Génot

 

Antonio Natali « Michelangelo - Agli Uffizi, dentro e fuori » Maschietto Editore, 2014.

Le 450e anniversaire de la mort de Michel-Ange a été l’occasion pour le directeur de la Galleria del Uffizi, Antonio Natali, de repenser la lecture de deux des plus célèbres œuvres du maitre : la « Sacra Familia » dite Tondo Doni et le fameux « David ». La première est une peinture circulaire installée au cœur des nouvelles salles rouges des Offices, la seconde à l’extérieur (d’où le titre du livre) après avoir séjourné dans la Piazza della Signoria, fut en effet transférée à l’Accademia en 1873. Ces deux œuvres sont annonciatrices de la manière moderne et d’une figuration repensée, pour Antonio Natali, s’inscrivant ainsi à l’opposé de la tendance contemporaine à ne voir dans ces œuvres que des strictes icônes dont le sens ferait défaut à l’heure de l’industrie du tourisme. De là, l’auteur invite le lecteur à approfondir notre rapport à ces chefs d’œuvre en les regardant et en les interprétant comme de véritables œuvres poétiques. Or, comment cette poésie peut-elle encore avoir un sens et émouvoir l’âme si sa signification reste obscure ? interroge avec justesse l’auteur. Par-delà le culte idolâtrique rendu à ces œuvres et qui réduisent leur capacité à donner sens, les réflexions suggérées par cet ouvrage invitent à cet effort de dépasser la virtuosité aussi exceptionnelle soit-elle d’un artiste comme Michel-Ange pour aller au cœur des significations de ces œuvres d’art. Angelo Natali pose des questions apparemment simples, mais qui s’avèrent redoutables pour tout observateur de ces œuvres une fois lancées : pour quelle raison l’artiste a-t-il conçu un géant pour représenter David lui-même décrit dans la Bible comme le plus frêle et fragile face au géant Goliath ? Pourquoi le jeune homme triomphant ne tient-il pas à ses côtés la tête de l’adversaire abattu comme c’est l’usage dans toutes les représentations artistiques de cet épisode biblique ? Une autre illustration ? Le lecteur pourra analyser cette sculpture d’Ariane endormie au centre de la salle et dont le corps – avec la perspective - semble entourer l’ovale de la Sacra Familia en un réseau de dialogues croisés entre l’arrière-plan du tableau et la statue à la pose lascive. Accompagné d’une iconographie remarquable, cet essai d’une rare intelligence invite et sollicite le lecteur à un nouveau rapport aux œuvres d’art qu’il appartient à tout à chacun de choisir de redécouvrir, un chemin vers l’essentiel.

 

Pierre Bonnard "Observations sur la peinture", préface d’Alain Lévêque, introduction d’Antoine Terrasse, L’Atelier Terrasse éditions, 2015.


Les éditions L’Atelier contemporain offrent au lecteur d’entrer subrepticement dans l’atelier de la création du peintre Pierre Bonnard. Ainsi que le souligne l’écrivain Alain Lévêque dans sa préface, Bonnard demeure "l’éphémère ébloui" selon les mots du poète Baudelaire, une belle association pour commencer. Et c’est en effet en un subtil équilibre entre la joie et l’angoisse d’exister que l’œuvre du peintre ravit le regard comme l’esprit par cette fraîcheur et cette rencontre avec le monde souligne encore Alain Lévêque. Ce livre admirablement présenté fait alterner les nombreuses reproductions de l’agenda du peintre aux notes retranscrites. Pierre Bonnard y consigne ses rendez-vous non pas avec le temps de la plupart des mortels, mais avec celui de l’atelier du vivant, l’instantanéité de l’immédiat. Le petit-neveu du peintre, Antoine Terrasse, récemment disparu, offre aux lecteurs pour cet ouvrage une introduction à ces "Observations sur la peinture" titre souhaité par Bonnard à cet ensemble de notes. Ces lignes rapides comme l’esquisse évoquent tant l’état de la météo du jour que les couleurs qu’elles suscitent chez le peintre : "Violet dans le gris. Vermillon dans les ombres orangées, par un jour froid de beau temps." (7 février 1927). Antoine Terrasse rappelle combien ces instantanés préfigurent une idée de tableau, dont certains prendront vie en effet sur la toile.
La genèse des formes, les couleurs en filigrane, le dialogue des traits ébauchés anticipent l’épiphanie de la lumière. Si la transparence ou au contraire la densité de l’air importe tant au peintre dans ses notes du temps qu’il fait, c’est pour sa création qu’il s’en soucie plus que pour lui-même : "Le noir comme couleur dans les ensembles clairs" note-t-il le 17 mai 1928, "Couleur moins éclatante, teintes neutres exaltées, pour l’unité de lumière". L’artiste est néanmoins vigilant, voire angoissé, lorsqu’il souligne :"En peinture aussi la vérité est près de l’erreur" (27 octobre 1935). Plus légères, les réminiscences des émotions passées pointent au détour d’une entrée d’agenda tel le charme toujours intact pour les lignes épurées d’une tasse japonaise ou la fascination pour un dessin de Rubens…
Ces aphorismes de peintures conduiront à n’en point douter le lecteur à une intimité certaine avec le peintre, une proximité qui renouvelle le regard et tous les sens en beauté.

Philippe-Emmanuel Krautter

Spiritualités

 

 

Bible Segond Traduction : Louis Segond 1910, 1824 pages, 15 x 21 cm, 500 g, sous coffret, éditions Bibli’O, 2018.


L’Alliance Biblique Française aux éditions Bibli’O propose de nouvelles bibles dans différentes versions et finitions. C’est le texte de la Bible Segond 1910 qui a été retenu, du nom du théologien suisse Louis Segond qui traduisit la Bible en français à partir des textes originaux hébreux et grecs, et dont l’édition fut révisée après sa mort en 1910. De nombreuses introductions et cartes replacent dans leurs contextes historiques et géographiques les textes bibliques. A noter également les index, précieux pour retrouver instantanément le passage recherché. Finition cuir et tranches or pour cette Bible qui se referme par un zip, un moyen pratique de la protéger sur le long terme. Pour marquer les grands évènements, cette Bible comprend, enfin, une idée originale, un livret de mariage et des encarts pour indiquer ses différents propriétaires, et donc sa transmission, une belle manière de renouer avec la tradition des Bibles familiales.

La Bible en français courant - Format miniature 1536 pages, 10 x 13,5 cm, 300 g éditions Bibli’O.


Idéale pour redécouvrir le texte biblique selon un autre style, la Bible en français courant. Cette version vise à se rapprocher le plus possible du style original du texte en ayant cependant recours à des tournures françaises actuelles. A l’initiative de l’Alliance biblique universelle dans les années 80, cette approche concilie rigueur héritée de la science biblique et facilité du style pour un public élargi. En édition de poche, aisément transportable en vacances, cette bible offre une introduction à chaque livre, un tableau chronologique, un vocabulaire, 3 plans noir et blanc et 4 cartes couleur, et inclut enfin les livres deutérocanoniques. Sa présentation en reliure souple couleur vinyle safran la rend agréable et attrayante notamment pour un public jeune.

  Carlo Maria Martini « La Scuola della Parola » Opera Omnia, Bompiani - Fondazione Carlo Maria Martini, 2018.

Le quatrième opus de l’Opera Omnia de Carlo Maria Martini était attendu. Il vient d’être publié aux éditions Bompiani avec la collaboration de la Fondazione Carlo Maria Martini. Ce fort volume de plus de 900 pages a pour titre « La Scuola della Parola », cette école de la Parole si chère au cardinal italien et qu’il sut toute sa vie durant, en tant que chercheur, exégète de la Bible, professeur, évêque et cardinal, transmettre au plus grand nombre, savants et néophytes. Ainsi que le souligne Monseigneur Franco Agnesi qui préface l’ouvrage, c’est la première fois que sont réunis autant de sources et de textes fondamentaux de l’archevêque sur l’une de ses initiatives majeures durant son ministère pastoral dans le diocèse de Milan. Le 6 novembre 1980, en effet, ce ne sont pas moins de deux mille jeunes qui se rassemblent dans le Duomo de Milan pour écouter leur évêque leur expliquer l’approche de la lectio divina dont les origines remontent à la fin du XIIIe siècle. A partir de là, les premiers jeudis de chaque mois verront dès lors une foule sans cesse croissante remplir la cathédrale de Milan jusqu’à atteindre le chiffre incroyable de 5 000 personnes ! Véritable succès auquel le principal intéressé ne s’attendait pas, ce fut le point de départ d’une expérience sans cesse renouvelée et élargie à d’autres lieux pendant le ministère du cardinal Martini. La première partie du livre expose justement la présentation de cette École de la Parole reposant sur la méthode de la lectio divina, une lecture rapprochée de la Bible accessible au plus grand nombre, sans formation théologique préalable. Carlo Maria Martini rappelle dans ces pages cette triade essentielle à toute lectio divina : lectio, meditatio, contemplatio. La lectio s’entend ainsi d’une lecture attentive du texte biblique retenu, en mettant en évidence sa structure, son rythme, les personnes et actions caractéristiques. Replacé dans son contexte géographique, historique et actuel, le passage doit être selon l’archevêque découvert comme si c’était la première fois : "Si vous lisez le texte stylo en main, vous verrez qu'il devient toujours nouveau, il doit être lu à chaque fois comme si c'était la première fois, que dit le texte en soi ? ». Après cette lecture littérale, vient la meditatio, avec une réflexion sur le message du texte, ses valeurs et ce qu’il révèle au lecteur. La contemplatio (oratio) ouvre enfin vers la dimension la plus personnelle de la lectio divina pendant laquelle le méditant entre en dialogue avec Celui qui lui parle à travers le texte retenu et l’Écriture de manière générale. C’est cette démarche active et dynamique qui a toujours fait l’objet d’une attention particulière de la part de Carlo Maria Martini, une présence au texte qui sut gagner tant de personnes attirées par cette manière de lire, de voir et de partager le texte biblique, cette Parole qui réchauffe le cœur comme celui des pèlerins d’Emmaüs (Lc 24, 32). L’homme d’Église et bibliste eut à cœur d’élargir au plus grand nombre cette approche de la Parole, prolongeant ainsi la proposition du Concile Vatican II dans Dei Verbum. Carlo Maria Martini souhaitait que cette pastorale de la Parole s’inscrive à tous les niveaux des communautés chrétiennes, sans souci de formation ou de compétence. Ce quatrième volume rappelle ainsi cette riche expérience, réunissant un nombre impressionnant de documents et de sources directes du cardinal quant à cette Scuola della Parola qui métamorphose le lecteur en interprète de la Bible. Des témoignages émouvants sont également réunis tel ce thème retenu pour l’une de ces séances “Il pane per un popolo” à partir de l’épisode de la multiplication des pains dans l’Évangile de Matthieu (14: 13-21) avec cette comparaison synoptique des autres évangélistes annotés par Carlo Maria Martini avec la minutie caractéristique du bibliste. La seconde partie reproduit les textes de ces lectio, avec en préface un témoignage du cardinal Gianfranco Ravasi qui a bien connu cet immense apôtre de la Parole que fut Carlo Maria Martini.

Philippe-Emmanuel Krautter

  « Zwingli, le réformateur suisse 1484-1531 » Aimé Richardt Artège éditions, 2018.

Si les noms de Luther et de Calvin sont familiers en France, celui de Zwingli reste, lui, plus méconnu en notre francophonie. Un étrange voile masque, en effet, ce grand réformateur suisse, théologien qui vécut à Zurich, terre alémanique justifiant peut-être cette barrière de la langue. Toujours est-il que sa présence est encore de nos jours forte lorsque l’on découvre la ville de Zurich et que les pas mènent le promeneur vers la fameuse église Grossmünster dont la construction fut commencée par Charlemagne sur les tombes des saints fondateurs de la ville Felix et Regula persécutés à la fin du III° s. par Rome. C’est à quelques pas, effectivement, de cette imposante église que le théologien avait ses appartements, aujourd’hui encore conservés en l’état. D’une touchante sobriété, ils ont su bravé les siècles et peuvent encore se visiter (voir notre reportage). C’est de ces lieux que le zélé réformateur imposera la Réforme à Zurich et dans toute la Suisse alémanique. Rien de moins ! Car Ulrich Zwingli, ainsi que le souligne Aimé Richardt, au début de cette captivante biographie, ne brille pas moins que ses plus illustres compagnons de Réforme, Luther et Calvin, même si son nom semble s’être quelque plus effacé de l’Histoire. L’auteur part du contexte géographique et historique de la Suisse pour introduire son personnage, une région moins sage qu’il n’y paraît et qui a souvent cultivé une irrépressible résistance à toute idée menaçant la démocratie et la liberté. Il ne manquait « qu’un fou prenne la parole contre Rome » selon la clairvoyance d’un nonce papal de l’époque, ce fut Luther en Allemagne et… Zwingli en Suisse. Les abus du haut clergé plus occupés des charges matérielles qui leur incombaient que de celles des âmes dont ils avaient la responsabilité avaient nourri un vif ressentiment chez de nombreux chrétiens effarés par ces pratiques mercantiles des Indulgences et autres vénalités. Recevant une solide éducation chrétienne, lisant les œuvres d’Érasme l’éveillant à la condamnation de guerres injustes auxquelles il participe en tant qu’aumônier du pape, Zwingli commencera ses virulentes prédications à Zurich pour décider en 1520 de renoncer à sa solde papale. Trois ans plus tard, c’est la rédaction des 67 thèses, certes quelques moins connues que la Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum des 95 thèses de Luther, mais poursuivant pourtant le même débat. Alors même qu’est affirmé son divorce définitif avec Rome par son excommunication, Zwingli se disputera également avec ses pairs réformés, notamment Luther et les anabaptistes, pour finalement perdre la vie sur un champ de bataille lors de la seconde bataille de Kappel en tant qu’aumônier des troupes zurichoises. Cette brillante biographie concise et particulièrement éclairante contribuera assurément à mieux faire connaître ce destin tragique d’un penseur convaincu et d’un humaniste encore trop méconnu.
 

 

Les Heures Grégoriennes Latin / français / chant grégorien
3 volumes (En option : CDs mp3 permettant d’apprendre et répéter l’intégralité des pièces grégoriennes), 2ième édition.


Le coffret « Les Heures Grégoriennes » réalisé par La Communauté Saint Martin offrent pour la première fois en trois volumes un bréviaire latin-français couvrant toute l’année (sauf l’office des lectures laissé à la discrétion des communautés). Une édition précieuse dont l’intérêt majeur réside dans la possibilité de suivre la prière dans la langue universelle de l’Église, tout en s’aidant d’une traduction en français, seule ou en communauté. Le pape Benoît XVI avait émis le souhait durant son pontificat que le latin soit de nouveau au cœur de la formation des jeunes séminaristes, son usage ayant tendance à disparaître depuis quelques décennies ; le Saint Siège a, d’ailleurs, encouragé depuis cette initiative. Cette édition est également dans la lignée de la volonté du concile Vatican II dans son souhait de rendre l’Office divin accessible au plus grand nombre de fidèles. La langue latine et la musique sacrée associées à la langue vernaculaire sont ainsi au cœur de ces Heures Grégoriennes réalisées par la Communauté Saint-Martin qui promeut depuis longtemps le chant grégorien de la Liturgia Horarum.
La mise en page synoptique des trois volumes offre un vis-à-vis aisé et essentiel avec le texte latin de la Liturgia Horarum (Libreria Editrice Vaticana) comprenant les notations grégoriennes de toutes les pièces de l’office choral, alors que la partie de droite propose, quant à elle, le texte français à partir de l’AELF, ainsi qu’une traduction des hymnes et des prières d’intercession également approuvées. Une mise en page qui recueillera assurément l’approbation d’un grand nombre de fidèles.
L’autre grand intérêt de cette très belle édition est d’introduire le fidèle à la liturgie grégorienne, la Communauté Saint Martin contribuant ainsi à cette préservation du trésor du chant grégorien. Il est, en effet, désormais possible d’avoir accès à cette source musicale avec plus de 1 700 pièces grégoriennes (Hymnes, antiennes, répons), des CDs mp3 en option permettant même d’apprendre et de perfectionner l’intégralité des pièces grégoriennes. Cette édition est le fruit d’un travail exemplaire de l’Atelier de paléographie musicale de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes bien connue pour ses travaux en matière d’édition musicale et dont notre revue s’est fait l’écho dans ces colonnes.
Le plan des trois volumes suit l’évolution classique de l’année liturgique : le volume I : Avent ; Temps de Noël ; Temps ordinaire ; Solennités, volume II : Temps du Carême ; Temps pascal et le volume III : Sanctoral ; Communs des Saints. Chaque volume contient le Propre du temps, l’Ordinaire de l’Office, le Psautier sur 4 semaines, les Complies de chaque jour, les psaumes complémentaires et un index complet.
Un travail d’édition précieux et soigné avec une reliure solide, prête à résister aux longues heures de prière ; la typographie en deux couleurs et un papier de qualité traduisent également ce souci digne de l’époque ancienne où les abbayes réalisaient les plus beaux bréviaires pour la chrétienté !

Communauté Saint Martin
les Heures Grégoriennes
BP 34
F - 41120 Candé sur Beuvron

www.communautesaintmartin.org

 

 

Carême 2018 avec Magnificat

La revue Magnificat édite comme chaque année un petit guide bien pratique pour préparer et accompagner au quotidien chaque fidèle dans sa marche vers Pâque. C’est en plongeant chaque jour dans la profondeur de l’Écriture que chaque croyant pourra non seulement interroger son cœur sur sa foi et ses attentes, mais aussi sur ses parts d’ombre. C’est aussi vers les autres et l’idée de mission que ce Carême peut être orienté ainsi que le rappelle Bernadette Mélois, la rédactrice en chef de ce Hors-Série, qui nous invite à nous poser la question : « Croyez-vous ?» à la lumière de l’Évangile.
Le Chemin de Croix est une étape essentielle dans la marche vers Pâque, un parcours à la fois historique qu’emprunta si douloureusement Jésus condamné il y a plus de 2000 ans, mais aussi spirituel, que chaque croyant est invité à suivre comme l’y invita si souvent le pape Jean-Paul II. Le philosophe et essayiste Fabrice Hadjadj prête avec bonheur sa plume et ses méditations inspirées pour ces stations du chemin de Croix en interrogeant fondamentalement le lecteur : « Quelle est cette Croix que porte le Christ », une question qui dépasse la lecture littérale de la croix pour rejoindre celles, essentielles, de nos vies et du péché, du Salut et du sens de la Résurrection, une réflexion si bien servie par l’art de Patrick Marquès qui l’illustre avec une rare profondeur.
Le troisième petit volume appelant à la préparation du Carême, « Si Jésus est vraiment parmi nous, alors où est-Il ? » du père Veras, offre une réflexion sur notre rencontre avec le Christ. A l’aide de l’Ancien et du Nouveau Testament, ce bibliste renommé invite à nous interroger sur cette présence de Jésus dans nos vies quotidiennes. Le père Richard Veras ose cette invitation à une expérience sensible de cette réalité spirituelle, une proposition qui appelle le lecteur à mieux saisir les sens de l’Incarnation, de la Résurrection, de la chair et de l’Esprit lors de la Pentecôte, un Verbe éternel qui se fait chair pour l’éternité. Cette réflexion stimulante conduit le lecteur à mieux intérioriser cette phrase prononcée par Jésus : « Je suis avec vous tous les jours », une présence que ce Carême propose à chaque croyant de mieux ressentir et percevoir.

  « Magnificat en l’honneur de la Vierge Marie » de Pierre-Marie Varennes, 20 x 25 cm, 192 p., Magnificat, 2017.

Cet ouvrage réalisé par Pierre-Marie Varennes, fondateur de la célèbre revue Magnificat, vient à point nommé, à la fois pour les fêtes de la Nativité, mais aussi pour célébrer l’anniversaire des 25 ans de la revue. Le mensuel Magnificat, que nos lecteurs connaissent bien, est depuis longtemps apprécié pour sa célébration de la beauté, vecteur universel permettant de questionner et d’approcher foi et transcendance. Introduisant toujours avec un soin particulier pour les couvertures de chaque revue mensuelle une œuvre d’art accompagnée de son commentaire à la fois artistique et spirituel, le présent livre a fait le pari de réuni une sélection des quarante plus belles couvertures de Magnificat dans ce livre anniversaire consacré à la Vierge Marie. Avec une préface du cardinal Sean O’Malley rappelant les célèbres mots de Dostoïevski que « la beauté sauvera le monde », l’ouvrage ouvre sur cette prière connue du monde entier célébrant la merveille de Dieu en son Magnificat : « Magnificat anima mea… ». Pierre-Marie Varennes rappelle les temps de ces premières couvertures en 1992, époque où les ordinateurs et Internet n’existaient pas pour le choix de l’iconographie qui devait se faire en agence, avec toutes les difficultés matérielles que l’on peut imaginer. Un quart de siècle plus tard, c’est près d’un million de fidèles à travers le monde qui se trouve uni par cette revue distribuée en six langues. Le lecteur pourra ainsi découvrir, admirer et méditer ces quarante œuvres d’art accompagnées de commentaires à la fois utiles pour intégrer la portée de chaque œuvre dans son message artistique, et en même temps précieux pour ouvrir à la dimension sacrée de ces chefs-d’œuvre. Une sélection des plus beaux textes de la littérature mariale nourrit également ce volume idéal pour accompagner le fidèle dans ses temps de prière.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Missel quotidien complet pour la forme extraordinaire du rite romain Édition entièrement nouvelle par les moines bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux aux éditions SAINTE-MADELEINE

Le Missel quotidien complet proposé par l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux a été l’objet d’un travail de longue haleine réalisé par les moines bénédictins de l’abbaye, ce volume contenant non seulement les textes de la messe, mais également une introduction à la liturgie utile aux fidèles souhaitant entrer au cœur du mystère célébré, une invitation rappelée en son temps par le pape Benoît XVI. Un grand nombre de commentaires mais aussi des méditations, des prières et explications des temps liturgiques complète cet ensemble unique en son genre. L’Église invite en effet tous les fidèles à mieux comprendre le sens du rite auquel ils participent mais plus encore à saisir qu’il en est, lui-même, une partie intégrante. Les paroles prononcées, les gestes et silences, les moments d’échange ou au contraire de recueillement ont chacun une place essentielle dans la signification de la messe. Les auteurs du missel ont ainsi souhaité que cette signification au travers de ses symboles soit accessible par le moyen d’une explication claire et didactique.
Dom Gérard, premier Père abbé, fondateur du monastère bénédictin du Barroux, encourageait ses frères à une attitude de foi vive en la présence divine. Le regard porté sur l’hostie, le crucifix, les gestes du prêtre ont une place importante dans cette élévation de l’âme au sens de la liturgie, une ouverture favorisée également par la lecture insatiable des Écritures, dont saint Bonaventure disait qu’elles devaient être une nourriture spirituelle mâchée insatiablement pour en tirer tous les délices…
Ainsi, le missel a-t-il non seulement sa place au cours de la messe mais également dans le quotidien des instants de piété de chaque fidèle. À la lumière de la Lectio Divina, lire, méditer, et prier les textes de la Bible (lectio, meditatio, contemplatio), lecture rappelée si souvent par le cardinal Carlo Maria Martini.


Dom Gérard faisait les recommandations suivantes : « La première condition est de savoir lire, science peu répandue, contrairement à ce que l’on croit, et qui comporte deux opérations : scruter et soupeser. Nous conseillons à ceux qui veulent s’inspirer de la sainte liturgie pour alimenter leur vie de prière, d’imiter la manière des chercheurs d’or. Le cycle de l’année liturgique est semblable à un grand fleuve chargé de rites, de chants, de poèmes. On y trouve aussi de brèves formules brillant d’un vif éclat, que l’on peut comparer à des paillettes d’or. C’est une excellente méthode d’oraison que de lire lentement le propre du missel, de tamiser, pour ainsi dire, jour après jour, l’eau de cette rivière et de retenir soigneusement ce qui répond à l’attente et au désir de l’âme. La collecte du dimanche deviendra, sous la dictée de l’Église, une méditation savoureuse et une exhortation pratique pour la vie chrétienne. On peut alors porter, gravées dans sa mémoire, les formules de nos oraisons préférées et vivre ainsi entouré de maximes lumineuses qui éclairent notre route. »
Le Père Hubert, un des responsables de cette nouvelle édition, rappelle que pas moins d’une quinzaine de personnes ont travaillé pendant trois années à l’élaboration de ce missel dont les traductions ont été vérifiées, dont les notices et commentaires ont fait l’objet d’un soin particulier, sans oublier les nombreuses illustrations… La lisibilité et la clarté d’utilisation ont également fait l’objet d’améliorations afin d’ouvrir ce missel au plus grand nombre, une recherche en parfaite adéquation à la règle de saint Benoît et sa célèbre invitation "Quaerere Deum".

Ces missels peuvent être commandés sur le site de l’Abbaye du Barroux : www.barroux.org
 

 

 

« Politique et société » – Pape François et Dominique Wolton, Editions de l’Observatoire, 2017.

La rencontre insolite - et tenue secrète jusqu’à la publication du livre - entre le pape François et l’intellectuel Dominique Wolton marque indiscutablement cette rentrée. Il est rare qu’un pape livre sa pensée sur la politique et la société, qui plus est, lorsque celle-ci résulte de douze entretiens menés durant un an par un chercheur et un intellectuel ne se reconnaissant pas dans la foi de son illustre hôte. Courageux, audacieux ? En tout état de cause, c’est une certaine conception de l’homme et de la politique que nous offre cet espace de rencontres et de débats fertiles face à l’omniprésence de la technique et de la finance internationale. On sent Dominique Wolton ému par ce face à face avec un pape à la fois très accessible, et en même temps portant le poids de tant de responsabilités mondiales. « Comment fait-il ? Oui, il est, peut-être, réellement, le premier pape de la mondialisation, entre l’Amérique latine et l’Europe » confie le chercheur. Le pape François a depuis son élection fait voler en éclats un certain nombre de barrières à l’intérieur, comme à l’extérieur de l’Église. Encore récemment, c’est dans une Europe gagnée par la peur des « hordes » de migrants bravant la Méditerranée au péril de leur vie qu’il encourage à un accueil, sans limites et sans quotas, une position loin d’être partagée par ceux qui jugent ce message irréaliste et dangereux. Le pape François cherche à bâtir des ponts au-delà de ces calculs qu’il juge politiquement dangereux et posés au détriment de l’homme, une vision bien évidemment nourrie par l’Évangile, mais qui s’impose, au risque qu’elle nous soit imposée d’une manière encore plus radicale. Souplesse, lutte contre la rigidité, c’est bien le caractère argentin qui prédomine dans ces propos où la complexité ne doit pas être considérée comme un problème, mais bien comme une richesse, la diversité des cultures étant une chance, et non un péril : « Derrière chaque rigidité, il y a une incapacité à communiquer » rappelle le pape. Le pape François apparaît une fois de plus comme une personnalité attachante, reconnaissant ses faiblesses – une certaine paresse - et même parfois ses failles (dans sa quarantaine, il avoue même avoir suivi une analyse auprès d’une psychanalyste juive…). Le successeur de saint Pierre face à l’immensité de la tâche qui l’occupe au quotidien se sent malgré tout libre : « A moi, rien ne me fait peur, c’est peut-être de l’inconscience ou de l’immaturité ! » confie de manière désarmante ce pape, décidément si humain, à son interlocuteur. Ces conversations offrent un visage à la fois pluriel très personnel en réponse aux différents thèmes abordés allant des religions à l’Europe, de la diversité culturelle à la communication, de la miséricorde à l’altérité. Dans chacun de ces domaines, le pape se révèle dans ses certitudes, mais surtout dans ses interrogations et questionnements, une recherche permanente de nouvelles voies qui ne cèdent jamais à la nostalgie d’un monde passé meilleur, mais aux meilleurs des possibles !

Philippe-Emmanuel Krautter

  Paul Valadier « Lueurs dans l’histoire – revisiter l’idée de Providence » Salvator, 2017.

La Providence n’a plus depuis longtemps la place qu’elle occupait dans les sociétés théocratiques. Cette « Divine Providence nous rappelant dans nos États » d’un Louis XVIII quelques années après la Révolution de 1789 semble bien loin, tout au moins en Occident. Le pouvoir politique a banni l’idée de transcendance pour la reléguer à la sphère privée, dès lors une issue qui dépendrait non pas de notre volonté, mais d’un Dieu qui veillerait à notre sort est depuis longtemps absente de nos démocraties. Le Père Valadier, jésuite, et qui a dirigé la revue Études explore depuis longtemps ces frontières entre la foi et la raison, la religion et l’athéisme. L’auteur part de l’idée que la défaite annoncée et alimentée des forces de la mort n’est pas une fatalité. Les diagnostics inquiets, et inquiétants ainsi qu’en convient l’auteur, ne manquent pourtant pas. La planète comme notre civilisation sont menacées, non point hypothétiquement mais avec des mesures alarmantes. Cependant, si l’on reprend l’histoire même de ces civilisations, combien de fois cataclysmes, fins de monde et autres nuits des temps n’ont- ils pas déjà surgi et pour certains se sont réalisés ? C’est en tant que philosophe que Paul Valadier ose poser ces questions, sommes-nous condamnés à la fatalité de ces prédictions ou est-il possible de croire à une autre voie, celle d’une issue non fatale guidée par la Providence. Espérance, Providence, Foi sont autant de notions qui demandent à être éclairées. C’est selon le triple regard de la conscience commune, du philosophe alerté par ces interrogations et du croyant conduit à un discernement encore plus urgent que cette réflexion est brillamment menée par l’auteur. Une interrogation tout récemment rappelée par le pape émérite Benoît XVI dans son message envoyé aux participants à un Congrès en Pologne organisé à l'occasion de son 90e anniversaire, et soulignant également l’importance d’une autre voie que celle de l’athéisme omniprésent ou de son alternative opposée d’un État radicalement religieux. Paul Valadier nous invite à explorer ces confins de la résignation et du nihilisme sous l’éclairage de l’Histoire pour nous proposer d’autres chemins, ceux du déchiffrement des signes des temps, ces messages courts – trop courts souvent pour nos consciences sur sollicitées – mais qui ne demandent pourtant qu’à retenir notre attention !

  « Quand brille la lune » Charles Delhez et Fleur Nabert (illustrateur), Editions Fidélité, 2017.

Le Père Charles Delhez est un jésuite qui a publié une quarantaine de livres et enseigne les sciences religieuses. Dans ce livre au petit format carré, facilement transportable, et à la jolie couverture, une centaine d’histoires ont été rassemblées par ses soins, avec de belles illustrations sobres et concises de l’artiste Fleur Nabert. L’art du conte est immémorial, certainement aussi ancien que la parole. Ayant perdu de son importance dans nos sociétés modernes, il a encore quelques présences dans les sociétés traditionnelles ayant résisté aux modes de communications internationaux. Pour faire revivre ce partage d’expériences, des histoires pour certaines connues, d’autres non, ces contes et paraboles ont fonction de retenir l’attention de l’auditoire et de faire passer des messages souvent marquants car gravés dans notre mémoire ancestrale. Aussi le Père Delhez se souvient-il de ces soirées passées autour du feu - autre constante ayant bravé les temps – et de ces récits partagés au son d’une guitare ou de chants. Partages, émotions, lorsque la pénombre fait tomber les masques de l’apparence. Qu’il s’agisse de faire la part des choses lorsque l’amitié est blessée pour une parole ou un acte accompli sur une journée pour 3650 autres d’amitié, ou du témoignage émouvant d’un prof de gym, autrefois alpiniste, tout a valeur d’exemple à méditer dans ces récits courts et incisifs. Ils pourront faire le plaisir des familles à la fin d’un repas, des camps scouts après les longues marches ou tout simplement en solitaire lorsque le doute ou l’espérance pointe leur nez !

  Sophie de Gourcy « Apprendre à voir : La Nativité » 128 pages, Desclée de Brouwer, 2016.

Sophie de Gourcy a eu très tôt un goût marqué pour l’histoire et notamment l’histoire de l’art. Conférencière, enseignante et auteur de nombreux essais, elle n’a eu cesse de faire partager cette attirance pour l’art et notamment l’art chrétien au plus grand nombre. Ce sont dans cet ouvrage huit représentations de la Nativité qui ont été retenues pour mener une belle et riche réflexion sur l’un des épisodes à la fois le plus incroyable – un Dieu fait homme – et le plus émouvant – dans le corps d’un nouveau-né parmi les plus démunis… L’image compose les étapes de cette réflexion où le mystère s’avère être le fil directeur de ces propos. Comment l’homme, et en l’espèce l’artiste, peut-il appréhender et rendre à sa manière cette immense interrogation ? L’Incarnation a nourri de tout temps réflexions théologiques et inspirations artistiques, aucune discipline n’ayant échappé à ce thème fertile. Chaque tableau, chaque œuvre nous parle de cet unique fait dans l’histoire de l’humanité, mais en dit également long sur le peintre et son époque. Couleur, formes, lumière composent un style propre à chaque période et à chaque lieu. En une contemplation renouvelée, le lecteur « apprend à voir La Nativité » selon les termes de l’auteur par un œil informé permettant d’en distinguer toutes les nuances et subtilités. De Fra Angelico avec sa célèbre Nativité du Couvent San Marco de Florence jusqu’à Jordaens et son Adoration des bergers réalisée en 1617, en passant par Lorenzo Lotto, Van der Weyden ou encore Zurbaran, le lecteur arpente un florilège des plus beaux tableaux, décryptés par l’auteur et livrés à sa propre analyse et méditation.
  Le Cantique des cantiques / sept lectures poétiques : hébreu, grec, latin, quatre traductions en langue française, relié au format 19 x 26 cm, 192 pages, Collection Textes, Editions Diane de Selliers, 2016.

La diversité des langues concourt à l’unicité du verbe. Ce qui a été dit sera traduit en autant de facettes qu’un diamant l’autorise. Aussi, réunir en un seul volume sept lectures poétiques du Cantique des Cantiques est œuvre non seulement de connaissance, mais aussi expérience de la diversité dans l’unité. C’est cette sacralité au sens étymologique du terme des textes fondateurs qui est soulignée par une telle initiative née d’une expérience faite par Diane de Selliers d’une lecture comparée de la Bible dans la version de la Bible de Jérusalem et de celle d’André Chouraqui. Contrairement à ce que l’on avait pu penser naguère, traduire la Bible dans les langues vernaculaires, loin d’en diluer le sens, en enrichit le contenu. Aussi l’éditrice a-t-elle souhaité avec raison s’inscrire dans la continuité renouvelée des bibles polyglottes du XVIe siècle humaniste avec ce nouveau volume de la Collection Textes donnant à lire dans sept versions différentes, dont quatre traductions françaises, Le Cantique des Cantiques. Cette dernière édition, troisième volume de cette Collection a retenu pour ce faire la version de la Biblia Hebraica Stuttgartensia pour l’hébreu, de la Septante pour le texte grec, et la Neo-Vulgate pour le texte latin, trois versions entourant pour ainsi dire celles françaises. Quant aux versions françaises elles-mêmes, Le Cantique des Cantiques des éditions Diane de Selliers réunit celle de la Bible de Jérusalem (catholique), de la Bible Segond (protestantisme), de la Bible du Rabbinat (judaïsme) et la fameuse traduction d’André Chouraqui. Quelle plus belle invitation à un dialogue interreligieux que d’offrir par l’exemple de ce texte tout ce qui rapproche, et distingue également, les traditions hébraïque, grecque, latine et contemporaine ? Mais au-delà de la foi et des questions spirituelles, c’est à la poésie de la langue à laquelle invite ce texte du Cantique où la figure du roi Salomon rayonne et fait du Cantique des Cantiques certainement la source la moins confessionnelle et la plus ouverte avec les Psaumes à une lecture partagée du plus grand nombre.
Ainsi que l’a souligné André Chouraqui, le Cantique des Cantiques offre au lecteur deux plans indissociables : le plan humain d’un amour entre un homme et une femme et un plan cosmique visant la création tout entière. Nombreuses ont été les interprétations de ce texte singulier dans l’Ancien Testament, les allégories étant fréquentes et incluant notamment le rapport possible entre le Christ et son église. À l’image des textes immémoriaux que nous lisons encore au XXI° siècle, les lectures sont foisonnantes et la présente édition par sa multiplicité des angles offerts renforce cette impression. Mais ce qui converge dans toutes ces langues et traductions, c’est la force étonnante de l’amour, dans sa richesse, sa profusion, mais aussi sa concision parfois, sa poésie toujours. Variation à l’infini des gammes de l’amour, ce Cantique est selon l’étymologie du terme une des louanges les plus élevées sur ce qui distingue l’homme des autres éléments de la création. La femme et l’homme en découvrant l’amour apprennent à se découvrir dans leur singularité mais aussi dans leur communion, ce que résuma en des termes inoubliables Montaigne à l’égard de La Boétie dans son fameux : « Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi », parfait écho de la Première lettre de saint Paul aux Corinthiens en son chapitre 13. Cette lecture plurielle offerte par cette édition soignée de textes en regard se poursuivra avec les nombreuses autres études réunies dans ce volume : la tradition des Bibles polyglottes par Jean-Christophe Saladin et les analyses éclairantes de Marc-Alain Ouaknin.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Benoît XVI avec Peter Seewald « Dernières conversations » Fayard, 2016.

C’est un pape émérite serein et habité plus que jamais par la prière confiante que le journaliste Peter Seewald a rencontré pour de Dernières conversations entamées il y a longtemps déjà lorsque celui qui allait devenir le pape Benoît XVI et était alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il ne faudra pas s’attendre à des révélations fracassantes dans ces pages, la personnalité du pape retiré n’y invitant guère, mais plutôt à des précisions et des ajustements par rapport aux nombreux « commentaires » et autres interpolations qui ont pu être faits après sa démission. Avant de retracer avec le pape le parcours d’une vie riche en responsabilités, Peter Seewald souligne les premières impressions qu’il eut lors de sa rencontre avec Benoît XVI. Il évoque un pape vivant dans la quiétude d’une vie monacale en cultivant « ainsi davantage mon amitié avec les psaumes, avec les Pères » confie Josef Ratzinger lui-même décrivant ses journées au couvent Mater Ecclesiae dans les jardins du Vatican où le pape émérite réside depuis sa démission. Silence, méditation, prière – parfois plus difficile à prolonger en raison du grand âge -, lectures et rencontres avec des amis, et de nombreux visiteurs souhaitant témoigner leur affection à ce « philosophe de Dieu » comme le nomme justement Seewald. C’est donc un homme apaisé qui livre une dernière fois un témoignage sur les raisons de sa renonciation au ministère de Pierre, après un pontificat actif et réussi dans sa lutte contre l’étiolement de la foi, une de ses priorités malgré les dénigrements et autres attaques médiatiques dont Benoît XVI a pu faire l’objet. C’est aussi une humilité profonde et sincère qui ressort des premiers propos d’un homme qui se sait affaibli par l’âge, lucide sur ses forces qui diminuaient, alors que les enjeux de la foi ne faisaient que s’accroitre. Nul regret, nul remord dans les propos du pape émérite et ce ne sont certainement pas les « scandales » du Vatileaks qui ont eu un poids sur la balance dans cette décision prise dans la solitude d’un homme face au Dieu qui a été sa raison de vie et de foi depuis son baptême. Le but du pontificat de Benoît XVI reposait sur la foi et la raison rappelle-t-il, deux priorités qui ont incarné sa mission, et pour laquelle il a su offrir une réflexion à la fois de haut niveau et en même temps accessible, le pédagogue qu’il fut toujours n’étant jamais loin. Sa proximité avec le Seigneur, une fois de plus dans l’humilité d’un témoignage spontané, touchera le lecteur avec cet aveu d’être « éloigné de la grandeur du mystère » tout en avouant que le Seigneur n’est jamais loin de lui dans le quotidien de sa vie retirée des responsabilités de l’Église.
Peter Seewald tint à recueillir un témoignage direct de celui qui décida de manière incroyable de renoncer à son pontificat. Le lecteur apprendra que cette décision fut prise en aout 2012, au moment des grandes vacances, dans le plus grand secret jusqu’à son annonce devant ses cardinaux atterrés le 11 février 2013, une annonce faite en latin, une langue que le pape maitrise plus que l’italien à l’écrit, et probablement pour assurer sa confidentialité avant sa diffusion. La motivation profonde rappelée par le pape émérite pour cette décision réside principalement dans cette conviction qu’il n’était plus en mesure d’assurer pleinement sa mission en raison des nombreux engagements exténuants qu’imposait son ministère. Il n’y eut nulle reculade devant la pression dans son choix mais bien « libérer ce siège » qui devait revenir à un successeur plus à même de pouvoir réaliser tous ces actes concrets que Benoît XVI estimait ne plus pouvoir assumer pleinement. Le pape émérite avoue d’ailleurs sa surprise lorsque Jorge Maria Bergoglio est apparu sur la loggia de la basilique Saint-Pierre, un évènement que le pape récemment retiré suivait alors à la télévision comme des millions de personnes… Étonnement, mais pas désapprobation tant Benoît XVI a accueilli avec un profond bonheur le fait que l’Église soit désormais représentée dans ses plus hautes responsabilités par un prélat issu de l’Amérique du Sud. Une fois de plus, il ne faudra pas s’attendre à des divergences ou à des critiques insidieuses dans les propos de celui qui tout de suite affirma son obéissance absolue à son successeur. Bien au contraire, Benoît XVI approuve le style et le charisme du pape François et si des différences sont bien évidemment possibles, aucune opposition ne peut être relevée selon le pape émérite avec son successeur. L’homme apparaît d’une lucidité émouvante dans ces propos consignés avec pudeur mêlée d’audace parfois de la part du journaliste qui connaît bien son interlocuteur, un homme qui sait pleurer lorsqu’il évoque son départ en hélicoptère, plus pour la peine qu’il pouvait faire peser sur ses proches que sur lui-même, un homme beaucoup plus humain que les caricatures ont malheureusement voulu faire croire et que ce livre émouvant contribuera à écarter.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Le roman de la Bible Figaro Hors-Série

Elle est tout à la fois le best-seller indépassable du millénaire, une source historique majeure sur le monde antique, le Livre saint qu’invoquent les juifs et les chrétiens comme la Parole de Dieu. Ses héros ont pour nom Abraham, Moïse, Isaïe, David, Marie, Jésus, Hérode, Ponce Pilate, Paul de Tarse... En partenariat avec l’Ecole biblique de Jérusalem, Le Figaro Hors-Série explore ce monument littéraire unique en son genre : quels en sont les auteurs ? Comment réconcilier Bible et Histoire ? L’archéologie permet-elle de vérifier l’Ecriture sainte ? La Bible a-t-elle écrite sous la « dictée » de Dieu ? Les Evangiles sont-ils des reportages ? Jésus avait-il des frères ? L’Apôtre Saint Jean est-il l’auteur de l’Evangile qui porte son nom ? Somptueusement illustré par Fra Angelico, Botticelli, Michel-Ange, Caravage, Rembrandt, Gustave Doré, les mosaïstes de Saint Marc de Venise, les maîtres verriers de la Sainte-Chapelle et les enlumineurs, les sculpteurs romans de Conques, ce numéro double offre toutes les clés pour découvrir la Bible. (présentation de l'éditeur)

  Livret Lectionnaire de la Passion format : 18 x 24, 96 pages, AELF, Desclée-Mame, 2016.

Les jours de la Passion célébrés, année après année, depuis plus de XXe siècles, sont au cœur de la liturgie chrétienne. Les éditions Mame ont à cet effet édité un coffret rouge comme la couleur du sang versé par le Christ et couleur retenue pour certains offices de la Passion réunissant quatre livrets réunissant l’ensemble des lectures retenues pour la Semaine sainte. D’un format 18 x 24, ces quatre livrets intègrent les lectures des années A (Passion selon saint Matthieu), B (Passion selon saint Marc), et C (Passion selon saint Luc - année en cours actuellement), ainsi que la Passion du Vendredi saint selon saint Jean commune aux trois années. Cet ensemble sera particulièrement adapté aux lectures à plusieurs voix faites pendant la Semaine sainte, chaque lecteur pouvant disposer d’une édition en gros caractère avec une signalétique en rouge distinguant bien chaque intervenant. Ces lectures sont tirées du Lectionnaire pour les messes des dimanches et des fêtes et solennités pouvant l’emporter sur le dimanche élaboré par Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques, Lectionnaire déjà présenté dans ces pages.

 

Pape François « Le nom de Dieu est Miséricorde » Presses de la Renaissance, Robert Laffont, 2016.

Notre société serait-elle malade de la culpabilité et des accusations qu’elle fait systématiquement reposer sur l’autre, sans jamais inviter à s’interroger ? C’est sur ce constat que s’ouvre le dernier livre du pape François sur la miséricorde, en relevant que nous sommes malades de nous voir mieux que nous sommes, et ravagés par les accusations que nous portons sur les autres. Se pencher avec compassion sur les misères de l’humanité, la nôtre en premier, tel est le message essentiel de la miséricorde qui est au cœur de l’Année sainte célébrée depuis l’automne dernier. Partant d’une homélie sur la femme adultère évoquée dans l’Évangile (Jn, VIII, 11), François souligne combien Jésus non seulement ne condamne pas la pécheresse, mais lui pardonne en la laissant aller en lui enjoignant de ne plus pécher, le péché n’étant ni nié, ni occulté, mais dépassé par l’amour divin : « Dieu pardonne non avec un décret, mais avec une caresse » souligne le pape. Andrea Tornielli est parti d’une homélie passée à laquelle il avait assisté pour suggérer au Saint-Père l’idée d’une interview sur la Miséricorde. Celui-ci a accepté en soulignant combien cette dernière n’était pas le fait d’une circonstance particulière, mais avait muri tout au long de sa vie de prêtre et se révélait essentielle aux temps que nous vivions actuellement. François rappelle dans ces pages qu’être miséricordieux, c’est étymologiquement « ouvrir son cœur au mystère », une ouverture pour laquelle il n’hésite pas à livrer des exemples concrets tirés de son histoire personnelle, des prêtres qui ont marqué sa jeunesse par leur miséricorde sans limites à l’exemple du père Duarte, de Don Enrico Pozzoli ou encore du père José Ramon Aristi. Quelle voie prendre pour aller vers la Miséricorde ? Le pape François part de la confession, à la fois parce qu’elle est le moyen d’obtenir le pardon et par là même le rétablissement d’un lien social brisé, véritable rencontre avec la miséricorde. Une fois de plus le Saint-Père démontre que l’humilité doit s’exercer à tous les niveaux et à commencer par le sien, en s’avouant pécheur et en voyant en chaque personne incarcérée ou chaque prostitué(e), une situation qui aurait pu être la sienne. La tolérance dans le regard porté à l’autre est une des plus belles voies vers la miséricorde qui doit conduire à ne jamais fermer la porte à quiconque, à commencer également par soi-même.

 

À l'écoute de la Bible Homélies, Dimanches et fêtes Année C, Michel Viot, Artège, 2016.

Les lecteurs du père Michel Viot connaissent le parcours atypique de cet homme qui de pasteur luthérien en 1968 est entré dans la franc-maçonnerie avant d’être ordonné prêtre pour le diocèse de Blois, curé, vicaire épiscopal…
Enrichi par ce parcours, il s’est lancé avec toute l’énergie qui le caractérise dans le commentaire de la Parole de Dieu en proposant des homélies pour chaque dimanche de l’année. Après l’année A et B, c’est donc le troisième volume correspondant à l’année C du calendrier liturgique qui vient terminer cette vaste entreprise. Commentaire vif et inspiré de la parole de Dieu avec des homélies pour tous les dimanches de l’année ainsi que les fêtes, l’auteur a retenu pour celui-ci la pensée de Benoît XVI considérant chaque homélie comme « actualisation du message scripturaire » dans la vie quotidienne de chaque fidèle. C’est bien évidemment une mission et une tâche ardues qui incombent aux prêtres dimanche après dimanche face à une assemblée toujours variée, disparate en âge et en culture, sans parler du cheminement personnel dans la foi de chacun d’entre eux. Pour cela, l’interprète et le commentateur se doivent de rendre compréhensible la Parole aujourd’hui en une prédication qui ne saurait être un exercice de style mettant en valeur l’orateur. La substance du message évangélique doit être proposée pour mieux intérioriser l’Évangile ainsi que le souligne le cardinal Mamberti dans sa préface au livre, une dimension qui est au cœur de l’encyclique Evangelii gaudium où « l’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre Dieu et son peuple ». C’est cette inspiration qui guide chaque prédication proposée par le père Michel Viot en un engagement franc et inspiré, allant droit à l’essentiel tout en ayant recours au contexte et explications nécessaires à la compréhension de chaque texte. Un recueil de prédications engagées qui devrait guider chaque fidèle, dimanche après dimanche.

 

Joseph Ratzinger – Benoît XVI « L’enfance de Jésus » Texte intégral lu par Sylvain Lhermitte, collection Dire la parole CD Audio mp3, Saint-Léger Productions.

Les éditions Saint-Léger Productions viennent de publier une série de livres à écouter sur format CD-Audio mp3 avec des références incontournables en théologie dont notamment certains écrits essentiels de Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Écouter « L’enfance de Jésus » peut être une bonne idée pour les fêtes de la Nativité, l’ouvrage n’étant pas, en tant que tel, un troisième volume venant s’ajouter aux deux précédents ouvrages sur Jésus écrits par le pape Benoît XVI. Celui qui signe cette dernière étude de son nom d’état civil et de théologien – Joseph Ratzinger – prend soin en effet d’avertir ses lecteurs que ce petit livre se veut seulement une porte d’entrée à sa réflexion antérieure consacrée à la figure et au message de Jésus. Et peut-être pouvons-nous paradoxalement rappeler la fin de la réflexion du successeur de Pierre pour mieux comprendre la portée de ce livre : Le fin théologien, loué par ses pairs, et unanimement salué par ses anciens étudiants pour la justesse et la pédagogie de ses analyses, relève, en effet, en conclusion de ce dernier livre : « La parole de Jésus est trop grande pour le moment », et même sa mère, Marie, et Joseph ne comprirent pas tout le sens des paroles du jeune enfant alors qu’Il se trouvait au Temple et que ses parents étaient repartis sans lui. Benoît XVI souligne cette donnée combien essentielle pour notre époque : « Marie ne comprend pas la parole de Jésus, mais elle la conserve dans son cœur et là, elle la fait parvenir petit à petit à sa maturité », ce qui peut apparaître, pour paraphraser saint Paul, un scandale pour notre époque et une folie pour les rationalistes que nous sommes devenus…
Le pape va ainsi tisser tout au long de ce livre un fin maillage d’exégèse sur les témoignages de l’Enfance de Jésus, témoignages très parcellaires qui reposent essentiellement sur les évangiles de Luc et de Matthieu. La question méthodologique rappelée par le théologien qui a quitté ses chères études pour le ministère de Pierre est la suivante : qu’ont voulu signifier les évangélistes en rapportant ces faits et ces paroles ? Et, de nos jours, au XXI° siècle, quel sens doit-on leur accorder et est-ce vrai pour nos contemporains ? La complexité de cette approche pourtant a priori simple apparaît dès la question de l’origine de Jésus : sa généalogie est à la fois connue et explicitement rappelée par les textes, mais en même temps un mystère demeure, celui de son Père divin… C’est cette complexité irréductible qu’il convient d’accepter pour mieux suivre la pensée de Benoît XVI et qu’il souligne dans l’épilogue de son livre : Jésus a pensé et appris d’une manière humaine, et en même temps, l’enfant connaît le Père et vit en sa présence, ce qui le distingue des autres hommes. Il est vrai homme et vrai Dieu, ce qui est parfaitement résumé par le prologue de l’évangile de saint Jean « et verbum caro factum est et habivit in nobis » : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. La foi dans ce Verbe fait chair confère une nouvelle origine aux croyants et leur donne une nouvelle naissance : ils sont engendrés par Dieu au nom du Christ. Le « oui » libre de Marie manifeste cette acceptation qui doit être celle du croyant selon Benoît XVI, pour que chacun devienne ainsi la demeure de Dieu. Aussi, pour conclure sur ce livre d’une sensibilité rare à écouter, réécouter et à méditer, pouvons-nous retenir cette belle image conjuguée du consentement pleinement libre de Marie qui la conduit avec son époux Joseph dans cette fameuse grotte de Bethléem et celle des mages, symboles de l’humanité en marche vers le Seigneur, même point convergent, et point de départ d’une nouvelle espérance…
Cette porte d’entrée permettra de découvrir les deux autres réflexions du pape théologien disponibles également en format audio que sont Jésus de Nazareth 1) Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration et 2) De la montée à Jérusalem à la Résurrection (textes lus par Marc-Pierre Galiero) avant de découvrir un dernier titre essentiel pour aborder les réflexions théologiques du même auteur « La foi chrétienne hier et aujourd’hui » (texte lu par Étienne Dahler).

 

 

 

 

Macha Chmakoff « Les couleurs de l’Avent » DVD inclus, Fidélité, 2015.


« Les couleurs de l’Avent » de Macha Chmakoff jettent des ponts entre les deux passions de cette femme, Macha, peintre et psychanalyste. Les œuvres réunies dans cet album inspiré offrent en effet une belle variation de couleurs à partir de la vie du Christ, variations où le bleu domine, couleur orientée vers la transcendance depuis la Renaissance. Les œuvres parlent pour cette artiste si habituée par son métier à l’écoute. Les formes élancées, presque flottantes, laissent transparaître au-delà des simples apparences le message christique. L’artiste diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris élabore ainsi un véritable accompagnement spirituel par l’image, à l’aide de l’épaisseur de sa peinture apposée au couteau et des lignes suggérées par les scènes représentées. On imagine sans peine la place d’une telle œuvre dans une démarche pédagogique auprès des plus jeunes ou lors d’une retraite avant la Nativité comme l’y invite le titre « Les couleurs de l’Avent ». À noter que l’album est accompagné d’un DVD permettant d’approfondir plus encore cette démarche artistique en forme de quête spirituelle.

Éric Monticolo « Gospel light - Evangile selon la lumière » méditations d’Eric Vermeer, Fidélité, 2015.


Éric Monticolo partage depuis de nombreuses années la couleur de sa palette d’artiste avec la lumière du cœur des hommes. Voyageant en France, en Europe et au Canada, son expérience se bâtit progressivement à partir de l’idée de partage qui nourrit et éclaire ses œuvres. Il suffit de faire défiler, page après page, cet Évangile selon la lumière intitulé « Gospel light » pour réaliser combien de ces irisations naissent des paysages intérieurs à l’image des secrètes paesine toscanes. Le regard se pose sur ces formes abstraites, des flammes s’élèvent vers les cieux, comme une âme en prière. La peinture d’Éric Monticolo se veut ainsi une démarche spirituelle tout autant qu’artistique, l’une ne se concevant pas sans l’autre. Les méditations d’Éric Vermeer accompagnent et éclairent elles aussi les 25 aquarelles réunies dans ce livre pour un dialogue où le verbe et la couleur s’entremêlent en une oraison inspirée.

 

 

Enrico Impalà « L’ermite et le mendiant - biographie du Cardinal Martini » Editions Mediaspaul, 2015.

La route du cardinal Carlo Maria Martini a croisé à deux reprises la vie du journaliste et écrivain Enrico Impalà. A chaque fois, l’influence de cette rencontre a été grande, au point de donner naissance à cette biographie du cardinal, toute première depuis sa disparition en aout 2012. Enrico Impalà a découvert celui qui était alors archevêque de Milan, à une époque où cet homme d’études, ce bibliste réputé, était plus connu pour son art de la lectio divina et ses recherches sur les premiers documents de l’histoire chrétienne que sur l’art de diriger l’un des plus grands diocèses du monde. Et pourtant, il sut relever ce défi avec le succès que l’on sait et que l’auteur rappelle dans des pages pleines d’émotion tant le témoignage a été vécu non seulement physiquement mais aussi spirituellement. C’est de cette première expérience ayant marqué Enrico Impalà qu’est née cette volonté de laisser un témoignage à la fois public et privé d’un homme de foi et d’intériorité qui a marqué son époque. Le biographe a repris pour son livre les quatre périodes de vie naguère évoquées par le cardinal : celle où l’on apprend, celle l’on enseigne, celle où l’on se retire pour approfondir puis celle où l’on mendie quand on devient dépendant, ce livre retrace les grandes lignes de celui qui était destiné à l’étude et à la recherche pour finir par être l’une des grandes figures de l’Église du XX° siècle. Le propos retenu par l’auteur est sobre, discret, au diapason du cardinal qui aimait le silence et la méditation ignatienne. C’est une haute qualité qui émane de ces phrases concises et ciselées évoquant fidèlement celui qui aurait pu être souverain pontife mais préféra l’intériorité d’une retraite à Jérusalem, retraite qui sera malheureusement abrégée par la maladie et l’obligera à venir finir ses jours en Italie. Et même dans ces derniers moments, le témoignage reste fort chez cette personnalité qui sut maintenir une lucidité jamais entamée par la maladie. Alors que cette dernière gagnait chaque jour du terrain, l’esprit du cardinal ne s’avoua jamais vaincu et fut exclusivement tourné vers la célèbre devise qui résume si bien sa vie : Ad Majorem Dei Gloriam.

 

Damiano Modena « La théologie du cardinal Martini – Le Mystère au cœur de l’histoire » Lessius éditions, 2015.

C’est un témoignage de première main de la théologie de Carlo Maria Martini que nous livre Damiano Modena, prêtre du diocèse de Vallo della Luciana en Italie et secrétaire du cardinal dans les trois dernières années de sa vie. C’est d’ailleurs le cardinal lui-même qui en signa la préface reconnaissant en un geste de pudeur caractéristique de sa personnalité combien lui était difficile de parler d’un livre qui parlait de lui… Et le cardinal de s’étonner, sans fausse modestie, d’être l’objet d’une telle étude alors qu’il avait toujours eu le sentiment d’être en inadéquation face aux devoirs qui lui étaient confiés. Celui qui se sentait pris de panique pour parler d’un texte devant un public nombreux a toujours fait sienne les paroles du psaume 119, 105 : « Une lampe sur mes pas ta Parole, une lumière sur ma route ». La Parole de Dieu a toujours été en effet la lumière qui irradiait la pensée et l’action de l’homme d’Église et c’est selon cet éclairage qu’il acceptera cette idée d’une théologie qui pourrait être sienne, miroir de l’Écriture et des Exercices spirituels qui ont toujours été au cœur de sa vie. La riche expérience spirituelle qui se dégage de la vie du cardinal Martini repose tout d’abord sur une proximité toujours plus grande avec la Parole de Dieu, étudiée et méditée chaque jour au plus près du texte grâce à sa science des langues anciennes et son amour de l’exégèse. Cette intimité vécue fut renforcée par la familiarité également grandissante avec la pensée ignatienne et notamment la pratique des Exercices spirituels que le cardinal n’eut cesse de suivre et de diriger jusqu’à la fin de sa vie. Cette proximité spirituelle connut un nouvel enrichissement avec l’expérience pastorale de l’archevêché de Milan, une mission pour laquelle il pensait ne pas être fait et qui une fois de plus s’imposa à lui avec les fruits que l’on sait. Damien Modena parvient ainsi à rendre en des pages fortes l’expérience de cette rencontre et de ce partage du fruit de l’étude et de l’intériorité avec le plus grand nombre, notamment lors de la fameuse Scuola della Parole dans le Duomo de Milan empli de jeunes venus écouter les méditations du cardinal jésuite. Pour Carlo Maria Martini, le défi de l’Église était toujours à conjuguer au présent, à la lumière des enseignements du passé, un rôle exigeant et souvent en décalage avec l’esprit du temps à l’image du Christ qui sut provoquer les repères de son époque. Les dernières pensées du cardinal avaient suscité quelques remous dans l’Église, force est de constater qu’elles ont su être partagées par le magistère actuel, signe de leur force pour les temps présents et à venir.
 

MUSIQUE, CINÉMA

Rémy Campos "Debussy à la plage" Préface de Jean-Yves Tadié, Contient 1 CD audio. Durée d'écoute : 74 mn, Hors série Connaissance, Gallimard, 2018.

Rémy Campos, professeur d’histoire de la musique au CNSM de Paris, a décidé de nous faire partager un épisode de la vie de Claude Debussy méconnu, et pourtant bien plaisant, celui de son séjour pendant l’été 1911 à Houlgate sur la côte normande, voisine de Cabourg et non loin de Deauville. Là, sur cette plage paisible, il n’y composera étrangement aucune œuvre, pendant un mois il sera le vacancier anonyme de ces lieux, sept ans avant sa mort. Surgis d’archives familiales, les documents, par-delà leurs valeurs anecdotiques, qu’a su réunir l’auteur Rémy Campo témoignent à la fois de l’esprit d’une époque, trois ans avant le premier conflit mondial, mais aussi de l’environnement et entourage du musicien. Houlgate compte en ce début de siècle parmi les villégiatures appréciées, station balnéaire prisée, certes moins célèbre que sa rivale Deauville ou sa voisine Cabourg, elle jouit cependant d’une belle fréquentation. La préface du spécialiste de Marcel Proust, Jean-Yves Tadié, souligne combien il est étonnant que ni Proust ni Debussy ne se soient rencontrés, fréquentant pourtant à la même époque des lieux voisins d’à peine quelques kilomètres. Rendez-vous manqué ? Très certainement, si l’on songe aux nombreuses affinités qui auraient pu réunir les deux hommes. En 1911, l’œuvre célèbre de Debussy La Mer a déjà été créée depuis six ans alors que La Recherche est encore au stade des brouillons… La mer a inspiré Debussy à distance et le musicien se plaint de ne trouver en ces lieux l’inspiration alors même que « Pourtant, la Mer est belle, comme c’est d’ailleurs son devoir », devoir ? Lapsus révélateur… Toujours est-il que ce séjour balnéaire s’avère riche d’enseignements comme le démontre ce livre bien mené, tant sur le plan iconographique, que pour l’enquête entreprise par son auteur. C’est en effet tout un passé qui resurgit sous la plume de Rémy Campos, un passé que les vacanciers de la côte normande ignorent bien souvent, passant sous les ombres d’anciens grands hôtels reconvertis en villégiatures des temps modernes aux musiques et animations tapageuses… Nul doute que Debussy et Proust se seraient rencontrés sur ce point, le second déjà en son temps trouvait confondant que « de grosses femmes viennent jouer sur la plage des valses avec des cors de chasse et des pistons jusqu’à ce qu’il fasse nuit. C’est à se jeter dans la mer de mélancolie » ! Debussy se refusa, quant à lui, à de porter ces caleçons et maillot rayé, point de bain pour lui, mais une tenue de ville pour mieux goûter au spectacle de la mer, une attitude loin d’être singulière à son époque, salon sablonneux où l’on conversait plutôt. Debussy se fait photographe, lit des romans à 95c., une vie ordinaire et anonyme de vacancier. C’est le temps de l’insouciance, des rencontres, du Casino encore existant aujourd’hui, faible ombre de ce qu’il fut, si le lecteur s’arrête quelque temps sur les photographies réunies…Mais, en ce temps passé, déjà le mauvais goût faisait ses ravages et notre compositeur se plaint d’un artiste de saison qui dispense une mauvaise musique : « la Mer en profite pour se retirer, justement indignée. – Moi aussi ! » siffle Debussy. Mais la vie du Grand Hôtel d’Houlgate où toute la famille Debussy a élu résidence pendant un mois rattrape bien ces fausses notes, vie passée à s’observer, à se changer aux différentes heures du jour et du soir. Ce beau voyage se termine par un retour à la capitale où le lecteur pourra découvrir l’intimité du musicien dans un cadre plus formel. Un bien agréable voyage qui se conclut comme il se doit en musique grâce au CD audio qui accompagne ce livre avec 74 mn d’enregistrements d’époque d’œuvres de Debussy, dont une inédite !
 

Olivier Lexa « Monteverdi et Wagner, Penser l'opéra » Archives Karéline, Broché - format : 13,5 x 21,5 cm, 352 pages, 2018.

Curieuse association pour ce titre - Monteverdi et Wagner, Penser l'opéra, retenu par Olivier Lexa dans son dernier essai paru. Rapprocher le nom de Wagner à celui de Monteverdi peut, en effet, surprendre si l’on songe à tout ce qui sépare les deux musiciens sur pas moins de deux siècles. Cependant, associant histoire de l'art, histoire culturelle et esthétique analytique, l’auteur - metteur en scène, dramaturge et historien - rapproche avec brio ces deux compositeurs quant à leur goût commun pour la musique et le théâtre, et bien sûr, leur rôle essentiel pour l’opéra. En effet, si Monteverdi jette le premier les bases de ce que sera l’opéra moderne, Wagner, pour sa part, en repoussera à l’extrême les limites avant la modernité. La pensée néoplatonicienne qui les anime tous deux inspire fortement leurs rapports à la création musicale et à l’art, médium entre réalité quotidienne et réalité supérieure. Tous deux théoriseront leur art, Monteverdi pour répondre aux attaques dont il était l’objet quant à la modernité de sa musique, Wagner produisant de nombreux écrits théoriques. Le rapport au temps, la rédemption par l’amour, nombreux sont les thèmes qui rapprochent les deux musiciens, similitudes parfois évoquées par le passé par des analyses comme celles de Pierre Boulez mais jamais étudiées de manière exhaustive, ce que fait avec science et pédagogie Olivier Lexa dans ce livre qu’il a su ne pas limiter aux seuls musicologues, mais au contraire a souhaité laisser toujours accessible. L’ouvrage « Les règles de l’art » de Pierre Bourdieu a manifestement inspiré l’auteur ; ce dernier a également retenu l’exemple des œuvres et les nombreuses analogies entre Monteverdi et Wagner pour développer dans un second temps un historique de la pensée de l’opéra depuis ses origines au XVe siècle jusqu’à la période contemporaine. À partir d’une approche pluridisciplinaire et d’une réflexion sur ce qui constitue une œuvre d’art, Olivier Lexa a souhaité approfondir cet espace philosophique après Hegel, Novalis, Schopenhauer, Kierkegaard, sans oublier Nietzsche qui consacra un essai bien connu sur Wagner. Analysant le rapport à ce genre musical de penseurs comme Adorno, Barthes, Deleuze, Foucault, Bourdieu, il invite à une conception pleine et entière de l’opéra. L’auteur souligne en effet les limites de l’enregistrement d’œuvres qui n’ont jamais été conçues pour s’abstraire du rapport visuel et de leur dimension théâtrale. Nous entrons ainsi dans ces pages inspirées au cœur d’une philosophie de l’opéra moins connue que celle instrumentale et que l’auteur illustre idéalement avec ce livre à partir des exemples comparés de deux géants de la musique.
 

"Cinéma de minuit" de Patrick Brion 22,5 x 28,5 cm, broché; 768 pages coul., plus de 2300 photos, Editions Télémaque, 2017.

Quelques notes de guitare et de violoncelle, des gros plans de couples célèbres du cinéma tels Greta Garbo, Robert Taylor, Ava Gardner, Humphrey Bogart et tant d’autres qui alternent en fondu en guise de générique, cela vous rappelle-t-il quelque chose, soirées sous le signe de la magie du cinéma ? Pour un grand nombre, assurément, le fameux Cinéma de minuit, probablement l’une des émissions de télévision les plus célèbres avec Apostrophes. L’histoire a commencé en 1976 lorsque Patrick Brion crée le principe de cette émission sur FR3, une aventure qui perdure plus de 40 ans après, et que l’historien du cinéma continue toujours à présenter… Par-delà ce bel exemple de longévité audiovisuelle, le Cinéma de minuit s’avère également être très certainement une illustration rare et précieuse de ce que la télévision française a su préserver comme espace culturel à l’heure de la mondialisation dévastatrice. Il fut un temps en effet où un Jean-Marie Drot pouvait se permettre de dialoguer sur l’art avec un ancien ministre de la Culture, André Malraux, avec de longues heures de documentaires, sur une chaine publique. Ces temps sont malheureusement presque révolus, aussi ce volumineux témoignage publié aux éditions Télémaque fait-il figure de mémoire sous la plume de Patrick Brion qui y retrace pour le lecteur pas moins, donc, de ces 40 ans d’émission et plus de 2 000 films diffusés. De nombreux souvenirs surgiront à n’en point douter à sa lecture, des souvenirs non seulement de ces plus grands films que compte l’histoire du cinéma, mais également du contexte où ils furent diffusés à une heure de grande écoute, le dimanche soir pour finir un peu avant minuit… L’aventure débute ce 28 mars 1976 avec le cycle Greta Garbo et La Tentatrice de Fred Niblo. Pour chaque film diffusé depuis, Patrick Brion nous rappelle le synopsis, la distribution et un court commentaire agrémenté d’une photographie tirée du film, une précieux aide pour retrouver sa mémoire cinéphile ou pour la compléter. Cette somme, véritable bible cinématographique, se termine en 2017, mais heureusement, non l’émission elle-même, et c’est tant mieux ! Souhaitons-lui, dans 40 ans, un deuxième volume…
 

« Jean Rouch, l’Homme-Cinéma - Découvrir les films de Jean Rouch » Somogy, 2017.

Le CNC et la BnF ont heureusement œuvré afin de préserver les archives filmiques, photographiques et documentaires du cinéaste Jean Rouch. Cette impressionnante collecte se trouve aujourd’hui réunie à portée de mains et d’yeux dans ce livre de plus 243 pages, constituant assurément une Bible incontournable pour tous les amateurs de Cocorico ! Monsieur Poulet, Moi un noir, Chronique d’un été… Si la filmographie de Jean Rouch est ainsi réunie dans cet ouvrage, l’avant-propos ne manque pas de rappeler qu’il est néanmoins fort possible que quelques réalisations soient passées entre les mailles et sommeillent encore sur des étagères, tant le cinéaste fut prolixe. Toujours est-il que l’abondance du matériel ne doit pas être sous-estimée, et l’apparente simplicité du cinéma de Jean Rouch pourrait laisser croire à tort que la collecte est définitive. Qu’il s’agisse des photographies de jeunesse, des compagnons de la première heure avec Dalarou, Damouré Zika, Lam Ibrahima Dia, Talou Mouzourane ou encore des premières réalisations, c’est un demi-siècle d’images qui défilent d’un continent à l’autre au fil de ces pages. L’aventure débute en 1947 avec « Au pays des mages noirs », 13 mn que Jean Rouch jugea sévèrement avec le recul et qui prélude pourtant à sa grande œuvre à venir. Pour chaque film, une fiche technique, un résumé, des commentaires et diverses notes accompagnées de photographies permettent d’avoir une information complète et détaillée sans arpenter les couloirs de bibliothèques et cinémathèques spécialisées. Ici ou là, le lecteur découvrira des images ou témoignages émouvants comme cette fameuse 2CV break de Cocorico ! Monsieur Poulet, annonçant d’interminables palabres mémorables… Cette riche iconographie complète ainsi idéalement les fiches réunies sur chaque film, un ouvrage indispensable pour mieux appréhender et comprendre l’univers du cinéma rouchien.
 

Clément Janequin : un musicien au milieu des poètes, Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes (direction scientifique), Symétrie éditions, 2013.

Tout mélomane ayant écouté la première fois Le chant des oyseaulx de Clément Janequin, passée la surprise des étonnantes onomatopées, aura découvert tout un univers où langue, poésie et musique tissent un étonnant paysage qui fut celui du XVIe siècle et de cette fameuse Renaissance. C’est à ce grand musicien (ca 1485-1558) qu’est consacrée pour la première fois depuis 1948 une réflexion collective de grande ampleur faisant le point sur les connaissances, mais aussi les recherches en cours, sous la direction d’Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes. Ce volume imposant de près de 500 pages a choisi une approche pluridisciplinaire réunissant historiens, musicologues et littéraires. La polyphonie qui caractérise la musique de Clément Janequin, et celle du XVIe siècle, atteint souvent des niveaux de complexité que cache parfois la partie musicale plus connue du grand public avec les chansons descriptives évoquées précédemment. Il serait, en effet, réducteur de ne faire de Clément Janequin qu’un compositeur de plus d’airs à boire et à manger tant son art va pousser à l’extrême les intrications entre musique et bruit, description et évocation, une démarche essentielle pour comprendre les mentalités et goûts de cette époque cruciale de l’Histoire européenne. Les études de ce livre soulignent combien Clément Janequin réussira à dépasser l’expressivité de son temps en réduisant les frontières entre poésie et musique, cela grâce à son écriture musicale et à l’écriture littéraire, les deux domaines unissant avec Clément Janequin leurs forces pour dépasser le réel. Les textes des chansons deviennent dès lors musique alors que la composition musicale créée à son tour un nouveau langage. Cette analyse fait d’autant mieux ressortir la place de la singularité de cette expression vocale à la Renaissance que cette époque était paradoxalement plus « sonore » que la nôtre : imagine-t-on encore le cri des marchands dans les foires à l’heure de nos « musiques » d’ambiance dans les grandes surfaces, les chansons à tout moment de la journée, les interjections omniprésentes dans le théâtre comique… Mais l’art de Janequin fut de maître en musique de la plus heureuse manière ces bruits de la nature et des hommes en poussant cet art à un point tel qu’il en marquera son contrepoint. C’est donc à une approche faite de nuances et de subtilités qu’invite cette étude collective qui souligne cet art singulier de Clément Janequin dans son époque, tout en le replaçant dans un contexte historique où la belle littérature (Marot, Ronsard, Saint-Gelais) côtoie les bruits de la ferme et des forêts ; une heureuse invite à redécouvrir « Le chant du Rossignol » avec Dominique Visse et son Ensemble Clément Janequin (lire notre interview) !

 

Pascal Bouteldja « Un patient nommé Wagner » Editions Symétrie, 2014.


Pascal Bouteldja est docteur en médecine et consacre une vaste étude à Wagner, deux domaines a priori éloignés. Et pourtant, le compositeur bien connu pour ses opéras qui surent révolutionner le paysage musical de son temps et des décennies à venir peut également être perçu comme un cas intéressant la médecine si on se réfère à de nombreuses sources inédites réunies, dans cet ouvrage, par l’auteur, wagnérien passionné. Aussi, le pont est-il posé entre ces deux domaines, Wagner a, à l’image de son contemporain Nietzsche, un corps souffrant, un mal qui n’est pas sans influences sur sa vie et sur son art. Le lecteur est emporté grâce à une écriture fluide, et fort heureusement épurée du style médical, dans cette biographie de Richard Wagner avec ces anecdotes et cet éclairage que l’on ne connaissait pas de l’auteur de Tristan et du Ring. Christian Merlin dans sa préface cite Marcel Proust pour avertir des dangers qu’il pourrait y avoir à entreprendre une interprétation biographique des œuvres du compositeur, tout en poursuivant et citer cependant Wagner lui-même qui rappelait combien on ne pouvait comprendre son œuvre sans comprendre son auteur. Nous voilà alors pris dans une lecture stimulante qui ne vise pas, loin de là, à faire tomber le compositeur du piédestal où il fut placé dès son vivant, mais bien au contraire d’entrer plus encore dans l’intimité de ce génie par un angle inhabituel et rarement suivi jusqu’à cet ouvrage. Lors de ses premières années, l’enfant est chétif, puis quelques années plus tard, sujet à de multiples angoisses. Crainte des fantômes, de nuit comme de jour, caractère qui deviendra vite turbulent et colérique, aptitude précoce pour les acrobaties sont autant de traits de caractère notables de la personnalité du jeune Richard, sans que ces traits ne révèlent pour autant le génie de sa personne. A partir de là, l’étude menée par Pascal Bouteldja fourmille de données impressionnantes, le lecteur suivant tel un médecin le carnet de santé de Wagner au fil des étapes de sa vie et de ses nombreuses pérégrinations. Les liens entretenus entre ce corps souffrant et son œuvre sont plus ténus qu’il n’y parait, ainsi cette lettre de Wagner à son ami de toujours Franz Liszt est-elle symptomatique : « Ma santé vient de décliner au point que depuis dix jours que j’ai terminé l’ébauche du premier acte de Siegfried, il m’a été littéralement impossible d’écrire une mesure de plus sans être chassé de mon travail par des maux de tête les plus inquiétants. […] Je suis (en ce qui concerne mon système nerveux) comme un piano détraqué, et c’est d’un pareil instrument qu’il faut que je tire le Siegfried. » Nous ne sommes pourtant qu’en 1857 et Wagner aura encore 26 années à vivre… Ce livre offre une étude passionnante à plus d’un titre : pathologies et remèdes de l’époque, psychologie du musicien et son rapport avec son entourage, soulignant plus encore le rapport du génie avec son œuvre, et laissant apparaître combien le corps reste encore trop souvent un élément sous-estimé et que cet ouvrage contribue avec justesse à éclairer.

 

Jean-Yves Hameline « Leçons de Ténèbres » Editions Ambronay, (Distribution Symétrie), 2014.

L’usage de l’office des Ténèbres s’est peu à peu perdu, avec les siècles, et la sécularisation de la société. Et pourtant, aux XVII° et XVIII° siècles, ce rituel marquait la fin de la période de Carême et l’entrée dans les jours saints précédant la fête de Pâques. Associant liturgie et musique, les Ténèbres participaient de ce mystère divin célébré par toute la société de l’Ancien Régime à cette période majeure du calendrier liturgique. Jean-Yves Hameline (disparu en 2013) a consacré une étude incontournable et publiée aux éditions Ambronay, non seulement destinée aux musiciens qui auront à interpréter ce riche patrimoine musical – on pense bien entendu à Couperin et Charpentier – mais également pour tout mélomane qui aura tout autant plaisir à le découvrir. L’ouvrage est technique, certes, mais parfaitement accessible, reposant sur un important travail de recherche sur les sources d’époque, et de nombreuses reproductions d’ouvrages anciens intégrées dans le livre avec tous les commentaires et explications nécessaires à leur compréhension et à l’interprétation du chant des Leçons de Ténèbres en France à l’époque baroque. Jean-Yves Hameline a justement souhaité partir de ces récitatifs notés des Lamentations de Jérémie pour mieux exposer en quoi ils ont su inspirer l’écriture musicale des compositeurs du baroque français. Ce texte de l’Ancien Testament, d’un caractère sombre dû au contexte qu’il l’a vu naître, évoque la destruction de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ. C’est à partir de ces récitatifs canoniques que le livre retrace non seulement l’esprit, mais également les pratiques et rituels qui se développeront jusqu’aux siècles du baroque et dont les grands maîtres de la composition reprendront l’essence avec le talent qu’on leur connaît. C’est tout cet héritage qui est ici non seulement réuni et présenté avec une finesse d’analyse remarquable. Cette heureuse initiative peut seulement faire quelque peu regretter que ce riche patrimoine soit tant ignoré dans les liturgies actuelles de l’Église, catholique et, qu’heureusement, le monde actuel de la musique préserve totalement de l’oubli grâce à de telles démarches.
 

 

 

 

 

 


 

Richard Wagner « Ecrits sur la musique » traduit par Jean-Louis Crémieux-Brilhac et Jean Launay, préfacé par Richard Millet, Gallimard, 2013.


Richard Wagner, Franz Liszt « Correspondance » préface de Georges Liébert, collection Blanche, Gallimard, 2013.


Franz Liszt « Lectures et écritures » sous la direction de Florence Fix, Laurence Le Diagon-Jacquin et Georges Zaragoza, Hermann, 2013.


Un grand nombre d’écrits sur la musique de Richard Wagner n’était malheureusement plus disponible et cette nouvelle édition permettra- heureuse initiative - non seulement aux mélomanes, mais également à un public plus large de découvrir ou redécouvrir des sources souvent importantes pour la compréhension de l’œuvre et de l’époque du musicien. Car Richard Wagner est un homme de son temps et l’a même devancé sur bien des points en musique grâce à des novations qui étonnent encore aujourd’hui. Mais la littérature a également occupé une place importante chez Wagner, avec un gout particulier pour le théâtre qui nourrira le drame qu’il transposera si souvent en musique. Une des inspirations principales en musique fut cependant la personne même de Beethoven dont les symphonies détermineront la vocation musicale du jeune Wagner. C’est donc à ce compositeur de génie que sont consacrés les premiers écrits réunis dans ce volume et notamment cette Visite à Beethoven datant de 1840, nouvelle imaginant un jeune compositeur partant à pied à la rencontre du grand maître… Puis viennent des textes sur la Neuvième Symphonie qui avait littéralement plongé dans une extase mystique celui qui prendra lui-même conscience de sa propre force créatrice à l’école de ce brillant modèle. Mais il faut surtout relire cet essai datant de 1870 sur Beethoven, époque à laquelle le compositeur voit L’Or du Rhin et La Walkyrie créés à Munich. L’essence de la musique, la spécificité du musicien en tant qu’artiste, les rapports de la patrie et du musicien sont autant de thèmes abordés dans cet essai qui développe également une partie théorique dans laquelle les idées de sublime, de beauté et de perfection caractérisent ce langage universel qu’est la musique.
L’importance de l’écriture et notamment de la correspondance a aussi uni deux grands musiciens du XIXe siècle que furent Wagner et Liszt comme en témoigne le fort volume publié par les éditions Gallimard. Ce furent les mêmes éditions qui avaient déjà publié cette correspondance il y a 70 ans et qui fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition, revue et augmentée d’un appareil critique remarquable et accompagnée de documents souvent inédits. L’admiration portée par Franz Liszt à Richard Wagner était immense et le virtuose accepta bien des entorses à leur amitié en raison de ce génie qu’il avait perçu chez celui qui allait devenir son gendre. Nous découvrons ainsi au fil de ces lettres, toujours vivantes et pleines de fougue, les joies et les peines de ces deux génies que tout pouvait opposer sauf l’amour des arts et de la musique. Richard Wagner souligne d’ailleurs la valeur du silence pour mieux le comprendre dans une lettre écrite de Zurich le 2 juillet 1858 et il ajoute : « Tu apprendras le plus caché en faisant connaissance avec mon Tristan ». Suivront également de nombreuses informations permettant de mieux apprécier la genèse des œuvres évoquées. A travers le prisme de ces lettres, toujours soignées, le lecteur entend d’une certaine manière les compositions en cours et parfois même à venir. Le génie s’écrit devant nos yeux avec des mots, des maladresses et des incompréhensions souvent, mais toujours dans un élan passionné qui unit ces deux âmes vouées indéfectiblement à leur muse. Autre mérite, et non des moindres, de ce livre est de nous faire entrer au cœur même de la vie musicale, et plus généralement artistique, de l’Europe du XIXe siècle que parcourent ces deux génies.
A souligner, enfin, que les éditions Hermann ont également publié les actes de trois colloques de trois universités françaises associées afin de rendre hommage au plus européen des musiciens en cette année 2011, année du bicentenaire du musicien hongrois, Franz Liszt. Chaque colloque a souhaité aborder un aspect spécifique de la personnalité du grand virtuose. Liszt et la littérature ont, il est vrai, toujours été associés tant le musicien chérissait les lettres qui, bien souvent, nourrissaient directement ou indirectement un grand nombre de ses compositions. Franz Liszt était un grand lecteur et il suffit de lire quelques-unes de ses correspondances ou alors de parcourir les titres d’un grand nombre de ses œuvres pour y retrouver des références à Pétrarque, Dante, Goethe, Byron ou Lamennais, la liste exhaustive serait longue à continuer…
Liszt avait également une passion pour l’écriture que celle-ci prenne forme dans ses préfaces aux Poèmes Symphoniques, dans ses innombrables correspondances, ou encore pour la rédaction d’ouvrages – souvent méconnus – tels Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie, Lettres d’un bachelier es musique, … Mais Liszt est également le sujet d’écrits sur sa personne, souvent romancés, on peut penser au Contrebandier de Georges Sand, au dandy baudelairien, sans parler des nombreuses œuvres contemporaines qui ont su trouver leur inspiration dans cette personnalité complexe, à la fois champion de la virtuosité, héraut des plus grands idéaux, et touchée par une forte spiritualité au point de devenir abbé…

 

 


 

Ivan Wyschnegradsky « Libération du son _ Écrits 1916-1979 » textes réunis, présentés et annotés par Pascale Criton (édition scientifique), traduction de Michèle Kahn, Symétrie éditions, 2013.


Les textes théoriques du compositeur d’origine russe Ivan Wyschnegradsky sont enfin réunis en une seule édition critique grâce au beau travail réalisé par Pascale Criton et nous permettent ainsi d’entrer au cœur même de l’espace pansonore théorisé par celui dont le travail fut soutenu par Olivier Messiaen ou encore Henri Dutilleux . Ivan Wyschnegradsky est né à la fin du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et émigrera en France après la révolution bolchevique, pays où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie et où il réalisera l’essentiel de son œuvre. Il fait figure de pionnier de l’ultrachromatisme et de la musique microtonale. C’est en effet à Ivan Wyschnegradsky, mais aussi Julián Carrillo et Alois Hába, que l’on doit cet emploi de micro-intervalles, une manière de dépasser et d’aller au-delà du chromatisme selon ces théoriciens. Carrillo inventera ainsi une notation avec tiers, quarts, huitièmes et seizièmes de ton, ce qui encouragera ces musiciens à construire des instruments qui répondent à cette nouvelle approche. Wyschnegradsky élaborera en effet un piano spécial à quart de ton, premier d’une longue série d’instruments bien particuliers.
Il apparaît vite indispensable à la lecture de cet important volume de replacer cette réflexion dans le contexte plus général du symbolisme, du futurisme et des constructivistes. Dans son introduction, Pascale Criton souligne en effet combien il restait à étudier dans le domaine de la musique ce qui a déjà été défriché dans le domaine de la peinture (de Malevitch à Kandinsky), de la danse (Diaghilev et les Ballets russes), ou de la littérature (de Biély à Mandelstam) entre la Russie et l’Europe de cette époque.
Conçu en quatre parties chronologiques, cet ouvrage, premier du genre en français, couvre l’ensemble de la création du théoricien avec, pour commencer, ses années russes, déterminantes pour son parcours futur et éclairant la gestation d’une œuvre qui sera pleinement développée à partir de son émigration en France en 1920. C’est en effet dès le début des années 20 que Wyschnegradsky soulignera dans ses écrits la nécessité d’une révolution dans la musique à laquelle il s’emploiera dés ses premiers articles, avec en 1924, un article au titre essentiel : la musique à quarts de ton. La troisième partie du livre développe justement cette microtonalité si essentielle dans la pensée du théoricien. Particulièrement instructive, cette partie montre combien Wyschnegradsky s’impliqua personnellement dans le développement de ses théories, allant même jusqu’à la controverse avec d’autres théoriciens pourtant proches de sa pensée, et notamment celle l’opposant à Alois Haba quant à la réalisation de la musique à quarts de ton au moyen de deux pianos accouplés (l’un au diapason normal, l’autre d’un quart de ton plus haut).

La quatrième partie du livre couvre la période des années 50 – si essentielles si l’on pense à la musique sérielle – jusqu’à la mort du compositeur en 1979. L’ultrachromatisme se développe ainsi au-delà du quart de ton, et s’élargit à d’autres instruments. Wyschnegradsky développe également une belle réflexion dans un article intitulé continu et discontinu en musique et où le théoricien souligne combien le Xxe siècle a connu le passage de la conscience tonale (parenté acoustique des sons) à celle post-tonale, et élargit son propos à la dimension spatiale. Afin de mieux apprécier encore la portée de ce compositeur et théoricien hors du commun, on lira avec profit la dernière étude intitulée Perspectives par Pascale Criton et qui invite à évaluer le rayonnement de la pensée et de l’œuvre d’ Ivan Wyschnegradsky, une œuvre dont l’importance fut très tôt appréciée par Olivier Messiaen, et à sa suite Claude Ballif, et que cet ouvrage nous invite à découvrir de bien belle manière.

Sciences

 

 

 

 

 

 

 

Christine Argot, Luc Vivès "Un jour avec les dinosaures" photographies : Éric Sander, Coédition Flammarion/Muséum national d'histoire naturelle, 2018.

La connaissance des dinosaures par un large public s’est considérablement étendue ces dernières décennies depuis que le cinéma d’Hollywood s’est emparé de ces impressionnantes créatures naguère reléguées dans les coins les plus obscurs des musées. Qui n’a jamais, en effet, entendu parler des T-Rex et autres vélociraptors ? Mais, qui a vraiment vécu un jour entier avec l’un d’eux ? « Un jour avec les dinosaures » écrit par Christine Argot et Luc Vivès invite justement à approfondir cette connaissance de manière plus scientifique grâce à un beau livre illustré des photographies d’Éric Sander. On oublie trop souvent qu’au cœur de Paris, au Muséum national d’histoire naturelle, existe une incomparable collection de ces animaux antédiluviens au sein de la galerie de Paléontologie. Depuis le fameux livre de poésie de Louis Bouilhet « Les Fossiles » paru en 1854 évoqué en ouverture du présent ouvrage, que de chemin parcouru ! Cette vision poétique de la paléontologie précède de quelques décennies la création de cette galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée dès 1893. A cette époque, sciences et art font encore bon ménage et l’Art nouveau s’impose avec l’approche du siècle nouveau. Une promenade de nos jours dans cette antique galerie est non seulement un extraordinaire voyage dans le temps le plus ancien de l’évolution, mais également une plaisante promenade dans la muséographie héritée du XIXe siècle. Point de vitrine high-tech, ni de lumière feutrée, mais une majestueuse salle bordée d’un somptueux balcon de ferronnerie par l'architecte Ferdinand Dutert. C’est le temps des fresques et autres représentations d’artistes dont la poésie émeut toujours à la lecture de ces pages. Fantaisie et science se sont livré parfois également une dure bataille qui resurgit parfois subrepticement encore de nos jours lors de découvertes extraordinaires. Les auteurs ont su avec ce très bel ouvrage associer rêveries poétiques et réalités scientifiques, un couple toujours délicat à conjuguer de nos jours et qui permettra aux jeunes, comme aux moins jeunes lecteurs, de découvrir ce monde encore présent à notre mémoire grâce à de telles initiatives !
 

Jean-François Deconinck « Le Précambrien, 4 milliards d'années d'histoire de la Terre » 240 pages, De Boeck, 2017.

Jean-François Deconinck est professeur à l’université de Bourgogne/Franche-Comté. Sédimentologue et spécialiste de la reconstitution des paléoenvironnements, l’auteur s’attache dans cet ouvrage destiné non seulement aux étudiants en Sciences de la Terre, mais aussi plus généralement à tout esprit curieux de l’une des périodes clés de notre planète, le précambrien. La période concernée peut donner le vertige si elle est replacée à l’échelle temporelle de la terre : 4 milliards d’années… Lorsque l’on sait que notre planète s’est formée il y a 4,567 milliards d’années (Ga), cela donne une petite idée de l’importance de ce rapport. L’ouvrage s’attache à explorer la richesse de cette échelle historique : à quoi ressemblait notre planète il y a 4 Ga ? Nombreuses ont été les découvertes faites ces dernières décennies, et ce livre savant, mais toujours accessible grâce à une pédagogie éprouvée, explore cette période sur divers plans : étude des enveloppes internes, géodynamique externe, évolution de l’atmosphère, océans, apparition de la vie… Le Précambrien apparaît-il comme une période incontournable pour mieux comprendre l’évolution ultérieure de la terre et de la vie qui s’y développera. Cette connaissance permet également de mieux saisir certaines données bien actuelles des ressources minières qui intéressent l’économie mondiale et dont 75% proviennent des terrains précambriens, ainsi que le rappelle l’auteur. Le lecteur profitera des leçons générales de l’auteur sur la différenciation des enveloppes terrestres, roches et bassins sédimentaires, des climats et de l’apparition de la vie, même s’il pourra parfois laisser le détail technique aux étudiants, les schémas, photographies et résumés didactiques l’aideront cependant toujours à ne pas se perdre dans les méandres du précambrien !
 

"Terre - L'histoire de notre planète de sa naissance à sa disparition" de Michel Joye, Collection : Focus Presses polytechniques et universitaires romandes, 2018.

La "Terre - L'histoire de notre planète de sa naissance à sa disparition" est un bel ouvrage de bonne vulgarisation, réellement accessible, par un auteur - Michel Joye, de formation scientifique ayant enseigné pendant 37 ans la chimie et la géographie. Le titre, un brin provocateur, donne la tonalité de l’ouvrage qui se penche dès son début sur le berceau de notre planète et du système solaire. Née dans les nuages, notre terre a connu bien des bouleversements effarants par leur violence et leur alternance et dont notre espèce semble avoir bien peu conscience si l’on songe à la manière dont nous la croyons éternelle. Puis, la succession des différents temps géologiques défile de manière claire et concise, l’auteur ne retenant que l’essentiel à connaître, grâce à de nombreux documents, et n’excluant pas une argumentation scientifique complémentaire lorsque cela est souhaité dans les nombreux éclairages suivants chaque chapitre. La section des premiers primates à l’homme moderne offre, elle aussi, un tableau synthétique de l’évolution qui sera particulièrement apprécié. Au final, l’épilogue sous forme d’interrogation « suite… et fin ? » invite, enfin, le lecteur à une réflexion sur l’avenir de notre planète. Un ouvrage précieux pour sa science à partager les leçons des sciences de la terre.
 

Yves Coppens « Évolution » collection Homo ludens Le corps en jeu, Carnets Nord et Le Pommier éditions, 2017.

Une nouvelle collection de petits livres d’entretiens consacrés au sport vient de naître retenant un angle original et porteur, celui du sport lui-même dans ses relations avec la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire et bien d’autres disciplines. Question vaste, mais fructueuse avec cette rencontre de grands intellectuels français permettant de recueillir en des textes courts et accessibles une synthèse sur la question du sport associée à cette approche pluridisciplinaire. Yves Coppens fait partie des premiers invités avec un ouvrage centré, bien sûr, sur sa discipline, l’évolution de l’espèce préhumaine à humaine, de la quadrupédie à la bipédie. Le corps et le sport sont ainsi analysés dans ces pages d’entretiens par le grand chercheur et découvreur de la fameuse Lucy. L’évolution est l’une des grandes caractéristiques de l’histoire des êtres vivants depuis quatre milliards d’années avec pour maître mot l’adaptation, et but ultime : survivre, rappelle le célèbre paléoanthropologue en introduction. Le « bouquet » de nos ancêtres, selon la terminologie retenue, repose sur ce constat commun d’une transformation liée aux changements environnementaux. Avec la bipédie, le corps se redresse, le crâne laisse plus de place pour le développement du cerveau, prélude à un déverrouillage important pour la culture. Le lecteur entrera plus encore dans l’intimité du corps, celui de Lucy, mais aussi celui du sportif, avec des liens passionnants et bien plus étroits qu’on ne pouvait le penser. L’évolution de l’humanité dans ses rapports au corps est une histoire qui s’écrit au présent, ce témoignage éclairant en est la brillante illustration !
 

« DEYROLLE ; Un cabinet de curiosités parisien », Louis Albert de Broglie, Emmanuelle Polle, Photographies Francis Hammond, Éditions Flammarion, 2017.

Magnifique cabinet de curiosités par lui-même, l’ouvrage « Un cabinet de curiosités parisien » présenté dans son coffret et paru aux éditions Flammarion réjouira tant par son contenu que par son esthétique. Signé Louis Albert de Broglie en collaboration avec Emmanuelle Polle, remarquablement mis en page et illustré par les photographies de Francis Hammond, c’est toute l’histoire de la célèbre enseigne Deyrolle, sise 46 rue du Bac, qui se dévoile ou égrène ses souvenirs page après page au lecteur. Des pages ô combien merveilleuses !
Deyrolle, cette noble dame aujourd’hui presque bicentenaire, est devenue une véritable institution portant avec fierté son âge. Connue des Parisiens, mais surtout des passionnés, collectionneurs ou curieux, la féerique boutique dénommée Deyrolle a enchanté bien des générations d’enfants parcourant émerveillés ses vitrines comme celles du Jardin des Plantes ou du Museum d’Histoire naturelle. Monde fantastique où l’imaginaire puise dans le merveilleux du réel, où la diversité se déploie dans toute sa beauté à l’infini comme une offrande à ceux qui en poussent la porte ou en ouvrent ces pages. C’est au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, que les Deyrolle, naturalistes de génération en génération, vont réussir ce pari fou de faire de leur enseigne un lieu unique de rencontres de savants, explorateurs, collectionneurs. Dans cet antre du savoir, des connaissances, des sciences et découvertes, sous les yeux des animaux, des reflets des coquillages et mille couleurs des ailes de coléoptères, lépidoptères ou minéraux défilent alors naturalistes et élèves. L’élégance des formes animales, végétales et minérales y trouve une merveilleuse chrysalide de choix. C’est à Émile Deyrolle, très attaché à l’enseignement, que nous devons bon nombre de ces merveilleuses planches de faune ou de flore que l’on nommait jadis du nom enchanteur de " Leçons de choses" et délicieusement reproduites. Fort de ces convictions réunissant sciences, beauté et enseignement, c’est en 1888 exactement que Deyrolle emménagera à l’adresse actuelle, rue du Bac. Depuis lors, les lieux ont conservé toute leur âme, cette ambiance de cabinet de curiosités avec son parquet qui craque, ses boiseries et tiroirs anciens aux mille trésors… Animaux empaillés ou moulés minéraux, coquillage ou fossiles, sans oublier cette salle du fond où insectes et papillons ont élu résidence et que l’on imagine volontiers prendre par enchantement possession des lieux la nuit…comme ils prennent possession de toute la beauté de leurs formes et couleurs des pleines ou doubles-pages de l’ouvrage. Aux découvertes, collections et taxidermie se mêlent, pour beaucoup d’entre nous, souvenirs et rêves, faisant de Deyrolle un temple de la Magie du Vivant telle que l’aimaient les naturalistes Ernst Haeckel, Adolf Portmann ou plus près de nous Roger Caillois. Ayant inspiré nombre d’écrivains, d’artistes ou couturiers, abritant une bonne librairie, entrer encore de nos jours dans l’univers Deyrolle, c’est ainsi que le souligne Louis Albert de Broglie « Comprendre que l’on appartient à l’extraordinaire aventure du monde » ; « Observer, comprendre, préserver, transmettre Pour l’avenir »… Aujourd’hui, la célèbre enseigne forte de son expérience vous ouvre, par cet ouvrage à la présentation élégante et soignée, les pages de son histoire et de ses fabuleux trésors.
 

L.B.K.

 

Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie, Muséum d’Histoire Naturelle, Artlys éditions, 2014.

L’académicien, et amoureux de la minéralogie, Roger Caillois estimait que « De tout temps, on a recherché non seulement les pierres précieuses, mais aussi les pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur ». Ces temps de l’homme sont infinitésimaux si l’on considère l’immensité géologique, véritable matrice d’où sont nés ces trésors réunis dans le dernier livre paru « Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie » du Muséum d’Histoire Naturelle. La remarquable collection de Roger Caillois a d’ailleurs fait l’objet d’un don à ce Museum et, en attendant que l’ensemble de la Galerie ouvre au public après sa réorganisation, une sélection accompagnée de pièces des collections du Muséum sont actuellement présentées sous forme d’exposition, et ce livre vient l’accompagner à point nommé. Ainsi que le soulignent Gilles Bœuf et Thomas Grenon, respectivement président et directeur du Muséum, c’est de découvertes dont il s’agit avec ces « Trésors de la Terre » exposés au public dans la galerie de Minéralogie. Découverte, bien entendu, en raison de ce qu’évoquait en préambule l’écrivain, cette curiosité qui retient le regard pour différents motifs : beauté, étrangeté, bizarrerie, particularités... et où se glisse l’imaginaire et le rêve. Découverte également de leur origine, de leur formation et de leur conservation jusqu’à notre époque, car on l’oublie trop souvent qu’un minéral vit et peut malheureusement mourir également. C’est enfin de découvertes au pluriel auxquels invite ce beau livre avec pour chaque spécimen retenu, non seulement son identité, mais aussi les catégories et classification qui le concernent. L’iconographie est remarquable et, si elle ne dispense pas bien entendu de découvrir ces chefs-d’œuvre de la nature sur place au Muséum, elle invite au rêve et à cette curiosité qui furent si chers à Roger Caillois et que nous pouvons faire nôtre grâce à ce beau livre.

 

Guide des insectes des prés et des prairies de Vincent Albouy, Belin éditions.

Vincent Albouy a décidé de nous convier à une balade bucolique en pays d’entomologie. L’été est propice à ce genre de découvertes même si l’univers des insectes bruisse de vie tout au long de l’année de mille et une manières. Le Guide des insectes des près et des prairies est conçu de manière très pratique afin qu’il soit non un livre de table ou de chevet de plus, mais bien un compagnon de découvertes dans les prés et autres prairies où « fourmillent » une vie extraordinaire de diversités et qui pourrait bien donner le vertige si le spécialiste qu’est Vincent Albouy n’y mettait pas un peu d’ordre. Aussi l’ouvrage – dès ses rabats indiquant les formes principales d’insectes pouvant être identifiés assez facilement – renvoie pour chaque espèce à un descriptif détaillé accessible et néanmoins complet. Vous avez décidé de vous promener le soir à la nuit tombée et vous restez interdit devant ces petites lumières d’un vert incroyable ? Vous vous doutez qu’il s’agit des fameux vers luisants ou lucioles, mais connaissiez vous la forme de cet insecte pour le moins étonnant et saviez-vous que seule la femelle émettait cette étrange lumière visible de loin l’été afin d’attirer les mâles pour la reproduction ? Les promenades diurnes ou à toute heure réservent bien entendu de nombreuses autres surprises telles ces nombreuses chenilles que l’on apprendra vite à différencier grâce aux belles reproductions accompagnant leur description. Des plus beaux insectes tel le somptueux Turquoise au plus étrange Aphrophore de l’aulne digne d’un film de science-fiction, l’univers des insectes développe sous nos yeux ébahis la diversité de la forme animale, une belle leçon !

 

Trinh Xuan Thuan "Dictionnaire amoureux du Ciel et des Etoiles" Editions PLON / FAYARD.

 

Trinh Xuan Thuan a réussi ce pari extraordinaire de rendre l'astrophysique et les origines de notre univers comme étant une mélodie familière à nos oreilles ! Le célèbre astrophysicien d'origine vietnamienne, professeur d'Astronomie à l'Université de Virginie à Charlottesville, est également un francophone convaincu puisqu'il partage sa vie entre les Etats-Unis et la France. Il est auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation en français sur l'Univers et les questions philosophiques qu'il pose.
Thuan est également chercheur à l'Institut d'Astrophysique de Paris. Rencontre avec un grand scientifique, mais également avec un troubadour de l'immensité galactique !

 

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VIE PRATIQUE

Christophe POURCELOT « La bible de la musculation au poids de corps » Tome 1 - Guide des mouvements : 480 exercices détaillés, Amphora, 2018.

Instructeur pour la Police Nationale, et policier depuis 20 ans, Christophe Pourcelot est à l’initiative d’une approche, l’Impact Cross Training, associant qualités physiques et activités sportives. Sa conception de la forme physique a depuis lors reçu une réelle adhésion, et l’auteur a décidé de réunir dans cette bible de 480 pages, pas moins 480 exercices au poids de corps, une manière de redécouvrir les trésors, souvent oubliés, de ce qui était la base de la pratique gymnique il y a quelques décennies. Point de machines compliquées qui isolent les muscles au lieu de les associer, mais ce qu’avaient déjà conçu notamment les Grecs dans l’Antiquité, puis les Romains, sans oublier la pratique également ancestrale du yoga, mais l’utilisation simple et essentielle de la force de résistance opposée par le poids du corps comme un moyen de contrainte toujours disponible et vivant pour encourager le muscle à se renforcer. Christophe Pourcelot, fort de sa riche expérience, y a ajouté des exercices inédits qui ont parfois des noms plus difficiles à retenir qu’à exécuter tels que le « Parkour », le « Street Workout », « l’Animal Flow » ou le « Cross-Training ». Vous serez probablement étonné de toutes les variantes des fameux push up, ou « pompes » en français, déclinés sur plus de 60 pages ! Chaque dimension est intégrée dans une approche murie par le temps et proposant une expérience performante incluant la puissance, la résistance, le volume, le gainage, l’explosivité selon les souhaits du pratiquant. Agrémenté de nombreux visuels détaillant leur exécution, il ne restera plus au lecteur qu’à franchir le cap et faire de cette bible le compagnon quotidien pour une réelle remise en forme assurée !

 

MASUNO Shunmyo Ranger, une pratique zen Traduit par Elisabeth Charlot Collection Ginkgo, 192 p. éditions Picquier, 2018.

Shunmyō Masuno est un moine bouddhiste bien connu en ses qualités tant de directeur du temple Kenkoh-ji de Yokohama que de paysagiste à la renommée internationale, spécialiste en jardin japonais d’inspiration zen. Le thème de son dernier livre paru chez Picquier éditions pourra alors paraître trivial, voire incongru sous la signature d’une telle personnalité enseignant également à l’université, puisque ce sont le rangement et le ménage qui sont en effet les idées centrales de ce petit livre étonnant. Et pourtant, ce qui en occident est considéré souvent comme perte de temps, voire avilissant ou tout au moins peu valorisé, est au contraire au cœur même de la pratique bouddhiste dans les temples au Japon comme celui que dirige Shunmyō Masuno. C’est ce bien trésor à portée de main que nous explique l’auteur, conscient de la tâche délicate qu’il poursuit pour le lecteur occidental… Dans un style alerte non dénué d’humour – les fameux koan japonais ! – il nous plonge littéralement dans l’ambiance d’un monastère pour proposer des parallèles adaptés, bien entendu, à la pratique occidentale. Pas question de se lever à 4 heures du matin comme les moines japonais et dans le froid glacial courir serpillière à la main à quatre pattes le long des couloirs en bois immaculés pour les rendre plus brillants encore. Mais réfléchissons quelques instants : combien perdons-nous de temps parfois à nous inscrire dans une salle de sport pour une dépense physique équivalente, et un coût bien plus important… Pratiquer rangement et ménage quotidiens engagent beaucoup plus qu’il ne pourrait paraître l’esprit et le corps, ce dont témoigne cet auteur plus que qualifié sur ce thème. Autre manière de pratiquer le zen – à côté du zazen également encouragé à la fin de ces pages – retrouver le plaisir d’un intérieur et d’un environnement propre et sain, sans objets inutiles qui s’entassent avec la poussière et qui minent notre moral bien souvent à notre insu. Alors plus d’hésitations, découvrons ce ménage zen bien plus sérieux qu’il n’y paraît !

CÔTÉ REVUES

Le Figaro Hors-Série « Picasso, les habits neufs du musée Picasso - Dans l’antre du démiurge »


Ainsi que le souligne Michel de Jaeghere dans l’éditorial de ce hors-série consacré à la réouverture du musée Picasso de Paris, l’artiste espagnol a toujours cherché à réconcilier des courants artistiques souvent éloignés tels l’art africain traditionnel et le classicisme. Cette voracité quant à la variété des sources inspirant son art a toujours été le préalable incontournable à l’expression personnelle de Picasso, une expression novatrice qui renouvellera totalement l’art du XX° siècle. L’hôtel Salé qui abrite le musée Picasso a fait l’objet d’une rénovation et d’agrandissements permettant un nouvel accrochage qui évoque la vie de l’artiste à travers ses œuvres : « Mes toiles, finies ou non, sont les pages de mon journal ». Ce numéro montre combien le réel chez Picasso est littéralement soumis à une déconstruction, puis à une recréation, qui s’abstrait des conventions. Le regard porté par l’artiste sur ce qu’il représente ne cesse d’étonner même si de nos jours, il ne scandalise plus. Cette dislocation du réel qu’il a osé peindre sur la toile ou sculpter est en effet aujourd’hui perçue - c’est entendu ou presque… - comme un état de fait au XXI° siècle, mais replaçons la démarche de Picasso en son temps, alors l’entreprise parait tout simplement révolutionnaire. Ce Nu debout ou encore le fameux Homme à la pipe ont été peints successivement en 1908 et en 1914, cent ans déjà…
Ce numéro à la riche iconographie nous fait entrer dans neuf journées vécues de la vie du peintre, du 25 octobre 1881, date de la naissance de Pablo que l’on crut mort-né, jusqu’au 8 avril 1973 où une embolie pulmonaire eut raison du souffle créateur du génie ; entre ces deux dates, pas une journée ne s’est déroulée sans qu’elle n’ait été consacrée à l’art dans un vertige étourdissant de créations protéiformes. La deuxième partie de ce numéro retrace la saga du musée Picasso, né en 1974, un an après la mort du maître, musée qui ne se veut nullement – et peut-être plus encore aujourd’hui -un temple figé, mais bien un laboratoire et un centre d’étude de l’œuvre de Pablo Picasso.

LIVRES A ECOUTER ET NUMERIQUES

 

ARVENSA EDITIONS


Relire les classiques sur son ordinateur, tablette, liseuse ou smartphone n’est plus un vain rêve avec les éditions Arvensa formées de passionnés de la langue française et qui ont décidé de proposer des éditions soignées qui se distinguent de ce que l’on constate souvent sur le Net. Nulle numérisation rapide et non corrigée pour ces éditions, mais un réel travail éditorial de correction, mais aussi de mise en page et de navigation, afin d’offrir une qualité optimale de lecture, même sur format réduit d’un smartphone. Chaque œuvre a fait l’objet de plusieurs mois de travail, ce que tout à chacun ne pourra que constater et apprécier à la lecture des textes proposés. Rencontrant un réel succès, Arvensa Éditions a acquis une position de leader pour l’édition numérique des œuvres classiques en langue française. Disponible à l’achat sur le site de l’éditeur, sans DRM, chaque livre peut être lu sur tous les formats de lecture, Arvensa Éditions est également disponible sur Amazon, iTunes Store, KoboBooks, Reader Store (Sony), Google play, Barnes & Nobles. Avec une telle offre, ce sont les grands auteurs classiques qui sont désormais à portée tactile du lecteur, soit à ce jour 1700 titres des grands auteurs de la littérature et de la philosophie, dont 39 œuvres complètes. Aussi est-il possible avec Arvensa Éditions de partir en toute légèreté avec les œuvres complètes de Sénèque ou de Proust, relire les plus belles poésies de Charles Baudelaire, flâner avec Rimbaud ou encore se plonger dans l’immense Comédie humaine de Balzac…

Chaque œuvre est disponible en format zip avec les versions dans les formats epub (iPad, Kobo et autres liseuses sauf Amazon), azw3/mobi (Amazon) et PDF (impression) garantissant une lisibilité sur tout type de périphériques. (iPad, téléphone Android, liseuses…). Après ouverture de son compte sur le site de l’éditeur, le téléchargement se fait sans difficulté avec un fichier à décompresser. Pour les fêtes, l’éditeur propose un pack de 39 œuvres complètes avec 1500 titres, une idée cadeau idéale pour les amoureux de littérature classique quel que soit l’heure, le lieu, pays, continent ou partie du ciel. (www.arvensa.com)

 

 

 

 

 

Marcel Proust A la recherche du temps perdu - nouvelle version, réuni en 35 CD MP3 et 7 petits coffrets, Présentation de Jean-Yves Tadié dans le livret d'accompagnement, lu par : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE, Editions Thélème, 2014.

Les éditions Thélème ont réussi ce pari impensable d’enregistrer l’intégralité d’un des romans les plus connus de la littérature, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. L’entreprise étonne et surprend tant l’ampleur de la tache aurait pu dissuader d’enregistrer une œuvre aussi importante. Pour relever ce défi, les plus grands acteurs ont été invités à cette réalisation exceptionnelle : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE prêtent ainsi leur voix au narrateur de la Recherche. Et la magie opère, car comme le soulignait justement Raphaël Enthoven dans l’entretien accordé à notre revue «… la Recherche est une machine à éterniser les instants, même les plus insignifiants » et les voix de ces enregistrements, faisant revivre les évocations de Marcel Proust dans sa grande œuvre, offrent à leur tour de nouveaux éclairages, une nouvelle manière de percevoir le style, les images et les tonalités du roman. Toujours dans le même entretien, Jean-Paul Enthoven reconnaissait : « A chacune de ses lectures, il me paraît nouveau. Si je relis Voyage au bout de la nuit de Céline ou Une ténébreuse affaire de Balzac, j’ai le sentiment de lire toujours la même œuvre. Il y a chez Proust quelque chose de très mystérieux qui fait que ce qu’il écrit entre toujours en résonance avec l’état d’esprit du lecteur et l’état de son développement sentimental, psychique, intellectuel. C’est une magie. » Et répétons-le, c’est bien justement cette fabuleuse magie qui opère à l’écoute de ces CD. Le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, note également combien il est difficile de résumer une telle œuvre aussi vaste tant en raison du déroulement qui n’est pas linéaire chez l’écrivain que par les impressions et souvenirs du narrateur qui comptent souvent autant que les actions. Ces enregistrements réunis dans un luxueux coffret sont divisés en sept parties correspondant aux sept romans du cycle. Pour chacun d’entre eux, les personnages sont présentés, ce qui est une aide précieuse pour se familiariser avec les protagonistes de l’œuvre. De même un index détaillé permet de retrouver immédiatement un passage de l’œuvre dans chacun des CD par le recours au système des pistes audio. Par cette initiative des éditions Thélème, les amoureux de Proust pourront ainsi retrouver à tout instant avec un lecteur MP3, un lecteur CD ou un autoradio, ces voix magiques qui évoquent les nuits d’insomnie, la chambre du Grand Hotel de la Plage à Balbec avec les reflets de la mer ponctués par les plinthes en acajou ou encore le passage guetté de la duchesse de Guermantes et les désirs voluptueux du souvenir…

 

"Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" de Stephen R Covey, un livre audio lu par Benoit Grimmiaux, Audiolib, 2014.

Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent compte très certainement parmi les livres les plus importants du XX° siècle en matière de développement personnel. Son auteur, Stephen R. Covey (lire notre interview) disparu en 2012, a réuni dans cet ouvrage dense et exigeant la quintessence de décennies de lectures, travaux, conférences, séminaires sur le sens de nos vies. Il est aujourd’hui – heureuse initiative – disponible en audiolivre aux Éditions Audiolib. L’auditeur de ce livre, admirablement lu par Benoît Grimmiaux, avancera par étapes à la recherche de ce qui importe le plus dans sa vie, à mille lieues des recettes aussi faciles qu’inutiles. Stephen R. Covey nous apprend ainsi progressivement à sortir de nos ornières du quotidien, de ces réactivités qui minent nos relations et nos vues à court terme qui entament notre vie sans que ces temps gâchés ne puissent revenir à nouveau. Et c’est bien effectivement à vivre de nouveau ou autrement que propose R.Covey dans cet ouvrage audio, sans prosélytisme, ni idéologie, même si l’auteur ne cache pas son attachement à sa foi, attachement qui n’est nullement ostentatoire ni indispensable à l’écoute de ces lignes qu’il offre généreusement à ses lecteurs. Apprenons donc à identifier ces schémas erronés, à redéfinir notre mission à partir de ce qui importe le plus pour nous – un examen souvent difficile, mais si indispensable à la vraie vie – puis faisons en sorte que, jour après jour, notre quotidien se rapproche de cette vue idéale, avec ses aléas, mais aussi ses victoires. Une belle aventure à écouter avec Audiolib en téléchargement ou en librairie.

 

 

 

 

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