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Édition Semaine n° 16 / Avril 2018

 

 

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Nota bene

À noter la parution, dans la collection Rivages poche Petite Bibliothèque, de deux ouvrages classiques d’une incontournable actualité : Tout d’abord, « La paix de l’âme » d’Épictète dans une traduction de Nicolas Waquet, un court traité de philosophie pratique du célèbre philosophe stoïcien qui trouve, aujourd’hui encore, toute sa force et intérêt pour se libérer de ses peurs. Autre approche et autre époque, avec les fameux Exercices spirituels d’Ignace de Loyola traduit du latin par Denis-Xavier Clément, une manière radicalement différente d’examen de conscience fondée, ici, sur un regard intérieur éclairé par le mystère divin, un classique des retraites ignatiennes.

À noter également, La Cathédrale de J.-K. Huysmans disponible en Folio classique aux éditions Gallimard. Un ouvrage évoquant en plus de 600 pages l’émerveillement de l’écrivain pour la cathédrale de Chartres qu’il découvrit lors de Noël 1893. Révélation non seulement de l’art et de l’architecture sacrés mais évoquant plus largement combien la foi alliée à la beauté est capable de rayonner dans toutes les créations humaines.
Édité également en Folio classique Les Désenchantées de Pierre Loti, rencontre de l’écrivain et de l’Orient qui lui fit avouer : « Quelle inconséquence de perdre ici les jours comptés de la vie, quand là-bas était le pays des enchantements légers, des griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oubliée… ! ». Un livre offrant au lecteur un plaisir toujours renouvelé.

 

Littérature - Poésie - Romans

 

Michel Dansel « Paris secret » Bouquins, Robert Laffont, 2017.

 


L’écrivain et poète Michel Dansel avait déjà emporté l’adhésion avec la parution de son essai consacré aux « excentriques », un regard transversal sur la singularité d’individus ayant décidé de ne pas se fondre dans la masse de leurs congénères. Il récidive pour le plus grand plaisir de ses lecteurs avec la parution toute récente de « Paris secret » dans la collection Bouquins. C’est, en effet, un peu de cette même veine qui coule dans ce nouvel opus « Paris secret », une ville tout autre que celle des guides, notices d’encyclopédies ou idées reçues. Adepte de l’humour décalé, préférant les ruelles aux autoroutes, l’auteur dédie en ouverture ce livre à toutes les bestioles de la capitale : chiens, chats, hamsters, poissons rouges et même coccinelles comme l’égrène à l’envi la Bible dans la Genèse… À défaut d’en faire ses lecteurs privilégiés, ce qu’il aurait souhaité, Michel Dansel a concédé ces pages alertes – et parfois iconoclastes – à ceux de ses congénères qui seront les « moins dramatiquement géométriques », au risque d’une incompréhension totale… Nous commençons ce voyage lutétien avec Charles Baudelaire et ses souvenirs « plus lourds que des rocs ». Paris « mosaïque polychrome » comme la nomme Michel Dansel en une belle métaphore que nos aïeux mérovingiens n’auraient pas reniée. Tesselles de vies accumulées depuis l’antique, espoirs uniques et pourtant si voisins, Paris peine à dévoiler tous ces trésors accumulés et exige acuité, sagacité et avant tout poésie. L’auteur parcourt les arrondissements avec nonchalance et gourmandise, en picorant ici ou là de quoi étancher une soif intarissable pour ces trésors cachés, ces perles méconnues d’un Paris profane ou sacré selon les lieux. Mystères de la colonne Vendôme, Zarafa, la fameuse « girafe » du Jardin des Plantes, Deyrolle et ses autres animaux – moins vivants - sans oublier les frasques d’un autre animal, le président Félix Faure dont le trépas est passé à la postérité dans la capitale… Entre histoire, légendes, phantasme et inconscient collectif, chaque ligne tisse un réseau de références qui laisse une couleur étonnante à la ville que nous pensions pourtant bien connaître. C’est tout l’art de Michel Dansel que d’évoquer ces nouveaux « Tableaux parisiens » en une vision à la fois héritée des générations passées et drolatiquement personnelle, un Paris de métamorphoses permanentes comme il les nomme, des « légendes bétonnées » qui ne sauraient se fissurer que grâce à l’humour et au talent de celui qui les a si habilement rassemblées.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jean-Marie Dallet : « Je, Gauguin », éditions La Table Ronde, Coll. La petite vermillon, 3e éd., 2017.

 


Voilà, une bien plaisante et alerte biographie de Gauguin « Je, Gauguin » signée Jean-Marie Dallet. Quelques pages de cet ouvrage, au style non figé, défiant carcans et ennui, suffiront au lecteur pour se sentir happé par le destin hors du commun de ce peintre qui fût dès son enfance « marqué par cette vie exotique, dont le souvenir me poussera toujours vers des lointains tropiques, avec l’espoir toujours vain de retrouver l’enfance et son enchantement. » Né à Paris en pleine Révolution de 1848, le jeune Paul embarquera âgé d’à peine un an pour le Pérou, Lima ; après ce sera de nouveau la France, Orléans, Paris, il a 7 ans, et pour lui, un sombre et ombrageux exil : « je ne m’y ferai jamais, j’y demeurerai toujours indien, le Sauvage, celui qui a besoin de respirer de vastes horizons », jusqu’à ce qu’il embarque à 17 ans, simple marin, Rio de Janeiro, tour du monde, mais l’ennui le suit, le poursuit. Qu’importe pour cet artiste qu’il n’est pas encore, « il s’agit de fuir, de chercher ailleurs - plus loin, toujours plus loin »… Plus loin, ce sera de nouveau Paris et la découverte, grâce à son tuteur, de l’art et de la peinture, se liant avec Pissarro et autres impressionnistes. 1883, sera une année charnière, mais commenceront alors les difficultés financières et familiales, Rouen, et au loin Copenhague, puis encore Paris avec sa noire misère… Un « chemin de croix souvent, chemin de fêtes parfois, lorsque les couleurs voudront bien suivre et ma tête et ma main. » L’auteur a fait choix de privilégier les rencontres et événements qui feront de Paul, Gauguin, ce peintre à nul autre pareil, redonnant pour cela souffle à ses combats et vie à son œuvre. Ce sera ensuite la Bretagne, Pont-Aven et son École, sa rencontre décisive avec van Gogh, un Vincent qui se bat déjà avec sa folie, Arles, avant, avant… Jean-Marie Dallet se plait à colorer ses pages des couleurs de la palette de l’artiste, offrant au lecteur une biographie vivante, enlevée, ne cédant jamais à la facilité, mais naviguant entre la réalité et le rêve pour ce peintre qui toujours fuira « vers des Pérou, vers des Océanie n’existant, au vrai que dans ¬[ses] rêves d’enfant .». Gauguin partira définitivement en 1895 à Tahiti puis aux Îles Marquises. Autant d’îles et de couleurs empruntées aux toiles de l’artiste, œuvres que Jean-Marie Dallet n’hésite pas à intégrer à part entière dans cette courte vie (55ans), mais si riche d’horizons et de voyages intérieurs. Une biographie intrépide empruntant avec talent les couleurs d’un destin, celui de Paul Gauguin.


L.B.K.


À noter dans la même collection, La petite vermillon, Éditions La Table Ronde : Paul Gauguin : « Avant et après », 2e éd., 2017.

 

Florian Rodari : « Pierre Tal Coat», Editions Domaine de Kerguéhennec, 2017.
 


Il manquait une biographie informée et récente consacrée au peintre Tal Coat (1905/1985) ; cette lacune est avec justesse réparée avec la parution aux éditions du Domaine de Kerguéhennec d’une biographie signée Florian Rodari et intitulée « Pierre Tal Coat ». Un nom que l’artiste adopta dès 1926 pour se distinguer du peintre également breton, Max Jacob, et signifiant en langue bretonne « front de bois ». A celui-ci, le biographe fait le choix d’y ajouter – chose plus rare – le prénom de l’artiste, « Pierre », disant ainsi d’emblée toute la force de cet artiste qui ne voulut jamais se couper, s’extraire de la nature, « le monde », tel qu’il aimait à le dire et qu’il arpentera et peindra toute sa vie. Biographie soigneusement travaillée dans laquelle s’intercalent de nombreuses reproductions et un album de photographies, l’auteur, Florian Rodari, a opté pour une approche chronologique mettant en évidence les grands étapes et tournants marquant l’œuvre de Tal Coat, ce petit breton né dans une famille extrêmement modeste, orphelin très jeune de père, qui décida dès 13 ans de devenir peintre et viendra tout jeune à Paris. Là, il y rencontrera sa première femme, des peintres et galeristes qui très tôt l’accueilleront et lui porteront reconnaissance. Mais la vie, qui plus est la vie d’un peintre tel que Tal Coat, n’est pas aussi rectiligne… et c’est dans un style au ton juste et avec beaucoup de pudeur que Florian Rodari aborde chapitre après chapitre la traversée terrestre de ce géant qui jeune encore s’était passionné pour C.G. Jung qu’il n’avait cependant pu rencontrer bien que se rendant à Bâle tout exprès… On peut se demander si Tal Coat, travaillant sans relâche toute sa vie durant, questionnant pierres, carrières, arbres, l’eau et les champs, les pigments et les liants, dans « un travail acharné, silencieux et solitaire », écrit Florian Rodari, n’a pas cherché cette individuation si chère au psychanalyste suisse ?... Mais qu’importe, laissons plutôt la parole au biographe : « Peu à peu, cependant, Tal Coat s’impose comme l’un des rares peintres de sa génération, aux côtés de Giacometti, capables de tracer une voie vraiment neuve à la représentation réaliste ». Tal Coat n’aura alors de cesse de voyager, peindre, bouger, peintre toujours et encore, rejoignant, plongeant dans cette nature qu’il fait sienne et avec laquelle il communie cherchant moins la couleur que cette lumière qui lui sera propre, cette densité de la transparence. En 1936, évoquant la guerre d’Espagne et « sa propre vie », ainsi qu’il le dira, le peintre entame sa série intitulée « Massacres » qui ne sera pas toujours comprise, mais qui lui vaudra cette notoriété qui perdure aujourd’hui. Puis, ce sera les années d’Aix-en-Provence de 1941 à 1956, un tournant essentiel dans l’œuvre du peintre ; mais, alors même que Paris lui offre reconnaissance et succès, Toal Coat, plus solitaire que jamais, se retire… « Rochers », « Arbres et rochers », eau, cascades prennent alors toute leur force dans la série « Profils sous l’eau » et autres toiles, largement illustrées dans l’ouvrage en de nombreuses pleines pages. C’est une nature dans toute sa fragilité que le peintre saura rendre avec une rare sensibilité, on songe notamment aux toiles « Faille dans les rochers » (1949, 1950). À partir de cette période, écrit Florian Rodari, « En tant que peintre, Tal Coat se sent pleinement libre désormais ; Il suit sa voie sans faillir, en solitaire, rien ne pourra l’en faire dévier, ni les incompréhensions de ses proches qui ne parviennent pas le suivre, ni ses propres doutes qu’il surmonte et intègre à sa démarche ». Galeries et expositions internationales s’enchaîneront alors parallèlement à cette liberté qui le conduira à cette frontière qu’il sut si bien décrire en 1968 dans la célèbre revue L’Éphémère :


« L’espace et la lumière sont un
Ainsi tout flotte et dérive lentement
et la lumière et l’ombre
et toutes choses en cette lumière et cette ombre… »


Florian Rodari retrace ainsi dans un style sobre, soigné et avec beaucoup de pudeur, laissant la place d’honneur à l’œuvre, la ligne de vie de Tal Coat dans cette courbure des champs qu’il aimait tant, de sa jeunesse à ses années de maturité émaillées de nombreuses rencontres et amitiés avec d’autres peintres, écrivains et poètes, de sa reconnaissance jusqu’à sa disparition en 1985. Un essai biographique qui vient compléter à merveille les nombreuses autres publications parues en 2017 - monographies (éditions Somogy) ou entretiens (édition de L’Atelier contemporain) - dédiées à ce grand artiste breton que fut Tal Coat.


L.B.K.
 

Clarice Lispector, « Nouvelles ; édition complète », éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 2017.
 


La parution aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque d’un ouvrage de l’auteur Clarice Lispector est toujours un heureux événement ! Si Clarice Lispector est une grande romancière, figure majeure de la littérature brésilienne du XXe siècle, connue notamment pour son roman Le Bâtisseur de ruines (1961), elle fut aussi une très grande nouvelliste. Son premier roman « Plus près du cœur sauvage », publié en 1944 alors qu’elle n’a pas 25 ans, sera un succès, et il sera le premier d’une longue carrière vouée à l’écriture. Les éditions Des femmes-Antoinette Fouque ont maintenant depuis 30 ans entrepris de rendre accessible en français l’intégralité de l’œuvre de Clarise Lispector. Un pas de plus est franchi avec la parution de ce volume consacré à l’intégralité de ses nouvelles dont certaines inédites en langue française. Toute sa vie, de 17 à 57 ans, de 1937 à 1977, Clarice écrira en effet des nouvelles parallèlement à ses romans, articles de mode ou traductions. 85 nouvelles au total dont l’actuelle publication nous donne une version et traduction complète, car bien que connaissant de nombreuses langues, c’est cependant toujours en portugais qu’elle écrira ses livres. Le recueil s’ouvre avec « Les premières nouvelles », des œuvres de jeunesse lorsqu’elle est encore étudiante en droit, son premier conte connu et « Lettres à Hermengardo » retrouvé dans les archives par Benjamin Moser. Ses nouvelles ont pour point d’ancrage la femme, la vie d’une femme dans ce qu’elle a d’intimement fascinant, de mystérieusement enfoui. Empreintes d’une certaine croyance que certains qualifieront de mysticisme ou de magie, selon, l’écrivain explore les sentiments féminins intérieurs, les états d’âme tremblants ou dévastateurs, les interroge, les rumine aussi parfois. Mais, chose intéressante, l’artiste suivra pour l’écriture de ces nouvelles la trame même de sa vie selon son âge, de l’adolescente à la femme, à la mère, à la femme vieillissante jusqu’à cette femme qui sait qu’elle va mourir avec ces « Dernières nouvelles » demeurées inachevées comme un « non finito » et publiées après sa mort. Avant ces dernières nouvelles se glissent également « Liens de famille », recueil qui fut dédié à sa psychiatre ou encore « Passion des corps » écrit selon l’auteur en un seul week-end. Ainsi que le souligne avec justesse en préface à cet ouvrage Benjamin Moser, ces nouvelles révèlent – fait rare – tant la complétude de la femme que de l’écrivain ; cet écrivain (elle refusera toute sa vie le féminin du terme alors même qu’il existe en portugais) qui sut si bien, dans son style et sa syntaxe singulière, scruter le point infime qui fera basculer la vie d’une femme dans ce qu’elle a de plus quotidien, ce point de vertige fatal. Clarice saisit l’inouï des vies, « l’étrangeté d’être au monde » dira-t-elle.

 

L.B.K.

 

Léon Chestov « Shakespeare et son critique Brandès » Le Bruit du Temps, 2017.

 



Surprise et découverte ! Le tout premier ouvrage du philosophe russe Léon Chestov vient d’être publié pour la première fois en français avec une traduction et présentation d’Emma Guillet aux éditions Le Bruit du Temps, éditions audacieuses qui lui ont déjà consacré quelques très beaux titres, notamment Léon Chestov 1866-1938, La pensée du dehors en 2016 sous la direction de Ramona Fotiade qui signe, ici, également la postface.
Avec « Shakespeare et son critique Brandès », celui qui se fera connaître pour ses analyses approfondies de Nietzsche, Tolstoï ou encore Dostoïevski, offre en ces pages de « jeunesse » de l’écrivain, il a 32 ans, un écrit qui, d’une certaine manière, anticipe sa future philosophie de la tragédie. Au cœur de ces lignes écrites sous la colère, c’est en effet un véritable plaidoyer – Chestov vient d’abandonner la profession d’avocat- pour une lecture de Shakespeare en opposition radicale de celle réductionniste faite par le critique rationaliste danois Georg Brandès. L’existence de l’individu doit être au centre de toute philosophie, pour Léon Chestov, au risque de rester « toujours un passe-temps futile, une compilation de ces souvenirs vulgaires et frivoles… » Trop conscient des affres, gouffres ou expériences extatiques existentielles, Chestov se place ainsi à contre-courant de la nécessité et de la raison, ou de la pensée stoïcienne grecque, qui ne répondent pas, selon lui aux questions essentielles et existentielles soulevées par des œuvres aussi puissantes que Hamlet, Jules César, Macbeth ou Le roi Lear. Avant cet essai atrabilaire, Léon Chestov connaît une dépression nerveuse et ira se soigner à Genève, où il rédigera ces pages brulantes qui paraîtront en 1898, à Saint-Pétersbourg chez A. Mendeleïevitch, à compte d’auteur sous le pseudonyme de Lev Chestov. « Toute aspiration à un système tue la création libre, en la confinant dans des limites posées d’avance » rappelle Chestov au début de son essai, une manière de souligner sa recherche « engagée » en totale opposition avec celle du critique Brandès, qu’il estime réductrice du génie du grand dramaturge que fut Shakespeare. À l’opposé, Chestov part des personnages shakespeariens et développe à partir de ces figures une analyse au cœur de l’existence humaine, une tâche imposée selon lui par la tragédie de la vie même. Russe, c’est en philosophe au tempérament et à la plume russes qu’il consacrera ces pages virulentes et fiévreuses au plus grand tragédien et dramaturge anglais. Indigné par la lecture « à la surface des choses » de Brandès, Chestov oppose ici une analyse « en profondeur » comme un face à face implacable, sans concession, avec la tragédie existentielle. Ainsi Macbeth, Le roi Lear ou Jules César ouvrent-ils pour le philosophe un éventail philosophique qu’interdit toute lecture positiviste. Se faisant, Chestov suggère des interprétations que le lecteur du XXI° siècle découvrira avec bonheur tel Hamlet comme un apprentissage de la réalité de la vie aux antipodes de la « morale autonome » de la raison et de la science qui traversent, sans les voir, toutes les questions philosophiques posées par la vie. Une lecture engagée et d’actualité qui saura nuancer idéalement les paralysies du relativisme ambiant !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lawrence Durrell « Le sourire du Tao », Gallimard, L’Imaginaire Gallimard, 2017.

 



Ce livre par un trop bref résumé pourrait peut-être sembler à certains un peu dépassé, une légère désuétude des années 70… pourtant, il n’en est rien, et ceux qui connaissent et apprécient Lawrence Durrell, le savent bien. Il demeure, encore aujourd’hui, à sa lecture une certaine cocasserie – So british - et une crédulité ou une joie enchanteresse que l’on aime retrouvez chez l’auteur de Citrons acides et de Un peu de tenue, Messieurs ! Bien sûr, aujourd’hui, nombreux sont ceux qui connaissent les grands principes ou grandes lignes du Tao, le yoga tantrique, les techniques de respiration en matière d’amour ou de sexualité, c’est selon. Bien des précisions de ce vieux sage chinois ou inspiration de la belle Véga n’auront peut-être plus l’aura d’exotisme quasi ésotérique qu’elles ont pu avoir dans ces années-là. Qu’importe puis qu’avec Lawrence Durrell, cet anglais élevé aux Indes et ses souvenirs de moines tibétains, avec son expérience intime de la Grèce, des mystères d’Eleusis et sa rencontre avec Jacques Lacarrière, sa rencontre surtout avec son ami Henry Miller, ces quelques jours passés ensemble à philosopher deviennent plissements des yeux, sourires narquois, cris et éclats de rire complices sur fond de Ying et de Yang. Ils parlent, mangent et boivent ou boivent, mangent et parlent… Ces Journées passées à Sommières dans le sud de la France, loin pourtant de la Chine, des Indes, de la Grèce ou autres contrées ou celles encore passées avec Véga entre éveils et endormissements au bord des lacs italiens, lac Majeur ou d’Orta, à la recherche improbable de Nietzsche et de Lou, prennent, ici, des couleurs de kaléidoscope durrellien inimitables. Les fines poussières des années 70 deviennent étoiles dansantes, la tapenade prend une saveur de gingembre aux promesses d’éternité, l’eau se change en thé et le vin en poésie…

L.B.K.

 

Joy Coulentianos : « May », traduit du grec par Jacques Darras, Ed. La Bibliothèque, Coll. Les Cosmopolites, 2017.

 


C’est un joli et étrange ouvrage que ce livre nommé simplement « May » de Joy Coulentianos et traduit du grec par Jacques Darras ; une douce étrangeté qui vous enveloppe, happe et ensevelit.
Deux femmes, deux sœurs anglo-saxonnes, la quarantaine, quelques jours ensemble, de nouveau, sur cette île, quelque part en Grèce ; la mer, les crêtes, l’Acropole et le vent qui siffle, hurle parfois… L’une, May, raconte ses amours tout juste vécues, intenses, pulsionnelles, et se souvient, surtout, passionnément meurtrie, de cet amour au deuil encore suspendu, revenant inlassablement, et puis de cet autre encore qui l’appelle, l’obsède, la perdra peut-être de nouveau pour toujours, qui sait ?….Mais ici, rien d’un banal roman ; non, ici, c’est l’atmosphère de cette Grèce au soleil mordant, aux nuits sans fin, Grèce orthodoxe avec ses cimetières et ses rites d’un autre âge, secrets et envoûtants. Là, dans les grottes éternelles, cachées au-dessus de la mer Égée, et les tas de débris d’os, l’amour affronte sans complaisance la mort, un questionnement ininterrompu dans un dialogue mêlant l’érudition et le tendre sérieux de l’une, la sensualité et l’imagination de May, la mythologie, les rites chrétiens, orthodoxes, protestantisme et paganisme… Un dialogue où s’immiscent la narration, l’ivresse, le Zeïbeitico, la sensualité, les blessures et l’angoisse des nuits sans réponses. Chacune, à sa manière, tente de comprendre et d’expliquer ce qui fait qu’elle est, elle, « May ». On ne sait pas grand-chose d’elle, de cette femme passionnée, énigmatique, tombée amoureuse un jour d’un écrivain grec mort, pas plus sur l’auteur, Joy Coulentianos, en dehors de ces tendres et émouvants souvenirs que nous donne à lire Jean Blot dans sa postface. Comme un sarcophage ouvert dans la lumière crue de la lune, se superposent les héroïnes : l’auteur, son héroïne May, et celle encore de « Dis-moi qui aimer… », ce livre écrit par cet écrivain grec, avant May. Mais, « Qui est May » ? (« Qui aimer ? ! ») - Tous, lui disent : « May, tu ressembles à l’héroïne de « Dis-moi qui aimer… » ; sortilège, fatalité ? Ce sont les vents de la Grèce, ceux qui harcèlent, obsèdent, et ses dieux - Dionysos ou Bacchus, Hadès, Pan - qui soufflent, tournent les pages, faisant ensevelir les morts, ouvrant les tombes, les esprits et les âmes, et regardant souffrir, mourir, agoniser les vivants de leurs blessures et de leurs peurs trop humaines. Putains, amours, maquereaux, rêves, mort, sexualité et éternel féminin irriguent les veines de ces pages comme le vin, oublieux, submergeant et solitaire. Un livre d’une étrange force tel un poignard ciselé par sa propre victime. Il faut l’ouvrir comme on accepte de regarder le soir venir et la nuit grecque approcher, le temps d’un étrange songe, d’un amour éperdu, d’un livre…


L.B.K.
 

La Sonate à Bridgetower (sonata mulattica). Emmanuel DONGOLA, Éditions Actes Sud, 2017.
 


 

Même si Emmanuel Dongala écrit à la fin de son dernier livre que cette histoire est une fiction fondée sur des faits réels, c’est cette histoire relatée comme la plus vraie possible que l’on gardera en mémoire en refermant les 334 pages de ce superbe roman. Qui se souvient du nom de George Bridgetower ? Qui était-il, ce petit garçon de neuf ans, qui à Paris en 1789, sur fond de Révolution en marche, va faire se lever une salle entière à la fin de son concert au Concert Spirituel « L’archet, porté par les dernières notes arpégées du rondo final, resta suspendu un moment au-dessus du violon – le temps d’un demi-soupir - puis attaqua allegro spiritoso la coda du dernier mouvement en un éblouissant jeu de démanché et de cadences bariolées dont les derniers trilles suraigus se perdirent dans le tutti de l’orchestre et des applaudissements de l’auditoire qui, en apnée jusque-là, n’en pouvait plus de se retenir. Certains étaient debout, […] Plus déconcertant encore, d’autres accompagnaient leurs battements de mains de cris, bravo, bravissimo, selon la dernière mode venue d’Italie. Mais ces manifestations bruyantes et intempestives ne déconcentrèrent point le jeune violoniste, il s’y était préparé. »
Dès la première page de ce roman il se passe quelque chose hors du commun, quelque chose que peu d’artistes parviennent à faire ressentir dans la pratique de leur art, et là, en suivant quelques années auprès du jeune virtuose violoniste Georges Bridgetower, nous découvrons une vie peu commune. Accompagné de son père natif de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinie (exotisme oblige), il va conquérir Paris, Londres et Vienne, laissant dans son sillage un destin d’enfant « à la Mozart ». George a tous les atouts au bout de ses doigts si agiles, il révolutionne la manière de jouer de son instrument. Il impressionnera les cours d’Europe jusqu’à se retrouver sous la protection du prince de Galles, comme un fils adoptif « Sous la protection du prince, George se sentit libéré. Le prince l’avait recruté dans son orchestre privé et avait signifié à ses employés qu’en tant que musicien exceptionnel George jouirait de privilèges tels que répéter dans sa salle de musique et avoir accès à sa bibliothèque privée… ». Il côtoiera dans sa vie d’enfant, d’adolescent et de musicien professionnel, les plus grands noms de l’époque, musiciens, scientifiques, écrivains, personnages politiques, anglais, français, allemands, italiens ou encore américains… Élève de Haydn, il éveillera en quelques années l’admiration de tous jusqu’à Beethoven dont il sera quelque temps l’ami proche, jusqu’à la rupture qui changea la destinée de « la sonata mulattica » que le grand compositeur lui avait dédicacée… Mais cela est à découvrir au long des chapitres captivants de ce récit. Loin de sa mère et de son frère restés en Autriche, George, sous la gouverne de son père farfelu, calculateur et joueur, ne va pas vivre que de rêve, il découvrira aussi la fragile condition des hommes noirs et des métisses juste après l’abolition de l’esclavage « À l’époque où la couleur de l’épiderme comptait tant et où les Noirs qui avaient réussi à s’insérer dans la bonne société étaient plutôt de peau claire car presque tous étaient les enfants naturels de maîtres blancs, il ne s’était pas du tout attendu à ce que l’interprète dont Haydn lui avait parlé avec admiration fût ce Nègre à la peau si sombre. » Il a côtoyé aussi la réalité de la vie de la plupart des hommes et femmes du peuple comme la désillusion de l’image du père, qu’il ne reverra jamais plus lorsque ce dernier quittera le royaume d’Angleterre en 1791 alors que George n’avait que onze ans. Mais fort de son éducation, de son talent, de sa jeunesse, George entre dans sa vie d’adulte comme dans une nouvelle œuvre de musique, avec enthousiasme, curiosité, soif d’apprendre toujours et virtuosité.


Sylvie Génot


 

Benoît Castillon du Perron : « Mourir avec la rivière », éditions Arcades Ambo, 2018.

 

 

« Mourir avec la rivière » signé Benoît Castillon du Perron et publié aux éditions Arcades Ambo raconte ou plutôt conte l’univers biographique d’un petit garçon qui grandit et qui, un jour, est devenu grand… Un univers, tout d’abord, doré, fait de vastes parcs, de hauts et grands escaliers ornés de tableaux tout aussi grands qu’eux, mais un univers bien trop vaste et hermétique pour ce petit être, tenu à l’écart du monde des adultes et du club de ses trois sœurs, seul dans la chambre verte de l’oncle Romain, seul à regarder l’horizon et cette rivière, sa rivière et cette photo en noir blanc donnée en couverture de l’ouvrage : « Et c’est ainsi que je reviens au bord de la rivière, ma rivière, ma douce, ma si jolie et ma si tendre morte. Je ne sais plus, tant le temps a passé, si le noir des trous d’eau, entre les nénuphars, s’est élargi au soir, définitif, qui tuera tout et tous, ou si je puis encore m’éveiller, réveiller avec vous ce qui fut l’une de mes plus grandes joies, et fouler à nouveau, en une danse légère, nécessaire et sacrée, les chemins d’autrefois pour moi seuls inventés, et retourner, sans doute pour la dernière fois, parmi joncs et roseaux délicatement froissés, revoir luire au bas du talus, là-bas, au pied des peupliers, les trésors de l’essentielle enfance où j’allais puiser sans fin, par les beaux soirs d’été. »


Et c’est dans la mémoire de cette rivière, devenue matrice, refuge, dans laquelle on entre, pas à pas, avant que subrepticement, elle n’entraîne le lecteur dans cette enfance où déjà se dessinent les ombres. Une enfance aux nombreuses pages et souvenirs qui jamais ne lassent tant elle s’écoule en de jolis moments et phrases comme la douce rivière du garçonnet ou ces notes d’un nocturne de Chopin joué pour lui seul par une complice grand-mère. Mais les étés se suivent laissant aussi advenir un long et doux ennui qui grandit malgré les portes ouvertes des greniers, malgré la rivière, ne laissant « Jamais apaisée, cette envie de partir comme j’étais parti dans tes bras, ce désir d’écarter les murs, d’élargir l’horizon, cette pulsion montante, de plus en plus puissante au fur à mesure que je grandissais ; tout cela qui ne supportait plus, maintenant, la contrainte d’une porte, d’un simple verrou fermé… ».

Entre pêche et jeux, percent les illusions, désillusions et secrets des adultes, la larme vite cachée de sa grand-mère, un père de plus en plus absent que remplacent les certitudes toujours plus implacables de cette mère à l’affection si mondaine, alors s’ajoutant à l’ennui, s’immisce le manque, ce puits qui se creuse. « Allongé, presque nu, à l’avant du bateau, je joue à être mort. Mes pieds, mes mains traînent dans l’eau. Dans le bleu flamboyant du ciel, je regarde fondre les nuages. Mes paupières se ferment, rougissent, s’emplissent de tâches noires… La brise, sur ma peau, fait comme l’empreinte irrésistible d’une lèvre. Mais mourir n’est pas si aisé. »


Entre souvenirs et mots choisis, l’auteur saisit, navigant tout à la fois entre sensibilité à fleurs d’âge de l’enfance et émotion des souvenirs de l’adulte, les moments clefs de ce paradis de l’enfance qui se fissure, la rivière de La Saulière qui laisse place à celle de l’Abbaye, au collège, à la séparation, aux crises et aux cris, et aux années 68... L’adolescence qui accoste se fait maintenant empreinte. Les morceaux du puzzle des vies s’ajustent avec en contrepoint les larcins, vengeances et mensonges d’un adolescent poursuivant encore l’auteur des lignes, champs de bataille de pulsions. Le rythme s’accélère malmenant la monotonie des étés et des rentrées. Les photos du vieux Leïca fixent le lecteur et s’enchaînent alors comme un film en 24 x36, aujourd’hui, remastérisé et gravé par les mots de l’auteur jusqu’à ses 17 ans, lorsqu’on n’est pas sérieux.

Puis, le cinéma encore, la poésie, la littérature plus encore et les rencontres d’amis, ceux que l’on n’oubliera jamais, amis perdus ou ennemis de demain et frères de toujours… Époque des amitiés profondes, des séparations familiales, des chambres de bonne, des premiers emplois où la vie de bohème vibre de sa jeunesse et de sa beauté.


Notre narrateur, après un intermède flashback, est devenu Jean (Jean, ici, aussi…), et c’est bien ainsi. Jean est devenu un peu adulte, mais pas encore assez pour retenir la belle Maud et les autres. Puis, Joy apparut et demeura. Entouré maintenant de sa famille, de sa femme et de ses enfants déjà grands, le narrateur regarde Jean s’avancer vers lui, éclairé par la lune, jusqu’à cette étrange bulle… La réalité, « Cela faisait bien longtemps qu’il n’y croyait plus, tout au moins pas au sens où tout le monde l’entend.» ! Demeure l’âme de la rivière. Un joli ouvrage où le travail de l’écriture s’efface pour laisser place à un style personnel au rythme scandant ceux de la vie qui grandit, s’affirme, se vit et s’écrit.

L.B.K.

 

 

Marc Pautrel : « La vie princière. », Gallimard, 2018.

 


Le dernier roman de Marc Pautrel, « La vie princière », commence par une lettre, une lettre adressée à une femme. Celle-ci débute ainsi : « Chère L***, Je voudrais pouvoir te remercier de tout. Rester à tes côtés pendant ces quelques jours a été merveilleux, de la première à la dernière minute. » Tout est dit et rien ne l’est… Rien n’est jamais aussi simple, surtout lorsqu’on est écrivain, l’inconscient efface, les souvenirs persistent, le corps résiste. Dans un style qui se veut net, comme un regard lointain qui se souvient trop bien, et dont aucune mise au point ne serait nécessaire, le narrateur, pensionnaire de ce vaste Domaine à la végétation tout italienne, se souvient…
Elle, elle à ses côtés. L***, italienne, venue pour une semaine, et n’être qu’avec elle. L***, belle, intelligente, vive, qui aimait, aime tant parler, parler et parler, marcher aussi… Et, maintenant, repartie, et lui, seul, face à lui-même, sans elle à ses côtés, avouant comme on confesse, quelques lignes plus loin : « […] je ne pouvais plus faire qu’une chose, la seule chose que je sache faire dans la vie : me nourrir de mes propres phrases, et qu’il allait me suffire de t’écrire une lettre […] ».
Une lettre pour ouverture d’un livre qui s’écrit, ne peut que s’écrire… écrire contre le temps, retisser la ligne de vie d’une rencontre amoureuse avant qu’elle ne perde sa réalité. Retenir, tenir encore ce « dernier moment où en une demi-seconde tout pourrait encore changer […] ». Une écriture fluide, diaphane, transparence d’une lumière italienne, pour réminiscence de ces instants où ils dévalèrent ensemble la pente des collines du vaste Domaine, laissant les mots glisser, et « […] t’expliquer que j’étais tombé amoureux de toi, de te dire ce qui s’était passé et comment c’était arrivé […] ». Chaque mot est là, présent, tout proche, à portée de pages. « Redoubler l’éternité », écrit le narrateur… L***, dans les allées de « La vie princière », avec ce désir de laisser les phrases dirent chaque minute, chaque journée de cette présence d’L*** dans l’ombre des grands pins du Domaine, juste dire et pouvoir écrire : « Et qu’alors, je serais soulagé. »

 

Pierre Voélin « Sur la mort brève » Fata Morgana, 2017.

 

 

Pierre Voélin signe avec Sur la mort brève un recueil de poésie à la fois empreint de gravité et en même temps d’un souffle qui dépasse celui des contingences des vies humaines. La nature est complice de la poésie de l’auteur, tour à tour témoin ou participant, rarement indifférente. « L’esprit s’ouvre à des puits de neige », des « Sentinelles obscures » et « D’anciennes fêtes rouvrant leur manteau et la miséricorde en pleurs » ponctuent nos marches obscures. Comme un espace à la fois feutré et paradoxalement sonore, la nuit osseuse a des accents de barque antique traversant le Styx… Poudroiement de graines exquises pour un cœur pris dans les étaux du lierre, végétal enserrant la mémoire du poète en une étreinte mortelle. La mort rôde sans que nous sachions si elle est miroir ou reflet, et si nos prières dans le « bréviaire des étoiles » offrent une voie ou une voix « d’une langue incertaine » ? Le poète s’interroge plus qu’il n’assène, une invitation à la patience des incertitudes. « Sur la mort brève » rappelle la mémoire implacable du « battement sourd des heures », cette « mémoire glisse comme un lac de montagne. L’implacable mémoire ». Caractère inéluctable des instants où tout bascule, « Elle marche, On ne l’entend pas venir » ; et le poète, de préciser en un rappel inéluctable, ce témoignage indicible et inouï de la nature : « Seules des feuilles récitent », et nous nous ferons complices avec lui de ces murmures qui signent nos fins. Un recueil aux murmures et au timbre mélodieusement grave comme un bruissement d’automne.
En une éternelle confession avec la mémoire et la nature, Pierre Voélin signe également « De l’enfance éperdue » aux mêmes éditions Fata Morgana.

 

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’astre mort » roman, Robert Laffont, 2017.

 


Autre jardin secret méconnu du public, le manuscrit de L’astre mort récemment découvert par sa fille Ariane, et aujourd’hui publié pour la première fois aux éditions Robert Laffont. Un roman que Lucien Jerphagnon souhaitait garder inédit. S’expliquant sur cette décision de mettre au grand jour ce seul roman écrit par son père au début des années 1960, à la veille de rompre son engagement religieux, sa fille justifie cette publication par le fait que son père avait détruit en toute connaissance de cause un grand nombre de documents et de correspondances avant sa mort annoncée, et que ce manuscrit sauvé de ce tri sélectif selon la volonté même de son père, et qu’il avait gardé secret pendant une si longue période de sa vie, ne pouvait dès lors selon elle rester caché, d’autant plus qu’il éclaire une étape importante de la vie de l’homme et de l’historien de la philosophie. À partir des réflexions du personnage principal de ce livre, qui s’intitulait originellement Journal d’un anxieux, Lucien Jerphagnon évoque les errements initiatiques d’un homme allant de Bordeaux à Bayonne, sans oublier Saint-Jean-de-Luz ou l’Espagne à la manière d’un Montaigne. De l’obscurité à la lumière, toutes les expériences de la vie vécues par le romancier dans sa jeunesse s’invitent discrètement dans ce livre écrit par cette plume rigoureuse et inimitable. Les souffrances vécues lors de l’enfance, les traumatismes de la guerre et de la captivité, les doutes et les questionnements sur le mal et le sens de la vie, tout est prétexte à interrogation mystique et philosophique, sous forme romanesque et selon une chronologie qui se termine un 29 septembre, un mois qui curieusement avait vu naître et disparaître Lucien Jerphagnon, dernier clin d’œil de ce grand homme que fut Lucien Jerphagnon.


« Récrire l’histoire de sa vie… Oui, que de fois j’en aurai tâté, de ce jeu-là, depuis vingt ans ! On efface tout et on recommence… Faites vos jeux… » (p. 176)

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

 

Kei Miller "By the rivers of Babylon" roman. Éditions Zulma, 2017.
 


« By the rivers of Babylon » aux éditions Zulma de Kei Miller, Lauréat 2017 du OCM Bocas Prize for Caribbean Literature, et auteur déjà très remarqué lors de la parution aux mêmes éditions de « L’authentique Pearline Portious » en 2016, est son troisième roman et son deuxième traduit en français par Nathalie Carré. Avec un humour subtil, une joie non dissimulée et une vraie poésie, nous assistons à Augustown, un quartier très pauvre de Kingston – Jamaïque (lieu de naissance de l’auteur), à un terrible événement qui touche au plus profond l’identité même des habitants de ce quartier : le maître d’école, on ne sait pas pourquoi, est sorti de ses gonds et a coupé les dreadlocks de Kaia, véritable sacrilège chez les rastafaris. C’est aux côtés de sa grand-mère, Ma Taffy, personnage haut en couleur de la communauté, que Kaia partage sa peine et la honte de cet acte qui ne peut pas rester sans conséquence… Alors commence le grand récit, à la façon des conteurs africains, de ce à quoi Ma Taffy avait assisté quand elle était petite fille… Gagner du temps avant que la situation ne devienne explosive dans ce quartier où déjà la vengeance gronde à travers les rues, voilà ce qu’espère Ma Taffy, qui malgré sa cécité ressent tout clairement. « Les personnages aveugles entendent, goûtent et sentent mieux que les autres. Et ce qui arrive aux narines de Ma Taffy en ce début d’après-midi la fait se dresser sur sa chaise… » La voilà qui raconte les gangs, les trafiquants d’armes, les cachettes, la dangerosité du quartier, et puis l’époque du prêcheur volant quand elle avait le même âge que Kaia… « Le prédicateur s’appelait Alexander Bedward et c’est lui en personne qui nous a dit un jour qu’il allait se mettre à voler. » Ma Taffy lui raconte et Kaia comprend petit à petit sa propre histoire, lui petit métisse, et celle de son peuple et celle des blancs, des rapports entre tous ceux d’apparences différentes. Il écoute tout, Kaia, tout de sa culture et même de la politique qui dirige le monde, celui des adultes où il devra faire sa place, plus tard, quand ses cheveux auront repoussé… Mais pour le moment, il y a cette rumeur de vengeance, cet autoclapse « Il y a une Muraille blanche et une Muraille noire, mais la Muraille noire ne cesse de grandir et écrasera un jour la Muraille blanche. » Autoclapse, un mot étrange… dialecte jamaïcain : Désastre imminent ; calamité ; le plus grand trouble qui soit… Une étymologie qui fait débat nous dit-on, mais un débat que ce roman invite à dépasser, une initiation à la résistance et à la libération d’une culture et d’un peuple avec, tout au long des pages, cette drôle de mécanique qui se met en marche pour le plus grand plaisir de l’imaginaire… Et tous nous écoutons la parole de Ma Taffy et ce qu’elle a à nous apprendre.


Sylvie Génot-Molinaro

 

Caravaggino de Jean-Philippe Brunet – roman, 204 pages, Editions Cohen&Cohen, 2017.
 


Allongé sur son lit de douleur, rongé par un « petit souvenir » de la belle courtisane Isabella modèle pour peintres à ses heures perdues, et devenu homme d'Église après une vie d'artiste plutôt ratée, le narrateur conte sans rien omettre ses espoirs de devenir un peintre reconnu à Rome en ce début de XVIIe siècle où la peinture est partout, alors que Caravage y a déjà sévi, et que les ateliers ne forment qu'à la manière de … Un soutien mitigé de son père lui permettra quand même de tenter cette vie bohème et d'entrer en formation à l'académie d'Andrea Sacchi. Au final, il décida de se lancer dans l'écriture d'une « vita » plutôt que de perdre son temps, son maigre pécule, son énergie et même son âme à peindre. Durant sa courte formation, il fut amené à rencontrer un jeune peintre qui exerça sur lui une attractivité forte, et, il décida alors, et en fin de compte, de relater la vie de ce jeune peintre, Tommaso Dovini surnommé Caravaggino. « Plus que d'autres peintres que des tendances inverses tiraillaient, Caravaggino en fut écartelé. On l'appelait ainsi à cause de son tempérament batailleur et parce que, plus de vingt ans après la mort de Caravage, l'ombre et la lumière menaient encore chez lui leur combat spectral. » ; et le narrateur, de souligner encore : « Si je reviens toujours à Caravaggino c'est que, tiré tantôt vers la clarté du dessin de Sacchi et tantôt vers l'obscurité de Caravage à quoi il aspirait par nature, il incarne les conflits qui déchiraient alors la peinture... »
Soigné ou plutôt saigné par son médecin, Acarza, féru de peinture également, « Acarza ausculte son patient de la façon dont un peintre regarde son modèle... », chaque visite met en alerte le narrateur sur sa santé qui se dégrade alors que s'instaure une conversation sans fin sur l'art et la peinture de l'époque, source de réflexions profondes sur ce monde de luttes, de concurrences de talents, mais aussi de jeux d'égo entre ces artistes qui s'observaient pas moins attentivement les uns les autres ainsi que ne le faisaient leurs commanditaires.
À travers Caravaggino et l'obsession du narrateur pour ce personnage, nous parcourons cette Rome baroque du XVIIe siècle, parfois fantasmée, pleine de tous ces artistes géniaux, « Rome nous étouffe, voilà le secret du mal. Non seulement par son atmosphère empuantie, ses maisons noires, ses ordures et l'air méphitique de ses marais, mais le mal vient de plus loin. Il nous vient du passé. Ses racines plongent dans le sol antique et s'abreuvent d'une sève ancienne dont l'amertume nous empoisonne. Rome ! Ville de secrets et de merveilles, elle est aussi une ville de monstres et de prodiges où les femmes donnent naissance à des abominations que les prêtres refusent de baptiser. », dira le narrateur. Chercher à comprendre et à connaître qui état ce Tommaso dit Caravaggino devint alors le but de notre conteur qui comme un journal nous embarque dans ses courses folles à travers ruelles sombres, ateliers et auberges romaines, entre peintures et bagarres à l'arme blanche, entre arrestation de son « idole » et ces procès tellement courants à l'époque ; « Pour ce que j'ai vais dire du procès de Cararavaggino, toutefois, je n'invente rien. Tout s'est passé comme je le dis, les registres du tribunal du gouverneur de Rome en font foi.... J'errai seul, perdu, en quête de certitudes. C'est pour çà que j'ai compris Caravaggino dès que je l'ai rencontré. Il était plus jeune, impétueux. Il a un côté implacable, et aujourd'hui le voilà en prison....Rome dévore les peintres. Il y a dans Rome un Minotaure. Les peintres venus de province lui sont offerts en sacrifice. Même les plus forts n'en sortent pas indemnes... ». Ainsi en est-il de la condition des artistes de cette Rome baroque que l'on partage tout au long de ces pages écrites à la première personne du singulier par ce singulier écrivain. Lors de sa brève rencontre avec Le Bernin dans les grottes du Vatican, telle la question que le Christ avait posée à André qui le suivait « Que cherches-tu ? », il cherche, continue de chercher et trouvera peut-être la réponse à travers cette fameuse « vita del Caravaggino » qu'il lui promet d'écrire, alors que ce dernier dépérissait au fond d'un cachot. Mais, est-il vraiment possible de répondre à cette question au cours de sa vie, lui le faux poète, comme il se décrit lui-même à la fin du livre, faux poète entiché de peinture et peintre manqué devenu prêtre ?
 

Sylvie Génot-Molinaro
 

Philippe Sollers « Beauté » roman, Gallimard, 2017.

 


Euterpe, la muse grecque sait plaire selon l’étymologie de son nom et ses charmes ont certainement inspiré l’écrivain Philippe Sollers pour son dernier roman Beauté. Elle est associée à la musique et le lecteur pourra s’interroger : la muse ne s’est-elle pas substituée à Lisa, cette pianiste aimée par le narrateur dans ses pérégrinations grecques ? Notre rhapsode des temps modernes loue depuis longtemps déjà les arts et la beauté qui s’en dégage de différentes manières. Comme ses antiques devanciers, Philippe Sollers sait mettre en avant ce qui est plus que ce qui paraît. Le romancier excelle dans l’art de la variation - mélodique, rythmique ou harmonique - peu importe. Ainsi, la référence récurrente dans Beauté aux Variations pour piano, opus 27 d’Anton Webern rattache tout naturellement aux dieux grecs pour l’écrivain, l’écoute des rares fragments d’hymnes à Apollon parvenus jusqu’à nous lui donne raison. Sa pensée et ses œuvres tissent sur un métier une toile infinie, et Beauté ajoute encore quelques pages encourageant à cette prise de conscience : notre monde ne cesse de s’enlaidir. Les voix s’élèvent alors tel un chœur de vierges effarouchées, Sollers réactionnaire, Sollers conservateur, Sollers rétrograde ! Non point, Sollers plutôt optimiste, La beauté sauvera le monde aurait pu être de sa plume si Dostoïevski ne l’avait devancé. Du chaos peut ressortir la beauté, c’est un thème récurrent de tous les mythes fondateurs et des sagesses millénaires. Webern aimait citer Hölderlin qui estimait que « Vivre, c’est défendre une forme », ce qui perdure malgré les aléas du temps. Face à cela, l’obscénité inconsciente prédomine sur les écrans comme dans la vie quotidienne, les deux se confondant. Les dieux grecs font signe pour Hölderlin, le poète croit en leur résurrection, ce qui fait dire trop rapidement à Schelling qu’il a perdu l’esprit, image qui fait penser à la « folie » présumée de Nietzsche, mais en sommes-nous si sûrs ? Pour cela, pourquoi ne pas rêvrer comme l’y invite Philippe Sollers, un rêve vrai pour lequel il faut se rendre disponible, se déconnecter des interminables sollicitations modernes. Jüng a également fait ces voyages, Ulysse aussi, en enlevant ses bouchons de cire, mais attention au chant des sirènes… On retrouve dans ces pages inspirées les touches en botte du fin escrimeur qu’est Philippe Sollers qui encourage de lire Hamlet plutôt que d’assister à une de ces représentations contemporaines « foireuses » ! Le narrateur est dans les cieux avec Lisa alors que l’interminable guerre de Troie a toujours lieu, en bas. « Les phénomènes passent, je cherche les lois ». Face à la manipulation de l’ignorance, l’omniprésence des projecteurs aveuglants et du bruit médiatique, le sacré se voile, l’ennui guette, alors il est temps d’entendre et d’écouter ce que les anciens Grecs percevaient déjà, leurs dieux et leurs éclairs n’ont pas disparu, Beauté en témoigne !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Stéphan Huynh Tan « Anarchie en France, en Allemagne et en Savoie » Pierre Guillaume de Roux éditions, 2018.
 


Stéphan Huynh Tan est un écrivain au long cours qui puise son encre dans la mémoire de ses pérégrinations autour du monde et des plus belles pages de la littérature qu’il ne cesse également d’explorer. Que peuvent bien avoir en commun Stendhal, Gobineau, Ernst Jünger et Xavier de Maistre ? Sous la plume de notre essayiste, qui a notamment déjà publié un Dictionnaire de Chateaubriand, leurs aspirations mais aussi leurs contradictions tissent un maillage serré qui peut paraître bien souvent incommode à démêler pour le lecteur noyé par les sollicitations médiatiques du XXIe siècle. Mais Stéphan Huynh Tan, lui, est en retrait du monde, sait prendre le temps d’aborder ces rivages comme le faisaient nos aïeux, otium revisité des temps modernes où le lecteur gourmand se met à table avec Henri Beyle, la duchesse de Sanseverina n’est jamais très loin, pour « un bon dîner dans la compagnie d’un esprit libre »… Le promeneur écrivain sillonne les clues de Barle, non loin de Digne-les-Bains, une manière de retrouver le temps primordial, grandeur discrète, d’où tout est parti ou presque. Nos cathédrales des temps modernes comme il les nomme avec une pointe caustique où s’entassent caddies et monceaux de victuailles ne rassasient pas notre homme, il leur préfère les vraies, non cet amas de ferrailles et de plastique, mais celles en pierre où le lecteur impénitent retrouve les souvenirs de l’auteur des Chroniques italiennes et des Promenades dans Rome. La saveur de la lecture de Stéphan Huynh Tan est d’apporter à ces textes que nous pensions pourtant connaître de nouvelles épices, une lumière rasante d’un soleil de fin d’été sur la garrigue. Avec le comte Arthur de Gobineau, nous filons à Turin, une ville secrète qui ne se livre pas au premier venu. L’endroit sied à l’auteur de L’Essai sur l’inégalité des races humaines, et notre essayiste de ne pas résister à plonger dans la lecture de ce pavé de mille deux cents pages développant des théories plus que controversées sur les races… Le mythe aryen, la race blanche dissoute dans ses métissages multiples, sombre constat de ce que la pensée peut produire dans ses contradictions, lui qui pourtant s’avérait philosémite. Le livre poursuit cette exploration de ces auteurs aux frontières de l’Histoire, tel Ersnt Jünger dont la valeur militaire n’attendra pas le nombre des années, un courage que certains souhaitent obscurcir par certains de ses écrits nationalistes avant la Seconde Guerre mondiale alors que l’écrivain se retirera de la vie publique et de toute participation au régime nazi qu’il détestait. Le livre conclut avec Xavier de Maistre, le frère de Joseph, exilé de sa bien-aimée Savoie. Il y a comme une curiosité d’entomologiste chez Stéphan Huynh Tan, passion d’ailleurs partagée par Ernst Jünger, curieux de ces insectes étonnants que sont parfois les écrivains, et dont il sait avec une verve bien singulière rendre la grandeur comme les contours plus obscurs. C’est un étrange plaisir que de lire les pages de ce dilettante à la rigueur caustique et implacable, de ce plaisir qui saisit le lecteur comme un décapant étourdissement.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

LES ROIS D'ISLANDE de Einar MÁR GUÐMUNSSON. 327 pages, Traduit de l'islandais par Éric Boury, Éditions Zulma, 2018.
 


« Si j'ouvre ce récit en présentant Arnfinnur Knudsen, c'est parce qu'il est le roi, ou plutôt, parce que c'est lui qui a fait germer l'idée de cette histoire... » Et quelle histoire ! Récit historique, mythologique, cosmologique, politique, imaginé, romancé et satirique, une critique incisive de la société contemporaine islandaise écrite par Einar MÁR GUÐMUNSSON, auteur déjà d’une dizaine d’ouvrages primés par de nombreux grands prix, et traduit pour cette parution française par Eric Boury. Comment aborder ce récit « fleuve » qui va d'un genre à l'autre sans se priver d'une bonne part d'humour et de rasades d'alcool que tous les personnages quasiment croisés consomment allègrement ! Dans l'histoire du clan des Knudsen, tous héros de cette saga, il y a de sacrées personnalités, du pêcheur jusqu'au ministre, du bandit à l'avocat, du simplet au plus rusé, tous traversant plus de deux cents ans d'histoires, salués des plus hautes distinctions pour leurs réussites professionnelles, leur empire dans la conserverie de harengs, mais aussi mis à mal jusqu'à la chute, allant et venant entre Tangavík et Reykjavík, terres fermes et navigant jusqu'au milieu des mers... C’est une vraie saga que nous conte, là, Einar Már Guđmunsson. Le ton est joyeux et truculent et on se dit « mais où va t-il chercher tout çà ? » juste avant d’éclater de rire ! Toute l'histoire ou presque de l'Islande est racontée en arrière-plan des aventures de cette famille incroyablement attachante et déjantée qui ferait croire à n'importe qui, qu'elle n'est composée que des rois d'Islande. « Les Knudsen vivent à Tangavík depuis deux siècles ; évidemment, la famille a aussi fait souche à l'étranger. Á Tangavík , ils ont bâti des conserveries de harengs, des entrepôts et des magasins, ils ont siégé dans les commissions et conseils municipaux, possédé des enclos où l'on faisait sécher la morue, des bateaux à moteur, des chalutiers et des conserveries, ils ont dirigé des fanfares, des chœurs d'hommes et des associations de femmes. La famille Knudsen a connu des heures de gloire et de décadence. Elle a disparu, elle est revenue, comme il en va de toute lignée royale. Tantôt portée au pinacle, tantôt mise au pilori, elle a connu toutes les variations entre ces deux extrêmes. » Ha, oui pour connaître la suite et peut-être la fin de cette histoire, il n'y a qu'une seule façon de faire, lire ce livre de la première à la dernière ligne et pourquoi ne pas envisager un voyage en Islande pour rencontrer ces Rois !


Sylvie Génot Molinaro

 

Sophie Doudet : « Madame de Staël », Inédit, Collection Folio-biographies, éditions Gallimard, 2018.

 


Voici une biographie inspirée et pleine de cœur consacrée à Madame Germaine de Staël signée Sophie Doudet dans la collection Folio-biographies. Inédit, dans un style vivant et plaisant, l’auteur (qui n’en est ni à son premier ouvrage ni à sa première biographie) nous livre, ici, la vie de cette jeune enfant, née en 1766, prénommée Louise Necker, fille du banquier genevois et bientôt ministre des Finances de Louis XVI, Jacques Necker. Plus instruite qu’élevée par une mère austère qui exigera d’elle toujours plus, rencontrant dès son plus jeune âge, dans le salon maternel, Diderot, Voltaire, Helvétius... Louise acquiert comme pour mieux la conquérir toute sa vie durant cette liberté, la plus vive de toutes ses passions, celle qui la fera devenir Germaine... et quelques années plus tard, Madame de Staël, écrivain et philosophe. « Irritante et narcissique, maladroite et finalement pénible en bien des points, Mme de Staël a commis l’erreur de parier sur l’authenticité comme règle de vie », écrit l’auteur. Des pages dans lesquelles Sophie Doudet trouve le rythme des battements de cœur et d’esprit de cette femme de lettres, redonnant vie, sang et passion à celle qui marqua si vivement les esprits dans les tourments de son siècle jusqu’à nos jours. Louise devenue Germaine de Staël, au caractère forgé par autant de force, d’exaltation que de sensibilité, et dont le destin la liera bien au-delà de son siècle, un peu trop parfois même, à Benjamin Constant qu’elle rencontre en 1794 et qui la suivra dans ses combats et son exil. Mais, « Amie dévouée, écrivain reconnue, mère épanouie et amante sinon comblée du moins passionnée, Germaine de Staël fut cependant marquée par le sentiment du manque. Le spleen romantique la tenaillait depuis son enfance et aussi y puisait sa source : elle qui n’avait pas souffert et avait été choyée par ses parents eut sans cesse peur de souffrir et de perdre ceux qu’elle aimait », écrit encore Sophie Doudet. Amours passionnelles sur fond d’amitiés enflammées pour cette libre penseuse qui admira en ses débuts Bonaparte, avant que ce dernier, qu’elle ne soutiendra plus dès 1791, n’en soit irrité après la publication de Delphine, et ne la contraigne en 1811, après la publication de De l’Allemagne, à un nouvel exil dans le château familial de Coppet en Suisse. De là, pourtant,ce sera la postérité. Veuve, remariée, elle rentrera à Paris en 1814 où elle mourra quelques années plus tard en 1817. Une vie insoumise, vouée à la liberté, retracée avec beaucoup de passion, d’élan, mais aussi avec cette exigence d’exactitude et de lucidité, oscillant entre les idéaux et un raisonnable toujours moins éblouissant, entre le cœur et la raison. Un ouvrage mené à l’image de Germaine de Staël, elle qui avait très jeune, si jeune déjà choisi : la liberté, la passion, l’intelligence avant la beauté…


L.B.K.

 

Osamu Dazai : « Écolière » suivi de « La Boîte de Pandore », traduit par Hervé Audouard, Editions Motifs, 2018.

 

 

Quel plaisir que de lire publiées aux Éditions Motifs deux nouvelles inédites, « Écolière » et « La Boîte de Pandore », du grand auteur Japonais Osamu Dazai (1909-1948), l’un des plus célèbres écrivains japonais du XXe siècle. On se souvient de « Soleil couchant » paru en français en 1987, l’un de ses premiers ouvrages traduits en français et qui fut salué par une critique avertie. Connu pour son pessimisme, qu’il partagea avec nombre d’écrivains japonais de son époque, Dazai se suicidera après de fort nombreuses tentatives toute sa vie avec sa compagne (sa mort déchainera les passions et interrogations quant à son vrai suicide et sera l’objet de nombreux romans ou films). Dazai, de son vrai nom Shuji Tsushima - 津島 修治 - se démarque par cette saveur particulière qu’il sut donner à ses romans, retenant le plus souvent le « je » de la première personne du singulier et ce subtil équilibre oscillant entre humour, états d’âme intérieurs et cette finesse d’analyse ; Une finesse d’écriture qui marquera la littérature japonaise et fera de lui un des plus grands écrivains du XXe siècle.
« Écolière » publié en 1939, et traduit pour cette édition du japonais par Hervé Audouard, relate les atermoiements d’une jeune fille, juste avant la Seconde Guerre mondiale, qui tout à la fois s’émerveille et s’effraye, s’apitoie et se rebelle sur les chemins du passage à l’âge adulte. Dans un monologue tout intérieur, ce sont pensées confuses et contradictoires, élan et tristesse, espoir, révolte et douleur qui s’enchevêtrent avec ces pointes d’ironie qui caractérisent Osamu Dazai. On y retrouve un Japon encore traditionnel où se mêlent l’omniprésence de la nature, la famille avec le respect des anciens et des morts ; un Japon encore fortement marqué par les préjugés et antagonismes des classes sociales, mais déjà sous l’influence d’une modernité qui ne s’arrêtera plus et que l’auteur saura si bien dépeindre… Délaissant, fuyant ou s’accrochant à sa douce enfance qui s’éloigne malgré elle pour une adolescence toute pleine encore d’espoirs et d’élans, dans une vitalité à fleur d’âge teintée de nostalgie, de tristesse et de colères, les chemins qu’emprunte « L’écolière » de Dazai sont aussi sinueux que ses états d’âme intérieurs. Un beau roman délicat.
Avec « La Boîte de Pandore » publié d’abord en feuilleton en 1945, Dazia a souhait de surprendre son lecteur et l’en avertit dès la préface : «…une nouvelle écrite par un homme qui se présente aussi brutalement ne peut être qu’étonnamment piquante », c’est dit et annoncé ! Cette seconde nouvelle, empruntant la forme épistolaire, met en scène le « je » d’un jeune homme dans un sanatorium modeste, sur fond de fin de Seconde Guerre mondiale et de dépression, luttant contre la tuberculose, une maladie que connut l’auteur lui-même. Avec l’espérance du désespoir, d’une lucidité légère et ironique déchirante, les lignes que le jeune homme écrit et adresse à son ami sont comme un navire dont on pressent la destination plus qu’on ne peut la connaître... Une histoire écrite d’une plume sombre et à l’encre profonde.
Deux nouvelles inédites révélant toute la finesse d’écriture d’Osamu Dazai et de la littérature japonaise.
 

L.B.K.

 

Pierre Buraglio : « Notes discontinues », Editions L’Atelier contemporain, 2017.

 


« Notes discontinues » de Pierre Buraglio est un ouvrage à l’étrange attrait, une fascination tout empreinte d’une subjectivité partagée par l’auteur, l’artiste et le lecteur… Un jeu de miroir de lecture et d’écriture se démultiplie entre les œuvres regardées, lues par Pierre Buraglio et ses notes, et celles du lecteur pris dans les filets de cette lecture qui se veut active, appliquée et impliquée. Pierre Buraglio, né en 1939, artiste plasticien à la notoriété aujourd’hui bien établie, professeur à l’ENSBA jusqu’en 1997, a en effet depuis sa jeunesse entretenu avec la lecture des liens intimes au tissage serré fait de citations, de prises de notes et de commentaires s’intercalant ou plutôt s’immisçant, et dans laquelle le crayon, la main qui recopie, note, et souligne, devient plus qu’une mise en œuvre de la lecture, mais bien une mise en perspective s’étirant dans le temps, hors du temps. Et c’est justement crayon à la main que les éditions L’Atelier contemporain nous offrent aujourd’hui de lire ces « Notes discontinues » de Pierre Buraglio, « Écrites entre 2005- 2007, avec des textes retrouvés, moins ceux momentanément égarés ». Assemblages, montages, reliant l’hétérogénéité à la discontinuité, et révélant une manière de voir, de faire, dévoilant aussi « une manière d’être » celle d’un artiste plasticien et un peu de l’homme…
L’ouvrage s’ouvre par des notes consacrées à Chardin longtemps éparses mais réunies par leur auteur à l’été 1999. Il se referme sur un petit texte presque intime à l’adresse de Pierre Wat (et du lecteur) avec des mots choisis : « [Déceptif] Ce mot (sur la ligne de crête) que tu as utilisé à propos de mon travail m’émeut et me maintient dans une longue songerie. » ; Pierre Wat, professeur d’université, historien et critique d’art, qui signe aussi la préface de l’ouvrage, et dont on trouvera glissé dans ces pages un long et riche entretien empreint de connivence avec Pierre Buraglio, parallèlement à ceux de Sébastien Gokalp ou d’Amélie Adamo. On y découvre, au gré de ses digressions qui se veulent ouvertes et d’une subtile légèreté, les liens qui rattachent l’artiste à la peinture et au monde ; « J’ouvre des tiroirs … mais, je ne les referme pas. », dira-t-il.
« Notes discontinues », ce sont également des analyses sur Nicolas Poussin, réunies en 2002, sous cet énigmatique titre : « Le pêcheur à la ligne » Regarder, voir ; Il faut, note Pierre Buraglio, voir à la loupe et entendre les cris du « Massacre des Innocents ». C’est l’artiste, le praticien et l’homme tour à tour et ensemble qui en ces lignes s’écrivent. L’auteur réalisera lui-même sur ce thème plusieurs dessins (crayon et gouache sur papier 1991 – reproduit) ou peintures, et qui, il y a peu de temps encore, avaient place au Jeu de Paume à Chantilly aux côtés de la célèbre toile du Maître.
À Nicolas Poussin s’ajouteront ces autres notes consacrées à Eugène Delacroix, un Delacroix pour une fois religieux, autour de son « Christ en croix », et puis bien d’autres peintres parfois amis - Kenneth Yeung, Simon Hantaï…, des lectures, écrivains, poètes, des amis encore, des rencontres, évènements ou occasions et même un fax… Toutes choses, notes, pensées et analyses qui nous entraînent par un délicieux coup de crayon signé Pierre Buraglio dans les perceptions intimes, subjectives et singulières de l’artiste, et par là même, dans ses œuvres et celles à venir ; ainsi que le souligne Pierre Wat, « Lire ses notes, c’est faire l’expérience d’une écriture sur laquelle plane sans cesse l’ombre portée d’œuvres à venir ».
 

L.B.K.

 

Yannis Ritsos « Balcon » traduit du grec et postface Anne Personnaz, Editions Bruno Doucey, 2017.
 


Ce livre posthume offre soixante-six poèmes jusqu’alors inédits en français, fractions de poésie recueillies par cet immense poète que fut Yannis Ritsos, né en Grèce un 1er mai 1909. La poésie était plus qu’au cœur de la vie de Yannis Ritsos, lui qui ne concevait pas de ne pas écrire comme d’autres font une promenade. De cette respiration quotidienne jusqu’à ses derniers jours est née une œuvre prolifique dont tous les aspects sont loin d’avoir été explorés. Balcon a été écrit au milieu des années 1980, et la biographie de son auteur s’entrelace au contexte troublé de son époque dans ces poèmes. L’un d’eux intitulé « Au balcon » laisse percevoir une sourde mélancolie, de celle qui naisse au terme d’une représentation, lorsque les feux se sont éteints et que les rideaux se sont refermés sur la scène. Rien d’étonnant dès lors à ce que ce profond poème ait donné son nom à ce recueil. « Jouer son propre rôle » conclut alors Ritsos, mais lequel ? C’est ce qu’explore Anne Personnaz dans sa postface, partant de ce même poème comme une invitation à la relecture de nos vies, en l’espèce, celle d’un des plus grands poètes grecs. Mémoire et éclairage entretiennent des liens à la fois ténus et ambigus, mémoire de l’oubli, parfois, comme l’avait dit un autre poète d’origine grecque plus méconnu, Jacques Phytilis, disparu également… Le temps défile dans la poésie de Yannis Ritsos, ouvrant des brèches dans les chronologies en une commune fraternité. Une générosité sans frontières et sans bornes par laquelle Ritsos convoque ses semblables à un partage, celui de l’antique Moïra entre bonheur et infortune, vie et mort. Instants de vie cueillis par la plume du poète, les temps sont difficiles « plus encore que difficiles » insiste-t-il dans le poème Modifications, mais qui doivent être dépassés pour « accéder à cette impassibilité qui s’émeut », sans plus de dissonance. Yannis Ritsos est comme un instrument à cordes dont le corps recueille et amplifie la vibration des cordes, pincées plus que touchées, pour la restituer autrement et plus belle encore, ce dont la délicate traduction d’Anne Personnaz rend parfaitement. Et même lorsque les privations et les douleurs sont au paroxysme, que la vexation se généralise, il reste encore une voie, et une voix, pour offrir d’autres cheminements, ceux de la poésie qui ouvre à la liberté et au calme de la distance.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Andrea Zanzotto « Vocatif suivi de Surimpressions » traduction de l’italien et présentation par Philippe Di Meo, Maurice Nadeau éditions, 2017.

 

 

Andrea Zanzotto (1921-2011), ce natif de Pieve di Soligo en Vénétie reste encore trop méconnu en France, et pourtant, il est un des plus grands poètes de la deuxième moitié du XXe siècle en Italie. Avec Pasolini, dont il a partagé l’héritage culturel reposant sur la pluralité des dialectes et la richesse héritée du passé, son œuvre sans être une apologie des traditions et des temps anciens se veut une continuité de la langue italienne dans toute sa diversité, que cet héritage provienne de Dante, de Pétrarque ou du Frioulan. Sa curiosité lui permettra tout autant d’écrire certains dialogues pour Fellini (Le Casanova de Fellini, E la nave va, La cité des femmes), que de conseiller Pasolini pour son Saint Paul. Ce livre paru aux éditions Maurice Nadeau permet de découvrir deux œuvres éloignées dans le temps du poète, Vocatif, un recueil inédit en français de poèmes publiés en 1957, et Surimpressions publié en Italie en 2001 et avant-dernier recueil avant sa disparition.
Dans Vocatif, le poète dialogue avec un autre lui-même, mais ne trouve que son propre écho, ainsi que le souligne Philippe Di Meo, ouvrant ainsi une voie – et une voix – à un discours poétique étroitement lié au paysage. Les valeurs du langage sont au cœur de cette poésie, valeur interrogée à l’heure où les langues sont menacées par la globalisation, le bruit médiatique, l’appauvrissement et la raréfaction. Le cas ou conjugaison latine qui donne son nom au recueil apostrophe le poète, ou tout au moins un autre lui-même, à la fois masqué et dévoilé. La nature s’y manifeste comme une épiphanie :

Et dans mon cœur je découvre
écrite l’élégie,
et n’ai la pudeur de mon pleur
ni de l’écho invoqué.


Le questionnement sous la forme de la deuxième personne du singulier évoque les souvenirs au présent comme au passé, les temps se confondant parfois. Souvenir d’une mère et de cette mère encore enfant dans son berceau, la langue ne peut tout dire à l’instant, mais contourne ces lacunes par la remémoration ou des réminiscences. Le souvenir revit, surgit de nouveau dans la mémoire des éléments de cette nature foisonnante qui fait sens au poète. René, reconduire, revient, l’appel du passé est ici un maintenant, pour l’annonce du futur « tu jailliras ». Renouant avec l’unité rêvée par les classiques d’une langue qui ne saurait être que plurielle, Zanzotto polit sa poésie comme le ferait un joaillier avec les gemmes. L’éclat de ses facettes est manifeste, mais les gouffres n’en sont pas moins présents, pour plus de profondeur encore. Le poète manifeste une certaine familiarité avec la coincidentia oppositorum, les opposés se réunissant pour tisser une œuvre plurale.

Surimpressions, le second recueil de cette publication, questionne quant à lui la destruction du paysage, de la nature et de notre environnement. Le poète avertit le lecteur en exergue du recueil : « Le titre Surimpressions doit être lu en relation avec le retour des souvenirs et traces scripturales et, dans le même temps, de sentiments d’étouffement, de menace et peut-être d’envahissements dignes du tatouage ». La frénésie et les excès de tout genre font tout graviter vers une pléthore omnivore et annihilante prévient encore le poète. Les Paluds – titre du premier poème – et nom donné à ces zones marécageuses transformées au Moyen-Âge en bocages fertiles par les moines cisterciens sont menacés par la modernité tentaculaire, « un dernier rayon les persécute » alors que le poète aime à retenir d’eux ces « mosaïques de lumières mirées miroitées », la pluralité une fois de plus réconforte face à une unicité englobante et envahissante.
Deux recueils réunis, « Vocatif suivi de Surimpressions », qui font sens et donnent à découvrir avec justesse dans cette traduction de Philippe Di Meo ce poète italien que fût Andrea Zanzotto disparu en 2011.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

« Delacroix » de Peter Rautmann Citadelles & Mazenod, 2018.

 



Peter Rautmann propose avec cette monographie d’exception parue aux éditions Mazenod un regard autre sur ce grand peintre que fut Eugène Delacroix, celui de la modernité et ses liens avec la création européenne de son temps. Historien de l’art et spécialiste du romantisme allemand et européen, « son » Delacroix s’ouvre sur un détail du tableau Les Convulsionnaires de Tanger, toile où la couleur dialogue avec le sujet en un lien à la fois intime et puissant de ces visages tendus sur un fond d’azur immaculé. Partant des crises artistiques du début du XIXe siècle, le livre explore cette expérience de son art entreprise par Delacroix tout au long de sa riche et fertile carrière. Ne recherchant pas une étude exhaustive mais privilégiant plutôt une étude approfondie de certaines œuvres déterminantes, Peter Rautmann analyse le processus même du travail artistique du peintre invitant pour cela toutes les étapes allant du projet, des esquisses, dessins, gravures, photographies jusqu’à l’œuvre inachevée. Dépassant les idées traditionnelles avancées pour caractériser l’art de Delacroix, notamment l’importance et la force de la couleur, l’auteur entreprend également l’étude d’autres clés ouvrant à une plus profonde compréhension de son œuvre, l’aspect graphiste avec l’importance du noir et des ténèbres, ainsi que celle de la ligne, du mouvement et de l’espace. La dimension subjective n’est pas non plus occultée dans ces pages superbement mises en pages et illustrées par une iconographie choisie avec attention pour ces 320 illustrations couleur. La personnalité de Delacroix s’immisce dans ses tableaux avec une sensibilité psychique et émotionnelle à fleur de toile, ce dont témoignent d’ailleurs les pages de son fameux Journal. Retraçant les déterminantes années 1820, la tempête romantique, l’ouvrage ouvre également sur d’autres espaces et horizons avec la découverte essentielle pour Delacroix de l’Orient, irradiant son travail de lumière et de mouvements. De par sa formation, Peter Rautmann invite d’autres disciplines pour jeter des ponts avec l’œuvre de Delacroix notamment l’esthétique, la musique, les sciences, la littérature… En ces pages, Eugène Delacroix se révèle être non seulement un homme de son temps ne reniant pas l’héritage du passé, mais aussi une figure de proue d’un courant artistique ouvrant sur les siècles à venir avec le modernisme dont il est d’une certaine manière le prophète et l’avant-garde.

 

L'épopée du canal de Suez sous la direction de Gilles Gauthier Coédition Gallimard / Institut du monde arabe / Musée d'Histoire de Marseille, Gallimard, 2018.
 


Si le mot « canal » renvoie plus de nos jours à des chaines de diffusion médiatiques qu’aux cours d’eau artificiels que creusa l’homme dès le début de son histoire pour dépasser le cadre de sa géographie, il demeure cependant que de tout temps, relier mer et terre a été une priorité. Le canal de Suez compte assurément parmi ces efforts insensés si l’on pense à la difficulté de la tâche : permettre à des bateaux de passer du Nil à la mer Rouge, et permettre à la Méditerranée et mer Rouge de se rejoindre, de communiquer… Si l’on ajoute à cela que, ce qui deviendra le canal de Suez se trouve au croisement de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, il est plus facile de comprendre pour quelles raisons dès l’Antiquité cette tache surhumaine a été au cœur des projets des puissants, notamment de Sésostris, le pharaon mythique. L’égyptologue Christiane Ziegler souligne combien son tracé, connu à l’époque des sources antiques, reste de nos jours sujet à discussion, la topographie se modifiant considérablement au fil des siècles. L’homme moderne redonnera vie à cette voie mythique avec, en 1859, le creusement du Grand Canal de Suez reliant la Méditerranée à la mer Rouge sur une étroite bande de terre de 125 km comme le rappelle Ghislaine Alleaume. Le présent catalogue retrace cette aventure avec force archives photographiques sépia qui ne pourront que laisser une nostalgie certaine de ces lieux plus proches alors de l’Antiquité que de la modernité… Et pourtant c’est bien la modernité et cette force de l’homme sur la nature qui motivent le percement « pharaonique » de cet isthme sous la direction de Ferdinand de Lesseps avec des moyens, certes, plus modestes que ceux entrepris il y a quelque temps pour relier l’Angleterre à la France sous la Manche. Philippe Régnier rappelle, pour sa part, les différents projets proposés avant celui retenu définitivement alors que Caroline Piquet met dans sa contribution en évidence les enjeux stratégiques des puissances internationales concernées par ce nouveau mode de communication fluvial inauguré en 1869. Il faudra en effet dix ans pour que cette entreprise soit accomplie avec un prix humain non négligeable si l’on pense à ces milliers d’ouvriers qui y laisseront leur vie. Ce sera également le point de départ de nouveaux équilibres : nationalisme arabe, lutte pour l’indépendance de l’Égypte… Cette épopée est retracée avec un nombre important de documents reproduits, une histoire prolongée par les questions d’actualité et des projets d’extension, de doublement du canal. Une aventure pouvant être précédée, suivie ou compétée par la visite de l’exposition sur ce même thème se tenant actuellement à l’Institut du Monde Arabe.

 

Alice au Pays des Merveilles et De l'autre côté du Miroir de Lewis Carroll illustrés par Pat Andrea (édition bilingue) 49 œuvres de Pat Andrea et 120 détails. 1 volume broché sous jaquette, 400 pages, 25 X 23 cm, La Petite Collection Editions Diane de Selliers, 2018.

 


L’œuvre de Lewis Carroll Alice au Pays des Merveilles fait partie du patrimoine littéraire depuis de nombreuses années au même titre que Le Petit Prince. Et en effet, quelle joie inépuisable que de découvrir à chaque nouvelle lecture ces mots et tour de passe-passe, ces écrits aux entrées multiples, surtout lorsqu’ils font l’objet d’une édition aussi singulière que celle réalisée par les éditions Diane de Selliers réunissant Alice au Pays de Merveilles et De l’autre côté du Miroir. Afin de proposer au lecteur, grand ou petit, la meilleure introduction à ce texte conçu non seulement par un écrivain, mais aussi par un logicien et mathématicien averti, quarante-neuf toiles originales ont été commandées à l’artiste Pat Andrea ; des œuvres qui accompagnent idéalement la traduction d’Henri Parisot.

 

 

Avant de plonger dans la lecture de ces deux œuvres emblématiques, il suffit de feuilleter les 400 pages de cette édition pour mesurer combien l’artiste Pat Andrea est littéralement habité par l’écriture et l’univers de Lewis Carroll. Ainsi que le souligne Diane de Selliers, l’artiste fut dès le départ de ce projet fasciné par les correspondances de son travail avec ces œuvres. Le travail de ce peintre et sculpteur néerlandais est en effet marqué par le sexe, la violence sourde, ces rapports de tension entre les êtres et les choses aux lignes brisées. Ces huis clos, inversions et autres étrangetés trouvent des échos dans l’univers carrollien où les corps sont souvent étirés ou réduits selon leur rapport aux adultes. Chaque œuvre est présentée en deux parties offrant le plaisir d’une lecture intégrale du texte ou au contraire de s’arrêter plus longtemps sur des extraits bilingues nouant des rapports intimes aux œuvres de Pat Andrea. Le lecteur pourra ainsi avec délectation découvrir ou redécouvrir ces œuvres si familières sous un autre angle, angle idéalement complété par l’appareil critique de Jean Gattégno, l’un des grands spécialistes de Lewis Carroll.
 

 

« Chantilly, le domaine des princes », photographies de Marc Walter, Format : 245 x 335 cm, 488 pages dont 3 dépliants de 8 pages, Environ 450 illustrations en couleurs, Relié plein papier, fer à dorer, signet, sous étui illustré, Swan éditeur – Domaine de Chantilly, 2017.
 

 

A lieu d’exception, livre d’exception, c’est désormais chose faite avec la splendide édition Chantilly, le domaine des princes (Swan éditeur), un livre d’art et d’histoire, servi par une iconographie remarquable. Le lecteur est en effet invité en ouvrant ce coffret raffiné à entrer dans cet univers d’ors et de moulures anciennes qu’une couronne princière souligne. Les splendides photographies de Marc Walter font immédiatement participer à cet univers qui pourrait relever du domaine onirique si nous n’étions pas en ces lieux en plein cœur de l’Histoire, celle du royaume de France jusqu’à l’actuel Domaine de Chantilly, au XXIe siècle. Qu’il s’agisse d’un détail de marqueteries précieuses, d’un ciel d’orage soulignant les dentelles de pierre du château ou de l’eau qui se joue des reflets de l’auguste demeure, chaque image participe à ce joyau dont l’histoire reste mouvementée par ces multiples facettes.

 

 

Regarder les façades du château de Chantilly de nos jours, c’est se tourner vers une belle utopie, celle d’Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), cinquième fils de la reine Marie-Amélie et du roi Louis Philippe, dernier roi des Français, et qui décida un demi-siècle après que la Révolution eut abattu les murs de ce château de redonner vie à ce phénix princier. Sa devise était « J’attendrai », c’est dire si la résolution de l’homme était aussi grande que son souhait, alors qu’il vécut plus de vingt ans en exil en Angleterre. Mais il est des attentes qui dépassent celle des hommes pour rejoindre celles des siècles, une prédestination à recomposer ce qui avait été à tort défait. Aujourd’hui plus personne ne remet en cause cette réhabilitation, bien au contraire, des foules de touristes s’empressent pour découvrir une partie de ce patrimoine réhabilité par cet homme qui s’éteindra dans son domaine de Zucco en Sicile, trois ans avant le début du nouveau siècle. L’ouvrage fait défiler cette riche histoire, page après page, de la forêt des origines avec Anne de Montmorency, connétable de France aux XVe et XVIe siècles jusqu’au fameux Condé au XVIIe siècle, descendant de saint Louis, et qui offrira à ce lieu sa splendeur toute princière grâce au concours d’un jardinier appelé à un destin célèbre, André Le Nôtre…

 

 

Le Grand Condé aimait la rivalité et notamment à l’encontre de son royal cousin auquel il emprunta le génie d’un de ses plus brillants architectes, Jules Hardouin-Mansart. Chaque génération des Bourbon-Condé apportera sa pierre à cet édifice faisant l’admiration de tous, Grands Appartements, Singeries, Grandes Écuries, Petit Parc, Jeu de Paume, Hameau dont s’inspirera Marie-Antoinette et jardin anglais passeront à la postérité jusqu’à ce qu’Henri d’Orléans ne redonne vie à cette splendeur au XIXe siècle après les ravages de la Révolution. Une partie entière de ce livre est d’ailleurs consacrée aux fameuses collections du Duc d’Aumale, un musée unique dont la seule visite donne le vertige tant les œuvres d’art réunies par cet esthète laissent sans voix. Lui qui interdit dans son legs de modifier l’accrochage ou de prêter et faire sortir du domaine la moindre œuvre de sa collection. Il suffit pour s’en convaincre de déplier les doubles pages successives de la Galerie de peinture insérées dans cet ouvrage d’art…

 

 

Les expériences seront multiples à la lecture de ce livre incontournable, la plus précieuse d’entre elles sera notamment ce désir irrépressible de partir à la découverte toujours renouvelée des charmes du Domaine de Chantilly.

 

 

L’effet boomerang – Les arts aborigènes et insulaires d'Australie,
160 pages - photos et illustrations couleurs et noir et blanc, Éditions In folio/ MEG - Musée d'ethnographie de Genève, 2017.

 


Le catalogue de l'exposition « L'effet boomerang, les arts aborigènes d'Australie », exposition qui s'est achevée il y a quelques semaines au musée d'ethnologie de Genève, permet de revenir sur les nombreuses pièces exposées grâce aux riches contributions. Qu’il s’agisse des liens profonds qui relient chaque objet à la terre des ancêtres, aux territoires du Temps du Rêves ou au temps de l'histoire des luttes des populations autochtones pour la reconnaissance de leurs droits, il n'y a pas d'objet en bois, armes, boucliers, pointes de lances, propulseurs, ornements, masques, bois gravés, peintures corporelles, représentations sur écorces ou aujourd'hui sur toile ou papier qui n’ait sens et n’ait fait l’objet d’une minutieuse analyse.
Les auteurs de ce catalogue, sous la direction de Roberta Colombo Dougoud (conservatrice du département Océanie du Musée d’Ethnographie de Genève et commissaire de cette exposition) ont pour chacun apporté dans leur domaine respectif une extrême attention à la conservation et mise en valeur des gestes culturels ancestraux, rappelant ainsi à quel point la culture australienne des origines, donc aborigène, porte en elle tout une part de l'art de l'humanité et de sa mémoire collective. Que ce soit Brook Andrew, artiste australien, Philip Jones, Eric Venbrux, Perrine Saini, Marcia Langton, Clotilde Wuthrich ou Nicholas Thomas, chacun aborde cette culture et les arts aborigènes avec un regard ethnologique, historique, scientifique, anthropologique, artistique ou muséologique permettant de mieux découvrir et appréhender les collections de M.E.G, dont le fonds australien ne compte pas moins de 850 œuvres, et ainsi de comprendre, depuis la colonisation de ces terres en 1788, l'effacement progressif de la culture aborigène et la mise à l'écart flagrante des populations autochtones des différentes régions du continent. Les collectes des objets présentés dans ce catalogue témoignent du chemin parcouru depuis les premiers contacts avec les anthropologues européens comme Norman Tindale en 1921 jusqu'à la reconnaissance actuelle des arts insulaires. « Les Noirs affirment qu'aux « Temps du Rêves » d'un passé très lointain, leurs ancêtres sont entrés dans le pays avec tous leurs totems, qu'ils gardent précieusement avec eux. En ces temps-là, ils n’étaient pas très sûrs de leur nature ; ceux qui possédaient le totem disons du canard sauvage étaient-ils vraiment des êtres humains, ou étaient-ils en partie l'animal ou la plante dont ils portaient le nom ? » Le chemin pour retrouver les traces des ancêtres est complexe mais évident pour qui sait lire sur la terre, à travers la voie lactée, au milieu des déserts, et seuls savent ceux qui y sont initiés... C’est avec les premiers objets rapportés au M.E.G, le 3 juillet 1880, très précisément, et leurs les observations que commence la collection particulièrement riche et diversifiée d'objets. Observations qui permettront aux chercheurs de classifier minutieusement les productions des peuples aborigènes des différentes localités géographiques et leurs utilisations précises, tels ces coolamon ou pitchi tantôt récipient pour l'eau ou pour la nourriture, tantôt berceau pour les nouveaux-nés. Les Aborigènes du Nord, dès le XVIIe siècle et jusqu'au début du XXe siècle, ont entretenu des échanges culturels avec les marins indonésiens et autres habitants de Madagascar... Leur histoire se lit comme un roman jusqu'à aujourd'hui et les nouvelles créations d'art contemporain recyclant des filets de pêche usés (installation du requin de récif Ged Nor Beizam – Queensland) comme les toiles acryliques des grands artistes partis pour d’autres rêves ou actuellement vivants, ont pris, depuis quelques années, toute leur place sur le marché de l'art international. Nombre de ces œuvres figurent aujourd’hui dans les musées et galeries du monde, gardant cependant toujours cette part de mystère… C'est cette histoire de groupes, familles, sociétés complexes au plus proche d'un environnement difficile, toute cette richesse de styles et de créations que viennent illustrer les très belles photographies que l'on redécouvre sous une perspective nouvelle par ce livre faisant déjà référence en matière d’arts aborigènes. Alors le lire et y revenir, c'est aussi cela, l'effet boomerang...


Sylvie Génot-Molinaro
 

Jean-Pascal Léger : « Tal Coat. Pierre et Front de bois », Editions Somogy, 2017.
 

 

A noter la parution aux éditions Somogy d’une belle monographie consacrée au peintre Tal Coat. Appuyée par un riche texte documenté et soigné signé Jean Pascal Léger, cette dernière parution s’est vite imposée comme ouvrage de référence. Jean Pascal léger, écrivain, critique d’art et commissaire d’expositions, a bien connu et côtoyé le peintre à maintes reprises et lui a consacré de nombreux textes, entretiens ou émissions ("L'Immobilité battante" L'Atelier contemporain, 2017). Et comme on le comprend ! Comment ne pas apprécier, en effet, cet artiste (1905-1985) dont toute l’œuvre puise sa force dans la terre, les rochers et les arbres, dans cette nature qu’il aimait appeler tout simplement « le monde ». Pour cet ouvrage, l’auteur a retenu pas moins de 150 illustrations ; retenues, souligne-t-il, comme il aurait choisi des toiles pour une exposition : « J’ai fait mes choix comme pour un accrochage, je vais à la rencontre des tableaux comme on va trouver des personnes. Mais surtout j’ai adopté la méthode Tal Coat. Certains tableaux ont pris l’initiative »…
Tal Coat aimait avant tout les arbres, ces grands et hauts arbres, son nom de peintre signifie d’ailleurs en breton « front d’arbre », prémonition ou avertissement ? Ce Breton d’origine et de caractère l’a dit et peint, peint et redit, lui épris avant tout de liberté. Il aimait aussi peindre les rochers qu’il escaladait volontiers, la terre, ses ocres et les champs dans lesquels sa peinture s’enracine. « Certes, lorsque Tal Coat, au printemps, couvrait ses tableaux des jaunes acidulés et des verts vifs de la campagne, ce sont bien des tableaux verts et des tableaux jaunes, les Mai, Vient mai, Mariés (au mois de Marie) et des Colzas. Mais ces mêmes tableaux pouvaient se couvrir de coquelicots, de chaumes puis de cendres. Un tableau de Tal Coat est l’équivalent d’un champ, une parcelle de peinture », écrit Jean-Pascal Léger se souvenant de ce que lui avait dit le peintre, un jour, à propos d’une toile :

« Laissez-le faire son effet !
C’est un peu terne mais il y a les coquelicots en dessous, je peux aller chercher le coquelicot
».

Sa peinture aux couleurs puissantes ne pouvait dès lors qu’interpeller et reçut tôt dans sa carrière la reconnaissance de ses pairs, mais aussi de poètes ou d’écrivains. Aujourd’hui, c’est une large admiration qui est vouée à ce peintre qui sut aussi, avec une rare sensibilité, laisser transparaître dans ses peintures toute la fragilité de l’être. Les champs verts d’un printemps ou ses nombreuses toiles sur le thème de l’eau traduisent ces sourdes failles aux côtés de toiles plus sombres et des carrières qu’il affectionnera également. La série Les failles de Tal Coat révèle cette sensibilité « Comme l’écume frange la mer, comme l’air flotte ou tremble quand il brûle et suspend notre jugement », écrit encore Jean-Pascal Léger citant un peu plus loin André du Boucher

« La faille tient lieu de corps, le rocher devient blanc. Dur comme pierre, ou dur comme l’air. »

En onze chapitres aux titres choisis – dont « Carrières », « Profils sous l’eau », « L’eau lustrale », « vert mai », comme une fenêtre que l’on ouvrirait sur un paysage, celui de Tal Coat, lui qui aspirait à se défaire des cadres. Avec délicatesse et finesse, moins comme un formel hommage, mais plus une réminiscence qui se veut partage, Jean-Pascal Léger mène de chapitre en chapitre le lecteur « A la rencontre de Tal Coat », photographié dans son atelier de Dormont avec l’auteur en 1983. Page après page, l’œuvre se déplie, déploie, offrant toute sa force et dévoilant toujours un peu plus la singularité de l’artiste et la pudeur de l’homme. « Il faut beaucoup de temps et beaucoup d’espaces pour qu’apparaisse l’œuvre de Tal Coat dans sa juste lumière. », écrit, en toute fin de ce bel ouvrage, Jean-Pascal Léger.

L.B.K.

 

« Schoendorff – Ces lavis… », Préface de Florian Rodari, Editions de La fosse aux ours, 2017.

 


Comment parler de cet ouvrage paru aux éditions La fosse aux ours et consacré à ces lavis énigmatiques signés Max Schoendorff ? Qu’ajouter au texte que nous livre pour l’occasion Florian Rodari en un prologue nommé « Théâtre des origines » et dont aucune phrase ou mot n’enserre ou ne vient figer ces œuvres à nulles autres pareilles ? L’ouvrage s’intitule simplement « Schoendorff – Ces lavis… », et c’est bien ainsi ! Ici, les figures, l’érotisme connus de l’artiste (1934-2012) se sont effacés ou plutôt ont pris d’autres formes. Ce sont vingt-neuf lavis, autant de faces de l’astre lunaire qui naissent ici, se déroulent et s’enroulent comme au commencement. Cette série à la monochromie puissante retient le regard comme pour mieux l’ouvrir. On s’approche, s’éloigne, laissant apparaître ou disparaître du chaos de la surface les contours et les formes. Là, une ligne, mais rien pourtant de linéaire ; ici, des rondeurs mais sans courbes, des élancements sans direction… Paysages au visage minéral qui n’auraient probablement pas déplu à Roger Caillois, on songe en regardant « L’haleine emprisonnée des cavernes » aux mystères des cœurs des agates emprisonnant en leur sein cette fascinante bulle de gaz liquide primordial ; ou encore, découvrant le lavis « En barque » aux fascinantes paésines avec leurs oniriques univers engloutis dans une création millénaire. Évocations d’un infiniment petit laissant jouer un inconnaissable qui se fait visible, « Ce sont des traces du vivant qui passe, qui remue, spectacles nés d’un subit obscurcissement aussi bien que d’un accroissement de la conscience, comme si sur un écran tout à coup rapproché de l’œil parvenaient en désordre des messages sans liens, des résidus de la mémoire de l’univers que l’artiste aurait un instant reconnus pour siens, mais pas davantage », écrit en prologue Florian Rodari. Métamorphose permanente, la structure des formes laisse surgir l’immédiateté de l’instant. Détails, spores, écailles nacrées ou autres encore pour lesquelles Ernst Haeckel a pu, lui aussi à sa manière, se passionner. Des plumes aussi, comme des masques ou brocarts vénitiens aux étranges éclats tels le « Retour aux sources » ou « La montée au Brocken ». Echos de l’infiniment grand avec ces hiérophanies stellaires qu’efface un lavis comme s’effacent les destins. « Scintillations, échos, informations brèves, allusives, en transit, sur nous-mêmes ou sur d’autres univers, qu’en sait-on vraiment ? et qui disparaissent sans que cela ait une incidence plus grave que cela », écrit encore Florian Rodari sur ces lavis d’un artiste nourri et épris de littérature et de philosophie allemande et antique. Parfois, une source, une « Rencontre avec une cascade » comme celle de Nachi qui provoqua chez certains célèbres écrivains par son paradoxal mouvement un subit état extatique. Songes éveillés dans lesquels vivent aussi tapies, blotties ou cachées d’étranges et multiples créatures. C’est autant dans les taches d’encre et dessins hugoliens, ainsi que le souligne Florian Rodari, que dans l’univers des fonds ou gouffres marins des « Travailleurs de la mer » que « Ces lavis… » signés Max Schoendorff prennent toute leur toute puissante énergie.

L.B.K.

 

« Rome. Portrait d’une ville » de Giovanni Fanelli, Relié, 25 x 34 cm, 486 pages, Édition multilingue, Taschen, 2017.
 


Giovanni Fanelli, professeur d’histoire de l’architecture est un amoureux de longue date de la ville éternelle à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages. Alors que se profile le 150e anniversaire de la ville (en 2020) comme capitale de l’Italie, et alors même que cette auguste cité a presque aujourd’hui trois mille ans d’une riche histoire, il fallait assurément un ouvrage à la hauteur de la tâche ! Et c’est ce que réalise avec bonheur et merveille l’auteur en signant ce bel ouvrage alliant à la rigueur scientifique un style alerte et accessible. D’un format généreux (25 x 34 cm), « Rome ; Portrait d’une ville » séduit par cette narration jamais rébarbative mais qui bien au contraire tient en haleine son lecteur en raison de la diversité des angles adoptés. Rome bénéficie en effet de cette singularité qui la distingue de bien d’autres villes de réunir en de mêmes lieux antiquité, renaissance, baroque et temps modernes sans qu’aucune césure ne semble inopportune au regard. La culture est bien entendu au cœur de ce livre superbement illustré, une culture justement au diapason de cette diversité historique selon les différentes époques concernées et évoquées par l’auteur partant de 1839 où Rome était encore la capitale des États pontificaux jusqu’à nos jours.

 

 

Qu’il s’agisse de l’incontournable Colisée, forums et autres Thermes, des splendeurs de la Cité du Vatican avec sa place dessinée par Le Bernin, la chapelle Sixtine, véritable concours des meilleurs artistes de la Renaissance, jusqu’à nos jours si l’on pense notamment au fameux EUR souhaité par Mussolini pour la glorification du fascisme… Le livre réunit quelque cinq cents images allant des années 1840 jusqu’à nos jours pour composer un véritable album de ce patrimoine unique, point de convergence d’un tourisme international incessant année après année.

 

 

Il faut dire que Rome offre à chacun un éventail non seulement large, mais également varié, les amoureux de pierres antiques étant aussi servis que ceux rêvant de la Dolce Vita de Fellini ou des pérégrinations littéraires de Pier Paolo Pasolini. Nous retrouvons ainsi avec un rare bonheur des clichés anciens en noir et blanc d’une époque révolue où les monuments n’étaient pas encore balisés et restaurés. Les artistes tels Giacomo Caneva, Pompeo Molins, Giuseppe Primoli, Alfred Eisenstaedt, Carlo Bavagnoli, Henri Cartier-Bresson, Pasquale De Antonis, Peter Lindbergh, Slim Aarons et William Klein offrent leur regard sur la ville éternelle au travers de leurs œuvres, ce qui ajoute au charme d’un livre décidément pluriel et que l’on aura plaisir à découvrir avant, après son voyage à Rome ou tout simplement chez soi pour rêver!
 

« Saint-Pierre de Rome » Hugo BRANDENBURG, Antonella BALLARDINI et Christof THOENES, Traduit de l’italien par Célia Bussi, 2015, 352 p., L’Arche Editeurs.
 


L’ouvrage « Saint Pierre de Rome » aux éditions L’Arche comptera à n’en pas douter parmi les livres de référence sur la basilique la plus célèbre de l’Histoire et du monde. La haute qualité de cet ouvrage tient tout d’abord à la qualification de ses auteurs, Hugo Brandenburg professeur de l’université de Münster, spécialiste des premières églises chrétiennes à Rome, Antonella Ballardini, chercheur en histoire de l’art et Christof Thoenes, professeur honoraire à l’université de Hambourg et notamment spécialiste de l’architecture de la Renaissance. A cela s’ajoute une très riche iconographie détaillée et soignée faisant littéralement « entrer » le lecteur dans l’un des lieux saints de la chrétienté les plus connus au monde. Saint-Pierre-de-Rome a, en effet, depuis des siècles été le lieu de convergence d’un flot incessant de pèlerins, mais aussi des puissants de chaque époque qui vinrent et viennent encore chercher en ces lieux, sinon l’inspiration divine, tout au moins l’appui souvent déterminant d’une papauté toute puissante. Rome est lieu de pouvoir et lieu de foi, lieu de culture réunissant en ses murs tout ce que compta la ville éternelle d’artistes renommés mus par un seul élan, inscrire dans cet édifice sacré leur nom et leurs œuvres pour l’éternité. Mais avant cette profusion de marbres et de chefs-d’œuvre, Saint-Pierre a été une basilique nommée Saint-Pierre de Constantin, ainsi que le rappelle Hugo Brandenburg en préalable. L’empereur ayant obtenu la victoire sur son rival Maxence lors de la célèbre bataille du pont Milvius grâce à un signe divin, fit édifier en reconnaissance au IVe siècle cette basilique avec celle non moins célèbre du Latran. Pour quelle raison avoir choisi ce lieu proche du cirque privé édifié auparavant par Caligula ? Il est probable que l’apôtre saint Pierre ait été martyrisé en ces lieux, un graffiti mentionnant son nom « Petros enim » ayant été découvert sous l’actuel baldaquin de Saint-Pierre… Ce chapitre passionnera les amateurs non seulement d’histoire ancienne, mais également les amoureux d’archéologie, les nombreuses illustrations permettant, qui plus est, d’entrer dans des lieux difficiles à visiter lors de son séjour romain. Antonella Ballardini s’attache, quant à elle, à caractériser ce qu’a pu être la basilique au Moyen-âge, avant la date fatidique de 1506 ; date décidant d’un nouveau chantier, et qui sera suivi un siècle après, par la destruction sur décision de Paul V de ce qui restait de l’ancien édifice, donnant ainsi lieu à la construction de la basilique telle que nous la connaissons de nos jours. De nombreux plans anciens et illustrations permettent de se faire une idée de cet édifice certes bien différent de ce dont nous avons l’habitude de voir à Rome, une basilique plus proche de ce que furent les édifices antiques. Mosaïques anciennes, statues et décors architecturaux encore présents dans des musées témoignent de cette magnificence médiévale tel le Saint-Pierre de marbre du grand artiste Arnolfo di Cambio. Près de 90 pages en images illustrent cette riche histoire des débuts antiques jusqu’à l’actuelle Saint-Pierre de Rome ; une métamorphose relatée par de nombreux plans, gravures, peintures et photographies de cet antique lieu qui garda tout le prestige de son nom malgré des mutations architecturales radicales. Christof Thoenes évoque, pour sa part, le nouveau Saint-Pierre, un édifice qui prendra deux cents ans de construction, non sans de nombreux changements en cours de route. Une double page instructive donne une petite idée des multiples projets qui furent proposés par les plus grands artistes de cette époque Antonio da Sangallo, Cigoli, Giacomo della Porta, Michel-Ange… avant que celui de Bramante ne soit retenu ! La première pierre est posée là où se trouve l’actuelle statue de sainte Véronique de l’artiste Francesco Mocchi et on ne compte plus les artistes les plus connus qui contribueront aux nombreuses évolutions qui suivront jusqu’à l’actuelle Basilique. Chaque pape apportera sa part de grandeur à ce symbole de foi et de pouvoir universel, les plus grands chefs-d’œuvre étant commandés pour l’orner, la place dessinée par Le Bernin n’étant pas le dernier en importance, et en grandeur. Ce formidable voyage dans la basilique Saint-Pierre-de-Rome se termine par son état actuel, tel que le visiteur peut ou n’arrive pas toujours à percevoir et découvrir en se rendant au Vatican avec un luxe de détail par des prises de vues soignées détaillant voûtes et colonnades pour le plus grand plaisir du lecteur !

 

WAX & CO – Anthologie des tissus imprimés d'Afrique – Anne Grosfilley, 264 pages – illustrations couleur, Éditions de La Martinière, 2017.
 


Anne Grosfilley, cette passionnée des tissus colorés aux graphismes reconnaissables dans le monde entier, docteur en anthropologie, est spécialiste – mais est-il besoin de la rappeler ?! -des textiles et de la mode en Afrique. Ces recherches sont connues dans bien des pays et ses publications comme ses différents projets de faire découvrir l'Afrique à travers les textiles sont remarqués et obtiennent un succès toujours croissant (lauréate de Millénium Award). Qui n'a jamais vu un Wax ? Anne Grosfilley nous entraîne au fil des pages de cette anthologie haute en couleurs à la découverte de l’histoire de ce tissu symbole de l'Afrique mais qui n'y est pourtant absolument pas né... Comment ça ? Et toutes ces boutiques et échoppes spécialisées dans le monde ne vendraient pas un produit 100% Afrique ? Et non... qu'à cela ne tienne, voici l’histoire de ce tissu en six grands chapitres de la naissance de ces étoffes jusqu'à aujourd'hui, évoluant en technique, en créativité comme en symbolisme. « Considéré comme le tissu africain le plus emblématique, le wax est une tradition inventée, un produit que l'Europe a élaboré pour séduire les populations de l'Afrique de l'Ouest. Bien avant de devenir le reflet d'une certaine identité africaine revendiquée et assumée, le Wax est né de l'impérialisme occidental et du génie compétitif d'industriels et de marchands dont l'audace a franchi les frontières. Deux grandes rivales, l’Angleterre et la Hollande, ont remporté cette conquête tentaculaire qui a atteint jusqu'à l'Asie. Une histoire qui se perpétue depuis des siècles. » De là, Anne Grosfilley retranscrit la grande aventure humaine, culturelle, géographique, intellectuelle, politique, technologique, économique, sociale, religieuse, créative, esthétique et symbolique de cette étoffe, qui a accompagné dans leur évolution les peuples d'Afrique, d'Europe et d'Asie. Depuis le XIe siècle, le coton est tissé et teint à l'indigo par les artisans maliens des falaises de Bandiagara. C'est au XVIIe siècle que l'Occident va porter son attention sur les productions africaines de textiles. Suivront les longues époques de conquêtes des territoires, de colonisation, évangélisation, d'intégration culturelle et autres événements qui se retrouvent « teintées » laissant leurs empreintes dans ce tissu si particulier par sa fabrication, sa quantification, son exploitation, son intégration, et aujourd'hui encore ce challenge de perdurer en qualité malgré les imitations d'Asie qui inondent les marchés. Incroyable tout ce que ce tissu a fédéré et fédère encore autour de lui « Le textile unit les cultures, et il est fascinant que chacune ait exploré à sa manière les techniques de tissage ou de teinture pour élaborer finalement un style original, caractéristique d'une population donnée», et si on l'aime esthétiquement, ne convient-il pas d’en apprécier l'histoire aux fins de le lire différemment et de comprendre son attrait et son intérêt, de Manchester à Ouagadougou, de Java aux Pays-Bas (Haarlem) de 1686 (description de l'Afrique de Olfert Dapper) au métissage de notre siècle et le mouvement autour du Woodin qui « a construit sa propre identité sur la base d'une alliance entre codes de la mode mondialisée et répertoire iconographique traditionnel stylisé. » Anne Grosfilley, par son travail d’anthropologue et les collectes de ces étoffes, les répertorie mettant ainsi en valeur ces tissus qui témoignent des différentes mutations des sociétés africaines et racontent l'histoire des relations entre l'Europe et l'Afrique. « Bien plus qu'un livre d'histoire, les dessins de wax, en donnant une visibilité dans l'espace public à un patrimoine presque oublié, lui offrent une part d'immortalité. »
Et si un bon parfum est français, un bon Wax reste anglais ou hollandais, alors lisez les étiquettes et les signatures des manufactures sur les lisières, commencera alors votre voyage à travers le Wax, et si Anne Grosfilley est « tombée dans la marmite » du Wax toute petite, aujourd'hui elle sait par cet ouvrage avec un plaisir certain nous y entraîner !


Sylvie Génot-Molinaro
 

« L’art de la Préhistoire » Carole Fritz, 650 illustrations couleurs, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, 24,5 x 31 cm, 626 pages et 5 dépliants panoramiques, Mazenod, 2017.

 

 


La célèbre collection « L’Art et les grandes civilisations » des éditions Mazenod comptait déjà un titre prestigieux consacré à la Préhistoire et l’art occidental sous la plume du grand André Leroi-Gourhan, un ouvrage de référence qui a marqué bien des générations. Mais, depuis sa publication, il y a maintenant plus de cinquante années, la discipline a, il est vrai, connu comme ses homologues, évolutions et bouleversements, non seulement par de nombreuses découvertes, mais également de nouvelles connaissances et théories imposant une réflexion d’ensemble plus récente. C’est chose faite, avec cette nouvelle parution des éditions Mazenod intitulée aujourd’hui « L’art de la préhistoire ». Sous la direction de Carole Fritz, toute une équipe dynamique de chercheurs internationaux renommés réactualise ainsi, dans cet impressionnant volume, non seulement l’ensemble des connaissances, mais offre un panorama élargi à l’échelle mondiale des arts de la Préhistoire de l’Europe à l’Australie, en passant par l’Asie, l’Afrique et les Amériques.

 

 

Frontières et disciplines font en effet l’objet de développements au fait des toutes dernières découvertes et approches, tels la région de la rivière Pecos aux États-Unis ou encore Narwala Gabarnmang en Australie. Nourri par plus de 600 illustrations, l’ouvrage initie le lecteur aux tout premiers chefs-d’œuvre de l’humanité. Carole Fritz souligne combien notre conception du temps est si différente de ces temps premiers de l’humanité, un décalage rendant compliqué l’analyse et l’interprétation des temps du récit et de la vie (le vécu, l’action, le futur). Comment lever ces difficultés ? L’approche pluridisciplinaire et plurielle de nombreux chercheurs venus de pays et cultures différents offre une des solutions à la vision plus « monolithique » d’André Leroi-Gourhan d’il y a un demi-siècle. Si la voix singulière d’un seul penseur s’efface de ces pages, la richesse des différents angles et points de vue rend probablement plus compte de la complexité de la discipline.

 

 

Le premier volet du livre présente un très vaste panorama de l’art rupestre mondial avec de précieuses synthèses par continent ou grande région : Europe, Gobustan (Azerbaïdjan), Asie des steppes, Inde, Chine, Afrique australe, Sahara, Amérique du Sud, Amérique du Nord et Australie. Le deuxième volet s’attache à l’art préhistorique analysé selon des filtres analytiques : iconographie et société, art et territoire, l’artiste, le geste et la matière… Ce regard transversal sur près de cinquante millénaires, avec un focus tout spécialement sur l’art du Paléolithique supérieur, offre au lecteur du XXIe siècle une somme irremplaçable servie par une iconographie de premier plan avec notamment de fabuleuses photographies d’art pariétal sur quatre pleines pages dépliées !
 

Paris et ses églises de la Belle époque à nos jours, Isabelle Renaud-Chamska (dir.) Antoine Le Bas, Claire Vignes-Dumas, Isabelle Saint-Martin, Éric Lebrun, avec la collaboration d’Élisabeth Flory et Hélène Jantzen, relié sous jaquette, 22 x 28 cm, 416 pages, 500 illustrations en couleurs, préface de Jean-Marie Duthilleul, Collection Églises de Paris, dirigée par Mathieu Lours, Picard éditions, 2017.
 


Après un premier volume consacré à Paris et ses églises du Grand Siècle aux Lumières, les éditions Picard poursuivent cette exploration des liens entre édifices religieux et environnement urbain avec un ouvrage plus proche de notre époque, « Paris et ses églises, de la Belle Époque à nos jours ». Le livre superbement illustré, et ce dès le choix de sa jaquette reproduisant un détail des vitraux de l’église Marie-Médiatrice (19e arr.), invite le lecteur dans l’univers moins familier et à tort moins prisé des églises parisiennes construites après 1905. C’est ainsi un vaste paysage architectural souvent négligé qui s’ouvre ainsi à l’intelligence du regard grâce à ce guide incontournable qui accompagnera celles et ceux qui auront à cœur d’explorer ce patrimoine méconnu. 75 églises et chapelles font ainsi l’objet d’une présentation et analyse de par les riches contributions d’auteurs sous la direction d’Isabelle Renaud-Chamska. Cette dernière insiste en ouverture de l’ouvrage sur l’importante transformation subie par les églises qui s’organisent néanmoins toujours à partir de l’élément central et incontournable de la liturgie. Mais une évolution a gagné les formes traditionnelles dont nous avons hérité, une libération anticipée que viendra confirmer l’importante réforme apportée par le Concile Vatican II. Qu’il s’agisse de la population visée dans des quartiers plus populaires, des conditions historiques du XXe siècle avec ses deux guerres mondiales ou encore des restrictions financières, l’État s’étant désengagé de ces constructions, toute une série de paramètres intervient dorénavant dans la physionomie de ces nouveaux édifices, à la fois familiers des habitants de la capitale et en même temps souffrant souvent d’une certaine désaffection par rapport aux édifices traditionnellement - et jugés à tort - plus « nobles ». C’est tout le mérite de ce livre à la rigueur scientifique incontestable en raison de la qualification de ses auteurs que d’ouvrir justement ce regard à toutes les dimensions qu’impliquent ces églises qui nécessitent, comme pour leurs aînés, d’en connaître les lignes directrices, les clés de lecture et un certain nombre de règles et de principes de l’architecture moderne pour en apprécier toute la valeur. Une première partie est consacrée à ces principes, de leur construction, aux œuvres d’art abritées, en passant par les aménagements liturgiques, les décors sans oublier les orgues toujours à l’honneur dans ces lieux souvent plus propices à leur acoustique. La deuxième partie explore, arrondissement par arrondissement, chaque église et chapelle en offrant un aperçu suffisamment complet pour préparer la visite du lecteur dont la curiosité sera aiguisée sans aucun doute par cet ouvrage utile et précieux !
 

 

Robert de Montesquiou Ego Imago présenté par Philippe Thiébaut, 132 p. format 24,5 x 21,5 cm, environ 65 illustrations traitées en quadrichromie, couverture pleine toile , éditions La Bibliothèque des Arts, 2017.

 


Le nom de Robert de Montesquiou a de nos jours quelque peu sombré dans l’oubli, si ce n’est dans la mémoire de quelques amoureux de la littérature de la fin du XIXe et début du XXe siècle. L’homme, véritable esthète et amoureux des arts, est passé avant tout à la postérité pour les traits qu’il a pu prêter bien involontairement au personnage caricatural du baron de Charlus dans La Recherche sans oublier l’inspiration qu’il suscita à Huysmans pour Des Esseintes dans À Rebours, ou encore pour le comte de Muzarett dans Monsieur de Phocas de Jean Lorrain, le vicomte Jacques de Serpigny d’Henri de Régnier (Le Mariage de Minuit), et le coq arrogant d’Edmond Rostand (Chantecler)… Et pourtant, il demeure si mal connu aujourd’hui…
Issu d’une ancienne famille de la noblesse de Gascogne qui compte parmi ses ancêtres le fameux mousquetaire D’Artagnan, l’homme est un dandy pour qui rien n’est trop beau afin de satisfaire son idée, élevée, de l’excellence. Ego Imago présenté et annoté par Philippe Thiébaut aux éditions La Bibliothèque des Arts s’avère être un précieux album élaboré par Robert de Montesquiou lui-même, parallèlement à ses Mémoires, Les Pas effacés. Grâce aux photographies retenues par l’auteur pour illustrer cet album, nous approchons une autre vérité de ce que fut ce personnage complexe, dont la préciosité et le raffinement extrême ont souvent nui à son image. C’est pourtant bien encore d’image – Ego Imago – dont il s’agit ici, Robert de Montesquiou ayant eu toute sa vie le goût de la représentation de son image, le nombre impressionnant de photographies, de « selfies » illustrant cet album ne manquant pas de frapper ; comme le rappelait en son temps Élisabeth de Clermont-Tonnerre : « Il ne se fit pas photographier au cours de sa vie moins de cent quatre-vingt-neuf fois » ! Robert de Montesquiou fut homosexuel, amoureux fou de son secrétaire Gabriel de Yturri, ce qui valut un jeu de mots douteux de Jean Lorrain à la mort de ce dernier : « « Mort, Yturri te salue, tante »… De Gascogne au fameux Palais Rose du Vésinet en passant par Venise et Dieppe, le lecteur déambulera dans l’univers raffiné et précieux de cet homme souvent moqué, à la voix qui pouvait couvrir trois octaves. Il suscita plus souvent l’incompréhension et la raillerie que l’admiration qu’il aurait méritée, et pourtant il fut apprécié de Gustave Moreau, Octave Mirbeau ou Gabrielle d’Annunzio et de nombreux autres écrivains. La publication posthume de ses Mémoires au début du XXe siècle fit frémir et sema d’ailleurs un vent de panique dans le monde parisien, redoutant les flèches acerbes de celui qui aurait pu révéler bien des turpitudes d’un grand nombre, ce qui n’eut pas lieu, est-ce dommage ?... Jalousie, quand tu nous tiens…

 

Shakespeare à Venise - Le Marchand de Venise et Othello illustrés par la Renaissance vénitienne, 2 vol. sous coffret, Editions Diane de Selliers, 2017.
 


Il fut un temps où les arts étaient conjugués pour dialoguer ensemble. Pluriels certes, mais voix résonnant souvent de concert. Les éditions Diane de Selliers, le temps de l’édition d’un ouvrage exceptionnel, fait revivre cette époque rêvée où peinture, théâtre - ne manque que la musique en arrière-plan, mais ne l’entend-on pas ? - perpétuent avec cette superbe parution consacrée à Shakespeare la féerie de Venise. Quel plus beau décor en effet que celui de la Cité des Doges pour accueillir ces joyaux du théâtre élisabéthain que sont Le Marchand de Venise et Othello, deux pièces ayant pour cadre les palais, ponts et canaux sur fond de lagune, couleurs faisant écho au clair-obscur des pièces du célèbre dramaturge. Avec ce coffret impressionnant divisé en deux volumes (24,5 x 33 cm.) de 312 pages pour Le Marchand de Venise et 352 pages pour Othello, ce ne sont pas moins de 250 peintures de la Renaissance vénitienne qui composent le décor de ce théâtre où dominent les contrastes de l’âme humaine.

 

Francesco di Giorgio Martini, Vue idéale suggérée par la Piazzetta de Venise (détail), 1495, détrempe sur bois, Gemäldegalerie, Berlin

 

L’édition retenue est celle de la Bibliothèque de la Pléiade revue et corrigée par Jean-Michel Déprats qui signe également une postface stimulante à découvrir en refermant cette lecture singulière de Shakespeare. Singulière en premier lieu en raison de l’exceptionnel travail réalisé par Michael Barry, grand spécialiste de la transversalité culturelle. Nous avions connu l’auteur pour sa remarquable connaissance de l’Afghanistan alors aux prises avec l’ex-URSS. Avec ce livre, ce sont d’autres cultures et d’autres rapports qui sont en jeu entre l’Angleterre élisabéthaine et la puissante Cité des Doges. Son travail iconographie l’a ainsi amené à entrer littéralement en dialogue entre le texte de ces deux pièces qui ont en commun Venise comme cadre fastueux et la peinture de cette même Cité sur une période allant du milieu du XVe jusqu’au début du XVIIe ; autant dire des trésors qui ont pour signature les frères Bellini, Carpaccio, Giorgione, Véronèse, Titien ou encore Tintoret pour ce théâtre imaginaire.

 

Vittore Carpaccio, Le Miracle de la relique de la Vraie Croix au Pont du Rialto (détail), 1494, huile sur toile,, Galleria dell’Accademia, Venise
 

 

Chaque œuvre a fait l’objet d’une étude détaillée pour s’insérer dans la dramaturgie shakespearienne, cette dramaturge qui a non seulement révolutionné les codes de son temps, mais ne cesse d’influencer les artistes depuis. Pour convier plus encore le lecteur à entrer dans cet univers si particulier qui suscite tant d’émotions et de questionnements sur l’âme humaine, Michael Barry a signé vingt intermèdes sur l’histoire de la Cité des Doges et sa place dans le monde des œuvres présentées. Autre témoignage, et non des moindres, que celui d’un homme de théâtre avec Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française qui n’est plus à présenter, mais qui a eu à cœur d’offrir une réflexion sur ce jeu presque « scénique » entre le texte et l’image à l’occasion de la parution de ce travail sur ces deux pièces de Shakespeare qui n’a pas son équivalent dans l’édition.

 

Hieronymus Francken l’Ancien, Carnaval vénitien (détail), 1600,

huile sur toile, Musée Suermondt-Ludwig, Aix-La-Chapelle

 

Cet éclairage offre en effet l’immense bénéfice – que le lecteur ait déjà fait ou non l’expérience de Venise – d’accompagner et d’élargir le dialogue intérieur suscité par la force de ces textes. Le Marchand de Venise se situe dans le contexte vénitien de la fin du XVe siècle, au sommet de son épanouissement. Ce sont les temps où des artistes aussi fameux que Antonello de Messine, Dürer et Léonard de Vinci peignent les lettres de noblesse de la fameuse cité bâtie sur l’eau en un rêve d’architecture voulu par ceux qui dominent le commerce international. Un siècle plus tard, lors de la première d’Othello, Venise connaît la crise et le doute en matière religieuse, début d’un lent déclin. Ce vent de l’Histoire souligné par les chefs d’œuvres de ces grands maîtres offre ainsi une expérience renouvelée de la langue du grand dramaturge, complétée par l’admirable traduction en vis-à-vis. Une heureuse et nouvelle manière de monter « chez soi » une mise en scène imaginaire de ces œuvres qui ont toujours tant à nous dire sur l’altérité en nos périodes troublées. Une proposition d’excellence digne de cet anniversaire des éditions Diane de Selliers qui fêtent ses 25 ans d’édition d’art !

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Françoise Cachin : « Gauguin » Flammarion, 2017.
 


Françoise Cachin, petite fille du peintre Paul Signac fut une spécialiste de la peinture française de la seconde moitié du XIXe s. et une historienne de l’art engagée qui s’opposa en son temps au projet d’un Louvre à Abou Dhabi… Elle a signé en 1968 la première édition d’une monographie sur Gauguin ; accueillie à l’unanimité, cette dernière a su s’imposer et faire depuis autorité. Incontournable, donc, c’est cette monographie que les éditions Flammarion rééditent aujourd’hui à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre qui se tient actuellement au Grand Palais à Paris. C’est en effet toute la vie et le riche parcours de ce singulier artiste qui ont su être appréhendés avec une justesse d’analyse et un style alerte dans ce livre bénéficiant d’une riche iconographie (200 illustrations). Gauguin est le peintre des extrêmes et des légendes, avec sa vie tumultueuse, son art prolixe et particulièrement insaisissable. C’est toute la complexité du peintre de ces curieux Tropiques qui a attiré l’œil et l’analyse de l’historienne de l’art. Peinture paradoxale aussi parfois, l’auteur souligne combien Gauguin pense saisir le sacré lors d’évocations picturales de la nature qui relèvent du motif décoratif et qu’à l’inverse « c’est sans le vouloir […] qu’il transmet son émotion ou son anxiété et avec des moyens purement picturaux ». La tâche est décidément délicate. Gauguin, en une certaine rivalité avec la littérature ou la poésie, va chercher une dignité spirituelle de la peinture dans le contexte du symbolisme. Entre innocence et sacré, apparence et profondeur, mythes et quotidien, Françoise Cachin rappelle dans ces pages lumineuses toutes ces nuances de formes et d’approches adoptées par l’artiste et qui métamorphosent le sensible en une représentation artistique à nulle autre pareille pour ce peintre scandaleux et maudit, agent de change venu tard à la peinture.

Stéphane Guégan « Gauguin, voyage au bout de la terre » Éditions Chêne, 2017.

 


Stéphane Guégan, historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay, a signé de nombreux ouvrages de qualité, saisissants pour leurs synthèses. Avec ce riche parcours biographique consacré au peintre Paul Gauguin et illustré par un grand nombre de documents et reproductions d’œuvres, l’auteur se penche sur ce singulier « braconnier, converti au symbolisme et la barbarie canaque des mers chaudes »… Reprenant le fil de cette vie proche de celle d’un roman d’aventure, Stéphane Guégan parvient en un texte percutant et incisif à faire ressortir cette insatiabilité de Gauguin qui lui fit dépasser les limites artistiques de son temps pour parvenir à un autre langage des formes dont a bénéficié la modernité artistique du XXe et XXe. C’est bien à un « voyage au bout de la terre » auquel invite Gauguin et que nous transmet l’auteur de cet ouvrage, cet éloignement favorisant le rapprochement de l’humain à l’invisible, pour un dialogue en peinture fait de touches successives – raffinées ou plus triviales - tendant à approcher ou saisir le transcendant, quel que soit son nom, maori ou chrétien, cet insaisissable. Gauguin par son amour de la navigation, tant réelle que métaphorique, conduit aux confins de nos univers mentaux, et approche avec la « barbarie » ce qui est « autre » selon l’étymologie antique du mot. Avec l’art de Gauguin, le « Je » est-il « autre » ? Belle interrogation à laquelle invite cet ouvrage stimulant signé Stéphane Guégan.

 

François Ier et l’art des Pays-Bas sous la direction de Cécile Scailliérez, 480 p., 24x30 cm, Somogy, 2017.

 

 


Cécile Scailliérez, commissaire de l’exposition François 1er et l’art des Pays-Bas et dirigeant ce volumineux catalogue paru aux éditions Somogy ouvre le propos en rappelant que si l’italianisme a largement influencé la Renaissance française, les influences néerlandaises et germaniques au nord des Alpes sont loin d’être négligeables lors du règne de François 1e ; une étude qui dépasse largement d’ailleurs le cercle même de la personne du roi pour s’étendre à l’ensemble du royaume. Poursuivant l’œuvre de ses prédécesseurs, François 1er encourage en effet la tradition flamande, qu’il s’agisse de traditions locales avec Gauthier de Campes et son majestueux Baptême de Clovis, ou de l’ouverture au maniérisme leydo-anversois autour des années 1520 avec un artiste majeur comme Jan de Beer. Le Maître d’Amiens, Jean et Engrand Leprince pour le vitrail contribuent à ce rayonnement qui parviendra jusqu’aux portes de Paris à Montmorency, puis à Paris même avec le développement de l’enluminure anversoise notamment celle de Noël Bellemare.

 

Jean Clouet, François Ier, roi de France

© RMN – Grand Palais (Musée du Louvre)

 

Une très belle section est réservée au fameux Maître d’Amiens et à son entourage dont les œuvres sont reproduites et étudiées. La diversité et la créativité remarquables qui caractérisent ces artistes démontrent l’extraordinaire essor des arts venus du nord à cette époque. Une autre section s’attache à l’influence nordique pour le portrait en France sous François 1er, on pense immédiatement, bien entendu, à Jean Clouet né à Bruxelles et qui travaillera pour le monarque avec ce fameux portrait équestre représentant le roi en majesté et retenu pour ouvrir l’exposition.

 

Corneille de Lyon, Portrait de Pierre Aymeric

© RMN Grand Palais (musée du Louvre)

 

Corneille de Lyon, Lucas Cranach l’Ancien, Joos Van Cleve, Jan Gossaert et bien d’autres noms réputés vont également dresser une galerie de portraits parvenue jusqu’à nous, non seulement riche d’enseignement pour l’Histoire de ce siècle, mais également pour les arts. De manière plus générale, la politique d’achat d’œuvres d’art aux Pays-Bas menée par François 1er démontre, s’il en était encore besoin, la force de cette région de l’Europe au XVIe siècle dans la politique artistique du monarque ainsi que le démontre l’étude développée dans ce très beau catalogue.

 

« Triumph » de Michaël Levivier et Zef Enault, photographies Yud Pourdieu Le Coze, E/P/A, 2017.
 

 

Triumph, un mot magique dans le monde de la moto dont le seul logo évoque l’âge d’or de la marque anglaise. Qui n’a pas vu une seule fois dans sa vie la fameuse Bonneville, star des années 60 ? Michaël Levivier, passionné et spécialiste de moto, a signé avec Zef Enault également passionné d’endurance, cet ouvrage illustré par les photographies de Yud Pourdieu Le Coze.
C’est en 1885 que l’histoire de Triumph commence à Coventry avec Siegfried Bettmann, fils d’un marchand de bois. Les premiers modèles ressemblent plus à des vélos motorisés qu’aux monstres que produira la marque quelques décennies plus tard, mais l’aventure est lancée avec ses hauts et ses bas. Progressivement, l’identité Triumph s’affermit jusqu’à la fameuse Bonneville T120, une légende à elle seule. Chaque décennie verra des modèles se succéder, certains marquant un cap, d’autres plus discrets… Qu’il s’agisse de Steve McQueen dans le fameux film « La Grande Evasion » ou du jeune passionné d’un quartier obscur de Liverpool, chaque génération a rêvé sur ces modèles décrits et détaillés par les auteurs visiblement eux-mêmes émus par leur sujet. Contrairement à ce que le néophyte pourrait croire l’histoire de Triumph ne s’est pas arrêtée avec le XXe siècle. Les années 2000 ont également vu des modèles marquer à leur tour leur époque telle la Daytona 675 pour arriver jusqu’à nos jours avec trois gammes principales et des monstres tel le Street Triple 765… Ce livre se découvre avec plaisir et surtout passion, jusqu’à la dernière page, illustré des photographies sous tous les angles des plus beaux modèles de la marque anglaise, un ouvrage à offrir aux passionnés et passionnées de belles anglaises !

 

« Rubens » par Nadeije Laneyrie-Dagen, Hazan, 2017.


 

Nadeije Laneyrie-Dagen avec cet ouvrage consacré à « Rubens » offre au lecteur de cette superbe monographie un large éventail du talent et de la diversité de cet artiste considéré comme le plus grand peintre européen de la première moitié du XVIIe siècle. Européen grâce aux différents voyages qu’il put faire tout au long de sa riche carrière, sa vie fut complexe et influença sa production allant de pièces profanes au portrait princier, en passant par les retables d’église, sans oublier la gravure et la tapisserie. Paradoxalement ce peintre adulé jusqu’aux siècles derniers souffre de nos jours d’un certain désintérêt, et la présente biographie se charge de montrer combien cette situation s’avère injustifiée et mérite d’être reconsidérée. Amoureux des grandes entreprises, Rubens voit grand et réalise ses toiles de la même manière, avec un art consommé de la gestion de l’atelier. Si la mythologie et l’Histoire ont nourri par-dessus tout son art, le regard porté sur lui-même, ses proches et par la suite sur les grands de son époque démontrent une acuité certaine de l’artiste sur le monde et sur soi-même, une indication biographique précieuse que souligne l’auteur au début de l’ouvrage. La fin du XVIe siècle correspond pour Rubens à la genèse de son style avec l’apprentissage flamand auprès de trois maîtres successifs : Verhaecht, Adam Van Noort et Otto Van Veen. Le jeune artiste reçoit alors de ces aînés un héritage classique, ainsi que les manières aristocratiques qu’il faut maîtriser pour évoluer dans cet art au service des puissants. Puis viendront les années déterminantes en Italie, notamment à Mantoue auprès de la puissante famille des Gonzague, puis Florence, Rome…

 

Rubens Marie de Médicis, reine mère de France 1622

Huile sur toile 131x108 cm, Espagne, Madrid, Museo Nacional del Prado

©Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP/image du Prado

 

Le jeune Rubens affine son art, et commence à exceller dans le portrait des dames de l’aristocratie, celui de la marquise Brigida Spinola Doria datant de 1606 en témoigne avec faste. La peinture religieuse acquière également une place de choix non négligeable pour l’évolution de sa carrière, et Rubens ne sera pas en effet le dernier à exceller dans des scènes qui consolideront sa réputation auprès de ses commanditaires : La Pietà réalisée vers 1601 de la Galleria Borghese et le Baptême du Christ quelques années plus tard manifestent les qualités abouties de l’artiste. A son retour d’Italie, les commandes, notamment d’art sacré, afflueront avec pour Rubens la nécessité d’organiser son travail pour produire dans les meilleurs délais des œuvres de taille remarquable grâce à une rigoureuse gestion de l’atelier du maître avec ses collaborateurs. Cette organisation permettra à Rubens et à son équipe de mener à bien une série vertigineuse de grands travaux de 1617 à 1626, avec des cycles de tapisseries, la décoration d’églises, sans oublier la fameuse Galerie de Médicis à Paris… Puis vient de nouveau le temps des voyages auprès des cours européennes où l’art de Rubens est apprécié des plus grands monarques dont il laissera les portraits pour l’immortalité, thème de l’exposition qui se tient actuellement au musée du Luxembourg.

 

Matthieu Ricard « Un demi-siècle dans l’Himalaya » Editions La Martinière, 2017.

 


1967 – 2017, cinquante ans et un anniversaire pour Matthieu Ricard qui signe avec ce beau livre de photographies, un art qu’il chérit depuis longtemps, non seulement le récit d’une vie, la sienne, mais plus largement celui de la vie. Fils du philosophe Jean-François Revel et de l’artiste peintre Yahne Le Toumelin, Jean-François Revel qui était destiné après de brillantes études scientifiques à devenir lui-même un scientifique prestigieux a décidé de tout abandonner pour ces hautes cimes de la spiritualité bouddhiste. Cette figure à la fois joviale par sa rondeur et austère par l’exigence de son détachement est bien connue des Français qui auront plaisir à découvrir avec ce splendide album de photographies non pas un jardin secret du moine bouddhiste mais bien la manifestation du regard de compassion posé par lui sur le monde qui l’entoure et dont il est fait partie. Matthieu Ricard a inlassablement photographié les maîtres spirituels, les monastères qui les abritent, ces paysages si « exotiques » à nos yeux du Tibet, du Bhoutan ou du Népal. Il ne s’agit pas ici on l’aura bien compris d’un voyage d’agrément ou d’une croisière spirituelle mais d’un voyage intérieur porté par une personnalité née en Occident et menée vers cette sagesse millénaire de l’Extrême-Orient. Ces ponts que nous offre Matthieu Ricard peuvent prendre diverses formes, celle de la répétition de chaînes de montagnes noyées dans les nuées telle la répétition monocorde d’un mantra ou encore ce monastère surgit presque de nulle part au sommet d’une montagne et baigné de nuages… Henri Cartier-Bresson, grand maître en la matière, a dit du fameux moine : « La vie spirituelle de Matthieu et son appareil photo ne font qu’un, de là surgissent ces images fugitives et éternelles », analyse pertinente si l’on considère la profondeur du champ embrassé par les prises de Matthieu Ricard. « Un demi-siècle dans l’Himalaya » n’est pas qu’un beau livre de photographies, il est également un témoignage sur les grands maîtres que l’auteur a tout au long de ce demi-siècle côtoyés, souvent de très près tel Kanguiour Rinpotché qui fut son maître principal, sans oublier bien entendu le Dalaï-Lama, pour nous en livrer un témoignage précieux et direct. La vie de Matthieu Ricard, c’est également une vie passée avec les plus démunis, ces pauvres auxquels il a inlassablement consacré toute son énergie et l’intégralité de ses droits d’auteur. L’objectif du photographe capte les couleurs, comme les nuances du noir et blanc, le sourire malicieux comme la profondeur de la compassion qui se dégage de nombre de ces grands maîtres, à mille lieux des selfies, les photographies de Matthieu Ricard parlent des autres, des hommes, de la Vie, au-delà des montagnes.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

« Robert Doisneau, Les Années Vogue », Flammarion, 2017.



En 1922, le célèbre magazine Américain Vogue a déjà 30 ans, il a su malgré les vicissitudes internationales s’imposer, et Vogue-France en cette année voit le jour. Toujours en quête d’évolution, le célèbre magazine de la haute couture, d’art et de la high society insère dès 1929 sous l’influence de ses directeurs artistiques successifs, à côté des illustrations, ses premières photographies. En 1932, soit 40 ans après sa création, le pas décisif est franchi avec une couverture photo couleur pleine page, ce sera le début d’une longue histoire… Naîtra alors l’heure pour Vogue des photographies de mode et des mannequins internationalement connus qui en firent sa réputation. C’est dans ces années d’après-guerre, en 1949, que Robert Doisneau rejoindra l’équipe de Vogue. À 47 ans, il a déjà collaboré à de nombreux magazines, dont Life, Paris-Match, Point de vue… Pendant 3 ans, le célèbre photographe français, l’œil à portée d’objectif, sillonnera Paris, les défilés, soirées, expositions, galeries et artistes pour Vogue-France. Il continuera après 1952, à la fin de son contrat d’exclusivité, à travailler et photographier encore pour son amie Edmonde Charles-Roux, devenue en 1954 rédactrice en chef de Vogue-France. Certaines de ces photographies signées Robert Doisneau pour le magazine Vogue ont fait le tour du monde, des mémoires, suscitant admiration et jalousie. Brigitte Bardot, Picasso… Mais, nombre de ses clichés de ces « Années Vogue » demeurent encore aujourd’hui peu connus, et l’ensemble des photographies pour Vogue du célèbre photographe, ici, reporter mondain, ont rarement été rassemblées ; or, c’est cet ensemble qu’offre aujourd’hui à voir et à parcourir le très bel ouvrage « Robert Doisneau, les années Vogue » paru aux éditions Flammarion, ouvrage venant en complément de l’exposition du même nom qui s’est tenue à l’espace Richaud de Versailles. Avec plus de 350 pages, 300 illustrations, et une présentation extrêmement soignée « Les années Vogues de Robert Doisneau » défilent pour celui qui tourne ces pages avec et par enchantement. En clichés noir et blanc, s’animent de nouveau en ce début de XIXe siècle, presque 70 ans plus tard, célébrités, artistes, écrivains, mannequins des plus célèbres Maisons de Haute-Couture lors de dîners, soirées, bals dans ces somptueux hôtels particuliers, célèbres restaurants, studios ou encore rues et quais de ce Paris d’après-guerre. Plus de vingt ans après la disparition du photographe, quel plaisir que de retrouver cet élégant Paris signé Robert Doisneau, ces incomparables « Années Vogue ».
 

« Cézanne – Portraits » coédition Musées d’Orsay / Gallimard, 2017.

 


Complétant idéalement l’exposition du musée d’Orsay, le catalogue consacré aux portraits de Cézanne nous fait entrer au cœur de l’intimité créatrice de l’artiste qui se révèle dans ses toiles, étrangement moins connues que ses paysages. Et pourtant, Cézanne a réalisé un peu moins de deux cents portraits tout au long de sa vie, dont vingt-six autoportraits, qui traduisent très tôt une approche originale et personnelle, loin de l’académisme de son temps. C’est ce qui ressort de l’étude introductive de John Elderfield « La lecture du modèle » et qui souligne combien l’artiste prit très tôt conscience de sortir des « vieilles règles » afin d’ouvrir sa créativité à de nouvelles voies. L’invention de la photographie fut une porte ouverte vers cette direction et si Cézanne restait attaché aux traditions, son traitement du portrait manifeste de réelles novations, novations qui accompagneront l’artiste du début de son œuvre jusqu’à ses dernières créations. Il suffira pour s’en convaincre de faire l’exercice des comparaisons de tableaux du même sujet, presque un art anticipé de la série qu’affectionnera tant Monet qui appréciait beaucoup l’approche de Cézanne. Ce sont donc « Des commencements rebelles » qui marquent les débuts du jeune Cézanne dans la période 1862-1872, Courbet et Manet comptant parmi les peintres qui exercèrent très tôt une influence sur lui. Le « Portrait de Paul Cézanne » qu’il fit de lui-même, datant des années 1862-1864, représente l’artiste avec un regard sombre, interrogeant la palette comme son âme. La technique au couteau empruntée à Courbet rend possible dans ces œuvres de jeunesse l’épaisseur de ses audaces, notamment pour les nombreux portraits de l’Oncle Dominique. Puis vinrent les années influencées par l’impressionnisme, où l’introspection moins rebelle s’exprime d’une manière moins contrastée, privilégiant les touches successives du pinceau, pour dégager un sentiment général d’équilibre où matière et couleur dépassent la représentation traditionnelle avec ce très beau Portrait de Victor Choquet assis datant de 1877. Les autoportraits des années 80 anticipent sur ce que l’artiste développera avec la fameuse Montagne Sainte-Victoire, notamment avec ce surprenant Portrait de l’artiste vers 1882, véritable paysage à lui seul, où forêts et végétations verdoyantes du corps contrastent avec le sommet du visage, véritable promontoire reflétant la lumière. Dans la dernière partie de sa vie, Cézanne est un peintre reconnu et célèbre pour ses paysages de Sainte-Victoire qui occupent l’essentiel de son temps. Une vingtaine de portraits ressortent cependant de cet ensemble prestigieux dont trois grandes compositions de baigneuses, des ouvriers et des proches. Le Jardinier Vallier offre un curieux retour à l’empâtement de la toile avec des couches épaisses qui accentuent le caractère rugueux de la représentation sombre du jardinier en contraste total avec ce qu’il réalisera de manière lumineuse du même modèle à l’extérieur, démontrant s’il en était encore besoin l’incroyable fertilité du laboratoire de la création de l’artiste jusqu’en ses dernières années.

 

« Afrique à l’ombre des dieux ; Collections africaines de la Congrégation du Saint-Esprit », collectif, Editions Somogy – Editions d’Art, 2017.

 


Les collections d’art ancien africain de la Congrégation du Saint-Esprit étaient à la fin du XIXe et début du XXe siècle connues et fortement admirées de quelques privilégiés non seulement pour la rareté de ses objets, mais aussi au titre de sources culturelles et ethnographiques précieuses. Pourtant, celles-ci furent par les vicissitudes de l’histoire, éparpillées, dispersées durant la seconde partie du XXe siècle ; une perte que beaucoup pensaient irrémédiable… Or, après de longues recherches menées dans les fonds de la Congrégation du Saint-Esprit, ces inestimables collections ont pu être en partie reconstituées. Et ce sont ces collections sauvées in extremis que ce riche et bel ouvrage « L’Afrique à l’ombre des dieux » sous la direction de Nicolas Rolland paru aux éditions Somogy nous donne aujourd’hui à voir et à découvrir.
La Congrégation catholique du Saint-Esprit, fondée au XVIIIe siècle, fut comme de si nombreuses missions d’Europe envoyée évangéliser des contrées lointaines. Pour elle, ce fut l’Afrique, l’Afrique centrale, subsaharienne. Elle sera une des missions les plus importantes de la deuxième moitié du XIXe siècle dans cette partie du monde. Mais, à la différence de bien des missions, sous l’influence et les directives de son fondateur François Libermann, et bien que partageant les vues et préjugés de son époque, elle fut néanmoins amenée et encouragée à s’intéresser et connaître, avant ou pour mieux évangéliser, la culture, les coutumes et les rites de ces peuples africains. Ainsi, devaient être au fil des années et missions rassemblés par ces Spiritains, notamment sous la houlette du Révérend Père Trilles et du Père Alexandre Roy, anthropologues, un nombre incroyable (des milliers) de masques, statues, fétiches et autres objets africains allant d’instruments de musique au chasse-mouches ou comprenant minéraux, insectes, etc. Par leur spécificité et diversité, ils ont donné naissance aux riches collections africaines ethnographiques de la congrégation du Saint-Esprit.
De nombreux objets encore peu connus, voire totalement inconnus, des peuples Africains (Kongo, Téké, Kota, Punu, etc.) du Gabon ou Congo actuel, statues, statues reliquaires ou aux pouvoirs, fétiches, masques, instruments de musique ou autres objets rares sont pour la première fois par cette monographie mis en lumière. Une précieuse étude servie par une riche iconographie, des photographies anciennes, inédites, pour certaines rares, des archives, carnets, notes et dessins, et par la qualité de ses textes tant historiques, anthropologiques qu’ethnographiques signés de spécialistes de l’Afrique équatoriale. Cette monographie – la première, donc- ouvre ainsi à un public éclairé ou amateur l’histoire de cette Congrégation missionnaire et toute une partie de la culture et des arts anciens de l’Afrique équatoriale jusqu’ici méconnue. Un ouvrage à avoir dans sa collection des arts anciens africains en attendant l’ouverture future en 2018 du musée spiritain des arts africains à Allex dans la Drôme.

 

« Arles 2017 ; Les rencontres de la photographie ; », Actes Sud 2017.
 

 

Inutile de présenter Les Rencontres de la photographie D’Arles tant leur succès aujourd’hui s’impose et rayonne bien au-delà des frontières. Évènement phare de l’été et de la rentrée - de juillet à septembre - ces Rencontres d’Arles ont su année après année rassembler autour de la photographie un public de plus en large allant des grands photographes, aux amateurs et passionnés, aux curieux tout simplement de tous âges.
Pour cette 48e édition marquant l’année 2017, les éditions Actes Sud se sont comme tous les ans associées à l’évènement en publiant de nombreux ouvrages consacrés à la photographie, et plus particulièrement consacré à l’événement lui-même avec celui toujours très attendu « Les rencontres de la photographie, Arles 2017 ».
Il est vrai que ces rencontres 2017 ont été riches de découvertes et dépaysement. Placée sous le signe de l’Ailleurs, Arles 2017 a entraîné dans son sillage photographes et public en Amérique latine, en Perse, en Ukraine, sur les rives du Bosphore, aux frontières de la Syrie, en Iran… La profusion de thèmes d’aujourd’hui et de demain retenus et leur bouillonnement révèlent un art photographique en pleine effervescence emmenant grands et petits de la ville même d’Arles vers la découverte d’une géopolitique complexe, vers le Monde d’aujourd’hui tout simplement.
Avec plus de 40 expositions se traduisant en thèmes pour cet ouvrage 2017, c’est toute la pratique et la création photographiques les plus actuelles qui sont ainsi mises en pleine lumière : 28 artistes présentent leurs créations et clichés de l’Amérique latine, et plus particulièrement de la Colombie dans toute sa richesse, son identité, ses villes et sa violence ; dénommée « Latina !, L’Amérique latine comme terre de photographie, avec la Colombie en point d’orgue », la section regroupe des photographies de Paz Errazuriz, de la collection Poniatowski ou encore les photos vernaculaires d’Archive of modern Conflict.
L’ouvrage enchaîne également avec la rue et les photographies de Joël Meyerowitz, les métropoles avec Mikael Wolf, les zones pavillonnaires, etc. Expériences du territoire suivies des désordres du Monde avec les photographies de Mathieu Asselin, Gideon Mendel ou encore Niels Ackermann et Sébastien Gobert, allant des thèmes de Monsanto à Lénine en passant par les inondations ; suivent encore des travaux photographiques consacrés aux Rom aux migrants et à L’Iran de 1979 à 2017 avec pas moins de 66 photographes, etc.
L’Édition Actes Sud, « Arles 2017 ; Les rencontres de la Photographie » est avec ses 150 pages décidément sans fin ! Expositions, mises en scène, prix, tout y est, tout réjouira ceux qui n’ont pu s’y rendre, mais aussi tous ceux, nombreux, souhaitant en garder traces et souvenirs, et quels souvenirs !
 

 

L’Art et le corps" Relié, 305 x 238 mm, 440 pp, 440 illustrations, Phaidon, 2017.

 


L’art et le corps sont certainement l’un des premiers thèmes à avoir occupé l’idée même de représentation, dans la continuité des premières expressions mythico-religieuses de la préhistoire. Comment évoquer le corps humain ? Selon quelle approche et quelle fin ? Chaque période de l’histoire de l’art quant au corps en dit long non seulement sur les artistes qui pratiquent cet art, mais également sur la société dans laquelle ils s’inscrivent. C’est ainsi le thème retenu pour cet ouvrage impressionnant tant par sa taille (plus de 400 pages riches de 450 images), que par la matière appréhendée. C’est en effet pas moins que la longue histoire du corps humain qui se trouve, ici, révélée par le regard d’artistes de toutes époques et régions. Privilégiant une étude thématique à partir de concepts allant de la beauté à la religion, du pouvoir au sexe, ce livre précieux invite tous les arts classiques comme abstraits, antiques ou contemporains. Jennifer Blessing dans son introduction souligne combien il est précieux de mieux connaître notre prise de conscience de notre propre corps dans l’histoire. Paradoxalement, ce sont deux œuvres d’artistes contemporaines qui ont inspiré ce travail, Joan Jonas et Adrian Piper. De l’Éphèbe de Critios, une des premières représentations réalistes du corps masculin aux contestations des représentations identitaires menées par les artistes contemporaines féministes et homosexuelles, c’est l’histoire même de la conscience et de la sensibilité humaines qui se trouve en ces pages concentrée. En écho aux recherches neuroscientifiques actuelles, la représentation du corps et sa perception tissent des liens étroits et profonds avec notre cerveau et notre psyché. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les visions idéalisées du corps humain par les classiques et les « opposer » - ce qui est déjà une prise de position !- au regard extralucide d’un Lucian Freud, pensée et corps s’entrelacent sur les toiles des peintres comme un livre ouvert… Face à l’impermanence la plus absolue qui soit d’un corps humain, l’artiste oppose l’éternité de l’œuvre d’art, confrontée aux siècles et aux regards, en un éternel recommencement. Peut-être est-ce l’un des nombreux mérites de cet ouvrage ambitieux que de permettre de porter un nouveau regard sur ces œuvres atemporelles comme les aimait Malraux et qui se trouvent réunies et commentées dans ce très beau livre d’art.

« Le pain est d’or » de Massimo Bottura & Friends, Phaidon, 2018.

 


Il fallait oser et le chef triplement étoilé Massimo Bottura et ses amis ont conçu un livre de recettes à partir d’ingrédients ordinaires pour réaliser des recettes extraordinaires ! Militant contre le gaspillage alimentaire international, Massimo Bottura a eu recours à sa notoriété pour mobiliser la profession et un public le plus large possible afin de proposer des alternatives à ce qu’il estime à bon droit ne pas être une fatalité. Le chef a fait ses preuves, dans ce qui n’est pas un coup médiatique de plus, mais une vraie action militante de fond depuis 2015 et l’Exposition Universelle de Milan avec la création du Refettorio Ambrosiano dans la banlieue italienne où sont servis au quotidien des repas aux plus démunis à partir des surplus abimés lors de l’exposition. Invitant les plus grands chefs à proposer leurs recettes de ces petits restes qui honoreraient plus d’une table de qualité, cette vaste expérience a donné également lieu à un beau livre édité par Phaidon et qui a pour nom « Le Pain est d’or » du nom d’une recette de sa mère à base de pain rassis, de lait chaud et de sucre… Chaque cuisinier sait par expérience que c’est lorsque les ingrédients viennent à manquer que l’imagination est de ce fait sollicitée pour plus de créativité. Alain Ducasse, Yannick Alléno, Michel Troisgros, Mario Batali, Joan Rocca et bien d’autres toques célèbres ont prêté leurs concours et sollicité leur mémoire pour proposer des recettes inventives à partir de produits accessibles pour des recettes savoureuses présentées dans le détail et avec une mise en page joliment réussie sur papier sépia. Envie de pâtes au pesto menthe-chapelure, un poulet xinxim, ragout de veau ou de poisson ? Les idées ne manqueront pas avec « Le pain est d’or », un livre aisément applicable au quotidien et agréable à feuilleter avec ses nombreuses illustrations et ses éventuelles « notes » personnelles laissées à discrétion !

 

« Delacroix (1798-1863) » sous la direction de Sébastien Allard et Côme Fabre, Hazan, 2018.
 


Le quatrième de couverture de l’imposant catalogue de l’exposition Delacroix du musée du Louvre paru aux éditions Hazan annonce la couleur : « Prie le ciel que je sois un grand homme » implore Delacroix, un peintre pourtant peu porté aux questions religieuses dans la première partie de sa vie… C’est l’un des paradoxes de cet artiste aux multiples facettes, et talents, qui fait de Delacroix un peintre original et complexe dont la critique et le public n’ont pas fini d’explorer la portée. En un remarquable travail de synthèse, ce catalogue fort de 480 pages et de 250 illustrations retrace la longue carrière de l’artiste sur 40 ans. Si les débuts de l’artiste sont plus familiers, les trente années qui suivent sont cependant plus méconnues du fait qu’un grand nombre de ces œuvres ne se trouvent pas dans des musées, mais dans des églises, grands bâtiments publics tels le Sénat, la Chambre des députés ou encore des musées américains. Le catalogue avec des études soignées et une riche iconographie offre ainsi au lecteur une meilleure connaissance de ces créations un peu en marge et qui ne correspondent pas à l’étiquette convenue de romantique que l’on accole traditionnellement à Delacroix. L’ouvrage dévoile alors un autre Delacroix, pour qui « La gloire n’est pas un vain mot… » comme le rappelle Sébastien Allard en introduction, une volonté et « Ce besoin de faire grand… » également rappelé par Côme Fabre, des dimensions qui sont complétées par des sensibilités successives, voire parfois concomitantes, d’élans artistiques et métaphysiques sur près de 40 ans. La complexité de Delacroix transparaît ainsi au fil de ces essais et des peintures reproduites avec qualité – parfois en double page - mais aussi des dessins, carnets, croquis, gravures, lithographies pour lesquels Delacroix a souvent été pionnier, sans oublier ses écrits tout aussi nombreux.

 

Corot, le peintre et ses modèles par Sébastien Allard, Hazan, 2018.
 


C’est à un Corot plus méconnu auquel invite ce catalogue écrit, à l’occasion de l’exposition consacrée au peintre au Musée Marmottan Paris, par l’un de ses meilleurs spécialistes, Sébastien Allard, directeur du département des Peintures du musée du Louvre. L’ouvrage est illustré par une couverture attractive puisqu’il s’agit d’un des chefs-d’oeuvre du peintre en matière de portrait avec La Dame en bleu du Louvre, un portrait où la couleur et l’étoffe de la robe prédominent sur le modèle… Il faut avouer que le lecteur est plus familier des paysages représentés par le peintre que de ses portraits, angle original choisi par le musée Marmottan, et le présent catalogue, pour mieux faire connaître une facette inattendue, plus intime et secrète de l’artiste. Loin d’être une pratique résiduelle ou contingente, avec la représentation d’enfants, de proches ou de modèles, Corot prolonge ses recherches picturales en un dialogue incessant entre nature et figures. Ni ancien ni moderne, Corot est un homme de son temps qui cherche à capter l’insaisissable, à offrir un reflet de ce que le regard perçoit souvent subrepticement sans savoir l’isoler, l’instantané qui révèle…

Il suffit pour s’en convaincre de scruter attentivement les nombreuses illustrations réunies dans ce catalogue soigné pour mieux percevoir cette acuité, a priori discrète mais véridique. Corot porte son regard au-delà de l’apparence, à l’image d’ailleurs de ses tableaux de nature, les deux se confondant parfois. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan, Corot est indissociable des débuts de l’impressionnisme avec son sens de la lumière et son attirance pour le travail sur le motif et du souvenir. Méconnaître le peintre de figures que fut également Corot reviendrait à oublier une part intime et profonde de l’artiste, une intrication héritée du Titien, Rubens ou Watteau comme le souligne Sébastien Allard. Le genre du portrait chez Corot se concentre essentiellement entre les années 1820 et 1840 pour se métamorphoser par la suite en représentation de la « figure » avec un modèle « désindividualisé ». Le portrait chez Corot se réalise principalement à partir de proches (amis et famille) avec une acuité particulière quant aux portraits d’enfants, genre dans lequel le peintre exprime sans retenue l’éventail de sa palette et de sa sensibilité, sans « influence » excessive du modèle.

Avec ce livre abondamment illustré des œuvres de Corot, le lecteur entre ainsi dans l’univers intime, plus méconnu et secret de l’artiste, un angle inhabituel pour mieux comprendre l’art du grand peintre de paysages qu’il fut et demeure.

« Tintoret » Guillaume Cassegrain Hazan 2018.

C’est une somme incontournable consacrée au grand maître italien Tintoret qui est proposée par les éditions Hazan en un luxueux ouvrage relié sous coffret. Guillaume Cassegrain, auteur de ce bel ouvrage, est un spécialiste de la peinture vénitienne et cette monographie compte parmi les ouvrages essentiels sur le peintre. Venise au début du XVIe siècle est en période de transition, entre son passé prestigieux et son orientation vers l’industrie et les manufactures, un autre visage s’offrant à elle. Alors que l’on peut parler d’un certain déclin, Venise reste cependant une cité riche et prospère. Si Titien et Véronèse ont souvent occulté des artistes comme Tintoret, ce dernier-né à Venise va néanmoins s’imposer et radicalement repenser les codes de son époque, notamment en contournant l’opposition classique du colorito local et du disegno toscan. Le peintre va développer son art avec une rapidité à la hauteur de ses ambitions et concurrencera avec génie son aîné Titien. La narration se métamorphose sous le pinceau du jeune artiste, une narration faite d’emprunts et d’un dynamisme novateur. Vasari décrit Tintoret comme un être extravagant et bizarre, faisant de l’art de la peinture un jeu. Ce personnage « capricieux », toujours selon Vasari, place en effet le dynamisme au cœur de sa création Guillaume Cassegrain souligne combien le « cas » Tintoret démontre qu’il n’a jamais été à sa place. S’il a été apprécié des artistes et des écrivains, les siècles qui suivirent n’ont pas su replacer son génie à sa juste place. Le peintre s’intéresse à l’architecture et à la sculpture qui nourrissent directement son inspiration. L’impulsivité qui le caractérise se réalise dans le mouvement et la perspective, notamment dans L’Origine de la voie lactée et Le Martyre de sainte Catherine. Le Massacre des Innocents fait souffler un vent pictural d’une modernité surprenante en ce milieu de XVIe s. Les thèmes auxquels a recours Tintoret sont rarement inédits et ont longtemps fait du peintre un artiste produisant des images simples destinées à des illettrés ou des gens de condition modeste, un jugement réducteur ainsi que le souligne encore Guillaume Cassegrain. Tintoret se plait à mêler au discours symbolique traditionnel d’autres messages, parfois grivois, comiques ou parodiques. Ainsi représente-t-il d’une nouvelle manière l’espace en réinterprétant les thèmes classiques sur d’autres registres. Guillaume Cassegrain évoque également dans le chapitre « Le regard matériel » l’approche de Tintoret pour les peintures disposées sur les murs latéraux des chapelles, un genre important chez l’artiste. Cet art implique davantage le spectateur dans l’image représentée, une expérience que chacun peut faire en observant ses œuvres à Venise notamment. Cette prise en considération du point de vue de l’observateur et de ses différentes perceptions implique celui-ci dans un rapport nouveau qui se perpétuera jusqu’à nos jours, et entretenant un dialogue sans cesse renouvelé grâce à la mobilité et au dynamisme de l’image anticipant ainsi le baroque à venir. Avec cet ouvrage somptueusement illustré par une remarquable iconographie, notre regard sur Tintoret est renouvelé à sa pleine mesure, son originalité et sa richesse étant pleinement mises en évidence par l’auteur, Guillaume Cassegrain.

« Tintoret, naissance d’un génie » sous la direction de Roland Krischel, RMN, 2018.

 


Si l’œuvre classique de ce maître de la renaissance italienne est bien connue, ses années de formation le sont nettement moins, et discerner les diverses influences de sa propre originalité est justement l’objet de cet ambitieux programme développé dans ce riche catalogue publié par la RMN à l’occasion de l’exposition consacrée à ce grand maître au musée du Luxembourg. Ainsi que le relève Sylvie Hubac, présidente de la Réunion des musées nationaux, c’est grâce à un long travail de coordination et d’années de recherches que l’exposition rétrospective consacrée à Tintoret a été rendue possible en ce 500e anniversaire de sa naissance. C’est une vision plurielle du contexte artistique des années de formation du jeune peintre qui est adoptée pour cette étude comme le souligne Roland Krischel en introduction de l’ouvrage. Il est intéressant de noter que si les années 1990 ont vu se développer les études sur le Tintoret, ces dernières années, l’image du peintre se trouve cependant plus figée. Et pourtant, la recherche s’impose pour un peintre aussi fertile, ambitieux quant à son projet artistique reflétant l’esprit de son époque, celle de la Venise du XVIe siècle.

Les essais réunis dans la première partie du catalogue font, ainsi, un état des connaissances sur le peintre depuis l’ouvrage fondateur de Rodolfo Pallucchini en 1950 « La Giovinezza del Tintoretto » souligné dans l’étude de Stefania Mason. Giuseppe Gullino, pour sa part, retrace dans sa contribution le contexte historique contemporain aux jeunes années du peintre, une époque de renouveau propice aux novations artistiques, et dont Linda Borean explore, quant à elle, documents et sources pour mieux saisir les années de formation du futur maître de Venise. L’article de Michel Hochmann « Tintoret et son atelier dans les années 1530-1540 » souligne, cependant, combien nous avons peu d’informations sur ces jeunes années d’apprentissage notamment auprès du Titien. Mais avec une analyse croisée de ce qui se passait dans les ateliers de cette époque à Venise, le lecteur peut se faire une idée de ce que dut être la formation du jeune peintre, une interrogation prolongée par la contribution de Roland Krischel, « Qui est le jeune Tintoret ? ». Enfin, la seconde partie de l’ouvrage dresse le catalogue des œuvres présentées dans l’exposition du musée du Luxembourg avec des notices particulièrement utiles à la compréhension des œuvres reproduites en pleine, voire double page. Le lecteur pourra ainsi prolonger ou anticiper sa découverte des œuvres de jeunesse du Tintoret grâce à cet ouvrage à la mise en page soignée et complétée d’une bibliographie et d’un index.

 

« Daimyo, seigneurs de la guerre au Japon » sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier, éditions Toriilinks, 2018.
 


Complétant idéalement l’exposition Daimyo, le catalogue paru sous la direction de Jean-Christophe Charbonnier fait entrer le lecteur dans l’univers de ces parures guerrières avec un luxe de détails qui rend leur compréhension plus aisée. Contrairement à ce que le néophyte pourrait de prime abord penser, ces armures, sabres, casques et autres armements correspondent non seulement à une esthétique évoluant au fil des siècles, mais répondent également à un code strict de règles à partir desquelles la créativité des artisans a pu s’exprimer. Trois années ont été nécessaires, rappelle la présidente du musée Sophie Makariou, pour monter cet ensemble unique d’armures japonaises à partir de collections publiques et privées.

 

 

L’armure Matsuaira acquise récemment par le musée Guimet fait bien entendu partie de ces trésors, aussi riche par sa valeur esthétique que par l’Histoire qu’elle évoque, un choc esthétique, mais aussi un imaginaire sollicité par ces parures guerrières indissociables de l’univers mental associé au Japon médiéval et ses fameux samouraïs. Michel Maucuer retrace l’histoire de l’institution des daimyo, moins connus en Occident que les shoguns ou les samouraïs en soulignant combien ce maillon s’avéra vite essentiel dans la féodalité japonaise.

 

 

Jean-Christophe Charbonnier retrace, quant à lui, l’histoire et l’évolution de l’armure au Japon, des temps anciens jusqu’aux armures du temps de paix (époque Edo). Suivent des sections où chaque armure, casque, masque, sabre, textile et autre accessoire fait l’objet d’une présentation détaillée, permettant au lecteur de mieux se familiariser avec cet armement complexe, et d’en saisir plus aisément la valeur esthétique. Des annexes précieuses détaillent, enfin, chaque partie des armures, casques et sabres avec son nom japonais et sa fonction, et rappellent les principaux armuriers cités. Une chronologie et une carte des provinces du Japon complètent cet ensemble unique sur l’univers des Damyo.

 

« Versailles : invitation privée » de Guillaume Picon, photographies de Francis Hammond, Flammarion, 2017.

 


Guillaume Picon est un historien familier de la royauté et notamment du château de Versailles. Pour cette nouvelle édition revue et augmentée, c’est non seulement le château public bien connu de ses visiteurs mais également tous ses recoins et lieux inaccessibles qui sont proposés au lecteur, bénéficiant ainsi d’une information de première main. À l’image du Louvre, le château de Versailles ne se laisse pas si facilement appréhender. Le visiteur peut avoir l’impression – trompeuse - d’avoir « fait » Versailles comme on l’entend souvent trivialement, oubliant par là même que bien de ses aspects lui demeureront inconnus. Grâce à l'approche retenue par l'auteur et servie de manière remarquable par les photographies de Francis Hammond, c’est dans l’intimité même de ce lieu chargé d’Histoire et d’histoires que le lecteur sera convié. Prélude ou conclusion à une visite, cet ouvrage imposant de 320 pages et 300 illustrations se propose en effet de dévoiler les secrètes et fabuleuses facettes méconnues, parallèlement aux fastes plus familiers avec la fameuse statue équestre de la cour d’entrée, la grille dorée récemment réinstallée ou encore la non moins célèbre et éblouissante Galerie des Glaces… Ainsi que le souligne en préface Laurent Salomé, le directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, lorsqu’on entre dans l’ouvrage « on croit sentir en tournant les pages des parfums de soie, de marbre frais, de parquets cirés, et ceux des fleurs du parc portés par de légers courants d’air »…
Ces pages, en ouverture, convient, en effet, le lecteur à des enfilades de couloirs et autres corridors, des escaliers tous plus étonnants les uns que les autres dans leur grandeur ou leur intimité, un éventail sans cesse renouvelé de marbres précieux et stucs aériens, et ce dans le plus grand calme, vide de toute cohue ! Nous prenons alors ce temps si cher à Proust d’apprécier détails et harmonies, échos et jeux de lumière pour admirer et rêver à ce cadre toujours étonnant, décidé un jour par un roi, et ce pourtant en un lieu inhospitalier. Comment comprendre ce faste du Roi-Soleil avec ses grands appartements, cette Chapelle tout droit sortie d’un conte de fées si l’on oublie cette décision royale, ce fiat décidé en réaction aux épreuves de la Fronde lors de la jeunesse du monarque, c’est désormais de sa seule personne qu’émanera toute décision, en une monarchie absolue qu’il sut à merveille définir autant en lois, qu’en arts ! Mais Versailles sut s’entourer de conseils, et si Louis XIV avait l’œil à tous les détails, il savait faire appel aux meilleurs artistes et artisans, quitte à les « emprunter » à ceux qui avaient eu l’audace de les remarquer avant lui… Ce livre offre également ce rare plaisir de découvrir des lieux que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter, de petits espaces fermés habituellement au public et qui semblent avoir préservé cet air d’antan, prisonnier d’un écrin et qui le restitue à l’envi grâce aux admirables prises de vues de Francis Hammond. Guillaume Picon réussit avec cette Invitation privée la gageure de rendre familier un lieu connu du monde entier et pourtant si insaisissable, une épreuve périlleuse accomplie avec brio !

 

Le jardin japonais de Sophie Walker Phaidon, 2017.

 


L’art du jardin japonais est ancestral, étroitement associé à une dimension spirituelle à partir de laquelle une véritable architecture esthétique a pu s’élaborer au fil des siècles et des différentes influences (lire notre interview de Masuno Shunmyo). L’auteur, elle-même paysagiste, explore à partir de 90 jardins cette histoire du jardin japonais sur un millénaire. Servi par une riche iconographie (350 ill. couleur), ce livre au design réussi fait entrer le lecteur dans cet univers à nul autre pareil, l’art du jardin au Japon étant érigé en une voie, à l’image de bien des disciplines comme la calligraphie ou le sumi-e. Du plus petit jardin de sanctuaire aux plus majestueux espaces des domaines impériaux, chaque création paysagiste répond à des critères stricts hérités de la géomancie chinoise, puis du bouddhisme avec ses créations plus connues de l’occident sous l’appellation de jardin zen. Géométrie rime avec abstraction, figuration et asymétrie, perspective et éléments cachés, les paradoxes ne manquent au Japon dans l’art des jardins pour nos esprits cartésiens. Et pourtant, en découvrant au fil des pages les extraordinaires créations présentées, le lecteur réalisera combien une unité guide ces espaces bien particuliers soumis à des concepts esthétiques comme le wabi sabi, les nombreux symboles et plus généralement la spiritualité bouddhiste. Avec dix chapitres thématiques, le lecteur occidental plongera dans cet art du jardin japonais, un parcours ponctué régulièrement d’essais originaux d’artistes et architectes tels Tadao Ando, Anish Kapoor, Lee Ufan… accompagnés de la reproduction d’œuvres d’artistes faisant écho à ces jardins. Complétant ce panorama, l’ouvrage se termine par un glossaire des termes et concepts de l’art du jardin japonais et une liste des principaux végétaux utilisés. Ainsi que le souligne Anish Kapoor : « Le vide n’est pas un désemplissage ; il crée activement davantage d’espace et conserve un potentiel de forme et de sens. Le jardin vide crée plus d’espace et, ce faisant, augmente le temps et le silence ». En découvrant ce livre initiatique remarquable, c’est à un tout autre univers esthétique, spirituel et culturel auquel est invité le lecteur.
 

Marianne Mathieu et Dominique Lobstein : « Monet, Collectionneur », Editions hazan, 2017.
 


Claude Monet était un grand collectionneur, c’est aujourd’hui un fait connu ; Mais connaissons-nous pour autant cette fantastique collection de peinture, estampes, sculptures, dessins qu’il constitua avec passion toute sa vie durant ? Les éditions Hazan avec la parution de l’ouvrage « Monet Collectionneur » offre l’occasion de découvrir cette formidable collection, Sa collection, véritable trésor que l’artiste gardait jalousement auprès de lui. Ce bel ouvrage signé Marianne Mathieu, adjointe au directeur, chargée des collections du musée Marmottan et commissaire d’expositions, et Dominique Lobstein, historien de l’art, vient idéalement compléter l’exposition du même nom de cet automne-hiver au Musée Marmottan, permettant ainsi de retrouver tout à loisir ou de découvrir pour ceux qui n’ont pas eu la chance de la voir, ce foisonnement de peintres et d’œuvres entourant Claude Monet et signées notamment Renoir, Delacroix, Corot, Boudin, et tant d’autres encore, si célèbres et que sut en son temps aimer, repérer et collectionner le chef de file de l’impressionnisme.
Préfacé par Patrick de Carolis, c’est l’ensemble de la collection du Maître qui est ainsi dévoilé avec un soin tout particulier apporté aux sources, textes et spécialistes retenus pour l’occasion, une étude appuyée par plus de 180 illustrations couleur dont de nombreuse pleine page, lettres, photographies, carnets, listes ou autres documents.
Après « Une brève histoire d’une collection » et un rappel des sources documentaires qui réjouiront les historiens de l’art ou amateurs avertis, l’ouvrage donne une première place de choix à la collection d’estampes japonaises d’Utagawa Hiroshige qu’affectionnait tout particulièrement Claude Monet, et dont la seule évocation nous transporte dans l’univers jaune de la salle à manger. Puis, chapitre après chapitre, 14 au total, avec de riches contributions sous la signature des meilleurs spécialistes, la voix est donnée aux artistes, peintre ou sculpteur, choisis par le Maître et aux œuvres négociées, achetées ou offertes : Delacroix, Manet, Renoir, Caillebotte, etc. C’est un véritable dialogue qui s’établit alors entre Monet, ces autres peintres, non des moindres, ses aînés ou pour nombre d’entre eux ses amis, et le lecteur. Monet ne possédait pas moins de 14 œuvres de Renoir qu’il admirait et qu’une profonde amitié réunissait. S’y révèlent ainsi les liens étroits qu’entretenait Claude Monet avec chacun de ces peintres, artistes choisis et ses œuvres. Comme invité, on entre dans l’intimité de Claude Monet, son salon-atelier dans lequel il aimait recevoir aux côtés des « Nymphéas » d’autres grandes toiles, et ce couloir intime, presque secret, et dont les toiles et portraits collectionnés le menaient jusqu’à sa chambre où régnaient sur son sommeil des œuvres de Delacroix, Boudin, Corot ou Constantin Guys. L’ouvrage évoque pour finir avec une dernière contribution signée Marianne Mathieu, un angle moins connu, celui de Monet non plus collectionneur mais donateur. À ces riches et nombreuses études, viennent s’ajouter enfin, outre une bibliographie, deux « Vues synoptiques », de la collection elle-même et des carnets japonais de celle-ci. Un ouvrage soigneusement documenté qui s’impose en référence.

 

Antoni Clavé « Œuvre gravé » Catalogue raisonné Skira, 2017.

 


Antoni Clavé (1913-2005) compte parmi les peintres-graveurs majeurs du XXe siècle. Natif de Barcelone, ami de Picasso, installé à Paris après la guerre d’Espagne, « Espagnol pour les Français, Français pour les Espagnols », selon les mots de François Pinault son ami préfaçant ce catalogue, Antoni Clavé a laissé une œuvre singulière, ni abstraite, ni figurative. Ce trait lui valut une reconnaissance certaine de ses pairs et de nombreux amateurs, et en même temps suscita une certaine inquiétude chez l’artiste qui décida de fuir la capitale française pour s’installer plus à l’écart dans une maison à Saint-Tropez dans les années 60. Il faut dire qu’Antoni Clavé possède en lui deux forces, une tellurique et incandescente et, parallèlement, une mélancolie certaine. Ces forces antagonistes se déploient dans ses œuvres avec une part variable selon les époques et les inspirations. L’artiste entretiendra également un dialogue étroit entre la gravure, la peinture et la sculpture pour offrir une œuvre réunie dans ce superbe catalogue riche de plus de 700 illustrations, dont de nombreuses reproductions pleine page. L’ouvrage offre ainsi l’intégralité de l’œuvre gravé et inclut les dernières estampes de l’artiste redécouvertes et jamais montrées, ce à quoi s’ajoutent les ouvrages de bibliophilie réalisés par Antoni Clavé. Par ces 520 estampes et 22 livres illustrés, le lecteur découvrira une œuvre puissante et fragile à la fois, un regard lucide sur la matière, et des interstices infimes ouvrant à d’autres espaces, suggérés parfois, ou tacites. La géométrie capte l’attention de celui qui observe le travail d’Antoni Clavé, une géométrie puissante qui s’effrite en des paysages intérieurs ouverts à l’éclatement et aux imbrications plurielles. La couleur s’invite dans ce dialogue tellurique et cosmique, une couleur franche où le bleu, le rouge et le noir dominent, contrepoints de la gravure et suggestions de bien d’autres échos. Clavé se situe entre deux générations, celle de Joan Miro (20 ans plus âgé) et d’Antoni Tapies (dix ans plus tard) ainsi que le souligne Tomas Llorens dans sa contribution. Cela conforte cette position marginale et explique son œuvre solitaire. Suivant un modèle intérieur à l’image d’Alberto Giacometti, Henri Michaux ou Jean Fautrier, chaque œuvre ouvre sur plusieurs dimensions où l’inconscient rythme l’inspiration de ces formes et traverse les couches picturales. Le lecteur découvrira également avec intérêt la contribution de Céline Chicha-Castex qui évoque le travail « d’expérimentateur » de l’artiste avec la gravure, un art dont il souhaitait contrôler toutes les étapes et les enrichir de novations personnelles ; contribution suivie de celle d’Aude Hendgen qui rappelle les multiples connexions de l’œuvre d’Antoni Clavé dans le domaine artistique de son époque. Un riche catalogue raisonné qui réjouira assurément les connaisseurs et les passionnés ou amateurs d’art.
 

Visiteurs de Versailles. Voyageurs, princes, ambassadeurs (1682-1789), édition publiée sous la direction de Daniëlle Kisluk-Grosheide et Bertrand Rondot, album Beaux Livres, Gallimard, 2017.
 


« Visiteurs » tel est le thème de la dernière exposition du Château de Versailles, un sujet éminemment à propos si l’on pense que plus de 7 millions de visiteurs par an se pressent aux grilles de ce lieu symbole de la toute-puissance de la monarchie absolue d’Ancien régime. Hiver, comme été, par temps ensoleillé ou par grands vents, fréquents en ces lieux d’anciens marécages, les visiteurs s’empressent de rejoindre cet aimant à la fois historique, culturel et symbolique de la France. Pour quelles raisons ? Le présent catalogue édité pour l’occasion par Gallimard montre que si les facteurs sont pluriels, ils reposent essentiellement sur ce rêve devenu réalité d’une volonté d’un seul homme, un jeune monarque conscient que cette réussite serait celle de la gloire du royaume et de son règne, les deux étant indissociables. C’est un peu de ce rêve doré que chacun cherche dans les méandres des galeries et salles royales ou au détour d’un labyrinthe végétal dans son parc. Vain esprit de gloire ? Non point ! Car, derrière les fastes et les exigences terribles de la Cour réside le destin incontournable de chaque individu : que faisons-nous de notre vie et de notre destin ? Ceci explique certainement en partie cette attraction irrésistible pour ce petit relais de chasse métamorphosé en château connu du monde entier pour sa splendeur, un lieu à la fois du pouvoir mais ouvert à tous selon la volonté du monarque absolu. Il faut dire que les paradoxes ne manquent en effet pas à Versailles, bâtir un palais sur un marécage, édifier de somptueux jardins là où ne régnaient que moustiques et maladies, gloire encore de la France républicaine pour ce haut lieu dans ce qu’il eut pourtant de plus absolu et contraire à la démocratie… Mais chacun en ces lieux, de la seconde moitié du XVIIe siècle jusqu’à la Révolution, qu’il soit français ou étranger, rois, diplomates, artistes ou visiteurs inconnus, est venu chercher ici une faveur, là une mission diplomatique ou encore un chantier à édifier pour le compte du Roi Soleil. L’ouvrage rappelle combien le Château de Versailles est à la fois un lieu royal et un espace public, une demeure où le roi vit et où il paraît à la face du monde, Louis XIV poussant cette rhétorique de la représentation à son maximum en mettant sa personne elle-même en spectacle de la manière que l’on sait par les arts, et notamment la dance et la musique qu’il pratiqua avec excellence. L’Histoire a parfois gardé trace de visites notoires, de ces ambassades telle celle de Siam en 1686 jusqu’à la veille de la Révolution qui grondait alors à ses grilles en 1788… Ces échanges étaient riches d’enseignement à une époque où les communications n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, allant jusqu’à inspirer directement des comédies bien connues. Les pages de ce catalogue richement illustré font revivre pour le lecteur ces temps si lointains où les costumes, les mobiliers d’art, les tapisseries, les glaces et autres splendeurs végétales ne pouvaient qu’émerveiller le visiteur découvrant Versailles. C’est cette magie qui est ici entraperçue et suggérée dans cet ouvrage réalisé sous la direction de Daniëlle Kisluk-Grosheide, Conservatrice au département de la sculpture et des arts décoratifs européens du Metropolitan Museum of Art, et de Bertrand Rondot, Conservateur en chef du patrimoine, chargé du mobilier et des objets d’art au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. Nous pouvons, grâce à eux, retrouver le temps d’une lecture le regard de ceux qui nous ont précédés en découvrant le Château et son domaine, fascination et émerveillement n’en étant pas les moindres qualificatifs !
 

Jean Fautrier catalogue exposition sous la direction de Dieter Schwarz, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris Musées éditions, 2018.
 

 

Matière et lumière, tel est le sous-titre de ce riche catalogue d’exposition consacré à Jean Fautrier actuellement présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, et dont le portrait photographié ouvre en page intérieure cet ouvrage consacré à ce peintre secret et peu enclin au témoignage ainsi qu’en témoigne ce début de lettre à Jean Paulhan : « -enfin, nous voici ! Vous m’obligez à quelque chose de bien désagréable » à l’évocation de sa biographie. Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, rappelle combien l’œuvre de Jean Fautrier est étroitement associée à ce musée même, le peintre ayant fait don d’un ensemble de ses œuvres quelques mois avant sa disparition en 1964. Alors qu’il eut assez tôt reconnaissance et honneurs d’un grand nombre d’intellectuels, à la fin de sa vie son génie est étrangement et injustement oublié des plus jeunes générations. Dieter Schwartz souligne en ouverture de l’ouvrage combien l’œuvre de Jean Fautrier développe une expressivité impressionnante qui fit dire au poète Francis Ponge que Fautrier souhaitait avant tout « rompre le mur », une autre manière de dépasser la matière à partir de cette matière elle-même dont donne une petite idée cette série de clichés pris dans son atelier en 1955.

Un corps à corps avec l’œuvre pour aller au-delà des apparences, « pour réinventer ce qui est »… Nous retrouvons dans ce catalogue à l’iconographie et la mise en page soignées l’extraordinaire créativité de cet artiste atypique, de ses premières œuvres figuratives jusqu’à ses ultimes créations ouvertes vers un dépassement de son héritage pourtant riche. Une partie entière est également consacrée à un aspect souvent méconnu de l’artiste quant à la sculpture, sans oublier la prolifique œuvre sur papier dont une sélection est également reproduite dans ces pages. Au terme de cet ouvrage passionnant, le mystère Fautrier demeure, cette dernière photographie où l’artiste regarde l’objectif plus que l’objectif ne le regarde inverse le rapport de l’observé/observateur, un art dans lequel Jean Fautrier était passé maître et qui ne cessera pas de nous émouvoir.

 

Hiroshige & Eisen. Les soixante-neuf stations de la route Kisokaido, Andreas Marks, Rhiannon Paget, reliure japonaise sous coffret pleine toile, 44 x 30 cm, 234 pages, dans une mallette en carton avec poignée, Édition multilingue : Allemand, Anglais, Français, Taschen, 2017.

 


A tout amateur d’estampes japonaises ou des arts d’Extrême Orient plus largement, cet ouvrage d’exception sera assurément destiné ! Le format XXL retenu pour cette splendide édition des fameuses soixante-neuf stations de la route Kisokaido offre un voyage à nul autre pareil sur la route historique reliant Edo (l’actuelle Tokyo), lieu de résidence du shogun, jusqu’à Kyoto où séjournait l’empereur. Ce format 44 x 30 cm rend ainsi accessible le rare privilège d’apprécier la composition de l’estampe dans toute sa finesse, avec son luxe des détails si nombreux chez Utagawa Hiroshige et Keisai Eisen au XIXe siècle, l’un des derniers témoignages avant l’arrivée imminente de la modernité avec l’ère Meiji à la fin de ce même siècle. Réalisée avec une reliure japonaise et présenté sous un coffret pleine toile lui-même protégé d’une mallette carton avec poignée, nous sommes sans aucun doute dans une édition d’exception multilingue destinée à faire date. C’est à partir d’un exemplaire d’une fraîcheur remarquable que cette édition a pu être réalisée, on sait combien les tirages d’estampes peuvent varier selon les temps. Andreas Marks spécialiste des arts japonais et conservateur d’art japonais et coréen de la collection Mary Griggs Burke, directeur du département d’art japonais et coréen, et directeur du Clark Center for Japanese Art au Minneapolis Institute of Art a relevé le défi de cet admirable travail éditorial avec Rhiannon Paget, conservatrice d’art asiatique au John & Mable Ringling Museum of Art à Sarasota, en Floride.

 

 

Le lecteur occidental ne sait pas toujours que le réaménagement de cette route ancienne de la Kisokaidō qui traverse le Japon fut ordonnée par Tokugawa Ieyasu. Shogun fameux, il s’imposa au début du XVIIe siècle et contribua à l’unification d’un Japon qui souffrait d’un morcellement cruel dû à la féodalité et aux rivalités des clans. Pour affirmer son pouvoir et réaliser son projet, une voie sûre et aménagée était nécessaire avec ses auberges et restaurants, sources d’inspirations par la suite pour de nombreux artistes dont Keisai Eisen, puis Utagawa Hiroshige qui resteront les plus célèbres. C’est une commande qui échoit au premier en 1835, Eisen doit en effet réaliser une série d’œuvres évoquant ce fameux itinéraire de la Kisokaidō et qui donnera naissance à 24 estampes mémorables. Eisen sera remplacé par Hiroshige qui complètera cette commande en 1838. Cette série est ainsi l’évocation par deux artistes majeurs du Japon à la sensibilité différente de ces relais et lieux typiques.

 

 

Eisen a produit vingt-trois stations ainsi que le point de départ nommé le Nihonbashi, lieu très animé. Hiroshige réalisera le reste de la série avec pas moins de quarante-sept estampes, soit au total 71 estampes d’une qualité exceptionnelle et dont certaines ont acquis avec les siècles une célébrité inébranlable. En feuilletant les pages de ce livre d’exception, nous retrouvons le style délicat et sobre d’Eisen avec ses femmes élégantes, ces petits détails de la vie quotidienne qui surgissent au gré du voyage et dont l’artiste fait son miel. Les paysages d’Hiroshige, auteur également remarqué des Cinquante-trois Stations du Tōkaidō, sont quant à eux grandioses, fleuves et cols, cieux nocturnes rivalisent d’une beauté époustouflante avec un rendu impressionnant sur ce grand format. Que le lecteur s’attarde sur ce cavalier traversant un pont sous la lune en une représentation puissante ou cette cascade non moins remarquable sous le regard étonné des voyageurs, il aura fait un beau et lointain voyage en terre nippone du XIXe siècle grâce à cette édition époustouflante.

 

La Bible historiale de Guyart Des Moulins, 48 x 34 cm, 5.34 kg,
Dorures : Coffret, couverture, tranches, Marquage : Or, Editions des Saints-Pères, 2017.

 


La Bible a longtemps été exclusivement diffusée dans ses langues originelles, à savoir l’hébreu et l’araméen. Progressivement, avec sa propagation sur une aire géographique plus étendue, le grec avec la Septante, puis le latin avec la Vulgate en étendront plus encore la portée. Puis viendra le tour des langues vernaculaires de voir traduire l’un des textes les plus diffusés au monde depuis plus de deux millénaires. Elle reste encore aujourd’hui le livre le plus lu au monde, même si la saga d’Harry Potter semble la talonner… Mais, qui connaît encore de nos jours le nom de Guyart des Moulins en dehors de quelques chartistes et chercheurs médiévistes ? Et pourtant ce personnage mériterait un peu plus de notoriété au XXIe siècle en France, car il fut le seul à offrir en prose le texte de la Bible en langue romane à partir de la Vulgate de saint Jérôme, et ce trois ans avant la fin de ce XIIIe siècle qui vit la quatrième croisade, la reconstruction du pouvoir royal sur la féodalité et la canonisation de saint Louis la même année 1297 de l’édition de cette Bible. C’est donc une très heureuse et audacieuse initiative des Éditions des Saints-Pères que d’avoir rendu accessible aujourd’hui par cette splendide parution cette Bible dans sa riche version originale, fabuleusement enluminée et illustrée, et ce, incroyable !, dans son format initial. Présentée sous sa couverture et son coffret de couleur choisie, vert espérance, avec ses tranches dorées…Un événement assurément !

 


L’homme, Guyart des Moulins, auteur donc de cette Bible, est en ce XIIIe siècle un historien du royaume, un érudit qui deviendra précisément en cette année 1297, décidément faste, chanoine de Saint Pierre d’Aire en Artois, l’actuel Pas-de-Calais. Quelles furent les motivations qui l’amenèrent à traduire la Bible dans la langue courante du royaume ? Si le latin est pratiqué par la noblesse et l’Église, le peuple n’y entend rien, cela explique ce choix, choix judicieux que de rendre accessible le texte de l’Ancien et du Nouveau Testament au plus grand nombre de laïcs. L’historien ne s’est pas cependant limité à traduire le texte latin des commentaires de Pierre le Mangeur sur la Bible, il a également réalisé un véritable travail sur le texte même de la Vulgate qu’il juxtaposera dans sa Bible historiale aux commentaires de Pierre le Mangeur, comme le rappelle Xavier-Laurent Salvador dans sa passionnante postface au livre. Pour quelles raisons cette Bible se nomme-t-elle historiale ? Le lecteur découvrira avec un rare plaisir la réponse en ouvrant les pages de cette Bible aux proportions généreuses (48 x 34 cm) afin de respecter les dimensions de l’original : page après page, une succession d’enluminures plus riches les unes que les autres s’offre au regard ! C’est cela une Bible historiale, un texte richement illustré dont les images, la calligraphie et les enluminures dialoguent en des liens étroits pour magnifier le texte biblique. Historiale inclut également cette dimension essentielle des histoires de la Bible et des hommes. On reste d’ailleurs étonné qu’un tel texte ait pu sombrer dans l’anonymat des bibliothèques alors qu’il « est en vérité un monument de la culture française dont la connaissance populaire a été, au fil des ignorances de nos modernités, effacée au profit d’une réécriture de la civilisation médiévale par des érudits peu soucieux de travailler à la source » souligne peut-être abruptement Xavier-Laurent Salvador. C’est en effet une véritable encyclopédie médiévale qui encadre les récits bibliques par d’étonnants commentaires et digressions sur des thèmes variés allant des animaux au calendrier en passant par la vie des patriarches, des apocryphes, les secrets de la magie de Moïse, et bien d’autres curiosités, toute une série de textes qui ferait de nos jours frémir les services de l’Imprimatur de l’Église catholique…

 


Nous pouvons ainsi découvrir les textes de cette bible glosée avec ces lettres travaillées comme de l’orfèvrerie, ces enluminures et miniatures qui développent et enrichissent le texte de manière parallèle en une profusion de volutes et de dorures. Si le nom de Guyart des Moulins reste associé à cette Bible fameuse, il ne faut pas néanmoins oublier le copiste Thomas du Val de l’abbaye de Notre-Dame de Clairefontaine et le Maître d’Egerton, l’artiste et illustrateur de cette première partie de l’Ancien Testament qui font de la Bible historiale un ouvrage indispensable dans toute bibliothèque de lettré des temps modernes !
Ce volume contient la Genèse, l’Exode, le Lévitique, le Deutéronome, les Nombres, Josué, les Juges et les Roy. La suite est prévue en 2018, riche programme !

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Images Birmanes 1865-1909, Trésors photographiques du MNAAG, Editions Cohen & Cohen, 2017.

 


C’est un paysage à la fois rare et poétique, celui de la Birmanie à la fin du XIXe siècle et début du siècle suivant qu’offre cette dernière parution des éditions Cohen & Cohen. Avec une centaine d’œuvres photographiques originales et uniques de la Birmanie de cette fin de siècle, ces trésors d’un temps révolu sont non seulement un témoignage historique et ethnographique essentiel pour la connaissance de ce pays, mais également pour le néophyte un admirable voyage dont les couleurs sépia et noir et blanc accentueront le charme poétique. C’est la première fois que ce fonds acquis par le musée Guimet en 1989 et complété par des acquisitions de 1992 à 2015 se trouve exposé et donne lieu à un tel ouvrage de référence. C’est un regard européen au temps des colonies britanniques qui tient l’objectif de ces clichés, regard parfois naïf, poétique souvent, et qui fait écho à notre propre ignorance de cette contrée éloignée et tenue longtemps secrète. Une multitude de visages et de paysages sont gravés par ces prises de vues soignées dont les épreuves à l’albumine sur papier sont d’une fraîcheur saisissante. Les photographes auteur de ces photographies ne sont pas des amateurs, tant s’en faut ! J. Jackson, Felice Beato, Philip Adolph Klier comptent parmi les pionniers à produire des cadrages rigoureux et des prises de vues remarquables si l’on songe à l’époque et au contexte ainsi que le relève Jérôme Ghesquière au début de l’ouvrage. C’est à une véritable exploration à laquelle invite cet ouvrage d’art dont les photographies pleine page sont accompagnées d’un texte éclairant la représentation. Personnages, parfois hiératiques devant l’objectif tel ce moine au regard insondable, ou pris sur le vif telle encore cette conversation entre deux femmes sur fond de stupa central de la Shwedagon, chaque prise contribue au caractère vivant et émouvant de ce témoignage. Fragilité et intemporalité rythment ces photographies qui portent tout autant sur des minorités ethniques que sur des scènes de la vie quotidienne. Ce livre est idéalement complété par des notes de voyage « Un Français en Birmanie » du comte Alexandre Mahé de la Bourdonnais, un texte incisif pour cet homme issu d’une famille de marins originaire de Saint-Malo, mais né à Calcutta. Conseiller du roi, il offre un témoignage unique sur ce pays coincé entre l’Inde et la Chine ; contrée lointaine qui à l’époque de la parution du livre en1883 demeure quasiment ignorée de la France.
 

« L’art et la science d’Ernst Haeckel » Rainer Willmann, Julia Voss, relié, 28,5 x 39,5 cm, 704 pages, dans une mallette en carton avec poignée, édition multilingue : Allemand, Anglais, Français, Taschen, 2017.

 


Il fallait un sujet d’exception pour une édition d’exception, défi relevé avec ce volume impressionnant de beauté et de surprises esthétiques, graphiques et scientifiques. La beauté du monde naturel ou « L’art et la science d’Ernst Haeckel » de son titre exact a été en effet captée d’une manière à nulle autre pareille par cet artiste et biologiste auquel ce livre rend un bel hommage. Ernst Haeckel au XIXe siècle anticipa tout ce que la science moderne développe aujourd’hui à l’aide des instruments les plus perfectionnés. C’est avec sa plume, ses couleurs que cet homme hors du commun établit des planches inouïes et extraordinaires dont 450 d’entre elles ont été retenues pour cette anthologie.

 

 

La beauté est, avec le recul de notre regard, au cœur de cette évocation avant toute chose scientifique. Tout à cette époque ou presque est à cataloguer, classer et organiser dans l’immense réservoir que la Terre offrait en ces temps aux scientifiques, véritables défricheurs. Ce qui aujourd’hui est dévolu aux microscopes électroniques, appareils photo numériques et autres scanners, était alors réservé au regard du chercheur et artiste, mû par l’attraction de ces formes animales et végétales. Kunstformen der Natur compte assurément parmi les publications du scientifique parmi les plus prestigieuses. Aussi Rainer Willmann, (chaire de zoologie à l’université de Göttingen, directeur du musée zoologique) et Julia Voss ont-ils mis leur talent à rendre aujourd’hui de nouveau disponible à un plus grand public cette somme allant des plus petits radiolaires visibles avec une loupe binoculaire jusqu’aux spongiaires, méduses et autres merveilles de la nature.

 


Une lecture trop rapide de cette somme pourrait laisser croire que ces planches sont nées du génie d’un artiste à l’imagination trop fertile. Il n’en est rien ! Ernst Haeckel est un biologiste et naturaliste allemand évolutionniste, il est également médecin, philosophe et… artiste. Se plaçant dans la ligne directe de l’évolutionnisme darwinien, c’est en positiviste qu’il aborde donc les sciences dénonçant les dogmes religieux. Il sera l’inventeur de termes aujourd’hui courants comme ceux d’écologie ou de cellule-souche. Une part sombre entache cependant également cette personnalité fervent partisan du pangermanisme et de la supériorité de la race blanche, des idées malheureusement en genèse à son époque et qui auront le triste destin que l’on sait au siècle suivant. Malgré tout, l’héritage scientifique et artistique d’Ernst Haeckel est incontestable au regard de cette somme unique et singulière qui chercha non seulement à explorer mais également à expliquer le vivant. La précision graphique de ses dessins est encore aujourd’hui saluée des spécialistes, et le regard porté sur l’évolution biologique pour son avance sur son temps.

 

 

L’ordre, la symétrie, la beauté comptent parmi les priorités du regard porté par Ernst Haeckel sur ces êtres fascinants dont il sut rapporter fidèlement l’incroyable richesse au fil de ses planches. Son œuvre a fasciné nombre d’artistes et peintres célèbres notamment de l’Art nouveau dont Munch, Klimt, Max Ernst... En observant minutieusement chacune de ces planches pleine-page, le lecteur du XXIe s. pourtant habitué aux reportages et études scientifiques les plus poussés demeure ébahi et fasciné. Dans la lignée D’Adolf Portmann, zoologiste suisse du XIXe siècle et auteur de « La forme animale », on ne peut s’empêcher de se poser la question : comment expliquer certaines de ces formes, certaines de ces couleurs dont on sait qu’elles n’ont pas toujours « d’utilité » et de raison d’être. Artifice et fantaisie de la Nature ? Hasard des formes et des évolutions ? Poésie immanente ou transcendante ? Les réponses sont ouvertes pour le plus grand plaisir du lecteur émerveillé par la splendeur de cette édition.

 

Dada Africa catalogue de l’exposition au musée de l’Orangerie, Hazan, 2017.

 

 

Cécile Debray, directrice du musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition, signe le catalogue accompagnant l’exposition consacrée aux rapports du dadaïsme avec les arts extraoccidentaux actuellement à l’Orangerie à paris. Cela fait 101 ans que le dadaïsme joue avec la sonorité du nom de son mouvement comme de la fantaisie des créations qu’il a encouragées.

 

Masque anthropomorphe, Bête-Gouro, début du XXe siècle. Artiste Inconnu. Musée du quai Branly ‒ Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Bruno Descoings

 

Ce qui apparaît comme une transgression – ce que fut le dadaïsme - est aussi une incroyable invitation à la création repensée au fil de la modernité, celle de ces femmes et de ces hommes au cours du premier conflit que connut le monde à cette époque. Ce qui est académique est remis en cause, reflet des conventions ayant conduit au désastre, la liberté des formes et des inspirations est au contraire encouragée, et cette liberté est très souvent synonyme d’exotisme. Le catalogue ouvre sur une incroyable confrontation d’œuvres, photographies et performances réalisées par les artistes avec une vitalité proportionnelle à l’angoisse transcendée par ces créations.

 

Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), Motifs abstraits (masques), 1917
Stiftung Arp e.V., Rolandswerth/Berlin
© Stiftung Arp e.V., Berlin / Rolandswerth. Wolfgang Morell

 

Les contributions des historiens de l’art s’attachent dans leur contribution à analyser la perception qu’eurent les dadaïstes des cultures de pays colonisés par les principaux États occidentaux. Le rapport à l’autre, les entrecroisements qui en découlent notamment pour la création artistique, sont au cœur de cette réflexion à partir des œuvres majeures.

 

Anne Baldassari « Icônes de l'Art moderne. La collection Chtchoukine Au musée d'État de l'Ermitage (Saint-Pétersbourg) et au Musée d' État des beaux-arts Pouchkine (Moscou) » Édition publiée sous la direction d'Anne Baldassari, Coédition Gallimard / Fondation Louis Vuitton. Nouvelle édition brochée en 2017, Livres d'Art, Gallimard
 


Peut-être serait-il opportun de commencer par découvrir ce portrait de Sergueï Chtchoukine peint par Christian Cornelius (Xan) Krohn et fixer ce regard si intense du collectionneur russe pour capter déjà ce qui habite l’homme et sa riche collection ? La musique d’Alexandre Scriabine surgira alors probablement de cette observation, la 1ère et la 12e études n’embrassent-elles pas, en effet, le caractère de cet homme à la fois austère, frugal et en même temps passionné, capable de ne plus penser à autre chose qu’à l’une de ses toiles, à acquérir ou déjà accrochée. On a beaucoup parlé de l’âme slave et ce caractère vibre sans aucun doute dans cette collection présente à la Fondation Louis Vuitton pour la première fois depuis sa dispersion en 1948 et que cet épais catalogue fait revivre une fois encore avec une nouvelle édition brochée. Une heureuse manière pour ceux qui n’ont eu la chance de voir cette exposition qui fut un évènement ou pour ceux l’ayant parcourue de la redécouvrir au calme. À la date de ce fameux portrait, en 1915, Sergueï a déjà réuni une collection incroyable d’œuvres refusées par le Louvre et ignorées - si ce n’est conspuées - par la plupart de ses contemporains. À cette date, l’homme a dû aussi surmonter de terribles épreuves, celle de la mort de son fils, puis celle de son épouse, son second fils se donnera la mort avant que la tempête révolutionnaire soviétique de 1917 ne balaie tout sur son passage et ne provoque son exil en France, alors que sa collection sera nationalisée par le nouveau gouvernement avec l’appui de Lénine et de Trotski ayant meilleur goût que Staline. L’homme, malgré l’adversité, aura su cependant écouter cette musique intérieure – vibrant également sous les doigts de Scriabine- et qui lui permettra d’acheter toutes ces peintures raillées par la critique et l’opinion publique, et d’aimer Gauguin, Matisse ou encore ce tout jeune peintre, nommé Picasso, et dont il réunira les plus grandes œuvres dans son palais à Moscou. Le catalogue est une fois de plus l’occasion de remarquer combien Sergueï Chtchoukine entretient une relation passionnelle avec l’art et les œuvres qu’il retint, Malraux dirait plutôt ces œuvres qui le retinrent. Dans ses choix, le collectionneur réalise un éventail suffisamment large pour être évocateur de l’art moderne européen de son époque, l’énumération des œuvres que nous retrouvons au fil des pages servies par une iconographie réussie parle d’elle-même : Monet, Cézanne, Gauguin, Rousseau, Derain, Matisse, Picasso, Degas, Renoir, Toulouse-Lautrec, Van Gogh sans oublier l’avant-garde russe également présente et ayant été largement influencée par la collection Chtchoukine elle-même, le collectionneur partageant sa passion en un élan généreux : Malévitch, Rodtchenko, Larionov, Tatline, Klioune, Gontcharova, Popova et Rozanova… Le vertige – si ce n’est le syndrome de Stendhal- gagne le lecteur comme ce fut le cas lors de l’exposition l’année passée.

« Visionnaire », Chtchoukine le fut sans aucun doute, mais il y a plus dans cette collection, un rapport à l’œuvre qui parvient à électriser le regard et l’esprit que l’on lise ce catalogue du début à la fin ou bien qu’on le feuillette au gré des inspirations qu’il s’agisse de cet échange sacré de « La Visitation » surpris par Maurice Denis sur sa toile, ou cette ombre sous Les Lilas au soleil de Claude Monet, sans omettre ce mouvement cubiste dont nous avons la plus belle illustration avec Braque, « le Château de la Roche-Guyon », Cézanne avec « L’Aqueduc » ou la fameuse « Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves », ni oublier Matisse, Picasso, cette multitude de tableaux de Gauguin, une belle manière de revivre cette expérience incontournable par le livre !

 

« L’art du pastel, de Degas à Redon » catalogue sous la direction de Gaëlle Rio, Éditions Paris Musées, 2017.
 

 

 

Gaëlle Rio, commissaire de l’exposition de L’art du pastel au Petit Palais à Paris souligne dès son introduction au catalogue accompagnant cette exposition le rapport sensuel entretenu entre la matière et l’œuvre désignées par le même mot. Poudre qu’un vent disperse, le pastel va paradoxalement fixer sur la matière les contours, impressions et perceptions parfois les plus fugaces. Entre dessin et peinture, le pastel apparaît vite dans les arts comme une technique de liberté. Si elle est déjà utilisée au XVIe siècle par les Florentins et Vénitiens, son âge d’or débute au XVIIIe, pour atteindre son apogée en créativité au XIXe s. Cette deuxième moitié du XIXe s. connaît en effet un renouveau extraordinaire traduit par la diversité des œuvres (221) que possède encore le Petit Palais et objet de ce catalogue.

Citant la passion qu’eut Huysmans pour le pastel qui « a une fleur, un velouté, comme une liberté de délicatesse et une grâce mourante que ni l’aquarelle, ni l’huile ne pourraient atteindre », le lecteur pourra suivre le chemin parcouru par cet art à partir de ses créations classiques héritées du XVIIIe. Le développement des études d’après nature fait du pastel une technique idéale à transporter partout avec soi pour l’artiste. Le naturalisme, puis l’impressionnisme viendront enrichir cet art par des compositions plus rapides afin d’en saisir tout l’instantané irradiant ainsi l’œuvre entière en autant de sensibilités que d’artistes.

Si le pastel mondain se plie, certes, à certaines conventions, le symbolisme brise, quant à lui, à jamais les cadres pour introduire dans l’œuvre un univers qui jusqu’alors n’appartenait qu’aux rêves et à la littérature, comme l’y invite l’admirable Naissance de Vénus de Redon ou ces pastels extatiques de Lévy-Dhurmer… L’ouvrage illustré de toutes les œuvres exposées est complété par un catalogue exhaustif des pastels du Petit Palais avec pour chacun d’eux une miniature permettant de les identifier et un descriptif.

 

« Univers – Explorer le monde astronomique » de Paul Murdin Phaidon, relié, 250 x 290 mm, 352 pp, 300 illustrations, Phaidon, 2017.

 


L’univers a de tout temps fasciné l’être humain, et ce depuis que son évolution lui a fait prendre conscience de ce qui l’entourait et le dépassait. Le regard s’est ainsi porté vers la voûte céleste, longtemps demeurée inaccessible, mais qu’en est-il aujourd’hui ? Pour mieux appréhender et comprendre notre univers et « explorer le monde astronomique », Paul Murdin Phaidon nous invite à nous pencher sur ce regard porté par l’homme et la manière dont il a appréhendé ce cosmos depuis l’aube des temps ; miroir aux multiples influences sur ses projections et représentations du monde, du divin, dans l’art, la culture, et par là même de sa place dans cet infini… Paul Murdin est un astronome qui a parcouru notre monde pour cette quête, il exerce maintenant à l’Institute of Astronomy de l’université de Cambridge et est professeur associé à l’université John Moores de Liverpool. Avec ce beau livre illustré par 300 images allant des premières représentations de l’univers sur les voûtes rupestres de Lascaux jusqu’aux somptueux clichés du fameux télescope Hubble, c’est à la fois la beauté et l’insaisissable qui sont représentés dans ces pages ouvertes au rêve. Beauté bien entendu des œuvres d’art, qui cherchent à capter sur les mosaïques l’origine du monde par les plus riches représentations. Insaisissable, car de tout temps, l’homme sait qu’il ne peut arriver à sonder les confins de l’Univers, même lorsqu’il dispose comme aujourd’hui de la technologie la plus moderne. Quête éternelle ? La question participe certainement à la fascination portée à l’Univers présenté dans ce livre selon l’angle original de contrastes : une image ancienne et moderne en vis-à-vis pour un même thème afin de mieux mettre en évidence, les permanences et les évolutions de notre conception même du cosmos. Tous les arts sont convoqués, européens comme ceux relevant des cultures indigènes, un point commun : la rotondité et l’idée de centre et d’axe qui les ont structurés pendant de longs siècles. Un fascinant voyage dans l’au-delà !
 

Être moderne, le MoMa à Paris, Fondation Louis Vuitton, catalogue sous la direction de Quentin Bajac, Coédition MoMa et Fondation Louis Vuitton Paris, 2017.
 


Dans le riche catalogue « Être moderne, le MoMa à Paris », accompagnant l’exposition du même nom actuellement à la Fondation Louis Vuitton de Paris, Quentin Bajac souligne combien la collection du MoMa est polyphonique depuis sa création, il y a maintenant près de 90 ans, avec pas moins de quatre générations de conservateurs. Fort de cette diversité et de cette richesse, les contours traditionnels fixés par l’histoire de l’art ne correspondent plus à la richesse accumulée par le musée. Peintures et sculptures ne suffisent plus à caractériser le MoMa, son approche pluridisciplinaire déjà ancienne et ses explorations transversales venant avec audace, sans discontinuité, enrichir en effet depuis ses débuts cette institution de l’art moderne devenue incontournable. Objet de nombreuses critiques et en même temps d’adulations, l’histoire du MoMa est complexe et se caractérise par une collection toujours en mouvement, en écho avec l’art évoluant décennie après décennie. Parmi ces mythes associés au MoMa, il en est un qui persiste à savoir que ce musée serait le temple du modernisme à partir de ses collections de peintures et sculptures de la première moitié du XXe s. Ainsi que le souligne Glenn D. Lowry dans sa contribution, cette image est cependant réductrice de ce qu’est réellement le MoMa, dépassant ces clivages chronologiques pour faire sans cesse d’autres propositions notamment celles de galeries ouvertes aux juxtapositions et aux accrochages pluridisciplinaires, comme on le constate d’ailleurs aujourd’hui de plus en plus également lors d’expositions internationales. À partir de ces collections enrichies année après année, le choix est fait de privilégier des manifestations multiples d’une esthétique moderne appréhendées sous l’angle de différentes disciplines, chacune valorisant les autres par ces rapprochements. La présente exposition « Être moderne, le MoMa à Paris » à la Fondation Louis Vuitton se veut un exemple de ces mises en rapport éclairées avec justesse par son catalogue, chacune des œuvres exposées étant reproduite dans celui-ci selon l’ordre d’acquisition et faisant l’objet d’une étude détaillée ; un bon moyen de réfléchir non seulement à l’évolution d’une des collections les plus prestigieuses de l’art moderne mais également à l’art en tant que tel en ce début de XXIe s.

POP ART - Icons That Matter. 160 pages – illustrations couleurs, éditions Culturespaces -Fonds Mercator, 2017.

En complément de l’exposition Pop Art – Icons That Matter- Collection de Whitney Museum of American Art, actuellement installée au musée Maillol, les éditions Culturespaces – Fonds Mercator proposent un catalogue détaillant cette collection réputée internationalement. « Fondée par la célèbre mécène Gertrude Vanderbit Whitney (1875/1942) et voulue comme un « musée d’artistes », l’institution éponyme a vu le jour dans un atelier. Visionnaire et sculptrice, Madame Whitney soutien dès 1907 les artistes américains de son époque et les fédère en une véritable communauté : elle les expose dans son « studio » et multiplie les acquisitions. Après l’ouverture de son musée en 1931, sa collection ne cessera de s’enrichir, grâce à des legs d’artistes comme Edward Hopper ou aux dons de généreux collectionneurs et philanthropes. Aujourd’hui, la collection du Whitney Museum compte environ 23000 œuvres, de quelque 3300 artistes. » ainsi que le rappelle le catalogue qui détaille les œuvres emblématiques, comme celles un peu moins connues, exposées au musée Maillol. L’histoire de la collection du musée - qui au début de cette aventure n’en n’était pas un - s’est étirée sur une période de deux décennies de 1907 à 1930. De belles photographies en noir et blanc montrent l’atelier de Gertrude, son studio, les premières expositions, le Whitney Museum au 22 West 54th street en 1954 ainsi qu’en 1962. « Par nature, (la collection) n’a jamais été complète et ne pourra jamais l’être. (Mme Withney) souhaitait qu’elle soit pensée comme un organisme qui grandirait comme nous-mêmes nous grandissons. Et c’est ce qu’elle fait. Le Withney continue d’être démocratique dans son esprit, pluraliste dans son goût, toujours audacieux et déterminé à acquérir ce qui se fait de mieux aujourd’hui. »
Et depuis le début de ce mouvement né au milieu des années 50, il s’est répandu dans différents pays jusque « dans la France de De Gaulle, où les milieux intellectuels sont fortement marqués par les courants communistes et le débat sur la réception des théories marxistes puis maoïstes les reproches faits au Pop-Art prennent place dans un contexte politique et culturel différent qui marque un nouveau chapitre dans les relations franco-américaines par rapport à l’immédiat après-guerre… Beaucoup d’artistes de la contestation, en Europe et en France notamment, utilisent les détournements de l’image propre à l’esthétique pop pour créer des œuvres engagées politiquement mais se tiennent à distance du mouvement américain.. » Dans les années 60 un grand nombre d’artistes se revendiquent du Pop art et se côtoient dans les galeries parisiennes ou New-yorkaises comme Arman, Jim Dime, Christo, Roy Lichtenstein, Raymond Hains, Claes Oldenburg, Yves Klein, James Rosenquist, Mimmo Rotella, Georges Segal, Martial Raysse, Tom Wesselmann, Daniel Spoerri et Andy Warhol… Certains de ces artistes sont remarqués dans les grandes manifestations comme Robert Rauschenberg à la Biennale de Venise en 1964, une histoire du mouvement Pop-Art retracée par Annabelle Ténèze. Dans la dernière partie du catalogue, chacun des 24 artistes est présenté par un article le replaçant dans le mouvement du Pop-Art, mettant ainsi sa démarche artistique en évidence. Le livre permet ainsi d’apprécier les 65 œuvres exposées grâce à la qualité des photos qui en restituent toutes les nuances et différentes techniques employées (sérigraphies, toiles, installations ou photographies) telle la série de photos d’Harold Edgerton ou les installations de Claes Oldenburg. Complété par un index et une bibliographie, ce livre est un bel exposé de ce mouvement dont l’art et la publicité tirent encore une certaine inspiration, un moyen d’anticiper ou de revivre cet événement parisien qui rassemble autant d’œuvres que de talents, habituellement dispersés aux quatre coins du monde, partagés entre musées et collections privées.

 

Sylvie Génot-Molinaro

« Chrétiens d’Orient. 2000 ans d'histoire » édition publiée sous la direction de Raphaëlle Ziadé, 208 pages, ill., sous couverture illustrée, 200 x 260 mm Gallimard, 2017.
 


Cet ouvrage conçu à l’occasion de l’exposition « Chrétiens d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe invite le lecteur à approfondir sa découverte des communautés chrétiennes du Proche et Moyen-Orient. Ainsi que le rappellent Elodie Bouffard et Raphaëlle Ziadé en introduction, « les chrétiens d’Orient sont en danger », un rappel dont les auteurs soulignent l’évidence tant chaque journée qui passe offre son cortège d’attentats, menaces et oppressions de communautés de plus en plus minoritaires. C’est sur ce fond dramatique qu’une réflexion beaucoup plus vaste a été proposée au public occidental et dont le présent catalogue approfondit l’analyse. La richesse historique, culturelle et bien entendu spirituelle du christianisme oriental est ainsi offerte à nos contemporains, illustrée par les plus précieux témoins de cette histoire deux fois millénaires. Suivant un parcours chronologique, le catalogue retrace 2 000 ans d’histoire à partir de 300 objets, dont certains inestimables, prêtés par les communautés, un moyen à la fois de les préserver en les restaurant pour l’occasion, et d’en faire connaître l’existence au plus grand nombre. Le lecteur pourra ainsi se familiariser avec les premiers temps du christianisme qui se déroule - rappellent les auteurs – dans l’orient romain à l’époque, avant de devenir arabe avec la conquête.

 

Stèle représentant Apa Shenoute, Sohag (Egypte), Ve siècle, calcaire. Coll. de sculptures et musée d'Art byzantin, Berlin. A. Voigt

 

Ce sont ces premiers temps où concepts et idées nouvelles essaiment avec le monachisme, les pèlerinages et l’importance grandissante de l’art. La conquête arabe contribue à redéfinir certains aspects du christianisme oriental, non point sur les dogmes, mais sur la manière de les exprimer ainsi qu’en témoignent ces textes sacrés où les enluminures s’entrelacent aux contours de la foi. A partir de ces siècles souvent méconnus par l’occident, à l’exception du regard frontal porté lors des croisades, se profile un christianisme original et singulier, où diverses influences historiques, géographiques et culturelles tissent progressivement des identités parvenues jusqu’à nous par ces œuvres d’art et de foi réunies dans ces pages.

 

(détail) Hymne acathiste
Yûsuf Al-Musawwir, Alep, entre 1650 et 1667
Tempera sur bois
Collection George Antaki, Londres ©G. Antaki /Axia Art

 

Le livre se termine par une partie importante consacrée aux communautés chrétiennes à l’époque contemporaine pour qui les vicissitudes ne sont pas seulement celles de l’histoire, mais bien du présent et d’un futur hypothétique, un témoignage qui va bien au-delà des clichés médiatiques et qui invite le lecteur à une réflexion en profondeur sur le sens d’une identité spirituelle et culturelle, aujourd’hui menacée sur cette partie de la planète.

 

« Impressions fortes – L’estampe en 100 chefs-d’œuvre » Florian Rodari, collection de la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, 5 Continents éditions, 2017.
 


Le catalogue « Impressions fortes – L’estampe en 100 chefs-d’œuvre » invite le lecteur à découvrir un univers souvent méconnu, à la fois secret, discret, à l’abri des lumières crues des expositions médiatiques. La gravure partage avec de nombreux arts, poésie, littérature… ce souci d’un dialogue subtil entre l’inspiration, un geste initiateur et un accomplissement, toujours soumis aux aléas des métamorphoses. C’est à cette expérience sensible à laquelle nous convie la remarquable collection de la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex venant compléter l’exposition du musée de Lodève, tous deux sous la direction de Florian Rodari. L’estampe est une et multiple à la fois, une quant à sa matrice originale – et originelle – multiple non seulement dans la variété des tirages qu’elle permet, mais également par les différentes opérations ultérieures qui peuvent s’y surajouter. Ce rapport entre l’acte matériel unique et la pluralité contribue à la magie de l’estampe depuis de nombreux siècles. Graver, c’est aussi contribuer à mieux faire connaître des œuvres d’art, longtemps inaccessibles au plus grand nombre, ce dont témoigne Baudelaire en son siècle qui voyait déjà la gravure comme un « immense dictionnaire de la vie moderne disséminé dans les bibliothèques ». Graver, c’est imprimer, et derrière la formule elliptique, c’est tout l’univers du livre, de l’imprimerie qui se trouve concentré avec une révolution unique née de la Renaissance. La diffusion de la Bible inspirera en premier les artistes comme Lucas de Leyde avec cet épisode de Suzanne et les vieillards datant du début du XVIe s. Ainsi que le souligne Florian Rodari dans ce remarquable catalogue, graver c’est s’attendre aux « surprises d’un art complexe ». Jamais une telle pratique et un tel support n’ont pu dans l’histoire de l’art donner naissance à tant de métamorphoses. C’est à cet univers polymorphe auquel nous sommes introduits avec des rappels toujours utiles des différents procédés de gravure et, en regard, la reproduction des plus belles pièces de la collection Cuendet permettant d’admirer le chemin parcouru entre les œuvres de Dürer et celles de Rembrandt, telle cette impressionnante eau-forte Descente de Croix, effet de nuit datant de 1654 dont la pénombre omniprésente de l’encre renforce le caractère dramatique, digne des convois funéraires des anciens Romains sous la lumière des torches. La collection Cuendet s’est très tôt ouverte aux plus belles œuvres esthétiques avec notamment les incroyables intrications d’un Piranesi, les paysages bucoliques raffinés d’un Claude Lorrain sans oublier la talentueuse modernité d’artistes comme Morandi, Palézieux qui renouvellent tout en perpétuant l’art de la gravure des siècles passés. Du foisonnement du paysage à l’intimité des portraits, chaque technique s’éclaire dans ce riche catalogue à partir des plus belles œuvres de la collection, et pour chacune, l’émerveillement d’un art qui s’affranchit de toutes les difficultés et sublime le minimalisme du trait par un éternel jeu de lumière.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

« Bistrot ! De Baudelaire à Picasso » sous la direction de Stéphane Guégan, Gallimard, 2017.

 


À l’heure des enseignes de restauration rapide et du zapping à tous les étages, il est encore des lieux qui gardent toute leur aura, ceux d’espace de liberté et de fraternité préservées dont les cafés, bistrots et autres cabarets en sont encore les symboles. C’est à ce thème porteur, qui a tant inspiré les artistes qui voyaient dans ces lieux le refuge de leur inspiration, qu’est consacré le catalogue de l’exposition qui s’est déroulée ce printemps à La Cité du Vin à Bordeaux. Tous les arts sont réunis autour de cette thématique qui cumule les plus grands noms de l’art avec notamment Baudelaire, Aragon, Manet, Picasso, Otto Dix… Le café est « un mythe français » rappelle en introduction Pascal Ory, dépassant de loin la triviale expression « débit de boissons » pour toucher une mémoire collective faite de rencontres, échanges, partages et microsociété se défaisant et reconstituant à chaque ouverture… Il y a bien entendu café et café, populaire ou d’élite, rattaché à un lieu ou à une région, tous ayant en commun cette idée de théâtre social ayant su inspirer écrivains, peintres, musiciens ou encore sculpteurs. Philippe Sollers témoigne de cet engouement avec une nette préférence pour le bar, celui du Pont Royal qui n’existe plus, mais aussi la Closerie des Lilas… Antoine de Baecque évoque quant à lui les cafés de la Nouvelle Vague avec Éric Rohmer, lieu de retrouvailles où se rappellent les troubles de l’existence, petits ou grands. Jean-Luc Godard dans Vivre sa vie ou Deux ou trois choses que je sais d’elle fait entrer toute une vie dans le tourbillon d’une tasse de café. Le catalogue sera également l’occasion de retrouver les œuvres exposées tel ce portrait de Charles Baudelaire par Émile Deroy, une représentation emblématique du dandy associé à la fameuse absinthe. Nous retrouvons également presque intactes les ambiances des fameux cafés de Jean-Louis Forain dans des dessins où le trait vibre de ces conversations encore si vivantes. Ivresse, désir, rêve, toutes les émotions filtrent à travers ces enseignes qui à elles seules font naître autant de nouvelles vies qu’elles ne contribuent probablement à en masquer d’autres. Les cafés, bistrots et cabarets n’ont pas dit leur dernier mot, ainsi qu’en témoigne ce bel hommage.
 

« Margiela ; Les années Hermès », Actes Sud, 2017.

 


1998 – 2003, cinq années d’un mariage inoubliable, celui de Martin Margiela avec la célèbre et prestigieuse Maison Hermès. L’Album photo de cet heureux mariage était depuis longtemps attendu… C’est chose faite avec la parution aux éditions Actes Sud de ce bel ouvrage intitulé tout simplement Margiela, les années Hermès. L’ouvrage collectif retrace ces cinq années marquées du sceau de douze collections des plus audacieuses du célèbre styliste d’avant-garde. Presque quinze ans après, par son texte, ses nombreux témoignages et interviews, son iconographie remarquable avec pas moins de 270 illustrations quadri, cette parution vient rendre un bien bel hommage à ces années Hermès signées Margiela, gravant ainsi le souvenir de l’exposition qui leur a été consacrée en ce début d’année 2017 au musée de la mode d’Anvers.
C’est Jean-Louis Dumas, président de la fameuse enseigne, qui appela ce tout jeune styliste flamand en 1997 à la direction artistique des collections de prêt-à-porter Hermès. À son actif, il est diplômé de l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers, a déjà été l’assistant de Jean-Paul Gauthier, son premier défilé en 1988 a été un succès et il n’a pas hésité à monter sa propre maison, la Maison Martin Margiela ; bref, en un peu plus de dix ans, Martin Margiela a su s’imposer comme un maître d’avant-garde influent, et cela n’a pas échappé à Jean-Louis Dumas ! Bien lui en a pris, puisque cette association marquera dans le monde de la mode et du prêt-à-porter le tournant du nouveau siècle, elle sera et demeure encore aujourd’hui emblématique de ces années Hermès à jamais inoubliables : lignes audacieuses et épurées, matières et coloris innovants, pensés et choisis avec minutie sans qu’à aucun moment ne soient oubliées l’audace de l’élégance ou l’innovation de la création en matière de mode et de prêt-à-porter ; ce sont de véritables œuvres qui sortent des ateliers du célèbre sellier et couturier, chefs œuvres enthousiasmant le monde entier de la mode. Un monde qui n’hésitera pas, à chaque défilé signé Martin Margiela pour la célèbre Maison Hermès, à retenir son souffle, et aujourd’hui encore à se souvenir de ces années Margiela / Hermès.

 

LA PLEIADE

Jules Verne « Voyages extraordinaires - Michel Strogoff et autres romans » édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Marie-Hélène Huet et Henri Scepi, Bibliothèque de la Pléiade, n° 626, 1280 pages, 238 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

En préface à cette édition des Voyages de Jules Verne dans la Bibliothèque de la Pléiade, Jean-Luc Steinmetz rappelle combien l’adjectif « extraordinaire » revêt chez l’auteur de multiples aspects, allant de l’imprévu à l’inouïe, de l’incongru au fantastique. Cette variété des effets ne conduit pas pour autant à une surenchère souligne le directeur de cette édition qui inclut non seulement les œuvres fameuses, Le tour du monde en quatre-vingts jours et Michel Strogoff, mais également Les Tribulations d'un Chinois en Chine et Le Château des Carpathes. Une surenchère, en effet, qui traduit le mieux peut-être l’une des forces incroyables de l’écriture et du style de Jules Verne. Inutile de rappeler le succès de la plupart de ces œuvres qui ont non seulement nourri l’imaginaire de bien des générations depuis, mais ont également inspiré créateurs au théâtre comme au cinéma, un juste retour des choses pour certaines œuvres conçues initialement pour les planches. Le génie de Jules Verne tient dans cette puissance de l’évocation qui, la plupart du temps découverte à un âge encore précoce, perdure avec les années en une mémoire indélébile. Jules Verne explore les confins de notre humanité par l’angle original des sciences en plein essor à son époque. Avec la Révolution industrielle, les techniques et les avancées scientifiques offrent à qui peut les appréhender grâce à l’écriture un incroyable réservoir de réalités et de rêves, un voyage qui sort de l’ordinaire et que l’écrivain sut saisir à merveille non seulement pour la jeunesse, mais également pour un large public avide de découvertes à une époque où les transports n’étaient pas ce qu’ils sont devenus depuis. Déjà, Jules Verne réalise que ces territoires commencent à être connus et ajoute à leur évocation une autre dimension – extraordinaire – quatre-vingts jours pour faire le tour du monde, une soif inextinguible de vitesse, anticipant sur les siècles qui suivront. L’imaginaire reste au cœur de ces voyages même si les machines qui traversent le récit n’anticipent que de peu la réalité. L’homme cherche à gagner sur la nature, un élan qui motive une certaine allégresse dans l’écriture de ces romans qui conserveront cette dimension théâtrale initiale et inoubliable. Ce qui peut paraître comme une hâte dans le récit inaugure, curieusement, la frénésie du voyage au long cours que la deuxième moitié du XXe et le XXIe siècle ne feront que confirmer. Il faut accomplir cette « révolution » opérée par le voyage, « faire » un pays ou le tour de notre planète. Jules Verne demeure encore pour quelques années dans la phase optimiste de son travail, il faut pour l’écriture, comme pour les protagonistes de ses romans, gagner ce pari du terme et de la vitesse. Dans Le Château des Carpathes, moins connu, le paysage diffère déjà légèrement. C’est bien d’un récit de voyage dont il s’agit, mais avec une autre priorité, plus existentielle, celle des limites entre la vie et la mort : est-il possible de redonner vie à un être par l’image et par la voix ? Singulièrement, le roman paraît trois ans avant les premières projections des frères Lumière et lance une interrogation qui va bien au-delà des anticipations qui le caractérisent souvent, une subreptice manière d’interroger ses contemporains – et nous-mêmes encore aujourd’hui – sur le sens de notre vie, une quête, il est vrai sans limites.

 

Joseph Conrad « Au cœur des ténèbres et autres écrits » Trad. de l'anglais par Henriette Bordenave, Pierre Coustillas, Jean Deurbergue, Maurice-Paul Gautier, André Gide, Florence Herbulot, Robert d' Humières, Philippe Jaudel, Georges Jean-Aubry et Sylvère Monod. Préface de Marc Porée, Présentations et annotations des traductrices et des traducteurs, Collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2017.

La parution dans la collection de la Pléiade d’un tirage spécial consacré au célèbre écrivain Joseph Conrad, trop souvent à tort aujourd’hui ignoré, ne peut qu’être salué !
Joseph Conrad, écrivain majeur du XXe siècle, d’origine polonaise mais de langue anglaise, hérite dans ses jeunes années d’une situation familiale chargée : son père fut déporté du fait de son soutien à la lutte patriotique pour la Pologne et sa mère s’éteint à l’âge de 39 ans en raison de la rigueur de la déportation. Confié à son oncle Thaddée puis à la mer qui se subsistera à l’être disparu, Conrad sillonne les mers durant une vingtaine d’années, de quoi nourrir son inspiration et son écriture. Paradoxalement, c’est avec le large et ses horizons étendus qu’il tisse des récits en huis clos, une façon de retrouver son destin tragique et ceux de ses congénères. En une dizaine d’années, il passe de cette riche expérience sur les mers à l’écriture de chefs d’œuvres dont un grand nombre se trouve réuni dans ce volume tels Le Nègre du Narcisse, Lord Jim, Typhon, Au cœur des ténèbres, Le Duel et bien d’autres encore… Si la narration glisse au gré des vagues et des embruns, Conrad n’est pas pour autant un romancier d’aventures. Lord Jim, en partie biographique, s’il évoque les aventures d’un officier de marine britannique plonge, cependant, plus le lecteur dans les affres de la conscience humaine que dans celles des périples maritimes pourtant nombreux. Entre le modèle du héros, du surhomme nietzschéen et la lucidité tragique de l’auteur, les filigranes sont nombreux dans l’écriture de Conrad, des prismes précieux offrant différents niveaux de lecture portés par les voix des protagonistes, ce qui explique que ces romans aient tant inspiré des réalisateurs au cinéma (inoubliable Peter O’Tool dans Lord Jim…). André Gide ne s’était pas trompé lorsqu’il estimait qu’il n’y avait « aucune outrance dans ses peintures : elles restent cruellement exactes ». Point de lyrisme philosophique ni de réalisme cru, mais un sentiment sourd, un « insistant ténébrisme », un incertain érigé en interrogation perpétuelle qui marque au cœur l’écriture et l’âme de ses romans notamment l’incontournable « Au cœur des ténèbres ». Ainsi que le rappelle Marc Porée dans sa préface, plus qu’un écrivain de la mer, qualificatif qui avait le don d’ailleurs d’exaspérer Conrad, c’est celui de romancier géologue qui serait plus proche de la réalité, un amoureux des stratigraphies de l’âme humaine dont il sut tout au long de son parcours explorer les couches souvent perméables et qui justifie de plonger dans cet univers à partir des œuvres réunies dans ce tirage spécial de La Pléiade venant compléter ainsi les cinq volumes de la collection de la Pléiade lui étant déjà consacrés.

« Il régnait une grande paix, comme si la terre eût été une seule tombe, et pendant un moment je restai là à penser surtout aux vivants, qui, enterrés dans des lieux écartés et inconnus du reste de l’humanité, sont cependant condamnés à partager ses tragiques ou ridicules misères ». (Lord Jim)

 

Honoré de Balzac « Correspondance » Tome III 1842-1850, édition de Roger Pierrot et Hervé Yon, Bibliothèque de la Pléiade, n° 627 1424 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

La plume de Balzac, ce n’est un secret pour personne, a fait couler des flots d’encre qui ont valu à la littérature un chef-d’œuvre – La Comédie humaine - précurseur de grandes fresques à venir telle celle de Proust avec La Recherche. Mais cet écrivain insatiable eut tout autant à cœur d’entretenir une correspondance nourrie, dont le troisième et dernier volume vient de paraître dans la collection La Pléiade. Roger Pierrot et Hervé Yon soulignent en avant-propos à cet ensemble de lettres couvrant une période de neuf ans (1842-1850) combien ce « forçat de la plume » semble s’assagir avec un travail moins intense. Pour quelles raisons ? Balzac apprend au tout début de l’année 1842 la mort du mari de la comtesse Évelyne Hańska pour qui il voue une passion fougueuse, née d’ailleurs d’une correspondance au cours de laquelle chacun des épistoliers avait enrichi un imaginaire passionné sans limites. Désormais, leur amour peut s’afficher plus librement, et notre écrivain a plus la tête à accompagner son amante, qu’à noircir des feuilles. Saint-Pétersbourg, l’Allemagne, les provinces françaises, les Pays-Bas, la Belgique, l’Italie, la Suisse… ce ne sont que successions de voyages et de découvertes qui ressortent de la correspondance qu’il adresse notamment à sa mère et à sa sœur. L’argent si longtemps problématique coule à flots grâce à sa riche compagne. Projet de maison et achats sans limites d’objets divers – telle sa fameuse robe de chambre en termolama dont il ne tarit pas d’éloges sur une lettre entière – et qui viennent occuper l’esprit de l’auteur de La Comédie humaine. Ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser de très près à l’édition de sa grande œuvre, tel que cela ressort de ses nombreuses lettres à Pierre-Jules Hetzel : « Hugo m’a dit que bien des personnes voyaient en moi un très audacieux architecte et que La Comédie humaine avait toutes les proportions d’un grand monument, ainsi, du moment où les lacunes nuisaient à la vente, je m’y suis mis avec intrépidité, mais il ne faut pas que les Éditeurs nuisent aux lacunes » ! Des courriers adressés à d’autres éditeurs annoncent des œuvres majeures de ses dernières années : Splendeurs et misères des courtisanes, La Cousine Bette, Le Cousin Pons et bien d’autres encore… Le théâtre fait également partie de ses préoccupations dans ces lettres, et Balzac souhaite adapter à la scène certains de ses plus grands succès de librairie, un espoir vite déçu par leur réussite mitigée. Parmi cette correspondance transparaît aussi des décisions émouvantes, comme ce testament par lequel Balzac, conscient de son état de santé, décide de léguer tous ses biens à sa bien-aimée comtesse Évelyne de Hanska, devenue « Madame Hanska ». Ses toutes dernières années trahissent l’obsession qu’est la sienne d’offrir à son épouse une maison digne d’elle, lui qui évoquait sa demeure en Ukraine semblable au Louvre ! Le bonheur ne devait décidément pas rester bien longtemps dans le cœur et la vie d’Honoré de Balzac, 1850 sera l’année de son mariage et, quelques mois plus tard, de sa mort avec « la seule femme que j’ai aimée, que j’aime plus que jamais et que j’aimerai jusqu’à la mort ». Comment sur de tels aveux ne pas ouvrir ce troisième et dernier volume de correspondance de la Pléiade consacré à Honoré.

 

Blaise Cendrars Œuvres romanesques précédé de Poésies complètes, Tome I Édition publiée sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Jean-Carlo Flückiger et Christine Le Quellec Cottier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 628, 1696 pages, rel. Peau, 104 x 169 mm, Tome II Édition publiée sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Marie-Paule Berranger, Myriam Boucharenc, Jean-Carlo Flückiger et Christine Le Quellec Cottier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 629 1456 pages, rel. Peau, 104 x 169 mm, Gallimard, 2017.

Cendrars dans la Pléiade, c’était déjà deux volumes consacrés à ses œuvres autobiographiques, véritable œuvre dédaléenne où l’exactitude se confond avec l’imagination la plus fertile. Avec ces deux nouveaux volumes, ce sont les poésies complètes et les œuvres romanesques qui sont proposées au lecteur amateur de l’écriture de Freddy Sauser, plus connu sous son nom de plume Blaise Cendrars qu’il prit une fameuse nuit du 6 avril 1912, hésitant entre « Cendrart » et ce « s » formant arabesques, et promis à cette postérité que l’on connait…
Cette édition réalisée sous la direction de Claude Leroy démontrera rapidement à ce même lecteur que les divisions entre poésie, roman et autobiographie ont tôt fait, lorsqu’il s’agit de Cendrars, de fondre dans la main – main gauche, main coupée, ou encore de cette main aux lignes du destin et dessinée par Conrad Moricand – de cet écrivain singulier, francophone né en Suisse. Cette poésie débute par Les Pâques à New York et par ces vers nourris d’inquiétude et de ferveur en un élan enflammé qui eut tant d’influences sur la poésie de son temps et notamment Apollinaire qui lui vint en aide lorsque Cendrars fut emprisonné pour avoir volé à l’étalage l’un de ses recueils… Ainsi que le relève justement Claude Leroy dans sa préface en citant l’aphorisme d’Oscar Wilde, le secret de la vie consiste à reproduire le plus souvent possible la seule grande expérience éprouvée. C’est un véritable kaléidoscope que la vie, la création et l’expérience de Blaise Cendrars, un rhizome pénétrant sans que l’on ne sache exactement sa portée. Le poète et romancier lui-même s’amusait de ce qui pouvait être véridique ou imaginaire à partir du moment où en le lisant, ces faits devenaient réalité. Blaise Cendrars invente comme d’autres invitent, « une vie en forme de fugue » où la modernité a toute sa place, sans fuite pour autant. Entre 1917 et 1924, Cendrars renonce au poème, sans reléguer la poésie à l’oubli. Il ne faut pas faire cependant de l’auteur de L’Or et Moravagine un avant-gardiste, son inspiration est à trouver dans la vie, ses voyages, non dans sa contestation. L’aventure, ses nombreux voyages nourrissent son inspiration après l’épreuve terrible de la guerre où il perdra la main avec laquelle il écrivait jusqu’alors. Cette amputation libère son auteur des cadres rigides, plus encore elle affranchit Cendrars des débats qu’il juge stériles, même lorsqu’ils proviennent des dadaïstes et surréalistes. Les frontières s’effacent, de nouveaux horizons s’offrent à cette fugue littéraire nourrie aux contrées lointaines du Brésil et qui donneront L’Or, Moravagine, Le Plan de l’Aiguille, Les Confessions de Dan Yack. Le cinéma ouvre ses portes à cet esprit insatiable et curieux de tout, il devient l’assistant d’Abel Gance et écrira cet ABC du cinéma, un art à la hauteur de son imagination, mais qui laissera Cendrars, poète et écrivain. Et, même si l’écrivain embrasse le métier de reporter, il sera correspondant pour Paris-Soir notamment lors du voyage inaugural du paquebot Normandie, c’est avant tout, puisant à même la vie sa source littéraire, le poète de la main gauche, l’écrivain qu’il sut forger, qui s’imposeront. Tout est signe littéraire pour cet esprit curieux, mais quand Cendrars aime, il sait partir, en prose comme en pensée… « Quand tu aimes il faut partir… »

 

Madame de Staël « Œuvres » édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, Bibliothèque de la Pléiade, n° 621, 1728 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

L’entrée de Madame de Staël dans la prestigieuse collection de La Pléiade l’année même du bicentenaire de sa mort et des deux cent cinquante ans de la naissance de Benjamin Constant avec qui elle vécut une passion tumultueuse aurait certainement plu à cette amoureuse des Lettres et des idées. Celle qui entendait en effet être jugée sur ses écrits plutôt qu’à la renommée de ses géniteurs (son père Jacques Necker était ministre de Louis XVI et sa mère Suzanne Curchod tenait un salon réputé et apprécié tant de Diderot que et Buffon) voit ainsi par cette publication trois de ses œuvres significatives réunies en un seul volume dans l’édition soignée établie par Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy. Au début du XIXe siècle, Germaine de Staël, enfant des Lumières, est la femme la plus célèbre d’Europe même si elle est en résidence surveillée dans sa campagne tourangelle, suspectée d’intrigues l’opposant au régime impérial qui l’a éloignée de Paris. Or, ainsi que le souligne Catriona Seth dans l’introduction à ces Œuvres, son souci principal lors de cette époque troublée demeure contre vents et marées son goût pour la littérature. C’est donc bien malgré elle qu’elle prend alors cette position de proscrit « à plus de quarante lieues de Paris », loin de l’incontournable capitale. Et pourtant, il ne s’agit pas de faire de Anne-Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, un écrivain et philosophe victime de ces temps postrévolutionnaires. Rien de moins inopportun pour cet écrivain dont les écrits engagés sont en avance sur son temps, et la place qu’elle réserve notamment aux femmes et à leur liberté secoue l’hypocrisie d’une société qui n’est pas prête à revoir ses positions héritées de plusieurs siècles d’Ancien Régime, même après une révolution…
Après un mariage de raison à Erik Magnus de Staël-Holstein dont elle gardera le nom plus que l’amour, Germaine apprend à voler de ses propres ailes, celles des idées et des lettres qu’elle affectionne plus que tout. De la littérature (1800) marque le début d’un siècle nouveau, celui qui entend reléguer les temps anciens au passé, malgré de nombreux soubresauts et restaurations. La jeune femme entend aller dans le sens de la réconciliation, dépasser les affres révolutionnaires en renforçant une république dont Bonaparte – qu’elle a su pourtant en son temps admirer - souhaite s’éloigner pour l’empire que l’on sait. Il n’en faudra pas plus pour faire de Madame de Staël une opposante au nouveau pouvoir appelé à s’imposer à toute l’Europe. Germaine de Staël se fait remarquer avec un brillant roman Delphine (1802), préfigurant le roman moderne avec ses interrogations chères à son auteur dont l’amour qui s’avère, peut-être, être le « seul sentiment qui puisse dédommager les femmes des peines que la nature et la société leur imposent ». Bas-bleu Germaine de Staël ? Certainement pas ! Le succès que rencontre ce livre démontre qu’il entre au cœur de préoccupations de ce nouveau siècle, et qui trouveront quelque peu leur dénouement au siècle suivant. Corinne en 1807 offre un autre roman anticonformiste pour son époque, une jeune poétesse y apparaît comme en opposition avec les modèles de son temps et décide pourtant de sacrifier son art pour l’amour d’un Écossais mélancolique, certains y verront quelques traits autobiographiques, non sans raison…
Au terme de la lecture de ces trois œuvres puissantes, il apparaît manifeste que Germaine de Staël avait le goût de l’absolu ainsi que le souligne Catriona Seth, un goût de la liberté chez une femme dont Benjamin Constant rappelait qu’elle avait « un esprit d’homme, avec le désir d’être aimée comme une femme ».

 

Martin Luther Œuvres Tome II Trad. de l'allemand et du latin par Matthieu Arnold, Jean Bosc, Albert Greiner, Franck Gueutal, Hubert Guicharrousse, Frederic Hartweg, Gustave Hentz, Pascal Hickel, Pierre Jundt, Charles Kohser, Georges Lagarrigue, Nicole de Laharpe, Annemarie et Marc Lienhard, Daniel Olivier, Patrice Veit et Michel Weyer. Édition publiée sous la direction de Matthieu Arnold et Marc Lienhard avec la collaboration de Jean Bosc, Albert Greiner, Franck Gueutal, Hubert Guicharrousse, Frederic Hartweg, Gustave Hentz, Pascal Hickel, Pierre Jundt, Charles Kohser, Georges Lagarrigue, Nicole de Laharpe, Annemarie Lienhard, Daniel Olivier, Patrice Veit et Michel Weyer, Bibliothèque de la Pléiade, n° 622, 1216 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

En cette année du 500e anniversaire de la Réforme, la parution du second volume des œuvres de Martin Luther dans la collection de La Pléiade offrira au lecteur un éventail remarquable de la création de ce jeune lettré, critique de l’Église de son temps et qui eut l’importance que l’on sait. Si l’acte contestataire est bien connu, il mérite néanmoins d’être rappelé, même si certains doutent de son authenticité exacte : ainsi, le 31 octobre 1517, Martin Luther affichait sur les portes de l’église de Wittenberg pas moins de 95 thèses critiquant l’Église romaine. Du débat religieux, le niveau des discussions est très rapidement passé au stade politique et international, pour aboutir aux terribles guerres de religion qui marqueront tout le XVIe siècle et conduiront à la séparation définitive entre catholiques et protestants. Et pourtant, avec le recul, il apparaît qu’originellement, rien ne faisait du théologien Luther, de son vrai nom Luder, un révolutionnaire convaincu. Le premier volume paru réunissait les textes du début du mouvement évangélique. Pour ce second volume, la période couverte part de son installation au cloître de Wittenberg, le lieu même où il poursuivit ses études théologiques après son ordination, jusqu’au 18 février 1546, date de sa mort.
Après avoir violemment critiqué les activités lucratives de l’Église et plus particulièrement avec véhémence les indulgences, Luther ira plus loin encore et soutiendra qu’un croyant ayant commis un péché n’est pas pardonné et racheté en raison de ses bonnes œuvres – c’est-à-dire par tout ce qu’il pourrait faire et surtout payer pour obtenir le pardon – mais seulement par le don de Dieu directement, une grâce née de la foi seule ; Luther signe ainsi la rupture définitive avec Rome. Les thèses de Luther se diffusent en France dès 1520 et le protestantisme se développe dans le royaume enflammant l’Europe. Pendant 36 années, pas moins de huit guerres de religion vont se succéder, du massacre de Wassy en 1562 jusqu’au fameux édit de Nantes en 1598, sans oublier l’épisode le plus tristement célèbre avec les massacres de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572. Et pourtant, le protestantisme survit, se déploie et se ramifie ce dont témoignent ces écrits réunis. Passé la tourmente initiale, il s’agit pour Luther d’établir dans la durée ce qu’il a initié. Le théologien n’écarte pas les questions temporelles, et notamment celle de l’autorité politique dans des textes engagés tel celui De l’autorité temporelle. Il s’avère également impérieux de gérer au quotidien les églises évangéliques et leur bon fonctionnement, sujet qui intéresse bien évidemment Luther dans ses lettres et missives qui développent des thèmes allant du service divin à l’ordre de la messe, sans oublier les questions cruciales de l’instruction et de l’éducation, chères à l’universitaire (Appel à ouvrir des écoles chrétiennes). Sa Lettre sur l’esprit séditieux souligne combien ce n’est que par la paix et l’évangélisation que le théologien entend développer sa pensée, et non par une action révolutionnaire sociale à la Müntzer qu’il réprouvait. Les textes présents dans ce second volume révèlent également des aspects moins connus du penseur, empreint de considérations éthiques, qui rejoignent parfois celles de nos contemporains, notamment l’attitude à adopter face à la mort… (Si l’on peut fuir devant la mort). Luther révèle enfin dans ce volume une âme de poète avec ses trente-six Cantiques, des cantiques familiers aux amateurs de Bach, ce dernier les ayant mis en musique, et dont le plus célèbre, Ein feste Burg ist unser Gott, est encore aujourd’hui traditionnellement chanté le 31 octobre, le jour de la fête de la Réformation.

 

William Faulkner « Nouvelles » trad. de l'anglais (États-Unis) par Jules Bréant, Louise Bréant, Maurice-Edgar Coindreau, Didier Coupaye, Renée Gibelin, Michel Gresset, François Pitavy, René-Noël Raimbault, Henri Thomas, Ch.-P. Vorce et Céline Zins et révisé par François Pitavy. Édition de François Pitavy, Bibliothèque de la Pléiade, n° 620, 1824 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

Après la parution l’année dernière du cinquième et dernier volume des romans de William Faulkner, prix Nobel de la littérature en 1949, c’est au tour aujourd’hui de ses Nouvelles de faire l’objet d’un volume de la collection La Pléiade avec une remarquable édition réalisée par François Pitavy. C’est en effet la première fois en France que cet aspect de l’œuvre d’un des plus grands écrivains américains fait l’objet d’une édition intégrale avec un certain nombre d’inédits. Il faut saluer cette initiative car ces histoires courtes offrent indéniablement une des portes d’accès possible à l’imposante œuvre du romancier connu notamment pour sa fameuse saga des Snopes. Même si certaines d’entre elles ont pu, certes, constituer une source de revenus à l’origine de leur création, elles n’en demeurent pas moins un miroir précis et minutieux de son univers mental. L’auteur lui-même réalisera une sélection parmi ces textes d’inégale valeur. En 1950, les Collected Stories (Nouvelles recueillies) sont établies par Faulkner en personne, écartant ainsi les recueils antérieurs. Pour ce nouveau volume de la Pléiade, et à ces sélections, s’ajoutent les « Nouvelles non recueillies par l’auteur » et ses « Nouvelles posthumes », ainsi que des textes de jeunesse permettant d’observer la naissance de l’écrivain. Ainsi que le relève François Pitavy dans sa préface, les jugements de William Faulkner sur l’art de la nouvelle peuvent sembler contradictoires. Privilégiant dans la hiérarchie de l’art littéraire la poésie, puis la nouvelle et en dernier le roman, il n’aura de cesse au cours des années 30 de multiplier l’écriture de nouvelles, et ce jusqu’en 1948 à la veille de son prix Nobel : « Je suis à nouveau sans le sou, avec deux familles sur le dos depuis que mon père est mort, si bien qu’il va falloir que j’écrive une nouvelle de temps à autre… ». Aussi distingue-t-on deux périodes essentielles pour les nouvelles de Faulkner, avec tout d’abord les années 1929-1931 générant une trentaine de titres, dont certains entamés antérieurement, alors même que l’écrivain avait déjà publié des romans de qualité dont Bruit et la Fureur qui n’avaient pas rencontré le succès espéré. Interrompu par une période hollywoodienne pendant laquelle Faulkner mit son talent au service du cinéma, ce qui fut une épreuve pour lui, l’écrivain renoue avec la nouvelle dans le milieu des années 30 jusqu’en 1942, toujours pressé par les factures impayées. A la lecture de ces textes courts, il apparaît manifeste que les frontières sont loin d’être étanches avec le roman chez Faulkner, la nouvelle inspirant parfois le roman comme pour Invaincus, Descends Moïse, Gambit du cavalier, Hameau ou encore plus directement Bruit et la Fureur. Ses personnages, véritable collection à la disposition du romancier, franchissent parfois allègrement les bornes de ces formes littéraires, plus ou moins explicitement, et de manière récurrente comme en témoigne le jugement de l’auteur : « Les personnages que j’invente m’appartiennent et j’ai le droit de les faire mouvoir dans le temps, quand j’en ai besoin ». Véritable laboratoire de l’écriture, l’art des nouvelles de Faulkner s’inscrit dans le cadre géographique familier de l’auteur à savoir le Sud des États-Unis, une constante également commune à ses romans. Le lecteur retrouvera cette géographie mythique du Yoknapatawpha et des régions limitrophes plus proches de la réalité (Memphis, Tennessee), géographie au cœur de laquelle domine une société rurale dirigée par les blancs et structurée socialement selon une aristocratie de planteurs sur le déclin, une classe moyenne d’artisans et de boutiquiers et de pauvres. Dans ces pages, la profondeur du regard porté par Faulkner saisit avec une acuité remarquable les derniers soubresauts d’une société héritée des deux premiers siècles de l’Indépendance américaine. Loyauté, patriotisme coexistent avec une société raciale où blancs et noirs vivent séparés, la peur plus que la bêtise encore justifiant une ségrégation impitoyablement rendue par la plume de l’écrivain. L’art de la nouvelle chez Faulkner dépasse largement les contingences du quotidien pour embrasser une conception élevée de l’homme ainsi qu’en témoigne idéalement ce recueil.

 

William Faulkner Œuvres romanesques Tome V Trad. de l'anglais (États-Unis) par Jules Bréant, Louise Bréant, Maurice-Edgar Coindreau, Raymond Girard et René Hilleret et révisé par François Pitavy et Jacques Pothier. Édition de François Pitavy et Jacques Pothier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 618, 1216 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.

Ce cinquième volume de La Pléiade des œuvres de William Faulkner vient clore cette série consacrée aux romans de l’auteur américain avec des traductions au plus proche de la langue de Faulkner revues par François Pitavy et Jacques Pothier. Les deux premiers titres de ce dernier volume, La Ville et La Demeure - suivis ici de Les Larrons -, complètent et terminent la trilogie des Snopes entamée en 1940 avec la parution du premier opus, Le Hameau et dont la genèse remonte à un projet inachevé Le Père Abraham en 1927, au début de la carrière littéraire de Faulkner. Il faudra attendre 1957 pour que La Ville poursuive l’aventure des Snopes et les troubles subis dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, Mississippi par l’arrivée de cette horde d’individus qui perturbent les habitudes du vieux Sud qui devra réagir à cette immixtion. La littérature « vivante » caractéristique de William Faulkner suit ainsi un mouvement sur le long terme, saga outre-Atlantique sous la forme d’une comédie de mœurs du nouveau Sud. Le personnage de Flem Snopes devient le président de la banque locale, une ascension sociale pour cet homme parti de rien, ascension décrite par trois personnages différents. Avide de reconnaissance, ce personnage est prêt à tout pour parvenir à ses fins dans la ville de Jefferson. L’ascension sociale ne se fait plus dans le cadre rural comme pour le premier volume de la trilogie Le Hameau mais dans le cadre urbain. Flem bâtit son pouvoir par tous moyens, y compris le chantage qu’il fera sur l’amant de sa femme Eula, le major de Spain, l’homme fort de la petite ville. Une fois de plus, c’est sur le long terme que ces ressorts se font à partir d’un maillage patient et irrésistible. Flem tisse une toile d’araignée dont il fait partie et qui établit un nouvel ordre dont il est l’initiateur et facteur de sa réussite sociale. Féodalité des temps modernes, l’empire établi par les Snopes s’impose aux habitants de La Ville. Neuf mois après la publication de La Ville, Faulkner entame la rédaction de La Demeure au mois de janvier 1958. Un an après, il annonce à sa femme qu’il a terminé ce dernier volume de la trilogie. Revenant sur certaines intrigues des volumes précédents, Faulkner fait œuvre de synthèse, resserre ce qui avait été suggéré auparavant. Nous retrouvons cette idée de narrateurs respectifs dans la division en chapitres que le romancier avait adoptée pour La Ville, une manière une fois de plus de permettre cette liberté de jugement chère à l’écrivain même si elle est parfois au prix de divergences et de différences sensibles comme il s’en excuse dans une note liminaire. Faulkner n’hésite pas à reprendre ainsi des intrigues déjà évoquées tout en élargissant son point de vue dans un roman écrit dans le contexte de la guerre froide comme le rappelle Jacques Pothier dans les notices. Si Faulkner défend les idéaux de justice et de liberté de l’occident face au monde communiste, il n’en oublie pas pour autant les injustices du modèle américain qu’il retrouve dans son personnage Flem Snopes. Le récit débute par le procès de Mink Snopes qui a tué Jack Houston et qui livre ici sa version du crime. Avec La Demeure, c’est l’effondrement de la dynastie des Snopes auquel assiste le lecteur, Flem a assouvi son désir d’ascension et se replie dans son domaine tout en affrontant les divisions au sein de son clan. Au terme de sa vie, Faulkner, prix Nobel de la littérature en 1949, pense avoir fait le tour du « cœur humain et de ses dilemmes » à la manière d’un Balzac américain. Les Larrons sera sa dernière œuvre parue le 4 juin 1962, un mois après Faulkner miné par l’alcool meurt des suites d’une chute de cheval. L’auteur offre ici un récit entre conte et roman où le comique sert à rassembler tout l’éventail d’une œuvre à partir de ce fameux voyage avec l’automobile « empruntée » au grand-père de Lucius Priest pour Memphis où toute une série de péripéties convoque barrières raciales, sexualité…

 

Premiers écrits chrétiens Textes traduits du grec ancien, du latin, de l'arabe, de l’arménien, de l'hébreu, du slavon et du syriaque. Édition publiée sous la direction de Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 617), Gallimard, 2016.

Le dernier volume de La Pléiade consacré aux Premiers écrits chrétiens complète idéalement l’ensemble des livres disponibles sur la religion chrétienne dans cette prestigieuse collection. Après la Bible, les Apocryphes et les écrits gnostiques, c’est au tour de ces premiers textes de la fin du Ier siècle jusqu’à la fin du IIe siècle qui sont proposés en un seul volume à un vaste public. Il ressort, en effet, immédiatement de cette littérature qu’elle intéressera non seulement les fidèles chrétiens pour la valeur de témoignage des premiers écrits sur la foi, mais bien plus largement un public cultivé soucieux de comprendre la place grandissante que prendra le christianisme dès l’Antiquité, tout au long du Moyen-Âge jusqu’aux temps modernes. Ceux qui seront plus tard dénommés les Pères de l’Église – terme forgé au XVIIe s. - rédigent ces premiers écrits juste après la mort de Jésus. S’ils n’ont pas connu le Christ, certains d’entre eux ont rencontré les apôtres et prendront leur suite. Il ne s’agit pas là d’une œuvre littéraire, mais d’une volonté de diffuser cette foi, première mission de ces premiers chrétiens qui s’organiseront rapidement en communautés bien que souvent disparates. Ces textes dès lors hétérogènes des deux premiers siècles constituent une mémoire précieuse. Leurs auteurs sont parfois anonymes, représentants des différentes communautés ou bien de grands noms qui seront gravés dans la mémoire des premiers temps chrétiens telles les trois sources indispensables que sont les œuvres de Justin, Irénée et Tertullien. Cette mémoire révèle un souci omniprésent d’organisation de la foi en répondant aux questions posées par les différentes communautés, échanges qui ne cesseront d’étonner nos contemporains tant les distances et les difficultés de communication de l’époque ne semblent pas constituer des obstacles à cette soif d’identité naissante. Bien avant les réseaux numériques, des lettres, des épîtres, des dialogues s’établissent avec l’écrit, dans des langues où le grec prédomine, mais aussi bien entendu le latin, sans oublier d’autres langues plus minoritaires comme l’arabe, l’hébreu ou l’arménien. Ces dialogues se font entre communautés, mais également ad extra avec d’autres religions, les juifs essentiellement, et les païens. Transmission et défense du legs laissé par le Christ sont au cœur de ces témoignages réunis par Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini en une édition remarquable pour la qualité de ses notes et notices. La conviction d’être porteur d’une vérité incontournable pousse ces auteurs au dialogue, dialogue qui n’écarte pas cependant la controverse. Foi, culture et raison nourrissent ces témoignages ainsi que le rappelait Benoît XVI dans un grand nombre de ses homélies et dialogues sur la culture chrétienne. Loin d’un prosélytisme sectaire, il se met en place à cette époque une raison de la foi qui s’inscrit dans un contexte philosophique largement marqué par le stoïcisme antique. Irénée est conscient de ces moments cruciaux de la foi et n’hésite pas à bâtir un ensemble de principes qui devront résister aux nombreuses hérésies et controverses de cette époque. Nous voyons ainsi un corpus émerger, anticipant les canons qui seront ceux de l’Église à venir dès Constantin. Cette littérature rejette la gnose, l’ésotérisme, tout ce qui pourrait apparaître caché, non révélé et donc limité à des initiés pour privilégier au contraire une foi au grand jour, accessible au plus grand nombre, même, et surtout, à la majorité illettrée des croyants de l’époque. Les textes du Nouveau Testament en gestation commencent à poindre, se référant souvent à l’Ancien Testament, tout en se distinguant du judaïsme comme religion ayant ignoré la venue du Messie en la personne du Christ. Pointe également une unité de certains fondamentaux de la foi avec le kérygme soulignant la place de Fils de Dieu, sa passion et le fait qu’il soit ressuscité, ainsi que le souci de conversion à ce credo. Qu’il s’agisse d’actes des martyrs, de lettres d’évêques ou des grands penseurs faisant date, tous ces témoignages dépassent l’histoire du monde temporel dans lesquels ils s’inscrivent pour appréhender, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou non, une autre dimension qui a perduré, et perdure encore, jusqu’au XXIe siècle.

 

André Malraux, La Condition humaine et autres écrits, préface d’Henri Godard, édition de Michel Autrand, Philippe Delpuech, Jean-Michel Gliksohn, Marius-François Guyard, Moncef Khémiri, Christiane Moatti et François de Saint-Cheron, Bibliothèque de la Pléiade, 1137 p., Paris, Gallimard, 2016.

Il y a quarante ans, le 23 novembre 1976, disparaissait l’une des plumes les plus fertiles de son siècle, partagée entre romans et réflexions sur l’art et la condition humaine, sans qu’aucune frontière ne soit nette pour l’auteur lui-même entre ces genres différents. Pour honorer la mémoire de celui qui fut ministre de la Culture, combattant pour l’Espagne républicaine, aventurier en Indochine s’opposant au colonialisme tout en s’étant essayé auparavant maladroitement au trafic d’antiquités… Il apparaît manifeste que l’homme est complexe et la légende construite à partir de son nom plus encore peut-être… Il n’est jamais aisé d’écrire sur un homme avec une telle épaisseur au risque de l’emphase ou de la réduction relativiste. Lui-même avait un goût immodéré pour ces grandes figures de l’Histoire qui faisaient partie « de la famille » comme il aimait à le rappeler avec amusement, mais aussi ferme conviction. Car Malraux, s’il n’est pas un idéologue, est un homme de convictions, fermes et excessives parfois, mais résistant à toutes les oppressions qui le mèneront à des combats pendant le Seconde Guerre mondiale, et de manière un peu donquichottesque et non moins courageuse pour la liberté du Bangladesh écrasé par le Pakistan sous l’indifférence générale en 1971. Mythomanie et mythologie s’entrecroisent parfois dans son parcours mais l’appel de la grandeur ne va-t-il pas sans s’affranchir de la mesure ? Malraux n’en est pas pour autant un prophète, et s’il est un genre dans lequel il excelle, cela serait plutôt dans l’art du questionnement qu’il pratiqua dès sa prime jeunesse d’écrivain avec son goût notamment pour le farfelu, une dimension souvent méconnue du personnage. Ce tirage spécial des œuvres représentatives de l’écrivain, qui fut honoré par La Pléiade dès 1947, permettra à n’en pas douter de découvrir le prisme de sa création, immense tant par sa portée que sa taille et structurée par des interrogations récurrentes que le lecteur apprendra à repérer au fil de ses lectures. Ce dernier pourra ainsi commencer ce volume avec cet aspect plus méconnu de l’œuvre romanesque par le Royaume-Farfelu écrit en 1928 par le jeune Malraux, texte qui fait penser à un Rabelais des temps modernes. Lui-même aimait à rappeler qu’il avait remis au goût du jour ce fabuleux nom qu’il tirait de Rabelais justement. Nulle farce grossière, donc, mais plutôt trait poussé à l’extrême, souvent jusqu’au grotesque, qui met en évidence le ridicule de la condition humaine. Face à ce constat, la transcendance sera la basse continue, présente ou suggérée, d’une interrogation incessante sur notre condition d’homme. Dialogue de sourds, éternels rendez-vous manqués, l’homme passe sa vie à questionner ce qui le dépasse, sans jamais l’atteindre. Telle est le nœud malrucien qui ramène à lui bien des romans et essais de celui qui toute sa vie tiendra à rappeler qu’il n’était pas athée, mais agnostique, nuance de poids. Il faut relire et faire lire aux plus jeunes La Condition humaine pour y trouver à la fois cet hymne puissant à la vie qui anima celui qui osa incarner dans la réalité souvent bien des situations qu’il décrivit dans ses écrits. L’Armée révolutionnaire du Kuomintang sous le commandement de Tchang Kaï-Chek se retourne contre les ouvriers communistes devenus gênants et provoque la chute du groupe de Kyo et Katow, alors que le baron de Clappique joue, quant à lui, l’avenir de la révolution à la roulette, le farfelu s’immisçant presque incognito encore une fois même dans les heures les plus sombres… Avec Les Noyers de l’Altenburg, Malraux abandonnera la forme romanesque qui l’avait fait connaître. Il développera dans cette œuvre, ce qu’il n’aura cesse de faire dans les différents entretiens qu’il accordera, à savoir un récit où les éléments autobiographiques se trouvent souvent masqués ou transposés en d’autres lieux ou d’étonnantes métamorphoses pour qui est familier de la biographie de l’auteur. Malraux est avant tout un écrivain, comme il l’avouait lui-même, et que rappelle Henri Godard dans une belle préface rédigée à l’occasion de ce nouveau volume. Après ces quarante années passées depuis la disparition du ministre du Général de Gaulle, du colonel de la Brigade Alsace-Lorraine, de l’aventurier d’Indochine, du directeur de collection de nombreux ouvrages d’art dont la fameuse série L’Univers des Formes, que reste-t-il de son œuvre ? Trois facettes soulignées par le préfacier – le roman, les essais sur l’art et les écrits de mémoire – offrant une commune unité quant aux questionnements existentiels de l’homme ; Une pensée fertile du XX° siècle qui déborde très largement sur notre époque par ses doutes et interrogations.

 

Jules Verne Voyages extraordinaires Voyage au centre de la terre et autres romans
Édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Marie-Hélène Huet et Henri Scepi
Bibliothèque de la Pléiade, n° 612, 1376 pages, 247 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.


C’est à une aventure sans frontières à laquelle nous invite ce dernier volume de La Pléiade consacré à Jules Verne. Celui qui naquit à Nantes, puis séjourna au Crotoy où la passion de la mer ne le quitta plus, appréciait ces ambiances franches des marins avec qui il aimait être en compagnie. Des bateaux de plaisance et même une embarcation de plus grande envergure avec sa goélette à vapeur à deux mats, le conduiront vers de multiples voyages en mer, sans oublier bien sûr sa croisière vers New York, puis les chutes du Niagara où il écrira un grand nombre de notes et de carnets. Jules Verne est un personnage complexe, pétri de contradictions, secret et renfermé et en même temps poussé vers les choses du peuple – on pense bien entendu au cirque qu’il fit construire à Amiens - et à un certain progressisme. C’est avec ce caractère à l’esprit qu’il faut aborder cet écrivain pour lequel la géographie, les récits de voyage et les sciences occuperont toujours une place de choix et où il puisera allègrement pour ses romans. Son écriture demeurera cependant toujours marquée de sa première passion, le théâtre, où l’art du dialogue et la théâtralité récurrente y sont omniprésents. Le voyage en poésie qu’il abordera dans ses romans manifeste un écrivain styliste, reprenant constamment ses œuvres pour les affiner, même si l’on retient plus facilement son approche scientifique, mis plus volontiers en avant chez cet auteur le plus traduit dans le monde. Or, Jules Verne, écrivain contemporain de la Révolution industrielle en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle, aura recours à la science pour faire œuvre littéraire, et non l’inverse. Ainsi, poésie, aventure, rêveries scientifiques naissent dans l’esprit de Jules Verne à partir de témoignages de voyages qu’il découvre, et grâce à une imagination débordante, à l’inverse d’Herman Melville qui très jeune aura une vie aventureuse sur différents navires et en tirera pour une grande partie son inspiration littéraire. La présente édition sous la direction de Jean-Luc Steinmetz concentre cet univers vernien avec bonheur puisque ce volume regroupe trois œuvres incontournables avec Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, sans oublier un ouvrage plus méconnu et singulier Le Testament d’un excentrique. Pour ce dernier, le lecteur découvrira un aspect souvent négligé des lecteurs de Jules Verne : L’écrivain avait, en effet, un goût prononcé pour les calembours et l’ironie qui pouvait atteindre parfois des niveaux cryptés assez impressionnants. Ce trait de caractère parsème régulièrement son œuvre, l’homme se moquant de tout le monde, y compris de ses propres romans, une habitude qu’il retient certainement du théâtre de boulevard qu’il affectionnait. Dans Le Testament d’un excentrique, Jules Verne conçoit les États-Unis comme un terrain de jeu à part entière, six concurrents - plus un septième en cours de route - parcourront en un gigantesque jeu de l’oie le territoire américain, avec à la clé, un héritage espéré d’un riche milliardaire organisant ce jeu inhabituel… Cette œuvre tardive (1899) fourmille de non-sens et de développements originaux et singuliers chez le romancier, une liberté qui impressionnera plus d’un écrivain au XXe siècle si l’on pense à Queneau, Cortazar, Perec, sans oublier Ray Bradbury. La carte du Noble Jeu des États-Unis est même fournie pour le lecteur en fac-similé détaché du volume, une véritable découverte. Avec ce troisième volume de La Pléiade, Jules Verne apparaît plus que jamais comme le génie de l’épopée du monde moderne, une épopée qui tient du rêve avec une prescience pour ses voyages improbables, une ironie qui rythme son écriture en une distance aux choses du monde, et, plus que tout, une liberté qui dépassera toutes les contradictions de l’homme et de son œuvre.

 

Henry James Un portrait de femme et autres romans, trad. par Anne Battesti, Claude Grimal, Évelyne Labbé et Louise Servicen. Édition d'Évelyne Labbé avec la collaboration d'Anne Battesti et Claude Grimal, traductions nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, n° 609, 1600 pages, rel. Peau, 104 x 170 mm, Gallimard, 2016.

C’est avec un séjour dans la ville de Florence en 1880 qu’Henry James entreprend la rédaction d’Un portrait de femme et qui marquera l’apogée de son inspiration internationale. Dans ce roman, Isabel Archer est en effet au cœur d’une relation entre Europe corrompue et une Amérique encore innocente. Ce n’est pas le premier essai littéraire de ce genre pour l’écrivain féru de Balzac et qui avec L’Américain paru en 1877 opposait déjà l’Ancien Monde au Nouveau à partir de son héros, un américain à Paris. Les années qui suivent voient la consécration d’Henry James, celui qui ne cessa de « capter et retenir quelque chose de la vie » et « le souvenir des impressions fugitives » et qui est désormais reconnu. Ainsi que le souligna Lyall H. Powers, chez Henry James la voix du romancier s’exprime à partir d’impressions enrichies en expérience. Ce que confirme l’écrivain lui-même dans L’art de la fiction : « Dans sa plus vaste définition, un roman est une impression directe et personnelle de la vie : là réside avant tout sa valeur, qui sera grande ou petite suivant l’intensité de l’impression ». A la même époque, Claude Monet pressé par Edmond Renoir donna à son célèbre tableau de la vue du Havre le titre non moins fameux Impression… « L’air de réalité », à savoir la solidité de tous les détails, est la vertu suprême d’un roman pour James, encore une convergence avec le mouvement pictural naissant en cette fin de siècle qui au-delà du visible induit l’invisible. Henry James sait avant la publication d’Un portrait de femme que ce livre fera date, ou tout au moins l’espère-t-il sincèrement. Son rapport à l’Europe est fait de nostalgie, un sentiment renouvelé à chaque fois qu’il se rendra dans l’Ancien Monde. Ce dernier lui rendra bien et alors que la réussite aux États-Unis est longue à venir, il ne faudra à Henry James que quelques mois passés à Londres pour voir sa consécration, signe de cette attirance pour les racines européennes que ne cessa de rappeler le jeune écrivain, lucide toute fois des limites de cette attraction. Les mouvements entre le Nouveau et l’Ancien Monde trouvent leurs parallèles dans les mouvements du cœur et des sentiments, avec parfois des résonances complexes ainsi que le relève Evelyne Labbé dans son introduction à ce dernier volume paru de La Pléiade. Isabel Archer, l’héroïne d’Un portrait de femme, « est écrite dans une langue étrangère » selon ses proches, une singularité qui ne pouvait qu’être celle de l’œuvre tout entière de l’écrivain. Ce roman ne fut pas toujours compris et beaucoup jugèrent que ce portrait vivant d’une conscience relevait de la froide vivisection. C’est avec le thème international qu’Henry James « élabore avec une subtilité et une complexité inégalées la représentation des « registres » de consciences aux prises avec les signes instables du réel et le mystère de leurs propres profondeurs » toujours selon Evelyne Labbé. Les abîmes du cœur jouxtent de manière vertigineuse la maîtrise ou l’emprise et Henry James excelle pour rendre ces distorsions entre destin espéré -si ce n’est maîtrisé- et réalité de manipulations comme en témoigne la conversation entre l’héroïne d’Un portrait de femme et Caspar Goodwood espérant sa main : « Je n’ai pas envie de n’être qu’une simple brebis au milieu d’un troupeau ; j’ai envie de choisir mon destin et de connaître un peu les affaires humaines au-delà de ce que d’autres estiment bienséant de me dire ».
Les quatre romans réunis dans ce volume – Roderick Hudson, Les Européens, Washington Square et Un portrait de femme - explorent en un nœud inextricable les ressorts de l’âme, avec ses aspirations, ses espérances, mais aussi ses doutes, ses distorsions et ses dévastations qu’il importe de découvrir dans ces heureuses traductions qui en perpétuent l’écho.

 

 

Michel Foucault Œuvres Tome I Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Jean-François Bert, Daniel Defert, Francois Delaporte et Philippe Sabot, Bibliothèque de la Pléiade, n° 607 1712 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm ; Tome II Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Philippe Chevallier, Daniel Defert, Bernard Harcourt, Martin Rueff et Michel Senellart, Bibliothèque de la Pléiade, n° 608 1792 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.


Le philosophe Michel Foucault (1926-1984) entre dans la collection de La Pléiade avec deux volumes qui réunit, dans une œuvre protéiforme, l’essentiel de ses livres devenus, depuis les années 70, des classiques : Histoire de la folie à l’âge classique, Naissance de la clinique, Les Mots et les Choses, L’archéologie du savoir, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité… Cette édition publiée sous la direction de Frédéric Gros est certainement l’une des meilleures portes d’entrée à la pensée d’un intellectuel atypique et souvent inclassable. Cela fait plus de trente ans que Michel Foucault s’est éteint, mais il ne se passe pas une année depuis sans que l’on ne découvre la profondeur de ses intuitions et la portée, insoupçonnée jusqu’alors, de ses écrits portant sur des domaines si éclectiques en apparence – si ce n’est de les réunir sous le nom même de Michel Foucault - et qui rebutent bien des spécialistes. La pensée de Michel Foucault, cet agrégé de philosophie indomptable, est à la confluence de la philosophie, de la littérature, de l’histoire, sans oublier bien entendu la psychanalyse ou encore les sciences juridiques. C’est avant tout une histoire des problématiques, celle de la folie, de la sexualité et bien d’autres encore… Tous ces champs labourés par cette pensée fertile ne demandent qu’à produire de nouveaux fruits, un regain que la recherche contemporaine ne néglige pas, redécouvrant un corpus sans cesse éclairé par de nouvelles archives (léguées récemment à la BnF). Sa pensée est à considérer dans l’époque qui la reçoit et il paraît manifeste que la lecture de ses grands textes, notamment ceux de la Naissance de la clinique et son Histoire de la folie s’éclairent à la lumière des développements réalisés depuis dans de nombreuses disciplines. Ainsi, une archéologie notamment médicale, impensable avant Foucault, s’ouvre sous nos yeux (Les Mots et les Choses), nous amenant à regarder désormais la maladie non seulement comme un désordre, mais également comme « un phénomène de nature avec ses régularités, ses ressemblances et ses types ». Foucault ouvre la voie à de multiples autres approches et interactions possibles. Des champs variés et précis, sensibles, sans conceptualisation excessive, et où rien d’anonyme n’est pour lui négligeable dans ses combats – la soumission, le pouvoir, la justice, etc. ; ce qui le mènera notamment à des ouvrages comme « Surveiller et punir », dégageant ainsi de nouveaux objets de réflexion politique sans jamais omettre la question essentielle de l’homme en tant que sujet (Histoire de la sexualité).
Foucault, cet intellectuel nomade, surprend, étonne et provoque un foisonnement d’idées chez celui qui découvre ou retrouve sa pensée. Cet intellectuel engagé dans tous les combats de son époque – immigrés, travailleurs clandestins, etc. aux côtés de Sartre, Deleuze, Genêt et d’autres, n’a pas, en tant que tel, inventé une nouvelle philosophie, ainsi que le souligne Frédéric Gros dans son introduction, mais bien une nouvelle manière de faire de la philosophie. Cet immense esprit couronné par une chaire au Collège de France intitulée « Histoire des systèmes de pensée » entendait avant tout découvrir les structures sous-jacentes de la pensée, le mettant ainsi, par son approche structuraliste, en porte à faux avec l’existentialisme ou l’humanisme de son époque. Mettre en contact ce qui ne l’est pas, rapprocher notamment les subjectivités et les savoirs pour une analogie féconde, une histoire sans frontière de la connaissance (rapprochement de l’Antiquité avec les communautés gay de Californie, en une recherche exigeante de la construction de soi, au-delà de l’usage du LSD ou des pratiques SM). Michel Foucault transgresse et étend le champ territorial de chaque savoir.
Sans lui, toute une méthode désormais classique dans les laboratoires de recherche serait encore à inventer et un de ses apports – au-delà des textes essentiels réunis dans cette édition – est certainement d’avoir suscité une voie à suivre jusqu’alors impensable avant lui. Cette effervescence, thématisation de la pensée, mérite à elle seule que le lecteur ose ouvrir ce qui pourrait paraître comme des sommes ardues et parfois difficiles d’accès, mais qui grâce à l’appareil critique et notes réunies ne pourront qu’offrir de belles expériences non seulement sur le « court terme » de la lecture (3.400 pages tout de même…), mais surtout sur une bien plus longue distance. Car Michel Foucault invite à penser différemment, autrement, des catégories qui jusqu’alors étaient indiscutées et indiscutables : « Chacun de mes livres est une manière de découper un objet et de forger une méthode d’analyse » soulignait le philosophe. C’est en concevant l’histoire avec de nouveaux objets, qu’un grand nombre d’analyses devenues désormais classiques seront initiées grâce à sa pensée. Le regard porté sur la folie, la prison, la clinique ou encore la sexualité ne peut plus faire aujourd’hui l’impasse de la pensée foucaldienne avec ces communications transversales et pluridisciplinaires qui nous semblent presque aller de soi, cinquante ans passés. Pour Michel Foucault, le livre se reproduit à chaque lecture, avec ses répétitions, ses doubles, « ni tout à fait leurre ni tout à fait identité » (préface de l’Histoire de la philosophie à l’âge classique), même si le philosophe rêvait d’un livre improbable qui ne serait rien d’autre que des phrases dont il est fait. Avec cette édition réunissant les écrits essentiels de Michel Foucault, le lecteur du XXIe siècle n’aura dès lors de cesse de découvrir ce maillage extraordinaire d’une pensée labyrinthique en perpétuelle unité.

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS

Pasolini's Bodies and Places (en anglais) Michele Mancini and Giuseppe Perrella N° 241, relié, 640 pages, 22 × 21 cm, anglais, Benedikt Reichenbach, Editions Patrick Frey, 2017.

Pasolini's Bodies and Places est un ouvrage à la fois savant mais parfaitement accessible à tout amateur du cinéma et de l’univers pasolinien. À partir d’hypothèses de travail exprimées au début du livre par l’écrivain, poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini, les auteurs de cet ouvrage, Michele Mancini et Giuseppe Perrella, ont réuni 1734 reproductions de scènes de ses films, archivées et analysées à partir de thématiques centrées sur les corps et les lieux. Véritable cartographie anthropologique s’étendant sur trois continents (Europe, Afrique et Asie), cette réflexion retient cette attitude chère à Pasolini d’établir des chemins et des correspondances entre les borgate de Rome, le Tiers-Monde et les villes soumises au développement néocapitaliste. Ces archives offrent ainsi un témoignage unique sur de véritables univers disparus ou appelés à disparaître et fixés à jamais par la caméra et le regard critique de ce visionnaire que fut Pasolini. À partir de classifications détaillées de postures, expressions du visage, gestes, grimaces, sourires, rires et bien d’autres encore, c’est un véritable laboratoire d’analyses anthropologiques que proposent les auteurs à partir des films du cinéaste. Le lecteur habitué à l’univers pasolinien retrouvera alors bien des correspondances avec les écrits majeurs de Pasolini, les frontières entre les arts s’effaçant sous son regard. Les cultures des périphéries émergent alors, subrepticement, au détour d’un cadrage, ici pour souligner un détail ethnique, là, pour évoquer une attitude à jamais révolue. Les lieux si importants pour Pier Paolo Pasolini rythment la caméra et ses mouvements, qu’il s’agisse d’un environnement fermé comme une prison, un hôpital ou un bar, ou encore ouvert comme le désert ou le mont des Oliviers… Une fois de plus, les mutations imprègnent la pellicule, de manière express ou sous-entendue selon les films. L’aliénation culturelle broyée sous la mondialisation conduit à une uniformité des corps et des lieux, une tendance à l’extrême opposé au cinéma et à l’œuvre de Pasolini, tel est le mérite de l’analyse de ces pages. Une bibliographie et filmographie complètent cette somme incontournable pour tout passionné de l’œuvre de Pasolini.
 

Élisabeth Roudinesco « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse », Édition Plon/Seuil 2017.

L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco signe le « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse » aux éditions Plon. Après son célèbre « Dictionnaire de Psychanalyse » dont on ne compte plus les rééditions qu’elle rédigea avec Michel Plon en 1997, l’auteur précise avoir hésité pour cette nouvelle et autre entreprise. Mais, Élisabeth Roudinesco avoue également avoir « toujours aimé les dictionnaires. Ils recèlent un savoir qui ressemble à un mystère », écrit-elle en incipit de son texte introductif à ce « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse ». Et effectivement, Élisabeth Roudinesco nous livre par cet ouvrage un véritable dictionnaire amoureux, empreint de toute la subjectivité de l’auteur, et dont les mots-clés ou entrées surprendront agréablement le lecteur. Pas de mots classico-magiques de la psychanalyse, pas de grands concepts ou noms trop incontournables pour liste d’entrées, mais des noms de ville, beaucoup de villes, Berlin, Buenos Aires, Francfort, Rome, Vienne, Zurich, etc., dans lesquelles s’inscrivent des choix et enchaînements révélant toute la distance et l’audace de l’auteur. « Des territoires réunis de façon arbitraire », souligne Élisabeth Roudinesco, abordant ce vaste territoire de la psychanalyse par des thèmes aux prises directes avec la société de ce début de siècle : éros, amour, famille, désir, bonheur, les animaux et, bien sûr, l’argent avec celui notamment qui fâche, contre ou entre psychanalystes, et si ce n’est Freud, c’est donc Lacan… Et même si Jung n’a jamais en tant que tel acquis sa maison de Bolligen mais l’a bel et bien bâtie, ce qui l’eut privé de nombre d’analyses et inspirations, le lecteur sourira à l’évocation de certaines entrées telle « Sherlock Holmes », surprenantes avec « Philippe Roth » ou les « Présidents américains ». Parfois les mots s’assombrissent sous les destins notamment de « Marylin Monroe » ou deviennent graves. La femme y trouve une belle place avec des entrées telles que le « Deuxième sexe » ou tout simplement « femmes » pour celle qui avoue n’avoir – en partie grâce à sa mère – accordé la place qui se devait à Beauvoir que tardivement. L’enfance, enfin, ne pouvait être omise, et lui sont accordées de nombreuses pages de ce territoire aux multiples rives. C’est bien à un voyage d’une subjectivité tout amoureuse en ce territoire parfois choisi, parfois rejeté ou maudit, mais toujours fascinant de la psychanalyse auquel nous convie Élisabeth Roudinesco, « un voyage au cœur d’un lac inconnu situé au-delà du miroir de la conscience.»
 

Jean-Louis Servan-Schreiber "L'Humanité, apothéose ou apocalypse ?" Fayard, 2017.

Jean-Louis Servan-Schreiber réfléchit depuis des décennies au sens de nos vies et de la vie, qu’il s’agisse de l’emploi du temps que nous lui réservons, tout aussi bien que du sens que nous lui assignons. Avec ce dernier livre « L’humanité », l’auteur prend encore plus de recul, une distance facilitée par l’âge et ce sentiment que notre époque est plus que jamais touchée par le « court-termisme » comme il le nomme. N’ayant plus le temps de réfléchir au passé, souffrant du présent et redoutant d’envisager le futur, nous sommes de nouveau dans la situation que soulignait déjà en son temps Sénèque dans son De Brevitate Vitae, malades de notre temps et de nos vies. Et pourtant, Jean-Louis Servan-Schreiber ne compte pas parmi ces pessimistes invétérés qui inondent de leurs prédictions tragiques l’environnement médiatique. Relevant, avec raison, combien le XXe siècle a pu être à l’origine de formidables progrès pour une grande partie de l’humanité, sans pour autant oublier ses laissés-pour-compte et tout en soulignant l’individualisme galopant qui en a résulté, jamais l’humanité jusqu’à aujourd’hui n’a eu autant d’impact sur son environnement et ses semblables. Faut-il s’en inquiéter, faut-il s’en réjouir ? Apothéose ou apocalypse ? Telles sont les interrogations soulevées avec humilité par cet éternel scrutateur de notre société, un questionnement nourri par le témoignage d’un certain nombre de personnalités telles Jacques Attali, André Comte-Sponville, Roger Pol Droit, Marcel Gauchet, Pascal Picq ou encore Edgar Morin…
L’accélération des moyens technos-scientifiques laisse l’impression d’une accélération du temps dont nos contemporains ne cessent de souffrir, ce dont a témoigné avec acuité l’auteur dans ses précédents ouvrages. Mais, aujourd’hui, se posent de nouveaux problèmes : que faisons-nous de ces progrès ? Ne sont-ils pas susceptibles d’aller jusqu’à la transformation de l’humain si l’on pense aux avancées de la génétique et du transhumanisme ? Saurons-nous faire face à cet écart grandissant entre une partie de l’humanité ayant plus que le nécessaire, et une partie plus grande encore de cette même humanité qui réclame de n’être pas exclue de ce progrès ? Sans prétendre avoir les réponses à ces questions de fond, l’ouvrage invite à élargir notre regard sur notre époque, dépasser le rythme effréné des news alarmistes qui empêchent le recul et la réflexion, prendre une partie de ce temps si cher à Jean-Louis Servan-Schreiber pour penser à notre avenir, au-delà d’un clivage optimistes-pessimistes.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’au-delà de tout » préface du cardinal Poupard, Collection Bouquins, Robert Laffont, 2017.

Six ans déjà que Lucien Jerphagnon nous a quittés, et pourtant son sourire malicieux et son regard pétillant semblent encore si présents ! Ce grand spécialiste de la philosophie antique et médiévale aimait à se présenter comme un historien de la philosophie, et non en philosophe, n’ayant pas de « jerphagnonisme » à proposer comme il le rappelait d’un clin d’œil complice. Né en 1921, Plotin et saint Augustin, entre autres, n’avaient aucun secret pour lui. La collection Bouquins, après le premier volume Les Armes et les Mots réunissant les titres les plus connus de l’auteur vient de lui consacrer un deuxième volume intitulé « L’au-delà de tout » et réunissant des titres méconnus s’inscrivant dans la période 1955-1962. C’est la pensée intime d’un esprit à la fois jaillissant et secret qui se révèle au fil de ces pages à la saveur incomparable. Ainsi que le rappelle le cardinal Poupard qui signe la préface de ce fort volume, si la pensée et les convictions spirituelles de Jerphagnon ont pu évoluer au cours de son riche parcours, il demeure certaines convictions de fond, immuables, et que résume à elle seule, de manière évocatrice, la phrase d’André Malraux mise en exergue par Jerphagnon lui-même de son essai « Le Mal et l’Existence » : « Tous les grains pourrissent d’abord, mais il y a ceux qui germent… Un monde sans espoir est irrespirable. » André Malraux, L’Espoir, ouvrage qui ouvre aujourd’hui ce recueil. 
Le thème du mal et de la souffrance qu’il engendre est récurrent depuis l’aube de l’humanité croyante, et bien souvent un argument avancé pour critiquer l’idée même de transcendance. Si Dieu est amour, comment peut-il accepter que sa création subisse le mal ? Plutôt que de partir de cette traditionnelle opposition amour / mal, Lucien Jerphagnon souligne combien il s’agit là d’un mystère qui ne saurait être réduit à une « explication » rationnelle, mais à une interrogation sur la propension de l’homme à se diviser. L’auteur développe le fameux exemple de Job dans la Bible, comme l’illustration de l’impuissance de l’homme à comprendre les maux qui peuvent s’abattre sur lui, des épreuves souvent initiatiques qui invitent à un rapprochement de la source transcendante, au lieu de l’en éloigner, ce qui arrive parfois. Prolongeant sa réflexion sur le mal, Lucien Jerphagnon étend son analyse notamment au philosophe Pascal auquel il consacrera un premier essai « Pascal et la souffrance », complété par un autre titre « Pascal », et enfin « Le Caractère de Pascal », chacun de ces ouvrages explorant la position philosophique de celui qui estimait que l’homme est inévitablement malheureux en raison de sa nature même mue par un mécanisme absurde le poussant à être inconstant et misérable. Seule la rencontre du Crucifié, le Dieu humilié, peut confondre le mal et réduire à néant les misères de l’homme. La lecture de ces essais ne peut être dissociée de cette période bien particulière de l’auteur – longtemps tue et ignorée du public, période durant laquelle il fut ordonné prêtre en 1950 avant de quitter les ordres dix ans plus tard, une parenthèse de vie sur laquelle il garda un silence absolu. Ce deuxième recueil démontre, s’il en était encore besoin, que l’on a encore beaucoup à apprendre sur et de ce grand maître, Lucien Jerphagnon.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

 

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

Histoire, Ethnologie, Art

 

Jean-Louis Brunaux « Vercingétorix » Biographies Nrf Gallimard, 2018.

La seule évocation du nom de Vercingétorix a longtemps été synonyme de manuel d’histoire à l’iconographie convenue, du chef gaulois vaincu jetant ses armes fièrement au pied de Jules César conquérant. Fierté nationale enchaînée, rhétorique historique mise en branle, à l’image de Jeanne d’Arc et d’autres figures « nationales », le personnage Vercingétorix a le plus souvent été appréhendé dans un contexte passionné et idéologique. C’est une tout autre approche qu’a retenue l’historien et directeur de recherche au CNRS Jean-Louis Brunaux que nos lecteurs connaissent pour ses ouvrages présentés dans ces colonnes sur Alésia et Les Druides : Des philosophes chez les Barbares. Avec cette biographie, nous sortons des images d’Épinal, l’auteur enquête en des pages passionnantes sur cette figure confuse, brouillée par les représentations données les artistes du XIXe siècle et cet air martial confondu avec les traits de Napoléon III… Jean-Louis Brunaux dépasse l’Histoire héritée du fameux livre La Guerre des Gaules laissé à la postérité par César faisant de la défaite d’Alésia, une révolte de plus matée par le pouvoir romain. Alésia est beaucoup plus qu’une révolte, mais bien un soulèvement massif face à la domination romaine, une résistance organisée et dirigée par un homme « enfermé dans une histoire qui n’est pas la sienne » souligne l’auteur. Vercingétorix n’a jamais cherché à faire de la Gaule une nation, une idée anachronique et étrangère, mais bien à combattre un ennemi sur son territoire. Cette biographie apporte des informations remarquables sur des aspects curieusement jamais abordés dans les études consacrées au chef gaulois : son milieu familial, son enfance, son éducation, ses relations politiques entre peuples voisins et avec Rome. Sources historiques, mais aussi archéologiques, viennent étayer cette connaissance que nous donne l’historien sur ce personnage emblématique de la civilisation gauloise, un singulier souvent trompeur d’ailleurs, car il vaudrait mieux parler de peuples gaulois au pluriel si l’on souhaite appréhender cette réalité plus complexe que celle laissée par les manuels scolaires. Partons donc avec Jean-Louis Brunaux sur les traces de ce chef militaire, mais aussi grand leader politique, bien plus redoutable que le vaincu du conquérant César !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Sébastien Gokalp : « Béatrice Casadesus », Editions ides et Calendes, Coll. Polychrome, 2017.

Un ouvrage agréablement vif et instructif pour appréhender en une centaine de pages l’œuvre picturale de Béatrice Casadesus. Signé Sébastien Gokap, spécialiste d’Art moderne et contemporain, commissaire d’expositions, on y découvre le parcours de l’artiste, de ses influences jusqu’à nos jours en 2017. Servi d’une riche iconographie, ce livre fait défiler les œuvres reconnaissables et à nulles autres pareilles de Béatrice Casadesus, on songe à « Vibration Or » (2013), à « Heure tranquille » (2013). Se servant de bullpack (ce papier d’emballage à bulles qu’affectionnent particulièrement les enfants) avant même le pinceau qu’elle dédaignera en début de carrière, l’artiste joue avant tout sur la lumière, plus encore que sur les couleurs. Par le bullpack, le résultat du travail pensé et réalisé par l’artiste relève toujours de l’aléatoire ou de l’inattendu. Bien sûr, le point et les nombreuses théories artistiques élaborées sur ce thème, on pense à Kandinsky et à ses cours au Bauhaus, sont incontournables pour appréhender son œuvre, mais si son influence majeure de jeunesse demeure Seurat (dont elle réalisera de nombreuses copies et variations), Casadesus a surtout été inspirée par l’Extrême Orient, notamment la peinture chinoise du XVIIIe siècle avec ses traités anciens sur l’esthétique extrême-orientale ; une influence qui s’ancre toujours plus pour l’artiste dans une quête spirituelle puisant tant dans cet Extrême-Orient que dans l’art chrétien, celui de la Renaissance italienne notamment, avec des toiles telle que « Psaume » - 2008. Car si dans ses œuvres hasard et imprévus trouvent leur place, c’est avant tout un travail minutieux et de discipline qui s’impose au rythme des superpositions, selon le grain choisi de la toile, venant atténuer, lisser ou souligner pour obtenir l’effet souhaité notamment de moirage. Intissés, peintures en rouleaux, papiers voilés, son œuvre, délaissant cadre et sujet, a interpellé de nombreux écrivains ou intellectuels, un dialogue littéraire ou philosophique que l’artiste apprécie et encourage volontiers. Points ronds ou carrés, alvéoles d’abeilles (« Jaune de chrome »), tissages (« India »-2015), pluie ou ruissellements (Série « Pluie d’or »- 2016 ou « Ruissellement »- 2015), les rendus des toiles de Béatrice Casadesus avec leurs couleurs d’eau ou plus vives mais toujours indéfinissables sont infinis, « Un face-à-face avec l’infini » cher à cette artiste trop peu exposée. La sérénité profonde de l’œuvre de Béatrice Casadesus dans notre époque troublée où, ainsi que le souligne Sébastien Gokalp , « sa singularité et sa force édénique n’en sont que plus essentielles » ne lasse jamais de surprendre et d’émerveiller comme cette toile intitulée « Infinito » datée de 2017…


L.B.K.


Paru également dans la même collection Polychrome : « Madge Gill » de Marie-Hélène Jeanneret, Edition Ides et Calendes, 2017.

 

"Dans les coulisses du musée du Louvre",  Bérénice Geoffroy-Schneiter; dessins de Lucile Piketty. éditions de La Martinière, 2017.

Voulez-vous visiter le musée du Louvre d'une toute autre façon ? Non pas une visite virtuelle sur écran ou avec des lunettes en 3D, non, en livre... Mais quel livre ! Celui que vient de publier les Éditions de La Martinière intitulé « Dans les coulisses du musée du Louvre ». ; troisième ouvrage de la série « Dans les coulisses... » dévoilant ce que de rares ou privilégiés visiteurs ont la chance de voir. Eh ! oui, certains endroits que l'on croie pourtant bien connaître pour y avoir déambuler, cachent pourtant bien encore bien des secrets et choses gardées, habitués que nous sommes à ne percevoir que la partie haute de l'iceberg... celle des salles des collections, alors que, dans son ventre, dans ses sous-sols, dans ces jardins, une foule de personnes et personnages passionnés y travaillent... C'est ce que nous cet ouvrage signé Bérénice Geoffroy-Schneiter et illustré des superbes dessins de Lucile Piketty. Une visite insolite des métiers qui font la pérennité du musée le plus visité au monde, le Louvre. Du directeur au jardiniers des Tuileries, des conservateurs aux restaurateurs d’œuvres, des archivistes aux conférenciers, des sapeurs-pompiers aux agents d'intervention, des bibliothécaires aux menuisiers, des serruriers aux ateliers de métallerie, des services de communication aux recherches des mécènes, des copistes aux élèves de l'école du musée, des régisseurs aux équipes de déplacement des œuvres, des tapissiers aux surveillants de salles, des archéologues aux apprentis de l'atelier d'encadrement et dorure... Que de monde ! dans les sous-sols, les étages et bureaux du Louvre ! Des centaines de personnes y travaillent, pour certains très tôt, d’autres, très tard, la nuit, chaque jour de l'année, avec une passion évidente qui transparaît dans tous les témoignages mis en lumière par cet ouvrage. L’auteur, Bérénice Geoffroy-Schneiter les a tous interviewés in situ, en pleine occupation, et Lucile Piketty les a délicieusement et fidèlement croqués. « Tout le monde en rêve... se promener dans le musée la nuit, lorsqu'il est noyé dans la pénombre et que tous les visiteurs sont partis... ». Ce sont les agents de surveillance qui trousseaux de clefs et torches à la main surveillent tout ce grand monde, chaque nuit. « Le Louvre est une ville. Il faut s'y perdre. J'aime tout particulièrement les cryptes, les passages secrets, les portes cachées... », témoigne le directeur. Avec son histoire qui débute en 1190, date de sa construction, le Louvre a assurément bien des siècles à raconter, à nous raconter ! Une vie entière ne suffirait pas à épuiser tous ses secrets, du Louvre médiéval jusqu’à ses toits interdits au public d'où l'on peut découvrir ce Paris imprenable ! « Si Dieu existe, je suis certain qu'il passe beaucoup de temps au musée du Louvre, écrit Joann Sfar ». « Le Louvre a parfois des allures de vieille maison de famille avec ses escaliers qui craquent et ses combles poussiéreux. Ainsi comment imaginer qu’au-dessus des pavillons qui scandent le palais, se trouvent ces lieux inaccessibles et intensément poétiques que les historiens de l'art ont baptisés « cloches » ? Le Louvre en dénombre neuf, toutes plus insolites les unes que les autres ». Le Louvre est aussi un lieu de tournages, films et reportages, qui doivent se faire en dehors des horaires d'accueil... çà n'arrête donc jamais ? A cela s’ajoute, aujourd’hui, le Louvre-Lens (ouvert en 2012) qui nécessite main-d’œuvre et « matières premières ». La culture militante est un des axes de cette grande maison qui depuis l'ouverture du pavillon des sessions et du département des arts de l'Islam, dont la collection est la plus importante au monde, ne cesse de se renouveler et d'étendre ses partenariats à travers le monde avec ses expositions « hors les murs » désireux de créer un dialogue entre civilisations et cultures, laissant l'esprit du musée du Louvre s’étendre jusqu'à Abu Dhabi...
Le musée du Louvre est une planète à part entière qui abrite de milliers d’œuvres, de chefs-d’œuvre faisant de lui un des plus beaux musées du monde !
À chacun son Louvre ! Pourrait-on conclure sans se tromper , à nous de découvrir le nôtre ...


Sylvie Génot-Molinaro

 

Florian Rodari : « Pierre Tal Coat», Editions Domaine de Kerguéhennec, 2017.
 

Il manquait une biographie informée et récente consacrée au peintre Tal Coat (1905/1985) ; cette lacune est avec justesse réparée avec la parution aux éditions du Domaine de Kerguéhennec d’une biographie signée Florian Rodari et intitulée « Pierre Tal Coat ». Un nom que l’artiste adopta dès 1926 pour se distinguer du peintre également breton, Max Jacob, et signifiant en langue bretonne « front de bois ». A celui-ci, le biographe fait le choix d’y ajouter – chose plus rare – le prénom de l’artiste, « Pierre », disant ainsi d’emblée toute la force de cet artiste qui ne voulut jamais se couper, s’extraire de la nature, « le monde », tel qu’il aimait à le dire et qu’il arpentera et peindra toute sa vie. Biographie soigneusement travaillée dans laquelle s’intercalent de nombreuses reproductions et un album de photographies, l’auteur, Florian Rodari, a opté pour une approche chronologique mettant en évidence les grands étapes et tournants marquant l’œuvre de Tal Coat, ce petit breton né dans une famille extrêmement modeste, orphelin très jeune de père, qui décida dès 13 ans de devenir peintre et viendra tout jeune à Paris. Là, il y rencontrera sa première femme, des peintres et galeristes qui très tôt l’accueilleront et lui porteront reconnaissance. Mais la vie, qui plus est la vie d’un peintre tel que Tal Coat, n’est pas aussi rectiligne… et c’est dans un style au ton juste et avec beaucoup de pudeur que Florian Rodari aborde chapitre après chapitre la traversée terrestre de ce géant qui jeune encore s’était passionné pour C.G. Jung qu’il n’avait cependant pu rencontrer bien que se rendant à Bâle tout exprès… On peut se demander si Tal Coat, travaillant sans relâche toute sa vie durant, questionnant pierres, carrières, arbres, l’eau et les champs, les pigments et les liants, dans « un travail acharné, silencieux et solitaire », écrit Florian Rodari, n’a pas cherché cette individuation si chère au psychanalyste suisse ?... Mais qu’importe, laissons plutôt la parole au biographe : « Peu à peu, cependant, Tal Coat s’impose comme l’un des rares peintres de sa génération, aux côtés de Giacometti, capables de tracer une voie vraiment neuve à la représentation réaliste ». Tal Coat n’aura alors de cesse de voyager, peindre, bouger, peintre toujours et encore, rejoignant, plongeant dans cette nature qu’il fait sienne et avec laquelle il communie cherchant moins la couleur que cette lumière qui lui sera propre, cette densité de la transparence. En 1936, évoquant la guerre d’Espagne et « sa propre vie », ainsi qu’il le dira, le peintre entame sa série intitulée « Massacres » qui ne sera pas toujours comprise, mais qui lui vaudra cette notoriété qui perdure aujourd’hui. Puis, ce sera les années d’Aix-en-Provence de 1941 à 1956, un tournant essentiel dans l’œuvre du peintre ; mais, alors même que Paris lui offre reconnaissance et succès, Toal Coat, plus solitaire que jamais, se retire… « Rochers », « Arbres et rochers », eau, cascades prennent alors toute leur force dans la série « Profils sous l’eau » et autres toiles, largement illustrées dans l’ouvrage en de nombreuses pleines pages. C’est une nature dans toute sa fragilité que le peintre saura rendre avec une rare sensibilité, on songe notamment aux toiles « Faille dans les rochers » (1949, 1950). À partir de cette période, écrit Florian Rodari, « En tant que peintre, Tal Coat se sent pleinement libre désormais ; Il suit sa voie sans faillir, en solitaire, rien ne pourra l’en faire dévier, ni les incompréhensions de ses proches qui ne parviennent pas le suivre, ni ses propres doutes qu’il surmonte et intègre à sa démarche ». Galeries et expositions internationales s’enchaîneront alors parallèlement à cette liberté qui le conduira à cette frontière qu’il sut si bien décrire en 1968 dans la célèbre revue L’Éphémère :


« L’espace et la lumière sont un
Ainsi tout flotte et dérive lentement
et la lumière et l’ombre
et toutes choses en cette lumière et cette ombre… »


Florian Rodari retrace ainsi dans un style sobre, soigné et avec beaucoup de pudeur, laissant la place d’honneur à l’œuvre, la ligne de vie de Tal Coat dans cette courbure des champs qu’il aimait tant, de sa jeunesse à ses années de maturité émaillées de nombreuses rencontres et amitiés avec d’autres peintres, écrivains et poètes, de sa reconnaissance jusqu’à sa disparition en 1985. Un essai biographique qui vient compléter à merveille les nombreuses autres publications parues en 2017 - monographies (éditions Somogy) ou entretiens (édition de L’Atelier contemporain) - dédiées à ce grand artiste breton que fut Tal Coat.


L.B.K.

 

Pierre Buraglio : « Notes discontinues », Editions L’Atelier contemporain, 2017.


« Notes discontinues » de Pierre Buraglio est un ouvrage à l’étrange attrait, une fascination tout empreinte d’une subjectivité partagée par l’auteur, l’artiste et le lecteur… Un jeu de miroir de lecture et d’écriture se démultiplie entre les œuvres regardées, lues par Pierre Buraglio et ses notes, et celles du lecteur pris dans les filets de cette lecture qui se veut active, appliquée et impliquée. Pierre Buraglio, né en 1939, artiste plasticien à la notoriété aujourd’hui bien établie, professeur à l’ENSBA jusqu’en 1997, a en effet depuis sa jeunesse entretenu avec la lecture des liens intimes au tissage serré fait de citations, de prises de notes et de commentaires s’intercalant ou plutôt s’immisçant, et dans laquelle le crayon, la main qui recopie, note, et souligne, devient plus qu’une mise en œuvre de la lecture, mais bien une mise en perspective s’étirant dans le temps, hors du temps. Et c’est justement crayon à la main que les éditions L’Atelier contemporain nous offrent aujourd’hui de lire ces « Notes discontinues » de Pierre Buraglio, « Écrites entre 2005- 2007, avec des textes retrouvés, moins ceux momentanément égarés ». Assemblages, montages, reliant l’hétérogénéité à la discontinuité, et révélant une manière de voir, de faire, dévoilant aussi « une manière d’être » celle d’un artiste plasticien et un peu de l’homme…
L’ouvrage s’ouvre par des notes consacrées à Chardin longtemps éparses mais réunies par leur auteur à l’été 1999. Il se referme sur un petit texte presque intime à l’adresse de Pierre Wat (et du lecteur) avec des mots choisis : « [Déceptif] Ce mot (sur la ligne de crête) que tu as utilisé à propos de mon travail m’émeut et me maintient dans une longue songerie. » ; Pierre Wat, professeur d’université, historien et critique d’art, qui signe aussi la préface de l’ouvrage, et dont on trouvera glissé dans ces pages un long et riche entretien empreint de connivence avec Pierre Buraglio, parallèlement à ceux de Sébastien Gokalp ou d’Amélie Adamo. On y découvre, au gré de ses digressions qui se veulent ouvertes et d’une subtile légèreté, les liens qui rattachent l’artiste à la peinture et au monde ; « J’ouvre des tiroirs … mais, je ne les referme pas. », dira-t-il.
« Notes discontinues », ce sont également des analyses sur Nicolas Poussin, réunies en 2002, sous cet énigmatique titre : « Le pêcheur à la ligne » Regarder, voir ; Il faut, note Pierre Buraglio, voir à la loupe et entendre les cris du « Massacre des Innocents ». C’est l’artiste, le praticien et l’homme tour à tour et ensemble qui en ces lignes s’écrivent. L’auteur réalisera lui-même sur ce thème plusieurs dessins (crayon et gouache sur papier 1991 – reproduit) ou peintures, et qui, il y a peu de temps encore, avaient place au Jeu de Paume à Chantilly aux côtés de la célèbre toile du Maître.
À Nicolas Poussin s’ajouteront ces autres notes consacrées à Eugène Delacroix, un Delacroix pour une fois religieux, autour de son « Christ en croix », et puis bien d’autres peintres parfois amis - Kenneth Yeung, Simon Hantaï…, des lectures, écrivains, poètes, des amis encore, des rencontres, évènements ou occasions et même un fax… Toutes choses, notes, pensées et analyses qui nous entraînent par un délicieux coup de crayon signé Pierre Buraglio dans les perceptions intimes, subjectives et singulières de l’artiste, et par là même, dans ses œuvres et celles à venir ; ainsi que le souligne Pierre Wat, « Lire ses notes, c’est faire l’expérience d’une écriture sur laquelle plane sans cesse l’ombre portée d’œuvres à venir ».
 

L.B.K.

 

« Henri Matisse, les entretiens égarés » propos recueillis par Pierre Courthion, sous la direction de Serge Guilbaut, Skira, 2017.

L’art, l’œuvre, le style ou la vie d’Henri Matisse sont bien connus de tous par les nombreuses expositions, rétrospectives, ouvrages d’art et documentaires réalisés sur le peintre depuis sa disparition en 1954. En revanche, demeurait beaucoup plus méconnue et à tort cette facette de cet artiste majeur du XXe siècle, jusqu’à la présente et heureuse publication des éditions Skira, à savoir son goût pour la théorie de l’art. Prenant la forme d’entretiens, de bavardages, Matisse s’y livre, s’y dévoile comme rarement il ne l’aura fait. À vrai dire, ces entretiens recueillis en décembre 1941 par le critique d’art Pierre Courthion, et alors que le peintre était âgé de 72 ans, et demeurait convalescent après une difficile opération chirurgicale, se sont curieusement égarés et n’ont réapparu que ces dernières années en langue italienne, devenant aujourd’hui accessibles en langue française. Le lecteur y découvrira un Matisse intime, ouvrant sa mémoire avec générosité à son interlocuteur, qu’il s’agisse de grands comme de petits faits de la vie quotidienne comme cette histoire de la tortue de la concierge de Gustave Charpentier, plaisir des évocations… Ce sont aussi celles des années de vache maigre, des soirées passées sans le sou à la Gaîté Montparnasse pour y faire des blagues au point d’en être jeté dehors mais de continuer à plaisanter dans la rue, qu’à cela ne tienne ! Matisse livre également ses souvenirs majeurs comme celle de sa découverte de l’art nègre, ses similitudes avec l’art égyptien et sa première acquisition qui plut tant à Picasso qu’il en collectionna lui-même par la suite, suivis par bien d’autres artistes de leur entourage. Si Matisse reconnait ne pas avoir cherché à avoir de maîtres, il avoue sa grande admiration pour Renoir et Cézanne. Ces conversations libres qui se voulaient simples « bavardages » se révèlent intimes et profonds à l’image du peintre permettant au lecteur d’entrer dans l’univers parfois complexe de celui qui fut en son temps le chef de file du fauvisme, un art qui se mesure par l’expression que l’artiste engage dans sa création. Des propos passionnants qui seront à découvrir dans ce livre complétés par une préface éclairante de Serge Guilbaut rappelant combien Matisse souhaitait que ces entretiens conservent une certaine « spontanéité contrôlée ». Un défi retardé, mais relevé aujourd’hui assurément pour le lecteur français.
 
 

© RMN-GP. Jean-Gilles Berizzi

Depuis 1865, le Musée des Antiquités nationales (MAN) de Saint-Germain-en-Laye est le premier et seul musée français à être consacré à l’archéologie du territoire national. Du Paléolithique au Premier Moyen Âge, c’est une succession de salles qui invitent le visiteur à se familiariser aux différentes périodes de notre humanité, avec des objets parfois discrets comme ces fragiles biches du Chaffaud délicatement gravées sur un os de renne, d’autres fois objets fameux comme l’incontournable « Dame à la capuche » ou « Dame de Brassempouy » qui ne fait qu’un peu plus de 3 cm, mais dont le visage hiératique gravé sur l’ivoire de mammouth impressionne tout autant notre mémoire… Pour découvrir avec intelligence tous ces trésors, deux approches sont possibles. Se laisser guider au fil des salles et au gré des nombreux panneaux accompagnant le visiteur ou bien préparer ou prolonger sa visite par des lectures qui permettront d’approfondir et de mieux apprécier la richesse de ce fonds exceptionnel.
 

Anne Lehoërf « Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette, Belin.

« Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » est le premier volume d’une nouvelle collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette. Confié à Anne Lehoërf, cet ouvrage retrace en plus de 600 pages 40 000 ans de préhistoires, terme conjugué au pluriel pour mieux rendre la complexité d’une telle échelle. L’auteur, professeur de protohistoire européenne, évoque en prologue un personnage imaginaire, qu’elle surnomme « Gotaj » et qui aurait pu vivre au sud-est de l’Angleterre, il y a 3 500 ans. Au-delà la brève fiction introductive, c’est toute la difficulté du chercheur qui est évoqué dès les premières lignes. Ces femmes et ces hommes d’avant l’Histoire n’ont pas laissé de témoignages écrits de leur vie sur terre. Seuls les objets et leurs impacts sur la nature peuvent constituer ces livres ouverts à partir desquels les archéologues reconstruisent leurs faits et gestes, à défaut de leurs pensées exactes. Anne Lehoërf parvient cependant grâce à son style et à sa rigueur scientifique à nous donner une évocation la plus complète possible de cette première Europe couvrant une période très longue de 40 000 ans où des récits se profilent déjà sur les parois des différentes grottes devenues célèbres depuis. D’autres représentations prennent forme également cette fois-ci en trois dimensions avec les premières statuettes, une volonté manifeste de matérialiser et d’extérioriser ce que le cerveau conçoit et souhaite exprimer. Les hommes de ces préhistoires occupent les espaces géographiques comme les espaces des grottes, des implantations mues par une multitude de motivations rappelées par l’auteur, avec une sédentarisation progressive par l’agriculture et l’affirmation d’une identité avec la « Révolution » néolithique. Qu’il s’agisse des choix funéraires, des alignements et autres mégalithes, l’homme marque sa présence sur la terre, en la bornant, en en rappelant les frontières symboliques pour mieux s’en affranchir, se lançant dans de vastes voyages sur terre comme sur mer. Guerres et paix, alliances et pouvoir se mettent en place pour anticiper ce qui donnera naissance aux premières cités États et empires à venir. Un ouvrage précieux non seulement pour le fait qu’il sait garder en haleine son lecteur au fil des pages, mais aussi pour les nombreux savoirs qu’il met en rapport par une synthèse éclairante.

 

Coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino éditions MSM.

Le coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino publié par les éditions MSM s’avère incontournable, tant pour la qualité du texte proposé selon les derniers états de la recherche scientifique que par sa la forme avec une mise en page et une iconographie soignées. Deux volumes qui couvrent une échelle (pré) historique vertigineuse, puisque le premier commence par les débuts de l’univers et le big bang jusqu’aux grands singes, avant l’apparition de l’homme. L’auteur réussit ce pari de nous rendre plus intelligents par cette synthèse toujours délicate à réaliser, retenant les faits et les données essentielles à la compréhension de la biosphère avant l’apparition de l’homme, sans noyer le lecteur dans d’inutiles détails (que les passionnées pourront approfondir grâce à l’abondante bibliographie). La réussite de cette présentation tient également à la mise en page « graphique » qui n’a rien à envier au web ! Schémas clairs, graphiques explicites, tableaux et pavés résumant l’essentiel guident l’apprentissage et aident à la mémorisation de cette succession impressionnante de données. Le deuxième volume introduira plus directement le lecteur aux collections du MAN en débutant par le toujours fascinant thème de l’hominisation qui depuis Darwin demeure une donnée scientifique non contestée, si ce n’est par les théories fantaisistes … Nous pouvons ainsi identifier les premiers hominidés avec aisance grâce aux rappels des différentes découvertes réalisées notamment par Michel Brunet et Yves Coppens (lire nos interviews), et rêver à la longue marche buissonnière des hominidés en un tableau éclairant. Un chapitre également utile s’attache au propre de l’homme, une question toujours sensible et passionnante qui, de tout temps, a divisé philosophes, théologiens, historiens et scientifiques. Toutes les périodes sont embrassées et traitées avec ce même souci didactique que dans le premier volume, des premiers temps du Miocène jusqu’à l’Holocène qui verra naître le règne de l’Homo sapiens et de l’écriture…

 

Alain Villes « La Sainte-Chapelle du château » Itinéraires Île-de-France, Éditions du Patrimoine.

Impossible de visiter le Musée d’archéologie nationale sans découvrir la Sainte-Chapelle du château, un haut lieu non plus de la Préhistoire, mais de l’Histoire de France. Grâce au petit guide pratique édité par les Éditions du Patrimoine, cet héritage de pierre et de verre prendra de nouveau vie tant les nombreux évènements qu’abritent ces voûtes résonnent encore pour celles et ceux qui veulent bien les entendre ! Imagine-t-on en entrant en ces murs que Louis IX (1214-1270) la fit édifier avant qu’il ne prépara la croisade où il perdra la vie ? Avant-garde du gothique rayonnant, la chapelle étonne pour cette alliance éternelle de la lumière et de la matière, où la pierre se métamorphose en dentelles de verre le temps d’un rayon de soleil. Le lecteur de ce guide à l’abondante illustration identifiera ainsi plus aisément ces « chuchotements » qui pourraient bien être ceux d’une perpétuelle querelle entre le fameux Robert Comte d’Artois et, depuis Maurice Druon, sa non fameuse tante Mahaut, tous deux réunis, une fois de plus, aux clefs de voûte de la sainte chapelle… Cette galerie de portraits sera ainsi plus aisée à identifier guide à la main. L’ouvrage rappelle aussi les vicissitudes qu’eut à connaître l’édifice au fil des siècles, imposant maintes restaurations jusqu’à nos jours.

 

Geneviève Haroche-Bouzinac « La vie mouvementée d’Henriette Campan », Flammarion, 2017.

Quelle vie ! Ou que de vies ! Ainsi pourrait se résumer cette biographie extrêmement bien documentée à l’écriture vive et plaisante consacrée à « La vie mouvementée d’Henriette Campan » et signée Geneviève Haroche-Bouzinac, auteur déjà d’une biographie remarquée de Louise Élisabeth Vigée Le Brun (Prix Chateaubriand 2011 et Mellor Book Prize 2012). Si l’auteur, professeur à l’Université d’Orléans, a consulté pour cet ouvrage nombre d’archives, elle a surtout eu le privilège de prendre connaissance de lettres et documents privés ou inédits en France et aux États-Unis dont peu de biographes avaient eu auparavant accès. À ce titre, il faut saluer cette biographie actualisée et dynamique consacrée à cette figure si singulière soumise à un destin des plus capricieux. Qu’on en juge ! Elle connut changement de siècles, de rois, de régimes, proche des filles de Louis XV, de la reine Marie-Antoinette, côtoyant Joséphine et Hortense de Beauharnais, Napoléon, sa vie traverse l’Ancien régime, la Révolution, le Consulat, l’Empire, la Restauration, les Cent jours jusqu’à Louis XVIII. Témoin privilégié de l’Histoire, et pourtant trop peu ou mal connue, cette femme instruite, cultivée, polyglotte, aimant les livres et les idées méritait bien cet ouvrage fruit d’un rigoureux travail de recherches. Histoire de France, histoire d’une vie, de vies que Henriette Campan a su transmettre tant par ses carnets et mémoires que par sa riche activité épistolaire, « cette épistolière aux dons de chroniqueuse », souligne l’auteur de cette biographie vivante.
Cette biographie s’ouvre alors que Henriette n’a encore que cinq ans, le 5 janvier 1757 exactement, ce jour même où Damien tentera d’assassiner Louis XV à Versailles. Une fin de journée mouvementée, prompte à terroriser une si jeune enfant, et qui se souviendra toute sa vie de cet épisode lorsqu’elle empruntera l’avenue de Paris à Versailles. Mais la petite fille effrayée pouvait-elle imaginer que cette terreur, cet effroi, cette incertitude de quelques heures lui révélaient déjà tous les vicissitudes et bouleversements qu’elle sera amenée à vivre tout au long de sa vie ? Car c’est bien « une vie mouvementée », faite d’espoirs, de déceptions, de craintes et de terreur que va vivre Henriette Campan, née Genet, et qui connaîtra toute jeune fille encore la vie et les fastes de la Cour.
1768, elle a juste 16 ans et fait, en effet, son entrée à la Cour de Versailles au titre de lectrice de Mesdames Victoire, Sophie et Louise, avant de devenir une proche de Marie-Antoinette auprès de laquelle elle demeura attachée 22 ans. Longtemps elle se souviendra de ces premiers instants lors de son entrée à la Cour où « Le faste du décor, les fauteuils de parade montés sur estrade, les « énormes nœuds d’épaules brodés en paillettes d’or et d’argent qui (ornent) les habits des pages des valets de pied » l’impressionnent […] « Le premier jour où je fis la lecture dans le cabinet intérieur de Madame Victoire, écrit-elle, il me fut impossible de prononcer plus de deux phrases ; mon cœur palpitait, ma voix était tremblante et ma vue troublée». Cette vue se troublera, durant ces années de Cour, si souvent de larmes… Elle y connaîtra la mort de Louis XV, s’y mariera (plus proche de ses beaux-parents que de son mari), connaîtra la chute de Louis XVI et accompagnera Marie-Antoinette jusqu’à ses dernières nuits aux Tuileries ; elle y sera heureuse, malheureuse, avant d’échapper de justesse à l’échafaud. Et pourtant, ce sont encore de longues années pleines de rebondissements qui l’attendent…
Il lui faudra en effet sous l’infortune tout recommencer. Femme de lettres, entreprenante et dynamique, éprise d’idées nouvelles, elle deviendra alors cette enseignante et directrice hors pair d’instituts pour jeunes filles, d’abord à Saint-Germain-en-Laye, puis à Ecouen, et qui firent sa haute réputation. Forte d’une méthode éducative moderne pour jeunes filles sous l’influence d’un vent venu de la République des États-Unis, saura-t-elle cependant à la tête de la Maison de Légion d‘Honneur imposer ses vues à l’Empereur ? L’histoire lui en laissera-t-elle l’opportunité ? Si, dans ces époques troublées, Henriette sut contourner, déjouer, et malheureusement parfois aussi échouer, elle demeurera jusqu’à sa mort survenue le 16 mars 1822, cette femme fine, lucide, déterminée, aimante surtout, entourée de ses enfants, nièces et anciennes élèves chez qui elle séjournera avec à ses côtés, toujours, sa bonne servante Voisin, devenue son amie.
C’est cette vie mouvementée, riche de rencontres et d’évènements, d’une femme témoin de l’Histoire, qui ‘aura eu tant de vies…’ que nous offre à découvrir Geneviève Haroche-Bouzinac dans un style plaisant, avenant et rigoureux, sans lourdeurs historiques, et ce, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

L.B.K.

 

Claire Barbillon : « Comment regarder la sculpture, mille ans de sculpture occidentale. », Editions Hazan, 2017.

Enfin, l’ouvrage sur la sculpture dont on a tous rêvé ! Par sa taille, l’enchaînement pensé de ses chapitres et ses multiples illustrations, il se prête au voyage, à l’étude et à la rêverie… Qui en effet ne s’est pas un jour posé devant une statue, un buste, sur une place d’une ville ou capitale, d’un musée ou sous les ombrages d’un jardin parfois gardé secret, bien des questions et interrogations quant à une sculpture demeurées souvent faute de persévérance, de temps et d’oubli sans réponse. Plus d’excuses aujourd’hui avec cet ouvrage intitulé « Comment regarder La Sculpture, mille ans de sculpture occidentale » signé Claire Barbillon et paru dans la collection Guides aux éditions Hazan. L’ouvrage, après une section introductive quant aux lieux nous offrant justement à voir des statues propose, afin de non plus les voir, mais les regarder voire peut-être même les admirer, de forts intéressants développements appuyés par une iconographie riche et variée, notamment Comment s’élabore une statue ? Plâtre, moulage ou bronze, les différentes techniques n’ont plus de secrets et prennent vie au fil des pages tournées, chapitre qui n’est pas sans rappeler les digressions d’un Blaise de Vigenère du XVIe siècle sur les statues antiques de Callistrate (« La description de Callistrate de quelques statues antiques tant de marbre comme de bronze. » Éd. La Bibliothèque 2010). L’auteur, Claire Barbillon est professeur d’histoire d’art contemporain et enseigne la sculpture depuis une quinzaine années, signant plusieurs ouvrages sur la sculpture, c’est dire qu’elle connaît son sujet ! On y trouve également des chapitres consacrés successivement aux différentes formes, aux différents courants : du classicisme, baroque jusqu’à l’art moderne en passant par l’orientalisme, le primitivisme ou autres courants, soit pas moins de 1 000 ans de sculpture occidentale ; également, un chapitre consacré aux représentations et présentations des sculptures, sans oublier une section dévolue aux différents et multiples thèmes classiquement retenus en sculpture – nus, drapés, symboles, animaux, etc. L’ouvrage fourmille de clés et de repères ! Enfin l’ouvrage se termine par deux thèmes rarement abordés : À quoi sert la sculpture ?, et celui d’un vif intérêt quant à la réception des œuvres sculptées par les écrivains : Diderot, Rainer Maria Rilke, Baudelaire, Segalen, Gide ou encore Margueritte Yourcenar. Un livre utile, pédagogique, bien documenté et présenté, qui ne pourra que réjouir petits et grands, érudits et étudiants, amateurs ou passionnés.
 

Renaud Ego « Le geste du regard » L’Atelier contemporain, 2017.

De la pensée au dessin, il n’y a qu’un trait, encore fallait-il – historiquement ou plus exactement préhistoriquement – oser le tracer ; Et n’est-ce pas ce que fit le premier artiste des cavernes lorsqu’il se saisit d’un morceau de charbon calciné pour une première ligne appelée à un long destin… C’est cette quête, cet incroyable saut de l’abstraction vers la figuration, et en même temps, de la figuration au symbolisme pluriel qui est au cœur de cette passionnante étude menée par Renaud Ego. Nous avons tous à l’esprit les fulgurances d’André Malraux sur Lascaux, l’un des premiers penseurs du siècle dernier, à s’être décalé du regard scientifique porté sur l’art rupestre et ses usages. L’écrivain voyait en Lascaux une de ces cités englouties qui à peine émergée laissait entrevoir tout un pan surprenant de notre rêve du monde. Il n’est pas le seul écrivain pour lequel « ce geste du regard » interpellait, fascinait, à ce titre citons également Georges Bataille ou encore le poète et essayiste Pierre Lartigue.
« Le geste du regard est l’hypothèse de son chemin vers la figure » suggère Renaud Ego. Notre univers est constellé d’images, à un point tel que nous avons du mal à imaginer qu’il ait pu en être autrement. Figurer une chose ou un être n’est pas chose naturelle et spontanée. Ce basculement de la pensée vers le trait et la représentation constitue l’un des passages clés de la conscience humaine. Analogie de la matière forçant la main de l’artiste des cavernes ? Peu importe, de l’image du geste au geste de l’image, c’est un entrelacs conceptuel qui s’opère au fil du temps où parures, taille des bifaces vont anticiper la naissance de l’image. Cette dernière pose un repère dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une impression fugace et intuitive, le premier point anticipe la ligne qui elle-même conditionne la forme à venir. De nouveaux repères sont posés, ce qui est figuré, de ce qui ne l’est pas, en un rapport espace et temps qui ouvre à la créativité à venir. Avec le feu, la figure est probablement la première alchimie qu’ait pu connaître l’humanité des temps premiers, véritable métamorphose d’une substance en apparence, et de cette apparence en forme à penser comme le souligne Renaud Ego. Mais que dévoile ce passage à l’acte ? Ne laisse-t-il pas autant de secrets derrière lui qu’il n’en révèle ? Le négatif de la main tracée ou du dos de bison s’étirant sur la paroi n’ouvre-t-il pas encore plus d’abîmes dans cette naissance de la conscience encore vierge de l’humanité ? Pourquoi et comment ce premier trait du dos d’un bison bien plus long et sans interruption que ne le peut le bras d’un homme a-t-il-pu être tracé, comment appréhender ce geste, ce « regard du geste » si justement nommé ?
Poser le premier trait fut en son temps un grand pas pour l’humanité, ainsi qu’en témoigne ce brillant essai qui élargit avec intelligence notre propre regard.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Bertrand Galimard Flavigny « Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » Perrin éditions, 2017.

Quel est le rapport, parfois intime, que lie l’être humain avec la reconnaissance et les honneurs en occident ? C’est à cette question - source de bien d’espoirs, d’intérêts ou parfois d’illusions- à laquelle répond avec pertinence cette passionnante étude de l’« Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » (Éd. Perrin) retracée par Bertrand Galimard Flavigny, essayiste, critique et romancier ; auteur déjà de l’Histoire de l’ordre de Malte, de Les Chevaliers de Malte, et en collaboration avec Arnaud Chaffanjon de l’Ordre & contre-ordres de chevalerie.
L’auteur poursuit, ici, avec cette somme, sa recherche sur les ordres de chevalerie, plus particulièrement celui l’ordre de Malte, en l’élargissant à une vaste échelle historique, avec notamment l’étude de la Légion d’honneur ; bien des honneurs et distinctions dont l’auteur lui-même, Chevalier de la Légion d’honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Commandeur pro Merito Melitensi de l’ordre souverain de Malte, est gratifié. Le sujet est plus profond qu’il n’y paraît tant les notions de pouvoir, d’estime, de reconnaissance et d’autorité se conjuguent dans cette matière délicate où les caricatures peuvent trop rapidement passer à côté de phénomènes de société révélateurs. C’est bien entendu cette dimension qu’a retenue l’auteur avec le sérieux qu'on lui connaît dans ses précédents ouvrages. L’idée même de récompense est ancienne, presque consubstantielle à l’homme - et dans une certaine mesure au monde animal. Très vite adoptée par les premières communautés humaines, systématisées et organisées avec un rare souci de l’efficacité dans le monde romain, la décoration trouve ainsi loin dans le temps ses racines, ainsi que le rappela avec lucidité Bonaparte au Conseil d’État : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des “hochets”. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène des hommes »…
Dans le royaume de France, on pense bien entendu à l’institution de la chevalerie, pivot essentiel de la féodalité, reposant sur un système hiérarchique d’allégeances et de reconnaissances sous la forme de dons / contre-dons : avec une allégeance inconditionnelle du vassal (imposant aide et assistance) récompensée par le don d’une terre, un fief. C’est cette structure pyramidale qui fondera la force, mais aussi la faiblesse du système, lorsqu’elle se dissociera progressivement de la tête du pouvoir – le roi – et se désagrégera en autant de pouvoirs locaux autonomes. Bertrand Galimard Flavigny rappelle l’importance de la théorie des trois ordres analysée par Georges Duby et structurant la société du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime jusqu’à la Révolution française, une théorie trouvant ses origines dans la trifonctionnalité mise en évidence en son temps par Georges Dumézil. L’Église n’est pas écartée de ces analyses, bien au contraire, avec les nombreuses congrégations religieuses. « Une certaine idée de la récompense » comme le souligne l’auteur naît ainsi progressivement, de l’anneau d’or à l’ordre de saint Louis, tout est mis en œuvre pour asseoir cette reconnaissance essentielle aux structures de la société de ces temps. Avec la Révolution, ce sont tous les privilèges qui sont abattus… avant d’en rebâtir de nouveau… Ainsi, refleuriront rapidement des décorations révolutionnaires pour aboutir quelques années plus tard à la naissance de la fameuse Légion d’honneur, souhaitée par Bonaparte, et qui a perduré jusqu’à nos jours, comme l’analyse en détail Bertrand Galimard Flavigny dans des pages nourries d’une riche documentation et précieuses annexes. Un ouvrage, agréablement bien écrit, dont l’intérêt n’échappera ni aux historiens ni aux lecteurs avertis.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p.

En 1988 déjà Philippe Sers rappelait, dans sa préface du livre de Kandinsky « Du spirituel dans l’art et la peinture en particulier », combien appréhender la pensée du peintre devait se réaliser sous un angle philosophique, au-delà d’une simple explication de sa pratique artistique. Démarche féconde si l’on en juge par cette récente parution aux éditions Hazan de la troisième édition du désormais classique « Philippe Sers- Kandinsky- Philosophie de l’art abstrait ». Kandinsky par bien des égards peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’art abstrait, art qu’il a su accompagner d’un grand nombre d’écrits qui ont fait date pour l’interprétation qu’il en suggéra. Abstraire une représentation, c’est incontestablement proposer une autre vision du monde, moins immédiatement perceptible que la figuration. L’interprétation et l’explication prennent alors valeur de nécessité au regard du spectateur, nécessité qu’a tenté avec une passion audacieuse, en son temps, Kandinsky avec ses écrits. Aussi c’est en philosophe et en critique d’art que Philippe Sers est parti des textes de l’artiste lui-même avant d’aborder son œuvre graphique, un métadiscours riche en enseignements et en éclaircissements de concepts essentiels à la compréhension de l’artiste. L’expérience chez Kandinsky rejoint une nouvelle approche du sacré par une vocation et un contenu prophétique. L’image est alors considérée sur un plan métaphysique et dans ses rapports avec la réalité. Pour Kandinsky « On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. », un programme d’une richesse insoupçonnée en ce début du XXe siècle et qui aura une descendance fertile chez un grand nombre d’artistes. Toute expérience de l’être humain, quelle soit née de la poésie, de la musique, du théâtre ou bien entendu de la peinture entretient des liens avec l’univers terrestre et cosmique, une dimension quasi incontournable jusqu’au XIXe siècle et n’allant plus de soi depuis. La création picturale se réalise ainsi chez Kandinsky en un élan hiérophanique au-delà du monde sensible. Kandinsky fut en son temps raillé par ses détracteurs pour sa prétendue abstraction lyrique, accusation d’autant plus infondée que l’artiste chercha dans ses écrits à justifier sa position avec de rigoureuses démonstrations reposant sur une analyse pratique non moins rigoureuse, comme le rappelle Philippe Sers. Le lecteur du XXIe siècle pourra en un débat moins passionné découvrir cette pensée fertile grâce à cette très belle édition illustrée par la reproduction d’une sélection des œuvres de l’artiste, et complétée par un index ainsi qu’une très utile bibliographie.

 

Gaëtan Picon : « Admirable tremblement du temps. », Essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux, Editions L’Atelier contemporain, 2015.

Immense plaisir que de pouvoir relire l’Admirable tremblement du temps, ce texte de Gaëtan Picon réédité aujourd’hui aux éditions de L’Atelier contemporain et paru en 1970 aux éditions Skira. Plaisir également de découvrir que l’Atelier contemporain a fait choix pour cette réédition d’adjoindre au texte initial des textes d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Philippe Sollers, Francis Marmande et Bernard Vouilloux. Des contributions datées de 2014 ou 2015, pour la majorité inédite, proposées comme un hommage à ce texte profond, d’une richesse de pensée devenue rare, et aujourd’hui d’une lecture si émouvante.
Texte émouvant, oui, comme son titre même qui n’est pas sans rappeler le tremblement de cette main de Rembrandt qu’André Malraux sut lui aussi évoquer ou convoquer. Mais est-ce un hasard ? Ces deux grandes figures du monde de l’art et du paysage culturel français de cette seconde moitié du XXe siècle ne pouvaient pas ne pas se rencontrer - Gaëtan Picon fut un proche d’André Malraux puisqu’il fut le Directeur général des Arts et des Lettres de 1959 à 1966, la mort les ravira tous deux en cette même année 1976. Émouvant aussi parce que Gaëtan Picon débute son texte justement par l’évocation de cette autre main tremblante, celle de Nicolas Poussin, celle qui peignit Le Déluge, évoquée également en son temps par Chateaubriand, pour laisser se poser, plus que se déposer, la marque du temps, du temps qui passe - « surgit » écrit Philippe Sollers - et laisse advenir le peintre à sa création. Car c’est bien ce rapport de l’artiste, de cette main, et celle du temps qui le laisse advenir à sa propre création qui interpelle Gaëtan Picon. Cette main ridée, parfois déformée par le pinceau ou la plume d’un artiste vieillissant, main tremblante de celui qui se sait mortel et qui pourtant vit encore de quelques battements et traits comme pour défier le temps, la mort et peut-être le destin lui-même pour l’œuvre seule, « cet objet devenu tableau » ; mutation, métamorphose des derniers Titien, transfusion, fusion des derniers Cézanne, du dernier Manet; c’est ce défi, cet « antidestin » qu’interpelle G. Picon et l’emmène de Poussin à Léonardo de Vinci, Monet, Corot, Turner pour mieux et encore interroger cette main de vieillard peignant Le Déluge… « Les derniers tableaux annulent ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d’une naissance. » écrit Gaëtan Picon. Une naissance comme un éclat, un éclatement, une diffraction du temps et de l’instant. Attente, « tic-tac de l’horloge de la mort », silence. Picon songe alors à Delacroix, Géricault et bien sûr à L’Eglise d’Auvers de Van Gogh. Effondrement, sommets, stupeur, effroi. Mais « qui aime la mort aime le temps », rappelle-t-il avant de souligner : « Qui a perdu l’éternité se défend contre la mort par les fictions de l’immortalité » et songeant alors aux statues grecques, à ces caves athéniennes emplies de secrets antiques qu’il visita un jour avec Georges Séféris, l’auteur touche de la main, du doigt presque, comme pour la Sixtine Michel Ange l’eut peut-être voulu, « cette mort que nous ne cessons de vivre », secrète connivence. Moisissures, craquelures, patine, œuvre livrée au temps, celui de Masson, de Dubuffet, reflet de l’espace invisible chez Vélasquez et de ces mains tremblantes où le temps se mesure aussi à sa propre vie, à sa propre vision. Alors apparaissent les peintures et rouleaux chinois ou japonais, les Nabis, Bonnard, le dernier Bonnard L’amandier en fleurs où espace et temps, instantanés et déroulements se lient et se jouent dans ces pleins et ces vides. Aspiration, souffle, battements. Chirico, Max Ernst, Proust et Baudelaire, Balthus, Klee, Stendhal et Tolstoï. Puis, étrangement, le rythme s’accélère, presque une cassure ou césure, entraînant Gaëtan Picon dans cet espace-temps devenu « tourment profond », dans cette course folle où la main du vieillard qui a froid, celle de Poussin, de Rembrandt, de Rubens, et celle de l’auteur de ses admirables pages dédiées – mais est-ce surprenant ? – au poète Yves Bonnefoy, ne cessent pourtant de dire et redire l’ Admirable tremblement du temps.
 

« Le visage humain n’a jamais été peint. Voilà le vrai. Et il ne faut pas dormir aussi longtemps que nous n’aurons pas mieux regardé. Ce que l’on rejette comme page lue, message épuisé, en deçà est un au-delà encore ; nous étions passés trop vite, nous nous étions détournés trop tôt. Entre le geste et la proie, entre l’affût et la lueur subsiste la distance, s’étendent les terres de la réminiscence et du mirage. Je suis prêt à écouter les nouveaux récits du guet et du voyage. Car on ne me parle, je ne parle que dans l’insomnie du temps. »

L.B.K.

 

 

 

« Pierre Alechinsky », texte de Pierre Daix, Editions Ides et Calendes, 2015
« Alechinsky – Les Affiches », catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, Editions Ides et Calendes, 2015.


C’est toujours un immense plaisir que de noter la parution de nouveaux ouvrages consacrés au peintre Pierre Alechinsky, tel est le cas avec ces deux éditions publiées tout récemment chez Ides et Calendes. Le premier livre avec un texte signé de la plume de Pierre Daix - écrivain, historien de l’art et journaliste, disparu depuis en novembre 2014 - est un régal de nuances et de subtilités quant à l’œuvre de l’artiste. Ici ce ne sont pas moins de trente-deux peintures qui ont été proposées par l’artiste et tissent avec le texte des liens étroits et forts. C’est, en effet, au travers de ces trente-deux compositions, papier marouflé sur toile (presque toutes du même format) où s’allient encre de chine et huile sur toile au centre, et bordures acryliques en couleurs que Pierre Daix nous fait rencontrer le peintre, le graveur, mais aussi l’immense graphiste qu’est Pierre Alechinsky.
Intitulé « La trouvaille et les bordures », le texte de Pierre Daix interroge pour mieux saisir, passant des bordures, si caractéristiques de ces toiles d’Alechinsky, où le regard s’enroule et s’enfonce, avant de plonger plus que de se figer au centre lui-même, tempo autonome aux propres battements. Et, Pierre Daix lui aussi va et vient dans cette séquence de peintures, passant des bordures aux centres, ici cerclés souvent de noir, puis revenant des centres aux toiles, et des toiles aux dires même de L’artiste. Inlassablement, il interroge l’œuvre, les influences, l’histoire et la pensée de ce peintre Belge, post surréaliste, membre du mouvement avant-gardiste Cobra ayant ainsi rejoint Appel, Constant, Nieuwenhuis ou encore Jorn, avant de s’intéresser à partir des années 1950 au mouvement Action Painting. « J’essaie d’atteindre – écrit-il - au-delà de ma réflexion sur une peinture spécifique, celle de Pierre Alechinsky, l’histoire de cette peinture et ce peintre. Son mode de pensée ou/et d’action. Par-dessus tout, ce renversement qui est le sien, propre à l’artiste moderne qui, au lieu de reproduire un modèle préexistant, de se targuer d’en maîtriser, d’en posséder les apparences, se projette bien plus humblement à la rencontre de son expérience du monde. Pressentant que là est la source de la nouveauté, il veut d’abord se la donner à voir et nous la donne à voir. » Mettant l’accent sur la matérialité de la création, Pierre Daix souligne ainsi combien les toiles d’Alechinsky concentrent, au-delà du centre et des bordures ou cadre même, un au-delà ou une certaine transcendance, « faire jaillir –écrit encore Pierre Daix – le signe jamais vu qui, même temps, prend tout son poids immémorial de résurrection et d’évidence, comme s’il venait de la grotte Chauvet ». Là où, la mémoire et les réminiscences les plus inconscientes de l’artiste, la conscience et cette « spontanéité » se mêlent pour créer leur propre ordre ou composition et qui, à son tour, ne cessent de nous interroger.
A cet écrit viennent s’ajouter les recensions des principales expositions personnelles de l’artiste dans des galeries ou centres culturels et musées, des principaux auteurs illustrés par l’artiste, écrits, monographies et filmographie, sans oublier des photographies de Pierre Alechinsky notamment par Martine Franck en 2009. L’ensemble que constitue cet ouvrage complète à merveille le catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, paru également aux éditions Ides et Calendes, et consacré aux affiches réalisées par Alechinsky.
 

 

« Manet, le secret" de Sophie Chauveau, 382 pages, Éditions S W Télémaque, 2015.

« Chaque époque est dotée par le ciel d'un artiste chargé de saisir la vie de son temps et d'en transmettre l'image précise aux époques suivantes. C'est toujours des pierres dont on a lapidé l'homme qu'est fait le piédestal de sa statue. » (Jules de Marthold)
Édouard Manet, aujourd'hui un « classique inclassable » dont les toiles appartiennent au patrimoine de tous les grands musées du monde et autres collections privées, fit les frais de cette vérité de Jules Marthold toute sa vie durant. Reconnaissable parmi tous, sa touche, sa palette, sa lumière, ses sujets nous sont si familiers... Et pourtant Manet fut en son temps décrié, incompris et même haï du pouvoir, des institutions, de l'académisme en place, des critiques et pire du public lui-même, car Manet ne peindra jamais ce que l'on voudrait voir mais il montra toujours à travers son art ce qu'il voyait. En ce milieu du XIXème siècle, il bousculait alors les codes de l'art officiel et ouvrait la voie à l'art moderne et à ses divers mouvements. André Malraux lui-même dit en 1970, 88 ans après la mort du peintre, le 30 avril 1882, que l'art moderne commença avec l'Olympia. Si on connaît peu de choses sur Manet, le livre de Sophie Chauveau dévoile quelques secrets qui firent de cet homme un des plus grands sinon le plus grand artiste de son siècle. Sa vie d'enfant entouré de ses parents et ses frères, ses espoirs et blessures de jeunesse, son court mais marquant séjour dans la marine, ses débuts d'étudiant en peinture dans l'atelier de Thomas Couture donnent quelques clés pour une meilleure compréhension, hors des banalités anecdotiques, de son œuvre. « Malheureusement l'art est lent. L'apprentissage est long, rugueux, âpre. Pénible même. Ses premières œuvres le déçoivent.... Il détruit tout ce qui ne passe pas au crible du seul critère qui lui importe : ne pas décevoir son père... Plus son œil s'affûte, plus le niveau de ses exigences s'élève et le recale à la soumission au jugement paternel... Où s'est-il forgé une si grande idée de la peinture, pourquoi a-t-il placé la barre si haut qu'il ne se juge jamais prêt à la dépasser ? Comment s'est développée chez ce jeune gandin une si excessive exigence, comment pareil amour de l'art a-t-il pris racine dans cette famille ? Autant d'énigmes qu'il n'est pas prêt de résoudre mais qui tapissent le fond de son âme... » (extrait des pages 33-34). Il y a autour de lui ses amis de jeunesse (Proust en tête de liste), son admiration pour les poètes (Baudelaire, Mallarmé ami de toujours, Verlaine n'est pas loin), ses amours interdits et leurs secrets (Suzanne et Berthe qui êtes-vous pour Edouard ?), ses engagements politiques, ses prises de position artistiques, son incommensurable besoin de reconnaissance et les systématiques refus de ses tableaux par le jury du Salon mais « Manet apprend à peindre comme Manet. Par appropriations successives. Et rejets.» Tant d'œuvres devenues les plus célèbres dans le monde et autant de censures.
Dans un contexte de grands bouleversements de société et sur fond de guerre civile prête à se mettre en marche, Manet entouré de fidèles, Renoir, Monet, Pissarro, Berthe Morisot, Degas, Nadar et tout le « clan des futurs impressionnistes » donna un véritable statut aux artistes présentant leurs toiles en créant collectivement le Salon des refusés parallèlement à l'officiel. Que de grands noms de la peinture sont en pleine création à cette époque ! Courbet, Fantin-Latour, Rousseau, Bazille, Daubigny, Corot, Constable, Turner, Whistler, Prins, Moreau, Sisley … L'histoire de ce siècle fut illustrée par les plus grandes œuvres de ces passionnés qui se réunissaient dans les cafés où se créaient les nouvelles visions artistiques mais également les positions littéraires (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Zola...) et les divergences politiques de l'époque. Tous unis autour d'Édouard Manet et de son fameux « Bain » qui le rendit définitivement célèbre et obligea le monde de l'art à accepter (en grinçant des dents) une nouvelle catégorie d'artistes se regroupant sous le nom de « naturalistes » ou « modernes ». Manet devint le peintre subversif mais à son corps défendant, il ne voulait pas être le chef de file de quelque mouvement ou école que ce soit. Manet voulait juste peindre et montrer sa peinture, il voulait vivre de son art mais un si grand nombre de joies et de déceptions entretinrent chez lui, si sensible à son environnement, un état de doute et de déprime qui ne le quittera jamais. Manet scandalisa l'académisme du moment par pratiquement toutes ses propositions artistiques. « Il souffre du scandale mais ne renie pas un cheveu du travail qu'il a déclenché » et c'est une question de vie ou de mort car : « Pas vu, il est mort, vu, on peut commencer à parler d'art. »
Nul besoin de faire l'inventaire des œuvres d'Édouard Manet ni celles de ses acolytes pour comprendre ce qui les a lié, à tout jamais, jusqu'au dernier souffle du premier d'entre eux, Baudelaire. Enfin les collectionneurs s'intéressèrent à la peinture de Manet (et à certains autres membres du groupe) et le plus célèbre d'entre tous, Durand-Ruel va en acquérir un certain nombre. Manet du haut de ses quarante ans commence à recevoir une forme de reconnaissance sonnante et trébuchante…
Dans un semblant de mieux être, Manet continuait de peindre avec des hauts et des bas et luttait contre ses propres démons, sa famille, ses amours contrariés ou transcendés, et la maladie comme une épée de Damoclès au-dessus de sa vie et de son œuvre. Jusqu'à son dernier souffle Manet pensera peinture. Il était le plus grand de son temps et « il n'y avait pas quatre artistes dans toute la France capable de peindre comme lui. » affirmait Alexandre Cabanel, peintre académique, considéré alors comme un des meilleurs classiques.
C'est une page de l'histoire de l'art passionnante écrite par Sophie Chauveau, qui se lit comme un roman et qui invite à redécouvrir les œuvres évoquées afin de ne pas oublier à quel point Manet à définitivement changé les paradigmes de la peinture, le regard des artistes et celui du public.


Sylvie Génot

 

Antonio Natali « Michelangelo - Agli Uffizi, dentro e fuori » Maschietto Editore, 2014.

Le 450e anniversaire de la mort de Michel-Ange a été l’occasion pour le directeur de la Galleria del Uffizi, Antonio Natali, de repenser la lecture de deux des plus célèbres œuvres du maitre : la « Sacra Familia » dite Tondo Doni et le fameux « David ». La première est une peinture circulaire installée au cœur des nouvelles salles rouges des Offices, la seconde à l’extérieur (d’où le titre du livre) après avoir séjourné dans la Piazza della Signoria, fut en effet transférée à l’Accademia en 1873. Ces deux œuvres sont annonciatrices de la manière moderne et d’une figuration repensée, pour Antonio Natali, s’inscrivant ainsi à l’opposé de la tendance contemporaine à ne voir dans ces œuvres que des strictes icônes dont le sens ferait défaut à l’heure de l’industrie du tourisme. De là, l’auteur invite le lecteur à approfondir notre rapport à ces chefs d’œuvre en les regardant et en les interprétant comme de véritables œuvres poétiques. Or, comment cette poésie peut-elle encore avoir un sens et émouvoir l’âme si sa signification reste obscure ? interroge avec justesse l’auteur. Par-delà le culte idolâtrique rendu à ces œuvres et qui réduisent leur capacité à donner sens, les réflexions suggérées par cet ouvrage invitent à cet effort de dépasser la virtuosité aussi exceptionnelle soit-elle d’un artiste comme Michel-Ange pour aller au cœur des significations de ces œuvres d’art. Angelo Natali pose des questions apparemment simples, mais qui s’avèrent redoutables pour tout observateur de ces œuvres une fois lancées : pour quelle raison l’artiste a-t-il conçu un géant pour représenter David lui-même décrit dans la Bible comme le plus frêle et fragile face au géant Goliath ? Pourquoi le jeune homme triomphant ne tient-il pas à ses côtés la tête de l’adversaire abattu comme c’est l’usage dans toutes les représentations artistiques de cet épisode biblique ? Une autre illustration ? Le lecteur pourra analyser cette sculpture d’Ariane endormie au centre de la salle et dont le corps – avec la perspective - semble entourer l’ovale de la Sacra Familia en un réseau de dialogues croisés entre l’arrière-plan du tableau et la statue à la pose lascive. Accompagné d’une iconographie remarquable, cet essai d’une rare intelligence invite et sollicite le lecteur à un nouveau rapport aux œuvres d’art qu’il appartient à tout à chacun de choisir de redécouvrir, un chemin vers l’essentiel.

 

Pierre Bonnard "Observations sur la peinture", préface d’Alain Lévêque, introduction d’Antoine Terrasse, L’Atelier Terrasse éditions, 2015.


Les éditions L’Atelier contemporain offrent au lecteur d’entrer subrepticement dans l’atelier de la création du peintre Pierre Bonnard. Ainsi que le souligne l’écrivain Alain Lévêque dans sa préface, Bonnard demeure "l’éphémère ébloui" selon les mots du poète Baudelaire, une belle association pour commencer. Et c’est en effet en un subtil équilibre entre la joie et l’angoisse d’exister que l’œuvre du peintre ravit le regard comme l’esprit par cette fraîcheur et cette rencontre avec le monde souligne encore Alain Lévêque. Ce livre admirablement présenté fait alterner les nombreuses reproductions de l’agenda du peintre aux notes retranscrites. Pierre Bonnard y consigne ses rendez-vous non pas avec le temps de la plupart des mortels, mais avec celui de l’atelier du vivant, l’instantanéité de l’immédiat. Le petit-neveu du peintre, Antoine Terrasse, récemment disparu, offre aux lecteurs pour cet ouvrage une introduction à ces "Observations sur la peinture" titre souhaité par Bonnard à cet ensemble de notes. Ces lignes rapides comme l’esquisse évoquent tant l’état de la météo du jour que les couleurs qu’elles suscitent chez le peintre : "Violet dans le gris. Vermillon dans les ombres orangées, par un jour froid de beau temps." (7 février 1927). Antoine Terrasse rappelle combien ces instantanés préfigurent une idée de tableau, dont certains prendront vie en effet sur la toile.
La genèse des formes, les couleurs en filigrane, le dialogue des traits ébauchés anticipent l’épiphanie de la lumière. Si la transparence ou au contraire la densité de l’air importe tant au peintre dans ses notes du temps qu’il fait, c’est pour sa création qu’il s’en soucie plus que pour lui-même : "Le noir comme couleur dans les ensembles clairs" note-t-il le 17 mai 1928, "Couleur moins éclatante, teintes neutres exaltées, pour l’unité de lumière". L’artiste est néanmoins vigilant, voire angoissé, lorsqu’il souligne :"En peinture aussi la vérité est près de l’erreur" (27 octobre 1935). Plus légères, les réminiscences des émotions passées pointent au détour d’une entrée d’agenda tel le charme toujours intact pour les lignes épurées d’une tasse japonaise ou la fascination pour un dessin de Rubens…
Ces aphorismes de peintures conduiront à n’en point douter le lecteur à une intimité certaine avec le peintre, une proximité qui renouvelle le regard et tous les sens en beauté.

Philippe-Emmanuel Krautter

Spiritualités Carlo Maria Martini « La Scuola della Parola » Opera Omnia, Bompiani - Fondazione Carlo Maria Martini, 2018.

Le quatrième opus de l’Opera Omnia de Carlo Maria Martini était attendu. Il vient d’être publié aux éditions Bompiani avec la collaboration de la Fondazione Carlo Maria Martini. Ce fort volume de plus de 900 pages a pour titre « La Scuola della Parola », cette école de la Parole si chère au cardinal italien et qu’il sut toute sa vie durant, en tant que chercheur, exégète de la Bible, professeur, évêque et cardinal, transmettre au plus grand nombre, savants et néophytes. Ainsi que le souligne Monseigneur Franco Agnesi qui préface l’ouvrage, c’est la première fois que sont réunis autant de sources et de textes fondamentaux de l’archevêque sur l’une de ses initiatives majeures durant son ministère pastoral dans le diocèse de Milan. Le 6 novembre 1980, en effet, ce ne sont pas moins de deux mille jeunes qui se rassemblent dans le Duomo de Milan pour écouter leur évêque leur expliquer l’approche de la lectio divina dont les origines remontent à la fin du XIIIe siècle. A partir de là, les premiers jeudis de chaque mois verront dès lors une foule sans cesse croissante remplir la cathédrale de Milan jusqu’à atteindre le chiffre incroyable de 5 000 personnes ! Véritable succès auquel le principal intéressé ne s’attendait pas, ce fut le point de départ d’une expérience sans cesse renouvelée et élargie à d’autres lieux pendant le ministère du cardinal Martini. La première partie du livre expose justement la présentation de cette École de la Parole reposant sur la méthode de la lectio divina, une lecture rapprochée de la Bible accessible au plus grand nombre, sans formation théologique préalable. Carlo Maria Martini rappelle dans ces pages cette triade essentielle à toute lectio divina : lectio, meditatio, contemplatio. La lectio s’entend ainsi d’une lecture attentive du texte biblique retenu, en mettant en évidence sa structure, son rythme, les personnes et actions caractéristiques. Replacé dans son contexte géographique, historique et actuel, le passage doit être selon l’archevêque découvert comme si c’était la première fois : "Si vous lisez le texte stylo en main, vous verrez qu'il devient toujours nouveau, il doit être lu à chaque fois comme si c'était la première fois, que dit le texte en soi ? ». Après cette lecture littérale, vient la meditatio, avec une réflexion sur le message du texte, ses valeurs et ce qu’il révèle au lecteur. La contemplatio (oratio) ouvre enfin vers la dimension la plus personnelle de la lectio divina pendant laquelle le méditant entre en dialogue avec Celui qui lui parle à travers le texte retenu et l’Écriture de manière générale. C’est cette démarche active et dynamique qui a toujours fait l’objet d’une attention particulière de la part de Carlo Maria Martini, une présence au texte qui sut gagner tant de personnes attirées par cette manière de lire, de voir et de partager le texte biblique, cette Parole qui réchauffe le cœur comme celui des pèlerins d’Emmaüs (Lc 24, 32). L’homme d’Église et bibliste eut à cœur d’élargir au plus grand nombre cette approche de la Parole, prolongeant ainsi la proposition du Concile Vatican II dans Dei Verbum. Carlo Maria Martini souhaitait que cette pastorale de la Parole s’inscrive à tous les niveaux des communautés chrétiennes, sans souci de formation ou de compétence. Ce quatrième volume rappelle ainsi cette riche expérience, réunissant un nombre impressionnant de documents et de sources directes du cardinal quant à cette Scuola della Parola qui métamorphose le lecteur en interprète de la Bible. Des témoignages émouvants sont également réunis tel ce thème retenu pour l’une de ces séances “Il pane per un popolo” à partir de l’épisode de la multiplication des pains dans l’Évangile de Matthieu (14: 13-21) avec cette comparaison synoptique des autres évangélistes annotés par Carlo Maria Martini avec la minutie caractéristique du bibliste. La seconde partie reproduit les textes de ces lectio, avec en préface un témoignage du cardinal Gianfranco Ravasi qui a bien connu cet immense apôtre de la Parole que fut Carlo Maria Martini.

Philippe-Emmanuel Krautter

  « Zwingli, le réformateur suisse 1484-1531 » Aimé Richardt Artège éditions, 2018.

Si les noms de Luther et de Calvin sont familiers en France, celui de Zwingli reste, lui, plus méconnu en notre francophonie. Un étrange voile masque, en effet, ce grand réformateur suisse, théologien qui vécut à Zurich, terre alémanique justifiant peut-être cette barrière de la langue. Toujours est-il que sa présence est encore de nos jours forte lorsque l’on découvre la ville de Zurich et que les pas mènent le promeneur vers la fameuse église Grossmünster dont la construction fut commencée par Charlemagne sur les tombes des saints fondateurs de la ville Felix et Regula persécutés à la fin du III° s. par Rome. C’est à quelques pas, effectivement, de cette imposante église que le théologien avait ses appartements, aujourd’hui encore conservés en l’état. D’une touchante sobriété, ils ont su bravé les siècles et peuvent encore se visiter (voir notre reportage). C’est de ces lieux que le zélé réformateur imposera la Réforme à Zurich et dans toute la Suisse alémanique. Rien de moins ! Car Ulrich Zwingli, ainsi que le souligne Aimé Richardt, au début de cette captivante biographie, ne brille pas moins que ses plus illustres compagnons de Réforme, Luther et Calvin, même si son nom semble s’être quelque plus effacé de l’Histoire. L’auteur part du contexte géographique et historique de la Suisse pour introduire son personnage, une région moins sage qu’il n’y paraît et qui a souvent cultivé une irrépressible résistance à toute idée menaçant la démocratie et la liberté. Il ne manquait « qu’un fou prenne la parole contre Rome » selon la clairvoyance d’un nonce papal de l’époque, ce fut Luther en Allemagne et… Zwingli en Suisse. Les abus du haut clergé plus occupés des charges matérielles qui leur incombaient que de celles des âmes dont ils avaient la responsabilité avaient nourri un vif ressentiment chez de nombreux chrétiens effarés par ces pratiques mercantiles des Indulgences et autres vénalités. Recevant une solide éducation chrétienne, lisant les œuvres d’Érasme l’éveillant à la condamnation de guerres injustes auxquelles il participe en tant qu’aumônier du pape, Zwingli commencera ses virulentes prédications à Zurich pour décider en 1520 de renoncer à sa solde papale. Trois ans plus tard, c’est la rédaction des 67 thèses, certes quelques moins connues que la Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum des 95 thèses de Luther, mais poursuivant pourtant le même débat. Alors même qu’est affirmé son divorce définitif avec Rome par son excommunication, Zwingli se disputera également avec ses pairs réformés, notamment Luther et les anabaptistes, pour finalement perdre la vie sur un champ de bataille lors de la seconde bataille de Kappel en tant qu’aumônier des troupes zurichoises. Cette brillante biographie concise et particulièrement éclairante contribuera assurément à mieux faire connaître ce destin tragique d’un penseur convaincu et d’un humaniste encore trop méconnu.
 

 

Les Heures Grégoriennes Latin / français / chant grégorien
3 volumes (En option : CDs mp3 permettant d’apprendre et répéter l’intégralité des pièces grégoriennes), 2ième édition.


Le coffret « Les Heures Grégoriennes » réalisé par La Communauté Saint Martin offrent pour la première fois en trois volumes un bréviaire latin-français couvrant toute l’année (sauf l’office des lectures laissé à la discrétion des communautés). Une édition précieuse dont l’intérêt majeur réside dans la possibilité de suivre la prière dans la langue universelle de l’Église, tout en s’aidant d’une traduction en français, seule ou en communauté. Le pape Benoît XVI avait émis le souhait durant son pontificat que le latin soit de nouveau au cœur de la formation des jeunes séminaristes, son usage ayant tendance à disparaître depuis quelques décennies ; le Saint Siège a, d’ailleurs, encouragé depuis cette initiative. Cette édition est également dans la lignée de la volonté du concile Vatican II dans son souhait de rendre l’Office divin accessible au plus grand nombre de fidèles. La langue latine et la musique sacrée associées à la langue vernaculaire sont ainsi au cœur de ces Heures Grégoriennes réalisées par la Communauté Saint-Martin qui promeut depuis longtemps le chant grégorien de la Liturgia Horarum.
La mise en page synoptique des trois volumes offre un vis-à-vis aisé et essentiel avec le texte latin de la Liturgia Horarum (Libreria Editrice Vaticana) comprenant les notations grégoriennes de toutes les pièces de l’office choral, alors que la partie de droite propose, quant à elle, le texte français à partir de l’AELF, ainsi qu’une traduction des hymnes et des prières d’intercession également approuvées. Une mise en page qui recueillera assurément l’approbation d’un grand nombre de fidèles.
L’autre grand intérêt de cette très belle édition est d’introduire le fidèle à la liturgie grégorienne, la Communauté Saint Martin contribuant ainsi à cette préservation du trésor du chant grégorien. Il est, en effet, désormais possible d’avoir accès à cette source musicale avec plus de 1 700 pièces grégoriennes (Hymnes, antiennes, répons), des CDs mp3 en option permettant même d’apprendre et de perfectionner l’intégralité des pièces grégoriennes. Cette édition est le fruit d’un travail exemplaire de l’Atelier de paléographie musicale de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes bien connue pour ses travaux en matière d’édition musicale et dont notre revue s’est fait l’écho dans ces colonnes.
Le plan des trois volumes suit l’évolution classique de l’année liturgique : le volume I : Avent ; Temps de Noël ; Temps ordinaire ; Solennités, volume II : Temps du Carême ; Temps pascal et le volume III : Sanctoral ; Communs des Saints. Chaque volume contient le Propre du temps, l’Ordinaire de l’Office, le Psautier sur 4 semaines, les Complies de chaque jour, les psaumes complémentaires et un index complet.
Un travail d’édition précieux et soigné avec une reliure solide, prête à résister aux longues heures de prière ; la typographie en deux couleurs et un papier de qualité traduisent également ce souci digne de l’époque ancienne où les abbayes réalisaient les plus beaux bréviaires pour la chrétienté !

Communauté Saint Martin
les Heures Grégoriennes
BP 34
F - 41120 Candé sur Beuvron

www.communautesaintmartin.org

 

 

Carême 2018 avec Magnificat

La revue Magnificat édite comme chaque année un petit guide bien pratique pour préparer et accompagner au quotidien chaque fidèle dans sa marche vers Pâque. C’est en plongeant chaque jour dans la profondeur de l’Écriture que chaque croyant pourra non seulement interroger son cœur sur sa foi et ses attentes, mais aussi sur ses parts d’ombre. C’est aussi vers les autres et l’idée de mission que ce Carême peut être orienté ainsi que le rappelle Bernadette Mélois, la rédactrice en chef de ce Hors-Série, qui nous invite à nous poser la question : « Croyez-vous ?» à la lumière de l’Évangile.
Le Chemin de Croix est une étape essentielle dans la marche vers Pâque, un parcours à la fois historique qu’emprunta si douloureusement Jésus condamné il y a plus de 2000 ans, mais aussi spirituel, que chaque croyant est invité à suivre comme l’y invita si souvent le pape Jean-Paul II. Le philosophe et essayiste Fabrice Hadjadj prête avec bonheur sa plume et ses méditations inspirées pour ces stations du chemin de Croix en interrogeant fondamentalement le lecteur : « Quelle est cette Croix que porte le Christ », une question qui dépasse la lecture littérale de la croix pour rejoindre celles, essentielles, de nos vies et du péché, du Salut et du sens de la Résurrection, une réflexion si bien servie par l’art de Patrick Marquès qui l’illustre avec une rare profondeur.
Le troisième petit volume appelant à la préparation du Carême, « Si Jésus est vraiment parmi nous, alors où est-Il ? » du père Veras, offre une réflexion sur notre rencontre avec le Christ. A l’aide de l’Ancien et du Nouveau Testament, ce bibliste renommé invite à nous interroger sur cette présence de Jésus dans nos vies quotidiennes. Le père Richard Veras ose cette invitation à une expérience sensible de cette réalité spirituelle, une proposition qui appelle le lecteur à mieux saisir les sens de l’Incarnation, de la Résurrection, de la chair et de l’Esprit lors de la Pentecôte, un Verbe éternel qui se fait chair pour l’éternité. Cette réflexion stimulante conduit le lecteur à mieux intérioriser cette phrase prononcée par Jésus : « Je suis avec vous tous les jours », une présence que ce Carême propose à chaque croyant de mieux ressentir et percevoir.

  « Magnificat en l’honneur de la Vierge Marie » de Pierre-Marie Varennes, 20 x 25 cm, 192 p., Magnificat, 2017.

Cet ouvrage réalisé par Pierre-Marie Varennes, fondateur de la célèbre revue Magnificat, vient à point nommé, à la fois pour les fêtes de la Nativité, mais aussi pour célébrer l’anniversaire des 25 ans de la revue. Le mensuel Magnificat, que nos lecteurs connaissent bien, est depuis longtemps apprécié pour sa célébration de la beauté, vecteur universel permettant de questionner et d’approcher foi et transcendance. Introduisant toujours avec un soin particulier pour les couvertures de chaque revue mensuelle une œuvre d’art accompagnée de son commentaire à la fois artistique et spirituel, le présent livre a fait le pari de réuni une sélection des quarante plus belles couvertures de Magnificat dans ce livre anniversaire consacré à la Vierge Marie. Avec une préface du cardinal Sean O’Malley rappelant les célèbres mots de Dostoïevski que « la beauté sauvera le monde », l’ouvrage ouvre sur cette prière connue du monde entier célébrant la merveille de Dieu en son Magnificat : « Magnificat anima mea… ». Pierre-Marie Varennes rappelle les temps de ces premières couvertures en 1992, époque où les ordinateurs et Internet n’existaient pas pour le choix de l’iconographie qui devait se faire en agence, avec toutes les difficultés matérielles que l’on peut imaginer. Un quart de siècle plus tard, c’est près d’un million de fidèles à travers le monde qui se trouve uni par cette revue distribuée en six langues. Le lecteur pourra ainsi découvrir, admirer et méditer ces quarante œuvres d’art accompagnées de commentaires à la fois utiles pour intégrer la portée de chaque œuvre dans son message artistique, et en même temps précieux pour ouvrir à la dimension sacrée de ces chefs-d’œuvre. Une sélection des plus beaux textes de la littérature mariale nourrit également ce volume idéal pour accompagner le fidèle dans ses temps de prière.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Missel quotidien complet pour la forme extraordinaire du rite romain Édition entièrement nouvelle par les moines bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux aux éditions SAINTE-MADELEINE

Le Missel quotidien complet proposé par l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux a été l’objet d’un travail de longue haleine réalisé par les moines bénédictins de l’abbaye, ce volume contenant non seulement les textes de la messe, mais également une introduction à la liturgie utile aux fidèles souhaitant entrer au cœur du mystère célébré, une invitation rappelée en son temps par le pape Benoît XVI. Un grand nombre de commentaires mais aussi des méditations, des prières et explications des temps liturgiques complète cet ensemble unique en son genre. L’Église invite en effet tous les fidèles à mieux comprendre le sens du rite auquel ils participent mais plus encore à saisir qu’il en est, lui-même, une partie intégrante. Les paroles prononcées, les gestes et silences, les moments d’échange ou au contraire de recueillement ont chacun une place essentielle dans la signification de la messe. Les auteurs du missel ont ainsi souhaité que cette signification au travers de ses symboles soit accessible par le moyen d’une explication claire et didactique.
Dom Gérard, premier Père abbé, fondateur du monastère bénédictin du Barroux, encourageait ses frères à une attitude de foi vive en la présence divine. Le regard porté sur l’hostie, le crucifix, les gestes du prêtre ont une place importante dans cette élévation de l’âme au sens de la liturgie, une ouverture favorisée également par la lecture insatiable des Écritures, dont saint Bonaventure disait qu’elles devaient être une nourriture spirituelle mâchée insatiablement pour en tirer tous les délices…
Ainsi, le missel a-t-il non seulement sa place au cours de la messe mais également dans le quotidien des instants de piété de chaque fidèle. À la lumière de la Lectio Divina, lire, méditer, et prier les textes de la Bible (lectio, meditatio, contemplatio), lecture rappelée si souvent par le cardinal Carlo Maria Martini.


Dom Gérard faisait les recommandations suivantes : « La première condition est de savoir lire, science peu répandue, contrairement à ce que l’on croit, et qui comporte deux opérations : scruter et soupeser. Nous conseillons à ceux qui veulent s’inspirer de la sainte liturgie pour alimenter leur vie de prière, d’imiter la manière des chercheurs d’or. Le cycle de l’année liturgique est semblable à un grand fleuve chargé de rites, de chants, de poèmes. On y trouve aussi de brèves formules brillant d’un vif éclat, que l’on peut comparer à des paillettes d’or. C’est une excellente méthode d’oraison que de lire lentement le propre du missel, de tamiser, pour ainsi dire, jour après jour, l’eau de cette rivière et de retenir soigneusement ce qui répond à l’attente et au désir de l’âme. La collecte du dimanche deviendra, sous la dictée de l’Église, une méditation savoureuse et une exhortation pratique pour la vie chrétienne. On peut alors porter, gravées dans sa mémoire, les formules de nos oraisons préférées et vivre ainsi entouré de maximes lumineuses qui éclairent notre route. »
Le Père Hubert, un des responsables de cette nouvelle édition, rappelle que pas moins d’une quinzaine de personnes ont travaillé pendant trois années à l’élaboration de ce missel dont les traductions ont été vérifiées, dont les notices et commentaires ont fait l’objet d’un soin particulier, sans oublier les nombreuses illustrations… La lisibilité et la clarté d’utilisation ont également fait l’objet d’améliorations afin d’ouvrir ce missel au plus grand nombre, une recherche en parfaite adéquation à la règle de saint Benoît et sa célèbre invitation "Quaerere Deum".

Ces missels peuvent être commandés sur le site de l’Abbaye du Barroux : www.barroux.org
 

 

 

« Politique et société » – Pape François et Dominique Wolton, Editions de l’Observatoire, 2017.

La rencontre insolite - et tenue secrète jusqu’à la publication du livre - entre le pape François et l’intellectuel Dominique Wolton marque indiscutablement cette rentrée. Il est rare qu’un pape livre sa pensée sur la politique et la société, qui plus est, lorsque celle-ci résulte de douze entretiens menés durant un an par un chercheur et un intellectuel ne se reconnaissant pas dans la foi de son illustre hôte. Courageux, audacieux ? En tout état de cause, c’est une certaine conception de l’homme et de la politique que nous offre cet espace de rencontres et de débats fertiles face à l’omniprésence de la technique et de la finance internationale. On sent Dominique Wolton ému par ce face à face avec un pape à la fois très accessible, et en même temps portant le poids de tant de responsabilités mondiales. « Comment fait-il ? Oui, il est, peut-être, réellement, le premier pape de la mondialisation, entre l’Amérique latine et l’Europe » confie le chercheur. Le pape François a depuis son élection fait voler en éclats un certain nombre de barrières à l’intérieur, comme à l’extérieur de l’Église. Encore récemment, c’est dans une Europe gagnée par la peur des « hordes » de migrants bravant la Méditerranée au péril de leur vie qu’il encourage à un accueil, sans limites et sans quotas, une position loin d’être partagée par ceux qui jugent ce message irréaliste et dangereux. Le pape François cherche à bâtir des ponts au-delà de ces calculs qu’il juge politiquement dangereux et posés au détriment de l’homme, une vision bien évidemment nourrie par l’Évangile, mais qui s’impose, au risque qu’elle nous soit imposée d’une manière encore plus radicale. Souplesse, lutte contre la rigidité, c’est bien le caractère argentin qui prédomine dans ces propos où la complexité ne doit pas être considérée comme un problème, mais bien comme une richesse, la diversité des cultures étant une chance, et non un péril : « Derrière chaque rigidité, il y a une incapacité à communiquer » rappelle le pape. Le pape François apparaît une fois de plus comme une personnalité attachante, reconnaissant ses faiblesses – une certaine paresse - et même parfois ses failles (dans sa quarantaine, il avoue même avoir suivi une analyse auprès d’une psychanalyste juive…). Le successeur de saint Pierre face à l’immensité de la tâche qui l’occupe au quotidien se sent malgré tout libre : « A moi, rien ne me fait peur, c’est peut-être de l’inconscience ou de l’immaturité ! » confie de manière désarmante ce pape, décidément si humain, à son interlocuteur. Ces conversations offrent un visage à la fois pluriel très personnel en réponse aux différents thèmes abordés allant des religions à l’Europe, de la diversité culturelle à la communication, de la miséricorde à l’altérité. Dans chacun de ces domaines, le pape se révèle dans ses certitudes, mais surtout dans ses interrogations et questionnements, une recherche permanente de nouvelles voies qui ne cèdent jamais à la nostalgie d’un monde passé meilleur, mais aux meilleurs des possibles !

Philippe-Emmanuel Krautter

  Paul Valadier « Lueurs dans l’histoire – revisiter l’idée de Providence » Salvator, 2017.

La Providence n’a plus depuis longtemps la place qu’elle occupait dans les sociétés théocratiques. Cette « Divine Providence nous rappelant dans nos États » d’un Louis XVIII quelques années après la Révolution de 1789 semble bien loin, tout au moins en Occident. Le pouvoir politique a banni l’idée de transcendance pour la reléguer à la sphère privée, dès lors une issue qui dépendrait non pas de notre volonté, mais d’un Dieu qui veillerait à notre sort est depuis longtemps absente de nos démocraties. Le Père Valadier, jésuite, et qui a dirigé la revue Études explore depuis longtemps ces frontières entre la foi et la raison, la religion et l’athéisme. L’auteur part de l’idée que la défaite annoncée et alimentée des forces de la mort n’est pas une fatalité. Les diagnostics inquiets, et inquiétants ainsi qu’en convient l’auteur, ne manquent pourtant pas. La planète comme notre civilisation sont menacées, non point hypothétiquement mais avec des mesures alarmantes. Cependant, si l’on reprend l’histoire même de ces civilisations, combien de fois cataclysmes, fins de monde et autres nuits des temps n’ont- ils pas déjà surgi et pour certains se sont réalisés ? C’est en tant que philosophe que Paul Valadier ose poser ces questions, sommes-nous condamnés à la fatalité de ces prédictions ou est-il possible de croire à une autre voie, celle d’une issue non fatale guidée par la Providence. Espérance, Providence, Foi sont autant de notions qui demandent à être éclairées. C’est selon le triple regard de la conscience commune, du philosophe alerté par ces interrogations et du croyant conduit à un discernement encore plus urgent que cette réflexion est brillamment menée par l’auteur. Une interrogation tout récemment rappelée par le pape émérite Benoît XVI dans son message envoyé aux participants à un Congrès en Pologne organisé à l'occasion de son 90e anniversaire, et soulignant également l’importance d’une autre voie que celle de l’athéisme omniprésent ou de son alternative opposée d’un État radicalement religieux. Paul Valadier nous invite à explorer ces confins de la résignation et du nihilisme sous l’éclairage de l’Histoire pour nous proposer d’autres chemins, ceux du déchiffrement des signes des temps, ces messages courts – trop courts souvent pour nos consciences sur sollicitées – mais qui ne demandent pourtant qu’à retenir notre attention !

  « Quand brille la lune » Charles Delhez et Fleur Nabert (illustrateur), Editions Fidélité, 2017.

Le Père Charles Delhez est un jésuite qui a publié une quarantaine de livres et enseigne les sciences religieuses. Dans ce livre au petit format carré, facilement transportable, et à la jolie couverture, une centaine d’histoires ont été rassemblées par ses soins, avec de belles illustrations sobres et concises de l’artiste Fleur Nabert. L’art du conte est immémorial, certainement aussi ancien que la parole. Ayant perdu de son importance dans nos sociétés modernes, il a encore quelques présences dans les sociétés traditionnelles ayant résisté aux modes de communications internationaux. Pour faire revivre ce partage d’expériences, des histoires pour certaines connues, d’autres non, ces contes et paraboles ont fonction de retenir l’attention de l’auditoire et de faire passer des messages souvent marquants car gravés dans notre mémoire ancestrale. Aussi le Père Delhez se souvient-il de ces soirées passées autour du feu - autre constante ayant bravé les temps – et de ces récits partagés au son d’une guitare ou de chants. Partages, émotions, lorsque la pénombre fait tomber les masques de l’apparence. Qu’il s’agisse de faire la part des choses lorsque l’amitié est blessée pour une parole ou un acte accompli sur une journée pour 3650 autres d’amitié, ou du témoignage émouvant d’un prof de gym, autrefois alpiniste, tout a valeur d’exemple à méditer dans ces récits courts et incisifs. Ils pourront faire le plaisir des familles à la fin d’un repas, des camps scouts après les longues marches ou tout simplement en solitaire lorsque le doute ou l’espérance pointe leur nez !

  Sophie de Gourcy « Apprendre à voir : La Nativité » 128 pages, Desclée de Brouwer, 2016.

Sophie de Gourcy a eu très tôt un goût marqué pour l’histoire et notamment l’histoire de l’art. Conférencière, enseignante et auteur de nombreux essais, elle n’a eu cesse de faire partager cette attirance pour l’art et notamment l’art chrétien au plus grand nombre. Ce sont dans cet ouvrage huit représentations de la Nativité qui ont été retenues pour mener une belle et riche réflexion sur l’un des épisodes à la fois le plus incroyable – un Dieu fait homme – et le plus émouvant – dans le corps d’un nouveau-né parmi les plus démunis… L’image compose les étapes de cette réflexion où le mystère s’avère être le fil directeur de ces propos. Comment l’homme, et en l’espèce l’artiste, peut-il appréhender et rendre à sa manière cette immense interrogation ? L’Incarnation a nourri de tout temps réflexions théologiques et inspirations artistiques, aucune discipline n’ayant échappé à ce thème fertile. Chaque tableau, chaque œuvre nous parle de cet unique fait dans l’histoire de l’humanité, mais en dit également long sur le peintre et son époque. Couleur, formes, lumière composent un style propre à chaque période et à chaque lieu. En une contemplation renouvelée, le lecteur « apprend à voir La Nativité » selon les termes de l’auteur par un œil informé permettant d’en distinguer toutes les nuances et subtilités. De Fra Angelico avec sa célèbre Nativité du Couvent San Marco de Florence jusqu’à Jordaens et son Adoration des bergers réalisée en 1617, en passant par Lorenzo Lotto, Van der Weyden ou encore Zurbaran, le lecteur arpente un florilège des plus beaux tableaux, décryptés par l’auteur et livrés à sa propre analyse et méditation.
  Le Cantique des cantiques / sept lectures poétiques : hébreu, grec, latin, quatre traductions en langue française, relié au format 19 x 26 cm, 192 pages, Collection Textes, Editions Diane de Selliers, 2016.

La diversité des langues concourt à l’unicité du verbe. Ce qui a été dit sera traduit en autant de facettes qu’un diamant l’autorise. Aussi, réunir en un seul volume sept lectures poétiques du Cantique des Cantiques est œuvre non seulement de connaissance, mais aussi expérience de la diversité dans l’unité. C’est cette sacralité au sens étymologique du terme des textes fondateurs qui est soulignée par une telle initiative née d’une expérience faite par Diane de Selliers d’une lecture comparée de la Bible dans la version de la Bible de Jérusalem et de celle d’André Chouraqui. Contrairement à ce que l’on avait pu penser naguère, traduire la Bible dans les langues vernaculaires, loin d’en diluer le sens, en enrichit le contenu. Aussi l’éditrice a-t-elle souhaité avec raison s’inscrire dans la continuité renouvelée des bibles polyglottes du XVIe siècle humaniste avec ce nouveau volume de la Collection Textes donnant à lire dans sept versions différentes, dont quatre traductions françaises, Le Cantique des Cantiques. Cette dernière édition, troisième volume de cette Collection a retenu pour ce faire la version de la Biblia Hebraica Stuttgartensia pour l’hébreu, de la Septante pour le texte grec, et la Neo-Vulgate pour le texte latin, trois versions entourant pour ainsi dire celles françaises. Quant aux versions françaises elles-mêmes, Le Cantique des Cantiques des éditions Diane de Selliers réunit celle de la Bible de Jérusalem (catholique), de la Bible Segond (protestantisme), de la Bible du Rabbinat (judaïsme) et la fameuse traduction d’André Chouraqui. Quelle plus belle invitation à un dialogue interreligieux que d’offrir par l’exemple de ce texte tout ce qui rapproche, et distingue également, les traditions hébraïque, grecque, latine et contemporaine ? Mais au-delà de la foi et des questions spirituelles, c’est à la poésie de la langue à laquelle invite ce texte du Cantique où la figure du roi Salomon rayonne et fait du Cantique des Cantiques certainement la source la moins confessionnelle et la plus ouverte avec les Psaumes à une lecture partagée du plus grand nombre.
Ainsi que l’a souligné André Chouraqui, le Cantique des Cantiques offre au lecteur deux plans indissociables : le plan humain d’un amour entre un homme et une femme et un plan cosmique visant la création tout entière. Nombreuses ont été les interprétations de ce texte singulier dans l’Ancien Testament, les allégories étant fréquentes et incluant notamment le rapport possible entre le Christ et son église. À l’image des textes immémoriaux que nous lisons encore au XXI° siècle, les lectures sont foisonnantes et la présente édition par sa multiplicité des angles offerts renforce cette impression. Mais ce qui converge dans toutes ces langues et traductions, c’est la force étonnante de l’amour, dans sa richesse, sa profusion, mais aussi sa concision parfois, sa poésie toujours. Variation à l’infini des gammes de l’amour, ce Cantique est selon l’étymologie du terme une des louanges les plus élevées sur ce qui distingue l’homme des autres éléments de la création. La femme et l’homme en découvrant l’amour apprennent à se découvrir dans leur singularité mais aussi dans leur communion, ce que résuma en des termes inoubliables Montaigne à l’égard de La Boétie dans son fameux : « Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi », parfait écho de la Première lettre de saint Paul aux Corinthiens en son chapitre 13. Cette lecture plurielle offerte par cette édition soignée de textes en regard se poursuivra avec les nombreuses autres études réunies dans ce volume : la tradition des Bibles polyglottes par Jean-Christophe Saladin et les analyses éclairantes de Marc-Alain Ouaknin.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Benoît XVI avec Peter Seewald « Dernières conversations » Fayard, 2016.

C’est un pape émérite serein et habité plus que jamais par la prière confiante que le journaliste Peter Seewald a rencontré pour de Dernières conversations entamées il y a longtemps déjà lorsque celui qui allait devenir le pape Benoît XVI et était alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il ne faudra pas s’attendre à des révélations fracassantes dans ces pages, la personnalité du pape retiré n’y invitant guère, mais plutôt à des précisions et des ajustements par rapport aux nombreux « commentaires » et autres interpolations qui ont pu être faits après sa démission. Avant de retracer avec le pape le parcours d’une vie riche en responsabilités, Peter Seewald souligne les premières impressions qu’il eut lors de sa rencontre avec Benoît XVI. Il évoque un pape vivant dans la quiétude d’une vie monacale en cultivant « ainsi davantage mon amitié avec les psaumes, avec les Pères » confie Josef Ratzinger lui-même décrivant ses journées au couvent Mater Ecclesiae dans les jardins du Vatican où le pape émérite réside depuis sa démission. Silence, méditation, prière – parfois plus difficile à prolonger en raison du grand âge -, lectures et rencontres avec des amis, et de nombreux visiteurs souhaitant témoigner leur affection à ce « philosophe de Dieu » comme le nomme justement Seewald. C’est donc un homme apaisé qui livre une dernière fois un témoignage sur les raisons de sa renonciation au ministère de Pierre, après un pontificat actif et réussi dans sa lutte contre l’étiolement de la foi, une de ses priorités malgré les dénigrements et autres attaques médiatiques dont Benoît XVI a pu faire l’objet. C’est aussi une humilité profonde et sincère qui ressort des premiers propos d’un homme qui se sait affaibli par l’âge, lucide sur ses forces qui diminuaient, alors que les enjeux de la foi ne faisaient que s’accroitre. Nul regret, nul remord dans les propos du pape émérite et ce ne sont certainement pas les « scandales » du Vatileaks qui ont eu un poids sur la balance dans cette décision prise dans la solitude d’un homme face au Dieu qui a été sa raison de vie et de foi depuis son baptême. Le but du pontificat de Benoît XVI reposait sur la foi et la raison rappelle-t-il, deux priorités qui ont incarné sa mission, et pour laquelle il a su offrir une réflexion à la fois de haut niveau et en même temps accessible, le pédagogue qu’il fut toujours n’étant jamais loin. Sa proximité avec le Seigneur, une fois de plus dans l’humilité d’un témoignage spontané, touchera le lecteur avec cet aveu d’être « éloigné de la grandeur du mystère » tout en avouant que le Seigneur n’est jamais loin de lui dans le quotidien de sa vie retirée des responsabilités de l’Église.
Peter Seewald tint à recueillir un témoignage direct de celui qui décida de manière incroyable de renoncer à son pontificat. Le lecteur apprendra que cette décision fut prise en aout 2012, au moment des grandes vacances, dans le plus grand secret jusqu’à son annonce devant ses cardinaux atterrés le 11 février 2013, une annonce faite en latin, une langue que le pape maitrise plus que l’italien à l’écrit, et probablement pour assurer sa confidentialité avant sa diffusion. La motivation profonde rappelée par le pape émérite pour cette décision réside principalement dans cette conviction qu’il n’était plus en mesure d’assurer pleinement sa mission en raison des nombreux engagements exténuants qu’imposait son ministère. Il n’y eut nulle reculade devant la pression dans son choix mais bien « libérer ce siège » qui devait revenir à un successeur plus à même de pouvoir réaliser tous ces actes concrets que Benoît XVI estimait ne plus pouvoir assumer pleinement. Le pape émérite avoue d’ailleurs sa surprise lorsque Jorge Maria Bergoglio est apparu sur la loggia de la basilique Saint-Pierre, un évènement que le pape récemment retiré suivait alors à la télévision comme des millions de personnes… Étonnement, mais pas désapprobation tant Benoît XVI a accueilli avec un profond bonheur le fait que l’Église soit désormais représentée dans ses plus hautes responsabilités par un prélat issu de l’Amérique du Sud. Une fois de plus, il ne faudra pas s’attendre à des divergences ou à des critiques insidieuses dans les propos de celui qui tout de suite affirma son obéissance absolue à son successeur. Bien au contraire, Benoît XVI approuve le style et le charisme du pape François et si des différences sont bien évidemment possibles, aucune opposition ne peut être relevée selon le pape émérite avec son successeur. L’homme apparaît d’une lucidité émouvante dans ces propos consignés avec pudeur mêlée d’audace parfois de la part du journaliste qui connaît bien son interlocuteur, un homme qui sait pleurer lorsqu’il évoque son départ en hélicoptère, plus pour la peine qu’il pouvait faire peser sur ses proches que sur lui-même, un homme beaucoup plus humain que les caricatures ont malheureusement voulu faire croire et que ce livre émouvant contribuera à écarter.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Le roman de la Bible Figaro Hors-Série

Elle est tout à la fois le best-seller indépassable du millénaire, une source historique majeure sur le monde antique, le Livre saint qu’invoquent les juifs et les chrétiens comme la Parole de Dieu. Ses héros ont pour nom Abraham, Moïse, Isaïe, David, Marie, Jésus, Hérode, Ponce Pilate, Paul de Tarse... En partenariat avec l’Ecole biblique de Jérusalem, Le Figaro Hors-Série explore ce monument littéraire unique en son genre : quels en sont les auteurs ? Comment réconcilier Bible et Histoire ? L’archéologie permet-elle de vérifier l’Ecriture sainte ? La Bible a-t-elle écrite sous la « dictée » de Dieu ? Les Evangiles sont-ils des reportages ? Jésus avait-il des frères ? L’Apôtre Saint Jean est-il l’auteur de l’Evangile qui porte son nom ? Somptueusement illustré par Fra Angelico, Botticelli, Michel-Ange, Caravage, Rembrandt, Gustave Doré, les mosaïstes de Saint Marc de Venise, les maîtres verriers de la Sainte-Chapelle et les enlumineurs, les sculpteurs romans de Conques, ce numéro double offre toutes les clés pour découvrir la Bible. (présentation de l'éditeur)

  Livret Lectionnaire de la Passion format : 18 x 24, 96 pages, AELF, Desclée-Mame, 2016.

Les jours de la Passion célébrés, année après année, depuis plus de XXe siècles, sont au cœur de la liturgie chrétienne. Les éditions Mame ont à cet effet édité un coffret rouge comme la couleur du sang versé par le Christ et couleur retenue pour certains offices de la Passion réunissant quatre livrets réunissant l’ensemble des lectures retenues pour la Semaine sainte. D’un format 18 x 24, ces quatre livrets intègrent les lectures des années A (Passion selon saint Matthieu), B (Passion selon saint Marc), et C (Passion selon saint Luc - année en cours actuellement), ainsi que la Passion du Vendredi saint selon saint Jean commune aux trois années. Cet ensemble sera particulièrement adapté aux lectures à plusieurs voix faites pendant la Semaine sainte, chaque lecteur pouvant disposer d’une édition en gros caractère avec une signalétique en rouge distinguant bien chaque intervenant. Ces lectures sont tirées du Lectionnaire pour les messes des dimanches et des fêtes et solennités pouvant l’emporter sur le dimanche élaboré par Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques, Lectionnaire déjà présenté dans ces pages.

 

Pape François « Le nom de Dieu est Miséricorde » Presses de la Renaissance, Robert Laffont, 2016.

Notre société serait-elle malade de la culpabilité et des accusations qu’elle fait systématiquement reposer sur l’autre, sans jamais inviter à s’interroger ? C’est sur ce constat que s’ouvre le dernier livre du pape François sur la miséricorde, en relevant que nous sommes malades de nous voir mieux que nous sommes, et ravagés par les accusations que nous portons sur les autres. Se pencher avec compassion sur les misères de l’humanité, la nôtre en premier, tel est le message essentiel de la miséricorde qui est au cœur de l’Année sainte célébrée depuis l’automne dernier. Partant d’une homélie sur la femme adultère évoquée dans l’Évangile (Jn, VIII, 11), François souligne combien Jésus non seulement ne condamne pas la pécheresse, mais lui pardonne en la laissant aller en lui enjoignant de ne plus pécher, le péché n’étant ni nié, ni occulté, mais dépassé par l’amour divin : « Dieu pardonne non avec un décret, mais avec une caresse » souligne le pape. Andrea Tornielli est parti d’une homélie passée à laquelle il avait assisté pour suggérer au Saint-Père l’idée d’une interview sur la Miséricorde. Celui-ci a accepté en soulignant combien cette dernière n’était pas le fait d’une circonstance particulière, mais avait muri tout au long de sa vie de prêtre et se révélait essentielle aux temps que nous vivions actuellement. François rappelle dans ces pages qu’être miséricordieux, c’est étymologiquement « ouvrir son cœur au mystère », une ouverture pour laquelle il n’hésite pas à livrer des exemples concrets tirés de son histoire personnelle, des prêtres qui ont marqué sa jeunesse par leur miséricorde sans limites à l’exemple du père Duarte, de Don Enrico Pozzoli ou encore du père José Ramon Aristi. Quelle voie prendre pour aller vers la Miséricorde ? Le pape François part de la confession, à la fois parce qu’elle est le moyen d’obtenir le pardon et par là même le rétablissement d’un lien social brisé, véritable rencontre avec la miséricorde. Une fois de plus le Saint-Père démontre que l’humilité doit s’exercer à tous les niveaux et à commencer par le sien, en s’avouant pécheur et en voyant en chaque personne incarcérée ou chaque prostitué(e), une situation qui aurait pu être la sienne. La tolérance dans le regard porté à l’autre est une des plus belles voies vers la miséricorde qui doit conduire à ne jamais fermer la porte à quiconque, à commencer également par soi-même.

 

À l'écoute de la Bible Homélies, Dimanches et fêtes Année C, Michel Viot, Artège, 2016.

Les lecteurs du père Michel Viot connaissent le parcours atypique de cet homme qui de pasteur luthérien en 1968 est entré dans la franc-maçonnerie avant d’être ordonné prêtre pour le diocèse de Blois, curé, vicaire épiscopal…
Enrichi par ce parcours, il s’est lancé avec toute l’énergie qui le caractérise dans le commentaire de la Parole de Dieu en proposant des homélies pour chaque dimanche de l’année. Après l’année A et B, c’est donc le troisième volume correspondant à l’année C du calendrier liturgique qui vient terminer cette vaste entreprise. Commentaire vif et inspiré de la parole de Dieu avec des homélies pour tous les dimanches de l’année ainsi que les fêtes, l’auteur a retenu pour celui-ci la pensée de Benoît XVI considérant chaque homélie comme « actualisation du message scripturaire » dans la vie quotidienne de chaque fidèle. C’est bien évidemment une mission et une tâche ardues qui incombent aux prêtres dimanche après dimanche face à une assemblée toujours variée, disparate en âge et en culture, sans parler du cheminement personnel dans la foi de chacun d’entre eux. Pour cela, l’interprète et le commentateur se doivent de rendre compréhensible la Parole aujourd’hui en une prédication qui ne saurait être un exercice de style mettant en valeur l’orateur. La substance du message évangélique doit être proposée pour mieux intérioriser l’Évangile ainsi que le souligne le cardinal Mamberti dans sa préface au livre, une dimension qui est au cœur de l’encyclique Evangelii gaudium où « l’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre Dieu et son peuple ». C’est cette inspiration qui guide chaque prédication proposée par le père Michel Viot en un engagement franc et inspiré, allant droit à l’essentiel tout en ayant recours au contexte et explications nécessaires à la compréhension de chaque texte. Un recueil de prédications engagées qui devrait guider chaque fidèle, dimanche après dimanche.

 

Joseph Ratzinger – Benoît XVI « L’enfance de Jésus » Texte intégral lu par Sylvain Lhermitte, collection Dire la parole CD Audio mp3, Saint-Léger Productions.

Les éditions Saint-Léger Productions viennent de publier une série de livres à écouter sur format CD-Audio mp3 avec des références incontournables en théologie dont notamment certains écrits essentiels de Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Écouter « L’enfance de Jésus » peut être une bonne idée pour les fêtes de la Nativité, l’ouvrage n’étant pas, en tant que tel, un troisième volume venant s’ajouter aux deux précédents ouvrages sur Jésus écrits par le pape Benoît XVI. Celui qui signe cette dernière étude de son nom d’état civil et de théologien – Joseph Ratzinger – prend soin en effet d’avertir ses lecteurs que ce petit livre se veut seulement une porte d’entrée à sa réflexion antérieure consacrée à la figure et au message de Jésus. Et peut-être pouvons-nous paradoxalement rappeler la fin de la réflexion du successeur de Pierre pour mieux comprendre la portée de ce livre : Le fin théologien, loué par ses pairs, et unanimement salué par ses anciens étudiants pour la justesse et la pédagogie de ses analyses, relève, en effet, en conclusion de ce dernier livre : « La parole de Jésus est trop grande pour le moment », et même sa mère, Marie, et Joseph ne comprirent pas tout le sens des paroles du jeune enfant alors qu’Il se trouvait au Temple et que ses parents étaient repartis sans lui. Benoît XVI souligne cette donnée combien essentielle pour notre époque : « Marie ne comprend pas la parole de Jésus, mais elle la conserve dans son cœur et là, elle la fait parvenir petit à petit à sa maturité », ce qui peut apparaître, pour paraphraser saint Paul, un scandale pour notre époque et une folie pour les rationalistes que nous sommes devenus…
Le pape va ainsi tisser tout au long de ce livre un fin maillage d’exégèse sur les témoignages de l’Enfance de Jésus, témoignages très parcellaires qui reposent essentiellement sur les évangiles de Luc et de Matthieu. La question méthodologique rappelée par le théologien qui a quitté ses chères études pour le ministère de Pierre est la suivante : qu’ont voulu signifier les évangélistes en rapportant ces faits et ces paroles ? Et, de nos jours, au XXI° siècle, quel sens doit-on leur accorder et est-ce vrai pour nos contemporains ? La complexité de cette approche pourtant a priori simple apparaît dès la question de l’origine de Jésus : sa généalogie est à la fois connue et explicitement rappelée par les textes, mais en même temps un mystère demeure, celui de son Père divin… C’est cette complexité irréductible qu’il convient d’accepter pour mieux suivre la pensée de Benoît XVI et qu’il souligne dans l’épilogue de son livre : Jésus a pensé et appris d’une manière humaine, et en même temps, l’enfant connaît le Père et vit en sa présence, ce qui le distingue des autres hommes. Il est vrai homme et vrai Dieu, ce qui est parfaitement résumé par le prologue de l’évangile de saint Jean « et verbum caro factum est et habivit in nobis » : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. La foi dans ce Verbe fait chair confère une nouvelle origine aux croyants et leur donne une nouvelle naissance : ils sont engendrés par Dieu au nom du Christ. Le « oui » libre de Marie manifeste cette acceptation qui doit être celle du croyant selon Benoît XVI, pour que chacun devienne ainsi la demeure de Dieu. Aussi, pour conclure sur ce livre d’une sensibilité rare à écouter, réécouter et à méditer, pouvons-nous retenir cette belle image conjuguée du consentement pleinement libre de Marie qui la conduit avec son époux Joseph dans cette fameuse grotte de Bethléem et celle des mages, symboles de l’humanité en marche vers le Seigneur, même point convergent, et point de départ d’une nouvelle espérance…
Cette porte d’entrée permettra de découvrir les deux autres réflexions du pape théologien disponibles également en format audio que sont Jésus de Nazareth 1) Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration et 2) De la montée à Jérusalem à la Résurrection (textes lus par Marc-Pierre Galiero) avant de découvrir un dernier titre essentiel pour aborder les réflexions théologiques du même auteur « La foi chrétienne hier et aujourd’hui » (texte lu par Étienne Dahler).

 

 

 

 

Macha Chmakoff « Les couleurs de l’Avent » DVD inclus, Fidélité, 2015.


« Les couleurs de l’Avent » de Macha Chmakoff jettent des ponts entre les deux passions de cette femme, Macha, peintre et psychanalyste. Les œuvres réunies dans cet album inspiré offrent en effet une belle variation de couleurs à partir de la vie du Christ, variations où le bleu domine, couleur orientée vers la transcendance depuis la Renaissance. Les œuvres parlent pour cette artiste si habituée par son métier à l’écoute. Les formes élancées, presque flottantes, laissent transparaître au-delà des simples apparences le message christique. L’artiste diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris élabore ainsi un véritable accompagnement spirituel par l’image, à l’aide de l’épaisseur de sa peinture apposée au couteau et des lignes suggérées par les scènes représentées. On imagine sans peine la place d’une telle œuvre dans une démarche pédagogique auprès des plus jeunes ou lors d’une retraite avant la Nativité comme l’y invite le titre « Les couleurs de l’Avent ». À noter que l’album est accompagné d’un DVD permettant d’approfondir plus encore cette démarche artistique en forme de quête spirituelle.

Éric Monticolo « Gospel light - Evangile selon la lumière » méditations d’Eric Vermeer, Fidélité, 2015.


Éric Monticolo partage depuis de nombreuses années la couleur de sa palette d’artiste avec la lumière du cœur des hommes. Voyageant en France, en Europe et au Canada, son expérience se bâtit progressivement à partir de l’idée de partage qui nourrit et éclaire ses œuvres. Il suffit de faire défiler, page après page, cet Évangile selon la lumière intitulé « Gospel light » pour réaliser combien de ces irisations naissent des paysages intérieurs à l’image des secrètes paesine toscanes. Le regard se pose sur ces formes abstraites, des flammes s’élèvent vers les cieux, comme une âme en prière. La peinture d’Éric Monticolo se veut ainsi une démarche spirituelle tout autant qu’artistique, l’une ne se concevant pas sans l’autre. Les méditations d’Éric Vermeer accompagnent et éclairent elles aussi les 25 aquarelles réunies dans ce livre pour un dialogue où le verbe et la couleur s’entremêlent en une oraison inspirée.

 

 

Enrico Impalà « L’ermite et le mendiant - biographie du Cardinal Martini » Editions Mediaspaul, 2015.

La route du cardinal Carlo Maria Martini a croisé à deux reprises la vie du journaliste et écrivain Enrico Impalà. A chaque fois, l’influence de cette rencontre a été grande, au point de donner naissance à cette biographie du cardinal, toute première depuis sa disparition en aout 2012. Enrico Impalà a découvert celui qui était alors archevêque de Milan, à une époque où cet homme d’études, ce bibliste réputé, était plus connu pour son art de la lectio divina et ses recherches sur les premiers documents de l’histoire chrétienne que sur l’art de diriger l’un des plus grands diocèses du monde. Et pourtant, il sut relever ce défi avec le succès que l’on sait et que l’auteur rappelle dans des pages pleines d’émotion tant le témoignage a été vécu non seulement physiquement mais aussi spirituellement. C’est de cette première expérience ayant marqué Enrico Impalà qu’est née cette volonté de laisser un témoignage à la fois public et privé d’un homme de foi et d’intériorité qui a marqué son époque. Le biographe a repris pour son livre les quatre périodes de vie naguère évoquées par le cardinal : celle où l’on apprend, celle l’on enseigne, celle où l’on se retire pour approfondir puis celle où l’on mendie quand on devient dépendant, ce livre retrace les grandes lignes de celui qui était destiné à l’étude et à la recherche pour finir par être l’une des grandes figures de l’Église du XX° siècle. Le propos retenu par l’auteur est sobre, discret, au diapason du cardinal qui aimait le silence et la méditation ignatienne. C’est une haute qualité qui émane de ces phrases concises et ciselées évoquant fidèlement celui qui aurait pu être souverain pontife mais préféra l’intériorité d’une retraite à Jérusalem, retraite qui sera malheureusement abrégée par la maladie et l’obligera à venir finir ses jours en Italie. Et même dans ces derniers moments, le témoignage reste fort chez cette personnalité qui sut maintenir une lucidité jamais entamée par la maladie. Alors que cette dernière gagnait chaque jour du terrain, l’esprit du cardinal ne s’avoua jamais vaincu et fut exclusivement tourné vers la célèbre devise qui résume si bien sa vie : Ad Majorem Dei Gloriam.

 

Damiano Modena « La théologie du cardinal Martini – Le Mystère au cœur de l’histoire » Lessius éditions, 2015.

C’est un témoignage de première main de la théologie de Carlo Maria Martini que nous livre Damiano Modena, prêtre du diocèse de Vallo della Luciana en Italie et secrétaire du cardinal dans les trois dernières années de sa vie. C’est d’ailleurs le cardinal lui-même qui en signa la préface reconnaissant en un geste de pudeur caractéristique de sa personnalité combien lui était difficile de parler d’un livre qui parlait de lui… Et le cardinal de s’étonner, sans fausse modestie, d’être l’objet d’une telle étude alors qu’il avait toujours eu le sentiment d’être en inadéquation face aux devoirs qui lui étaient confiés. Celui qui se sentait pris de panique pour parler d’un texte devant un public nombreux a toujours fait sienne les paroles du psaume 119, 105 : « Une lampe sur mes pas ta Parole, une lumière sur ma route ». La Parole de Dieu a toujours été en effet la lumière qui irradiait la pensée et l’action de l’homme d’Église et c’est selon cet éclairage qu’il acceptera cette idée d’une théologie qui pourrait être sienne, miroir de l’Écriture et des Exercices spirituels qui ont toujours été au cœur de sa vie. La riche expérience spirituelle qui se dégage de la vie du cardinal Martini repose tout d’abord sur une proximité toujours plus grande avec la Parole de Dieu, étudiée et méditée chaque jour au plus près du texte grâce à sa science des langues anciennes et son amour de l’exégèse. Cette intimité vécue fut renforcée par la familiarité également grandissante avec la pensée ignatienne et notamment la pratique des Exercices spirituels que le cardinal n’eut cesse de suivre et de diriger jusqu’à la fin de sa vie. Cette proximité spirituelle connut un nouvel enrichissement avec l’expérience pastorale de l’archevêché de Milan, une mission pour laquelle il pensait ne pas être fait et qui une fois de plus s’imposa à lui avec les fruits que l’on sait. Damien Modena parvient ainsi à rendre en des pages fortes l’expérience de cette rencontre et de ce partage du fruit de l’étude et de l’intériorité avec le plus grand nombre, notamment lors de la fameuse Scuola della Parole dans le Duomo de Milan empli de jeunes venus écouter les méditations du cardinal jésuite. Pour Carlo Maria Martini, le défi de l’Église était toujours à conjuguer au présent, à la lumière des enseignements du passé, un rôle exigeant et souvent en décalage avec l’esprit du temps à l’image du Christ qui sut provoquer les repères de son époque. Les dernières pensées du cardinal avaient suscité quelques remous dans l’Église, force est de constater qu’elles ont su être partagées par le magistère actuel, signe de leur force pour les temps présents et à venir.
 

MUSIQUE, CINÉMA

"Cinéma de minuit" de Patrick Brion 22,5 x 28,5 cm, broché; 768 pages coul., plus de 2300 photos, Editions Télémaque, 2017.

Quelques notes de guitare et de violoncelle, des gros plans de couples célèbres du cinéma tels Greta Garbo, Robert Taylor, Ava Gardner, Humphrey Bogart et tant d’autres qui alternent en fondu en guise de générique, cela vous rappelle-t-il quelque chose, soirées sous le signe de la magie du cinéma ? Pour un grand nombre, assurément, le fameux Cinéma de minuit, probablement l’une des émissions de télévision les plus célèbres avec Apostrophes. L’histoire a commencé en 1976 lorsque Patrick Brion crée le principe de cette émission sur FR3, une aventure qui perdure plus de 40 ans après, et que l’historien du cinéma continue toujours à présenter… Par-delà ce bel exemple de longévité audiovisuelle, le Cinéma de minuit s’avère également être très certainement une illustration rare et précieuse de ce que la télévision française a su préserver comme espace culturel à l’heure de la mondialisation dévastatrice. Il fut un temps en effet où un Jean-Marie Drot pouvait se permettre de dialoguer sur l’art avec un ancien ministre de la Culture, André Malraux, avec de longues heures de documentaires, sur une chaine publique. Ces temps sont malheureusement presque révolus, aussi ce volumineux témoignage publié aux éditions Télémaque fait-il figure de mémoire sous la plume de Patrick Brion qui y retrace pour le lecteur pas moins, donc, de ces 40 ans d’émission et plus de 2 000 films diffusés. De nombreux souvenirs surgiront à n’en point douter à sa lecture, des souvenirs non seulement de ces plus grands films que compte l’histoire du cinéma, mais également du contexte où ils furent diffusés à une heure de grande écoute, le dimanche soir pour finir un peu avant minuit… L’aventure débute ce 28 mars 1976 avec le cycle Greta Garbo et La Tentatrice de Fred Niblo. Pour chaque film diffusé depuis, Patrick Brion nous rappelle le synopsis, la distribution et un court commentaire agrémenté d’une photographie tirée du film, une précieux aide pour retrouver sa mémoire cinéphile ou pour la compléter. Cette somme, véritable bible cinématographique, se termine en 2017, mais heureusement, non l’émission elle-même, et c’est tant mieux ! Souhaitons-lui, dans 40 ans, un deuxième volume…
 

« Jean Rouch, l’Homme-Cinéma - Découvrir les films de Jean Rouch » Somogy, 2017.

Le CNC et la BnF ont heureusement œuvré afin de préserver les archives filmiques, photographiques et documentaires du cinéaste Jean Rouch. Cette impressionnante collecte se trouve aujourd’hui réunie à portée de mains et d’yeux dans ce livre de plus 243 pages, constituant assurément une Bible incontournable pour tous les amateurs de Cocorico ! Monsieur Poulet, Moi un noir, Chronique d’un été… Si la filmographie de Jean Rouch est ainsi réunie dans cet ouvrage, l’avant-propos ne manque pas de rappeler qu’il est néanmoins fort possible que quelques réalisations soient passées entre les mailles et sommeillent encore sur des étagères, tant le cinéaste fut prolixe. Toujours est-il que l’abondance du matériel ne doit pas être sous-estimée, et l’apparente simplicité du cinéma de Jean Rouch pourrait laisser croire à tort que la collecte est définitive. Qu’il s’agisse des photographies de jeunesse, des compagnons de la première heure avec Dalarou, Damouré Zika, Lam Ibrahima Dia, Talou Mouzourane ou encore des premières réalisations, c’est un demi-siècle d’images qui défilent d’un continent à l’autre au fil de ces pages. L’aventure débute en 1947 avec « Au pays des mages noirs », 13 mn que Jean Rouch jugea sévèrement avec le recul et qui prélude pourtant à sa grande œuvre à venir. Pour chaque film, une fiche technique, un résumé, des commentaires et diverses notes accompagnées de photographies permettent d’avoir une information complète et détaillée sans arpenter les couloirs de bibliothèques et cinémathèques spécialisées. Ici ou là, le lecteur découvrira des images ou témoignages émouvants comme cette fameuse 2CV break de Cocorico ! Monsieur Poulet, annonçant d’interminables palabres mémorables… Cette riche iconographie complète ainsi idéalement les fiches réunies sur chaque film, un ouvrage indispensable pour mieux appréhender et comprendre l’univers du cinéma rouchien.
 

Clément Janequin : un musicien au milieu des poètes, Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes (direction scientifique), Symétrie éditions, 2013.

Tout mélomane ayant écouté la première fois Le chant des oyseaulx de Clément Janequin, passée la surprise des étonnantes onomatopées, aura découvert tout un univers où langue, poésie et musique tissent un étonnant paysage qui fut celui du XVIe siècle et de cette fameuse Renaissance. C’est à ce grand musicien (ca 1485-1558) qu’est consacrée pour la première fois depuis 1948 une réflexion collective de grande ampleur faisant le point sur les connaissances, mais aussi les recherches en cours, sous la direction d’Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes. Ce volume imposant de près de 500 pages a choisi une approche pluridisciplinaire réunissant historiens, musicologues et littéraires. La polyphonie qui caractérise la musique de Clément Janequin, et celle du XVIe siècle, atteint souvent des niveaux de complexité que cache parfois la partie musicale plus connue du grand public avec les chansons descriptives évoquées précédemment. Il serait, en effet, réducteur de ne faire de Clément Janequin qu’un compositeur de plus d’airs à boire et à manger tant son art va pousser à l’extrême les intrications entre musique et bruit, description et évocation, une démarche essentielle pour comprendre les mentalités et goûts de cette époque cruciale de l’Histoire européenne. Les études de ce livre soulignent combien Clément Janequin réussira à dépasser l’expressivité de son temps en réduisant les frontières entre poésie et musique, cela grâce à son écriture musicale et à l’écriture littéraire, les deux domaines unissant avec Clément Janequin leurs forces pour dépasser le réel. Les textes des chansons deviennent dès lors musique alors que la composition musicale créée à son tour un nouveau langage. Cette analyse fait d’autant mieux ressortir la place de la singularité de cette expression vocale à la Renaissance que cette époque était paradoxalement plus « sonore » que la nôtre : imagine-t-on encore le cri des marchands dans les foires à l’heure de nos « musiques » d’ambiance dans les grandes surfaces, les chansons à tout moment de la journée, les interjections omniprésentes dans le théâtre comique… Mais l’art de Janequin fut de maître en musique de la plus heureuse manière ces bruits de la nature et des hommes en poussant cet art à un point tel qu’il en marquera son contrepoint. C’est donc à une approche faite de nuances et de subtilités qu’invite cette étude collective qui souligne cet art singulier de Clément Janequin dans son époque, tout en le replaçant dans un contexte historique où la belle littérature (Marot, Ronsard, Saint-Gelais) côtoie les bruits de la ferme et des forêts ; une heureuse invite à redécouvrir « Le chant du Rossignol » avec Dominique Visse et son Ensemble Clément Janequin (lire notre interview) !

 

Pascal Bouteldja « Un patient nommé Wagner » Editions Symétrie, 2014.


Pascal Bouteldja est docteur en médecine et consacre une vaste étude à Wagner, deux domaines a priori éloignés. Et pourtant, le compositeur bien connu pour ses opéras qui surent révolutionner le paysage musical de son temps et des décennies à venir peut également être perçu comme un cas intéressant la médecine si on se réfère à de nombreuses sources inédites réunies, dans cet ouvrage, par l’auteur, wagnérien passionné. Aussi, le pont est-il posé entre ces deux domaines, Wagner a, à l’image de son contemporain Nietzsche, un corps souffrant, un mal qui n’est pas sans influences sur sa vie et sur son art. Le lecteur est emporté grâce à une écriture fluide, et fort heureusement épurée du style médical, dans cette biographie de Richard Wagner avec ces anecdotes et cet éclairage que l’on ne connaissait pas de l’auteur de Tristan et du Ring. Christian Merlin dans sa préface cite Marcel Proust pour avertir des dangers qu’il pourrait y avoir à entreprendre une interprétation biographique des œuvres du compositeur, tout en poursuivant et citer cependant Wagner lui-même qui rappelait combien on ne pouvait comprendre son œuvre sans comprendre son auteur. Nous voilà alors pris dans une lecture stimulante qui ne vise pas, loin de là, à faire tomber le compositeur du piédestal où il fut placé dès son vivant, mais bien au contraire d’entrer plus encore dans l’intimité de ce génie par un angle inhabituel et rarement suivi jusqu’à cet ouvrage. Lors de ses premières années, l’enfant est chétif, puis quelques années plus tard, sujet à de multiples angoisses. Crainte des fantômes, de nuit comme de jour, caractère qui deviendra vite turbulent et colérique, aptitude précoce pour les acrobaties sont autant de traits de caractère notables de la personnalité du jeune Richard, sans que ces traits ne révèlent pour autant le génie de sa personne. A partir de là, l’étude menée par Pascal Bouteldja fourmille de données impressionnantes, le lecteur suivant tel un médecin le carnet de santé de Wagner au fil des étapes de sa vie et de ses nombreuses pérégrinations. Les liens entretenus entre ce corps souffrant et son œuvre sont plus ténus qu’il n’y parait, ainsi cette lettre de Wagner à son ami de toujours Franz Liszt est-elle symptomatique : « Ma santé vient de décliner au point que depuis dix jours que j’ai terminé l’ébauche du premier acte de Siegfried, il m’a été littéralement impossible d’écrire une mesure de plus sans être chassé de mon travail par des maux de tête les plus inquiétants. […] Je suis (en ce qui concerne mon système nerveux) comme un piano détraqué, et c’est d’un pareil instrument qu’il faut que je tire le Siegfried. » Nous ne sommes pourtant qu’en 1857 et Wagner aura encore 26 années à vivre… Ce livre offre une étude passionnante à plus d’un titre : pathologies et remèdes de l’époque, psychologie du musicien et son rapport avec son entourage, soulignant plus encore le rapport du génie avec son œuvre, et laissant apparaître combien le corps reste encore trop souvent un élément sous-estimé et que cet ouvrage contribue avec justesse à éclairer.

 

Jean-Yves Hameline « Leçons de Ténèbres » Editions Ambronay, (Distribution Symétrie), 2014.

L’usage de l’office des Ténèbres s’est peu à peu perdu, avec les siècles, et la sécularisation de la société. Et pourtant, aux XVII° et XVIII° siècles, ce rituel marquait la fin de la période de Carême et l’entrée dans les jours saints précédant la fête de Pâques. Associant liturgie et musique, les Ténèbres participaient de ce mystère divin célébré par toute la société de l’Ancien Régime à cette période majeure du calendrier liturgique. Jean-Yves Hameline (disparu en 2013) a consacré une étude incontournable et publiée aux éditions Ambronay, non seulement destinée aux musiciens qui auront à interpréter ce riche patrimoine musical – on pense bien entendu à Couperin et Charpentier – mais également pour tout mélomane qui aura tout autant plaisir à le découvrir. L’ouvrage est technique, certes, mais parfaitement accessible, reposant sur un important travail de recherche sur les sources d’époque, et de nombreuses reproductions d’ouvrages anciens intégrées dans le livre avec tous les commentaires et explications nécessaires à leur compréhension et à l’interprétation du chant des Leçons de Ténèbres en France à l’époque baroque. Jean-Yves Hameline a justement souhaité partir de ces récitatifs notés des Lamentations de Jérémie pour mieux exposer en quoi ils ont su inspirer l’écriture musicale des compositeurs du baroque français. Ce texte de l’Ancien Testament, d’un caractère sombre dû au contexte qu’il l’a vu naître, évoque la destruction de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ. C’est à partir de ces récitatifs canoniques que le livre retrace non seulement l’esprit, mais également les pratiques et rituels qui se développeront jusqu’aux siècles du baroque et dont les grands maîtres de la composition reprendront l’essence avec le talent qu’on leur connaît. C’est tout cet héritage qui est ici non seulement réuni et présenté avec une finesse d’analyse remarquable. Cette heureuse initiative peut seulement faire quelque peu regretter que ce riche patrimoine soit tant ignoré dans les liturgies actuelles de l’Église, catholique et, qu’heureusement, le monde actuel de la musique préserve totalement de l’oubli grâce à de telles démarches.
 

 

 

 

 

 


 

Richard Wagner « Ecrits sur la musique » traduit par Jean-Louis Crémieux-Brilhac et Jean Launay, préfacé par Richard Millet, Gallimard, 2013.


Richard Wagner, Franz Liszt « Correspondance » préface de Georges Liébert, collection Blanche, Gallimard, 2013.


Franz Liszt « Lectures et écritures » sous la direction de Florence Fix, Laurence Le Diagon-Jacquin et Georges Zaragoza, Hermann, 2013.


Un grand nombre d’écrits sur la musique de Richard Wagner n’était malheureusement plus disponible et cette nouvelle édition permettra- heureuse initiative - non seulement aux mélomanes, mais également à un public plus large de découvrir ou redécouvrir des sources souvent importantes pour la compréhension de l’œuvre et de l’époque du musicien. Car Richard Wagner est un homme de son temps et l’a même devancé sur bien des points en musique grâce à des novations qui étonnent encore aujourd’hui. Mais la littérature a également occupé une place importante chez Wagner, avec un gout particulier pour le théâtre qui nourrira le drame qu’il transposera si souvent en musique. Une des inspirations principales en musique fut cependant la personne même de Beethoven dont les symphonies détermineront la vocation musicale du jeune Wagner. C’est donc à ce compositeur de génie que sont consacrés les premiers écrits réunis dans ce volume et notamment cette Visite à Beethoven datant de 1840, nouvelle imaginant un jeune compositeur partant à pied à la rencontre du grand maître… Puis viennent des textes sur la Neuvième Symphonie qui avait littéralement plongé dans une extase mystique celui qui prendra lui-même conscience de sa propre force créatrice à l’école de ce brillant modèle. Mais il faut surtout relire cet essai datant de 1870 sur Beethoven, époque à laquelle le compositeur voit L’Or du Rhin et La Walkyrie créés à Munich. L’essence de la musique, la spécificité du musicien en tant qu’artiste, les rapports de la patrie et du musicien sont autant de thèmes abordés dans cet essai qui développe également une partie théorique dans laquelle les idées de sublime, de beauté et de perfection caractérisent ce langage universel qu’est la musique.
L’importance de l’écriture et notamment de la correspondance a aussi uni deux grands musiciens du XIXe siècle que furent Wagner et Liszt comme en témoigne le fort volume publié par les éditions Gallimard. Ce furent les mêmes éditions qui avaient déjà publié cette correspondance il y a 70 ans et qui fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition, revue et augmentée d’un appareil critique remarquable et accompagnée de documents souvent inédits. L’admiration portée par Franz Liszt à Richard Wagner était immense et le virtuose accepta bien des entorses à leur amitié en raison de ce génie qu’il avait perçu chez celui qui allait devenir son gendre. Nous découvrons ainsi au fil de ces lettres, toujours vivantes et pleines de fougue, les joies et les peines de ces deux génies que tout pouvait opposer sauf l’amour des arts et de la musique. Richard Wagner souligne d’ailleurs la valeur du silence pour mieux le comprendre dans une lettre écrite de Zurich le 2 juillet 1858 et il ajoute : « Tu apprendras le plus caché en faisant connaissance avec mon Tristan ». Suivront également de nombreuses informations permettant de mieux apprécier la genèse des œuvres évoquées. A travers le prisme de ces lettres, toujours soignées, le lecteur entend d’une certaine manière les compositions en cours et parfois même à venir. Le génie s’écrit devant nos yeux avec des mots, des maladresses et des incompréhensions souvent, mais toujours dans un élan passionné qui unit ces deux âmes vouées indéfectiblement à leur muse. Autre mérite, et non des moindres, de ce livre est de nous faire entrer au cœur même de la vie musicale, et plus généralement artistique, de l’Europe du XIXe siècle que parcourent ces deux génies.
A souligner, enfin, que les éditions Hermann ont également publié les actes de trois colloques de trois universités françaises associées afin de rendre hommage au plus européen des musiciens en cette année 2011, année du bicentenaire du musicien hongrois, Franz Liszt. Chaque colloque a souhaité aborder un aspect spécifique de la personnalité du grand virtuose. Liszt et la littérature ont, il est vrai, toujours été associés tant le musicien chérissait les lettres qui, bien souvent, nourrissaient directement ou indirectement un grand nombre de ses compositions. Franz Liszt était un grand lecteur et il suffit de lire quelques-unes de ses correspondances ou alors de parcourir les titres d’un grand nombre de ses œuvres pour y retrouver des références à Pétrarque, Dante, Goethe, Byron ou Lamennais, la liste exhaustive serait longue à continuer…
Liszt avait également une passion pour l’écriture que celle-ci prenne forme dans ses préfaces aux Poèmes Symphoniques, dans ses innombrables correspondances, ou encore pour la rédaction d’ouvrages – souvent méconnus – tels Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie, Lettres d’un bachelier es musique, … Mais Liszt est également le sujet d’écrits sur sa personne, souvent romancés, on peut penser au Contrebandier de Georges Sand, au dandy baudelairien, sans parler des nombreuses œuvres contemporaines qui ont su trouver leur inspiration dans cette personnalité complexe, à la fois champion de la virtuosité, héraut des plus grands idéaux, et touchée par une forte spiritualité au point de devenir abbé…

 

 


 

Ivan Wyschnegradsky « Libération du son _ Écrits 1916-1979 » textes réunis, présentés et annotés par Pascale Criton (édition scientifique), traduction de Michèle Kahn, Symétrie éditions, 2013.


Les textes théoriques du compositeur d’origine russe Ivan Wyschnegradsky sont enfin réunis en une seule édition critique grâce au beau travail réalisé par Pascale Criton et nous permettent ainsi d’entrer au cœur même de l’espace pansonore théorisé par celui dont le travail fut soutenu par Olivier Messiaen ou encore Henri Dutilleux . Ivan Wyschnegradsky est né à la fin du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et émigrera en France après la révolution bolchevique, pays où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie et où il réalisera l’essentiel de son œuvre. Il fait figure de pionnier de l’ultrachromatisme et de la musique microtonale. C’est en effet à Ivan Wyschnegradsky, mais aussi Julián Carrillo et Alois Hába, que l’on doit cet emploi de micro-intervalles, une manière de dépasser et d’aller au-delà du chromatisme selon ces théoriciens. Carrillo inventera ainsi une notation avec tiers, quarts, huitièmes et seizièmes de ton, ce qui encouragera ces musiciens à construire des instruments qui répondent à cette nouvelle approche. Wyschnegradsky élaborera en effet un piano spécial à quart de ton, premier d’une longue série d’instruments bien particuliers.
Il apparaît vite indispensable à la lecture de cet important volume de replacer cette réflexion dans le contexte plus général du symbolisme, du futurisme et des constructivistes. Dans son introduction, Pascale Criton souligne en effet combien il restait à étudier dans le domaine de la musique ce qui a déjà été défriché dans le domaine de la peinture (de Malevitch à Kandinsky), de la danse (Diaghilev et les Ballets russes), ou de la littérature (de Biély à Mandelstam) entre la Russie et l’Europe de cette époque.
Conçu en quatre parties chronologiques, cet ouvrage, premier du genre en français, couvre l’ensemble de la création du théoricien avec, pour commencer, ses années russes, déterminantes pour son parcours futur et éclairant la gestation d’une œuvre qui sera pleinement développée à partir de son émigration en France en 1920. C’est en effet dès le début des années 20 que Wyschnegradsky soulignera dans ses écrits la nécessité d’une révolution dans la musique à laquelle il s’emploiera dés ses premiers articles, avec en 1924, un article au titre essentiel : la musique à quarts de ton. La troisième partie du livre développe justement cette microtonalité si essentielle dans la pensée du théoricien. Particulièrement instructive, cette partie montre combien Wyschnegradsky s’impliqua personnellement dans le développement de ses théories, allant même jusqu’à la controverse avec d’autres théoriciens pourtant proches de sa pensée, et notamment celle l’opposant à Alois Haba quant à la réalisation de la musique à quarts de ton au moyen de deux pianos accouplés (l’un au diapason normal, l’autre d’un quart de ton plus haut).

La quatrième partie du livre couvre la période des années 50 – si essentielles si l’on pense à la musique sérielle – jusqu’à la mort du compositeur en 1979. L’ultrachromatisme se développe ainsi au-delà du quart de ton, et s’élargit à d’autres instruments. Wyschnegradsky développe également une belle réflexion dans un article intitulé continu et discontinu en musique et où le théoricien souligne combien le Xxe siècle a connu le passage de la conscience tonale (parenté acoustique des sons) à celle post-tonale, et élargit son propos à la dimension spatiale. Afin de mieux apprécier encore la portée de ce compositeur et théoricien hors du commun, on lira avec profit la dernière étude intitulée Perspectives par Pascale Criton et qui invite à évaluer le rayonnement de la pensée et de l’œuvre d’ Ivan Wyschnegradsky, une œuvre dont l’importance fut très tôt appréciée par Olivier Messiaen, et à sa suite Claude Ballif, et que cet ouvrage nous invite à découvrir de bien belle manière.

Sciences

Yves Coppens « Évolution » collection Homo ludens Le corps en jeu, Carnets Nord et Le Pommier éditions, 2017.

Une nouvelle collection de petits livres d’entretiens consacrés au sport vient de naître retenant un angle original et porteur, celui du sport lui-même dans ses relations avec la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire et bien d’autres disciplines. Question vaste, mais fructueuse avec cette rencontre de grands intellectuels français permettant de recueillir en des textes courts et accessibles une synthèse sur la question du sport associée à cette approche pluridisciplinaire. Yves Coppens fait partie des premiers invités avec un ouvrage centré, bien sûr, sur sa discipline, l’évolution de l’espèce préhumaine à humaine, de la quadrupédie à la bipédie. Le corps et le sport sont ainsi analysés dans ces pages d’entretiens par le grand chercheur et découvreur de la fameuse Lucy. L’évolution est l’une des grandes caractéristiques de l’histoire des êtres vivants depuis quatre milliards d’années avec pour maître mot l’adaptation, et but ultime : survivre, rappelle le célèbre paléoanthropologue en introduction. Le « bouquet » de nos ancêtres, selon la terminologie retenue, repose sur ce constat commun d’une transformation liée aux changements environnementaux. Avec la bipédie, le corps se redresse, le crâne laisse plus de place pour le développement du cerveau, prélude à un déverrouillage important pour la culture. Le lecteur entrera plus encore dans l’intimité du corps, celui de Lucy, mais aussi celui du sportif, avec des liens passionnants et bien plus étroits qu’on ne pouvait le penser. L’évolution de l’humanité dans ses rapports au corps est une histoire qui s’écrit au présent, ce témoignage éclairant en est la brillante illustration !
 

« DEYROLLE ; Un cabinet de curiosités parisien », Louis Albert de Broglie, Emmanuelle Polle, Photographies Francis Hammond, Éditions Flammarion, 2017.

Magnifique cabinet de curiosités par lui-même, l’ouvrage « Un cabinet de curiosités parisien » présenté dans son coffret et paru aux éditions Flammarion réjouira tant par son contenu que par son esthétique. Signé Louis Albert de Broglie en collaboration avec Emmanuelle Polle, remarquablement mis en page et illustré par les photographies de Francis Hammond, c’est toute l’histoire de la célèbre enseigne Deyrolle, sise 46 rue du Bac, qui se dévoile ou égrène ses souvenirs page après page au lecteur. Des pages ô combien merveilleuses !
Deyrolle, cette noble dame aujourd’hui presque bicentenaire, est devenue une véritable institution portant avec fierté son âge. Connue des Parisiens, mais surtout des passionnés, collectionneurs ou curieux, la féerique boutique dénommée Deyrolle a enchanté bien des générations d’enfants parcourant émerveillés ses vitrines comme celles du Jardin des Plantes ou du Museum d’Histoire naturelle. Monde fantastique où l’imaginaire puise dans le merveilleux du réel, où la diversité se déploie dans toute sa beauté à l’infini comme une offrande à ceux qui en poussent la porte ou en ouvrent ces pages. C’est au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, que les Deyrolle, naturalistes de génération en génération, vont réussir ce pari fou de faire de leur enseigne un lieu unique de rencontres de savants, explorateurs, collectionneurs. Dans cet antre du savoir, des connaissances, des sciences et découvertes, sous les yeux des animaux, des reflets des coquillages et mille couleurs des ailes de coléoptères, lépidoptères ou minéraux défilent alors naturalistes et élèves. L’élégance des formes animales, végétales et minérales y trouve une merveilleuse chrysalide de choix. C’est à Émile Deyrolle, très attaché à l’enseignement, que nous devons bon nombre de ces merveilleuses planches de faune ou de flore que l’on nommait jadis du nom enchanteur de " Leçons de choses" et délicieusement reproduites. Fort de ces convictions réunissant sciences, beauté et enseignement, c’est en 1888 exactement que Deyrolle emménagera à l’adresse actuelle, rue du Bac. Depuis lors, les lieux ont conservé toute leur âme, cette ambiance de cabinet de curiosités avec son parquet qui craque, ses boiseries et tiroirs anciens aux mille trésors… Animaux empaillés ou moulés minéraux, coquillage ou fossiles, sans oublier cette salle du fond où insectes et papillons ont élu résidence et que l’on imagine volontiers prendre par enchantement possession des lieux la nuit…comme ils prennent possession de toute la beauté de leurs formes et couleurs des pleines ou doubles-pages de l’ouvrage. Aux découvertes, collections et taxidermie se mêlent, pour beaucoup d’entre nous, souvenirs et rêves, faisant de Deyrolle un temple de la Magie du Vivant telle que l’aimaient les naturalistes Ernst Haeckel, Adolf Portmann ou plus près de nous Roger Caillois. Ayant inspiré nombre d’écrivains, d’artistes ou couturiers, abritant une bonne librairie, entrer encore de nos jours dans l’univers Deyrolle, c’est ainsi que le souligne Louis Albert de Broglie « Comprendre que l’on appartient à l’extraordinaire aventure du monde » ; « Observer, comprendre, préserver, transmettre Pour l’avenir »… Aujourd’hui, la célèbre enseigne forte de son expérience vous ouvre, par cet ouvrage à la présentation élégante et soignée, les pages de son histoire et de ses fabuleux trésors.
 

L.B.K.

 

Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie, Muséum d’Histoire Naturelle, Artlys éditions, 2014.

L’académicien, et amoureux de la minéralogie, Roger Caillois estimait que « De tout temps, on a recherché non seulement les pierres précieuses, mais aussi les pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur ». Ces temps de l’homme sont infinitésimaux si l’on considère l’immensité géologique, véritable matrice d’où sont nés ces trésors réunis dans le dernier livre paru « Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie » du Muséum d’Histoire Naturelle. La remarquable collection de Roger Caillois a d’ailleurs fait l’objet d’un don à ce Museum et, en attendant que l’ensemble de la Galerie ouvre au public après sa réorganisation, une sélection accompagnée de pièces des collections du Muséum sont actuellement présentées sous forme d’exposition, et ce livre vient l’accompagner à point nommé. Ainsi que le soulignent Gilles Bœuf et Thomas Grenon, respectivement président et directeur du Muséum, c’est de découvertes dont il s’agit avec ces « Trésors de la Terre » exposés au public dans la galerie de Minéralogie. Découverte, bien entendu, en raison de ce qu’évoquait en préambule l’écrivain, cette curiosité qui retient le regard pour différents motifs : beauté, étrangeté, bizarrerie, particularités... et où se glisse l’imaginaire et le rêve. Découverte également de leur origine, de leur formation et de leur conservation jusqu’à notre époque, car on l’oublie trop souvent qu’un minéral vit et peut malheureusement mourir également. C’est enfin de découvertes au pluriel auxquels invite ce beau livre avec pour chaque spécimen retenu, non seulement son identité, mais aussi les catégories et classification qui le concernent. L’iconographie est remarquable et, si elle ne dispense pas bien entendu de découvrir ces chefs-d’œuvre de la nature sur place au Muséum, elle invite au rêve et à cette curiosité qui furent si chers à Roger Caillois et que nous pouvons faire nôtre grâce à ce beau livre.

 

Guide des insectes des prés et des prairies de Vincent Albouy, Belin éditions.

Vincent Albouy a décidé de nous convier à une balade bucolique en pays d’entomologie. L’été est propice à ce genre de découvertes même si l’univers des insectes bruisse de vie tout au long de l’année de mille et une manières. Le Guide des insectes des près et des prairies est conçu de manière très pratique afin qu’il soit non un livre de table ou de chevet de plus, mais bien un compagnon de découvertes dans les prés et autres prairies où « fourmillent » une vie extraordinaire de diversités et qui pourrait bien donner le vertige si le spécialiste qu’est Vincent Albouy n’y mettait pas un peu d’ordre. Aussi l’ouvrage – dès ses rabats indiquant les formes principales d’insectes pouvant être identifiés assez facilement – renvoie pour chaque espèce à un descriptif détaillé accessible et néanmoins complet. Vous avez décidé de vous promener le soir à la nuit tombée et vous restez interdit devant ces petites lumières d’un vert incroyable ? Vous vous doutez qu’il s’agit des fameux vers luisants ou lucioles, mais connaissiez vous la forme de cet insecte pour le moins étonnant et saviez-vous que seule la femelle émettait cette étrange lumière visible de loin l’été afin d’attirer les mâles pour la reproduction ? Les promenades diurnes ou à toute heure réservent bien entendu de nombreuses autres surprises telles ces nombreuses chenilles que l’on apprendra vite à différencier grâce aux belles reproductions accompagnant leur description. Des plus beaux insectes tel le somptueux Turquoise au plus étrange Aphrophore de l’aulne digne d’un film de science-fiction, l’univers des insectes développe sous nos yeux ébahis la diversité de la forme animale, une belle leçon !

 

Trinh Xuan Thuan "Dictionnaire amoureux du Ciel et des Etoiles" Editions PLON / FAYARD.

 

Trinh Xuan Thuan a réussi ce pari extraordinaire de rendre l'astrophysique et les origines de notre univers comme étant une mélodie familière à nos oreilles ! Le célèbre astrophysicien d'origine vietnamienne, professeur d'Astronomie à l'Université de Virginie à Charlottesville, est également un francophone convaincu puisqu'il partage sa vie entre les Etats-Unis et la France. Il est auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation en français sur l'Univers et les questions philosophiques qu'il pose.
Thuan est également chercheur à l'Institut d'Astrophysique de Paris. Rencontre avec un grand scientifique, mais également avec un troubadour de l'immensité galactique !

 

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VIE PRATIQUE

MASUNO Shunmyo Ranger, une pratique zen Traduit par Elisabeth Charlot Collection Ginkgo, 192 p. éditions Picquier, 2018.

Shunmyō Masuno est un moine bouddhiste bien connu en ses qualités tant de directeur du temple Kenkoh-ji de Yokohama que de paysagiste à la renommée internationale, spécialiste en jardin japonais d’inspiration zen. Le thème de son dernier livre paru chez Picquier éditions pourra alors paraître trivial, voire incongru sous la signature d’une telle personnalité enseignant également à l’université, puisque ce sont le rangement et le ménage qui sont en effet les idées centrales de ce petit livre étonnant. Et pourtant, ce qui en occident est considéré souvent comme perte de temps, voire avilissant ou tout au moins peu valorisé, est au contraire au cœur même de la pratique bouddhiste dans les temples au Japon comme celui que dirige Shunmyō Masuno. C’est ce bien trésor à portée de main que nous explique l’auteur, conscient de la tâche délicate qu’il poursuit pour le lecteur occidental… Dans un style alerte non dénué d’humour – les fameux koan japonais ! – il nous plonge littéralement dans l’ambiance d’un monastère pour proposer des parallèles adaptés, bien entendu, à la pratique occidentale. Pas question de se lever à 4 heures du matin comme les moines japonais et dans le froid glacial courir serpillière à la main à quatre pattes le long des couloirs en bois immaculés pour les rendre plus brillants encore. Mais réfléchissons quelques instants : combien perdons-nous de temps parfois à nous inscrire dans une salle de sport pour une dépense physique équivalente, et un coût bien plus important… Pratiquer rangement et ménage quotidiens engagent beaucoup plus qu’il ne pourrait paraître l’esprit et le corps, ce dont témoigne cet auteur plus que qualifié sur ce thème. Autre manière de pratiquer le zen – à côté du zazen également encouragé à la fin de ces pages – retrouver le plaisir d’un intérieur et d’un environnement propre et sain, sans objets inutiles qui s’entassent avec la poussière et qui minent notre moral bien souvent à notre insu. Alors plus d’hésitations, découvrons ce ménage zen bien plus sérieux qu’il n’y paraît !

 

Angèle Hernu Rincheval et Karel Balas : « Inside Fashion ; elles travaillent dans la mode. », Paris, Éditions de La Martinière.

Qui n’a pas rêvé un jour de travailler dans la mode, dans LE monde de la mode ? Mais quels sont ces métiers ? Qui sont-elles ces femmes ayant un jour eu l’audace d’y entrer ? C’est pour répondre à ces questions qu’Angèle Hernu Rincheval (déjà auteur de Trésors du vintage en 2013) et le photographe Karek Balas (cofondateur de la revue Milk) ont eu l’heureuse idée de signer conjointement cet ouvrage « Inside Fashion » qui vient tout juste de paraître aux éditions de La Martinière. L’ouvrage regroupe 18 témoignages de femmes travaillant inside : mannequin, bien sûr, mais aussi styliste, designer, attachée de presse ou même – et pourquoi pas – acheteuse ! Ces femmes, pour certaines plus connues que d’autres, Jeanne, Colombe, Morgane, Fanny, Marie-Laure…ont osé, eu l’audace d’entrer un jour dans ce monde Fashion ; enviées, convoitées, elles ont pourtant accepté souvent avec générosité ou du moins sourire de leur ouvrir leur univers, leur dressing, livrant leur parcours et mille et un secrets dont le plus secret peut-être, leur carnet d’adresses : adresses shopping, restaurants, librairies et même leurs adresses préférées pour leurs chers bambins… Elles aiment shoppinner, chiner, se détendre et surtout travailler dans cet «Inside Fashion ». Venant de chez Vuitton, Céline, Hermès, Sézane ou Other Stories ou travaillant pour Elle ou Le Printemps, elles racontent leurs formations, leur début nous livrant leurs passions, leurs créations, leur vie. Créatrice de bijoux, hair stylist, fondatrice d’agence, fashion editor, prises dans leur univers personnel, clichés intimes et complices de Karel Balas, elles ont chacune selon leur métier leur personnalité, leur intérieur et leur style ; décor contemporain ou meubles de famille, ordre ou savant désordre, elles se nomment encore Pénélope, Suko, Sandrine, Diva et affichent ce style incontournable, cette allure bien à elles propre à cet « Inside Fashion », ce monde de la mode à part entière.

 

« Le Dressing de Rêve des Parisiens », Coll. Les Guides de Chêne, Ed. Chêne, 2015.

Assurément l’évènement de la rentrée pour tous les passionnés de mode : Un guide et une expo « Dressing de Rêve des Parisiens » présentant et regroupant cinquante nouveaux créateurs de mode, parisiens et dynamiques.
Parce que la rentrée, c’est aussi se faire plaisir et trouver hors des boulevards trop battus ces créateurs de mode et d’accessoires presque pour soi et dont on a tant rêvés… Trouver le coat ou la robe que vous ne croiserez pas sur votre voisine de palier ou ce sac à main enfin assorti à la couleur bien particulière de vos escarpins sans courir tout Paris et quadriller chaque quartier et rue, compléter vos bonnes adresses sans avoir à dérober le carnet de vos copines dans lesquels elles gardent jalousement les leurs, c’est enfin possible ! Ce guide est fait pour vous. Un guide spécialement rédigé pour un «Dressing de Rêve » et dans lequel vous pourrez découvrir et trouver 50 adresses à Paris de nouveaux créateurs, que ce soit des créateurs de prêt-à-porter ou de haute couture, homme ou femme, dressing ou accessoires, souliers, lunettes ou bijoux… Avec des textes de Marie Albaud, Philippe Zorzetto, créateur parisien connu pour ses souliers depuis 2008, et Régis Pennel, fondateur du concept store online L’Exception, ont ensemble parcouru pour les amoureux de mode les plus passionnés le So-Pi, le Haut-Marais, la rue Saint-Honoré ou encore le boulevard Saint-Germain. « Le livre rend compte – soulignent-ils – de notre admiration et de notre respect pour chacune de ces aventures. Notre sélection de créateurs n’est pas exhaustive, mais elle offre une photographie de ce qui se passe aujourd’hui dans la capitale. Nous avons voulu leur rendre hommage, raconter leurs parcours, leurs univers, leurs passions et surtout vous donner envie de découvrir leurs extraordinaires créations, avec de nouvelles adresses et astuces pour shopper hors des sentiers battus. » Avec ces 140 pages, son plan, ses rubriques et son rangement alphabétique, ses pages astuces ou glossaires, ses précisons, adresses et prix moyen, le guide « Le Dressing de Rêve des Parisiens » vous fera enfin tourner le dos aux vitrines qui vous font frémir d’horreur. Un Guide de rêve pour un dressing exigeant et unique.
Ainsi que le soulignent encore les auteurs parce que « C’est grâce à leur talent et à leur énergie que Paris reste plus que jamais un centre vivant pour la création », parce que Paris ne serait pas, il est vrai, Paris sans la Mode et ses maisons de créations, à noter que ce guide accompagnera l’expo du même nom qui se tiendra à l’Hôtel de Ville de Paris du 8 septembre au 31 octobre 2015 dans le cadre des Paris Rendez-vous et à l’occasion de la semaine du prêt-à-porter (ateliers, animations et initiatives seront également au rendez-vous).

 

Imprimer ses photographies - Optimiser ses images dans Lightroom et Photoshop de Jeff Schewe avec la contribution de Volker Gilbert Collection : Post-traitement des photos, 284 pages, Eyrolles.

A l’ère numérique et des écrans plats de plus en plus géants, il reste cependant une habitude bien ancrée : celle de prendre en main une photographie pour mieux la voir, l’apprécier et la partager. L’impression numérique a ainsi assurément encore de beaux jours devant elle, et ce d’autant plus que le tirage est, depuis de nombreuses années, à la portée de toutes et tous, et non plus des seuls professionnels. Mais, il serait réducteur de croire que tout consiste en un seul clic sur l’icône imprimer de son ordinateur pour avoir en main en quelques clics et secondes une photographie digne de son précieux appareil photo. L’impression numérique répond à des exigences et des fonctionnalités que Jeff Schewe a décidé de partager dans un livre agréable à consulter et fruit de l’expérience du grand photographe américain, expert renommé de Photoshop avec la contribution de Volker Gilbert, photographe professionnel. Ce fameux programme « impressionne » souvent – sans mauvais jeu de mot, et les conseils de notre guide en la matière ne seront pas inutiles afin d’éviter de se perdre dans les nombreuses fonctionnalités de ce programme fleuve. L’auteur nous apprend de manière didactique comment obtenir des tirages impressionnants, car il est acquis dorénavant qu’entre la prise de la photographie et sa sortie papier, une étape essentielle est réalisée à partir du traitement des fichiers RAW, en quelque sorte le négatif numérique. La préparation des images fait l’objet de toute l’attention de ce livre complet et illustré par de nombreux exemples évocateurs. Après avoir expliqué les fondamentaux de l’impression numérique, Jeff Schewe réserve une partie importante de ses explications à la gestion des couleurs, que cela soit sur Mac ou sur Pc. Nous apprenons ainsi à maîtriser les étapes préalables à l’impression avec notamment l’épreuvage sur écran, les accentuations, le traitement du bruit… Les explications sont conçues pour une utilisation pratique même si elles n’écartent pas le minimum de théorie à connaître, le tout dans un langage clair et accessible. Il ne fait nul doute qu’après avoir lu et pratiqué cet ouvrage indispensable, nos photographies s’en trouveront embellies grâce à Jeff Schewe et Volker Gilbert.

CÔTÉ REVUES

Le Figaro Hors-Série « Picasso, les habits neufs du musée Picasso - Dans l’antre du démiurge »


Ainsi que le souligne Michel de Jaeghere dans l’éditorial de ce hors-série consacré à la réouverture du musée Picasso de Paris, l’artiste espagnol a toujours cherché à réconcilier des courants artistiques souvent éloignés tels l’art africain traditionnel et le classicisme. Cette voracité quant à la variété des sources inspirant son art a toujours été le préalable incontournable à l’expression personnelle de Picasso, une expression novatrice qui renouvellera totalement l’art du XX° siècle. L’hôtel Salé qui abrite le musée Picasso a fait l’objet d’une rénovation et d’agrandissements permettant un nouvel accrochage qui évoque la vie de l’artiste à travers ses œuvres : « Mes toiles, finies ou non, sont les pages de mon journal ». Ce numéro montre combien le réel chez Picasso est littéralement soumis à une déconstruction, puis à une recréation, qui s’abstrait des conventions. Le regard porté par l’artiste sur ce qu’il représente ne cesse d’étonner même si de nos jours, il ne scandalise plus. Cette dislocation du réel qu’il a osé peindre sur la toile ou sculpter est en effet aujourd’hui perçue - c’est entendu ou presque… - comme un état de fait au XXI° siècle, mais replaçons la démarche de Picasso en son temps, alors l’entreprise parait tout simplement révolutionnaire. Ce Nu debout ou encore le fameux Homme à la pipe ont été peints successivement en 1908 et en 1914, cent ans déjà…
Ce numéro à la riche iconographie nous fait entrer dans neuf journées vécues de la vie du peintre, du 25 octobre 1881, date de la naissance de Pablo que l’on crut mort-né, jusqu’au 8 avril 1973 où une embolie pulmonaire eut raison du souffle créateur du génie ; entre ces deux dates, pas une journée ne s’est déroulée sans qu’elle n’ait été consacrée à l’art dans un vertige étourdissant de créations protéiformes. La deuxième partie de ce numéro retrace la saga du musée Picasso, né en 1974, un an après la mort du maître, musée qui ne se veut nullement – et peut-être plus encore aujourd’hui -un temple figé, mais bien un laboratoire et un centre d’étude de l’œuvre de Pablo Picasso.

LIVRES A ECOUTER ET NUMERIQUES

 

ARVENSA EDITIONS


Relire les classiques sur son ordinateur, tablette, liseuse ou smartphone n’est plus un vain rêve avec les éditions Arvensa formées de passionnés de la langue française et qui ont décidé de proposer des éditions soignées qui se distinguent de ce que l’on constate souvent sur le Net. Nulle numérisation rapide et non corrigée pour ces éditions, mais un réel travail éditorial de correction, mais aussi de mise en page et de navigation, afin d’offrir une qualité optimale de lecture, même sur format réduit d’un smartphone. Chaque œuvre a fait l’objet de plusieurs mois de travail, ce que tout à chacun ne pourra que constater et apprécier à la lecture des textes proposés. Rencontrant un réel succès, Arvensa Éditions a acquis une position de leader pour l’édition numérique des œuvres classiques en langue française. Disponible à l’achat sur le site de l’éditeur, sans DRM, chaque livre peut être lu sur tous les formats de lecture, Arvensa Éditions est également disponible sur Amazon, iTunes Store, KoboBooks, Reader Store (Sony), Google play, Barnes & Nobles. Avec une telle offre, ce sont les grands auteurs classiques qui sont désormais à portée tactile du lecteur, soit à ce jour 1700 titres des grands auteurs de la littérature et de la philosophie, dont 39 œuvres complètes. Aussi est-il possible avec Arvensa Éditions de partir en toute légèreté avec les œuvres complètes de Sénèque ou de Proust, relire les plus belles poésies de Charles Baudelaire, flâner avec Rimbaud ou encore se plonger dans l’immense Comédie humaine de Balzac…

Chaque œuvre est disponible en format zip avec les versions dans les formats epub (iPad, Kobo et autres liseuses sauf Amazon), azw3/mobi (Amazon) et PDF (impression) garantissant une lisibilité sur tout type de périphériques. (iPad, téléphone Android, liseuses…). Après ouverture de son compte sur le site de l’éditeur, le téléchargement se fait sans difficulté avec un fichier à décompresser. Pour les fêtes, l’éditeur propose un pack de 39 œuvres complètes avec 1500 titres, une idée cadeau idéale pour les amoureux de littérature classique quel que soit l’heure, le lieu, pays, continent ou partie du ciel. (www.arvensa.com)

 

 

 

 

 

Marcel Proust A la recherche du temps perdu - nouvelle version, réuni en 35 CD MP3 et 7 petits coffrets, Présentation de Jean-Yves Tadié dans le livret d'accompagnement, lu par : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE, Editions Thélème, 2014.

Les éditions Thélème ont réussi ce pari impensable d’enregistrer l’intégralité d’un des romans les plus connus de la littérature, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. L’entreprise étonne et surprend tant l’ampleur de la tache aurait pu dissuader d’enregistrer une œuvre aussi importante. Pour relever ce défi, les plus grands acteurs ont été invités à cette réalisation exceptionnelle : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE prêtent ainsi leur voix au narrateur de la Recherche. Et la magie opère, car comme le soulignait justement Raphaël Enthoven dans l’entretien accordé à notre revue «… la Recherche est une machine à éterniser les instants, même les plus insignifiants » et les voix de ces enregistrements, faisant revivre les évocations de Marcel Proust dans sa grande œuvre, offrent à leur tour de nouveaux éclairages, une nouvelle manière de percevoir le style, les images et les tonalités du roman. Toujours dans le même entretien, Jean-Paul Enthoven reconnaissait : « A chacune de ses lectures, il me paraît nouveau. Si je relis Voyage au bout de la nuit de Céline ou Une ténébreuse affaire de Balzac, j’ai le sentiment de lire toujours la même œuvre. Il y a chez Proust quelque chose de très mystérieux qui fait que ce qu’il écrit entre toujours en résonance avec l’état d’esprit du lecteur et l’état de son développement sentimental, psychique, intellectuel. C’est une magie. » Et répétons-le, c’est bien justement cette fabuleuse magie qui opère à l’écoute de ces CD. Le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, note également combien il est difficile de résumer une telle œuvre aussi vaste tant en raison du déroulement qui n’est pas linéaire chez l’écrivain que par les impressions et souvenirs du narrateur qui comptent souvent autant que les actions. Ces enregistrements réunis dans un luxueux coffret sont divisés en sept parties correspondant aux sept romans du cycle. Pour chacun d’entre eux, les personnages sont présentés, ce qui est une aide précieuse pour se familiariser avec les protagonistes de l’œuvre. De même un index détaillé permet de retrouver immédiatement un passage de l’œuvre dans chacun des CD par le recours au système des pistes audio. Par cette initiative des éditions Thélème, les amoureux de Proust pourront ainsi retrouver à tout instant avec un lecteur MP3, un lecteur CD ou un autoradio, ces voix magiques qui évoquent les nuits d’insomnie, la chambre du Grand Hotel de la Plage à Balbec avec les reflets de la mer ponctués par les plinthes en acajou ou encore le passage guetté de la duchesse de Guermantes et les désirs voluptueux du souvenir…

 

"Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" de Stephen R Covey, un livre audio lu par Benoit Grimmiaux, Audiolib, 2014.

Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent compte très certainement parmi les livres les plus importants du XX° siècle en matière de développement personnel. Son auteur, Stephen R. Covey (lire notre interview) disparu en 2012, a réuni dans cet ouvrage dense et exigeant la quintessence de décennies de lectures, travaux, conférences, séminaires sur le sens de nos vies. Il est aujourd’hui – heureuse initiative – disponible en audiolivre aux Éditions Audiolib. L’auditeur de ce livre, admirablement lu par Benoît Grimmiaux, avancera par étapes à la recherche de ce qui importe le plus dans sa vie, à mille lieues des recettes aussi faciles qu’inutiles. Stephen R. Covey nous apprend ainsi progressivement à sortir de nos ornières du quotidien, de ces réactivités qui minent nos relations et nos vues à court terme qui entament notre vie sans que ces temps gâchés ne puissent revenir à nouveau. Et c’est bien effectivement à vivre de nouveau ou autrement que propose R.Covey dans cet ouvrage audio, sans prosélytisme, ni idéologie, même si l’auteur ne cache pas son attachement à sa foi, attachement qui n’est nullement ostentatoire ni indispensable à l’écoute de ces lignes qu’il offre généreusement à ses lecteurs. Apprenons donc à identifier ces schémas erronés, à redéfinir notre mission à partir de ce qui importe le plus pour nous – un examen souvent difficile, mais si indispensable à la vraie vie – puis faisons en sorte que, jour après jour, notre quotidien se rapproche de cette vue idéale, avec ses aléas, mais aussi ses victoires. Une belle aventure à écouter avec Audiolib en téléchargement ou en librairie.

Développement

   Personnel

   Management

 

Craig Jarrow You Are Stronger Than You Think & Crush Your Procrastination, ebooks, Time Management Ninja.

Voici deux ouvrages numériques en anglais qui pourraient bien vous faire gagner non seulement du temps, mais surtout des instants précieux de votre vie. Une recette miracle de plus ? Une méthode farfelue pour manager sa vie selon les préceptes d’un gourou comme il en fourmille de chaque côté de l’Atlantique ? Point du tout ! Craig Jarrow est non seulement l’auteur de deux ouvrages résultant d’une vie et d’une passion vouées au développement personnel, mais également le créateur du bien connu site Time Management Ninja, un titre aussi guerrier que la méthode prônée pour attaquer l’ennemi, celui qui nous fait passer à côté de notre vie, de chaque minute de nos journées.
Il n’a jamais été aussi urgent que de réfléchir à quoi nous passons (perdons ?) notre temps à l’heure de l’ultra connectivité, des réseaux tentaculaires et des nombreuses chaînes que nous passons volontairement à notre cou. Pour cela, comme se plaisait à le souligner Sénèque, il ne faut pas attaquer l’ennemi par petits coups, mais bien avec promptitude, et radicalité, ce à quoi s’attache l’auteur, spécialiste en gestion du temps pour les entreprises et les particuliers. En fait, Craig Jarrow est d’une certaine manière un cobaye actif qui a su tester chaque méthode, chaque outil, gadgets, censés nous faire gagner du temps et de l’efficacité dans notre vie. Chaque semaine sous la forme d’un blog, et réunis dorénavant en deux ouvrages You Are Stronger Than You Think et Crush Your Procrastination, Craig Jarrow nous livre ses enseignements avec honnêteté et recul. Car il est loin d’être aisé aujourd’hui de faire la part des choses à moins d’opter pour la radicalité de l’agenda papier et du bon vieux stylo, encore que… Craig Jarrow nous montre combien les technologies peuvent nous aider à avoir une vie meilleure à la condition d’éviter les écueils de la dispersion et de la procrastination. L’auteur nous fait ainsi gagner du temps sur ce qui est censé ajouter à notre productivité et non la mettre en péril. Que celui qui n’a pas passé des heures à synchroniser son smartphone avec son agenda électronique sur son ordinateur pour réaliser au final qu’un rendez-vous était passé à la trappe jette la première pierre… Craig Jarrow est un technophile averti, c’est certain, et comptez sur lui pour vous indiquer quelles sont les applications qui peuvent vous aider à gagner en efficacité sans avoir à lire trois tomes de guide d’emploi d’un logiciel en swahili ! L’auteur sait également un amoureux du papier et des instruments d’écriture et semble avoir un goût certain pour les beaux carnets Moleskine (voir notre chronique). Nulle radicalité donc dans ses propos, mais une réflexion mure et éprouvée par la pratique d’années de test et d’analyse de ce qui peut nous aider à mieux déterminer le sens de notre vie et les moyens d’y parvenir. Une lecture stimulante, pleine d’humour, à découvrir sur : http://timemanagementninja.com
 

Tony Buzan « Muscler son cerveau avec le Mind Mapping » Eyrolles.

 

Le Mind Mapping gagne en notoriété ces dernières années et ce dernier livre de Tony Buzan, créateur du concept, est là pour en témoigner. De quoi s’agit-il ? Nous pouvons représenter nos pensées non plus exclusivement par des phrases mais par des représentations cartographiques, de véritables schémas, plus ou moins complexes selon les personnes et les situations. Il faut en fait imaginer une représentation mentale d’une idée, d’un projet ou d’un problème sur un papier, à l’aide de bulles, de flèches, de petits dessins, la créativité du pratiquant étant la seule limite. Si l’exercice peut sembler un peu élémentaire de prime abord, il n’en est rien lorsque l’on approfondit l’exercice. Il s’agit en fait de développer ce que tout à chacun possède en lui, à savoir sa pensée créative. Or, pour que cette dernière puisse irradier et développer toutes ses possibilités, la schématisation organisée de manière spécifique par le Mind Mapping est redoutable si l’on veut bien accepter cette nouvelle manière de penser. Un outil à découvrir et à exploiter régulièrement pour accroître ses fonctions créatives.

 

J. MESSINGER : « Ces gestes qui vous trahissent.», Paris, Editions FIRST, 2005, 344p. 

Ouvrage de référence en la matière, il se présente sous forme d’un guide alphabétique des différents codes gestuels usuels. Y sont répertoriés, décryptés avec photos à l’appui dans un style acidulé, pas moins de  500 gestes et  attitudes corporelles qui vous trahissent quotidiennement ou vous révèlent – en si peu de temps - le caractère de votre interlocuteur. Une vraie bible, qui vous évitera de perdre – entre autre - sans vous en rendre compte votre interlocuteur lorsqu’il se gratte la main depuis déjà cinq minutes…, ou de perdre désespéramment votre temps alors même qu’il vous désigne si souvent de la pointe de son menton…, ou encore de vous laisser mener en bateau lorsqu’il s’assoit de manière si paternaliste sur le rebord de son bureau…

Stephen R. Covey "L'étoffe des leaders" FIRST EDITIONS.

Les éditions FIRST ont décidément l'heureuse idée que de rééditer les ouvrages de référence du penseur américain, et ce dernier titre devrait tout spécialement intéresser l'univers professionnel. C'est à partir de questions simples comme "Savez vous dire non ?", "Qu'avez vous retenu de vos études ?", "Consacrez vous assez de temps à vos enfants ?" ou "Pensez vous être apprécié à votre juste valeur ?" que Stephen R Covey nous rappelle que notre vie professionnelle repose également sur un parfait accord avec une boussole qu'il nous appartient de déterminer et de suivre. Déterminer les principes cardinaux de votre vie professionnelle n'est pas chose facile surtout à notre époque. L'auteur nous apprend comment découvrir cet univers à portée de main et qui pourtant est trop souvent remis au lendemain. Une première idée, demain en allant ou revenant du travail, arrêtez vous chez votre libraire et acheter ce livre qui pourrait changer votre vie professionnelle et votre vie tout court !

Stephen R. Covey "Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" avec nouvelle préface et postface de l'auteur, FIRST EDITIONS.

Les chiffres éloquents de plus de 15 millions d'exemplaires vendus dans 27 pays donnent une idée de l'ampleur de la pensée de leur auteur ! Stephen R. Covey est, sans conteste, l'une des figures marquantes du développement personnel du XX° siècle. Diplômé de Harvard et président du Covey Leadership Center, l'auteur a été le conseiller du Président Clinton.  L'ouvrage clé de la pensée de l'auteur, les 7 habitudes..., n'est pas un livre de plus offrant des recettes miracles pour réussir sa vie. En fait de miracles, c'est sur le long terme que se place la démarche de Stephen R Covey. C'est en effet, pas à pas, jour après jour, que de profonds changements pourront survenir, assis sur des principes justes et immuables. On l'a compris, c'est à un effort d'exigence vis à vis de nous tout d'abord auquel nous invite ce magnifique livre qu'on ne cesse d'ouvrir et d'exploiter, lecture après lecture. Que ce soit l'approche personnelle, sociale ou professionnelle, rien n'est écartée dans la démarche globale de l'auteur. Profitons de cette dernière édition, augmentée d'une nouvelle préface et d'une nouvelle postface de l'auteur, pour repenser les fondements de notre vie !

Jean-Louis Servan-Schreiber « C’est la vie » Albin Michel, 2015.

Jean-Louis Servan-Schreiber conclut son dernier essai « C’est la vie » paru chez Albin Michel par les mots suivants : « Me savoir mortel fait de chaque minute une chance » bel aphorisme qui résume l’art de son auteur, celui d’un passeur d’idées. A l’inverse de Charon, la barque va de la mort vers la vie et l’auteur, tout en étant conscient de l’inéluctable fin, a choisi de retenir tout ce qui allait vers la vie sans oublier bien entendu son terme. Le lecteur pourra choisir à l'envi les filiations philosophiques : manifestement stoïciennes avec Sénèque, mais aussi influences tout aussi flagrantes de la pensée d’Épicure ou encore forte présence des sagesses de l’Orient, mais cela n’a finalement pas grande importance dans la lecture de ce dernier ouvrage tant son auteur cherche à livrer dans ces pages sa propre expérience de la vie, certes à valeur d’illustration pour les nôtres, mais pensée à partir de lui. Nul dogmatisme, ni psychologie en direct, mais plutôt le regard d’un homme lucide qui aborde le dernier virage d’un parcours qui a toujours été tourné vers la réflexion, celle des hommes dans leurs rapports à eux-mêmes et à leurs congénères. L’auteur de L’Art du temps, Trop vite, nous invite à cette réflexion sur soi qu’il a toujours menée selon des angles certes différents, mais qui arrivent finalement toujours à la même question : pour quelle raison sommes-nous sur cette terre et quel sens donner à tout cela ? Le lecteur sera peut-être surpris par certaines des réponses de Jean-Louis Servan-Schreiber qui, à la manière d’un koan du zen japonais, surprennent et provoquent un peu lorsqu’il remarque que chercher le sens de la vie est vain et que le fait de vivre au quotidien est ce sens que nous recherchons souvent bien loin de nous. Effectivement, peut-être, vivre pleinement chaque instant de sa vie est déjà une tâche suffisante pour une seule vie ! L’auteur ne renie pas ses rêves, et les nôtres, les passions qui animent chaque âge de la vie, nul scepticisme – bien au contraire – sur la vacuité des choses, mais plutôt ce regard serein parvenu au stade que l’on dit la sagesse de la vie. Jean-Louis Servan-Schreiber aime à utiliser dans ces pages l’idée de cordée qui serait le sens de nos vies : je ne suis pas seul, les autres comptent autant dans cette ascension, et pourtant j’ai un rôle dans cet ensemble indissociable. Cet ADN collectif assurant à chaque être vivant à la fois sa singularité et en même temps son rattachement à un tout qui le dépasse et dont il ne saurait se séparer ; Réflexions utiles à tous les stades de la vie dans lesquelles l’auteur présente une sérénité contagieuse ce qui est déjà, en tant que tel, un témoignage rassérénant en notre époque que l’on présente si souvent comme troublée.

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Nelly JOLIVET « Le CalendrierNature ; Traditions, Imaginaire et Inconscient. », Editions Ateliers de l’Hermitage, 2010.

L’homme moderne a perdu aujourd’hui – qui pourrait encore le nier ? - la notion du temps ; non, certes, celui des horloges de la productivité, de la performance, mais bien celui qui passe tout simplement et toujours au fil des saisons, des solstices et équinoxes, ce temps que nous offre Dame nature. N’a-t-il pas préféré, depuis déjà trop longtemps, dans ce temps qui s’accélère, les rouages de l’industrialisation, puis ceux de la consommation, toujours plus branchée, plus câblée et aux promesses prométhéennes ? Ce faisant, l’homme moderne a laissé, délaissé toujours plus loin derrière lui, pour les oublier ses liens privilégiés non seulement avec la lune et le soleil, mais aussi ses racines et repères avec cette terre qui a su l’accueillir et l’accueille encore un peu… préférant par là même, se perdre et s’exclure lui-même. Par cet ouvrage, l’auteur, Nelly Jolivet, psychologue-psychanalyste, invite son lecteur à renouer avec les saisons, les lunaisons, et à retoucher terre, cette terre qui nous fait terriens. Pour ce faire, elle nous livre un calendrier, le Calnate@, où se glissent cycles, saisons, rites, fêtes, saints, histoires, traditions, coutumes et anecdotes. Mais, ne vous méprenez pas, cet ouvrage n’est pas un guide de jardinage ni un « sachez lire votre horoscope avec un rétroviseur », encore moins un livre proposant une énième nouvelle politique écologique. Non, l’auteur avant tout psychologue -psychanalyste, propose de retrouver ces liens profonds qui unissent les saisons, traditions et coutumes à notre imaginaire et à notre inconscient. C’est, en fait, une fabuleuse boite à imaginaire que propose Nelly Jolivet à son lecteur, et ce, quelles que soient sa sensibilité ou ses croyances, pour observer, explorer ses propres liens avec la terre, les saisons, la nature aux fins de renouer ce dialogue, l’alliance avec cette merveilleuse planète qui nous fait humains. Ainsi que le souligne l’auteur, « Vivre avec la terre, c’est faire l’expérience des saisons, et en fin de compte de soi-même ». C’est avant tout, accepter, pour retrouver cet équilibre et harmonie perdus, de rechercher non seulement le sens, les sens, mais bien avant tout ce qui fait sens : les cycles et les traditions, les saisons et nos ancêtres, la nature, nos observations et nous-mêmes… une meilleure connaissance de la nature pour une plus harmonieuse conscience de soi, mais aussi une meilleure connaissance de soi pour une plus harmonieuse régénérescence de la nature. « Il ne s’agit pas – souligne la psychanalyste Nelly Jolivet- d’appartenir à la nature, mais d’en faire partie, nous ne sommes pas des objets et la nature n’est pas notre jouet. » L’auteur propose ainsi ce calendrier nature, ce Calnate@ - avec ses rythmes, ses symboles, métaphores, et livrant sa propre expérience, Nelly Jolivet invite surtout le lecteur à penser ou repenser, imaginer et compléter ce saisonnier selon vos propres observations, rythmes et imaginaire pour y puiser et retrouver ces liens privilégiés et sacrés entre la terre et le ciel. Divisé en trois parties, vous trouverez notamment dans une deuxième partie consacrée au calendrier et cycles lunaires, des propositions d’exercices pratiques afin d’harmoniser vos humeurs et états d’âme… La troisième partie étant, quant à elle, consacrée aux cycles solaires, cet éternel retour avec ses saisons, ses rites et ses fêtes. Alors, prêt, en ce dur mois de janvier, cœur de l’hiver, à préparer la venue du printemps, temps de renaissance, de vie ? Prêt à préparer votre printemps ?
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L’auteur, Nelly Jolivet, psychologue-psychanalyste, propose également des stages de Développement personnel, Conscience, Méditation, Relaxation, notamment « Excursion, expansion de consciences » -
Programme officiel Excursion de l’Institut Monroe (Virginie, USA), ttp://nellyjolivet.com

 

 

« Le développement personnel tout en 1 pour les Nuls » Editions First.

 

 

Ce fort volume regroupe en 656 pages le meilleur des 4 livres phares de la collection, à savoir La PNL, Les Thérapies Comportementales, l’Hypnothérapie et le Coaching (déjà présentés dans ces colonnes). Il est parfois difficile de savoir ce qui correspond le mieux à ses attentes, ses besoins et sa personnalité. Le fait de regrouper ces techniques de développement personnel en un seul volume devrait répondre à un certain nombre de questions et d’interrogations qui reviennent souvent sur ces sujets. Ecrites par de grands spécialistes réputés pour la pédagogie de leurs écrits, ces 4 parties vont au fond des choses et ne se contentent d’aborder superficiellement les choses comme c’est parfois le cas d’articles ou d’ouvrages de trop grande vulgarisation. Les auteurs savent jusqu’où aller et prodiguent de nombreux conseils pour éviter des erreurs qui pourraient être pires que le mal. Il ne s’agit pas d’un encouragement à une autothérapie sans limites mais plutôt de l’exposé des modes de fonctionnement de l’être humain et de ses complexités. Des maux de faible importance gagnent à être pris en considération avant qu’ils ne se transforment en avalanches de doutes psychologiques. Les auteurs n’hésitent pas à proposer des outils pratiques, des exercices, des bilans à réaliser pour dresser une carte de nos représentations mentales quotidiennes.

A découvrir de toute urgence !

 

 

 

 

 

 

 

Les Rencontres de LEXNEWS : Un métier, une passion ...

Editions Le Bruit du Temps

Interview d'Antoine JACCOTTET

9 février 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Antoine Jaccottet a longtemps travaillé aux éditions Gallimard jusqu'à l'année dernière en étant éditeur à la collection Quarto. Il a décidé de franchir le pas et de créer librement les livres dont il avait toujours rêvé. Libéré de certaines contraintes économiques, c'est un plaisir personnel que l'éditeur souhaite faire partager au plus grand nombre. L’acte de naissance des éditions Le Bruit du Temps est scellé sous le signe d’une amitié pour certains auteurs et traducteurs. Ces affinités électives littéraires sont au cœur de ce projet qui voit le jour en ce début de printemps. LEXNEWS a choisi de présenter cette très belle initiative à ses lecteurs en interviewant Antoine Jaccottet qui nous a reçus dans une charmante demeure familiale du XVIIIe siècle rue du Cardinal Lemoine, avec au fond de la cour, la célèbre enceinte de Philippe-Auguste et de l'autre côté de la rue la résidence de Valery Larbaud....
 

 


LEXNEWS : « Pour quelles raisons avoir choisi pour votre nouvelle maison d’édition, Le Bruit du Temps, le titre d’un recueil du poète russe Ossip Emilievitch Mandelstam ? »

Antoine Jaccottet : « Il y a plusieurs raisons à cela. La première est très simplement biographique. Le premier travail que j'ai réalisé a consisté à participer à un numéro d'une revue, la revue de Belles-Lettres, dont un numéro spécial avait été consacré à Mandelstam. J'avais fait ma première traduction de l'anglais d'un texte d'un grand spécialiste de Mandelstam, le professeur Clarence Brown qui nous a fait l’honneur d’une postface. C’est également une raison amicale qui a présidé à ce choix, à savoir la rencontre de Ralph Dutli qui est le traducteur en allemand des oeuvres complètes de Mandelstam. Je l'ai connu ici à Paris et il est devenu un très grand ami. C'est un hommage que je lui rends et cette nouvelle maison d'édition sera le lieu pour publier ses poèmes et autres réalisations. À cela s'ajoute l'immense admiration que j'ai pour Mandelstam. Ce titre « Le Bruit du Temps » évoque une image de la littérature elle-même, un peu comme chez Proust, tout en incluant mon goût pour la musique. »

LEXNEWS : « Partagez-vous cette nostalgie de la culture universelle du poète russe et cela influencera-t-il le choix de vos futures parutions ? »

Antoine Jaccottet : « Oui, c'est une bonne idée de présenter les choses comme cela. Il y a à la fois le goût des classiques puisque le mouvement littéraire auquel il appartenait était une revendication du classicisme face au futurisme de l'époque, et en même temps ce sentiment très profond d'appartenir à la culture méditerranéenne dont Mandelstam avait une grande nostalgie avec un goût très marqué pour l'Italie. C'est également cette approche qui nous a conduits au choix du deuxième livre que nous éditons, le Browning, qui se déroule à Rome et qui est presque un roman historique. J'avoue en effet qu'il y a un goût pour l'Italie, la Grèce… »

LEXNEWS : « Quels sont les enjeux d’une nouvelle maison d’édition au XXI° siècle qui connaît en Occident une crise à la fois générale et également spécifique au livre dans de nombreux pays ? »

Antoine Jaccottet : « je crois que c'est sans aucun doute une réaction à cette crise que vous évoquiez. On nous annonce tous les jours la disparition du livre et je suis profondément convaincu, que contrairement aux Cassandres, cette disparition n'est pas encore pour demain. Bien entendu, nous sommes forcés de constater ce qui se passe et nous voyons bien que la culture littéraire n'occupe plus le premier plan. Cela s’observe notamment dans les médias et cela devient assez effrayant. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que cette culture a tendance également à disparaître dans la conscience générale. Si vous prenez par exemple l'univers politique, il y a toujours eu une révérence certaine pour la chose littéraire ; or cela même a sans doute disparu aujourd’hui… Mais, je suis persuadé qu’il existe parallèlement de nombreux passionnés de littérature, y compris chez les jeunes gens. Je pense que l'on peut très bien défendre l'idée que le livre a encore de très beaux jours devant lui en réaction à tout ce qui se passe. Le véritable amateur de livres aura de plus en plus besoin de petites maisons d'édition qui défendront l’objet de sa passion. Les réactions des personnes que nous sollicitons par rapport à notre projet sont tellement positives que c'est plutôt encourageant ! Il me semble que la curiosité existe encore et toute la difficulté réside dans le fait de proposer des choses de qualité avec suffisamment de conviction. Il ne suffit pas de prendre un livre oublié et de le mettre sous une couverture.»
 

LEXNEWS : « Vous rappelez que les vrais livres ne meurent pas, quels sont ceux que vous souhaitez remettre à la lumière du jour ? et pouvez-vous préciser à nos lecteurs ce qu’est un vrai livre selon votre subjectivité ?»

Antoine Jaccottet : « Il peut-être très prétentieux de dire que les vrais livres ne meurent pas et en même temps, certains exemples comme l'histoire de cette traduction étonnante du poète victorien Robert Browning invitent à penser en ce sens. Browning était très célébré de son vivant et il a d’ailleurs encore une gloire certaine dans les pays anglo-saxons. Il est par contre presque totalement oublié en France. Or, je crois profondément que c'est un vrai chef-d'oeuvre. Il s’agit d’un livre qui a une histoire incroyable. Il a été traduit pendant la guerre par un professeur d'université qui a réalisé cela par pure passion. Il s'était pris d'amour pour ce livre et l’avait traduit en même temps qu'il faisait de la résistance !

 

 

 

Par la suite, le manuscrit a été proposé à Gallimard qui a attendu longtemps avant de le publier. Pendant ce temps, le manuscrit a été apporté en Belgique puis s'est perdu pour enfin être retrouvé par un de ses amis... Le livre a été publié une première fois en 1959 par Queneau chez Gallimard. Nous avons décidé de ressortir ce livre, car il était quasiment introuvable en dehors des cercles de bibliophilie. Il s'agit d'une sorte de chronique italienne à la Stendhal. Browning a été l'inventeur d'un genre au XIXe siècle, le monologue dramatique. Il faisait parler des personnages historiques dans ses poèmes. Un jour, il tombe à Florence dans un marché aux puces sur des archives, le grand livre jaune, qu'il achète pour trois sous. À peine a-t-il commencé à le feuiller qu'il réalise que c'est la chance de sa vie. Il s'agit d'une histoire criminelle assez sordide qui se passe dans la Rome baroque peu après le Caravage. C'est à la fois un poème et un roman historique, et le premier livre raconte le fait même de cette découverte : comment en rentrant chez lui, il voit les personnages de cette chronique prendre vie. C'est très beau, car nous constatons à la lecture du texte cette transition de l'archive à la chose imaginée. À partir de là, il va construire son poème en douze chants avec des monologues où chacun des protagonistes vient raconter sa version. Cela donne une dimension assez moderne au texte avec des points de vue différents sans qu’il y ait en même temps une seule vérité.
Pour revenir à la deuxième partie de votre question, je crois qu'il existe des livres utilitaires qui répondent à des fonctions à un moment donné, et à côté de cela, les vrais livres avec la littérature. Il s'agit d'oeuvres dont l'ambition est telle qu'il entre en elles une part d'éternité. Il y a des distinctions en art entre une petite oeuvre et une oeuvre majeure. Il ne s'agit pas pour autant d'un discours élitiste. Si j'adore écouter du tango, je n'en conclurai pas pour autant qu'il s'agit de la même chose que la neuvième symphonie de Beethoven ! C'est ainsi que je souhaite publier des livres qui manifestent cet effort d'une certaine forme en plus des émotions. »

 

LEXNEWS : « Quel est le travail de l’éditeur dans cette tâche de réincarnation d’un livre dans une nouvelle édition ? »

Antoine Jaccottet : « Nous devons essayer de trouver pour chaque livre la forme qui le mettra le mieux en valeur. Nous avions envie pour un livre comme celui de Browning d'avoir un texte bilingue parce que le vers de Browning est quelque chose de très particulier que je souhaitais faire partager au lecteur. C'est une oeuvre qui avait l'ambition, à la suite de la Divine comédie, d'être une grande épopée ce qui nous a conduits à la publier avec un appareil critique. Je désire que l'on ait un plaisir à goûter à ses oeuvres et nous avons travaillé sur tout ce qui peut faciliter ce plaisir. Notre tâche a donc consisté à prévoir des annotations, un grand essai introductif… À cela s'ajoute un travail sur les traductions et sur les relectures pour essayer d'être au plus près de l'original. »

 

LEXNEWS : « Les choix doivent être difficiles pour certains textes entre la valeur sûre d’une traduction déjà établie et le risque d’une nouvelle traduction ? Pour Mandelstam et Browning, vous avez conservé l’existant, alors que pour D.H. Lawrence, vous entreprenez tout un cycle de traductions de ses Nouvelles complètes. »

Antoine Jaccottet : « C'est un problème insoluble ! Par le hasard des rencontres, j'ai connu quelqu'un qui avait très envie de retraduire cette prose très délicate. Dans le cas de Mandelstam, il est publié chez beaucoup d'éditeurs avec beaucoup de traductions différentes. Nous avons eu la chance de retrouver une traduction qui était parue dans la revue Commerce par Larbaud. C'est une sorte de miracle, car deux ans après la parution de l'original en Russie, cette magnifique traduction a pu être menée à bien par Georges Limbour, une personne qui avait un grand sens littéraire, ainsi que le prince Mirsky. À l'inverse, pour D.H. Lawrence, je n'étais pas du tout satisfait des traductions existantes. Nous allons tenir compte des recueils anglais existants et nous allons reproduire les recueils originaux tel que D.H. Lawrence les avait composés à l'époque. Nous publierons petit à petit et dans l'ordre chronologique la totalité des nouvelles. »

LEXNEWS : « Vous réservez également une place aux contemporains dans votre programmation. »

Antoine Jaccottet : « L'idée de départ était de publier des personnes ayant elles-mêmes un lien avec les classiques que nous avons retenus. C'est le cas des poèmes de Ralph Dutli, traducteur de Mandelstam. Ce n'est pas en revanche le cas de Gabriel Levin qui est un très talentueux poète israélien de langue anglaise. Ce poète a un rapport étroit avec la Méditerranée, ces sujets sont souvent à thème presque archéologique et qui correspond assez bien ce que j'évoquais tout à l'heure. Vous avez également le manuscrit de Paulette Choné qui nous est arrivé totalement par hasard et que je ne connaissais pas. C'est une historienne de l'art, spécialiste de la gravure du XVIIe, qui au lieu d'écrire une biographie de Jacques Callot a préféré décrire des mémoires imaginaires de cet artiste. Cela a produit un petit livre très singulier qui m'a beaucoup plus. »

LEXNEWS : « Vous souhaitez que les fruits de vos éditions puissent également être appréciés esthétiquement. Quelle importance cela a-t-il pour vous et le lecteur au XXI° siècle et comment concilier ces exigences avec les impératifs économiques de ce même XXI° siècle ? »

Antoine Jaccottet : « Nous avons souhaité réaliser des livres si possible jolis tout en n’étant pas trop chers. Il n'y a pas du tout un désir de bibliophilie ou d'édition de tête. Nous voulons proposer de jolis petits livres agréables à avoir en main, simples, mais bien imprimés avec une couverture avec des rabats. Nous ne voulons pas d'images criardes sur la couverture ce que l'on va me reprocher, car sur les tables des libraires, on ne les aperçoit pas forcément ! Peut-être vont-ils justement se distinguer sans ces images clinquantes du fait de leur simplicité. Si nous choisissons tout de même une couverture en vélin et du papier bible, nous essayons de concilier néanmoins cela avec des impératifs économiques. »

 

Merci Antoine Jaccottet, nous souhaitons longue vie à cette nouvelle maison d'éditions qui promet de nous offrir de belles pages à l'image de celles des deux premiers livres qui viennent de sortir !

 

Le site des Editions Le Bruit du Temps

 

 

 

 

 

 

 LA DOGANA Editeur 

 Interview de Florian RODARI

17 décembre 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Photo François Raoul-Duval

 

Florian Rodari dirige depuis 1981 les Éditions La Dogana créées dans ce beau pays qu'est la Suisse, à Genève. C'est la poésie qui est le fil conducteur de ce magnifique travail entrepris dans des domaines aussi différents que les essais, les souvenirs, des méditations et même des lieder chantés. L'excellence est au coeur de ce processus créatif, les Éditions La Dogana ne retenant que ce qui fait écho à la beauté. Beaux papiers, superbe mise en page, textes raffinés... offrent le plaisir du bel objet, écrin indissociable de la belle pensée. Voyage en Helvétie avec un esthète du livre !

 

 

 

 

LEXNEWS : « Quel a été le parcours qui vous a mené aux éditions La Dogana ? »


Florian Rodari : « j'ai baigné très tôt dans l'univers des lettres. Mon père était journaliste, mon oncle (Philippe Jaccottet) était poète et traducteur, et tous nous aimions les livres à la maison. Nous avons également découvert que nous avions un cousin célèbre en Italie, Gianni Rodari, qui écrivait des livres pour enfants. L'environnement a manifestement joué dans mon parcours ! J'ai assez naturellement commencé des études de lettres à l’Université de Genève. Pour gagner ma vie, à vingt ans, je suis entré au musée de Genève, au Cabinet des estampes pour y classer des collections de gravures anciennes. Il y avait là une équipe à l’esprit très ouvert. Grâce à elle j'ai vite appris le métier de conservateur puisqu’ils m’ont généreusement laissé monter seul des expositions et fabriquer leur catalogue. Quand je suis devenu responsable de la Revue de Belles-Lettres, en 1971, au moment de la rédaction du numéro consacré au poète Paul Celan, j’ai aussitôt mis en pratique ce double regard de lecteur et d’amateur d’art. Conduire une revue littéraire, c’est un atout formidable pour un futur éditeur, car on apprend à découvrir d’autres voix, à accorder dans un livre des approches différentes… Je lisais essentiellement des poètes, j’écrivais un peu et je rédigeais de plus en plus souvent des textes sur l’art. Cette activité multiple je l’ai menée de front pendant presque quarante ans déjà. On ne se rend pas toujours compte du temps qui passe, surtout en ce qui vous concerne ! Je pensais pratiquer chacune de ces tâches comme des hobbies et finalement je me rends compte qu’elles étaient devenues des activités principales. Les choses se sont enchaînées : vers 1979 on m’a demandé de diriger le Musée de l’Elysée à Lausanne, mais cela n’a pas duré longtemps. A peine quatre ans : le désir de faire des livres et d’écrire était si obsédant que, devant les surcharges et les tracas administratifs, j’ai renoncé. Les éditions Skira m’ont alors demandé de travailler pour eux et d’écrire un ouvrage sur le collage. Ils se sont aperçus que je savais fabriquer des livres et, c’est comme ça que je suis devenu directeur de collection chez eux. En 1993, Skira a subi la crise du livre de plein fouet. Il fallait trouver quelque chose. Depuis longtemps, avec mes amis artistes de l’atelier de Saint-Prex, avec qui j’avais préparé plusieurs projets dans le cadre de mon activité à la Fondation Cuendet (où sont conservées des planches de Dürer, Rembrandt, Corot et de bien d’autres maîtres de l’estampe, nous avions envie de monter une exposition sur l’invention de la gravure en couleur. Nous avons proposé de la montrer à la Bibliothèque nationale de France où, grâce à l’appui de Maxime Préaud, nous avons pu concrétiser ce projet qui a porté le beau nom d’Anatomie de la couleur. Cette exposition a été pour moi le point de départ de nombreux autres engagements. Dans la foulée, on m'a en effet demandé de monter au Drawing Center de New York une exposition sur les dessins de Victor Hugo, puis deux ans plus tard sur l’œuvre graphique d’Henri Michaux. Au même moment, Jean Planque, un oncle de ma femme qui avait travaillé comme conseiller de la galerie Beyeler, m'a demandé de m'occuper de la Fondation qu’il voulait constituer à partir de sa collection de tableaux. Voilà pourquoi, aujourd'hui, je partage mon temps entre cette Fondation et les éditions La Dogana. Ces dernières prennent une place grandissante ! Nous comptons aujourd'hui plus de soixante titres avec plus de quarante auteurs, des traductions, des rediffusions, et nous sommes insuffisamment nombreux pour cela, il faut ainsi préserver un équilibre toujours précaire. »

LEXNEWS : « Quel a été le point de départ de la création des éditions La Dogana ? »

Florian Rodari : « Les éditions de La Dogana sont nées en 1981, de la décision d’un petit groupe d'amis: un imprimeur, un ami peintre et amateur de musique, et moi-même. L’idée de départ était d’éditer des textes dont nous n’avions publié que des extraits dans la Revue de Belles-Lettres. Nous avons mis de l'argent en commun, en nous promettant de ne jamais commencer un nouveau livre tant que le premier ne serait pas remboursé, mais peu à peu tout cela s’est emballé ! Et à partir de 2000, les orientations se sont diversifiées, beaux-arts, musique.»

LEXNEWS : « Le nom La Dogana peut surprendre pour une maison d'édition ? »


Florian Rodari : «La Dogana signifie « douane» en italien. Comme un employé des douanes qui ne fait pas que stopper la marchandise, un éditeur est celui qui permet à un texte étranger d'être vu et partagé, de passer une frontière. Après l’avoir réceptionné, nous l’examinons et nous lui délivrons en quelque sorte un visa! Pour moi, un éditeur est essentiellement celui qui permet à un texte d'être lu. C’est pourquoi nous accordons tant de soin à l’aspect extérieur de nos ouvrages »

LEXNEWS : « La forme et la présentation sont essentielles dans votre choix de faire connaître ces textes que vous évoquez, ce qui nous ramène à votre propre parcours. »

Florian Rodari : « C'est en effet d’une importance capitale ! La typographie, le papier, la gravure... J'ai toujours marqué une attention très grande au dessin de la lettre, à la mise en page, aux marges ; mes recherches dans le domaine de l’estampe m’ont beaucoup apporté. J'aime lire, je peux dévorer en quelques jours des livres, même mal imprimés, mais je crois que les textes des poètes ont besoin d’autre chose qu’un simple contenant, ils ont besoin d’espace pour résonner, pour se déployer, surtout de nos jours. Je me rappelle qu’un ami avait publié sa version des poèmes de Leopardi, un des auteurs que je préfère, et que je lui avais reproché d’avoir confié ces traductions à un éditeur qui n’accordait pas le moindre soin à la respiration des textes ! Quelques années plus tard, j’ai réédité ces poèmes sous une forme qui satisfaisait mon goût de la mise en page : nouvelle édition qui pouvait paraître une opération aberrante sur le plan commercial, mais qui, malgré tout, s’est avérée être un très beau succès... ».
 

LEXNEWS : « Le livre n'est pas qu'un écrin, il fait corps avec le texte... »

Florian Rodari : « Absolument, je crois que l'on avance dans un livre page par page, que les lettres accompagnent la pensée, formant peu à peu la magie d’un volume. Le rapport du contenu et de la police de caractère censée le déployer est primordial à mes yeux et il faut accepter de mettre en page chaque livre différemment.
Au tournant du siècle, nous avons décidé de renouveler un peu l’aventure. Peteris Skrebers et moi-même, nous nous sommes dit : pourquoi ne ferions-nous pas un livre d'art ? L’ouvrage consacré à « Quinche» (un peintre suisse NDLR) est le fruit de ce pari et cela a très bien marché, grâce à la générosité de l'artiste qui, en nous offrant des dessins, a permis de financer cet ouvrage. La qualité de l’impression était telle que l'on nous a demandé quelques années après de réaliser un nouvel ouvrage consacré au peintre italien Gregorio Calvi di Bergolo, grand et beau livre à l'image de ceux que je pouvais réaliser chez Skira, plus de 200 pages et 120 illustrations couleur. Par la suite, nous sommes allés plus loin encore. Nous avons en effet décidé d’associer poésie et musique dans une série d’ouvrages consacrés à l’art du lied, en donnant naissance à des livres qui contiennent un CD enregistré irréprochable sur le plan technique. Nous avons travaillé pendant près de six mois avec un graphiste afin d'éviter cette insatisfaction souvent éprouvée devant ces emballages en plastique qui renferment des textes mal traduits et illisibles. Deux livres d’un nouveau genre, un Hugo Wolf et un Schumann, sont parus grâce à la participation de la mezzo-soprano Angelika Kirchschlager. Cette expérience a créé des envies chez d’autres chanteurs qui sont venus vers nous pour renouveler l'expérience. Nous avons en projet un Mahler pour lequel Jean Starobinski a écrit une étude. Nous voudrions multiplier ces approches à l'avenir... »

 

LEXNEWS : « Vous venez de faire paraître de très belles éditions consacrées à des œuvres de peintre très différentes l'une de l'autre…»

Florian Rodari : «Oui, d’un côté une aquarelliste, Anne-Marie Jaccottet, et de l’autre un graveur au burin, Albert-Edgar Yersin, on ne peut pas faire plus différent, en effet, même si ces deux artistes, nés en Suisse, se sont bien connus. Yersin a suivi un parcours assez exceptionnel dans la mesure où il a exercé la gravure toute sa vie, exclusive et, dans ce domaine, la technique qui nécessite la plus grande patience, la plus grande habileté de la main : le burin, presque abandonné aujourd’hui. C’est que cet artiste aime la résistance du cuivre dans lequel il enfonce son burin. De même lorsqu’il s’est mis à graver sur pierre, c’est la ductilité du matériau qui l’a séduit. J'entendais récemment à la radio qu’on disait de lui qu’il était surréaliste ; ce n'est absolument pas le cas. En conduisant sa pointe, cet artiste se laisse certes guider par les propositions du hasard, mais c’est pour retrouver une géographie intérieure. Il est plus proche de Dürer ou de l’inextricable forêt allemande que des incertitudes du surréalisme. »

LEXNEWS : « On a en effet l'impression à le voir d'une vision microscopique alternant avec une vision macroscopique. »

Florian Rodari : « C’est très juste, il est toujours en train de jouer sur l'échelle des proportions, d’opposer les contraires, et en cela, il est héraclitéen. Il reconnaît l'univers dans l’atome, et inversement, l’animalcule, le lichen peuvent contenir à ses yeux l’infini stellaire. L’un de ses textes préférés est L’Aleph de Borges, et il est beaucoup plus proche, selon moi, d’un Michaux, à qui il dédie une planche, que d'un Breton. À l'image de Victor Hugo, il aimait recréer à partir du spectacle des choses vues et de leurs correspondances formelles d'autres possibles. Grâce à ce don d’observation, Yersin a inventé en gravure des structures qui n'existaient pas jusqu'alors. Dans les années 60 il a eu la chance de collaborer avec Pietro Sarto, son élève, qui s’était aperçu que cette manière de graver « appelait » en quelque sorte la couleur. Ils se sont mis à tirer ses cuivres en couleurs et c'est à partir de cette époque tardive de sa vie que les gravures de Yersin ont trouvé leur public.

La deuxième œuvre que nous révélons aujourd’hui, qui est en France aussi peu connue que celle de Yersin, manifeste du même coup une sensibilité diamétralement opposée. Contrairement à Yersin qui doit creuser son cuivre avec une attention de tous les instants, Anne-Marie effleure à peine sa feuille de papier pour que la lumière y tremble et que tout ce qu'elle aime voir et qui l’entoure, les fruits, les fleurs, les arbres… soit perçu comme subrepticement. A ce propos, les pages que Philippe Jaccottet consacre à sa femme est d’une justesse extrême : il reconnaît à cette artiste qui travaille depuis toujours à ses côtés, discrètement, une volonté qui a permis, à force de retours opiniâtres à l’atelier, de capter ce moment qui passe, si difficile à saisir, si fragile. Ce livre se veut un hommage à cette peinture qui a été faite en silence à côté de son propre travail et dans la même direction. Ni l'un ni l'autre n’a jamais cherché à affirmer quoi que ce soit. Philippe Jaccottet dit dans un poème que l'effacement est sa manière de resplendir, mais c'est exactement la même chose avec Anne-Marie. »

LEXNEWS : «Il y a ainsi une convergence entre ces deux esprits créatifs. »

Florian Rodari : « Oui, tout à fait. Ils ont d'ailleurs réalisé de nombreux ouvrages ensemble, notamment un livre lumineux, contenant une prose du poète sur le Cerisier dont les fruits se retrouvent fréquemment dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet. Il y a dans les compositions de cette dernière qui n’ont l’air de rien une lumière aussi intense que celle que contiennent les poèmes de Jaccottet, même si chez lui toute méditation repose sur un socle très sombre, très nocturne. »

LEXNEWS : « Comment entreprend-on de tels livres au XXIe siècle ? »

Florian Rodari : « Le plus dur, c'est de trouver les artisans qui veulent bien encore vous suivre sur ce chemin. Il est, en effet, de plus en plus difficile de dénicher des papiers de belle main et tout aussi difficile de trouver un imprimeur qui prenne le temps de réfléchir à la qualité des reproductions. Inévitablement, tout cela a un coût ! J'ai la chance de travailler depuis 30 ans avec le même imprimeur, j'ai ainsi fidélisé des rapports. De telles entreprises nécessitent énormément de temps et je ne sais pas si les gens aiment encore ce genre de livres. Je crois tout de même que la qualité dans ce domaine attire encore les amateurs. Moi-même, j'éprouve un réel plaisir à faire de tels livres et j’espère que ce plaisir transparaît d'une certaine manière dans le résultat final. Mon but serait de faire éprouver ce même plaisir aux autres… »

LEXNEWS : « Vous défendez ainsi une vision d'esthète du livre en considérant que cela n'est pas dépassé à notre époque. »

Florian Rodari : « Non, en effet, comme je vous le disais, je crois qu'il y a encore des amateurs. Bien entendu, en terme commercial, nous ne sommes pas dans la logique qui se développe actuellement. Les artistes dont nous parlions tout à l'heure travaillent sur du papier, dans une distance et une temporalité qui est celle du livre d’autrefois, non celle de l’ordinateur. Mais pourquoi les textes qui les accompagnent devraient-ils être sur un autre support et dans une autre dimension que ce qui a donné satisfaction depuis des siècles ? C’est si pratique de tenir en mains un volume de quelques centaines de grammes à peine ! Changer de support ne se justifie pas vraiment. Je crois que nous sommes nombreux à croire à cette réalité, et l'édition ne se porte pas si mal que cela. À la fin des années 90, lorsque Skira a mis la clé sous la porte, il disait : « Je m'en vais avec le livre ! » Je trouvais cela un peu hâtif et prétentieux. Il est vrai qu'aujourd'hui il n'est plus guère possible d’entreprendre ce que Skira réalisait il y a cinquante ans, avec ses chantiers de photographies, construisant tout exprès des échafaudages pour photographier les fresques de Piero à Arezzo. Mais, si ce genre d’ouvrages n'est plus possible, il me semble néanmoins qu’il restera toujours de la place pour des livres qui sont en relation avec les besoins et les données de l’époque dans laquelle nous vivons. »

 

Merci, Florian Rodari, pour ce témoignage qui laisse une lueur d'espoir pour la beauté et l'excellence au début de ce XXI° siècle. Grâce à des éditions comme la votre, le beau livre a encore de longues années devant lui !

 

 

 

 

 

Éditions La Dogana

Distribution: Les Belles-Lettres

www.ladogana.ch

 

Entretien avec Jacques DAMADE

Directeur des Editions LA BIBLIOTHEQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          

Jacques Damade, directeur des Editions La Bibliothèque, est l’un des éditeurs parisiens les plus charmants ; d’une politesse et d’une prévenance rares aujourd’hui – chez lui nulle grandiloquence, nulle affectation – il est tout simplement à l’image de ses éditions. Comme Jorge Luis Borges qu’il admire et dont une citation - « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » - orne chacun de ses ouvrages, Jacques Damade a eu pour berceau une bibliothèque, source de sa passion des beaux livres, des beaux récits et écrits, et de l’édition avec la création des Editions La Bibliothèque.

Fondées en 1992, les Editions La Bibliothèque font partie tant par la présentation subtilement choisie et soignée de ses titres que par l’exigence de leur contenu de ce que l’on nomme dans le milieu des lettres des « Belles Editions ». Appréciées d’un public averti et fin connaisseur, les Editions La Bibliothèque, présentées notamment à la Galerie Rauch à Paris, offrent en effet plus de quarante titres d’une qualité et d’une exigence éditoriales rares aujourd’hui avec notamment des ouvrages audacieux tel que « Paris, 1860 », magnifique livre consacré à Charles Baudelaire et Charles Meryon, des écrits anciens et précieux tels que le texte inédit d’Alexandre Dumas, « Mes Chasses », le « Traité de la Concupiscence » de J-B Bossuet ou tel que « Professeur de Beauté » de R. de Montesquiou et Marcel Proust, ou encore des auteurs contemporains de plume subtile, légère et raffinée avec notamment les délicieux ouvrages de l’écrivain Pierre Lartigue. Dans ce souci extrême d’une esthétique sobre et raffinée, les Editions La Bibliothèque publient quatre à cinq ouvrages par an toujours très attendus.
Jacques Damade, directeur des éditions La Bibliothèque, fondateur du Prix Gaillon, participe également à la Revue FARIO, revue de littérature et d’art ; Il a accepté pour les lecteurs de LEXNEWS de répondre à nos questions.

 

 

LEXNEWS : "Le nom de vos Editions « La Bibliothèque » dévoile à lui seul les racines de cette belle réalisation puisqu’au delà de votre passion du livre même, c’est également votre amour pour une magnifique bibliothèque familiale et votre amour pour un personnage extraordinaire, votre grand-père, qui vous ont conduit à créer celles-ci…."

 

Jacques DAMADE : "Amour un peu contrarié, puisque cette bibliothèque a en partie disparu en 1982. Il y a quelque chose d’élégiaque dans beaucoup de choses que l’on entreprend. On est souvent ces ethnologues de tribus disparues. C’était une pièce austère où certains livres dataient du XVIe et les plus modernes de 1830. Pour un enfant, ces reliures serrées, souvent couvertes de poussière, impressionnaient, étaient hors de portée. Pour mes parents, mes oncles et mes tantes aussi. On préférait déjà la salle de télévision. Seul, mon grand-père y vivait, y dormait dans son fauteuil, lisait l’hébreu, le latin, le grec et semblait en totale familiarité avec ces fantômes. Il est mort quand j’avais neuf ans, je revois son chapeau, sa canne, ses cigarettes, son siège près de la fenêtre. Je crois que cette silhouette est l’intercesseur, celui qui dit qu’on peut ouvrir ces bouquins."

 

LEXNEWS : "Sans oublier peut-être Jorge- Luis Borges…"

 

Jacques DAMADE : "Lui, je l’ai tout de suite aimé, avant de me rendre compte que c’était un autre grand-père. Il y a des personnes qui cherchent des substituts du père. Mon cas est plus désespéré, je cherche des grands-pères. Lui convient parfaitement. Silhouette aveugle, ironique dans une bibliothèque conversant avec Cervantès, Kipling ou Chesterton. Ma maladie est aiguë, d’ailleurs, puisque, quoique j’aie un peu de mal avec l’espagnol, je  lis Borges, comme s’il écrivait en français."

 

LEXNEWS : "Vos éditions comptent aujourd’hui six collections qui comportent pour chacune d’entre elles des éditions rares, des ouvrages choisis avec soin, de beaux textes bien écrits ; quels sont vos critères éditoriaux ?"

 

Jacques DAMADE : "Au début je ne sortais pas de la bibliothèque. Tous mes auteurs étaient morts et le plus moderne datait de 1830. Cette plaisanterie a duré deux ans. Maintenant je publie des gens vivants avec plaisir, et ils voisinent avec les autres. Je crois qu’il n’y a plus de critères. Vous avez cependant raison, il faut que ce soit écrit, même si on peut trouver dans la cinquantaine d’ouvrages publiés deux ou trois textes mal écrits. Je pense à ce témoignage de Leclair dans Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères de la collection « Les Bandits de la Bibliothèque ». Le texte est indigent, il n’en est que plus affreux et c’est ce qu’il faut dans ce cas, non ? En fait pour essayer de répondre le mieux possible à ce que vous me dites, à un moment après une ou deux lectures, je vois le livre, son intérêt, et je le vois quasiment comme une personne, je vois comment il peut s’intégrer dans mes collections, atterrir chez les libraires, j’imagine la préface, les illustrations. C’est un procédé de naissance assez bref, une incubation, puisque après la lecture l’idée se forme, la proposition surgit, parfois cela vient d’amis, (je pense à Michel Orcel, un bon écrivain qui me guide parfois) et cela dure une semaine à peu près. C’est un moment exaltant pour lequel vous acceptez de subir des tâches plus ingrates. Une espèce de rencontre… Soit le livre entrevu résiste, se dessine, s’étend pour des raisons tellement diverses ou bizarres qu’il m’est difficile de les énumérer, soit il s’efface."

 

LEXNEWS : "Au-delà de ces choix, n’est-ce pas également un intérêt prononcé pour une recherche qui vous anime ?  Recherche qui répond peut-être plus à un amour immodéré de la littérature que de la seule érudition ?"

 

Jacques DAMADE : "L’érudition m’ennuie. On me croit érudit. C’est amusant comme costume. Juste parce que je publie un auteur d’autrefois peu connu ou que le livre est cousu et fait avec du beau papier ! Je pense à Aphra Behn (dont j’ai publié un récit épatant Oronoko, l’esclave royal), une aventurière anglaise, féministe, romancière, du XVIIe siècle, une vivace très célèbre là-bas et dont Virginia Woolf disait que toutes les femmes devraient poser un bouquet sur sa tombe. Elle n’a jamais vraiment traversé la manche. Alors je me dis parfois que c’est un quiproquo, les gens confondent curiosité pour le passé, plaisir qu’un auteur du second rayon peut procurer par son talent avec érudition. Si on est un peu plus sérieux, on peut juste dire qu’il y a une offre de spectacle, de divertissement, de loisir à la fois large et répétitif, qu’on a tellement la religion du grand nombre, du connu et du veau d’or, que mon parti pris a l’air d’un vice."

 

LEXNEWS : "Des six collections précédemment évoquées, la collection « Les Utopie de la Bibliothèque » compte deux petits joyaux : un ouvrage magnifique consacré à Charles Baudelaire et aux gravures de Charles Meryon, « Paris, 1860 », et un ouvrage consacré aux jardins d’Albert Kahn, « Albert Kahn, les jardins d’une idée » ; quels sont vos critères pour ce que l’on appelle « un beau livre » ? Et, cette dernière collection a-t-elle votre préférence ?"

 

Jacques DAMADE : "Préférence peut-être pas, disons un goût certain pour cette collection qui est un peu un cousin d’Amérique. Elle est au-dessus de mes moyens, c’est peut-être pour cela que je l’aime et qu’il n’y a que deux livres. Ils sont d’un grand format avec des illustrations. Il me faut  pour réaliser ce type d’ouvrage un mécène, un bienfaiteur. Je l’ai trouvé pour Meryon-Baudelaire et pour Albert Kahn. J’ai un très beau projet depuis des années qui dort. Il est très coûteux. Ce serait le troisième livre en quinze ans ! J’attends le prince charmant. En même temps être éditeur c’est avoir quelques rêves inassouvis dans lesquels on puise une énergie."

 

LEXNEWS : "Un auteur tient une place privilégiée dans votre catalogue, je pense à Pierre Lartigue, avec de très beaux textes d’une rare sensibilité tels que « L’Inde au pied nu » dans la collection « L’Ecrivain voyageur »,  « Léger, légère » dans la collection « Les Billets de la Bibliothèque » ou encore votre toute dernière parution « L’or et la nuit » ; Comment avez-vous rencontré cet auteur et de quelle manière aimeriez vous le présenter à nos lecteurs ?"

 

Jacques DAMADE : "Il y a aussi un quatrième livre, Le ciel dans l’eau Angkor. Je vais être lyrique. Vous me pardonnerez, c’est un homme délicieux. Juste un peu trop jeune pour que je puisse l’ajouter à la liste de mes grands-pères. Mais il mérite d’y être. Il faut le lire, son écriture, c’est un gaz plus léger que l’air, euphorique et grave. J’avais lu son livre Plumes et rafales et je le reprenais de temps en temps. Il parlait de Montaigne du seizième siècle. Je croyais entendre Perrault et un peu Nerval. Il y avait du mouvement, de la lumière, de l’enfance. Je le lisais à haute voix. Je ne le connaissais pas alors. Une nuit, j’ai croisé Pierre Lartigue, dans une soirée, chez un ami commun. Je m’en souviens parfaitement. Un petit homme charmant, élégant, vêtu d’un costume blanc qui s’adressait à moi pour me dire qu’il avait écrit un livre sur l’Inde (L’Inde au pied nu) où il venait de voyager et pour savoir si cela m’intéressait. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment ai-je réussi à cet instant à rester un éditeur digne, attentif ?"

 

LEXNEWS : "On ne peut aborder les Editions « La Bibliothèque » sans souligner l’extrême soin que vous apportez également à la présentation de vos ouvrages : une présentation sobre, une couverture choisie, un papier et une typographie de qualité…Pouvez-vous souligner ces étapes essentielles qui précédent la naissance d’un livre et qui ont leur importance dans le résultat final ? Et, est-ce là encore votre amour du livre qui vous dicte cette exigence éditoriale ?"

 

Jacques DAMADE : "Je crois que le livre à des armes qu’on sous-estime parce qu’on a peur de ne pas être dans le coup ou de rater je ne sais quel TGV (on pense au lapin blanc avec sa montre dans Lewis Carroll !) : la taille de la main, le poids, la disponibilité, la douceur du papier sous les doigts, le dessin des caractères, le silence que tous les casse-pieds, et ils sont nombreux, oublient, ils nous parlent des écrans, du bruit, du portable, du village planétaire, de la fin du livre. Comme si on ne savait pas ce que c’était que le silence, la musique, comme si on ne pouvait pas se retirer, revenir, repartir.  Il y a un texte de Patrick Mauries, l’éditeur du Promeneur, qu’il place dans tous ses livres, que j’aurais souhaité écrire qui s’appelle Le Cabinet des lettrés. Je vous en cite la fin :

 « Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans les recoins de leur bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs. »

 

 

Pour revenir à ce qu’on disait, je choisis souvent le papier et la couleur de la couverture avec les auteurs ou les préfaciers quand les auteurs datent du XVIIIe. On va dans un entrepôt où il y a des papiers, avec des grains, des couleurs, des grammages différents. On en sélectionne quatre ou cinq. Puis on délibère.  Après la couverture est composée par un typographe, d’où le léger relief du sigle et des lettres que l’on sent avec l’œil du doigt : cette façon qu’a l’encre de pénétrer le papier, de l’épouser, bien différente de celle de la photocomposition."

 

LEXNEWS : "Aujourd’hui, les Editions « La Bibliothèque » ont plus de quinze ans – seize exactement, je crois – ; en qualité d’éditeur indépendant, vous avez déjà relevé de lourds défis notamment lors de l’incendie des Belles Lettres ; Quels sont aujourd’hui, vos nouveaux défis ou projets ?"

 

Jacques DAMADE : a a été un fameux incendie. Trois millions de livres, je crois, à proximité de Gasny, dans l’Eure, en pleine campagne française. Ce que le feu a commencé, l’eau l’a achevé. Les pompiers ont été terribles. D’après ce que je sais, il n’y a pas un seul livre qui ait survécu. Je me demande si ce n’était pas plus important en nombre d’ouvrages que celui de la grande bibliothèque d’Alexandrie. En plus il y avait énormément de textes bilingues gréco-latins de la collection Budé des Belles Lettres. César, Pline, Aristote, Platon, Philostrate… L’histoire aurait plu à Borges qui aimait que le temps joue à se répéter. Moi, j’ai eu peur que ce soit la fin de la mienne, de bibliothèque. Mais, après s’être fait un peu tirer l’oreille, le Centre National du Livre nous a sauvés. Je n’appellerai pas cela un défi, mais plutôt un bref chapitre, pas un des pires, de L’Histoire de l’Infamie. Aussi est-ce avec le sourire du survivant qui remercie le ciel que je poursuis mon activité artisanale, saisonnière, quasi agricole de deux ou trois livres au printemps et à l’époque des vendanges."

 

LEXNEWS : "J.M.G. Le Clézio relevait récemment qu’il avait besoin de voyager pour écrire, être dans des lieux inconnus ou anodins pour que son inspiration créatrice soit vivifiée par ces horizons nouveaux, comment percevez vous ce rapport de l’écrivain au voyage ?"

 

Jacques DAMADE : "Vivifiant, bien sûr : rompre avec les habitudes jusqu’à se débarrasser du soi, voir d’autres coutumes, d’autres gens, essayer de comprendre les gestes, une langue que l’on devine, semi obscure et donner ces variations en partage. L’écrivain voyageur, quelle noblesse ! C’est la collection la plus importante de ma maison (une vingtaine de titres). L’écrivain voyageur, c’est grâce à lui d’abord qu’on a découvert le monde. Je songe au somptueux travail d’édition de la Magellane de Michel Chandeigne et d’Anne Lima. Splendeur des livres, précisions et voix multiples des missionnaires, voyageurs, marchands scandant la découverte de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie, des Indes… Même si à la découverte de l’autre s’ajoute à notre époque une autre mission que Bouvier, Marker, Orcel ou Lartigue incarnent. Je vais publier en mai un livre de Georges Groslier (Eaux et Lumières)  qui date de 1930 sur le Mékong cambodgien où il montre le bonheur, l’importance du fleuve pour nourrir, faire vivre la population. Pierre Lartigue expose dans son dernier livre L’or et la nuit combien en 2007 la déforestation, les déchets chimiques mettent en danger ce fleuve. L’écrivain voyageur n’est plus simplement ce roi mage qui rapporte l’or, l’encens, la myrrhe, même s’il l’est encore, heureusement, il est aussi le guetteur qui avertit des dangers que subit la terre. Danger pour la vie des hommes, pour la diversité du monde, pour la liberté, et même pour la survie de cette petite planète…"

 

 

Merci beaucoup, Jacques Damade, pour cette si agréable interview qui donnera à n’en pas douter à tous nos lecteurs l’envie d’ouvrir un à un les ouvrages de La Bibliothèque à la manière dont J.L. Borges écrivait «  La grille du jardin s’ouvre avec la docilité d’une page »… 

 

Paris, 24 avril 2008

L.B.K. pour LEXNEWS

  

 

Editions La Bibliothèque

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-La-bibliotheque-.html

Diffusion Distribution Belles Lettres : 01 45 44 92 88

 

 

Interview Diane de SELLIERS, la passion de l'édition d'art...

 

© Giacomo Bretzel

LEXNEWS : «  Quelles sont les origines des Editions Diane de Selliers qui portent votre nom ? » 

Diane de SELLIERS : « Le livre m’accompagne en fait depuis mon enfance dans la mesure ou j’ai toujours aimé lire et que j’ai accompli des études littéraires. J’avais comme objectif de travailler comme critique culturel et littéraire. J’avais réalisé un mémoire sur un sujet d’édition. Belge de nationalité, je suis arrivée à Paris et j’ai commencé à travailler dans une maison d’édition. Après cette expérience, j’ai décidé de monter ma propre maison d’édition, afin d’éviter certaines contraintes et grâce à l’insouciance de mes 25 ans !

J’ai commencé avec des guides qui n’avaient pas besoin d’un nom d’éditeur. Ces éditions permettant de financer le reste de mes projets. A l’origine je n’avais pas d’objectif de collection, cela l’est devenu par la suite. J’avais découvert de superbes gravures mises en couleur par OUDRY au XVIII siècle dans une librairie ancienne. En les consultant, je me suis dit qu’il n’était pas possible que ces superbes gravures restent inconnues de tous et mon sang d’éditeur n’a fait qu’un tour ! J’ai pris le risque de lancer l’ouvrage avec l’intégralité des textes des Fables de La FONTAINE et des images. Cet ouvrage est sorti en 1992 et nous en sommes aujourd’hui à la cinquième édition. Par la suite, j’ai souhaité réaliser un autre livre consacré quant à lui aux contes du même auteur. Mais je n’avais pas d’illustrations pour ces derniers. C’est alors qu’à l’occasion d’une exposition au Musée du Petit Palais consacrée à FRAGONARD et le dessin au XVIII° s, j’ai eu l’occasion de découvrir dans la dernière salle, soixante lavis de FRAGONARD pour une édition manuscrite des Contes de La FONTAINE. Il s’agissait de dessins qui n’étaient pas, et ne sont plus, montrés au public. » 

LEXNEWS : « Quelles sont les difficultés pour traiter ces sources originales ? » 

Diane de SELLIERS :  « Pour ce dernier livre, la réalisation a été très délicate en raison de la difficulté d’obtenir ces lavis en photogravure dans de bonnes conditions. Nous avons été obligés d’aller voir les originaux avec les techniciens de l’atelier de photogravure grâce à la coopération essentielle du Musée. Si vous prenez les lavis de FRAGONARD, la plus grande difficulté réside paradoxalement dans les blancs ! Rendre les blancs vivants et restituer les nuances de blanc dans les visages par exemple est une tâche particulièrement délicate. » 

LEXNEWS : « Cela exige donc un gros travail artistique en amont ? » 

Diane de SELLIERS : « Oui, tout à fait. Il y a énormément pour ces livres de réflexion pour être le plus fidèle possible à ces œuvres, et en même temps pour ajouter un plus, compte tenu des moyens techniques à notre disposition et de la modernité de l’ouvrage ». 

LEXNEWS : «  Quel est le point de départ de vos projets ? » 

Diane de SELLIERS : « J’ai toujours réalisé un livre dès que j’ai l’alliage de l’artiste et du texte. Pour les Fables, c’est le hasard qui m’a mis en présence des textes et de cette iconographie. Quant aux Contes, cela a résulté d’une démarche volontaire jusqu’à ce que je trouve une illustration qui ait la même force narrative que le texte. C’est grâce à un ami que j’ai eu l’idée du troisième livre. Il m’avait parlé d’une Divine Comédie de DANTE illustrée par BOTTICELLI qui devait se trouver en Italie. Après de longues recherches, j’ai pu travailler sur des dessins de BOTTICELLI qui se trouvaient dispersés à Berlin et au Vatican. Pour analyser ces œuvres de BOTTICELLI, j’ai pu bénéficier du concours du conservateur du Musée de Berlin, grand spécialiste du peintre et qui était alors à la retraite. C’est d’ailleurs de cette collaboration qu’est née l’idée du Faust de GOETHE illustré par DELACROIX. Les 18 lithos de DELACROIX ne suffisaient pas elles seules pour illustrer ce projet. Je suis donc partie à la recherche de tous les travaux et dessins préparatoires de DELACROIX sur ce Faust ! J’ai ainsi pu constater que le thème de Faust avait obsédé le peintre pendant toute sa vie, ce qui m’a fourni un grand nombre d’études préparatoires. La recherche de la qualité est ainsi au tout premier plan. » 

LEXNEWS : « Il est même possible d’ajouter, eu égard au résultat, qu’il s’agit d’un véritable travail de recherche en tant que tel ! » 

Diane de SELLIERS : « Il est vrai que chaque livre exige un immense travail préparatoire allant de 3 à  5 ans. Ce sont de véritables jeux de piste, qu’il faut à chaque fois parvenir à remonter. La meilleure récompense de cette entreprise vient des diverses institutions qui très souvent après un premier refus d’autorisation quant à l’exploitation des sources reviennent sur leur décision dés qu’ils ont pris connaissance de l’ampleur du travail accompli.

Mon éditeur italien m’a donné le thème de l’ouvrage suivant, le Décameron de BOCCACE. Les miniatures n’étaient pas suffisantes pour retenir l’attention du lecteur tout au long de l’ouvrage. Je souhaitais quelque chose d’extrêmement vivant qui reflétait la Toscane à l’époque de BOCCACE. Nous avons contourné le problème en prenant des détails de fresques qui montraient des scènes de la vie de tous les jours. Ces fresques sont à elles seules un véritable témoignage de la vie profane associée au thème mystique. Nous avons pris tous ces détails dés qu’ils pouvaient être en rapport direct avec le texte. Je pense que c’est le premier livre qui a offert un véritable travail de création iconographique dans notre collection. La Légende Dorée de VORAGINE me tentait depuis plusieurs années, mais la richesse iconographique me paralysait jusqu’à ce que je réalise que les décorations d’Eglise me serviraient directement pour cette illustration. La tâche a été immense : les photographes se sont rendus dans de nombreuses églises en Italie pour y effectuer leurs prises, avec au final des surprises sur le rendu de certaines fresques ! ». 

LEXNEWS : « Quels sont pour vous les rapports entre l’œuvre et l’iconographie, cette dernière venant accompagner un texte qui renvoie lui même à ses propres images ?Cela fait il naître des doutes chez vous quant à ces rapports ? » 

Diane de SELLIERS : « Je n’ai pas le sentiment de ressentir ces doutes quant aux relations entre texte et image car ces relations sont à la base même de mon travail. Je m’implique tellement dans ce souci d’harmonie entre l’iconographie et le texte qu’il me semble que le résultat implique une symbiose. Si vous prenez l’exemple de VORAGINE, rares sont les personnes qui lisent l’œuvre sans iconographie. Une fois que les images accompagnent le texte de la Légende dorée, le texte reprend toute sa saveur car les interprétations des peintres de ces fresques se nourrissent à la spiritualité émanant du texte lui-même ! Votre question me semble par contre plus concerner un livre comme celui du Don Quichotte de CERVANTES. C’est en effet très différent car nous nous trouvons en présence d’un artiste contemporain, Gérard Garouste, qui a sa propre interprétation de l ‘œuvre. Il n’est pas un illustrateur mais bien un artiste. Il a tellement plongé dans l’esprit du texte qu’il a fait une œuvre de créateur dans le cadre d’une œuvre originale appartenant à CERVANTES. Cela lui offre des opportunités de rebondir sur une phrase correspondant à une idée de sa lecture de l’œuvre ! Donc je ne pense pas que cela puisse en aucune façon réduire la liberté de lecture, bien au contraire. Nous veillons à ce qu’il y ait un équilibre entre le texte et l’image afin qui ni l’un ni l’autre ne prenne le dessus. Pour le « Voyage en Italie » de STENDHAL, l’iconographie a été particulièrement difficile à réunir en raison de la diversité des thèmes abordés. Nous avons cherché à reproduire dans la mesure du possible l’univers de l’auteur tel qu’il l’avait connu à son époque. Nous avons saisi sur ordinateur tous les mots de personnes, de lieux, de scènes de genres,… Les recherches ont été faites dans les plus grandes bibliothèques telles celles de Paris, Rome, Londres,… avec comme cadre temporel une période très courte : 1800-1840. Nous avons ainsi réalisé un travail très rigoureux sur le thème de l’Italie par rapport à nos entrées informatisées. Cela a été un travail de titans ! ». 

LEXNEWS : « Diane de SELLIERS, merci pour toutes ces explications qui rendent plus passionnant le métier qui est le votre, et dont nous présenterons régulièrement les nouveautés ! »

LEXNEWS A LU POUR VOUS ...

OVIDE "Les Métamorphoses" illustrées par la peinture baroque, 576 pages format 24.5 x 33 cm en volumes reliés pleine toile sous coffret illustré, titres de couverture aux fers à dorer, papier couché mat 170 g.

 

Ce ne sont pas moins de 360 peintures dont un grand nombre inédites qui viennent mettre en lumière l'éternel récit d'Ovide, legs éternel de la littérature antique latine ! A oeuvre d'exception, édition exceptionnelle, tel est le cas de la présente sortie de l'ouvrage préparée sous la direction éclairée de Diane de Selliers.

Une centaine de peintres italiens tels le CARAVAGE, CARRACHE, CASTIGLIONE, ... mais aussi espagnols,français ou du Nord éclairent un texte dont la poésie a inspiré de tous temps les artistes les plus divers. C'est sous l'éclairage baroque que les Métamorphoses ont trouvé un regard nouveau quant à la présentation édition, un choix judicieux au regard du texte dont les vertus bucoliques et la force des thèmes évoqués se partagent avec passion et ardeur. La Nature, les dieux et les hommes tissent entre eux des liens inextricables que seuls des choix souvent violents viennent interrompre,  la superbe iconographie des Editions Diane de Selliers venant souligner ce trait de caractère tel le plus cadre pour une peinture délicate. Point de double langage ou de choix excessif, tout est mesure dans un univers qui portant porte en soi les valeurs extrêmes des passions humaines. L'art baroque transgresse souvent l'ordre établi par la sage Renaissance et pourtant cet éclairage pictural se veut respectueux de la célèbre oeuvre latine !

Retrouvons dans une édition d'exception, nos racines antiques en compagnie de Jupiter, Sémélé ou encore Bacchus, goûtons les joies d'une mythologie accessible non seulement par la beauté du texte mais également par la contemplation du regard sur des oeuvres tout autant immémoriales...

Un travail à la fois délicat et artistique pour lequel un regard plus attentif révèlera une démarche digne des oeuvres scientifiques les plus rigoureuses !

Pour plus de renseignements : www.editionsdianedeselliers.com

 

 

 

 

 

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