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Édition Semaine n° 04 / Janvier 2020

 

 

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Joris-Karl Huysmans : « Romans et nouvelles », édition publiée sous la direction d'André Guyaux et Pierre Jourde avec la collaboration de Jean-Pierre Bertrand, Per Buvik, Jacques Dubois, Guy Ducrey, Francesca Guglielmi, Gaël Prigent et Andrea Schellino, Bibliothèque de la Pléiade, n° 642, 1856 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2019.

Paul Valéry confiait à Albert Dugrip : « J’en suis toujours à relire À rebours ; c’est ma Bible et mon livre de chevet. Rien n’a été écrit de plus fort ces derniers vingt ans ». Cet hommage d’un grand homme des lettres peu enclin à des éloges faciles souligne le choc qu’occasionna la parution de ce roman sur ses contemporains. Grâce à cette édition de la Pléiade des Romans et nouvelles de Joris-Karl Huysmans réalisée sous la direction d’André Guyaux et de Pierre Jourde, le lecteur du XXIe siècle pourra entrer de la manière qu’il convient dans l’univers feutré du fameux Des Esseintes, héros archétypal d’une fin de siècle troublée. La lecture d ’A rebours réservera en effet des instants d’anthologie lorsque le personnage central, esthète maladif dont il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec le poète Robert de Montesquiou qui inspira à Huysmans probablement le personnage, se perd dans la contemplation des volumes de sa bibliothèque tout autant que dans les flacons de son orgue à bouche… Univers de décadence associé au symbolisme si prégnant en cette fin de siècle, l’écriture de Huysmans se démarque radicalement du naturalisme de Zola qu’il avait jusqu’alors soutenu jusqu’à ce que Zola ne qualifie l’œuvre de Huysmans d’œuvre de confusion. À la différence de notre époque, et à rebours a-t-on envie d’ajouter, la décadence et la névrose omniprésentes dans A rebours se manifestent par la beauté et les arts, le raffinement et la délicatesse… Mais Huysmans n’a pas toujours fait preuve d’une telle rupture sur son temps, et c’est un des attraits de ce volume que de proposer certains de ses autres écrits ; Des récits et écrits traduisant les profonds changements qui s’imposèrent au siècle, à la société et à la capitale française dans laquelle le romancier évolua dans cette deuxième moitié du XIXe siècle. Révolution industrielle, triomphe de la bourgeoisie, révolution haussmannienne, soubresauts de l’Ancien Régime vite réprimés, et partout le règne de l’argent vont marquer les premières œuvres de Huysmans avec un réalisme cruel comme le soulignent André Guyaux et Pierre Jourde dans leur préface. Nul étonnement alors à ce que ses premiers livres n’aient été dès lors dédiés à Zola qui ne lui en sera guère reconnaissant. La déliquescence ciselée par le romancier dans ses romans avant sa conversion en 1891 traduit ces transitions inéluctables que le XXe siècle viendra confirmer de manière cruelle avec notamment ses deux conflits mondiaux. À vau-l'eau s’avère être le manifeste désenchanté de ces mutations conduisant à un sentiment de solitude exacerbé dont témoignent les héros décrits sous la plume désabusée et méprisante du romancier pour le siècle dans lequel il vit. Parmi ces nuages sombres, des éclairs trouent cependant les nuées avec des enchantements pour la poésie et les récits de certains de ses contemporains : Baudelaire, Poe, Mallarmé… Autre lumière, celle de la conversion qui touchera l’écrivain dès la fin du siècle et dont En route en 1895 sera en quelque sorte le témoignage, la confession ou déclamation. Les retraites dans différents monastères constituent des alternatives plus mystiques que les enfermements dans des tours d’ivoire stériles des héros de ses romans précédents. Et si un certain dolorisme chrétien persiste avec Durtal à la recherche de l’art sacré et du plain-chant avant la retraite à La Trappe, la quête ne fait cependant que commencer, elle inspirera d’autres conversions tout aussi célèbres au XXe siècle parmi les écrivains, mais ceci est une autre histoire…

Joris-Karl Huysmans « Le Drageoir aux épices suivi de Croquis parisiens » édition de Jean-Pierre Bertrand, Nrf Poésie Gallimard, 2019.
 

A souligner cette belle porte d’entrée dans l’univers huysmansien proposée par la collection Nrf Poésie Gallimard qui vient de rendre disponible des textes essentiels pour comprendre les débuts en littérature de Joris-Karl Huysmans, des débuts par le détour de la poésie en prose. Suivant la voie tracée par ses augustes prédécesseurs Aloysius Bertrand et Charles Baudelaire, le jeune Huysmans aborde en effet la poésie en prose, un genre qui n’en est encore qu’à ses prémices. Jean-Pierre Bertrand rappelle dans son introduction combien cette forme nouvelle tient à l’essor du journal et que Baudelaire applique « à la fréquentation de villes énormes » et à la peinture de la vie moderne. Doué d’une puissance novatrice, le poème en prose par la liberté qu’il offre au poète d’entrer en rupture avec les conventions ne pouvait que séduire Huysmans qui en 1874 livre Le Drageoir aux épices puis Croquis parisiens en 1880. Une liberté tant pour le poète que pour le lecteur soulignera Baudelaire, et à sa suite Huysmans. Les frontières seront d’ailleurs souvent ténues entre poème en prose et roman chez l’auteur de Les Sœurs Vatard et En ménage. Si Huysmans relèguera par la suite Le Drageoir aux oubliettes à la différence des Croquis, la lecture de ces œuvres permet de mieux comprendre les fils sous-jacents qui tisseront progressivement une alternative singulière au naturalisme.

Cahier Huysmans, Cahier de L'Herne dirigé par Pierre Brunel et André Guyaux, 466 p., éditent de L’Herne, 2019.

Les éditions de l’Herne ont eu l’heureuse idée de rééditer le Cahier qui avait été consacré à Joris-Karl Huysmans en 1985, alors qu’une exposition au musée d’Orsay et l’entrée de l’écrivain dans la collection La Pléiade honorent cet écrivain souvent méconnu ou tout au moins « bizarre » comme certains de ses contemporains se sont plus à qualifier l’auteur du fameux roman « À rebours ». Ce Cahier Huysmans fait voler en éclats tous ces clichés en proposant une véritable exploration de l’univers huysmansien. Pierre Brunel ouvre ce fort volume d’études détaillées qui ont fait la qualité des Cahiers de l’Herne aujourd’hui dirigés par Laurence Tâcu. L’article souligne combien le héros Des Esseintes « est aussi la fleur maladive de son siècle » déjà préfigurée par Baudelaire, et porte en lui « la haine du siècle ». Le naturalisme s’étant épuisé à hauteur des dégâts engendrés par la Révolution industrielle dans le dernier tiers du XIXe siècle, quelle place pouvait encore prendre ce regard mâtiné de haine féroce et de lucidité tragique sur le non-sens de la vie ? Un certain ravissement gagne en effet l’auteur et son héros face à ces tremblements annonciateurs de désastres à venir. Divagations, dégoûts et soubresauts désespérés ne peuvent être dépassés par l’idée de progrès prévalent à l’époque où Huysmans signe ses derniers écrits. Mais avant de parvenir à ces questionnements dont l’époque moderne a hérités, le Cahier consacre deux parties essentielles pour comprendre Huysmans avant la rédaction d’A rebours, sections dans lesquelles nous découvrons le jeune homme entré en littérature par la poésie, et notamment le poème en prose Le Drageoir à épices (1874) venant d’être édité par Gallimard dans la collection Poésie/Nrf. Puis, surgit la veine naturaliste qui marquera des œuvres importantes comme Marthe, histoire d'une fille ; Les Sœurs Vatard ; En ménage ; À vau-l'eau, tout en suscitant progressivement des questionnements existentialistes. La rupture avec Zola survient avec le coup de tonnerre d’A rebours qui marquera les consciences de son temps entre ravissements et condamnations, séductions et critiques. Nul n’est prophète en son pays, surtout au tournant d’un siècle qui ne souhaite pas voir les nuages assombrir le ciel. Les sections consacrées au cycle de Durtal et De la conversion à l’oblature abordent un autre aspect souvent méconnu de Huysmans, la voie choisie face au mur devant lequel il se trouvait : la « sortie » par la transcendance, échelle qui ne cessa pas d’étonner ses contemporains et qu’allaient rejoindre une série d’écrivains fameux au siècle suivant. Le symbolique laisse place à la symbolique de la mystique chrétienne, une voie ouverte passant par les méandres de l’architecture des cathédrales et du plain-chant.

Les éditions de l’Herne éditent également trois petits volumes dans la belle collection de poche les Carnets de l’Herne venant idéalement compléter cette réédition, et consacrés à des textes plus méconnus de Huysmans tels que « Paris et autres textes » ; « Notre-Dame de Paris et autres cathédrales » et « Les rêveries d’un croyant grincheux ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nota bene

John Dos Passos : « U.S.A », T.1 « Le 42ème parallèle », T.2 « 1919 », T.3 « La Grosse Galette », traduit par Yves Malaric et révisé par C. Jase, Folio, n° 6715, n° 6716, n° 6717, 2019.

 


À souligner la parution en Folio de la trilogie de l’écrivain américain John Dos Passos (1896-1970), comprenant « Le 42e parallèle », « 1919 » et « La Grosse galette ». Intitulée lors de sa parution complète, en 1938, sous le simple titre « U.S.A », cette célèbre trilogie dresse un tableau critique et sans concession de la civilisation américaine en ce début du XXe siècle, des années 1910 à 1930. L’auteur, sur le long cours de ces trois œuvres, donne vie à des personnages de tous horizons et classes sociales, des vies désœuvrées, dramatiques ou pathétiques pour mieux dresser en miroir le monde américain pris entre turbulences et désespoir de ce début de siècle. Intégrant des procès célèbres dont celui de Sacco et Venzetti, extraits d’articles de journaux, collages de mots ou encore des chants populaires… Cette immense œuvre romanesque au style nouveau décalé, connut, dès sa parution, un succès retentissant, et constitue encore aujourd’hui un des romans incontournables de la littérature américaine du XXe siècle. Grand voyageur, John Dos Passos, écrivain, essayiste, poète et même peintre, a laissé une importante œuvre. Proche du milieu intellectuel communiste, il s’en écartera cependant après 1932, tout en conservant ses convictions premières.
Cette « Comédie inhumaine » en trois actes commence à l’aube du XXe siècle. Le 1er volume, « Le 42e parallèle »paru en 1930, met en scène des personnages embourbés de cette épouvantable tempête sous le 42e parallèle. S’y débattent et s’affrontent notamment Charley, le si crédule mécanicien, Ward un entrepreneur sans foi ni loi et, Mac, imprimeur et révolutionnaire… Des figures devenues depuis célèbres.
Le deuxième tome publié en 1932, « 1919 », met sous la lumière de ses projecteurs la figure de Joe William, un pauvre type engagé et ballotté dans la marine marchande, alors qu’en cette année 1919 s’ouvrent les règlements du premier conflit mondial. Entre paix, guerre finissante, profiteurs et combines, les États-Unis affirment leur prédominance laissant derrière elle le monde et les laissés-pour-compte.
Enfin, « La Grosse Galette », publié en 1936 et dernier volume venant refermer cette immense « Comédie inhumaine », retient pour toile de fond le monde de l’argent et des spéculations boursières de ce pays en plein essor économique que sont devenus les États-Unis. Vie des affaires et histoires d’amour s’y mêlent en des mondes différents, celui du cinéma, d’Hollywood, celui de l’industrie et Ford, des mondes que relie par la valeur du dollar et avançant inexorablement vers la grande crise de 1929.
Œuvre incontournable formant un tout, même si les trois volets peuvent, certes, être lus séparément.

Victor Hugo : « Les Contemplations », Préface de Charles Baudelaire, Édition présentée par Pierre Albouy, Bac 2020 Folio, n ° 6679, 2019.

 


Réédition en Folio des « Contemplations » de Victor Hugo incluant la préface de Charles Baudelaire et présentée pour cette édition par Pierre Albouy. Un classique saisissant, n’ayant pris aucune ride. Confession d’une conscience, d’une mémoire, celle d’un géant de la littérature ; Souvenirs, réminiscences, impressions, hantés de fantômes dans la brume des années et de l’âge. Énigme et destinée de la condition humaine ; Âme cheminant « de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête « au bord de l’infini » » écrit Victor Hugo. Un abîme offrant un chef-d'œuvre qu’il convient de lire, ainsi que le souligne Pierre Albouy dans sa préface, « comme on lirait le livre d’un mort. ». Deux temps, deux chapitres - « Autrefois » et « Aujourd’hui » - avec pour fatale césure la mort, « Un abîme les sépare, le tombeau », écrit encore Pierre Albouy. Une édition complète intégrant chronologie, notices et notes.

« Franz Liszt ; Tout le ciel en musique ; Pensées choisies et présentées par Nicolas Dufetel, Le Passeur Editeur, 2019.
 


Un plaisant et bel ouvrage livrant les pensées choisies du grand pianiste et compositeur du XIXe siècle que fut Frantz Liszt. Réunis pour la première fois par Nicolas Dufetel, musicologue, chercheur et spécialiste du XIXe siècle, ces pensées, maximes ou aphorismes sont à l’image de la musique et du caractère de cette figure majeure du romantique. Figure complexe, trop souvent mal connue, qui aima passionnément Marie d’Agoult, fut ami de Georges Sand, de Richard Wagner qui épousa sa fille Cosima… Des réflexions tout à la fois profondes, intempestives, impétueuses et fulgurantes empreintes de toute la fougue du compositeur et abordant les grands sujets de son époque : L’homme et la société, philosophie et philosophes, les pays et l’Europe, mais aussi bien sûr, pour cet abbé, la spiritualité et la religion, sans oublier bien entendu la musique, l’artiste et l’art en général. Un réel régal ! C’est tout le génie visionnaire de Franz Liszt qui se trouve concentré en ces pages par les soins et le travail de Nicolas Dufetel, comme pour mieux s’y déployer. Issues de ses écrits publics ou de correspondances privées, écrites dans un merveilleux français, langue que le grand compositeur « hongrois », né en Autriche (1811-1886), affectionnait particulièrement, le lecteur retrouvera dans ces pensées choisies l’esprit universel de ce grand cosmopolite du XIXe siècle romantique. Un bel ouvrage avec, effectivement, « Tout le ciel en musique » pour horizon !

Dictionnaires

Le Petit Robert Édition 2020

L'édition 2020 du Petit Robert est arrivée ! Comme le rappelle justement Charles Bimbenet, directeur général des éditions Le Robert, « c'est donc à une grande fête des mots que nous vous invitons avec ce Petit Robert 2020, une joyeuse mise en bouche du français d'aujourd'hui » ; l'image gastronomique est judicieuse, car il faut l’avouer, il y a encore et heureusement un grand nombre d'amoureux de dictionnaire, et tout particulièrement du Petit Robert, un réel plaisir des sens à prendre connaissance de la vie des mots, de leur évolution, ainsi que des nouvelles naissances. Pour accompagner ce voyage au long cours au cœur de ce qui constitue la langue française, c'est le dessinateur Riad Sattouf qui a été chargé de faire partager son amour des mots, des mots qui ont toujours inspiré son art. Jeunesse et modernité de la langue française, c'est le défi relevé par le fidèle Alain Rey, esprit des lieux et figure emblématique du célèbre dictionnaire. Hommage donc justifié que de voir son portrait croqué en couverture de cette nouvelle édition aux chiffres symboliquement répétés 2 x 20, une éternelle jeunesse !

Quelques mots nouveaux de la vie quotidienne de cette nouvelle édition :


Dans le monde du travail, un candidat qui a les compétences requises coche toutes les cases. Mieux vaut jouer collectif que tenter de carboniser ou de torpiller ses collègues et finir par se retrouver dans leur viseur. Une situation malaisante ! Après une journée passée à corriger des fautes qui piquent les yeux, à déplorer des trous dans la raquette et à répondre aux « d’où tu dis ça ? », nous voilà rincés ! Le soir, on se distrait en buvant des bulles lors d’un anniversaire dans un quartier boboïsé. On est ravi d’avoir participé à la cagnotte, mais si notre véhicule est verbalisé, on pourra s’exclamer : « Cent euros d’amende, ça fait cher du stationnement, j’aurais dû venir en monoroue ! ».

 

Littérature - Poésie - Romans

 

Oê Kenzaburô : « Notes d’Okinawa », Traduit du japonais par Corinne Quentin, Édition Picquier, 2019.
 


En éditant « Notes d’Okinawa » du grand écrivain japonais Ôe Kenzaburô, les éditions Picquier ont fait choix d’un ouvrage fort, profond et qui ne saurait laisser son lecteur indemne.
Des notes écrites dans les années 1960 (mais cela pourrait être un autre siècle, le suivant…), lorsque l’écrivain se rend dans l’archipel d’Okinawa (mais cela pourrait également être un autre archipel ou un continent ou autre pays…) et se trouve pris dans les mailles serrées de sa japonité, du passé, la gentillesse et ce rejet, comme un implacable écho, des habitants d’Okinawa. C’est alors un abîme de questions qui l’assaillent… « Qu’est-ce d’être un Japonais et n’est-il pas possible de se transformer en un Japonais qui ne serait pas de ce genre ? », questionne inlassablement la voix intérieure de l’écrivain se rendant et retournant encore et encore à Okinawa...
Cet étrange archipel, à cette époque encore sous administration et domination américaine, et à la face duquel le Japon entend afficher son indépendance tout en lui demeurant « furtivement » dépendant, souligne Ôe Kenzaburô. Hontô, île principale d’Okinawa, Ishigaki, l’île du poète journaliste, Yaeyama, Iriomote, l’île des montagnes et des chants populaires, l’écrivain observe, écoute et s’interroge, un voyage introspectif dans un archipel incarnant le rejet et distillant dans ses veines à chaque silence toujours plus fort et tendu, l’amer et inexorable poison de l’impuissance face à une vérité écrasante… « Conscience japonaise d’être soi » ou conscience du monde humain. Oser aller au cœur des questionnements avec cette écriture sans faille, exigeante et sans concessions qu’est celle d’Ôe Kenzaburô.
Bien sûr, l’ombre brûlante du nucléaire hante ces pages. Rappelons que la force d’écriture d’Ôe Kensaburô, prix Nobel de littérature en 1994, puise sa force dans l’histoire du Japon, d’Hiroshima, de ses victimes. Irradiées. Nagasaki. Irradiés. Mais aussi Okinawa avec ses bases américaines, ses bases sous-terraines, ses déchets nucléaires et gaz toxiques. Suspicion, silence. « Allez au bout de la question et savoir, vous sert à quoi ? », interroge encore la voix intérieure.
Ce sont des témoignages forts qui, tels des points d’ancrage, scandent les pages de ce livre. Témoignages d’irradiés de Nagasaki, d’Okinawa… Paysage et vies dévastés, hantés dans lesquels se glisse pourtant le poète…
Des pages d’une acuité déchirante, d’une lucidité écrasante. Tension, indignation, révolte, le rejet comme point de départ, plus encore pour le poète impassible, immuable dans son sourire et la ténacité persistante de ses silences. Les questions s’embourbent, les hommes tels des ombres avancent ou oscillent, la souffrance, la douleur, des plaies profondes, intérieures, dont la cicatrice ne guérit pas…
« Comment… ? », martèle en son for intérieur l’écrivain prendre conscience, nommer, lorsque « sur le mur qui clôt l’impasse on ne trouve qu’une tête fracassée et sanglante. » Alliage tranchant de colère froide et de désespoir du poète, et le goût amer du dégout de soi. Les questions soulevées par Ôe Kenzaburô dans cette quête d’honnêteté tant intellectuelle qu’humaine sont nombreuses ; par-delà le mur de la question du nucléaire, la folie, la démocratie, la loyauté, l’intégration… s’y trouvent réfléchies par un effet boomerang. Il faut les appréhender dans toute leur réalité et contemporanéité, histoire et présent. Un livre exigeant, profond, de cette force existentielle qui bouscule, ébranle et poursuit.

Depuis ce jour
Le pays natal dans la mer du sud
Est devenu un serpent.
Ce serpent que la douleur lancinante de l’arme atomique
Engourdit
Quand, agonisant, il se tortille et s’entortille


Bien que publié initialement en 1970, l’auteur a souhaité pour cette édition française, traduite en langue française par Corinne Quentin, y ajouter des textes très récents de 2015 notamment sur la question du nucléaire. Un très bel ouvrage marquant, en cette année 2020, le 85ème anniversaire de ce grand écrivain japonais.
 

L.B.K.

 

Delphine Rey-Galtier : « Le théâtre de Michel Vinaver », Éditions Ides et Calandes, 2019.
 


C’est un bel essai sur Michel Vinaver que nous propose Delphine Rey-Galtier, enseignante de Lettres et de théâtre, avec cet opuscule nommé « Le théâtre de Michel Vinaver » aux éditions Ides et Calandes. Vinaver ne s’est pas seulement imposé, dès les années 50, dans le monde du théâtre, il a également su imposer à la grande scène du Théâtre même une vision, sa vision, élargie et singulière. Venu au théâtre un peu par hasard, dira-t-il, Vinaver, dramaturge et écrivain, a en effet écrit de nombreuses pièces, plus d’une vingtaine à ce jour à son actif, pour la plupart mises en scène, et pour lesquelles le dramaturge a reçu prix et honneurs. Une vision tant du théâtre que du monde que Vinaver a également développée dans ses ouvrages, essais ou critiques sur le théâtre (sans oublier ses romans et traductions). Une vision personnelle et tranchée que Delphine Rey-Galtier a entendu en ces pages non seulement exposer, mais surtout explorer mettant parfaitement sous la lumière des projecteurs, au fil des chapitres, ce qui caractérise probablement le plus Vinaver : son rapport au vivant et à l’immédiat. Ce sont les « Paysages Vinaveriens » qu’a souhaité retracer l’auteur de cet essai. Des paysages tissés des fils du réel, de l’histoire et de la mythologie, avec pour prédilection, entre autre, Georges Dumézil ou encore Jean-Pierre Vernant ; Un entrecroisement soumis au vent de la poésie, celle notamment de T.S. Eliot. « Un à un les fils se relient » dit-il encore.
En une distance toujours maîtrisée, Vinaver interpelle, en effet, le spectateur et plus encore celui qui se cache dans son for intérieur, l’homme et le monde, « des voix et des corps »… mais, aussi les ombres et la mort, donnant « la parole aux morts ». Un dialogue direct, sans supercherie ni détours, et empreint de cette poésie qu’il sut insuffler à l’ensemble de son œuvre. Delphine Rey-Galtier souligne combien les positions de Vinaver sont affirmées, se traduisant dans son style par une écriture vive et hachée, souvent fragmentaire. Il y a dans son œuvre non une résistance, mais bien des résistances, un réenchantement du monde…
Avec son propre style, l’auteur de cet essai dresse bien plus qu’un portrait figé de Michel Vinaver, mais tel un metteur en scène, nous révèle en ces pages étayées tant l’œuvre théâtrale, le dramaturge, que l’homme. Une œuvre grande ouverte sur le réel, alternant entre ironie, dérision et tendre compréhension. Une œuvre pointant du doigt failles et gouffres pour mieux susciter inlassablement les doutes et questionnements, en un dialogue ininterrompu avec le spectateur. « Y a-t-il un service après-vente du capitalisme ? » Vinaver bouscule, c’est certain, mais avec cette poésie de langage et de la scène qui lui sont propres et que vient traduire, en ces pages, Delphine Rey-Galtier.

 

 

Jun’ichirô Tanizaki : « Dans l’œil du démon. », traduit du japonais par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi, Éditions Picquier, 2019.

 


Un captivant et envoûtant roman ! Tel est le roman, publié aux éditions Picquier, « Dans l’œil du démon » du célèbre romancier japonais Tanizaki. Un roman noir, sensuel et démoniaque, dans un jeu pervers et démentiel d’illusions, traduit ici par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi. Un roman palpitant confirmant, une fois de plus s’il en était besoin, l’exceptionnel talent de l’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle.
Le narrateur, écrivain, reçoit un appel des plus farfelus et étrange de son ami Sonomura, un oisif, fortuné, un brin cinglé, lui proposant de l’accompagner assister à un meurtre. Abasourdi et inquiet sur la santé mentale de son ami, l’écrivain tentera de le dissuader et de le raisonner, mais en vain…
Au même titre que le narrateur, le lecteur est déjà pris par d’étranges « démangeaisons de curiosité ».
Tanizaki avec ce roman mené comme un polar a pris soin de tisser finement la trame de cette étrange et captivante histoire. Énigmatique message codé inspiré du célèbre « Scarabée d’or » de Poe, ambiance de cinéma, de nuit et de pleine lune qui disparaît … Le rythme s’accélère, l’ambiance se noircit, sordide, plongeant le lecteur dans les bas-fonds de Tokyo et d’inextricables mystères qui tels des filtres ensorcelés le prennent à la gorge... Qui est cet homme ? Et surtout cette énigmatique femme ? C’est par un splendide, sensuel et irrésistible portrait que l’auteur, à moins que ne soit Sonomura lui-même, déploiera son filet… « Quelle sensualité, quelle fluidité dans l’attitude ! Dans la souplesse de son immobilité parfaite, alors même que pas un tremblement n’agitait son léger vêtement, toutes les courbes de son corps exprimaient, avec quelle aisance, la sensualité et la flexibilité d’un serpent qui ondule, d’une vague qui rampe. », s’exclamera le narrateur.
Quiconque tombe amoureux de cette sublime image féminine semble condamné par sa passion ; Sonomura pourra-t-il échapper à ce fatal destin et à sa propre mise à mort ? C’est une incroyable machination, entre désir, voyeurisme et obsession – les thèmes de prédilection de Tanizaki, qui se referme subtilement…
Un roman palpitant, empoignant et entraînant autant le narrateur que le lecteur dans un fantastique labyrinthe fait de sombres ruelles aux étranges miroirs et reflets d’illusions et d’apparences. Un jeu pervers qui fonctionne à la perfection jusqu’à… Ce déroutant matin où le narrateur éberlué retrouve son ami chez lui, bien vivant, l’attendant…
 

L.B.K.
 

Jean Blot : « Le Séjour ; T.1 : L’enfance », Coll. Les Cosmopolites, Editions La Bibliothèque, 2019.
 


Imaginez ! Le narrateur – nommons-le Alexandre, naît à Moscou trois ans après la révolution d’Octobre de 1917, Lénine est au pouvoir ; D’origine juive, ses parents émigreront avec ce jeune enfant d’abord à Berlin, puis très vite à Paris... Un beau début de roman, pensez-vous.
Imaginez maintenant que cette enfance ait été non seulement vécue, mais qu’elle soit aujourd’hui présente, vivante, à portée d’oreille… Alors, cela devient non seulement un beau roman, mais une biographie inouïe ! Or, avec ce premier volume d’une trilogie nommée Le Séjour, ce sont ces souvenirs d’un autre siècle, pour beaucoup aujourd’hui difficilement imaginables, que nous livre, en un témoignage émouvant et précieux, Jean Blot, écrivain, essayiste, grand cosmopolite et surtout amoureux impénitent de littérature et des mots.
Quelques pages suffisent à faire du lecteur le compagnon de jeu de ce garçonnet curieux, observateur, un brin intrépide, et qui se souvient, quatre-vingt-dix ans après, savoir parfaitement prononcer le « r » russe. Car émigrer, c’est aussi et plus encore lorsqu’on a un père poète perdre sa langue natale ; un abandon suivi de tant d’autres que le jeune Alexandre apprendra très tôt à cacher derrière une « hypocrisie du bonheur » qui, écrit-il, ne le quittera plus jamais.
Et effectivement, bien loin de s’apitoyer ou d’être larmoyant, l’auteur joue avec une lucidité aussi implacable qu’espiègle avec ses souvenirs, sa mémoire et lui-même. Une enfance marquée du sceau de l’Histoire, inexorable, et qu’il attrape parfois au vol, questionne et accommode avec tendresse ou inflexibilité. Paris, la rue Poussin, l’Angleterre et les années de collège... de jeunes années qui allaient forger le futur écrivain et acteur de la vie culturelle internationale qu’il deviendra.
Des souvenirs « retrouvés » se voulant - ainsi que l’a souhaité Jean Blot, moins véridiques qu’authentiques, et mis en forme avec cet amour inconditionnel du style et de la littérature qui habite l’auteur. Pouchkine, Mandelstam, Proust y trouvent tout naturellement place. Jean Blot avoue une affection toute particulière pour le mot même de « Réminiscences ». Chateaubriand n’écrivit-il pas d’ailleurs avec justesse que « Les plus belles choses qu’un auteur puisse mettre dans un livre, sont les sentiments qui lui sont apportés, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse. »
Et il est vrai qu’en ces pages émouvantes, ce mot prend une sonorité ou couleur toute particulière à la lecture de ces souvenirs qui imposent de remonter l’horloge du temps de près d’un siècle. En un savant dosage de confessions, de pudeur et malice, l’auteur ayant bien trop de respect pour son lecteur, Jean Blot se souvient et s’affranchit avec allégresse de la grisaille des souvenirs et des années qui passent.
C’est à une tendre conversation entre l’enfant qu’il fût et l’homme qu’il est devenu, entre le jeune Alexandre Blokh et l’écrivain consacré et reconnu aujourd’hui sous le nom de Jean Blot, son nom de résistant, à laquelle est convié le lecteur. Ses proches, son père admiré, sa mère douce et joyeuse, sa nounou, ses amis d’enfance n’y reprennent pas seulement place, mais revivent sous sa plume dans le regard et l’âme de ce garçonnet qui grandit alors que les heures de l’Histoire sonnent…
« Mais les cloches que j’entends sonner au loin, errer dans le jour gris comme pour annoncer sa fin – ou la fin – m’assourdissent. Le carillon fait que je n’entends plus les jours qui le précèdent. Je les retrouverai peut-être. Mais c’est le deux septembre dix-neuf cent trente-neuf. Et c’est le tocsin.
J’ai seize ans. J’en aurai bientôt… - dans six mois – dix-sept.
», écrit Jean Blot pour refermer ce premier volume lorsque les ailes du temps feront brusquement tourner cette page de l’enfance, de son enfance.


L.B.K.
 

 

ZÉBU BOY d'Aurélie Champagne - roman, Éditions Monsieur Toussaint Louverture - 2019.
 


Après la débâcle de 1940, l'Allemagne emprisonna presque deux millions de combattants de l'armée française. Soixante-dix mille indigènes furent parqués dans des Frontstalags sur le sol métropolitain... classés « sans race »... L'hiver 1941 fut rude. Vingt-cinq mille hommes succombèrent et tous les contingents furent décimés. Tous, à l'exception des Malgaches. Au recensement suivant, les allemands s'aperçurent même qu'ils étaient plus nombreux qu'à l'arrivée. On suspecta les soldats des registres d'avoir bâclé le travail. Mais dans le secret des cabanons nègres courait une toute autre rumeur. On disait qu’une poignée de tirailleurs malgaches avait acquis le pouvoir de se multiplier.
Ainsi commence « Zébu Boy » le roman d'Aurélie Champagne. C’est sur fond d’Histoire et de son histoire que l’auteur a décidé de partir à 20 ans sur l'île à la recherche de ses racines, elle y découvre le pays, mais décide surtout d'en rapporter les événements, ceux de cette tragique année 1947 et de ces hommes Malgaches aux étranges pouvoirs…
Le récit prend alors des accents, non seulement d’analyses historiques et ethnologiques, mais aussi de fables et de légendes ; Celles ayant entouré d’un mystérieux halo ces peuples envoyés au front, ayant combattu pour la métropole dans des conditions épouvantables en Allemagne, et miraculeusement revenus au pays. Mais, lorsque certains d'entre eux, rares survivants, sont rentrés au pays, le goût était bien aigre et la vengeance contre le pouvoir français en place sourdait. Comme les autres, il avait attendu des mois avant qu'un officier blanc n'évoque son retour au pays. Embarqué à Cherbourg, avec des milliers d'autres Malgaches, sur le bateau qui le ramenait chez lui sans indemnité, ni prime ni la moindre reconnaissance pour son action de résistance, ses souliers lui paraissaient être la seule preuve tangible de sa vie militaire.
Ce personnage en particulier, qui traverse toute l'histoire tant bien que mal, les autres l’appellent « Zébu Boy ». Qui est-il ? Et qu’attend-t-il vraiment maintenant qu’il est rentré ? Comment réussir à se reconstruire lorsqu’on est pris entre un passé fracassé par la guerre et un avenir qui ne peut être fait que de combats pour gagner la liberté ? Comment redonner leur honneur à tous ces hommes qui furent les vrais perdants de cette guerre ? C’est à ces impitoyables questions auxquelles Zébu Boy devra se confronter pour avancer…
Zébu Boy se lance alors dans le commerce d'aody, ces amulettes qui rendent invisibles les insurgés... Mais, que croit vraiment Zebu Boy depuis son retour des camps ? Son nouveau dieu ne serait-il pas devenu l'argent ? Tous seront-ils prêts à tuer ou mourir pour libérer leur terre, celle de leurs ancêtres, Madagascar ? Que fera celui qui pourrait gagner sur la crédulité de ses frères en jouant sur le contexte politique de l'île alors même qu'un chant révolutionnaire, qui rallie villes et campagnes depuis des mois, crie  : « Debout, jeunesse – Debout, soyez sans crainte – Le jour et l'heure sont venus ».

C’est ce chant qui résonne aux oreilles du lecteur de ce roman poignant tissé de réalité tragique, de croyances et légendes.

 

Sylvie Génot
 

 

"Trieste" de Roberto Bazlen, traduit de l'italien par Monique Baccelli. Édition illustrée de dessins inédits de Vittorio Bolaffio, Allia, 2019.
 


L’éditeur et intellectuel italien Roberto Bazlen a laissé un très court témoignage sur sa ville natale, Trieste. Cette personnalité hors du commun, écrivain sans œuvre, mais critique acerbe des lettres dont il sut repérer les pépites avec une rare acuité, était un adepte d’un livre unique (lire l’interview de Roberto Calasso). À la lecture de ce bref témoignage sur Trieste, le lecteur comprendra cette curiosité cosmopolite qui l’habitat sa vie durant. En quelques phrases incisives, Bazlen trace et dessine les lignes de sa ville natale, marquée d’une présence autrichienne à l’administration scrupuleuse et tatillonne. C’est – jusqu’en 1914 – une période d’opulence et de sécurité. La rigueur germanique donne lieu à des anecdotes croustillantes rappelées par l’auteur entre Italiens et Autrichiens, contribuant plus encore à accentuer cet aspect mosaïque de la ville, intrications de références littéraires, d’affaires et de commerce… La concision de l’auteur n’empêche pas un luxe de détails, quelques pages, parvenant à dresser ce fin état des lieux triestins à quelques années du premier conflit mondial. Si la culture allemande domine, Bazlen réfute l’idée d’un creuset, lui opposant l’esprit d’indépendance italienne qui se manifeste de plus en plus, les luttes de classes confondues à celles de nationalités interdisent toute fusion dans le fourmillement de cette ville portuaire. Bazlen évoque également ce cosmopolitisme culturel avec Rilke, bien sûr, mais aussi Joyce, sans oublier le grand Italo Svevo. Trieste s'avère être une formidable « caisse de résonance » de la culture européenne de l’époque selon l’auteur qui évoque  par ce témoignage sensible l'esprit des lieux. Ce petit ouvrage aussi agréable à lire qu’à feuilleter grâce à ses illustrations de dessins inédits de Vittorio Bolaffio est une porte entrouverte toute de pensées et de finesse sur cette singulière ville frontalière que fut et demeure encore Trieste, au lecteur d’en franchir le seuil…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Les Morts de Bear Creek – Keith McCafferty- roman, Éditions Gallmeister, 2019.

 


N'allons surtout pas croire que tout coule logiquement dans le sens de cette belle rivière du Montana... Sean Stranahan, peintre, guide pour pêcheurs à la mouche inexpérimentés ou pour ceux qui recherchent les bons spots, est aussi détective privé quand les circonstances le demandent. Martha Ettinger, le shérif du coin, aime bien enquêter avec Sean quand les circonstances le demandent, bien entendu... Alors, lorsque le même jour, une femelle grizzly affamée et accompagnée de ces petits, exhume deux cadavres sur les hauteurs de la montagne et que Sean est engagé par un club de pêcheurs quelque peu hors normes pour résoudre le vol d'une mouche des plus précieuses, les jours à venir semblent déjà bien remplis... Aux côtés de Martha, le flaire de Sean va être mis à rude l'épreuve, çà c'est sûr ! Chercher le plus vite possible qui sont ces deux hommes morts et les circonstances qui les ont menés à cette dernière étape de leur voyage, là dans cette nature à l'état brut, belle et puissante qui pourrait à elle seule tuer n'importe quel promeneur inconscient. Et quel « dingo » ou collectionneur averti a eu une soudaine envie de cette mouche en particulier ? Une double enquête qui, pas besoin de le préciser, ne sera pas de tout repos... Sans être familier du langage des pêcheurs à la mouche, on se rend vite compte que celle-ci, une Gray Ghost, a toute son importance dans cette affaire, comme le fait que les morts retrouvés semblent également avoir eu des choses à cacher… Pour résoudre le vol et élucider la mort de ces hommes, il fallait bien ce binôme, Martha et Sean, pour en venir à bout. Avec un humour bien tranchant, le franc parlé des personnages, et quelques questions existentielles quant à la manière de pêcher ou de mourir dignement, Keith McCafferty captive le lecteur dès le début de ce roman, et ce, jusqu'à ses propres notes où il nous confie le contexte de l'écriture de ce roman. Intrigues, questionnements, témoignages, ragots, vengeances, règlements de compte, amours, tromperies, tendresse, truculence des personnages aux caractères plutôt bien trempés et nature sauvage, tous ces ingrédients sont si bien mêlés qu'ils donnent envie d'aller jeter un œil du côté du Montana... une fois les affaires résolues, cela va sans dire, car tant que Martha et Sean enquêtent, il est plus prudent de rester chez soi...


Sylvie Génot Molinaro

 

Giorgio Pressburger : « Nouvelles triestines », traduit de l’italien par Margueritte Pozzoli, Editions Actes Sud, 2019.
 


C’est un voyage singulier dans l’univers de Trieste que nous offre Giorgio Pressburger avec cet ouvrage publié par les éditions Actes Sud et intitulé « Nouvelles triestines » (les Éditions Actes Sud ont publié la quasi-totalité de son œuvre littéraire). Romancier et dramaturge, Giorgio Pressburger (1937-1917), Hongrois d’origine, a vécu de longues années, plus de 60 ans jusqu’à sa mort, à Trieste, cette ville frontalière italienne. Loin des guides touristiques et autres clichés rebattus, l’auteur a choisi, dans la lignée de ces grands écrivains ayant tant marqué Trieste, de nous transmettre l’atmosphère si particulière et étrange de cette ville, non pas en nous livrant ses monuments ou rues, mais en nous contant des récits glanés, ici ou là, des récits tous plus singuliers et étranges les uns que les autres. Cela donne une suite de « Nouvelles triestines » déroutantes, curieuses et insolites, livrant chacune à sa manière un angle autre et différent. Sept récits traduits, ici, de l’italien par Margueritte Pozzoli , et que Giorgio Pressburger a, lui-même, entendus dans cette ville à nulle autre pareille ; des récits dans la tradition de Trieste, un bel et lourd héritage colorant ou nappant la ville de cette étrange atmosphère si propre à elle. L’ouvrage commence, comme pour mieux souligner ce legs singulier triestin, par une singulière histoire d’héritage, suivie par un tout aussi étonnant récit, celui d’une vieille professeur de piano dont les accords et gammes rencontrent de bien curieux échos… des cris, des hurlements, du vacarme où se mêlent en arrière-fond des battements de vie et de mort plus forts encore, des destins fragiles qui cognent ou martèlent et pour lesquels Dieu ou chacun se débat en un récit aux sonorités triestines. Des récits offrant ce style d’une étrange légèreté, une légèreté puisant toute sa force au plus profond de l’âme humaine ; l’âme même de Trieste où la vie côtoie, en d’étranges affinités électives, l’obscur et le nocturne. Cette ville éternellement littéraire dans laquelle, par la plume de Giorgio Pressburger, le lecteur déambule, erre ou divague avec pour chaque récit une curiosité et fascination tenaces qui ne le lâcheront plus.

 
L.B.K.

 

Oscar Wilde : « Rien n’est vrai que le beau ; Œuvres choisies, Lettres. », préface de Pascal Aquien, Quarto Gallimard, 2019.

 


S’il y a bien un auteur qu’il faut relire en ces temps pesants et à l’avenir incertain, c’est bien Oscar Wilde. Cet écrivain irlandais au désarmant humour british, épris de cette esthétique cultivée si malmenée de nos jours, et partant en lambeaux sans que personne ne les remplace... Oscar Wilde, c’est la vie pour l’art, l’art pour vie et un art de vivre certain, ainsi que l’annonce le titre de ce Quarto Gallimard consacré à l’écrivain - « Rien n’est vrai que le beau ». Avec une vive et riche préface, Pascal Aquien, auteur d’une biographie « Oscar Wilde, Les mots et les songes » (2006) ayant participé à l’édition de ses œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade », donne assurément le « la » sous le titre « Lire Oscar Wilde, pour mieux vivre ».
Quel plaisir effectivement toujours renouvelé que de relire « Le portrait de Dorian Gray », œuvre majeure de l’écrivain, ce roman inspiré du « Faust » à la magie ensorcelante où le thème du double et du temps, sont abordés de manière si singulière. Rien n’importait plus à Oscar Wilde que d’aborder le sérieux de la vie avec la légèreté qu’il convient de lui imposer, et la légèreté avec tout le sérieux qu’elle mérite. L’écrivain ne se plaisait-il pas à dire : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mon œuvre. » Dans cette entreprise de faire de la vie, de sa vie, une véritable œuvre d’art, tant l’écrivain que l’homme, ne sont pas sans sincérité ni profondeur. Une profondeur que l’époque, les mœurs et les évènements de sa vie passionnément tumultueuse se chargeront largement de teinter de sombre et de noir. C’est cette autre facette de l’écrivain, profondément sombre, que l’on retrouve également dans ses œuvres ou lettres, dont celles écrites après le scandale de la révélation de son homosexualité, son procès, sa condamnation et incarcération à la prison de Reading. Un encrier d’encre noire renversé, comme des taches d’encre sur une page, mais qu’Oscar Wilde plia et déplia jusqu’à sa mort…
Outre, « Le Portrait de Dorian Gray », le présent volume réunit également les contes, histoires et nouvelles de l’écrivain. On y retrouve ainsi « Le Fantôme des Canterville » ou encore « Le portrait de Mr. W.H. ». Des contes souvent moins connus et dans lesquels l’imagination d’Oscar Wilde danse et se déploie, tel « Le Prince heureux » dont les yeux de saphirs versent des larmes devant la misère du monde et le conduiront à devenir ce mendiant aveugle dont le cœur ne cessera de battre… À ces contes, histoires et nouvelles vient s’ajouter en Appendice « Le chant du Cygne », « contes parlés » tels que l’auteur a pu les conter. Tissés de magie, de mondes merveilleux, Oscar Wilde s’y révèle un fabuleux conteur. Ces petits contes donnés de mémoire, dont Wilde aimait à varier les versions selon ses interlocuteurs, sont, ici, introduits par de nombreuses et savoureuses anecdotes.
L’ouvrage comprend également les lettres de l’écrivain écrites entre 1875 et 1900, année de sa mort, dont la fameuse lettre adressée peu de temps après sa libération au directeur de la prison de Reading et dans laquelle Oscar Wilde prend position pour améliorer le sort des détenus notamment celui des enfants. L’ouvrage se referme enfin sur deux forts dossiers - « Oscar Wilde et l’art » et « Oscar Wilde à Paris, Échos dans la presse, correspondances, les souvenirs. » ; deux annexes, tout comme la préface et biographie, largement illustrées.
Oscar Wilde n’est jamais tout à fait, là, où on l’attend, et relire ces « Œuvres choisies », c’est toujours y retrouver cette pensée, y puiser une réflexion, un aphorisme qu’on avait un temps laissé passer ou oublier, et qui donnent cette saveur toute particulière tant à l’œuvre qu’à la vie de l’écrivain.
À ce titre, il faut retrouver le goût d’Oscar Wilde.
 

L.B.K.
 

Jean-Luc Giribone : « La Nef immobile ; Sept contes sans fées », Coll. Les Cosmopolites, éditions La Bibliothèque, 2019.

 


Il faut entrer dans « La Nef immobile » de Jean-Luc Giribone comme on pousserait les lourdes portes d’un palais englouti, celles du « Palais du Récit », le premier des sept contes que donne à lire l’ouvrage. Dans cet étrange Palais, après avoir franchi les énigmatiques salles annonciatrices, s’impriment alors comme sur une bande vierge les événements, péripéties et étranges bruissements de ces « sept contes sans fées ». Il faut les laisser surgir comme lors d’un assoupissement, les laisser s’animer pour en percevoir toute la profondeur. L’auteur aime à se jouer de l’espace-temps, l’étirant, le rétractant en une étrange alchimie. Et, entre fiction et réalité, la poésie des pages exerce en une savante magie un ensorcellement d’optique et chromatique qui n’aurait probablement pas déplu à Goethe. La lumière se diffracte, le temps se condense, et les couleurs, bruits et mots s’entremêlent ou s’entrechoquent laissant transparaître les frontières floues d’un autre monde sans fous ni fées (ou presque). Un monde labyrinthique dans lequel l’auteur erre avec naturel et que Mircea Eliade n’aurait pas renié. Des univers à trois ciels dont le ciel social, invisible, bien moins bleu, et pourtant omniprésent. En ces lieux s’effectue le jugement de la « persona » ; là, les dieux pèsent telle la plume de Maât la réussite sociale condamnant ou non aux enfers de l’invisible et de l’anorexie sociale… Dans les méandres de ces contes, la réalité prend des airs fantasmagoriques et les rêves se prennent aux pièges d’une fatale réalité ; Et le joyau intérieur « devenu réel et il n’était pas vraiment fait pour, ça se voyait. Flétri, il s’affaissait sur lui-même comme une plante desséchée ; terni, il devenait une désertification pâle. » Les palais se métamorphosent en temples ou sanctuaires où les étoilent brillent de leurs larmes amères. Des mondes intérieurs et extérieurs laissent d’étranges liens se tisser entre conscience et psyché, une dialectique menant au « Soi » ou aux « Catacombes rouges », tel un mandala flamboyant aux allures toutes jungiennes. Aux confins des mondes de la réalité et de l’irréel, se vivent, il est vrai, d’étranges contes ; Chateaubriand n’écrivait-il pas : « Après ce cap avancé, il n’y avait plus rien qu’un océan sans bornes et des mondes inconnus ; ma jeune imagination se jouait dans ces espaces immenses ». Celle de Jean-Luc Giribone y plonge avec poésie et dérision. Un certain tournis prend le lecteur. C’est un vent virevoltant, celui d’ « une vision fantastiquement réelle », une respiration hypnotique étrangement maîtrisée, qui souffle dans ces « contes sans fées », mais non sans charme, jusqu’à cette « Nef immobile » entre mer et terre.
 

L.B.K.

 

Alec Scoufi : « Au Poiss’d’or », préfacé par Cédric Meletta, Coll. L’IndéFINIE, Éditions Séguier, 2019.
 


Plaisir que de plonger avec ce roman au titre sulfureusement évocateur, « Au Poiss’d’or », – non dans « un », mais dans « Ce » vrai Paname des années 20, ce Paris entre Clichy et Sébasto aussi sombre que haut en couleur sous la plume vive et enlevée d’Alec Scoufi.
Un Paris dont P’tit Pierre, un sale gamin de Saint Germain en Laye, rêve et pour lequel, comme pour un long tour du monde, il volera ses parents et fuguera avec « Cette amère certitude qu’un soir ou l’autre sonnerait l’heure de la fatalité » ; Ce sera alors pour P’tit Pierre les rencontres initiatiques entre mauvais ou chiches potes, flics et putains, et la découverte du monde trouble de l’homosexualité ; une homosexualité vécue, cachée à l’abri des péquenauds, redoutant les barbeaux et autres marlous de la zone… Auteur de plusieurs romans, poète et chanteur lyrique, Alec Scoufi a lui-même vécu les fonds troubles de ces années folles ; né en 1886 à Alexandrie, arrivé à Paris dans les années 20, il sera retrouvé assassiné, probablement par un de ses amants, rue de Rome en 1932. Sa vie demeure encore aujourd’hui entourée d’une étrange aura sulfureuse et mystérieuse, et plusieurs romans de Patrick Modiano y feront référence.
Avec ce roman écrit en 1929 à la verve infatigablement pigmentée, ce Parigot à l’accent rauque que l’on n’entend plus guère, l’auteur entraîne P’tit Pierre de Rochechouart à Barbès, de Pigalle à Sébasto ; Il y découvre les bars aux arrières salles enfumées, les étroits et sordides hôtels sans étoile, mais promettant « neige blanche » et « paradis perdus »… Lors des descentes, les gueules se font patibulaires ou marmoréennes, c’est alors pour P’tit Pierre « la poisse », surtout ne pas se faire serrer, « se faire poissé ». On sourit ou rit de cette gouaille toute parisienne, de ces dialogues enlevés, verts et croustillants entrecoupés de descriptions infaillibles et cocasses. Mais dans ce Paris bigarré, l’auteur sait aussi y glisser ce charme si singulier et désuet d’un Paname aujourd’hui disparu ; cette poésie d’un Paris fantasmagorique à nul autre pareil. Et, entre « Le Poiss’d’or », petit hôtel meublé où trouvera refuge P’tit Pierre, les lupanars de fortune, le pèze et le flouze, les boulevards rient aussi certains soirs de manèges et de fêtes, masquant de leurs nocturnes lumières leurs sombres rues perpendiculaires faites de tournis et d’oubli… Ce Paname dont P’tit Pierre avait tant rêvé de la terrasse de Saint Germain Laye lorsqu’ « il faisait bon regarder longtemps, longtemps, la grande ville au loin, toute fourmillante bientôt de petites lumières qui se multipliaient sans cesse. De là-haut, quand vient le soir, les métros ne sont plus que chenilles luisantes. Et soudain, près des nues, le squelette de la Tour allumait ses vertèbres. » P’tit Pierre, loin de sa mère trop aimante et de ce beau-père boulanger bourru pour qui « les gosses, ça se pétrit », deviendra alors Chouchou et découvrira les corps, la sensualité de son propre corps et son homosexualité. La sensibilité de l’auteur s’y dévoile, pudique et audacieuse, mélange d’amours clandestines ou poisseuses, de misère où la petite mort côtoie la grande.
Servi par une excellente préface signée Cédric Meletta, ce roman se lit ou plutôt défile comme ces irremplaçables films en noir et blanc empruntant leurs inoubliables couleurs à ce Paname à jamais chamarré.

 

L.B.K.
 

Ogawa Ito : « La papeterie de Tsubaki », traduit du japonais par Myriam dartois-Ako, Editions Philippe Picquier, 2018.
 

 

Ogawa Ito, auteur remarquée par son roman « Le restaurant de l’amour retrouvé » signe avec « La papeterie de Tsubaki » traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, un bien joli roman plein de délicatesse et de tendresse ; Un troisième roman donnant une place privilégiée, comme une offrande, à toute la beauté de cet art ancestral qu’est l’art de la calligraphie japonaise. C’est, en effet, tout le raffinement de cet art, des traditions et de la culture japonaise en générale qui s’y dévoile. Non une tradition figée, historique tirée des siècles passés, mais bien cette tradition japonaise telle qu’elle peut encore survivre aujourd’hui et pouvant être plus que retrouvée tout simplement vécue…
Amemiya Hatoko, jeune fille de vingt-cinq ans, après la disparition de sa grand-mère, reprend la papeterie, « La papeterie de Tsubaki » et devient tout comme son aïeule écrivain public. Écrivain public au Japon n’a rien du simple scribe, au contraire, l’écrivain public rédige des lettres plus intimes, délicates, des lettres de deuil, de séparation…de la plus banale mais délicate à la plus incongrue des lettres, celles que leur auteur n’a su ou pu écrire… L’écrivain public entre dans la vie et l’intimité de ceux et celles qui viennent le voir, lui demander conseil et plus souvent aide. Amemiya Hatoko a été initiée très jeune à cet art sous l’autorité de sa grand-mère et entourée par sa grand-tante, elle se rappelle ces longues heures d’écriture et d’exercices, ce pinceau fait d’une mèche de ses cheveux ; C’est sa main, son corps, tout son être qui vont alors se souvenir… Hatoko, bien ancrée dans ce XXIe siècle avec ses élans rebelles et son langage d’aujourd’hui, va seule face à son écritoire, ces trésors et secrets légués par son aînée, découvrir comme une seconde initiation tout le raffinement et l’esthétique de cet art qu’elle a à l’adolescence rejeté et fuit : choisir l’instrument d’écriture, le pinceau, la plume de verre, le stylo… ; la couleur de l’encre, le papier, l’enveloppe, le timbre… Mais aussi les idéogrammes, l’écriture dont le lecteur retrouvera, çà et là, au gré des pages, de bien jolies illustrations. Des calligraphies dansantes et jouant avec le regard … Chaque missive, chaque mission confiée exige d’elle une nouvelle sensibilité, des rituels autres, l’encre ne sera pas broyée de la même manière pour des condoléances… Mais, il lui faudra aussi rédiger et signer du nom de l’auteur de ces messages laissés à ses soins et sensibilité avec tout le raffinement de cette politesse extrême-orientale, loin des banales et stéréotypées formules ; Nous sommes bien loin de nos mails et texto !
Hatoko va au fil des quatre saisons qui scandent les chapitres du roman, se prendre au jeu, redécouvrir toute la profondeur de cet art et des traditions de ce Japon fait de rituels et de fêtes dont son enfance a été bercée, la fête de « L’Adieu aux lettres »… S’ouvrant petit à petit aux autres, elle va redécouvrir aussi celle qui fut avant elle l’écrivain public de « La papeterie de Tsubaki » à Kamakura, celle qui fut sa grand-mère et au-delà bien sûr elle-même. Un roman écrit comme un hommage, Hatoko est devenue fière de cet héritage légué par son aînée, elle en exprime par la plume de l’auteur en ces pages pleines de tendresse, sa gratitude, et ce « merci » qu’elle n’a su ou pu dire…


L.B.K.
 

Pascal Janovjak « Le Zoo de Rome » roman, Actes Sud, 2019.
 


Pour celles et ceux qui ont pu un jour traverser le Boparco, ce jardin zoologique de Rome au cœur du parc de la villa Borghèse, il ne fait pas de doute que ces pages sembleront bien étrangères à leur visite, à moins que... Et c’est toute la magie du roman de Pascal Janovjak avec « Le zoo de Rome » paru aux éditions Actes Sud que de plonger son lecteur en une fascinante aventure, celle de l’homme, et de celle de la nature appréhendée en des limites fixées par lui mais qui le dépassent, assurément. Un univers hypnotique dans lequel nous entrons progressivement au fil des pages, sans réaliser cette attraction fatale, nous avons le sentiment étrange de faire partie de ses murs, d’en devenir un de ses pensionnaires, oui mais lequel ?
L’auteur évoque en un récit chronologique parallèle l’histoire du zoo de Rome, crée en 1911, et qui évoluera en fonction de la société et de ses états d’âme. Le zoo reflète en effet l’inanité de ces lieux incongrus, mélangeant des espèces de contrées différentes en de semblants espaces géographiques distincts, métaphore de nos sociétés en perte de repères. Ce lieu étrange reflètera ainsi un siècle d’Italie, de modernité faite d’aléas et de fausses certitudes, et minant ainsi plus les protagonistes humains que les animaux cherchant à survivre, plus sûrement, dans ce non-sens. Les temporalités progressent parallèlement sans que l’on sache si elles s’entrecroisent ou se permutent. Le zoo s’avère être dans ces pages sourdes le pouls de la société dans lequel il s’inscrit. La phrase de Hobbes revient spontanément à l’esprit en dévorant ces pages indépendamment des préférences de chacun pour ces lieux : « l’homme est un loup pour l’homme ». Zoo figure de proue du fascisme où l’eugénisme bat son plein pour des races animales pures et glorieuses, ou zoo fantomatique à l’heure du libéralisme qui n’a que faire de ces lieux de divertissement révolus, sauf à être à la recherche d’un scoop ou d’un happening lorsque le dernier représentant d’une espèce vient à être menacé d’extinction… La société du spectacle est loin d’être en voie de disparition avec Pascal Janovjak, Guy Debord a encore de beaux lendemains. Décrié ou arche des temps modernes, le zoo de Rome avale le temps qui passe et pose la question ultime : Ne sommes-nous pas condamnés plus rapidement que nos congénères animaux à une fermeture anticipée ? L’auteur laisse avec ce roman singulier le soin au lecteur, si ce n’est d’y répondre, du moins d’y réfléchir…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Éric Dussert et Christian Laucou : « Du corps à l’ouvrage ; Les mots du livre. », éditions La Table Ronde, 2019.
 


Un ouvrage incontournable pour tous ceux qui aiment, gravitent, chérissent le monde du livre, amis, bibliomanes, bibliophiles, éditeurs, imprimeurs, relieurs… « Du corps à l’ouvrage » regorge de termes, définitions, précisions sur ce qui a fait du livre un bien à nul autre pareil depuis l’invention du « codex ». Termes techniques de typographie, d’imprimerie, de reliure y côtoient les noms et bibliographies des grands imprimeurs ou éditeurs, des termes anciens aux plus novateurs, il dresse à sa manière l’échelle temps du livre (échelle que le lecteur retrouvera sur le profil des pages). Sympathique et soigneusement présenté, l’ouvrage est inventif, astucieux et pratique avec ses mémos, schémas, filigranes, son dossier technique et ses échelles diverses. Signé Éric Dussert, critique littéraire, essayiste et bibliothécaire, et Christian Laucou, typographe, graveur, historien des techniques d’impression et de littérature, l’ouvrage ne se veut ni dictionnaire ni encyclopédie encore moins guide… Plutôt opuscule de typographie ou « bréviaire» – mais chacun ira de sa dénomination, il se feuillette, se lit avec un réel plaisir. Les expressions « cul-de-lampe » ou « paire de couilles » notamment y perdent joliment leur vulgarité ; les expressions tirées du bestiaire ne sont pas non plus en reste – savez-vous ce que sont par exemple « un chien », « un mulet » ou « une chiure de mouche » ? On y retrouve également les différents formats du livre, du papier, les mesures typographiques et corps, l’anatomie des caractères, etc. « Du corps à l’ouvrage » est truffé de trouvailles, et dans un foutraque réjouissant, un savant vrac ordonné alphabétiquement, il laisse au lecteur le loisir de découvrir ou de se souvenir de ces notions essentielles ou termes alambiqués ; ces « mots du livre » qui font du livre, encore en ce XXIe siècle, ce bien irremplaçable et précieux, cet inestimable et fascinant univers. On songe aux grands imprimeurs, typographes et éditeurs de tous les temps (Manuzio, Plantin, Mermod, Louis Jou et Pierre Seghers…), metteurs en page, comme des hommages aux lecteurs impénitents que furent Jorge Luis Borges, Umberto Eco ou encore Alberto Manguel ( lire notre interview), mais aussi à ces petits éditeurs indépendants, résistants, qui perpétuent encore aujourd’hui cet amour des livres bien faits dignes de ce nom. Une mémoire et des traditions d’un art à part entière, l’Art du livre, que chaque amoureux des livres se devrait de connaître, d’apprécier à sa juste valeur, et surtout de transmettre… À ce titre, merci aux auteurs, à Éric Dussert et Christian Laucou. Un ouvrage qui, à l’heure numérique, ne peut que trouver place privilégiée dans toutes bonnes bibliothèques et plus encore dans le cœur de tout amoureux du Livre à la veille du Salon du livre.


L.B.K.

 

Françoise Armengaud : « Mémoires de Dame Pelote, chatte de Michel de Montaigne », Coll. L’ombre animale, Éditions La Bibliothèque, 2019.
 


« Mémoires de Dame Pelote, chatte de Michel de Montaigne », un titre qui interpelle, et un contenu dès plus plaisant pour ceux qui aiment les chats et plus encore peut-être pour celles et ceux qui apprécient la compagnie de Michel de Montaigne. Ici, on le retrouve dans son intimité, celui de son château et de sa tour, bien sûr, avec sa chatte prénommée « Pelote ». Une chatte, intrépide, ne reculant devant aucune audace, et n’épargnant de son ironie ou même de son insolence toute ronronnante ni les souris gasconnes ni son maître… Mais, qui aime les chats, en connaît la connivence, cette présence au-delà de la parole qui sait si bien imposer autant sa place que son indépendance. Les écrivains et leur amour des chats sont légion, Colette, Malraux… et en ces pages, Françoise Armengaud offre à ses lecteurs l’occasion d’écouter celle qui fût probablement conviée dans l’intimité la plus secrète de Michel de Montaigne; Dame Pelote, chatte extraordinaire puisque chat de Montaigne est, qui plus est, dotée d’un vif et fin entendement. Montaigne ne l’ignore pas, lui, qui marchant de long en large dans sa tour, n’hésite pas a l’interpeller : « Tu entends Pelote ? », « Et qu’en penses-tu Pelote ? » Qui, d’ailleurs, ne s’est jamais surpris à interroger son chat sur ces questions demeurées sans réponses pour les humains ? Il est vrai que Michel Eyquem de Montaigne sous ses fameuses solives a fort à penser et Pelote aime tant en évoquer dans ses mémoires la teneur, les lectures ou contes aussi, qu’il lui a contés ; des poèmes et des poètes également (retraduits pour certains avec une féline malice par l’auteur)… Dame Pelote, comme tous ses congénères, a l’ouïe fine, une mémoire d’éléphant et des griffes aiguisées. Des mémoires, foi de chat ; N’a-t-elle pas d’ailleurs été gratifiée, elle, Pelote en ces temps troublés d’une mission diplomatique des plus secrètes ? Puisqu’elle nous le dit… Et, avouons que Dame Pelote sous la plume de Françoise Armengaud, contrairement au chat de Mallarmé, ne feint pas, elle, d'être chat chez Montaigne !

 

L.B.K.

 

Ivan Tourgueniev « Poèmes en prose et autres poèmes inédits » traduit du russe par Christian Mouze, éditions Maurice Nadeau, 2018.
 


Le nom d’Ivan Tourgueniev, mort sur le sol français à Bougival en 1883, est plus passé à la postérité pour la force de ses romans, tel Pères et Fils aux élans précurseurs de révolution qui se profilent avec ses oppositions de générations. Mais pour le deux centième anniversaire de sa naissance en 1818, les éditions Maurice Nadeau ont eu la belle initiative de réunir, pour la première fois en français, une facette plus méconnue du grand écrivain russe avec l’intégralité de ses Poèmes en prose. Tourgueniev ne les conçut pas en un ordre cohérent, mais comme une leçon tirée de sa vie, une vie qui se conclut. Que découvrons-nous dans ces pages ? Le recueil commence par une ode à la langue russe, seul soutien et appui du poète dans les temps troublés de la Russie alors qu’il ne lui reste plus qu’une seule année à vivre. Mais, la littérature perdure, certes, après la mort, et les liens entre les vivants et ceux qui ne le sont plus se métamorphosent grâce à la lecture, ce « Quand je ne serai plus… ». La poésie de Tourgueniev peut se faire grave lorsqu’elle ouvre les portes de la mémoire, « ces roses étaient belles et fraîches… », réminiscences des temps d’été en Russie qui distillaient leur douceur contrastant avec le froid ressenti désormais par le poète dans sa datcha où tout devient sombre et glacial. Nous imaginons le regard perdu de Tourgueniev, sa main tenant sa barbe blanche en la seule compagnie de son vieux chien. L’âme russe transparaît dans ces poésies de mémoire, subtiles associations de nostalgie teintées d’espoir, où la force de l’amour peut terrasser l’implacable mort, lorsqu’elle prend la forme du face-à-face d’un inoffensif passereau et d’un redoutable chien de chasse. Au terme du chemin de sa vie, Tourgueniev livre un recueil d’une âme qui malgré les années n’a pas perdu de la stridence des choses de la vie. Un rare moment d’intimité avec le grand écrivain.

 

« Eluard, Picasso ; Pour la paix », accompagné de « Pablo Picasso, mon ami sublime » signé Michel Murat, éditions Hazan, 2018.
 

 

Ravissement que d’ouvrir cet ouvrage consacré à la Paix, qui plus est lorsque cette paix est célébrée par les vers de Paul Eluard et illustrée par les traits et dessins de Pablo Picasso.
L’ouvrage construit autour de « Le visage de la paix », ce recueil né d’une intime collaboration entre le poète et le peintre en 1951, contient également bien d’autres poèmes et recueils de Paul Eluard dans lesquels s’entrelacent les dessins et portraits de Picasso, à l’image de leur indéfectible amitié.
Le livre s’ouvre, ainsi, sur « Poèmes pour la paix » que le poète a écrits en 1918 et imprimés à l’adresse de « toutes les personnalités engagées dans ou contre la conduite de la guerre ». Le pacifisme de Paul Eluard est connu, et Michel Murat qui signe le livret « Pablo Picasso, mon ami sublime » accompagnant l’ouvrage souligne : « une conviction profonde, qui peu à peu va devenir une manière d’être au monde et de s’adresser aux hommes, un « cours naturel » de la pensée, indissociable de sa personnalité : un pacifisme capable de rayonner en temps de guerre. » Emplis de tendresse, ces poèmes donnent place à la femme, au couple, et à Gala, sa première femme qu’il a épousée en 1917.
Suivent « Cours naturels », « Les armes de la douleur », « La victoire de Guernica » et autres poèmes des années 38-40, des poèmes pour une paix souhaitée, revendiquée et qui trouveront leur plein écho dans « Le visage de la paix », fruit de cette amitié qui liera leur vie durant le poète et l’artiste.
Eluard et Picasso se sont, en effet, rencontrés dans les années 30, après la rupture de Picasso, devenu déjà célèbre, avec sa première épouse et les mondanités. Eluard, pour sa part, qui avait déjà auparavant acheté quelques toiles de peintre, est littéralement séduit par l’œuvre et la personnalité du peintre. Poèmes faisant l’éloge de Picasso et portraits du poète et de Nusch signés Pablo Picasso, s’enchaînent alors se répondant en un dialogue qui témoigne de cette profonde et fertile amitié scellée plus encore lors de la guerre d’Espagne. Il faudra attendre 1944, pour que Paul Eluard reprenant l’idée de l’éditeur italien Vittorini, rassemble et publie sous le titre « A Pablo Picasso » les nombreux poèmes qu’il a écrits et dédiés au peintre et son « ami sublime ». Ce sont ces poèmes écrits entre 1926 et 1944 que le lecteur retrouvera également dans cet écrin de poésie.
Un écrin d’où s’envolent la fameuse colombe de Picasso devenue symbole universel de la paix et les si célèbres vers « Liberté… J’écris ton nom »…


L.B.K.

 

Dominique Rolin « Lettres à Philippe Sollers 1958-1980 » Gallimard, 2018.
 


Lorsque Philippe Sollers rencontre Dominique Rolin, il a vingt-deux ans, elle en a quarante-cinq. Tant d’années les séparent, mais qui vont justement les rapprocher. Une rencontre qui se traduit immédiatement en termes de clandestinité et de secret pour protéger cet amour qui dérange et peut-être dérange encore de nos jours ? Pourtant contre vents et marées, océans et lagunes, en une véritable communion, ces deux esprits libres vont évoluer au fil des années. C’est cette passion, la leur, tissée de cœur, d’esprit et de lettres entrelacées qui se trouvent réunies aujourd’hui en un deuxième volume. Après le volume paru l’année dernière des lettres de Philippe Sollers écrites à Dominique Rolin, c’est au tour de celles écrites par Dominique Rolin à Philippe Sollers d’être ainsi publiées et offrant au lecteur le point de vue de l’écrivain déjà établi lorsqu’elle signe ses premières correspondances. La littérature unit ces deux êtres mus par une passion pour l’écriture, ce dont témoignent ces lettres des premières années où Dominique Rolin découvre « Une curieuse solitude » paru en 1958 où elle perçoit déjà cet « extraordinaire instinct de lumière ». L’écriture de leur livre respectif occupe leur esprit, les réunit et les fait échanger en un même élan. Un véritable axiome lie ces deux êtres passionnés en un projet de vie, exigeant action pour une œuvre à façonner. Les inquiétudes et blessures nombreuses dans la vie de Dominique Rolin transparaissent dans ces premières lettres d’une âme sensible prête à se soumettre de nouveau à la passion tout en sachant les risques encourus, mais l’amour est plus fort : « D’ailleurs il n’est plus question d’hésiter ou de feindre » souligne-t-elle… Cette éternelle jeune femme jusqu’à un âge avancé connaît la solitude, a su composer avec elle jusqu’à l’ivresse. « L’Infini chez soi », « Le Marais » ont déjà exploré les méandres autobiographiques qui ont su préserver cette « sauvegarde de soi » grâce à l’écriture et à la force des mots. Chacun respecte cet espace inconditionnel même si quelques mots encouragent le jeune Sollers sur « cette zone d’inquiétude qui te fait doute de toi, de ton énergie. Toujours tu en seras blessé, de cette inquiétude, car c’est cela même qui te préserve et te sauve (…) Rends-lui grâce car elle te fait au lieu de te défaire ». La passion amoureuse scande chaque lettre au fil des années rapprochant les deux amants souvent éloignés. Passion des arts, musiques suggérées par Philippe Sollers, peintures commentées par Dominique Rolin, le regard et l’écoute réunis. Les lieux sont essentiels et si Venise qui unit les deux écrivains dans l’anonymat le plus complet n’est pas présente si ce n’est dans un dessin reproduit, l’île de Ré est en revanche offerte par les lettres reçues par Dominique Rolin : « Chaque jour tu m’envoies une part de cet éclair tranquille qui t’habite et que tu dévides… », lieu de la création. La correspondance laisse filtrer quelques nouvelles du monde et de ses actualités, toujours avec la distance critique qui caractérise les deux intellectuels : « Je me disais que le monde est une chose bien emmerdante : il a toujours mal quelque part : à l’Algérie, au Cuba, au Congo, au Berlin, et maintenant à sa Tunisie ». Les années filent et le bonheur d’écrire demeure intact : « t’écrire ainsi chaque matin est indispensable » en une veine intarissable jusqu’à la date du 13 août 1980, dans l’attente du retour de Philippe Sollers et dernière lettre reproduite dans ce témoignage romanesque d’une belle histoire d’amour.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jacques Damade : « Darwin au bord de l’eau ; Le monde humain II », Coll. L’Ombre animale, Ed. La Bibliothèque, 2018.
 


« Darwin au bord de l’eau » emmène son lecteur en d’étonnantes promenades sur la côte normande, à Houlgate, en compagnie de Darwin et de ce narrateur solitaire dont jamais on ne saura le nom. Ce dernier se promène, la mer et la longue plage normande, partant parfois à l’ouest vers la Dives ou plus souvent vers l’est, non vers les Roches noires de Marguerite Duras, mais vers ces Vaches noires qu’il fait siennes le temps d’une promenade, d’un ouvrage. « L’immobilité du ciel sans nuage, la sauvagerie de la houle – un fond sonore parfaitement rythmé - mettent en relief la solennité des falaises. Elles m’enseignent un savoir que mes congénères ignorent. Elles sont les maîtresses du temps, d’un temps long, vertigineux… ». Longeant ces falaises millénaires habitées de fossiles, croisant mouettes, cormorans de toujours, et bipèdes d’aujourd’hui, c’est à une jolie et profonde réflexion sur « Le monde humain », le vivant à laquelle l’auteur nous convie subrepticement. Dans un style à la fois aérien au rythme des flux et reflux, des vagues et de la lumière que vient assombrir parfois l’ombre des nuages sur le sable, adoptant un rythme cadencé sans jamais de hâte ou nonchalant selon son humeur ou celui du temps, brume cotonneuse des matins normands, bruine scintillante se jouant des reflets ou gros grain qui vous menace de son regard, l’auteur en compagnie de son narrateur nu-pied ou botté poursuit, en ces pages, son idée, sa réflexion, ici, sur l’échelle de Darwin du "Monde humain ». C’est ainsi au gré de ses pérégrinations que le narrateur en « sapiens à l’heure de l’anthropocène » interpelle le bipède, le loup aussi d’ailleurs, le vivant, Darwin et questionne, sans théorie ou militantisme, « L’évolution des espèces » et le temps qui s’écoule tel le sable de cette plage dans un immense et infini sablier…

« Pourquoi en est-on resté à la survie ? », questionne le narrateur avant de poursuivre : « Pour faire vite : Comme elle est la clé de l’évolution, par un tour de passe-passe on en a fait la clé de la vie sur terre. On est passé par-dessus la distinction entre la vie, ses conditions pendant le temps de passage sur terre, et les raisons de l’évolution des vivants… Darwin d’ailleurs ne parle pas toujours de survie dans la structuration du vivant – pourquoi ce papillon a telle couleur, ce type des pattes antérieures, pourquoi le corps du sapiens s’allonge-t-il, pourquoi le duvet a donné la plume, puis le vol, etc. ».

Et la magie opère. Jacques Damade, il est vrai, n’en est pas à son premier essai et a déjà été salué pour « Les Îles disparues de Paris » ou encore « Les Abattoirs de Chicago ; Le monde humain I ». Bien que changeant ici de décor, joliment illustré par Thomas Beulaguet, c’est toujours avec ce même style singulier, alliance de légèreté, de profondeur et de poésie, que l’auteur laisse aller le regard, les pensées et les rêveries de son narrateur… Un essai aux changements de rythmes et césures qui se veut mi-sérieux mi-raisin, associant dialogues cocasses, gravité et images poétiques, et convoquant tour à tour Mandelstam, Portmann, Caillois mais aussi des peintres, Constable, Boudin... Une musicalité bien à lui entre bruine, gouttes de pluie, rupture et accélération, où Darwin pourrait interpréter quelques notes de « Jardins sous la pluie » d’un Claude Debussy, lui qui arpenta également cette même plage, sans jamais cependant y composer. Longtemps après avoir refermé l’ouvrage, ce sont encore ces sonorités singulières de « Darwin au bord de l’eau » qui jouent et résonnent…

L.B.K.

 

 

Benjamin Whitmer : « CRY FATHER », Gallmeister, Paris 2018.

 


« La plus part du temps je vois ton visage, il ne me quitte pas. Et la plupart du temps je fais en sorte que ce soit le cas. Je t'écris parce que ça me force à te hisser hors de ma mémoire pour te placer devant moi. … Je sais que si je m'arrête d'écrire tu couleras si profond qu'il me sera impossible de te hisser de nouveau à la surface. Tu couleras à jamais et il ne me restera plus que ce qu'il reste à tout le monde. Le souvenir d'un très gentil petit garçon aujourd'hui disparu. Mais tu n'as pas disparu pour moi. »
C'est pour conjurer cette perte et cette douleur profonde quasi insurmontable que Patterson va parcourir aussi l'Amérique pour y exercer un métier des plus pénibles, déblayer les décombres des zones sinistrées. Quand il peut, épuisé, il va près de Denver dans sa petite cabane, mais rien, ni l'alcool ni les bagarres, ni les vieux soûlards qui lui servent d'amis, ni les femmes trop faciles, ni la drogue ni les courtes visites à Laney, sa femme et leur autre fils Gabe, rien n'arrive à le sortir de la spirale violente dans laquelle il se laisse engloutir. Il y a bien Junior, qui lui rappelle Justin, son fils, et auquel il s'attache sincèrement et qu'il veut aider pour un avenir meilleur... ou pour le pire... C'est un roman construit autour de dialogues percutants sans place pour les petites natures, qui tel un western des temps modernes, montre une Amérique loin des clichés du rêve américain. Efficace dès les premières phrases, le décor est planté et l'ambiance pesante s'installe entre les personnages et le lecteur : « Patterson Wells pousse la porte d'entrée et trouve Chase au travail devant un tas de cristal meth gros comme son crâne réduit – Assieds-toi, fils de pute, dit Chase, accroupi, perché comme un oiseau sur le canapé, les yeux fumants comme s'il s'était injecté cette merde directement dans les conduits lacrymaux. »
C'est un univers d'hommes largués, abîmés par la vie, les excès en tous genres et la gâchette facile, qui jouent leur vie comme s’ils en avaient plusieurs, sauf que… Benjamin Whitmer livre avec Cry Father un très beau roman où une certaine pudeur impossible à exprimer plane sur chacun des personnages et qui sera pour certains un linceul plus doux que la vie réelle. Un roman sur une douleur sourde qui percute l'âme et se révèle être aussi celui d'un amour paternel plus fort que tout jusqu’au jour où Patterson fermera les yeux pour rejoindre Justin... Mais en attendant, il lui écrit.


Sylvie Génot-Molinaro
 

Florent Oiseau : "Les Magnolias", Allary Éditions, 2020.
 


« Parfois, la vie ne vous donne rien pendant des années, des décennies. Pas un trèfle à quatre feuilles, pas un Noël sous la neige, pas un billet de banque retrouvé dans une vieille veste. Aucune satisfaction, pas la moindre victoire, rien à manger pour l'égo. Elle ne nous donne tellement rien que vous pensez qu'elle vous a oublié... ». Et pour Alain, ce gentil paumé, qui fait des listes de noms de poneys en attendant le rôle de sa vie, qui va voir tous les dimanches sa grand-mère aux Magnolias, même si elle ne s’en souvient pas… Alain héberge aussi Rico son copain qui galère... Et, pour lui, qu'est-ce que cette vie lui réserve ? Lumière pleins phares ou raies diffuses. Alors que sa grand-mère lui demande un jour dans un moment de lucidité de l'aider à mourir, « Alors aide-moi à mourir. » dira-t-elle. Lui, Alain, son petit-fils, jour après jour, se questionne sur ce que cela signifie et sur ce qu'il doit faire ou ne pas faire. Plus que chamboulé, il contacte alors de nouveau son oncle Michel pour lui parler, dire, surtout, ce souhait qu'il ne peut, seul, assumer. Mais, de son côté, Michel est en conflit avec sa mère, et a écrit ses souffrances noir sur blanc dans un cahier, pourquoi ? « Soit tu fais du thé et on échange des banalités, soit tu vas au sous-sol chercher de la prune, et je te dis ce que tu veux savoir. Ce que tu as trouvé au sujet de ta grand-mère. Dans mon cahier. Il a insisté sur « mon cahier », lui dira Michel. Alain s’est senti obligé de lui demander de nouveau… Dans ces pages, plus colorées que noircies de vie, c’est tout un pan méconnu de la vie de sa grand-mère qu’Alain va alors lire et découvrir de ses yeux écarquillés, emboués. Une forme d'initiation vers sa vie d'adulte, ses non choix, ses envies, ses ratés, ses illusions et désillusions.
Florent Oiseau écrit « cash », des phrases simples, rapides, percutantes, efficaces et pleines d'humour, et la vie de son héros ordinaire est cocasse, jamais ridicule ; Malgré tout, il nous fait rire et le lecteur aurait bien envie de lui ouvrir les yeux et de l'aider, mais chacun doit faire son chemin, n’est-ce pas ?...

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Gérard Durozoi : « Histoires insolites du patrimoine littéraire », Editions Hazan, 2019.

 


Un réjouissant ouvrage écrit par un amoureux des livres pour les amoureux des livres ! L’auteur Gérard Durozoi aime les livres et les Bibliothèques, c’est indéniable. Et c’est cette passion qu’il a souhaité en ces pages partager en nous contant mille et une histoires de livres, des histoires étonnantes et inattendues. Une belle invitation à entrer dans l’univers du livre, ce monde singulier et unique construit telle la Tour de Babel de Jérôme Bosch, et montant bien plus haut que les étagères d’une bibliothèque. Un ouvrage quelque peu loufoque, mais érudit et des plus sérieux, nous racontant des « Histoires insolites du patrimoine littéraire ». Un inventaire en quelque sorte, surprenant, à la fois ordonné et foutraque, offrant au lecteur bien des trouvailles. Le lecteur, amoureux des livres, bibliophile, bibliomane ou bibliopathe, y retrouvera, parfois, certes quelques connaissances , compagnons de routes déjà croisés ou ouvrages de prédilection, mais aussi et surtout de belles pépites. Des chapitres et thèmes offrant à l’auteur l’occasion de digressions proposées comme des pistes… Non dénué d’humour, habité d’une curiosité insatiable et suscitant celle du lecteur, l’auteur parcourt le monde et les siècles, rien ne l’arrête dans cette quête foisonnante. Une plaisante cartographie, toute à la fois fiable et drôle, de l’univers fascinant des livres et des bibliothèques, des bibliothèques fantastiques parfois disparues, légendaires ou mythiques interpellant de célèbres collectionneurs ou bibliopathes. Des légendes ou énigmes que l’auteur questionne, interroge et sous-pèse ; la Bibliothèque de Babylone a-t-elle existée ? Ou encore, l’énigme du manuscrit Yoynich… Supercheries, interprétations suspectes, y sont passées au crible. Des pages hantées d’ouvrages rares et précieux, « Des trésors perdus, parfois retrouvés », suscitant la jalousie et l’envie des bibliomanes impénitents ou réveillant la possessive manie des bibliotaphes. Écriture, langue, traductions et auteurs livrent également leur lot d’érudition et d’anecdotes, sans oublier la longue histoire des livres brulés ou censurés. L’édition et les éditeurs, la diffusion et les bestsellers n’échappent pas non plus à l’acuité de l’auteur. Savez-vous, par exemple, qui a inventé les bestsellers ? Reliures, découpages des pages ou conservation des ouvrages offrent, eux aussi, leurs trésors d’« Histoires insolites »… Insolites ou baroques, tant il est vrai, que les livres ont parfois de bien étranges liens et songes… Une mine passionnante que saint Jérôme n’aurait pas reniée, lui, le patron des bibliothécaires et libraires, auteur de la Vulgate, aimant tout autant commenter que débattre à coup de livres, et amoureux, à son grand dam, de littérature antique.
Un ouvrage offrant à son lecteur, en fin de compte, l’une des plus belles invitations qu’il soit, celle de poursuivre cet inventaire singulier de ces « objets » si fabuleux que sont les livres. Qui donc peut, en effet, mieux et plus qu’eux, nous conter de si belles histoires ? On ne peut qu’espérer que cet ouvrage suscitera quelques vocations ou passions, au moins celle des livres et de la lecture.

L.B.K.

 

 

Edgar Allan Poe – Nouvelles intégrales – tome 3. 1844-1849 », Traduction de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, Éditions Phébus, 2019.
 


L’intégrale des nouvelles d’Edgar Allan Poe dans leur nouvelle traduction s’achève avec ce troisième et dernier volume venant clore l’entreprise de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, fruit de longues années, et aboutissant aujourd’hui à cette nouvelle édition érudite, déjà largement saluée. L’œuvre immense de l’écrivain américain, dont Baudelaire et Mallarmé surent les premiers reconnaître l’extrême valeur, influencera, jusqu’à nos jours encore, non seulement le monde de la littérature, mais aussi celui du cinéma ou plus près de nous de la BD. C’est donc un bel hommage que lui rend cette nouvelle traduction en 2019 marquant ainsi le 200e anniversaire de sa mort.
Ce troisième volume rassemble les Nouvelles que l’écrivain a écrites durant les cinq dernières années de sa vie, de 1844 à 1849. En cette année 1844, alors qu’Edgar Poe s’installe à New York, ce sont des années sombres qui s’annoncent pour l’écrivain. Après la disparition de sa femme en 45, Poe sombrera, en effet, dans l’alcool, la drogue et présentera un état de santé des plus inquiétants… Pourtant, il ne cessera d’écrire, et nombre des derniers textes que le novelliste livrera à la fin de sa courte vie sont considérés comme de véritables chefs-d'œuvre. Ces dernières nouvelles sont plus fantastiques, plus sombres aussi, et souvent quelques plus complexes que celles données à lire dans les deux volumes précédents. Écrites dans cette langue de Poe alliant spontanéité et finesse, elles offrent une incontestable modernité rendue parfaitement vivante en ces pages par cette nouvelle traduction. C’est en quelque sorte la patine de plus d’un siècle que les auteurs ont souhaité atténuer.
Ce sont donc ces Nouvelles, comportant nombre de joyaux, dont « Un récit aux monts Crénelés » ou encore « La lettre dérobée », que livre ce troisième volume. Présentées chronologiquement, ce ne sont pas moins de vingt-cinq nouvelles que le lecteur pourra découvrir dans cette nouvelle traduction, comprenant également « Les faits concernent le cas Valdermar », « Saute-Grenouille » ; l’ouvrage s’ouvrant avec « Les Besicles », et se refermant sur « Le Phare », une nouvelle demeurée inachevée… Poe éteindra, à 40 ans, le 7 octobre 1949.
Un riche et passionnant volume, venant compléter le premier tome consacré aux Nouvelles écrites durant les années 1831-1939, suivi des années 1840-1844, pour le deuxième tome.
Ainsi, s’achèvent les « Nouvelles intégrales » d’Edgar Allan Poe, dans cette nouvelle traduction de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, de l’un des plus grands auteurs de la littérature américaine du XIXe siècle, et dont l’influence n’a jamais cessé de rayonner.

« Les Fables de La Fontaine illustrées par Marc Chagall. », avec un livret d’Ambre Gauthier, Editions Hazan, 2019.
 


C’est toujours un plaisir renouvelé que de lire ou relire Les Fables de Jean de La Fontaine, mais lorsque celles-ci sont illustrées par Mac Chagall, le plaisir devient alors fabuleux et infini…
C’est en 1935, sur demande du célèbre marchand d’art, Ambroise Vollard, que Marc Chagall réalise ce projet fou d’illustrer les Fables de l’un des plus grands poètes français du XVIIe siècle. Pour cette entreprise, le peintre ne réalisera pas moins d’une centaine de gouaches en couleurs afin de préparer son travail de gravure. Les Fables entrent en résonnance avec son âme russe, son amour de la France et son imaginaire. Elles seront pour lui une source inépuisable d’inspiration.
Cette fabuleuse édition qui dépassait toutes les espérances d’Ambroise Vollard, fut cependant interrompue par la disparition de ce dernier. Elle ne sera présentée au public sur l’initiative de Tériade qu’en 1952, soit presque vingt ans après…
Et c’est cette extraordinaire réalisation des « Fables de la Fontaine illustrées par Marc Chagall », ce dialogue éblouissant que nous donnent aujourd’hui à redécouvrir les éditions Hazan en collaboration avec le Comité Marc Chagall. Plus d’une soixantaine de gouache du peintre d’origine russe y sont ainsi dévoilées de nouveau, accompagnées en ces pages pour la première fois de leurs gravures, et dont certaines inédites. Des fables, des aquarelles et gravures livrées dans un coffret qu’accompagne un livret signé Ambre Gauthier, docteur en Histoire de l’art et chargée de recherches au Comité Mac Chagall. « Respirant un parfum de tranquille sérénité, parfois contrariée par l’explosion de la gouache, les compositions entraînent dans leur sillage les images d’une nature vibrante, permettant la communion de l’homme, de l’animal et du végétal si chère à La Fontaine. », souligne en ce livret Ambre Gauthier.
Et c’est bien cette unique et fabuleuse communion que nous livre cette belle et heureuse initiative éditoriale, rendant ainsi un bel hommage à cette précieuse rencontre entre le peintre et le poète, entre Chagall et La Fontaine, ces deux géants de la culture française.

« Est-il quelque Oiseau sous les cieux
Plus capable que (toi) de plaire ? »,
demande Junon à un Paon… (Livre deuxième, Fable XVII)

 

Geneviève Haroche-Bouzinac : « Louise de Vilmorin ; Une vie de bohème. », Flammarion, 2019.
 


Après Voltaire, Vigée Le Brun et Henriette Campan, Geneviève Haroche-Bouzinac nous livre avec cette dernière parution aux éditions Flammarion une riche biographie de Louise de Vilmorin. Un fort volume, exhaustif et d’une rigueur implacable, informé aux sources les plus récentes, notamment les correspondances inédites de Jean Hugo ou celles récemment ouvertes du poète et éditeur Pierre Seghers. Et il fallait bien une telle main de maître, celle de Geneviève Haroche-Bouzinac, pour démêler la vie bouillonnante de Louise de Vilmorin. Une vie faite de mille facettes, jeune fille rangée ou presque, femme de mariages, mère et plus encore sœur, femme de lettres, épistolière impénitente, femme mondaine, et plus que tout peut-être femme de cœur, amoureuse tout aussi incorrigible qu’amendable… Une vie électrisée qui laissera toujours dans son sillage cet envoûtant parfum de passion, un parfum qui perdure encore malgré les années qui s’égrènent depuis sa disparition, le 29 décembre 1969, tel  « Le sable du sablier » éternel, titre d’un de ses recueils de poésie (1944).
C’est en de multiples chapitres, aussi nombreux que les événements qui émaillèrent la vie de celle que ses proches appelaient « Loulou » que l’auteur déroule ces tourbillons incessants d’amitiés, d’amours, de poésie et de littérature qui ont nourri la vie de Louise de Vilmorin. Louise est née en 1902 dans cette famille reconnue et fortunée de botanistes et grainetiers « Les Vilmorin », un nom qu’elle saura faire perdurer et imposer. Très vite à la figure d’un père adoré, s’ajoutera l’amour de ses frères, le clan Vilmorin ou quatuor, ainsi que l’écrit Geneviève Haroche-Bouzinac, un univers masculin qui s’élargira et dont s’entourera toujours Louise. Elle connut le tout Paris, le capitaine Jean de Lattre de Tassigny, Honoré d’Estienne, Raoul de Roussy de Sales, Antoine de Saint-Exupéry (avec qui elle sera fiancée), Henry Leigh-Hunt (son premier mari), Gaston Gallimard, Paul Pálffy (son second mari) et tant d’autres… sans oublier, bien sûr, André Malraux qu’elle connut jeune et qu’elle retrouvera à la toute fin de sa vie à Verrière.
Mais Louise avait surtout dans ses yeux pour flamme la poésie et la littérature. Soutenue par des amitiés indéfectibles, celles de Jean Cocteau ou encore Poulenc, elle écrira toute sa vie poèmes et recueils ; Ce sera sous l’influence d’André Malraux qu’elle mènera à bien son désir d’écriture et son premier roman « Sainte-Unefois » sera publié en 1934 par Gallimard. « Le lit à colonnes » en 1941 sera un bestseller. Romans, théâtre, cinéma, rien n’arrêtera Louise, elle qui ne sut jamais tout à fait ajuster ses désirs à la réalité, celle qui eut toute sa vie la saveur de l’enfance et le goût du merveilleux…
Élégante, séduisante, Louise boitera cependant dès son jeune âge toute sa vie. S’ajoutant à l’amour d’un père disparu trop jeune et à une mère trop belle et distante, c’est une boiterie existentielle qui marquera plus encore sa sensibilité et son cœur. Une sensibilité blessée et à fleur de peau qu’elle tenta de dissimuler, du moins de dompter du mieux qu’elle put. Louise mènera une vie intense d’amours et de ruptures, enchaînant soirées mondaines, bals masqués, voyages et rencontres, mais souvent si loin de ses trois filles ou de ceux qu’elle chérit ; « Des tournants entre deux périodes de vie affective(…), note l’auteur, « un perpétuel entre-deux » qui laissera Louise à jamais inguérissable. On dit que certains êtres naissent avec la cicatrice d’un cœur brisé, était-ce le cas pour Louise ? Ses désirs de poésie, d’écriture, de séduction seront « une ivresse qui la protègera de la mélancolie », souligne encore Geneviève Haroche-Bouzinac, un appel crié dans un murmure que peu entendront vraiment, mais dont l’écho nous parvient, par ces pages, encore…
À n'en pas douter, cette biographie plus qu’exhaustive ne pourra que s’imposer en ouvrage de référence, une biographie non d’une vie de bonheur, mais bien ainsi que l’annonce son sous-titre, d’« Une vie de bohème », celle de Louise de Vilmorin.


L.B.K.

 

Michéa Jacobi : « Vies multiples », Coll. Les Billets de la Bibliothèque, Éditions La Bibliothèque, 2019.

 


Michéa Jacobi poursuit, tel un naturaliste, son inventaire du monde humain ; Cet Humanitatis elementi, si singulier et subjectif, rangé par ses soins dans un ordre alphabétique, avec pour chaque lettre, 26 vies selon le même ordre. Combien au total ? Pas si simple, car avec ce sixième volume, c’est la lettre « V » qui nous est proposée comme au scrabble, avec pour axis mundi des hommes et femmes, d’hier ou d’aujourd’hui, ayant vécu une multitude de vies. Des vies trépidantes, indomptables ou tout simplement « multiples ». Michéa Jacobi s’amuse et aime à compliquer les calculs… 26 vies de « Vies multiples » dans lesquelles on plonge en apnée tant elles donnent pour nombre d’entre elles le tournis ! Telle cette mirobolante et époustouflante vie de Richard Francis Burton, fondateur du Cannibal Club, si intrépide qu’il paraît impossible de la résumer sans la décolorer, mais un défi que l’auteur relève allègrement donnant ainsi la mesure de l’ouvrage, un allegro vivace léger et plein d’humour… Des noms illustres, tels Casanova, bien sûr, illustre séducteur de vies, Hokusai, Obama, Quevedo y Villegas ou encore Stefan Zweig venant clore ce volume, lui qui sut si bien écrire celle des autres ; Et même Vidocq, Judas ou Néandertal, les « Vies multiples » ont parfois de bien étranges détours ou contours. Des vies moins connues, aussi, mais tout aussi turbulentes. 26 Vies d’explorateurs, de peintres, poètes, révolutionnaires et inventeurs en tout genre dans lesquelles se glissent non seulement l’humour de l’auteur, mais aussi ses propres illustrations au trait rapide et alerte, des linogravures aussi singulières et reconnaissables que son abécédaire. Un petit volume audacieux, désinvolte et enlevé. Certes, chacun trouvera des noms qui auraient pu y figurer – on songe notamment à Gary ou Pessoa, mais peut-être ces grands amateurs de pseudonymes et vies multiples viendront-ils à leur heure, rangés sous une autre lettre. Le mérite de Michéa Jacobi n’est pas seulement de nous conter ces « Vies multiples », mais aussi de nous les faire miroiter en quelques lignes ou quelques pages tel un étrange palais des glaces. Chaque vie si époustouflante soit-elle en appelle une autre, et encore une autre ; des « Vies » comme on n’en fait plus beaucoup, mais eussent-elles pu vraiment être inventées ? Vous en doutez ? 26 « Vies multiples » de Michéa Jacobi pour vous en convaincre.


L.B.K.
 

Hippolyte Taine : « Voyage en Italie », édition établie par Michel Brix, Bartillat, 2018.
 

Si le Voyage en Italie de Goethe avait déjà lors de sa parution marqué les esprits, le récit de voyage que composa Hippolyte Taine dans le même pays de 1864 à 1866 a rapidement fait figure, pour sa part, de guide incontournable, constituant un véritable bréviaire pour tout voyageur se rendant dans la péninsule. Quelles sont les raisons d’un tel succès ? Le style adopté par l’auteur et le soin qu’il mit à mettre à la disposition de ses lecteurs une mine d’informations accessibles sur les caractères des lieux, les idées qui s’y échangeaient, les opinions comme les anecdotes, eurent tôt fait de donner à ce volumineux guide une aura incontestée jusqu’au début du siècle dernier. Naples, Rome, Pérouse, Assise, Sienne, Pise, Florence, Bologne, Padoue, Venise et enfin la Lombardie deviennent presque familières sous la plume du philosophe et historien, auteur bien connu de la France contemporaine. Car Taine a le génie de capter l’esprit des lieux, s’arrêtant tout aussi bien sur la grandeur d’un retable d’église que sur une ornière encore visible laissée par le passage des chars antiques… Évitant le style encyclopédique avant l’heure, c’est sa propre expérience de voyageur qui nourrit ces lignes sensibles sous la forme d’un journal. Aussi le lecteur s’étonnera-t-il de la fraicheur des témoignages recueillis par l’auteur, n’hésitant pas à rapporter une conversation qu’il eut avec un prêtre consterné par les outrages laissés par des soldats acquis à la cause laïque qui sévissait alors, un véritable micro-trottoir réaliste avant l’heure. Si notre guide a lui-même été conseillé sur les lieux à visiter, sa profondeur de jugement lui permet de replacer cette multitude de faits et d’observations dans une vision plus globale et synthétique. Grâce à un style concis et précis, Taine sait aller à l’essentiel, tout en aimant à perdre parfois son lecteur dans les ruelles sans issue qui constituent le charme de tout voyage. Si les préjugés ne manquent pas, ils sont souvent ceux de son temps et n’enlèvent rien au charme de l’ouvrage. Un journal écrit à la première personne, une heureuse conjugaison pourtant inhabituelle à l’auteur, qui accompagnera délicieusement tout amoureux de l’Italie.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Correspondance George Sand et Eugène Delacroix ; « Je serais folle de vous si je ne l’étais d’un autre », Coll. Poche, Édition Le Passeur, 2019.

 


Quel régal que de lire cette correspondance entre George Sand et Eugène Delacroix ; lorsque l’écrivain rencontre le peintre, nous sommes en 1834, George Sand vient de rompre avec Alfred de Musset, une passion tumultueuse qui vient de la briser ; de son côté, Delacroix connaît également une déception amoureuse. Est-ce ce point de dérive commune qui, de prime abord, les rapprochera l’un de l’autre ? Le peintre vient d’accepter de faire le portrait de l’écrivain, de la femme déjà célèbre maintenant aux yeux tristes et aux cheveux coupés courts pour en avoir – comme son héroïne, fait offrande à Musset… La première lettre qu’écrira Georges Sand à Delacroix sera seulement pour le décommander, et remettre ce premier rendez-vous de pose, parce que s’estimant trop affligée par cette rupture. Lettre courte, certes, et pourtant de cette première missive datée exactement du 20 novembre 1834 débutera entre eux une belle et longue activité épistolaire, reflet de leur amitié, qui durera jusqu’à la mort du peintre en 1863. Devenant très proches, les lettres tant de George Sand que celles d’Eugène Delacroix sont tissées d’intentions, de tendres mots et d’une belle retenue tout amoureuse. À ce titre, le titre retenu pour cette correspondance traduit à merveille cette sensibilité particulière qui les unira. « Restons bohémiens cher œil noir, afin de rester artistes ou amoureux, les deux choses qu’il y ait au monde », lui écrira-t-elle en septembre 1938. L’écrivain s’est éprise de Chopin, mais forte de cette nouvelle passion, elle redoublera d’intention à l’égard du peintre, d’humeur trop souvent mélancolique. Elle n’hésite pas à l’appeler « Mon petit vieux » ou simplement « Lacroix ». Faite d’une compréhension mutuelle, leur amitié reposera avant tout sur l’art, la musique – dont celle de Chopin mais aussi Franz Liszt, la peinture, les lettres, etc. Delacroix sera, bien sûr, comme tous les proches de George Sand invité avec Chopin à de multiples reprises à Nohant, il y viendra deux fois. Au fil des années, cette amitié connaîtra, certes, quelques distances et divergences de vues, notamment pour des raisons politiques, mais jamais ne sera négligée ou rompue, ainsi qu’en témoigne cet échange épistolaire s’échelonnant sur presque quarante années, reflet d’une longue et sincère amitié, mais aussi de cette époque foisonnante qui fut celle du milieu du XIXe siècle.
La présente correspondance a fait l’objet, pour cette édition, d’une riche et agréable préface signée Danielle Bahiaoui, professeur de lettres et secrétaire général des Amis de Georges Sand. À celle-ci viennent s’ajouter des annexes tout aussi intéressantes : l’une consacrée au peintre sous la plume même de George Sand et issu de « Histoire de ma vie » ; une étude « A propos de Michel-Ange » signée, elle, du peintre ; enfin, l’ouvrage se referme sur une passionnante étude signée de nouveau Danielle Behiaoui et ayant pour sujet le fameux portrait qu’exécutera Eugène Delacroix de George Sand, un portrait chargé d’émotion au même titre que l’ensemble de cette correspondance.

L.B.K.
 

Patrick Mauriès : « Quelques Cafés italiens », Éditions Arléa, 2019.
 


Un bien plaisant opuscule consacré en ces heures estivales à « Quelques Cafés italiens » signé Patrick Mauriès aux éditions Arléa. C’est sous les signes de ces fragrances toutes italiennes que l’auteur a en effet choisi d’emmener son lecteur de café en terrasse à la recherche de ce parfum si prégnant : « celui, mêlé, d’expresso, de bitter, d’amande et de marsala qu’exaltent les cafés en Italie – bien distincts des nôtres… ». Patrick Mauriès a écrit ces pages sur plusieurs années lors de ses pérégrinations de caffè en caffè, sans hâte ni calcul, juste le plaisir de ce partage qu’offrent encore aujourd’hui ces lieux singuliers que sont les cafés italiens. Des lieux ni intimistes ni tout à fait extérieurs où présent et histoire s’offrent volontiers aux mots et à l’élégance de l’écriture. Le Caffe Florian, bien sûr, à Venise, Petruccio à Naples… Flânerie, frivolité, passions, bavardages, commérages dans lesquels s’invitent quelques photographies, mais aussi et surtout, poésie, théâtre, peinture, écrivains et belles se mirant dans les jeux flous des miroirs de l’histoire. « Les cafés sont des théâtres d’ombres ; chacun d’eux draine une étrange Lituanie d’images, des fragments flous de décors, des détails figés… », écrit l’auteur ; s’immisce aussi une joyeuse typologie des cafés italiens et de leurs clients, café de résidence, de passage, « boite à politique », etc. ; plus qu’une aride définition, c’est de chatoyantes personnalisations qui s’y déploient au gré des cafés et époques… Des lieux fatigués de leur longue histoire, plus lointaine que celle des cafés parisiens, et leur donnant cet air de vieil aristocrate ou de fiers flibustiers, mais toujours, là, bruissants des feux de leur mémoire. Réminiscences, anecdotes, c’est à une heureuse nostalgie que nous convie en ces pages Patrick Mauriès, picorant çà et là au filtre de la poésie, remontant jusqu’à l’histoire même du café telle quelle nous le fut rapportée par Antoine Galland (« De l’origine et du progrès du café », éditions La Bibliothèque, 2017). Dans cet élégant style qui leur sied si bien, les cafés italiens de leurs fastes et lustres d’antan y prennent alors corps et vie, avant que l’auteur ne les laisse flotter ou voguer… L’auteur a glissé pour cette réédition dans sa préface quelques lignes actualisées, notant une certaine résurgence des cafés mais sans pour autant renier son amoureuse attirance pour ces illustres caffè italiens, passant de l’ombre des longues arcades italiennes où s’alignent presque à l’infini tables et chaises à ces terrasses surannées, mais aujourd’hui encore toutes ensoleillées et sachant si bien prolonger le soir venu le plaisir de s’y retrouver ou d’y lire.

L.B.K.
 

« Rome éphémère » Gérard Macé, Arléa, 2019.

 


Rome, soleil et azur, quelques touches d’ocres sur les feuillages lorsque la chaleur accable les arbres comme les passants. Gérard Macé s’invite subrepticement dans ces places et ruelles d’une ville qui s’offre sous un regard sinon complice, tout au moins intime. Avec l’auteur comme guide, les promenades ne sont plus à redouter à l’heure du zénith et le Tibre brille de désinvolture, contraste de ses quais, d’un côté soigné pour les cohortes des temps modernes de coureurs et autres cyclistes alors que sur l’autre rive herbes folles et embarcations ayant peut-être connu le temps de Sénèque se perdent dans leurs rêves. Gérard Macé souligne dans ces pages ces intrications singulières entre campagne et urbanité – la fameuse urbs latine – nature et artefact jusqu’en ses moindres détails au détour d’un pavé ou d’une fontaine… Le baroque est omniprésent, aujourd’hui comme hier, il scande le paysage romain dans ses édifications comme lors de ses destructions, théâtre de l’impermanence absolue dans la continuité, paradoxe de plus. Ce « théâtre de pierres » a été édifié par les plus grands architectes, éternelles rivalités d’un Borromini et du Bernin pour des jeux d’ombres et de lumières qui ravissent les regards, dans tous sens du terme. L’illusion baroque transforme jusqu’à la matière, la pierre est pétrie comme de l’argile, transmutations alchimistes de la ligne en courbe jusqu’à l’ivresse. L’auteur, dans ses déambulations toutes romaines, invite à la prudence du regard, une attention aux détails qui pourraient échapper comme ces œuvres parfois cachées de Borromini, chapelles des Rois Mages et Sant’Ivo qui se laissent désirer. Théâtralité plus manifeste du Bernin avec l’enlèvement de Proserpine dont la chair porte encore l’empreinte des doigts du ravisseur comme si le rapt datait d’hier ou encore magie de l’extase de sainte Thérèse, blessée d’amour jusqu’au tréfonds du marbre de l’église Santa Marie delle Vittoria… C’est à un éternel recommencement auquel invite cette découverte de la « Rome éphémère » signée Gérard Macé dans ces pages illustrées par les belles photographies de Ferrante Ferranti et inspirées par une connaissance intime de la ville éternelle, loin des foules et des chemins convenus.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Dante Alighieri « L'Enfer » traduction nouvelle de Michel Orcel, éditions La Dogana, 2019.
 


 

Tout amoureux de Dante Alighieri (1265–1321) chérit ces vers fameux ouvrant l’œuvre maîtresse la Divine Comédie, chef-d'oeuvre de la littérature mondiale :


Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.

Ce sont ces mêmes vers qui ont poussé le poète, romancier et traducteur Michel Orcel à proposer une nouvelle version de « L’Enfer » en réaction à certaines traductions récentes dont il ne goûte guère le style ! Réaction atrabilaire, certes, mais qui donne naissance à un somptueux travail sur la première partie de l’œuvre, L’Enfer, paru aux éditions La Dogana, cet extraordinaire poème évoquant le périple du narrateur successivement à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. L’éditeur Florian Rodari ne cache pas son plaisir d’avoir enfin pu proposer une traduction nouvelle de la première partie de cette œuvre unique en son genre qui repose sur cette alchimie toujours fragile entre rythme, scansion et musique, passée à la postérité depuis des siècles. Quels poètes ou artistes n’ont en effet su louer la beauté de son récit, celle de sa versification ? Botticelli vient bien entendu immédiatement à l’esprit, lui qui sut si bien saisir toute la nouveauté proposée par le texte du poète avec les illustrations mémorables qu’il réalisa à la pointe d’argent et à l’encre ou encore William Blake et sa centaine de dessins tout autant tourmentés que voluptueux, sans oublier Delacroix, Gustave Doré, Auguste Rodin... Michel Orcel a su empoigner cette poésie conçue en tercets enchaînés d'hendécasyllabes en langue florentine pour proposer une traduction par le décasyllabe français, le plus proche de l’original et autorisant une musicalité certaine, fidèle à l’esprit et à la lettre de Dante.
Formé à l’école de Thomas d’Aquin, sans omettre les leçons d’Aristote, ainsi que la rappela le pape Benoît XV dans sa lettre Encyclique In Praeclara Summorum en 1921, c’est en effet la foi catholique qui inspire cette œuvre puissante qui ne ménage pas ses effets, comme ses coups de poignards effilés. Le traducteur a su, lui aussi, être guidé par cette force puissante afin d’en restituer la beauté et les splendeurs qui font de la Divine Comédie une œuvre au cheminement singulier, cheminement qui n’a rien d’une promenade de santé comme le relève dans sa préface Florian Rodari, saluant cette tempétueuse audace dont fait preuve Michel Orcel pour des choix de traduction qui n’ont rien de convenu : « Corde jamais ne projeta fléchette qui si vite vola dans l’air, légère, comme cette nacelle que je vis » « Pousse donc ta tête plus avant jusqu’à pouvoir bien distinguer de tes yeux le visage de la pute souillonne, échevelée, qui, de ses ongles merdeux, se griffonne tantôt à croupetons tantôt dressée »… des réalités bien triviales – âmes sensibles, attention - non occultées par cette traduction et qui n’en rendent pas moins saisissants ces contrastes à l’occasion de "L’excursion cosmique à laquelle Dante veut convier le lecteur dans sa « Divine Comédie » » et qui « … s’achève devant la Lumière éternelle qui est Dieu lui-même, devant cette Lumière qui est dans le même temps « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles », selon un autre pape amoureux des arts, Benoît XVI. C’est justement tout le génie de l’œuvre de Dante que de rendre, grâce à la poésie, ces cheminements de l’âme des tréfonds de la vie à la lumière ultime. La puissance du style du poète fait mouche avec la traduction de Michel Orcel, jubilations multiples qui valent plus d’un film aux effets spéciaux. Le lecteur serpente sur ce chemin sinueux fait de nos turpitudes et de celles de nos aînés, la pestilence guette chaque pas alors que le rayonnement de cette œuvre éclaire ces pénombres de la plus belle des manières. Vivement le Purgatoire !

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

"Sept petites douceurs" Shaun Levin, Éditions Philippe L''Antilope, 2019.

 


Shéhérazade devait inventer une histoire chaque nuit et jouait sa vie en tenant en haleine la curiosité du sultan pendant 1000 et une nuits... « Je », le narrateur de ce texte érotico-gourmand, lui non plus, ne veut pas perdre son amant, alors il lui confectionne des douceurs, des gâteaux pour le garder près de lui bien que ce dernier vive une double vie avec une femme ou parfois un autre homme, il trouve ainsi une consolation à chaque séparation. « Hier soir, après le retour de mon amant chez sa maîtresse, pour oublier cet amour que je lui donne encore, je me suis consolé en me préparant un gâteau au chocolat et à la noix de coco, glacé au rhum...» Féru de philosophie, Le Banquet de Platon et autres textes antiques accompagnent ses pensées les plus intimes, spirituelles ou communes entre ses rendez-vous amoureux ou dans sa vie quotidienne ; « Depuis un certain temps, je ne vais nulle part sans Le Banquet, tirant du réconfort dans l'opulence des autres. C'est là que je prends des leçons d'amour. » Mais avant toute chose, trouver des recettes de gâteaux de toutes sortes, simples à faire et qui pourraient bien rendre addicte... Alors le texte est ponctué de recettes, ses recettes, celles qu'il prépare et que l'on aurait également bien envie de manger… Qui que nous soyons, l’auteur nous fait partager les saveurs de la vie de ce « Je » que l'on perçoit un peu mieux à chaque chapitre. Ce roman n'a rien d'aussi léger ni d'aussi sucré que l'on pourrait de prime abord le penser, c'est une histoire d'amour, un amour profond et intense « Un mot de lui me sort du chaos ou m'y replonge. Chaque mot de lui transforme ma personne, me jette d'un mur à l'autre ; je passe en un rien de temps de quatre à quatorze ou vingt-quatre ans. Il est ma mère, mon père ; l'un, l'autre ou même les deux, je ne sais jamais. Il est ma voix, mon chant ; chaque mot, chaque silence avec lui est un souvenir transformé. » Mais dans la rue, pas question de se prendre par la main, trop de gens les connaissent... Et alors, pas facile de s'affranchir, d'être à l'extérieur, hors de l'appartement ou de ces lieux de rencontres laissant parfois les amours prendre d'autres directions que quelques douceurs sucrées, gâteaux ou autres scones ne peuvent stopper. « Où trouve-t-on le courage d'agir toujours comme on l'entend ? - Dans la solitude... » Shaun Levin raconte certes l'amour et ses affres, mais aussi son rapport à la littérature, et autres nourritures de l'esprit, tout passe par les sens, la vue des corps des amants, le toucher des caresses érotiques, le goût des douceurs, l'ouïe dans l'attente des bruits qui annoncent la promesse d'une nuit où l'odorat y sera tout en éveil, des parfums de l'amour et celui des gâteaux fraîchement cuits... Quelles délices alors de se retrouver après des semaines d'absence et de séparation qu’aucune confidente ne saurait combler et apaiser le doute. « J'aimerai qu'il m'aime – Il t'aime – J'en doute – Tu es inquiet qu'il puisse ne plus t'aimer ? - Je suis plein comme un œuf. Il faut que je m'allonge. » Cet amour entre Martin et « Je » pourra-t-il durer ? Y a- t-il une recette pour cela ? C'est bien là le vrai sujet dont parle ce livre, au-delà du genre, des conventions, des cultures et au-delà du temps.

 

Sylvie Génot Molinaro
 

Vénus Khoury-Ghata : « Marina Tsvétaïéva  mourir à Elabouga », Éditions Mercure de France, 2018.

 

 

Un roman fort pour un destin tragique celui de la poète russe Marina Tsvétaïéva. L’auteur, Vénus Khoury-Ghata, romancière et poète, procédant par cercles concentriques, a retenu les dernières années de Marina Tsvétaïéva, des années de misère, de douleurs et de souffrance. Sans nouvelles de son mari, seule avec sa fille aînée Alias, désormais unique, Marina Tsvétaïéva se bat dans cette période trouble contre la faim, le froid et la misère. Elle ne doit sa survie qu’à l’écriture, à la poésie et à ses amants ou amantes. Dans un style presque coupé, tranché, dur parfois jusqu’aux mots cinglants et brûlants, l’auteur dépeint cette solitude qui habite la poétesse plus qu’elle ne l’entoure. Une solitude qui la ronge, empreinte de douleurs, de ruptures et de cris étouffés. C’est une Marina Tsvétaïéva meurtrie au cœur à vif, mais bouillonnante, volcanique, une braise dans la neige que nous donne à lire Vénus Khoury-Ghata.

Son cœur est une prison et Marina Tsvétaïéva ira jusqu’au bout du désespoir… Écrire et accumuler les amants, les réels et ceux épistolaires, mais avant tout écrire. Écrire et aimer, écrire pour oublier, écrire pour avancer dans et jusqu’au bout de l’enfer. « Mettre le feu à ton cœur » écrit l’auteur. Le poète Lvovitch, le peintre Lann,  le prince Volkonsky  , Andréi Biely, Ilya Ehrenbourg,  Mandelstam, et bien sûr Pasternak avec lequel Marina Tsvétaïéva  entretiendra une correspondance de plus de 25 ans jusqu’à sa mort. Rilke, également, mais qu’elle ne rencontrera pas. « Tu aimais et détestais avec la même fougue, l’âme chauffée à blanc. En toi, il y avait un volcan » écrit encore Vénus Khoury-Ghata. Que de lettres écrites au sang de la poésie et de l’amour, souvent restées sans réponses ou lendemain…  

 

« Au-delà de quelles mers et de quelles villes

Dois-je te chercher, toi l’aveugle, l’invisible ?

Je m’en remets pour les adieux aux fils télégraphiques

Et, appuyée sur le poteau qui les supporte, je pleure… »

 

Moscou, Prague, Berlin, Paris avec son jeune fils Mour, puis de nouveau Moscou et enfin Elabouga… Marina Tsvétaïéva, dans ce destin tragique, a su « aimer jusqu’à la dernière minute » jusqu’au bout de l’impasse, et demeurera toujours cette femme sans concessions, provocante, habitée du seul souffle qui ait eu pour elle un sens, celui de la poésie et de l’amour, celui qui a fait d’elle l’une des plus grandes poètes russes du XXe siècle. 

L.B.K.

 

 

Josyanne Savigneau et Philippe Sollers : « Une conversation infinie », Bayard, 2019.

 

Cette « conversation infinie », clin d’œil aux affinités électives chères à Goethe, manifeste un élan, rare de nos jours, entre Josyane Savigneau et Philippe Sollers pour reconnaître chacun à leur manière leur singularité. Une rencontre quotidienne faite de complice amitié autour d’un café ou d’un verre et qu’ils se proposent aujourd’hui par cette parution de partager avec leurs non moins complices lecteurs. Cet entretien témoigne en effet d’une longue estime, les auteurs n’hésitant pas à se reconnaître « camarades de combat » à l’encontre de la contrainte sociale et du mensonge. Mais plus que « contre », ces dialogues libres nourrissent cet art menacé de la conversation, qui ne recherche par l’accord parfait, encore moins un improbable consensus, mais la conversatio, chère aux Latins. C’est un autre rapport à la vie qui découle de ces échanges et ces pages, fuyant le vulgaire et les clichés, sans pour autant négliger les obsessions de nos contemporains. L’art de la conversation, oui, est chose rare aujourd’hui où nous devenons économes de l’essentiel, tout en manifestant cette prodigalité narcissique manifeste sur les réseaux sociaux, forts de leur vacuité. Ici, point de like ou de lol aussi elliptiques que simplistes, mais des argumentations, des propos sur l’amour que ne renieraient pas Ronsard ou Barthes, citant Ezra Pound ou encore le Cantique des Cantiques, loin de l’hystérie d’un président des États-Unis et sa définition tarifée de l’amour… Les propos sont audacieux, osés même pour notre époque puritaine. Tel ce thème, presque tabou puisqu’il porte sur Dieu, un gros mot qu’heureusement les auteurs ont l’audace d’aborder dans ces pages libres. Philippe Sollers associe nature et Dieu selon Spinoza, mais aussi Baudelaire : « La Nature est un temple… » Josyane Savigneau bouscule son interlocuteur, soulignant son catholicisme singulier, Sollers sans désarmer de répondre qu’il se reconnaît en « un catholicisme de sensations permanentes », Dieu reconnaîtra les siens… Pour la fidélité, autre thème abordé, le consensus est plus rapide, les deux auteurs ayant clairement manifesté un credo pour une fidélité intellectuelle non réduite à sa dimension sexuelle, plutôt plurielle. Le diable s’immisce dans ces conversations impromptues pour lequel Philippe Sollers a l’antidote absolu, la Beauté… et une certaine mauvaise réputation qui lui sied à merveille, l’Enfer étant pavé…
Nombreuses sont les pages qui pourraient encore être soulignées de ce petit livre divertissant et bien plus sérieux qu’il n’y paraît, car il aborde des thèmes dont nos contemporains n’osent plus parler sans un haussement d’épaules ou un rictus réprobateur.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

José-Flore Tappy Trás-os-Montes (poèmes) La Dogana, 2018.
 


Dans ce dernier recueil Trás-os-Montes, José-Flore Tappy nous transporte dans l’une de ces provinces de l’ancien royaume de Portugal, une contrée « derrière les monts ». Retenons ces premiers vers où une Vierge byzantine esseulée verse des larmes sur la vacuité de nos vies. Quelle prière murmurent ces larmes ? L’oubli dans la fuite, fuite de ce temps qui rattrape inexorablement de son ombre. La pénombre gagne, omniprésente alors que la nuit insaisissable fixe les choses, comme les êtres. Nuit non transfigurée qui voit renaître le quotidien avec ces tâches que l’on tente de laver à grande eau…

« l’eau, tu la jettes sur la pierre sale,
la fais glisser, on voudrait l’éponger,
mais tu vas vite, effaces en hâte
les marques de pas,
les traces noirâtres
»

José-Flore Tappy se saisit du temps par le silence « comme une urgence sans fin ». Les ombres et la lumière dessinent des parcours existentiels que le vent balaie parfois sur le potager, réminiscences sensibles et aiguisées par la lucidité :

« Dans l’intervalle, parfois,
s’immisce comme un regret,
mais elle le pousse du pied,
scorie sans intérêt
»

La solitude héritée devient refuge les jours d’orage, la poétesse en un camaïeu de transparences cherche à percer la pénombre, cette alternance « du clair, du sombre », quête fragile de l’exercice de mémoire, dans cette campagne qui a laissé des traces indélébiles sur ces vers sensibles. La nuit revient toujours, « pourquoi la craindre, vouloir à tout prix la chasser ? » s’interroge José-Flore Tappy en une poésie cristalline que seule trouble la vibration du souvenir. Lorsque l’aube guette, devant ces instants fragiles, ces pages manifestent un déploiement d’espérances et un renouvellement de la vie par cette voix si ténue, espoir du poète et souffle léger que ce recueil délicat imprime jusqu’à la dernière page tournée.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La fille au Leica d''Helena Janeczek. éditions Actes Sud, 2018.

 

 

Elle s'appelait Gerda Pohorylle mais pour tous elle était Gerda, Gerda Taro. Elle était belle, jeune, étincelante, vive et se débrouillait dans sa vie compliquée en exil, elle s'était engagée politiquement, elle photographiait les combattants sur les terrains dangereux de la guerre d'Espagne. Qui se souvient d'elle ? Personne... Il s'appelait André Friedmann mais pour tous il était Robert Capa ou Bob. Il était beau, jeune et photographe reporter et il témoignait aussi en images de ce qui se passait sur le terrain pendant la guerre d'Espagne. Qui se souvient de lui ? Tous... Ils se sont rencontrés à Paris, se sont admirés, se sont aimés, se sont presque confondus dans leurs travaux, se croyaient immortels, si jeunes, si pleins de talent et pourtant, un jour ...
« Tu imagines alors que quelqu'un lit à voix haute un quotidien daté du 27 juillet 1937, le 1er août de cette année elle aurait eu 27 ans... Il est écrit que Madrid résiste héroïquement même si, avec le secours criminel de l'aviation allemande, l'ennemi a progressé en direction de Brunete où s'est déroulé un fait tragique. Une photographe est morte, alors qu'elle était venue de loin pour immortaliser la lutte du peuple espagnol : un exemple de valeur tel que le général Enrique Lister s'est incliné devant son cercueil et que le poète Rafael Alberti a dédié les paroles les plus solennelles à la camarade Gerda Taro ». Le monde s'écroule pour tous ses amis, ses complices, ses amours, tous inconsolables... Qui était donc cette étoile filante ? Dans ce beau roman, Helena Janeczek, l'auteur, nous raconte à travers les souvenirs de trois personnes qui l’ont connue, aimée d'amour ou d'amitié, ont pris parti et position pour Gerda et qui tous traversés par la douleur de sa perte vont décider, mémoire vivante, de conter ce qu'ils ont partagé avec elle.
Ainsi la vie de Gerda se dessine ligne après ligne, à travers les souvenirs du Dr Willy Chardack (Buffalo – N.Y. 1960), de Georg Kuritzkes (Rome 1960) et de Ruth Cerf (Paris 1938), aussi vivante que possible, là à chaque ligne. Cette grande photographe engagée qu'a été Gerda et injustement oubliée devait ressurgir de l'ombre de Robert Capa, et ce roman, qui se lit comme une enquête, redonne à cette toute jeune femme une place prépondérante dans cette période de trouble politique où il fallait négocier, se cacher, courir plus vite , fuir parfois, et obtenir des images qui pourront témoigner du monde et de la lutte. « Malgré ta mort et ta dépouille – l'or ancien dans tes cheveux – la fraîche fleur de ton sourire au vent et la grâce quand tu sautais en te riant des balles pour fixer les scènes de combat, tout cela, Gerda, nous réconforte encore. » À Gerda Taro, morte sur le front de Brunete», écrira Luis Pérez Infante. Roman très documenté « La fille au leica » est aussi une page d'histoire qu'il ne faut ni négliger ni oublier. C'est dans un contexte politique charnière pour l'Espagne que cette jeune femme émancipée va laisser sa trace. « Et puis, Mlle Pohorylle, citoyenne polonaise née à Stuttgart, possédait les vertus martiales que Hitler exigeait de la jeunesse allemande : agile comme un lévrier, résistante comme le cuir et parfois dure comme l'acier. Mais la résistance et la dureté de Gerda étaient faites d'une autre pâte : ni guerrière ni mortuaire. Vivre coûte que coûte, mais pas à n'importe quel prix, Gerda le désirait plus que tous les autres réunis. Et en effet, elle surmontait les contraintes et les obstacles qui s'opposaient à ce désir avec un élan irréfrénable, que seule la masse métallique d'un tank avait réussi à écraser. » Et ce roman signé Helena Janeczek, ayant reçu le prix Strega 2018, en témoigne.
 

Sylvie Génot-Molinaro
 

Curzio Malaparte « Journal d’un étranger à Paris » traduit de l’italien par Gabrielle Cabrini, coll. Petite Vermillon, La Table Ronde éditions, 2018.

 


 

En 1947, l’écrivain italien Curzio Malaparte revient à Paris, ville qu’il redécouvre « après quatorze ans d’exil en Italie ». Et de ce retour naîtront ces pages jubilatoires d’un « Journal d’un étranger à Paris ». Après ses arrestations et séjours en prison pour ses activités antifascistes (après avoir été un théoricien du fascisme dans l’entre-deux-guerres…), Paris fait figure de vent de liberté qu’accompagnent les quelques rares amis qui lui ont gardé un indéfectible soutien, ce dont l’écrivain leur sera toujours reconnaissant. Dans la capitale française de cette époque, c’est un bouillonnement d’idées que le diariste vit à pleines dents avec dîners, rencontres de figures en vue, François Mauriac, André Malraux, Albert Camus et bien d’autres encore. Parmi ces belles rencontres, fuse son humour grinçant dans les pages de ce journal où l’écrivain préfèrerait être mort pour la libération de l’hôtel Excelsior plutôt que celle de Rome… Malaparte avoue hurler parfois avec les chiens toute une soirée, une conversation qui le nourrit parfois plus que celle de ses congénères, une lecture d’une douce acidité dans ce style qui lui fût propre.

 

Pierre Reverdy – Pablo Picasso « Le Chant de morts » préface de François Chapon, Poésie Nrf, Gallimard, 2018.

 



À celles et ceux qui auront eu le bonheur de découvrir les originaux de cette incommensurable poésie de Pierre Reverdy lors de l’exposition Picasso Chefs-d’œuvre, ce petit opuscule de la célèbre collection Poésie/Gallimard les réjouira assurément ! Si l’ampleur et la taille de l’ouvrage ne pouvaient être respectées pour une édition de poche accessible, la beauté et la poésie nouées de manière inextricable dans ce recueil subsistent, la magie opère et la graphie du poète et celle du peintre, entrelacées, demeurent d’une extrême lisibilité. Ainsi que le souligne François Chapon dans sa préface, ce volume provoque « un saisissement par l’impact de son dévidement linéaire et des balafres sanglantes qui le scandent », un saisissement hypnotique serait-on tenté d’ajouter tant le concert des arts s’accomplit en ces pages au plus haut degré. Picasso tel un calligraphe peint et « écrit », l’étymologie du mot grec graphein renvoyant indistinctement à ces deux procédés. Mémorables vers où le poète évoque : « Je me suis pris à l’aile exquise du hasard » et le peintre de se faire l’écho de ce vol extatique d’un trait d’hirondelle… Le lecteur se réjouira de lire d’un seul souffle ce poème, et se ravira d’en redécouvrir de temps à autre une page retenue par le hasard, une compagnie fertile à savourer par à cette belle initiative.

 

Picasso « Le regard du minotaure – 1881-1937- tome 1 » et « Si jamais je mourrais -1938-1973 – tome 2 » de Sophie Chauveau. Éditions Télémaque, 2018.
 


Il ne fallait pas moins de ces deux tomes pour permettre à Sophie Chauveau, auteur reconnu pour ses romans biographiques, d’explorer la personnalité complexe et pour le moins contradictoire de Pablo Picasso, surtout par ce choix audacieux de retenir le prisme de la vie privée de l’homme avant celle de l’artiste, marque de fabrique – il est vrai, de l'auteur. Le sujet et l’objet même de l’ouvrage n'est pas ici d'admirer ou de détester plus que de raison cet immense artiste, nombreux sont ceux l’ayant déjà fait et qui le feront encore, Picasso étant une légende de la peinture, un monstre sacré dans l'histoire de l'art. Ce statut l'a mené, aussi loin que Sophie Chauveau remonte dans son passé, dans un labyrinthe de sentiments aussi créatifs que destructeurs ; « Ce qui est terrible, c'est qu'on est à soi-même son propre aigle de Prométhée, à la fois celui qui dévore et celui qui est dévoré », lucidité ? Cet homme est dès son plus jeune âge un ogre en devenir. Rien ne lui résiste, il n'a qu'une seule ennemie, la mort qui de toute façon gagne toujours et l’obsédera jusqu'à la dernière minute de son long passage sur terre. Pourquoi perdre du temps dans ce qui n'est pas essentiel, créer, aimer, boire, manger, fumer jusqu'à tout détruire. Picasso souffre dans sa chair de la mort de sa sœur. « Pas un jour sans jouir, pas un jour sans peindre », une revanche sur l'insupportable ? Non « Le terrible, c'est qu'on a jamais fini avec la peinture. Il n'y a pas un moment où tu te dis : Allez, j'ai bien travaillé et demain c'est dimanche. Non, dès que tu t'arrêtes, c'est que tu as déjà recommencé. En peinture, on ne peut jamais lettre le mot « Fin ». En peinture, en dessin, en sculpture, en collages divers, en céramique, en toutes techniques qu'il aura abordées, touchées, et maîtrisées jamais de fin et les sources d'inspirations sont si nombreuses autour de lui, chez les autres artistes et tout prendre, tout comprendre, tout digérer et tout rendre « à la Picasso »... Également tout critiquer et tout révolutionner... Mais, qui admirer quand on se prend un peu pour Dieu ? Restent les grands, les très grands, Delacroix, Caillebotte, David, Corot, Ingres, Daumiers, Manet, Degas ou Bazille, Cézanne... et Matisse, le seul qu'il respectera au-delà de tous. Picasso dévore et jouit de tout et en premières victimes des femmes, de ses femmes dont les prénoms resteront à jamais liés à ces amours autant qu’à son œuvre. Tristes sorts pour celles qu'il a séduites, admirées, faites mères, trahies, délaissées, abandonnées, trompées, laissées crever sans bouger le petit doigt, ou tout au contraire dans la plus grande discrétion aidées, ses femmes comme ses amis, comme ses enfants... Rédemption ? Oh, non Picasso y trouve encore une nouvelle force pour créer ! Créer, être reconnu de son vivant et vivre de son art, quel artiste de son siècle n'a pas espéré le millième de ce que Picasso a pu engranger d'argent (caché en Suisse), de célébrations à travers la monde, de vente aux plus grands collectionneurs ? Matisse, lui ne fantasme pas sur Picasso, de douze ans son aîné, il n'a pas toujours considéré l'Espagnol, c'est peut-être cela qui attire le catalan vers cet alter ego.
Deux tomes pour être au plus près de cet artiste incontournable et de ses chefs-d’œuvre, deux tomes pour entrer dans sa vie sans être voyeur, sans être vu du maître, et porter un regard distant sur ses peurs, ses envies, ses dénis, ses fantômes et les puissances destructrices qui le hantent, son « bordel » intérieur qui hurle à la vie, à la mort et à son œuvre. Deux tomes pour tenter d’offrir au lecteur une autre approche de tout ce qui a, en fin de compte, fait du petit Pablito ce géant qui souffrira toute sa vie de sa petite taille dévorant tout sur son passage. Une immersion privée dévoilant l’homme face à son œuvre. « Celui qui a vécu jusqu'au bout l’orgueil de la solitude n'a plus qu'un seul rival : Dieu », écrivit si justement Emil Cioran.
Et peut-être, ne jamais oublier que l’on n’en a jamais fini avec Picasso.


Sylvie Génot

 

Benoît Castillon du Perron : « Mourir avec la rivière », éditions Arcades Ambo, 2018.

 

 

« Mourir avec la rivière » signé Benoît Castillon du Perron et publié aux éditions Arcades Ambo raconte ou plutôt conte l’univers biographique d’un petit garçon qui grandit et qui, un jour, est devenu grand… Un univers, tout d’abord, doré, fait de vastes parcs, de hauts et grands escaliers ornés de tableaux tout aussi grands qu’eux, mais un univers bien trop vaste et hermétique pour ce petit être, tenu à l’écart du monde des adultes et du club de ses trois sœurs, seul dans la chambre verte de l’oncle Romain, seul à regarder l’horizon et cette rivière, sa rivière et cette photo en noir blanc donnée en couverture de l’ouvrage : « Et c’est ainsi que je reviens au bord de la rivière, ma rivière, ma douce, ma si jolie et ma si tendre morte. Je ne sais plus, tant le temps a passé, si le noir des trous d’eau, entre les nénuphars, s’est élargi au soir, définitif, qui tuera tout et tous, ou si je puis encore m’éveiller, réveiller avec vous ce qui fut l’une de mes plus grandes joies, et fouler à nouveau, en une danse légère, nécessaire et sacrée, les chemins d’autrefois pour moi seuls inventés, et retourner, sans doute pour la dernière fois, parmi joncs et roseaux délicatement froissés, revoir luire au bas du talus, là-bas, au pied des peupliers, les trésors de l’essentielle enfance où j’allais puiser sans fin, par les beaux soirs d’été. »


Et c’est dans la mémoire de cette rivière, devenue matrice, refuge, dans laquelle on entre, pas à pas, avant que subrepticement, elle n’entraîne le lecteur dans cette enfance où déjà se dessinent les ombres. Une enfance aux nombreuses pages et souvenirs qui jamais ne lassent tant elle s’écoule en de jolis moments et phrases comme la douce rivière du garçonnet ou ces notes d’un nocturne de Chopin joué pour lui seul par une complice grand-mère. Mais les étés se suivent laissant aussi advenir un long et doux ennui qui grandit malgré les portes ouvertes des greniers, malgré la rivière, ne laissant « Jamais apaisée, cette envie de partir comme j’étais parti dans tes bras, ce désir d’écarter les murs, d’élargir l’horizon, cette pulsion montante, de plus en plus puissante au fur à mesure que je grandissais ; tout cela qui ne supportait plus, maintenant, la contrainte d’une porte, d’un simple verrou fermé… ».

Entre pêche et jeux, percent les illusions, désillusions et secrets des adultes, la larme vite cachée de sa grand-mère, un père de plus en plus absent que remplacent les certitudes toujours plus implacables de cette mère à l’affection si mondaine, alors s’ajoutant à l’ennui, s’immisce le manque, ce puits qui se creuse. « Allongé, presque nu, à l’avant du bateau, je joue à être mort. Mes pieds, mes mains traînent dans l’eau. Dans le bleu flamboyant du ciel, je regarde fondre les nuages. Mes paupières se ferment, rougissent, s’emplissent de tâches noires… La brise, sur ma peau, fait comme l’empreinte irrésistible d’une lèvre. Mais mourir n’est pas si aisé. »


Entre souvenirs et mots choisis, l’auteur saisit, navigant tout à la fois entre sensibilité à fleurs d’âge de l’enfance et émotion des souvenirs de l’adulte, les moments clefs de ce paradis de l’enfance qui se fissure, la rivière de La Saulière qui laisse place à celle de l’Abbaye, au collège, à la séparation, aux crises et aux cris, et aux années 68... L’adolescence qui accoste se fait maintenant empreinte. Les morceaux du puzzle des vies s’ajustent avec en contrepoint les larcins, vengeances et mensonges d’un adolescent poursuivant encore l’auteur des lignes, champs de bataille de pulsions. Le rythme s’accélère malmenant la monotonie des étés et des rentrées. Les photos du vieux Leïca fixent le lecteur et s’enchaînent alors comme un film en 24 x36, aujourd’hui, remastérisé et gravé par les mots de l’auteur jusqu’à ses 17 ans, lorsqu’on n’est pas sérieux.

Puis, le cinéma encore, la poésie, la littérature plus encore et les rencontres d’amis, ceux que l’on n’oubliera jamais, amis perdus ou ennemis de demain et frères de toujours… Époque des amitiés profondes, des séparations familiales, des chambres de bonne, des premiers emplois où la vie de bohème vibre de sa jeunesse et de sa beauté.


Notre narrateur, après un intermède flashback, est devenu Jean (Jean, ici, aussi…), et c’est bien ainsi. Jean est devenu un peu adulte, mais pas encore assez pour retenir la belle Maud et les autres. Puis, Joy apparut et demeura. Entouré maintenant de sa famille, de sa femme et de ses enfants déjà grands, le narrateur regarde Jean s’avancer vers lui, éclairé par la lune, jusqu’à cette étrange bulle… La réalité, « Cela faisait bien longtemps qu’il n’y croyait plus, tout au moins pas au sens où tout le monde l’entend.» ! Demeure l’âme de la rivière. Un joli ouvrage où le travail de l’écriture s’efface pour laisser place à un style personnel au rythme scandant ceux de la vie qui grandit, s’affirme, se vit et s’écrit.

L.B.K.

 

Marc Pautrel : « La vie princière. », Gallimard, 2018.

 


Le dernier roman de Marc Pautrel, « La vie princière », commence par une lettre, une lettre adressée à une femme. Celle-ci débute ainsi : « Chère L***, Je voudrais pouvoir te remercier de tout. Rester à tes côtés pendant ces quelques jours a été merveilleux, de la première à la dernière minute. » Tout et dit et rien ne l’est… Rien n’est jamais aussi simple, surtout lorsqu’on est écrivain, l’inconscient efface, les souvenirs persistent, le corps résiste. Dans un style qui se veut net, comme un regard lointain qui se souvient trop bien, et dont aucune mise au point ne serait nécessaire, le narrateur, pensionnaire de ce vaste Domaine à la végétation tout italienne, se souvient…
Elle, elle à ses côtés. L***, italienne, venue pour une semaine, et n’être qu’avec elle. L***, belle, intelligente, vive, qui aimait, aime tant parler, parler et parler, marcher aussi… Et, maintenant, repartie, et lui, seul, face à lui-même, sans elle à ses côtés, avouant comme on confesse, quelques lignes plus loin : « […] je ne pouvais plus faire qu’une chose, la seule chose que je sache faire dans la vie : me nourrir de mes propres phrases, et qu’il allait me suffire de t’écrire une lettre […] ».
Une lettre pour ouverture d’un livre qui s’écrit, ne peut que s’écrire… écrire contre le temps, retisser la ligne de vie d’une rencontre amoureuse avant qu’elle ne perde sa réalité. Retenir, tenir encore ce « dernier moment où en une demi-seconde tout pourrait encore changer […] ». Une écriture fluide, diaphane, transparence d’une lumière italienne, pour réminiscence de ces instants où ils dévalèrent ensemble la pente des collines du vaste Domaine, laissant les mots glisser, et « […] t’expliquer que j’étais tombé amoureux de toi, de te dire ce qui s’était passé et comment c’était arrivé […] ». Chaque mot est là, présent, tout proche, à portée de pages. « Redoubler l’éternité », écrit le narrateur… L***, dans les allées de « La vie princière », avec ce désir de laisser les phrases dirent chaque minute, chaque journée de cette présence d’L*** dans l’ombre des grands pins du Domaine, juste dire et pouvoir écrire : « Et qu’alors, je serais soulagé. »

Pier Paolo Pasolini : « Une vie violente », nouvelle traduction de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Éditions Buchet/Chastel, 2019.

 


Les multiples facettes de Pier Paolo Pasolini convergent toutes vers l’unicité de la poésie, celle qui irradiait d’abord ses recueils, bien sûr, ses films également comme « Accattone » ou « Mama Roma », mais aussi et surtout ses romans tels que « Les Ragazzi » ou « Une vie violente ». C’est cette « Vie violente » qui fait l’objet aujourd’hui d’une belle et nouvelle traduction par Jean-Paul Manganaro. Traduire Pasolini est loin d’être chose aisée, car il faut parvenir à rendre tout d’abord cette saveur du parler romanesco qui fascinait tant l’écrivain venu du Frioul et amoureux des singularités linguistiques. Mais la tâche, aussi ardue soit-elle, ne se limite pas à cette prouesse, le traducteur doit recréer également cet univers qui caractérise chaque espace pasolinien, fait de contradictions, séductions, fascinations entre le quotidien le plus sordide et les apothéoses les plus enlevées. C’est à ce pari ardu auquel s’est attaqué Jean-Paul Manganaro pour le plus grand plaisir du lecteur français qui se trouve spontanément projeté dans ces borgate romaines, espaces périurbains en déshérence entre reconstruction d’après-guerre et laissés-pour-compte… Dans ce roman de jeunesse, véritable plaidoyer pour une partie de la population abandonnée de la vague du consumérisme naissant, Pasolini se fait le prophète de ce qu’il allait advenir par la suite au reste de l’Occident… La violence, contrairement à ce que le lecteur pourrait croire trop rapidement, n’est pas seulement celle décrite de ces jeunes adolescents livrés à eux-mêmes, rebus sans intérêt des bas-fonds romains. Vivant d’expédients et de combines plus ou moins criminelles, ces jeunes puisent une vitalité dans cet élan irrépressible de vivre qui fascina l’écrivain. C’est cette étincelle même qui anime le jeune Tommasino, héros du livre, capable des pires méfaits et parallèlement cherchant la rédemption. Pasolini livre en ces pages puissantes des scènes très fortes comme cette apothéose d’une sérénade des temps modernes qui métamorphose les jeunes voyous en poètes inspirés contrairement à ce qu’évoquait Paul Verlaine dans les Fêtes Galantes pour les joueurs de mandoline… Nous savons ce qu’il est advenu des espoirs de l’écrivain et poète, il nous reste ses livres, notamment celui-ci, un roman qui réservera de belles découvertes.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Les Petits Paris - Promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle" de Laurent Portes, Jean-Didier Wagneur, BnF éditions, 2019.
 


Laurent Portes et Jean-Didier Wagneur viennent de publier une savoureuse promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle portant le titre alléchant « Les Petits Paris » et paru aux éditions BnF. Derrière le pluriel et le qualificatif se cache une exploration des arcanes labyrinthiques de la capitale, un environnement souvent interlope en marge de ce que les grands romans du XIXe siècle nous ont légué. Cette aventure littéraire débuta dès les années 1820 jusqu’au premier conflit mondial, presque un siècle d’aventures bigarrées, univers transgressifs, et avant tout avec cette gouaille populaire constitutive de bien des arrondissements parisiens. C’est cette flânerie littéraire qu’ont recueillie nos deux auteurs en dressant une cartographie parfois canaille, tel ce tatoueur du 18e arrondissement, le « père Rémy » bien connu des souteneurs, lutteurs forains et des filles… Il faut avouer que Laurent Portes, conservateur en chef des bibliothèques à la BnF, auteur d’un « Paris du vice et du crime », et Jean-Didier Wagneur, chargé de la création de Gallica à la BnF, ont presque quitté notre époque policée pour se plonger dans cet univers qui semble si loin de nos avenues bien nettes et sans vies nocturnes alors que moins de deux siècles nous séparent d’elles ! Les Petits Paris ne s’opposaient pas alors à Paris en capitales mais le constituaient, parallèlement aux beaux quartiers, nul exotisme dans ces évocations, mais des mondes qui coexistaient, se rencontraient parfois, toujours en gardant cette distance que notre époque moderne a cru réduire… « Le vin sait revêtir le plus sordide bouge d’un luxe miraculeux, et fait surgir plus d’un portique fabuleux dans l’or de sa vapeur rouge, comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux » confie Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, ces horizons nés de subterfuges pour embrasser des rêves inaccessibles à la plupart de ces âmes. Gérard de Nerval, Joris-Karl Huysmans se saisiront également de ces miroirs déformés et déshérités de la capitale, pour les sublimer en réalités poétiques, magnifiques victoires. C’est un voyage dans une contrée à la fois proche et lointaine de nous que propose cet ouvrage, quelque peu abracadabrant aux multiples illustrations, reproductions de gravures ou photos ; Recueillant des perles littéraires un brin décalées, on y croise un homme à longue barbe arpentant les jardins du Palais Royal à demi nu, vagabond échoué en ces lieux ou encore dans le 4e rue Brise-Miche précisément, et qui existe encore de nos jours, faisant aujourd’hui le bonheur de ce quartier élégant du Marais qui abritait encore naguère des commerces moins avouables… Ce sont ces temps où l’absinthe régnait encore, inspirait les plus grands poètes, Verlaine n’étant pas le dernier, et avait même ses professeurs patentés comme le rapporte cette chronique au sujet de la rue de la Harpe dans le 5e . Il fut un temps où Paris ne comptait que 12 arrondissements, un treizième servit à désigner le lieu des amours illégitimes, un peu plus tard lorsque la capitale en compta 20, un 21e eut la même fonction, et qui termine cet ouvrage incontournable à qui souhaitera mieux connaître Paris par ses petits Paris !

 

 

Benoît Castillon du Perron : « Joyeux Noël ! », Éditions Arcadès Ambo, 2019.
 


Le détail du tableau La Sortie d'une église de province réalisé en 1864 par le peintre russe Alexandre Morozov dresse le décor du récit biographique « Joyeux Noël ! » de Benoît Castillon du Perron paru aux éditions Arcadès Ambo. Derrière la légèreté de l’apostrophe de ce livre sensible et l’apparente bonhomie de la charité souriante aux plus démunis, sourde une gravité que le lecteur percevra dès les premières pages. Le dialogue avec les absents, ceux qui ne peuvent plus sur cette terre nourrir les conversations de naguère, mais seulement suggérer aux « vivants » des monologues face à la transcendance, lorsque la mort a jeté son voile. « Le trépas vient tout guérir », prévient La Fontaine, mais les souvenirs parfois douloureux demeurent pour ceux qui sont restés… Ces « jamais plus », « c’est fini », « je ne reverrai plus cela », scandent le récit en autant de silences sur cette partition de la mémoire. Le récit ne se veut pas doloriste, mais sensible, cette excitabilité des sens qui pourtant paradoxalement s’amenuise à l’approche de l’inexorable, comme pour préparer à l’essentiel. L’auteur sait qu’il court après la vie en voulant revoir son père mourant, et pourtant c’est cette mort qui mènera ses pas. Mais la grâce, cette trace laissée par les défunts pour accompagner les vivants dans cette épreuve, opère lorsque les cérémonies funéraires qui paraissaient insurmontables laissent l’esprit et le cœur remarquer la beauté des pierres blanches et des statues de la petite église romane… Et bien au-delà du deuil, cette période légitimement suspecte aux yeux du narrateur, lorsque la grâce surabonde, « Bel oiseau invisible qui sembla m’emporter sur ses ailes et me faire échapper, quelques mois durant, à la pesanteur terrestre ». Ce sont ces traces - les signes diront les croyants – que Benoît Castillon du Perron recueillera un à un, délicat chapelet d’attentions du défunt à ceux qui restent. Une confession pudique lancée à celles et ceux qui ont connu ou connaîtront ces séparations, un récit intime se voulant plus oraison que déballage de sentiments.
Un ange clôt cette vibrante digression sur la mort et la vie, des silences évocateurs suggérés par la photographie en dernière page de cet ange intimant d’un geste du doigt sur ses lèvres l’absence de mot, tel l’ange reposant sur la tombe de Robert de Montesquiou et de son compagnon Gabriel Yturri au cimetière de Versailles. Non point Azraël, mais plutôt l’Ange des fidèles trépassés que l’on priait naguère, avant qu’il ne s’évapore dans les limbes de l’oubli…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jean-Marie Barnaud : « Sous l’imperturbable clarté ; Choix de poèmes 1983-2014 », préface d’Alain Freixe, NRF, Coll. Poésie/Gallimard, 2019.

 


Cette dernière édition en Poésie/Gallimard, nommée « Sous l’imperturbable clarté », du poète Jean-Marie Barnaud, regroupant un choix de poèmes allant de 1983 à 2014, offre un véritable hymne à la beauté. Beauté éphémère qu’un rien n’ébranle et menace. Des poèmes issus des recueils majeurs de l’auteur et révélant en une forme quasi anthologique et chronologique la force et cohérence de ce grand et trop discret poète qu’est, dans le sillage d’Yves Bonnefoy, Jean-Marie Barnaud. Une puissance poétique intime, d’une sobre et fine retenue, parlant dans un murmure au cœur. Une sensibilité et un travail poétique que vient souligner et inviter à lire la belle préface d’Alain Freixe, poète et essayiste, et ami de longue date de l’auteur. Barnaud, c’est un pur souffle poétique qui appelle et emplit l’âme, des battements d’ailes qui au plus près s’envolent vers…« L’imperturbable clarté ».

« Rien ne t’accueille sur la rive
Qu’un silence humide
Mendiant
Tu ne sais plus à quoi tendre
Ces mains qui hèlent
Ta voix se noue

Parler insulte
Quand tout se tait ».


Une « Imperturbable clarté » que le poète, à la fois, affronte telle une impitoyable main, celle du temps, de l’amour, mais aussi celle qui effleure et calme telle au loin la lueur d’une bougie. A chaque poème, ici en cet ouvrage remanié, se laissent entendre et sentir cette vibration, ce frémissement, simple tremblement, léger chancellement ou vacillement ; Pureté. Pureté de l’évanescence, celle de absente que fait encore entrevoir hier ; Une voix, murmure d’une ombre comme une note tenue, un pas éphémère qui se glisse encore, une passante comme simple présence...

Alain Freixe souligne admirablement cette patience toute Barnaudienne, « quelque chose n’adviendra d’elle que dans le « laisser porter », le « laisser venir », le « laisser passer » dans « l’épreuve des saisons ». Laisser le temps, les mots et la poésie parcourir les veines du poète, les battements, ratures et vers, pour retrouver vie, instants d’une lueur, « Sous l’imperturbable clarté ».

« Et donc regarde-moi
C’est ma supplique
A la dérobée regarde-moi
Puis viens vers tous ces signes
Noircis en juste perte
Accorde-leur l’amitié
D’un long regard

Que ta noblesse les anime ».


L’ouvrage s’ouvre avec deux très beaux poèmes issus du premier recueil de l’auteur, « Sous l’écorce des pierres » publié aux éditions Cheyne en 1983 (maison dans laquelle il deviendra directeur de collection – collection « Grands fonds » jusqu’en 2016), il se referme sur des poèmes du recueil « Le don furtif », dont notamment « La paix des chênes ».

Finalement, refermant l’ouvrage, on se dit avec un rare bonheur qu’il s’agit en fait d’un véritable travail et d’une édition à part entière que nous offre avec cette publication Jean-Marie Barnaud.


L.B.K.

 

Michel Orcel : « Le Jeune Homme à la mule », Édition Pierre Guillaume de Roux, 2019.

 


« Le jeune homme à la mule » de Michel Orcel – écrivain, essayiste, traducteur dont « L’Enfer » de Dante aux éditions La Dogana, enchante par sa fine plume trempée au soleil d’Italie, au charme et goût français et aux mille senteurs. Son rythme épouse celui de la Provence, celle de la fin du XVIIIe siècle et de ce « Jeune Homme à la mule », Jouan et d’Hermine puisque tels sont leur nom respectif. Alors que du Nord soufflent des vents violents et troublés, la Révolution française gagne, c’est un temps encore calme et lent qui scande cette Provence, laissant tout loisir à Jouan de se mettre en route au pas de sa mule pour Sospel, non loin de Turin, chargé de recouvrer quelques dettes que son père lui a confiées. On observe discrètement s’éloigner ce jeune homme d’un autre temps, le lecteur se surprend déjà à le suivre, lui et Hermine avec son pas parfois mal assuré sur les sentiers rocailleux ; quelques lieues ou pages, et déjà cette histoire avance avec en contrepoint l’Histoire…
Il faut commencer la lecture de ce roman comme l’on consent à une balade dans des contrées oubliées, s’émerveiller de la splendeur retrouvée des paysages de Provence, de la Savoie et du Piémont que l’auteur dépeint dans toutes leurs nuances magnifiquement ; Sospel, Turin, Nice – Capitale du Comté de Nice appartenant non au Royaume de France mais encore à celui de Sardaigne, des horizons tout stendhaliens offrant à son lecteur cette brise subtile et littéraire pleine de lumière et de senteurs. Mœurs, coutumes et costumes de ces contrées et Comtés en cette fin du XVIIIe siècle émaillent aussi de leurs couleurs et contrastes ces pages en de véritables tableaux dignes de V.A. Cigaroli ou de A. Raspal. Ce ne sont que reflets changeants, ceux des hautes cimes ou des belles et soyeuses étoffes, qui cisèlent ce récit.
Mais, Michel Orcel sait également être un captivant conteur, rien de lancinant dans cette pérégrination initiatique de notre Jeune Homme, et entre deux portraits ou dialogues truculents de seigneurs ou chanoines, le lecteur se prend à sourire, rire ou aimer avec le héros… On chevauche maintenant, galope aussi sur de fiers et beaux chevaux, perdant haleine derrière ce héros qui caracole, espérant en ce destin qui semble lui sourire ; il vient d’être engagé au titre de secrétaire particulier par le chanoine Alberti et ce dernier le charge d’une mission secrète et délicate pour l’avenir de l’Église…
La poésie, notamment Le Tasse, Alfieri, offre ses rimes ; le théâtre - Gozzi, Arlequin, Goldoni, s’y déclame ; L’Opéra-Comique ou l’Opéra-bouffe aussi, trouvant chacun naturellement leur place dans ce récit. Une place plus particulière encore, lorsque la belle Giuditta, actrice et chanteuse d’opéra-comique gagnera le cœur de Jouan alors même qu’il poursuit son chemin et son ascension sociale entre manigances et intrigues… Mais le XVIIIe siècle avance inexorablement, la Révolution gronde ; Les émigrés affluent à Nice comme à Turin, un fait politique majeur de cette période que le Duc de Castries immortalisera dans de célèbres pages ; La mort de Louis XVI sera tambourinée ; Jouan se devra alors, ne pouvant échapper à son siècle et à l’Histoire, de sauver sa liberté, son cœur autant que son honneur…
C’est un vent enlevé et délicat à contre-rebours de celui de la Révolution qui souffle sur ce récit aux accents stendhaliens servi par l’écriture fine et sensible de son auteur, Michel Orcel.


L.B.K.

 

Iliona Jerger : « Marx dans le jardin de Darwin. », traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Éditions De Fallois, 2019.

 


Un roman extrêmement plaisant signé Iliona Jerger et servi par une traduction de l’allemand de Bernard Lortholary. L’auteur, journaliste, ancienne rédactrice d’une revue écologiste, a eu l’heureuse idée pour ce premier roman de réunir deux penseurs majeurs du XIXe siècle : Darwin et Karl Marx. Si nous n’ignorons, certes, pas leurs travaux et recherches, scientifiques pour l’un, économiques pour le second, reste que leur vie privée, caractère et manies demeurent, en revanche, il faut l’avouer, plus mal connus ; et si bibliographies et films ont pu leur être consacrés, bien peu d’auteurs ont osé ce fécond parallélisme et cette audacieuse rencontre entre ces deux géants dont les travaux et publications respectifs ont révolutionné les pensées et ébranlé les certitudes suscitant oppositions et scandales. Marx s’est-il appuyé sur Darwin, sur « L’Évolution des espèces », pour écrire le 1er tome du « Capital », et Charles connaissait-il cette dernière parution ? Qu’en pensait-il, lui qui aimait si peu les conflits ?
Iliona Jerger s’est depuis longtemps penchée sur la vie du célèbre scientifique anglais; outre ses publications, elle a parcouru un nombre incroyable de carnets, notes et correspondances. Rien ne lui a échappé, et surtout pas, cette possible rencontre entre Charles Darwin et Karl Marx ; les deux hommes ayant résidé un temps à quelques miles seulement l’un de l’autre. Avec une écriture à la fois tendre et vive, l’auteur tient son lecteur sous son joug, nous laissant page après page découvrir un Charles Darwin intime, à un âge déjà avancé, toujours aussi passionné et englué dans ses bocaux et expériences, si British… Marx, plus jeune, plus ombrageux aussi, est déjà lors de son exil anglais malade. L’auteur, de parallèles fidèles, vivants, parfois même cocasses, en flashbacks touchants ou surprenants, tient son lecteur en haleine jusqu’à cette fameuse rencontre ou plus précisément dîner. Un dîner des plus électriques, pensez ! Y avez-vous un jour déjà songé ? Car, plus encore que « Marx dans le jardin de Darwin », c’est à la table même de ce dernier qu’on y retrouve le colérique et rustre Marx. Un dîner où, entre affinités, filiations et inclinaisons, divergences ou oppositions, les caractères, positions et vues de chacun se révèlent par contraste merveilleusement bien. La confrontation des pensées des deux grands penseurs au fil du roman s’y révèle fructueuse et soulève de pertinentes et judicieuses interrogations. Certes, Darwin y apparaît, malgré sa célébrité, ainsi abordé à cet âge avancé, dans toute sa fragilité avec ses manies, son plaid et son fox, mais un Charles si attachant… Doux savant attaché à son épouse, à ses enfants, et en bon anglais, à son chien et cheval, à ses plantes ou vers de terre, aussi, bien sûr… Mais, le roman ira jusqu’au bout avec les soins attentifs et dévoués de ce sympathique médecin qu’ils partagent, le Docteur Beckett, présent pour les besoins de la cause du début du roman jusqu’à la fin de ces vies ayant marqué de leur sceau les deux derniers siècles passés jusqu’au notre, ce XIXe siècle.
Alors, pure invention ce si plaisant roman qui se savoure comme un sherry ? Pas vraiment, si peu même en fin de compte, et Iliona Jerger s’en explique dans sa postface avec un rare bonheur, un bonheur partagé avec son lecteur.


L.B.K.
 

Stéphane Mallarmé Correspondance (1854-1898), édition de Bertrand Marchal, publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, 1968 pages, 152 x 240 mm, relié toile, Collection Blanche, Gallimard, 2019.

 


Ce fort volume réunissant la correspondance de Stéphane Mallarmé viendra réjouir non seulement les amoureux du poète mais également toute personne éprise par l’art de la correspondance. Et si leur auteur manifeste parfois quelques réactions atrabilaires à leur encontre – il avoue haïr l’art épistolier ! - c’est une pratique qu’il ne cessera pourtant d’exercer toute sa vie durant, un exercice dans lequel il excella. Avec près de deux mille pages, et 3339 lettres, c’est une vie qui défile au gré des missives, brèves pour certaines comme ce mot adressé au peintre Whistler qui réalisa son portrait, d’autres beaucoup plus longues à son épouse, Paul Verlaine ou encore Berthe Morisot dont il fut l’ami indéfectible jusqu’à ses derniers jours. Si certains vers de Mallarmé peinent parfois à être compris, leur auteur en ces lettres ne cultive aucun hermétisme, même si de manière récurrente il n’hésite pas à évoquer le sens de sa démarche et de ses recherches. Avec ces milliers de lettres qui s’ouvrent pour le lecteur, c’est le monde littéraire et artistique de son temps qui s’affiche en réseaux inextricables sur cette deuxième moitié du XIXe siècle. Si Mallarmé traverse parfois des déserts, notamment quant à cette peine qu’il a toujours eue avec l’enseignement qui accapare une partie de sa vitalité, il reste néanmoins jusqu’au terme de sa vie au carrefour des sociabilités qui comptent avec ses fameux mardis devenus légendaires depuis…
Bertrand Marchal distingue trois périodes essentielles dans cette correspondance : celle de ses débuts et de sa longue crise après un séjour à Cannes chez son ami Eugène Lefébure en 1866, crise qui durera plusieurs années (jusqu’en 1872) et préludant à la métamorphose du poète. La deuxième de 1872 à 1884, années fertiles parisiennes où les réseaux se tissent,et enfin la troisième de 1884 à sa mort en 1898 qui marque la consécration du Mallarmé tout autant par Verlaine que par Huysmans, Debussy et tant d’autres, ce qui lui vaudra encore un nombre croissant de missives, elles-mêmes plus brèves. Chaque page livre des instants d’intimité comme des brèves de son temps, celles d’une lettre à Mirbeau pour intercéder en faveur d’un « artiste rare », selon ses termes, persécuté à Paris et qui s’apprête à partir pour Tahiti, il s’agit bien entendu de Gauguin, ou bien ce message fraternel adressé à « mon cher Verlaine » qu’il admire « infaillible, et si hautain, spirituel ». Parmi tant d’amitié, celle pour Berthe Morisot est troublante par ses accents sincères où nulle fausse séduction ne pointe mais la profonde relation qui conduira le poète à devenir le tuteur de sa fille Julie à la mort du peintre. Ce sont ces instants de vie, et de mort parfois, qui jalonnent ces antichambres de la poésie du grand Mallarmé. Une correspondance à nulle autre pareille !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Les tribulations d'Arthur Mineur" d'Andrew Sean Greer, Chambon Éditions, 2019.
 


« Arthur, j'ai une théorie. Écoute-moi bien, maintenant. C'est que nos vies sont pour moitié de la comédie, et pour moitié de la tragédie. Et pour certaines personnes, il se trouve que la première moitié de la vie, tout entière, est une tragédie, et puis la seconde une comédie...
Oui, Arthur, la première moitié de ta vie, c'était de la comédie. Mais maintenant tu te trouves en plein dans la seconde moitié, la moitié tragique... De quoi tu parles ? Demande Mineur. Le tragique...
» C'est probablement dans cette partie du roman d'Andrew Sean Greer que tout le tragique ou le comique de la situation à l'instant T de la vie d'Arthur Mineur se révèle au lecteur ; mais pour en arriver là, que d'étapes parcourues, que d'heures de vol, que de rencontres et d'aventures incongrues et de voyages improbables, et tout çà pourquoi ? Pour échapper à une réalité, le mariage de son ancien amant avec un autre homme... Insupportable ? Oui, si on y est invité... Alors fuir s'avère être la meilleure des solutions... Et en acceptant un périple pseudo littéraire autour du globe, Arthur Mineur pourra ainsi ne pas être témoin de cette trahison refoulant ainsi, aussi loin que possible, sa souffrance et son chagrin. Première étape de cet itinéraire dingo, New York, deuxième en route pour le Mexique ! Troisième en Italie, quatrième c'est parti pour l'Allemagne... et puis la France, le Maroc, l'Inde et le Japon avant de rentrer « à la maison ». Une succession de conférences, de lectures, de reportages qui malgré les rencontres cocasses, inattendues, semi professionnelles, pourquoi pas amoureuses, Arthur Mineur est bien à l'étroit dans son costume d’écrivain... de remplacement, pas franchement connu, plein de promesses littéraires à ses débuts, mais dont rien n'est « sorti » de probant. Mineur écrivain mineur, Mineur qui pourrait se perdre dans ses souvenirs, Mineur qui vieillit tout simplement... D'une écriture enjouée, fine, Andrew Sean Greer nous fait plus que partager les pérégrinations de son personnage, à la fois malheureux, maladroit, heureux, curieux, désappointé, désorienté, peut-être un peu dépressif ,et surtout qui sait pourquoi il a accepté ces sacrés voyages espérant y oublier justement ce pourquoi il est parti...
Ce roman, qui a valu à son auteur le prix Pulitzer 2018, est en lui-même un rebondissement permanent, laissant s’installer une empathie pour cet Arthur au fil des destinations et des rencontres espérant bien que la comédie de la vie, de sa vie, puisse l'emporter sur la tragédie.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Lord Byron : « Le Corsaire et autres poèmes orientaux » ; Présentation et traduction de Jean Pavans ; Édition bilingue, Coll. NRF / Poésie, Éditions Gallimard, 2019.
 

 

Heureuse initiative que de publier en poche en un seul volume et en version bilingue ces quatre œuvres de Lord Byron – Oraison vénitienne, Le Giaour, Mazeppa, et enfin, Le Corsaire. Une ode et trois poèmes narratifs n’ayant jamais été réunis jusqu’à présent dans une édition française, et ce, qui plus est, avec une riche présentation et belle traduction signées Jean Pavans. Ce dernier, essayiste, romancier, grand traducteur d’œuvres anglo-saxonnes dont notamment Henry James, a retenu ici une traduction nouvelle, réactualisant ainsi les très anciennes traductions françaises jusqu’alors disponibles. Pour cela, il a fait choix d’une approche sans artifices excessifs retenant une versification libérée se situant, selon les poèmes, entre vers libres et prose régulièrement rythmée en dodécasyllabes ou en décasyllabes non rimés. Jean Pavans commence sa présentation du présent recueil en qualifiant le poète de « Salamandrin », un emprunt à Charles Baudelaire, qui annonce avec pertinence la tonalité et l’élan qu’il a souhaité donner à cette nouvelle traduction. Et, c’est effectivement un vent oriental ardent qui souffle sur les flammes de ces œuvres du poète mort à Missolonghi en Grèce, mais en 1824 encore sous domination ottomane ; Le Giaour débute d’ailleurs par une sombre ode à cette Grèce soumise, une déploration qui viendra également émailler Le Corsaire.
Le recueil s’ouvre par « Oraison vénitienne » de 1919. Une ode dédiée à la Sérénissime, cité si chère au cœur de Lord Byron, et la plus orientale qui n’ait jamais existé ainsi qu’aimait à le rappeler André Malraux. Initialement intégrée en ouverture à Mazeppa, cette dernière est cependant si profondément sombre et mélancolique qu’il s’agit moins d’une ode que d’une véritable « oraison » ou « plutôt d’une déploration funèbre sur les gloires disparues d’une République humiliée et soumise aux tyrannies des empires », souligne dans sa préface Jean Pavans. On y retrouve toute la mélancolie du poète, cette « mélancolie toujours inséparable du sentiment du beau », écrivait Baudelaire, et qui en ces vers s’y dépose comme la brume de la lagune pour lui donner toute sa beauté, mais aussi cet étrange voile prophétique :

« Ô Venise ! Ô Venise ! Quand tes murs de marbre
Seront gagnés par les eaux, il y aura
Un cri des nations devant tes salons engloutis,
Une forte lamentation le long de la mer vorace ! »


Suivent trois poèmes ou contes orientaux, véritables récits épiques et d’aventures. Giaour, tout d’abord, contant le combat désespéré d’un cavalier chrétien aux amours funestement contrariées, inspiré d’un conte turc, et que représentera à trois reprises Georges Delacroix.


« L’esprit ruminant les chagrins coupables
Est pareil au scorpion cerclé de feu
Les flammes en s’embrasant se resserrent
Autour de leur captif, et le harcèlent
»

Byron n’est pas éloigné de son personnage Giaour. « Cependant - souligne Jean Pavans, Byron ne meurt pas dans le brasier où la société le jette ; il y vit, plutôt qu’un scorpion, c’est une salamandre ; » En ces vers s’exprime ainsi toute la pertinence du qualificatif retenu de « Salamandrin ». Une salamandre qui plus encore qu’elle ne traverse le feu, s’en nourrit.
Puis suit, Mazeppa, inspiré de la fameuse légende ukrainienne avec cette célèbre chevauchée du héros enchaîné jusqu’à sa rédemption ; légende ayant inspiré bien des artistes, écrivains et poètes, toiles et poèmes symphoniques dont celui du romantique et non moins fougueux Franz Liszt.
La présente édition se referme, enfin, avec Le Corsaire. Un poème contant les aventures d’un pirate grec, Conrad, aux ardentes amours et qui inspirera Verdi pour son célèbre opéra avec un livret signé Francesco Maria Piave. Dans ce poème épique aux accents d’autoportrait ou de confessions, inspiré du même conte turc que Le Giaour, s’expriment à la fois toute la profondeur et la fougue du poète. Le Corsaire connaîtra dès sa publication un indéniablement et immense succès justifiant qu’il donne son titre à ce recueil comprenant ces quatre œuvres, alors que le poète a déjà acquis une belle renommée.
C’est ce précieux alliage, « mélange paradoxal d’exaltation et de nihilisme - souligne Jean Pavans - qui forme la « personnalité diabolique » de son auteur », mais donne aussi toute sa beauté à ce recueil.
 

L.B.K.

 

Sans Eux - roman de Caroline Fauchon, Éditions Actes Sud, 2019.



« Les hommes avaient quitté l'espace public et même leur habitation. Ils se terraient, ils s'effaçaient. Dans les journaux, on parlait de « retrait du monde ». Que s’était-il passé ? « À cette époque, il y avait des hommes de tous âges, dans tous les milieux et sur tous les territoires. Ils occupaient une place importante dans la plupart des sociétés mais, déjà, imperceptiblement, leur déclin s'annonçait ». Ainsi sommes-nous avertis qu'un événement d'ordre majeur est en train de se passer dans le premier roman de Caroline Fauchon. Est-ce avec un regard d'anthropologue, de journaliste, de sociologue, d'ethnologue, de photographe reporter ou de simple témoin de l'extinction d'une partie de notre espèce que les femmes de ce roman vivent ce phénomène ? Peut-on envisager une nouvelle organisation, une nouvelle économie, de nouvelles attitudes et l’avènement d’une société strictement matriarcale ? Quels seront les souvenirs de ce que furent les hommes ? Et où sont-ils cachés ? Ces hommes n’ayant plus qu'une faible et trouble place dans les souvenirs des femmes, ont-ils même existé ? Simple mythe ?
Chaque chronique de la narratrice conte et créé cette nouvelle histoire de l'humanité à travers les récits des dernières relations avec les hommes. « À l'heure où j'écris, je me rends compte que j'ai abondamment puisé dans leur vie pour mes fameuses chroniques. J'ai pillé le récit de leurs origines et les anecdotes qu'elles me confiaient. En quête d'explications, j'en ai fait des archétypes du nouveau monde qui advenait. » mais, toutes ces femmes sont-elles vraiment prêtes pour cette nouvelle vie sans hommes ? « En fin de compte, génétiquement, l'humanité était prête à un tel bouleversement. Nos réticences et nos inquiétudes sont pus d'ordre moral ponctua Eugénie avec une assurance dénuée de toute provocation qui me désarçonna... La pente naturelle était bien à la disparition progressive des catégories... Le temps était venu de nous redéfinir... Bientôt nous ne nous souviendrons que vaguement des hommes et nous les reconstruirons à partir de souvenirs ou d'images qui sont en train de vampiriser le réel et de créer le mythe du mâle, bien éloigné sans doute de sa réalité concrète... Désormais sans eux, comme nous étions naguère sans dieux, nous ferons d'eux notre légende originelle. » À la lecture de ce roman au titre annonciateur « Sans eux » impossible de savoir si on est dans une analyse froide et scientifique d’homogénéisation des genres de notre société, d'un pur effet de science- fiction, d'une réflexion philosophique sur l'avenir de notre espèce et des modifications génétiques et physiques à venir, que faire? Peut-être, se rattacher aux récits du dernier homme qui trouvera refuge chez une femme… jusqu'au retour des hommes.


Sylvie Génot Molinaro

 

« Partis pris - Littérature, esthétique, politique » de Marc Fumaroli, édition par Paul-Victor Desarbres, introduction Maxence Caron, Collection : Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2019.
 


La réunion en un fort volume des « Partis pris » de l’académicien Marc Fumaroli dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sera l’occasion pour nos contemporains de savourer l’un des derniers ambassadeurs de la pensée classique. Professeur au collège de France et membre de l’Académie française, Marc Fumaroli (lire notre interview) se joue des disciplines dans lesquelles sa pensée excelle avec une facilité déconcertante entre histoire et littérature, arts et questions contemporaines ainsi qu’en témoignent ces exercices d’admiration réunis par Paul-Victor Desarbres. Le grand spécialiste du XVII°siècle et de la rhétorique ne cache pas en effet son goût immodéré pour le Grand Siècle et cet art de la persuasion qui a pour nom rhétorique, héritage des Grecs et des Romains avec notamment Cicéron mais aussi Augustin sans oublier les médiévaux suivant les traces de leurs aînés. Les humanités sont toujours pour l’académicien ce réservoir sans fonds de l’expérience humaine, ne cédant en rien aux sirènes de la logique formelle à l’imitation des sciences dures. Amour de la sagesse, dialogue des arts du langage, des arts visuels et de la musique, Marc Fumaroli fait défiler pour le lecteur les trésors hérités de la pensée de Corneille, de La Fontaine, Racine, Bossuet, Pascal… que de noms gravés dans la mémoire collective culturelle et pourtant si délaissés de nos jours. Décomplexé, Marc Fumaroli se veut être un laudateur de cet héritage sans pour autant en être le thuriféraire, ce qui rend la lecture de ces pages non seulement agréable, mais offrant aussi pour notre époque de nouvelles lumières. Ce sont justement ces Lumières qui retiennent également l’intérêt de notre penseur, Voltaire, Rousseau, Tiépolo… dont l’analyste sait rendre les traits saillants. Et si notre modernité pense audacieusement avoir tout inventé, le passé le plus glorieux de l’Ancien Régime se charge avec l’académicien de remettre les pendules à l’heure ! Les plus jeunes lecteurs pourront ainsi découvrir combien cet héritage – loin de tout passéisme et pédantisme – demeure essentiel pour comprendre la plupart des chefs-d’œuvre de la culture. L’auteur ne cessant d’alerter sur les risques encourus par cette amnésie encouragée, pour ne pas dire prônée de toute part, à l’image d’une autre académicienne dont il n’hésite pas à citer intégralement les propos alarmants, Jacqueline de Romilly (lire notre interview). Pour ces penseurs, il y a urgence, si nous souhaitons préserver ce “vivre ensemble” français comme le nomme Marc Fumaroli et dont le présent volume pourrait bien être le manifeste le plus éclatant.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Emmanuel Moses : « Monsieur Néant. », Coll. Les Billets de La Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2019.

 

 

On avait perdu de vue « Monsieur Néant », mais le revoilà avec ce nouvel ouvrage signé Emmanuel Moses, son nom simplement inscrit en toutes lettres sur cette couverture couleur moutarde quelque peu annonciatrice… Car Monsieur Néant possède une faculté de vision d’une redoutable lucidité sans concessions ni repos, une vision qu’il partage avec quelques congénères et ses lecteurs. À une terrasse de café, assis dans un train, n’importe où, Monsieur Néant ne regarde pas, il observe, pense et se laisse emporté, égaré dans cette étrange fabrique du monde. Infatigable, mais si drôle et plaisant Monsieur Néant !

Que faire cependant ? demande-t-il ; « S’en remettre à ses ruminations, à ses obsessions, à son concert polyphonique intérieur (…) ou se montrer plus confiant envers le monde extérieur, objectif, admettre que l’être n’est pas qu’un pour-soi, mais que c’est aussi, que c’est surtout un l’en-soi en regard duquel il faut se modeler et se moduler sans cesse ? ». Doté de ce don comme cela peut par chance ou malchance arriver, il ne perçoit, non pas tant la dérision, que le dérisoire. N’allez pas croire pour autant que Monsieur Néant soit un béat pessimiste, « cioranesque » à souhait ;  Et s’il s’écrie parfois : « “Quel fardeau que celui-ci d’être. " " Pas pour les mouettes ou hirondelles. ", songe-t-il encore (...) »

Un drôle de personnage Monsieur Néant ! Et n’en déplaise, il a « tout le temps du monde », et aime surtout à rêver… « Cette activité paresseuse, capricieuse, enivrante, en un mot délectable ». Distrait, marchant à côté de cette modernité, d’un autre temps ou plus justement de « son » temps, préférant les villes surannées, les souvenirs, plus solitaire que seul, il emprunte volontiers les multiples références littéraires d’Emmanuel Moses. Humain par fatalité, il a aussi un cœur présentant quelques arythmies d’atermoiement, « Les violons parfois »… Mais, en un tour de main ou de rictus, il demeure Monsieur Néant, un nom qu’il revendique d’ailleurs à ses heures, se rappelant peut-être les vers de «Tard dans la nuit » de Reverdy.

De petits chapitres en tours d’esprit et d’humour, l’auteur anime son personnage dans des situations cocasses relevées de grains caustiques et d’un léger brin d’incrédulité attachante, le laissant habiter « ce néant », un univers singulier hors du commun et de l’ordinaire où se glissent les étés azuréens, le gris vert du lichen et les ailes des cigales et des papillons… « La pensée pouvant être d’une infinie légèreté » susurre Emmanuel Moses à ses lecteurs. Et n’est-ce pas l’essentiel…

 L.B.K.

 

 

Olivier Rasimi : « Cocteau sur le rivage », Coll. La rencontre, Éditions Arléa, 2019.

 


« Une foule immense de grands parapluies noirs berce ses nénuphars au-dessus du brouillard », tel est l’incipit de ce délicat et sensible ouvrage « Cocteau sur le rivage » signé Olivier Rasimi. Il annonce les battements lourds et désespérés d’un cœur brisé, celui de Jean Cocteau à la mort de Radiguet, son ami, son amant… Lorsque le jeune auteur de « Le Diable au corps » meurt en cette année 1923, le 12 décembre, il a tout juste 20 ans ; Cocteau, abattu, terrassé, n’aura pas la force d’assister à l’enterrement auquel amis, poètes, écrivains, artistes, et une foule immense, se pressent. Un enterrement tout de blanc comme un linceul où même les lys pleurent...
Olivier Rasimi, poète et musicien, par admiration et respect, a décidé en ces pages de vouvoyer Cocteau, comme pour mieux se faire pardonner cette intrusion dans la douleur et l’immense chagrin de l’artiste. C’est avec cette élégante distance que l’auteur entraîne son lecteur dans l’intimité de cette période désespérée, dévastée de la vie de Cocteau. Ce sera Villefranche sur Mer près de Nice, Villefranche qui se drape maintenant de cette soie froide et sombre comme « un décor, un immense carton peint d’un opéra sans voix » écrit l’auteur ; même la chapelle du village semble se taire lorsque Cocteau se laisse glisser dans les fumées d’opium… « Je ne suis plus moi-même. Je continue à vivre en somnambule. Mes réveils sont d’une épouvante. Je ne peux même pas décrire ce qui m’arrive. J’ai cent ans et l’âme à vif comme une peau brulée. », écrira Cocteau à sa mère.
Dans un style sensible aux poétiques évocations, refusant toutes effusions ou débordements, Olivier Rasimi procède par touches fugitives, presque sans bruit, préférant laisser Jean Cocteau apparaître et se dévoiler, lui seul, face à son malheur. « L’âme des choses se déplace toujours en ligne courbe », écrit-il. Avec cette élégance d’écriture, une délicatesse qui jamais ne heurte ni n’étouffe, c’est un roman lancé comme un ténu fil tissé de soie et d’argent au fond du désespoir. La douleur de devoir regarder la mort en face, et qui prendra pour Jean Cocteau les traits de son propre visage, de sa propre main, qu’il n’aura de cesse dans sa chambre d’hôtel de dessiner et redessiner inlassablement... Trois années d’un inconsolable cœur brisé, de dessins, de pièces de théâtre et de mer ; Trois années de poésie écrite à l’encre du chagrin et de bleu infini… Conjurer, traverser et tenter de saisir l’insaisissable… C’est ce que nous propose Olivier Rasimi avec « Cocteau sur le rivage », un délicat roman de deuil, celui de Jean Cocteau à la mort de Radiguet, « un deuil comme un duel qu’on mène contre une ombre »...


L.B.K.

 

Philippe Renonçay : « Les portraits de Laura Bloom », Coll. « Qui vive », Editions Buchet-Chastel, 2019.
 


C’est un profond et étrange ouvrage que livre avec « Les portraits de Laura Bloom » Philippe Renonçay. Cela débute – mais cela commence-t-il vraiment ?, par une rencontre, celle d’Emmanuel Lorne, photographe et de Laura, Laura Bloom ; une rencontre qui contre tout préjugé n’apparaît pas tout à fait banale, une main invisible qui déjà se pose et que le lecteur pressent… « Tout avait été là aussitôt, d’un bloc comme une totalité impérieuse qui n’attendait que de déployer son chemin fatal », dira Emmanuel Lorne. Est-ce dû à la présence d’Hubert Leutze, retraité, taxidermiste et ami d’Emmanuel ? Le récit s’enveloppe de brumes, de celles d’un matin froid et humide sur une longue plage endormie qui ne se lèveront peut-être plus jamais, celles d’un temps inéluctable qui comme un implacable vent du désert ne cesse d’ensevelir. Les vies, les histoires, se croisent, vivent ou revivent dans la lumière des néons des fenêtres de la Grande Salle des Portraits ou dans la noire pénombre de la forêt de Vilnius… Celle d’Hannah, celle aussi d’Arthurs Duca proche d’Hubert, vivants, disparus, aimés absents. L’atmosphère s’opacifie, l’air se raréfie et le lecteur entrevoit l’ombre sombre s’étendre sur les lignes et les personnages ; « La nuit était épaisse et les lumières peinaient à repousser l’obscurité, comme si ce n’était pas juste le soleil qui s’était couché, mais l’atmosphère elle-même qui était devenue plus dense, et que la clarté qui, du quai, continuait de s’élever, le faisait au prix d’une lutte de plus en plus éprouvante. » Mais les oiseaux dans les recoins des greniers du muséum d’Histoire naturelle ne reprennent-ils pas secrètement vie la nuit ? On s’enfonce dans les mémoires, les souvenirs, sans savoir vraiment s’il s’agit de réminiscences ou d’imagination ; les vies se dilatent laissant de frêles ombres fugaces revivre lorsque les présences elles-mêmes deviennent évanescentes. Les personnages épinglent chacun à leur manière les détails, l’intime et l’Histoire, « mais, une mémoire sans faille, n’encombre-t-elle pas ? » interroge Arthurs Duca, à moins qu’elle ne vienne corriger de l’oubli, se demande encore Hubert Leutze ? Comment retenir l’amour, la vie, insuffler souffle à l’absence, et tel Jacob conjurer la perte de l’être aimé et plus encore l’oubli ? Tout n’est-il pas infiniment complexe, enfoui quelque part en chacun, mais où ? Ces absents, ces doubles, ce même et cet autre glissant dans la chambre secrète, étrange et mystérieuse...
Un roman où la finesse d’écriture laisse transparaître ces formes éthérées qui s’évanouissent, insaisissables tels des songes hantés sans que l’on sache très bien distinguer ce « mélange de vie prodigieuse et de nostalgie ».


L.B.K.

 

Christine de Pizan "Cent ballades d'amant et de dame" Édition bilingue et trad. de l'ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Collection Poésie/Gallimard (n° 540), Gallimard, 2019.
 


Il est grand temps de lire ou relire ces Cent ballades d’amant et de dame à l’occasion de la nouvelle traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet dans la collection Poésie/Gallimard. Car ces Ballades courtoises sont le fait d’un grand poète, une femme de surcroît, Christine de Pizan, née à Venise en 1364 et morte à Poissy en 1430. Curieusement, le lecteur découvrira qu’en plus d’un art consommé du vers, cette femme sut s’imposer également dans d’autres domaines comme celui de l’art militaire en rédigeant un traité sur cette matière pourtant bien peu féminine à l’époque… Veuve et néanmoins femme libre, auteur de plusieurs ouvrages, Christine de Pizan a décidé de vivre de sa plume, et fût même, souligne Éric Dussert dans « Cachées par la forêt » (vr. : notre chronique), la première femme à faire de son écriture une activité à part entière, une activité d’homme fait plus que rare à l’époque. Mais curieusement et paradoxalement, c’est plus par la contrainte, par une commande qui lui a été faite que celle-ci va réaliser ce recueil de Ballades qui portera son nom à la postérité. L’amour est alors décliné à partir de deux personnages, un amant et une dame, sans oublier un mari jaloux, une sobriété propre à l’art courtois, point de roman en ces pages. Trame classique d’un amant aimant, d’une femme ignorant en apparence ce sentiment, s’en suit une menace de suicide et une inflexion progressive des réserves de la dame qui entend à ce qu’on l’aimât pleinement. Empêchement, honneur, jalousie et autres sentiments mettent à l’épreuve l’amour en une balance aussi inexorable que fragile dans le prolongement du temps. Variations sur l’amour et non point traité, Cent ballades d’amant et de dame convoquent son lecteur pour mieux en comprendre les paradoxes, les fragilités et cette fatalité d’une ombre grandissante qui vient tout emporter. Jacqueline Cerquiglini-Toulet est parvenue avec un talent certain à restituer ces vibrations de la plume de Christine de Pizan, ce rythme donnant toute sa force à cette poésie que le lecteur plus assidu pourra suivre dans le texte original placé en regard. Une ballade en terre amoureuse avec l’une de ses plus belles messagères !

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Transport" d'Yves Flank – roman, Éditions de  L'Antilope.
 

 

« Transport », premier roman d'Yves Flank est d'une force étrange qui nous transporte de l'inhumain à un érotisme suave, d’une réalité brutale aux rêves secrets d’alcôves, de la puanteur de la mort aux parfums musqués de l'amour... « Transport » pénètre les sens, fait couler des larmes de rage. « Transport » est un huit clos dans un wagon. Un wagon de ces trains maudits qui transportaient les juifs vers un destin funeste, femmes, hommes et enfants de tous âges, de toutes provenances, qui au fil des quelques jours qu'ils partagèrent connurent toutes les étapes psychiques et physiques de l'espoir à l'abandon total. Et pour beaucoup à une certaine forme de libération, mourant à même le sol, pour d'autres espérant juste sortir de ce wagon, lucides d'un enfer proche. « Il faut résister, ne pas perdre espoir, quand les portes s'ouvriront, car elles s'ouvriront, tous auront la force de se précipiter dehors, et peu importe, je sauterai et vous sauterez avec moi, il y aura de l'eau ou de l'herbe ou des cailloux, on sautera tous, moi la première, vous me suivrez, toi, toi, toi et toi aussi. » Là, un homme et une femme essayent de survivre. Les pensées et les paroles s'entremêlent aux gestes. Espérer tous ensemble, renoncer seul...
Sommes-nous réellement dans ce wagon ? Réalité et rêves sont omniprésents dans les quatre parties de ce texte bouleversant. Toutes sortes de bruits, d'odeurs, de sensations, de mots et de phrases dans des langues différentes, de souvenirs, d'appels au secours, toutes sortes d'humanités dans quelques mètres carrés... Les pensées peuvent-elles adoucir, sauver l'âme de la perte de tout repère, de tout ? Des pensées qui s'entrechoquent à un autre niveau de conscience. Celles de l'homme, de la femme qui à chaque fois, vivante, mourante ou morte demande à son amant : « Mon amour, sors-moi de cet enfer, souviens-toi, mon amour (...) tu vois, mon amour, ils reculent déjà, leurs yeux témoignent de leur frayeur et de leur désarroi, notre amour les éloigne, ce ne sont plus que quelques points noirs s'évanouissant dans la poussière, nous pouvons entrer dans le sommeil... »
Ce premier roman tente de dire l'indicible ; Ne rien en dire d'autre, juste le lire.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

 

Gilles Voirin : « La Pierre et le bocal ; Les mots d’Owen.», Librinova, 2018.

 

Voici un ouvrage dont la lecture pourrait bien avoir sur le lecteur des effets immédiats, étonnants et intéressants à observer !

Si vous aimez les mots étranges et venus d’ailleurs, les personnages infiniment sympathiques, attachants - autant pour leurs failles que pour leur force, si vous aimez les belles histoires d’amour et d’amitiés, ces grandes histoires de vie qui se nouent parfois entre Z’Humains et Z’Animaux, si vous aimez surtout les histoires qui ressemblent à s’y méprendre à des histoires vraies, alors ce livre est peut-être fait pour vous… 

L’ouvrage suscite bien des souvenirs, réflexions, sourires et élans de tendresse, toutes ces sortes de choses qui nous font nous sentir vivants et nous donnent envie de nous mettre debout pour dire : « Oui, moi aussi, il me faut dès maintenant et pour toujours, faire ce qui est si important pour moi, depuis si longtemps ! ».

Le récit, ponctué d’accroches et d’approches variées, est imagé. La poésie y est permanente,  le vocabulaire riche et étonnant, son rythme foisonnant. La Vie est simplement là, présente ou perturbante parfois comme peut l’être la rencontre avec de jolis mots comme " Hyaline " ou "Alliciant"…

Certaines définitions pourront, certes, paraître acides telle celle des « Fêtes de fin d’année : (…) orgies de grosses bouffes et de petits sentiments », mais bien d’autres, aux airs de sentence, suscitent une bouffée d’oxygène aux effets roboratifs indéniables ; Ainsi, peut-on lire : « (Être) libre de pouvoir se donner le droit, comme une autorisation que l’on se donne à soi-même (…) de pouvoir réaliser son rêve.»

Écrit « mots à maux », ce texte exprime l’intime « en gardant l’essentiel, (…) l’intelligence de soi ». Un ensemble, très coloré aux multiples nuances possédant cette rare qualité d’être animé de l’intérieur par une présence, celle de « l’Unité ». Le fond et la forme se marient en ces pages avec constance en un élan qui traverse l’écriture, le récit et ses personnages. La construction des phrases bien qu’enfantine parfois lorsqu’il s’agît de raconter la jeunesse,  devient plus élaborée quand le narrateur aborde la maturité naissante. Et si quelque chose de la simplicité règne, c’est bien cette harmonie qui donne à l’ensemble une puissance dépassant largement la force de chacun des éléments pour constituer le tout.

Avec ce récit initiatique, Gilles Voirin affronte l’écriture pour que son héros puisse « écrire des livres qui lui ressemblent et qui le rassemblent », et incontestablement celui-ci est l’un d’eux.

Dorothée Dora.

 

 

« L’Égal des Dieux ; Cent et une versions d’un poème de Sappho recueillies par Philippe Brunet », Préface Karen Haddad, Éditions Allia, 2018.
 


Ce joli opuscule intitulé « L’Égal des Dieux ; Cent et une versions d’un poème de Sappho » se doit d’être ouvert avec sa couleur sépia comme une malle aux mille trésors. Car s’il est exclusivement consacré au fameux poème « Une femme aimée » de la poétesse antique Sappho, il comporte en ses pages bien plus d’un trésor… Fabuleuse et véritable mosaïque, il offre en effet une multitude extraordinaire de traductions de ce poème allant de celle de Catulle à la plus moderne signée Philippe Brunet de 2018. Une diversité de versions qui révèle dans leurs variations ou appropriations toute la beauté et la richesse de ces quelques vers de la poétesse demeurés inachevés. Une initiative éditoriale précieuse des Éditions Allia sous la direction de Philippe Brunet avec une riche préface signée Karen Haddad. Ce sont ainsi pas moins de cent et une variations que découvrira le lecteur, chacune apportant sa singularité, son style et rythme, selon son auteur et époque. Ainsi, pouvons-nous retenir à titre d’illustration le titre même du poème donné pour « Chanson » par Pierre de Ronsard, « Chansonnettes » au XVIe s. ou « Ode » au XVIIe s. dont « Ode à Vénus » notamment, puis traduit selon par « L’Aveu, A Thaïs », « Les Symptômes d’amour », « Les effets de l’amour » ou encore « A une maîtresse », « A une femme », « A l’objet aimé », « A une femme aimée », « A la bien aimée », « A Lesbie » ou encore « Passion » ou même « Déclarations »… Variation de versification ou de prose, effets rhétoriques ou métaphoriques, « aussi variables que l’état amoureux lui-même », se donnent ici pour honorer les vers de celle qui fût l’une des plus grandes poétesses antiques. Ce « Sublime » pour reprendre le titre même de ce traité grec de l’époque romaine de Longin donnant en grec les vers de la poétesse, version grecque reproduite en début de l’ouvrage et dont « Catulle a inventé la traduction comme détournement et donné l’exemple », souligne Philippe Brunet dans la postface de ce travail de longue haleine. Suivront alors versions latines, puis… « Cent et une versions » jusqu’à nos jours…
Ces différentes traductions ne doivent pas être comparées ou opposées, mais bien découvertes pour elles-mêmes s’ajoutant, se complétant et s’entrelaçant. Une démarche ou choix éditorial qui se justifie d’autant plus que le poème initial demeure parcellaire ou fragmentaire. Cette multitude de versions joue comme un rayon ultraviolet laissant apparaître, selon les auteurs, tel ou tel passage. Des initiatives ou choix qui parfois interpellent, signés souvent par de bien grands noms tels que Ronsard, de Baïf, Racine, Lamartine, mais aussi Alexandre Dumas ou plus près de nous Margueritte Yourcenar ou encore André Markowicz. Le lecteur plonge littéralement dans cette lecture, ces lectures plus exactement, avec une délectation, un amour certain y trouvant parfois la voie d’exercices poétiques lui révélant toute la beauté de ces vers murmurés par cette voix lointaine à nulle autre pareille, celle de Sappho elle-même.

«
Il me semble égal à un dieu, cet homme,
Quel qu’il soit, assis devant toi, de face,
Qui t’écoute, proche, si proche, douce,
        Lorsque tu parles,
»
(Traduction Ph.Brunet, p.137).
 

L.B.K.

 

Éric Dussert : « Cachées par la forêt », Editions La table Ronde, 2018.
 


C’est avec une infatigable passion littéraire pour les écrivains oubliés ou cachés qu’Éric Dussert nous fait découvrir aujourd’hui avec « Cachées par la forêt » pas moins de 138 femmes de lettres injustement effacées des mémoires. Essayiste, critique littéraire et directeur de collection, il nous avait déjà enthousiasmés avec « Une forêt cachée » réunissant plus de 150 écrivains également méconnus (Éd. La Table Ronde). Et si ce premier volume avait été en 2013 fortement salué pour ces pépites, gageons que le nouveau, entièrement consacré aux femmes, par son audacieuse curiosité ne pourra l’être que tout autant sinon plus.
Ni anthologie ni recueil de textes, mais abordées par ordre chronologique, partant de l’Asie du IXe siècle aux dernières décennies du XXe siècle européen, ce sont les vies et œuvres de ces femmes de lettres aujourd’hui injustement méconnues qui, avec la complicité de l’auteur, reprennent vie comme pour mieux conjurer le sort et le temps. De ces femmes, à tort trop vite oubliées, peu sont effectivement connues de nos jours, du moins de nous ; peut-être, Mary Wollstonecraft (1757-1797), mère de Mary Godwin, elle-même, auteur de Frankenstein et épouse de Percy Shelley ? Et « Le Dit du Genji » ? Sait-on seulement que là encore son auteur est une femme ? Et pourtant, ainsi que le souligne avec malice l’auteur : « On aura beau observer le paysage sous toutes ses coutures, on aura beau s’en étonner, en rester ébahi, il n’en apparaît pas moins que l’histoire du roman est éminemment féminine. ».
Et c’est tout le talent d’Éric Dussert, par cet ouvrage revigorant, au rythme avenant et non dénué d’humour, de les faire revivre, suscitant ainsi notre curiosité pour ce monde des lettres tout féminin malencontreusement dérobé à la mémoire. Certes, certains fâcheux pourront toujours relever un ou deux noms manquants, une ironie qui serait presque de bon aloi ! Notons cependant que certains noms absents de ce volume féminin sont à rechercher dans le premier plus général où elles avaient déjà été intégrées, ce qui est tout à l’honneur de l’auteur. 
Fruit d’un long travail de recherches, cet ouvrage se laisse lire comme une multitude de fructueuses rencontres, différentes chaque fois, mais offrant toutes, selon leur origine et époque, une singularité, si ce n’est un certain talent.  Que de femmes, en effet, « Cachées par la forêt » ont osé – car c’est bien d’audace qu’il faut parler – prendre un pinceau, une plume d’oie, un stylo… avec enthousiasme ou timidité, conviction ou réticence, mais souvent avec talent pour écrire et dire leurs pensées, leurs imaginaires ou idéaux, et tels des soldats inconnus, ont un jour souhaité avec leurs mots écrire les pleins et les déliés de l’histoire littéraire. Il n’était pas seulement temps de les réhabiliter, de leur redonner cette visibilité méritée, c’était nécessité. Ainsi que le souligne Éric Dussert en ouverture : « Ne reste qu’à désencombrer la réceptivité de la société, des lecteurs et lectrices en premier lieu, et des institutions pour finir. En somme, d’ouvrir les esprits. Mais après avoir observé ce que le siècle de Simone Veil, de Joan Didion, de Virgina Woolf, d’Herta Müller, de Leylà Erbil et de Svetlana Aleksievitch pouvait entretenir d’espérance et de frustrations, il convient désormais de concevoir l’enjeu avec toute sa taraudante exigence : fermer les yeux n’annihilera pas des siècles de production littéraire. » Que rajouter ?!


L.B.K.
 

Véronique Le Goaziou : « Monsieur Viannet », Editions La Table Ronde, 2018.

 


Un début sombre. La triste vie de Monsieur Viannet, avec en arrière fond une triste et sale histoire, les séjours en prison, les foyers et centres d’hébergement, et aujourd’hui ce sondage pour lequel la narratrice, comme tant d’autres (éducateurs, juges, policiers, etc.) lui pose et repose les mêmes questions dans ce minuscule appartement, avec sa femme, belle, quasi silencieuse et la télé pour décor. Chez lui, avant, quand il était petit, on ne questionnait pas, dit-il. La narratrice, elle, ne sait pas, ne connaît pas, elle questionne, c’est son métier… Qu’est-ce qui a changé dans sa vie après le centre d’hébergement ? Bien sûr, elle n’en a pas la moindre idée, que pourrait-elle savoir d’ailleurs ?
Véronique le Goaziou, sociologue et chercheuse, dépeint avec ce quatrième roman l’univers, gris, glauque de ceux qui un jour ont décroché de la société, vers ce hors où l’être glisse et se perd. Pourquoi glisse-t-on, rechute-t-on ? « Des gens comme vous ne vont pas dans les centres comme ça. », dit M. Viannet, « Y a ceux qui y vont et y a ceux qui n’y vont pas. C’est comme ça, non ? non ? ». L’auteur campe le décor, un décor désœuvré où dans le froid de la petite pièce non chauffée, l’économie des meubles, des gestes et des mots laisse une part belle au dialogue, à ces dires qui voudraient tant dire et où l’être tente encore, entre deux bières, de se débattre. Mais c’est si difficile et s’il s’énervait, se demande la narratrice ? M. Viannet lui a dit qu’il n’était pas un gars de la rue, lui, d’ailleurs aujourd’hui il ne sort plus, maigre, vouté, assis sur son canapé. « Il y a des gars, ils portent depuis qui sont tout petit », rajoute-t-il, « des sacrées glissades, putain ! »… L’auteur dépeint patiemment en creux des dialogues, minutieusement à l’image de la narratrice posant doucement ses questions, les postures, les mains, le dos et les choses, un canapé, un canapé comme tout le monde, souligne M. Viannet, et puis, la famille, les enfants, mais les mots se cherchent, se bousculent et s’enrayent… L’univers de M. Viannet se rétrécit, s’enferme sur lui-même, bière après bière. « Ce n’est pas une vie. » – lit-on? Mais la narratrice est là pour un sondage, non pour poser des questions, elle se doit de garder dans son métier ses distances, elle n’est pas là pour les aider, les aimer… Le sombre début se durcit comme sous l’effet d’un pigment noir. Dans la petite pièce devenue glaciale, les doigts de la narratrice se sont tendus, crispés, les bières se sont accumulées et l’air enfumé comme un étau s’est resserré. La narratrice sent le poids, l’émotion, les larmes de la femme, la grisaille été comme hiver, le désœuvrement, l’enfer de l’ennui, « La lassitude, la douleur, le néant, et puis… ? » Elle devrait s’en aller, partir maintenant, mais elle a des questions, son métier, et puis… Parce que « ce n’est pas une vie, mais c’est sa vie », celle d’Alexandre Viannet, d’un homme, encore un peu vivant, humain, elle décidera de revenir ; oui, revenir encore, jusqu’à ce jour, ce 22 décembre…
Entre des dialogues pris sur le vif et les profonds silences des existences, Véronique Le Goaziou relève le défi de décrire avec à la fois réalisme et une tendresse sans concessions, ces vies contemporaines laissées pour compte au trop lourd destin et le désespoir si peu dicible de ces naufragés de la vie.
 

L.B.K.

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

« Restaurants Historiques de Paris », Denis Saillard et Françoise Hache-Bissette ; Photographies Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer, Editions Citadelles & Mazenod, 2019.
 


Paris est la plus belle capitale du monde, avec sa Tour Eiffel, ses avenues, ses cafés, mais aussi ses plus célèbres restaurants. Hauts lieux de la gastronomie française, les tables incontournables des grands restaurants parisiens ont de tout temps enchanté, inspirant écrivains, peintres et compositeurs… De par son histoire et sa richesse, Paris a depuis longtemps compté un grand nombre de restaurants non seulement prisés, mais aussi et surtout historiques, des lieux uniques où la magie des temps anciens se joue encore aujourd’hui de mille reflets… C’est à leur découverte, une promenade délicieusement gourmande, que nous convie ce splendide ouvrage « Restaurants historiques de Paris » sous les plumes de Denis Saillard, chercheur en histoire culturelle de la gastronomie, et Françoise Hache-Bissette aux éditions Citadelles et Mazenod (un duo ayant déjà à son actif plusieurs ouvrages sur la gastronomie française et son identité culturelle). Servi par les magnifiques photographies de Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer, photographes d’art et d’architecture (ayant déjà illustré avec brio aux éditions Citadelles et Mazenod « Théâtres parisiens »), et qu’accompagnent, ici, nombre de gravures ou illustrations, l’ouvrage remonte allègrement le temps pour s’ouvrir avec l’Ancien Régime et le Grand Véfour, un restaurant de nos jours aussi doré que sa légende, haut lieu de la gastronomie française, antre aujourd’hui du célèbre chef Guy Martin. Les auteurs ont souhaité dès l’introduction mettre l’accent sur la richesse des fonctions qu’ont de tout temps présenté les restaurants, qui plus est les restaurants parisiens, que ce soit par la réputation de l’excellence de la gastronomie française, leur importance dans la vie culturelle ou politique que par leur place privilégiée dans cette Ville lumière que fut et est encore Paris. Une histoire et identité que nombre de ces restaurants parisiens honorent encore de nos jours, ayant su préserver par bonheur tous leurs fastes, dorures, moulures ou verrières et coupoles… C’est ainsi tous les sens des hôtes de ces pages qui sont convoqués, mis magnifiquement en lumière tant par les textes que par les splendides photographies laissant le passé, le présent et les plus exquis rêves par enchantement se rejoindre…
L’ouvrage a fait ainsi choix de remonter ce temps gastronomique et culturel de l’Ancien Régime jusqu’à 1930, et d’entraîner le lecteur en une savoureuse et passionnante escapade toute parisienne, parcourant « Les Grands Boulevards » et «Les Beaux Quartiers » de Paris, s’arrêtant sur les lieux emblématiques, du « Palais Royal » aux « Halles » ou de « Montmartre », sans oublier, bien sûr, « Les Gares et leurs quartiers »… C’est au cœur même de Paris au Palais Royal précisément que se sont établis les premiers grands restaurants de luxe, lieu préservé où le Grand Véfour œuvre encore fièrement aujourd’hui. Le quartier des Halles offrira quant à lui ses restaurants typiques aux enseignes régionales et gourmandes qui n’auraient pas déplu à Octave Uzanne, le « Pharamond » normand, « Le Cochon à l’oseille » ou encore « La Potée des Halles», alors que les Grands Boulevards dans une effervescence toute parisienne faite de boites à chapeau, de mode et d’arpettes verra s’ouvrir les premiers « Bouillons Chartier », si prisés de nouveau de nos jours. La rive gauche, « Autre rive, autres tables » ainsi que le souligne l’ouvrage, retiendra l’attention avec le célèbre et splendide Restaurant Lapérouse offrant le soir venu ses miroirs et lumières aux reflets de la Seine ou encore Lipp, cette adresse que littéraires ou people n’ont jamais désertée. Enfin, les nombreuses gares de Paris et leurs quartiers avec notamment, bien sûr, le célèbre Train Bleu à la gare de Lyon sublimement mis en valeur en ces pages par les photographies de Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer. Puis, encore, le Nouveau Paris et Les Beaux quartiers avec Ledoyen, Maxim’s, et s’élargissant jusqu’au Bois de Boulogne avec le célèbre Restaurant La Grande Cascade, l’ouvrage se refermant sur quelques « Quatre coins de Paris » avec Bofinger, aujourd’hui brasserie ayant retrouvée vie ou encore La Tour d’Argent et la non moins réputée La Coupole.
C’est un esprit vivant tout autant historique, gastronomique que culturel auquel nous convie ce magnifique ouvrage, les battements d’un cœur tout parisien aux sons des plus beaux « Restaurants Historiques de Paris» ouvrant en ces pages leurs portes, leur destinée et leurs rêves…

 

« Le Siècle d’or hollandais » par Jan Blanc, 630 illustrations couleur, relié toile sous jaquette et étui illustré, Format 24,5 x 31 cm, 608 pages, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.
 


L’historien de l’art, Jan Blanc, explore avec ce fort volume de plus de 600 pages ce que l’on appelle communément le « Siècle d’or hollandais », c’est-à-dire l’art au XVIIe siècle dans la civilisation néerlandaise. Cependant, l’ouvrage se propose de revisiter cette définition traditionnelle en un nouveau et bel éclairage à partir des sources de l’époque, tant hollandaises qu’étrangères. Un siècle qui connut de profonds bouleversements politiques et diplomatiques avec de nombreuses guerres venant alors secouer l’Europe et ces régions. Une époque où la richesse résultant du large accueil des minorités religieuses et de l’essor des colonies allait également contribuer à susciter de nombreuses commandes auprès des plus grands artistes. Pluralité et richesse sont donc les maîtres mots de cette société néerlandaise ouverte sur l’extérieur tout en préservant l’identité des Provinces-Unies. Ce creuset fascinant trouvera son écho dans les œuvres des plus grands maîtres dont l’éclairage, le traitement et les thèmes retenus viennent à eux seuls traduire ces profonds changements, que ces œuvres soient naturalistes ou idéalisées. Jean Blanc parvient, sans pour autant faire œuvre de livre d’histoire, à rappeler cette situation complexe pour mieux appréhender et comprendre le contexte de ces œuvres passées à la postérité, la manière dont elles ont été pensées et réalisées avant d’être diffusées. Sans chercher à reconstruire une unité factice, l’ouvrage souligne que la terrible guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), souvent méconnue de nos jours en France, est constitutive de l’indépendance politique des Provinces-Unies après la domination espagnole, tout en se préservant de la puissance menaçante du pouvoir Habsbourg. C’est dans ce contexte que se développe une identité culturelle forte et proprement néerlandaise et qui donnera naissance à ce qu’on allait nommer, le Siècle d’or. C’est cet élan et apprentissage de la liberté qui ont nourri les chefs-d’œuvre de Rembrandt, Vermeer, Hals, Willaerts, Bril, Dou, Metsu… Ce ne sont pas moins de 350 artistes qui sont évoqués dans ces pages magnifiquement illustrées de plus de 600 reproductions, dont de nombreuses pleines pages. Les riches textes qui les accompagnent permettront au lecteur d’aller plus loin que la seule appréciation esthétique qui en découle, l’historien de l’art Jan Blanc parvenant de manière très didactique à replacer celles-ci dans leur contexte, proposant ainsi un éclairage renouvelé de cette période. En refermant ce splendide ouvrage, nous comprenons pour quelles raisons ces arts redécouvrent le quotidien et l’ordinaire de la vie, qu’ils se manifestent sous la forme d’extraordinaires natures mortes ou à l’occasion des fameux portraits de famille débordante de vie dont la civilisation néerlandaise a eu le secret. C’est un véritable « Siècle hollandais d’or» que donne à voir magnifiquement cet ouvrage !

 

"La Vierge à l'Enfant" d'Olivier Rasimi, préfacé par André Comte-Sponville, 160 illustrations couleur, relié sous jaquette illustrée, Format 24 x 28 cm, 204 pages, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Olivier Rasimi, romancier, poète et écrivain, signe avec « La Vierge à l’Enfant » aux éditions Mazenod une étude très complète accompagnée d’une digression poétique sur la représentation de Marie dans l’art occidental. Auteur d’un essai remarqué par sa sensibilité sur « Cocteau sur le rivage » (Arléa), c’est à un tout autre domaine qu’il s’attache dans ce magnifique livre à la riche iconographie.
André Comte-Sponville (lire notre interview) dans sa préface souligne l’antériorité et la prééminence de la Vierge à l’Enfant dans la représentation dans l’art, un lien maternel universel. Bien qu’athée, le philosophe rappelle combien cette représentation si prolifique au fil des siècles, avec son apothéose au moment de la Renaissance, tend à s’amenuiser de nos jours, faute d’artistes intéressés par ce thème, mais aussi faute de public… La synthèse proposée ainsi par Olivier Rasimi s’avère dès lors d’autant plus précieuse qu’elle rassemble non seulement les plus belles œuvres célébrant la maternité mariale, mais offre également un bel éclairage appuyé d’analyses délicates et ciselées.
La tonalité est déjà suggérée, dès l’ouverture, avec ce prologue rapprochant le « Cantique des cantiques » et cette « Madone Rattier » de Quentin Metsys du musée du Louvre, une des rares représentations d’un tendre baiser de l’Enfant Jésus à sa mère Marie en une touchante intimité. Célébration de l’Amour, chaque siècle livrera sa propre sensibilité quant à cette représentation ; Épurée dans les Catacombes au IIIe s., hiératique dans les icônes byzantines, foisonnement de beauté lors de la Renaissance… Comment représenter l’amour s’interroge Olivier Rasimi à juste titre lorsque d’autres états se révèlent plus facilement identifiables sous le pinceau de l’artiste comme la jalousie, la violence, la douleur, la joie ? Si l’éros peut être suggéré, qu’en est-il de l’agapè ?
Ces questionnements à l’esprit, le lecteur pourra redécouvrir ces hautes figures de l’amour réunies par l’auteur, un voyage qui le transportera dans les ateliers des artistes célébrant ce lien divin indéfectible. Ces pages inspirées pointent ces détails qui œuvrent, toile après toile, à faire naître une véritable représentation mentale de la maternité de la Vierge Marie dont l’Occident s’est enrichi depuis des siècles d’art sacré la consacrant. Transcendance et temporalité se cristallisent dans le silence, la plupart de ces œuvres suggérant en effet une quiétude sans mots, même si des sourires ou des regards trahissent déjà ce qu’il adviendra d’heureux et de tragique pour ce lien unique. Nul catéchisme dans le remarquable travail réalisé par Olivier Rasimi, mais une réelle émotion, celle de la beauté et de l’amour qui se font chair offerte à la multitude, une rencontre ouverte, un partage généreux à mettre entre toutes les mains et regards...

 

« Sur les routes de la soie. », Sous la direction de Susan Whitfield, Éditions Flammarion, 2019.
 


Connaît-on vraiment, non la route, mais bien les nombreuses routes de la soie ? C’est sur dernières justement, « Sur les routes de la soie » que nous emmène ce superbe ouvrage réalisé sous la direction de Susan Whitfield, historienne de l’Asie centrale médiévale ; Un remarquable ouvrage révélant à son lecteur bien des facettes souvent méconnues de ces sentiers, chemins et routes dénommées « Les routes de la soie » ayant sur plus d’un millénaire tissé ces réseaux commerciaux divers et complexes entre l’Asie et l’Europe.
En ouvrant ce fort volume de plus de 400 pages, le lecteur est invité à parcourir, en compagnie des nombreux auteurs, les différents itinéraires de cette route à nulle autre pareille, découvrant à chaque tournant de page, toute leur beauté et splendeur de cette Route de la soie inscrite depuis 2014 au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Des itinéraires complexes et enchevêtrés, tant terrestres que maritimes, présentant chacun leur spécificité et leur population, et ayant à leur manière influencé le tracé de ces routes. Retenant un découpage en chapitres selon ces divers territoires géographiques traversés, le lecteur traversera de bien multiples régions découvrant ainsi les magnifiques paysages des hauts plateaux, ceux de la steppe, du désert ou encore de l’océan…
Extrêmement bien réalisé avec une importante iconographie de plus de 230 illustrations, les riches et nombreuses contributions de l’ouvrage ont été judicieusement appuyées par des cartes et des illustrations des objets d’art emblématiques jalonnant ces surprenantes Routes de la soie. Le lecteur demeura ébloui par les mille précieuses matières premières et produits ayant emprunté ces chemins, dont, bien sûr, cette précieuse et soyeuse soie dont seuls les Chinois avait le secret et qui lui a donné son nom, sans oublier la découverte des différents moyens de transport ayant permis leur circulation. Art, monuments, architecture et recherches archéologiques viennent à chaque chapitre rendre ces anciennes « Routes de la soie » vivantes.
« Sur les Routes de la soie » est tout autant un remarquable ouvrage de référence qu’une belle et longue expédition que le lecteur mènera avec étonnement et un plaisir certain.
 

« Close-Up ; Ruch & Partners architects 1994-2018. », Photographie de Filippo Simonetti et texte de Hans-Jörg Ruch et Franz Wanner, (anglais, allemand, français), Scheidegger & Spiess Editions, 2019.
 


Que pouvait-on rêver de plus grand, et surtout de plus splendide pour découvrir ou retrouver l’ensemble des créations de Ruch & Partners architects que cette merveilleuse monographie signée du photographe Filippo Simonetti avec des textes de Hans-Jörg Ruch lui-même et Franz Wanner ! Depuis, une vingtaine d’années, le travail et le talent de Hans-Jörg Ruch, architecte suisse, n’a eu, en effet, de cesse de s’affirmer, et sa notoriété, aujourd’hui, tant dans son pays natal qu’internationalement, n’est plus à démonter. Hans-Jörg Ruch et son Cabinet Ruch & Partners architects, connu pour ses fabuleuses réalisations dans la région des Engadine en Suisse, méritait donc assurément une telle monographie au titre évocateur « Close-up » et publiée aux éditions Scheidegger & Spiess !
Un remarquable ouvrage, exhaustif, de plus de 400 pages, exclusivement consacré au travail de Ruch & Partners architects de 1994 à 2018, mis sublimement en lumière sous l’objectif du photographe Filippo Simonetti. Des réalisations, restaurations, aménagements d’habitats anciens et historiques – chalets, maisons ou résidences privées, temple, bibliothèque ou bâtiments et infrastructures publiques, situés dans cette magnifique région de Suisse, qu’affectionnait Nietzsche, et nommée Engadine. Des réalisations architecturales reconnaissables entre toutes, venant s’intégrer parfaitement aux paysages et traditions ancestrales de montagne, sans heurts ni transpositions artificielles.
Des vastes volumes intimement fermés ou plus exactement refermés –« Close-Up », sobres et épurés et associant aux lignes architecturales pures une prédominance de matériaux chauds dont, bien sûr, le matériau montagnard le plus traditionnel et incontournable, le bois. Le bois, employé dans ces réalisations ou restaurations dans son naturel, au plus près de son état brut, et lui redonnant toute sa noblesse. Sans oublier, la pierre, matière première ancestrale qui se fond dans le paysage et que l’architecte sait sublimer tant dans ses créations que dans ses restaurations.
Un travail mené sur plus de près de 25 ans par Hans-Jörg Ruch, et dont le photographe Pilippo Simonetti, par ses angles singuliers, la lumière et la perfection de ses prises de vue, nous révèle toute l’extrême beauté. Une redoutable magie offrant des photographies véritablement de haute volée, des prises de vues à couper le souffle ! Aucun angle, relief, intérieur, de la beauté et créativité de Hans-Jörg Ruch, n’a échappé à son objectif.
Les textes écrits par Hans-Jörg Ruch et Franz Wanner appuyés par les nombreux plans insérés en ces pages viennent préciser et développer cette vision architecturale personnelle et extraordinaire. Un bel écho dans ces montagnes aux splendides photographies de Filippo Simonetti, permettant de mieux appréhender et comprendre l’ensemble de ce splendide travail de Ruch & Partners architects.
Un envoûtant talent photographique allié à une fabuleuse vision architecturale intégrée dans la splendeur des paysages d’Engadine.

 

« Charlie Chaplin dans l’œil des Avant-gardes », Collectif, Éditions Snoeck, 2019.

 


Un ouvrage qui devrait séduire petits et grands ! Entièrement consacré à Charlie Chaplin, ce catalogue « Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes » - qui accompagne l’exposition du même nom actuellement au musée d’Arts de Nantes jusqu’en février 2020 – a retenu pour angle les liens privilégiés et influences qu’a pu entretenir cet immense artiste et sa création, Charlot, sur les Avant-gardes. Un thème porteur offrant au lecteur bien des surprises !
Personnage créé et interprété par Charlie Chaplin, c’est en 1914 que Charlot fit son apparition au cinéma. Avec cette création unique en son genre, Charlie Chaplin allait devenir une des plus grandes stars internationales, une notoriété qui jamais depuis lors ne sera démentie. Mais, parallèlement, Charlot, lui-même, personnage émouvant à la fois drôle et tendre, allait aussi devenir une figure incontournable non seulement du monde du cinéma, de la presse et de la publicité, mais également du monde artistique et plus particulièrement de ceux des Avant-gardistes. Fernand Léger, Renée Magritte, Marc Chagall, Alexander Calder, et bien d’autres, s’inspireront de ce personnage qui avec son chapeau et sa canne, sa démarche à nulle autre pareille, saura habiter plus que quiconque, les écrans de cette époque de poésie tout de noir et blanc. Personnage plus complexe qu’il n’y paraît, figure à part entière, mais demeurant indissociable de son créateur Charlie Chaplin, Charlot offre aux courants des Avant-gardes un souffle et une respiration leur permettant une mise en relief singulière de leur pensée. Bien des préoccupations et réflexions leur seront communes en ce début de siècle, un siècle où la modernité allait toujours plus s’affirmer, et avec elle, bien sûr, le cinéma qui ne tardera pas à s’imposer en ce début de XXe siècle en 7ème art.
C’est cette mise en regard de Chaplin avec les Avant-gardistes que nous propose ce catalogue richement illustré. Au gré d’une multitude d’œuvres provenant de collections privées ou publiques du monde entier, ce ne sont qu’échos, dialogues, échanges et rencontres qui s’établissent et se donnent à voir au lecteur tels des rouages vissés, dévissés et remontés à la mode Chaplin...
Charlie Chaplin et Charlot mis de nouveau en ces pages à la Une sous la lumière des projecteurs des Avant-gardistes, un formidable spectacle !

 

« Voyage à Chandigarh. » du photographe Manuel Bougot, Éditions du Patrimoine, 2019.
 


Plaisir certain que de découvrir ce bel ouvrage paru aux éditions du Patrimoine entièrement consacré aux photographies de la célèbre ville de Chandigarh du photographe Manuel Bougot. Intitulé « Voyage à Chandigarh » et préfacé par l’architecte Balkrishna Doshi, le photographe invite avec talent, et cette passion qui l’anime, son lecteur au pied de l’Himalaya dans cette capitale indienne nommée Chandigarh. Par la magie et l’alchimie de ses photographies magnifiquement données à voir par cet ouvrage soigné de plus de 150 illustrations, c’est en effet l’âme d’une capitale à nulle autre pareille, celle de cette célèbre ville indienne marquée du sceau du Corbusier que Manuel Bougot nous raconte...
C’est en 1947, effectivement, que Le Corbusier fut sollicité par Nehru pour bâtir l’avenir d’une grande et nouvelle capitale lors de la division de l’État du Pundja entre l’Inde et le Pakistan ; Une première pour le célèbre architecte qui y confronta pour la première fois ses théories à la taille d’une ville. Un défi relevé et que Manuel Bougot a souhaité capter, plus de 70 ans après, avec de stupéfiantes photographies. Celles de l’époustouflante minéralité architecturale de Chandigarh, de ses vastes espaces verts, sans oublier les magnifiques prises du célèbre Capitol complexe…
Le photographe a cependant fait choix de ne pas seulement capturer l’âme architecturale de cette célèbre capitale dénommée également « The City Beautiful », mais d’y retrouver aussi au-dedans et au-delà l’âme même de ses habitants. Des habitants occupant, arpentant, une des villes les plus occidentales de l’Inde, une ville prévue initialement pour 500 000 habitants et qui en compte aujourd’hui pas moins de 2 millions ! Mais, c’est moins une frontale confrontation qu’une réelle appropriation tout indienne que nous révèlent ces prises de vue ; Un beau témoignage urbain et humain fruit de recherches et d’un travail menés par Manuel Bougot sur presque dix années…
C’est cette remarquable quête photographique de longue haleine consacrée à cette capitale hors norme qu’est aujourd’hui Chandigarh que nous livre aujourd’hui, en ces pages, Manuel Bougot avec la collaboration de l’historienne Caroline Maniaque, qui en donne, pour sa part, la dimension et contexte historique. Un splendide travail à saluer, rendu, ici, magnifiquement par une publication tout aussi soignée.

 

« Surimono ; Trésors de l’estampe japonaise. », Geneviève Aitken, collaboration de Toshiko Kawakane de la Fondation Leskowicz, traduction de Yumiko Takagi, Editions In Fine, 2019.

 


Quel amoureux d’estampes japonaises ne connaît la célèbre et fabuleuse collection de la fondation Georges Leskowicz ? C’est aux joyaux de cette extraordinaire collection d’estampes japonaises – les Surimonos - qu’est dédié ce non moins remarquable ouvrage paru aux éditions In Fine.
Si la collection Leskowicz, créée par Georges Leskowicz en 2015, compte, en effet, aujourd’hui plus de 1800 estampes de la période Edo, celle-ci comprend surtout en son sein un extraordinaire ensemble, plus rare encore, d’estampes précieuses que sont les Surimonos, des œuvres rares ayant fait l’objet de commandes privées et ayant été diffusées en un extrême petit nombre. C’est cet ensemble unique, véritable trésor appartenant à la fondation Georges Leskowicz que nous présente, en une présentation remarquablement soignée, Geneviève Aitken, historienne de l’art, en collaboration avec Toshiko Kawakane de la Fondation Leskowicz. Pas moins de 26 grands maîtres de la période Edo, plus précisément de l’art de l’Ukiyo-e y sont représentés, allant de Keisan Eisen à Kyôuntei Kawaï en passant, bien sûr, par Hiroshige, Utamaro ou encore Hokusai. Ces exceptionnelles estampes ont été réalisées pour la plupart à l’occasion d’évènements, Nouvel An, commémorations, invitations, etc., sur demande de cercles lettrés et initiés, de littérature, théâtre… Adressées à des personnalités triées et choisies, celles-ci comportaient le plus souvent des poèmes d’un exquis raffinement et finesse.
Aussi, parce qu’entourées de cette aura précieuse tant artistique que littéraire, l’auteur a donc fait choix d’ouvrir cette exceptionnelle collection par de riches chapitres introductifs indispensables pour apprécier l’extrême poésie et beauté de ce joyau. La réalisation de ces estampes par les artistes de l’époque Edo faisait, en effet, l’objet des attentions les plus extrêmes, choix du papier de première qualité, polissage, gaufrage… Les impressions limitées, luxueuses faisaient appel à des techniques soignées et raffinées, nombre d’entre elles ayant été réalisées avec des pigments rares ou même métalliques.
Ce sont ces précieuses estampes que le lecteur découvrira, rangées par chapitre selon leur auteur. Des estampes présentées en leur format d’origine, sur une page ou même double page, avec pour chacune leur destination, nom, date, et accompagnée d’un commentaire, ainsi que des traductions des poèmes qu’elle renferme. Aussi, Geneviève Aitken n’a-t-elle pas hésité à s’entourer de Yumiko Takagi, docteur en histoire et chercheuse attachée au Centre de Recherche sur l’Orient de l’Université Daitô Bunka de Tôkyô, pour la traduction tant française qu’en japonais moderne de ces poèmes.
Nul doute que cette publication exceptionnelle, la première en langue française, s’imposera tant pour les amateurs ou professionnels, experts, collectionneurs, en ouvrage exceptionnel de référence.

A noter que ce splendide ouvrage vient à merveille s’inscrire dans le cadre de l’exposition du même nom qui se tient à Aix-en-Provence (8 novembre 2019- 22 mars 2020) et celle du « Japon rêvé, image du monde flottant » ayant lieu à l’Atelier des Lumières de Paris jusqu’à la fin de l’année 2019.
 

"Metz" collection La Grâce d'une cathédrale sous la direction de Mgr Jean-Christophe Lagleize, évêque de Metz direction scientifique : Gérard Michaux, avec François Héber-Suffrin, Gabriel Normand et Pierre-Édouard Wagner, Photographies : Pascal Lemaître et Gabriel Normand, Editions La Nuée Bleue, 2019.
 


Il fallait assurément un ouvrage à la hauteur de l’édifice pour présenter la cathédrale de Metz, véritable phare spirituel, historique, artistique et culturel de la ville. Ce noble édifice a aujourd’hui 800 ans et appartient à l’État, qui en a non seulement eu la charge, mais également l’entretien et la restauration. Quel plus bel anniversaire dès lors pouvaient offrir les éditions La Nuée Bleue et sa prestigieuse collection « La grâce d’une cathédrale » dirigée par Mgr Joseph Doré que ce superbe volume riche de 444 pages et de 600 illustrations ?
À l’image des 26 autres volumes précédemment parus, « Metz, la grâce d’une cathédrale » - dernier volume – avec regret ! - de la collection - dresse non seulement un état des lieux exhaustif de l’édifice et de son histoire, mais offre surtout le plus beau des témoignages à cet emblème si cher aux Messins par la splendeur rayonnante de ses vitraux, véritables miroirs de la foi qui anima ses bâtisseurs depuis 1240, date du début de sa construction. Ce ne sont pas moins de 30 contributeurs qui ont pour ce dernier volume rassemblé une documentation et un témoignage uniques sur cette cathédrale perçue, comme à l’accoutumée dans cette prestigieuse collection, selon différents regards et angles : celui de l’historien bien entendu, mais aussi de l’architecte, théologiens, musicologues, historiens de l’art… Ainsi que le relève Mgr Jean-Christophe Lagleize, évêque de Metz, « Notre cathédrale n’est pas figée dans l’Histoire », aussi riche soit-elle ! Une vue aérienne permet de se persuader immédiatement de cette réalité ; Cette cathédrale dédiée à saint Étienne a, depuis les temps anciens et son premier évêque saint Clément, toujours veillé en effet sur la ville qu’elle domine avec sa nef dépassant les 40 mètres. Une « Cathédrale tout en volute » telle que la voyait Paul Verlaine, né à Metz, qui ravit toutes celles et tous ceux qui en découvrent les volumes impressionnants et cette incroyable lumière diffusée par ses 6 500 m2 de vitraux où des centaines de générations se sont et continuent à se recueillir en ses murs.
La première partie de l’ouvrage détaille la construction de la cathédrale dominant la ville sur quinze siècles d’architecture et d’histoire avec quelques particularités comme cette absence de portail en sa façade ouest jusqu’au XVIIIe siècle et les travaux de l’architecte Jacques-François Blondel, ou encore sa tour de la Mutte qui s’élève à 90 mètres de hauteur, à la fois clocher de la cathédrale et beffroi communal… Avec la deuxième partie de ce remarquable ouvrage, c’est la cathédrale Saint-Étienne elle-même que le lecteur pourra visiter tant par le riche texte que par les admirables photographies réunies. Splendeurs de ces vitraux anciens, plus modernes avec Chagall et promesses de ceux à venir, magie du trésor, des cloches, avec le regret de ce grand orgue déposé en 1805 pour des raisons de sécurité et jamais remonté depuis… Le lecteur sera impressionné par l’art des sculpteurs au fil des siècles, véritable bestiaire minéral, personnages parfois facétieux témoignant de la fantaisie des sculpteurs. La dernière partie, enfin, retrace pour sa part les riches et innombrables rapports entretenus entre la cathédrale et la cité, une vie plurielle dans ses rapports avec le pouvoir selon les siècles et les régimes, une vie culturelle nourrie par ses musiciens, écrivains et artistes, et surtout, en guise de conclusion un présent et un avenir qui s’exprime en termes d’espoir ; C’est un bel anniversaire célébré pour la cathédrale de Metz que nous livrent par ce remarquable ouvrage les éditions La Nuée Bleue et cette prestigieuse collection « La grâce d’une cathédrale » dirigée par Mgr Joseph Doré !

 

« Barbara Hepworth ; Une femme sculpteur. », Catherine Chevillot et Sara Matson, éditions In Fine, 2019.

 


C’est une remarquable monographie consacrée au sculpteur Barbara Hepworth qui vient de paraître aux éditions In Fine à l’occasion de l’exposition de ses œuvres au musée Rodin de Paris. Signée par Catherine Chevillot, directrice du musée Rodin, et Sara Matson conservateur en chef du Barbara Hepworth Museum, cette riche monographie de grand format rend enfin un hommage digne de ce nom à ce grand sculpteur anglais (1903-1975), un des plus grand sculpteur du XXe siècle, trop longtemps et à tort quelque peu occulté en France.
Barbara Hepworth s’est inscrite outre-Manche dans le courant initié par Jean Arp dans les années 20 du siècle dernier. Cette seconde vague, issue du courant dit « organique » du début du XXe siècle, fut initialement représentée par Maillol et Brancusi, et sera suivie en Angleterre tant par Henry Moore que Barbara Hepworth. Barbara Hepworth a su très tôt inscrire dans sa sculpture cette marque singulière qui la distingue et qui l’imposera au titre de l’une des artistes les plus reconnues en Angleterre, puis internationalement au XXe siècle. Utilisant les matériaux les plus divers, ce sont des lignes courbes, des pleins et vides accentués par les jeux de la lumière, et cette vitalité des formes - qui la caractérise - tendue vers une beauté abstraite puisant aux sources les plus antiques et de la nature. Étrangement et fort injustement, elle fut en France quelque peu occultée par l’ombre portée par les sculptures de Marta Pan et Alicia Penalba.
Sa sculpture, pourtant, présente un caractère fort et singulier qui saisit immédiatement. Une pureté alliée à une poésie qui lui est propre dont Barbara Hepworth ne se départira jamais. Un univers et une quintessence inouïs que nous donnent à voir et découvrir les riches contributions et nombreuses archives de l’ouvrage, appuyé par une non moins riche et splendide iconographie. On ne peut qu’être hypnotisé, saisi, par ses œuvres que l’ouvrage présente le plus souvent en format pleine page, et c’est une émotion particulière qui s’empare du lecteur à la vue de ces nombreuses photographies de Barbara sculptant burin à la main… C’est tout l’univers, son atelier, son monde intime avec sa bibliothèque, ses lectures, et en fin de compte toute la quintessence de son art – sculptures, bien sûr, mais aussi gravures, dessins – qu’offre cette monographie d’exception consacrée à cette « femme sculpteur » qui fut de son vivant si active et présente en France.
Introduite, en effet, dès les années 1930, dans les milieux artistiques français, Barbara Hepworth rencontrera Brancusi, Picasso, Braque, Mondrian, mais aussi et surtout, Arp, Calder ou encore Miro, et participera au mouvement Abstraction-Création. C’est en 1939 qu’elle décidera d’habiter avec son second mari, Ben Nicholson, à St Ives en Cornouailles. Toujours présente, cependant en France, la sculptrice présentera de son vivant à quatre reprises ses œuvres à Paris au musée Rodin avant de mourir tragiquement le 20 mai 1975 dans l’incendie de sa maison à Saint Ives, accueillant aujourd’hui le Hepworth Museum.
Plus de 40 ans après sa disparition, le musée Rodin et cette remarquable publication lui rendent un justifié et bel hommage.

« HERMÈS au fil des jours ; dessins d’Alice Charbin ; Textes Rachael Canepari », préface de Pierre-Alexis Dumas et avant-propos de Valérie Mréjen, Chêne Éditions, 2019.

 


Quel plaisir que d’ouvrir cet original Carré Hermès !
Car, sous cette belle couverture carrée orange, c'est, en effet, un charmant et joyeux ouvrage qui se cache avec plus de 250 pages de dessins et graphismes aux couleurs de la célèbre marque ; Sous le titre « HERMÈS au fil des jours », c’est une compilation enjouée qui attend le curieux ou curieuse, regroupant l’ensemble des visuels créés et dessinés pour Hermès par Alice Charbin.
C’est en 2002 qu’Hermès demande à l’auteur et illustratrice, Alice Charbin, de réaliser ses fameux e-mails de communication. À partir de cette date, les grands événements et rendez-vous annuels prennent chez Hermès l’élan et les traits inimitables de l’illustratrice. Des réalisations reconnaissables entre toutes alliant en un savant dosage poésie, rêve, audace et cette touche tout à la fois drôle, et tendrement irrévérencieux qui la caractérise. On ne peut que souscrire à cette question posée par Pierre-Alexis Dumas dans cette introduction pleine de rêves « Voyage au pays d’Alice » qu’il signe en ouverture : « Ma chère Alice, mais quel génie habite ta plume ? » !
Des illustrations dans lesquels les textes de Rachael Canepari viennent se glisser par magie pour leur donner tout leur relief en un plein et délié humoristique à nul autre pareil. Clins d’œil, sourires et charmantes espiègleries défilent alors sur le podium de ces pages à l’occasion des fêtes et évènements Hermès, Noël, le ski, etc. Rachael Canepari revient en postface sur sa rencontre avec Alice Charbin à l’origine de ce fructueux duo.
Regroupant les réalisations pour Hermès d’Alice Charbin et de Rachael Canepari, avec une préface signée Pierre-Alexis Dumas et un avant propose de Valérie Mréjen, l’ouvrage ne manque assurément pas d’atouts. Qui plus est, et à l’image de l’iconique boite carrée orange, l’ouvrage est aussi beau fermé qu’ouvert.

« Venise, des peintres et des écrivains. », Textes de Adrien Goetz, édition Hazan, 2019.
 


Découvrir ou retourner à Venise par la magie d’un beau livre est toujours un plaisir renouvelé et infini ! Et l’occasion nous en est donnée avec la récente parution aux éditions Hazan de ce bel ouvrage intitulé « Venise, des peintures et des écrivains ». Loin d’être un livre de plus sur la célèbre Cité, l’ouvrage offre une véritable anthologie illustrée et inédite des plus beaux textes de la littérature consacrés à la Sérénissime en un dialogue fort et émouvant avec les œuvres vénitiennes des plus grands maîtres. Sous sa belle couverture toilée d’un rouge framboise écrasée ornée d’un médaillon de peinture classique, c’est en effet un dialogue nourri, riche et attrayant, allant du XVIe siècle à nos jours, que le lecteur découvrira.
Serties par les textes d’Adrien Goetz, ce sont toute les facettes de ce diamant nommé Venise qui se dévoilent alors au lecteur, tantôt sous la plume des écrivains, tantôt sous les pinceaux des Maîtres : La Sérénissime, ses splendeurs, mais aussi une Venise romantique, une Venise nocturne ou encore instantanée… Venise « non là-bas, mais bien là-haut », ce splendide joyau dont chacun souhaite, ainsi que le souligne Adrien Goetz, « emporter un fragment de ce spectacle démultiplié ».
Un spectacle que surent à merveille laisser percevoir les toiles de Bellini, Canaletto, Guardi, ou encore Longhi, mais aussi que surent décrire avec émotions et d’inoubliables textes John Ruskin dans « Pierres de Venise » et, bien sûr, Marcel Proust, l’on songe au manteau de Fortuny…
Saint-Marc, le Palais des Doges, éblouissent alors de leurs splendeurs littéraires et picturales, les ponts et notamment celui des Soupirs dansent sur le grand canal des toiles et des textes … Goldoni, Shakespeare et Le Marchand de Venise ou encore Voltaire et Montesquieu y discutent avec Carpaccio ou Guardi. Byron y côtoie Turner ou Whistler. Les Palais s’ouvrent et s’éclairent de leurs feux et les masques se faufilent dans les sombres ruelles… Venise endormie, Venise mélancolique, Venise comme un conte oriental… Rilke, Sand, Thomas Mann se lisent avec en regard les toiles de Renoir, Manet, Monet, Signac, et les tons pastel de John Singer Sargent sont un écho à cette littérature toute vénitienne, avec plus près de nous, Philippe Sollers, lui, si amoureux de Venise.
Une belle anthologie invitant par ses évocations littéraires et picturales soignées et choisies, aux plus beaux songes vénitiens.


L.B.K.

 

"Poolology of Housing" edited by pool Architekten, with texts by Raphael Frei, Mathias Heinz, and Simone Jeska, and a foreword by Martin Steinmann, Text English and German, 440 pages, 30 color and 365 b/w illustrations, 287 floorplans and plans, 24 x 33 cm, Park Books, 2019.

 


Ce monumental ouvrage de plus de 400 pages, unique en son genre, explore la créativité impressionnante de pool Architekten, une coopérative d’architecture fondée en 1998 et travaillant essentiellement dans les cadres de l’habitat privé et des bâtiments scolaires. L’architecte Martin Steinmann, enseignant à Lausanne, et auteur de nombreux ouvrages sur l’architecture contemporaine, signe l’introduction de cet ouvrage exigeant et complet. Poolology of Housing donne un très bel éclairage à l’immense travail de ce collectif en insistant plus particulièrement sur la « radiographie » des édifices eux-mêmes, ainsi que le souligne Martin Steinmann, que sur leurs intérieurs ou extérieurs en tant que tels.
Depuis plus de 20 ans, la coopérative zurichoise Pool Architekten travaille essentiellement en effet sur la recherche et la conception de bâtiments résidentiels. Deux cents plans élaborés par les membres de ce collectif sont ainsi reproduits dans ces pages privilégiant le noir et blanc permettant une performante mise en lumière de leurs structures.
Véritable pépinière d’idées, ce riche ouvrage fait la démonstration que si en matière d’architecture beaucoup a déjà été pensé et réalisé, il reste encore une place certaine à la créativité, sans exclure un brin d’utopie… C’est ce creuset d’idées dans lequel ont puisé de nombreux architectes, chaque difficulté donnant lieu à des propositions, certaines retenues, d’autres écartées et inspirant à leur tour quelques années plus tard de nouveaux venus. Novations, audaces, contraintes métamorphosées en créativité, donc, tels sont les fils directeurs de cet immense réservoir d’idées synthétisé dans ces pages qui fourmillent de plans et de concepts incontournables non seulement pour les professionnels mais également pour tout passionné d’architecture.
C’est une véritable culture sociale du logement que le lecteur pourra ainsi découvrir dans ce livre ce splendide ouvrage ; Une bible en ce domaine démontrant combien la recherche architecturale peut être considérée de nos jours comme une science à part entière, et qui, s’en aucun doute, s’imposera en ouvrage de référence.
 

Ker-Xavier Roussel. Jardin privé, jardin rêvé, édition publiée sous la direction de Mathias Chivot, Contributions d'Isabelle Cahn, Mathias Chivot et Valérie Reis, Coédition Gallimard / Musée des impressionnismes Giverny, Livres d'Art, Gallimard, 2019.
 

 

L’art des Nabis a fait l’objet ces derniers temps de belles expositions et publications. L’ouvrage consacré à l’artiste Ker-Xaviel Roussel, un nabi complexe et d’une richesse singulière, aux éditions Gallimard compte parmi eux dans le cadre de l’exposition qui lui est consacrée au musée Giverny jusqu’au 11 novembre 2019. Les Nabis s’opposent à l’art du pastiche et bouleversent les codes esthétiques de leur temps à la fin des années 1880. Ker-Xavier Roussel (1867-1944) rejoindra ce groupe tout en préservant un espace de liberté dans ses créations. Grâce à une épuration des formes, des lignes dégagées de leurs contraintes, des influences de l’art japonais, une nouvelle vision s’établit avec cette approche de l’art. À partir de cette esthétique commune s’écartant rapidement de l’impressionnisme et de l’académisme, le symbole prend une place croissante, ce dont témoignera de manière croissante le travail de Roussel tout au long de sa vie, attitude qu’aimait à souligner Maurice Denis : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». De cette liberté suggérée, Ker-Xavier Roussel va ainsi développer un langage esthétique singulier en insufflant des paraboles mystérieuses à partir de scènes prosaïques. Ainsi que le souligne Mathias Chivot en introduction à ce beau catalogue : « Roussel s’avère beaucoup plus riche, même de ses contradictions ; sa production beaucoup moins monolithe que ce qu’on a pu en dire ». C’est cette richesse et complexité qui constituent le fil directeur de cet ouvrage. Loin d’une uniformité bucolique, l’œuvre de Roussel révèle un double fond, d’autres lectures se superposant au message initial. L’anarchie point derrière la langueur des baigneuses, les paysages mythologiques du peintre servant souvent à une contestation sociale à laquelle adhéra le peintre en cette fin de siècle. Si Roussel compte parmi les figures représentatives des Nabis, il reste à part de ce mouvement, autre singularité… Le catalogue « Jardin privé, jardin rêvé » invite le lecteur à découvrir ces frontières entre réalisme et abstraction, décoration et symbolisme. La mythologie s’introduit subrepticement dans de vastes compositions sur la nature, au cœur des Yvelines à l’Étang-la-Ville et dans les environs de Marly, lieux prospères aux visions du peintre rappelant la Grèce antique ou la Rome d’Ovide. C’est toute la profondeur et le charme de l’œuvre d’un peintre resté trop longtemps dans l’ombre et sur lequel cet ouvrage richement illustré lève enfin le voile.
 

Stephen Wilkes : “Day to Night”, relié avec 2 pages dépliantes, 42 x 33 cm, 260 pages, Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2019.
 


Stephen Wilkes compte parmi les photographes reconnus, une reconnaissance plus que confirmée depuis l’ouverture de son studio à New York en 1983. Travaillant pour les plus grandes agences, son œuvre a également fait l’objet de nombreuses expositions et figure parmi les collections de musées internationaux. Bénéficiaire de nombreux prix, notamment le Lucie Award en 2004 et le prix du magazine Time en 2012, le photographe s’est rendu célèbre pour ses clichés panoramiques. Un étonnant et fascinant tour de force aujourd'hui rassemblé en un très beau livre, intitulé « Day to Night », lui-même servi par des dimensions généreuses 42 x 33 cm.

 

 

Dans ce dernier ouvrage publié par les éditions Taschen, le lecteur découvrira l’impressionnant travail réalisé par le photographe. Prenant jusqu’à 1 500 clichés entre 15 et 18 heures depuis un point fixe, ces derniers sont alors fusionnés pour n’en former qu’un seul, étonnante synthèse qui laisse une impression unique. Les paysages urbains de Manhattan, les Champs-Élysées ou l’Île de la Cité, Trafalgar Square ou encore la Place Rouge dévoilent alors une autre facette inattendue de leur identité pourtant internationalement connue: celle du temps qui passe saisit pourtant sur un cliché unique, éléments diurnes et nocturnes figurant parfois côte à côte…

 

 

C’est tout l’art du grand photographe que de parvenir à ce tour de force et réussir à réduire ce paradoxe, fruit d’une patience incomparable et d’un amour immodéré de son travail. L’exemple de la singularité du travail de Stephen Wilkes peut être résumé avec cette incroyable photographie pour laquelle il a dû patienter deux ans avant d’obtenir l’autorisation et qui lors de la messe de Pâques au Vatican laisse apercevoir le pape François à dix reprises sur le même cliché sans que l’on ne s’en rende compte au premier regard !

 

 

Mais l’originalité du travail de Stephen Wilkes ne tient pas seulement à ces tours de force, mais bien plutôt à cette sensibilité hors norme sur l’objet regardé, qu’il soit paysage ou architecture, personnage ou animal, c’est cet amour du quotidien sublimé, cet élan vers ce qui constitue la vie et qui se trouve admirablement réuni dans ces somptueuses pages commentées par l’écrivain Lyle Rexer.

 

« Rembrandt. Tous les dessins et toutes les eaux-fortes » Peter Schatborn, Erik Hinterding, Relié, avec page dépliante, 29 x 39,5 cm, 756 pages, Taschen, 2019.

 


2019 est l’année de la célébration des 350 ans de la mort de Rembrandt, un anniversaire que les éditions Taschen ont décidé de célébrer par un véritable ouvrage d’exception en version XXL avec une taille imposante 29 x 39,5 cm et plus de 750 pages entièrement consacré à l’art du dessin et de la gravure du plus grand peintre de la peinture hollandaise et l’un des maîtres majeurs de l’histoire de la peinture. Servi par une riche et splendide iconographie, le lecteur découvrira dans cet ouvrage inédit, non pas quelques dessins et gravures du grand maître, mais bien « Tous les dessins et toutes les eaux-fortes » de Rembrandt.
Peter Schatborn, président émérite du Rijksprentenkabinet (département des Estampes) du Rijksmuseum à Amsterdam, et Erik Hinterding, conservateur au département des Estampes du Rijksmuseum, ont souhaité mettre en valeur l’art de Rembrandt en axant l’étude de cet ouvrage avant tout sur la pratique inimitable et incomparable de l’artiste pour le dessin et de la gravure tant Rembrandt sut saisir en toute occasion la fugacité d’une situation, le détail d’une scène ou encore l’atmosphère d’un paysage. Grâce à une acuité extraordinaire et un talent non moins exceptionnel, le dessin et les gravures de Rembrandt tissent le contrepoint idéal de sa peinture.

 

 

C’est ce qui ressort de ces reproductions exceptionnelles réunies pour cette édition, chaque trait de crayon, chaque hachure sur la plaque attaquée par l’acide se révélant dans toute sa profondeur, avec ce jeu d’ombres et de lumière qui caractérise tout son art. Rembrandt capte l’opulence comme l’aridité des scènes du quotidien en les magnifiant par ces jeux d’éclairage que l’on dirait empruntés au monde du cinéma noir et blanc. C’est la première fois qu’un tel ouvrage réunit l’ensemble de l’œuvre sur papier de Rembrandt, une œuvre dont les multiples supports révèlent aussi le génie de l’artiste, que ces œuvres aient été faites au crayon, au pinceau, à la pointe d’argent, au fusain, pastels ou encore à l’encre.

 


Rembrandt développe tout au long de ces pages inoubliables une histoire, celle de son temps, celle de sa vie et de la vie. Tour à tour réalistes, parfois triviales, d’autres fois sacrées ou dramatiques, les scènes captées par l’artiste sur son papier s’inscrivent toujours dans un rapport à la tradition ; Et si Rembrandt s’inspire de ses prédécesseurs, tente toujours de les dépasser en rompant parfois brusquement avec cet héritage. Pour se faire, il sut toute sa vie durant accumuler une culture visuelle impressionnante, sans quitter son pays, en devenant un grand collectionneur non seulement d’œuvres d’art souvent prestigieuses mais également de toute sorte d’objets, précieux ou non. Cette quête de l’insaisissable, notamment en matière sacrée avec ses évocations inoubliables du Christ, le poursuivra jusqu’au terme de sa vie, cherchant toujours à approcher au plus près de l’ineffable, ce dont ces splendides pages rendent compte de manière merveilleuse.

 


 

Frank Zöllner, Johannes Nathan « Léonard de Vinci, tout l’œuvre peint et graphique », relié, 21 x 26 cm, 704 pages, Taschen, 2019.

 


Avec le 500e anniversaire en cette année 2019 de la mort de Léonard de Vinci, nul doute que cette édition d’exception spécialement mise à jour de l’ouvrage en version XXL « Léonard de Vinci », devenu un classique, et signé Frank Zöllner et Johannes Nathan ne peut que connaître qu’un franc succès non seulement en raison de sa riche iconographie, mais également pour la qualité des textes réunis. Les deux auteurs sont en effet connus pour leurs travaux sur le peintre, Frank Zöllner ayant écrit sa thèse de doctorat sur les études de mouvement de Léonard de Vinci et est titulaire d’une chaire d’histoire de l’art médiéval et moderne à l’université de Leipzig. Johannes Nathan est, quant à lui, l’auteur d’une thèse portant sur les méthodes de travail de Léonard de Vinci et enseigne l’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin ; L’œuvre du grand artiste de la Renaissance était donc en très bonnes mains et plumes ! En un fort volume de plus de 700 pages, l’ouvrage réunit l’intégralité de l’œuvre peint et graphique de Léonard, incluant également les œuvres disparues.

 

 

L’iconographie remarquable, notamment pour ses agrandissements et détail, permet d’entrer au cœur même de la création du génie de la Renaissance comme pour le détail de ces mèches de la chevelure du fameux saint Jean Baptiste du Louvre. L’ouvrage permet également de saisir derrière l’immense variété des savoirs de l’artiste combien cette curiosité inlassable n’a eu pour le savant artiste qu’un seul et même objectif : maîtriser et repousser aux limites les frontières de la peinture érigée en science. Grâce à une connaissance intime de la nature, Léonard a recours à toutes les recherches et inventions possibles comme le montre cette multitude de dessins et croquis présentés dans le livre. Rappelons que Léonard consacra les dernières années de sa vie non à la peinture qu’il abandonna, mais à ses recherches scientifiques. Un ouvrage complet et d’ensemble sur l’œuvre non seulement peint de l’artiste, mais aussi graphique s’imposait donc plus encore…

 


Après avoir été formé dans l’atelier de Verrocchio à Florence, le génie de Léonard émerge rapidement et surprend jusqu’à son maître. Sa maîtrise précoce de l’ombre et de la lumière, les reliefs de sa peinture démontrent chez l’artiste cette quête de la perfection qui sera toujours sienne, toute sa vie durant. Léonard se libère des contraintes de son temps, va même jusqu’à abandonner les contours classiques du dessin pour adopter des formes discontinues jusqu’au fameux recours au sfumato pour cette vibration unique de la peinture. Grâce à cet ouvrage, le lecteur accompagnera l’artiste jusqu’en ses recherches ultimes, avec ses études scientifiques multiples en anatomie, optique, mécanique…

 


Chacun de ces domaines, loin de conduire Léonard de Vinci à la dispersion le rapprochera de sa mission principale, celle d’être le peintre de la vie et de ses mystères dont l’homme reste l’élément central en phase avec la nature et la transcendance. Seule une édition d’exception aussi complète, mise à jour, embrassant l’ensemble de son œuvre peint et graphique et de cette qualité pouvait rendre compte de tout l’art et génie de Léonard de Vinci, ce peintre de tous les temps.

 

L’art du Voyage avec les guides Louis Vuitton

 

La marque Louis Vuitton a depuis toujours étroitement associé son nom avec l’art du voyage. La création de la première malle plate, splendide et élégante ancêtre de nos valises à roulettes modernes, sait encore aujourd’hui nous le rappeler. Qu’il s’agisse des valises, sacs, et autres accessoires, le célèbre malletier n’aura de cesse de proposer de nouvelles idées pour améliorer les conditions de voyage dans le luxe et l’esthétique de ses contemporains. Dans le même esprit, les City Guides Louis Vuitton perpétuent cette tradition du voyage élégant en consacrant pour chaque capitale ou ville – Londres, Venise, Rome, etc., un guide alerte, un brin d’humour décalé, parfois piquant, irrésistible. Chaque guide souligne avec ce style à nul autre pareil les plus belles adresses incontournables et souvent cachées de la ville retenue.
 


Le City Guide Rome consacré à la si belle capitale italienne ne fait pas défaut à cette tradition ; Avec une jolie et chatoyante couverture toilée jaune résistante aux épreuves des pérégrinations et ses photos délicieusement vintage sépia jaunie est assurément un compagnon indispensable et idéal avant, pendant et même après son voyage ou séjour dans la célèbre cité romaine ! L’actrice Catherine Spaak est l’invitée pour cette dernière parution, cette Française naturalisée italienne était en effet bien placée pour transmettre les nombreux charmes de la ville éternelle. Féministe et libertaire, sa passion pour Rome l’a conduite à devenir italienne jusqu’à écrire ses livres dans cette langue. Avec cette guide avertie et dynamique, le lecteur pourra parcourir les rues de Rome, noter dans son carnet les plus beaux hôtels de la ville et ceux plus méconnus dans des recoins cachés, goûter à l’élégance de la haute gastronomie romaine comme aux petites trattorias inconnues des flux touristiques estivaux. C’est une ville de Rome secrète et discrète auquel invite ce guide au style savoureusement impertinent … Seules les bonnes adresses fourmillent dans ce guide incontournable où les plus grands musées et galeries côtoient les magasins où réaliser un shopping de choix, une manière de visiter la ville dans l’élégance qui sied si bien à la marque Louis Vuitton.
 

 

Autre approche et autre art de voyager avec les Louis Vuitton Travel Book, pour lesquels la créativité d’un artiste a été sollicitée en un Road Movie particulièrement réussi ; Offrant une esthétique certaine avec ce format à l’italienne fermé par un élastique et complété d’un signet, ils offrent pour chaque capitale et ville un voyage à part entière. Après une immersion dans la ville retenue, chaque artiste a carte blanche pour développer un storyboard selon sa sensibilité et ses propres expériences. Cela donne une vision très personnelle et à la fois communicative d’un lieu, suscitant une curiosité inégalée et une autre manière de retenir angles et points de vue loin des guides classiques.

 


Ainsi, Los Angeles, sous le crayon de Javier Mariscal, qui à l’occasion de ce Travel Book s’est rendu pour la cinquième fois dans la célèbre ville de Californie. Javier Mariscal a su assurément en ces pages capter cette ambiance latino-américaine qui le rapproche et caractérise ces lieux.
Autre ville, autre style et approche encore pour Rome vue par l’illustrateur Miles Hyman qui a su, pour sa part, patiemment s’imprégner de l’atmosphère si particulière de la ville éternelle conjuguant les perspectives, architectures, fontaines et statues comme certains les verbes. Les parts d’ombre tout autant que la lumière vive attirent son crayon, l’artiste n’hésitant pas à se percher en haut d’un immeuble pour une immersion totale de la ville. Et partout, ces ocres déclinées en ce nuancier si caractéristique de la ville. Un Travel Book de couleurs et de sensations.
 

 

C’est également une ambiance graphique radicalement différente qui a été retenue pour le Travel Book consacré à la ville de Séoul par Icinori, un pseudo derrière lequel se cache un couple de créateurs particulièrement doués. Ce Road Movie offre, lui, des touches où l’influence culturelle japonaise transparaît singulièrement pour mieux en saisir les traditions et les lieux, mais aussi toute la modernité. Cette vision très créative de Séoul aiguise assurément la curiosité du lecteur qui n’a qu’une seule envie après avoir découvert ce Travel Book, prendre son avion en direction de Séoul !

 

 

Adolfo Kaminsky, changer la donne, Textes de Élisabeth de Fontenay, Sophie Cœuré et Amaury da Cunha, Préface de Paul Salmona, 132 pages, 210 x 270 mm, Cent Mille Milliards, 2019.

 

 

Voici un très beau livre consacré à Adolfo Kaminski, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale et photographe plus qu’inspiré. Avec sa couverture toilée rigide, gris craie, sa photographie en noir et blanc de l’artiste incrustée en couverture, sa police de caractères originale, la conception graphique et soignée due au talent d’Émilie Rigaud vient servir à merveille cet artiste singulier. L’identité est au cœur des interrogations soulevées par le travail du photographe entre clandestinité et anonymat, héroïsme et combat quotidien pour celui qui sauva des milliers de personnes en réalisant pendant ( et après) la guerre de faux papiers. Faussaire de génie, Adolfo Kaminsky n’a pourtant pas choisi de faire parler de lui, à l’image de ce personnage sur un quai de docks tournant le dos à un chargement de sacs. Et pourtant ! Paul Salmona, directeur du mahJ, souligne avec justesse combien rien ne saurait être jugé anodin dans ces pages réunies en corpus. Chaque cliché fait signe, un réseau signifiant-signifié qui n’aurait pas déplu à Roland Barthes. Ce regard distancié de l’émigré russe juif sublime les rues de Paris, ce Paris de 1946 aux façades branlantes et aux éclairages diffus de lampadaires vacillants… Si la modernité gagne après guerre avec ces enseignes publicitaires tapageuses de Pigalle, la lumière sur les pavés mouillés de la capitale demeure cependant en des reflets intangibles. Ce rapport sensible entre le réel et le faux ne cesse d’interroger le lecteur au fil des pages, qu’est-ce que la réalité ? La vérité ? La véracité ? La certitude ? Toutes ces questions fusent sur celui qui continua jusqu’au début des années 70 à faire des faux pour aider toutes les causes perdues de son temps, celles du FLN, d’Afrique du Sud, de l’Espagne ou du Portugal… Que n’aurait-il pas fait aujourd’hui ? Et, la vie surgit comme par enchantement de ces pierres polies par les siècles, fugacités de ce cliché d’un photographe de mode, photographie d’une prise de vues, sans que l’on sache qui regarde qui. L’émotion pointe parfois lorsqu’une petite fille portant sa poupée arpente une ruelle déserte de Paris encore occupé en 1944, fragilité de ces destinées inscrites pour l’éternité sur le négatif. La philosophe Élisabeth de Fontenay a été elle aussi saisie par ce « Permis de vivre » dans l’essai qu’elle consacre à Adolfo Kaminsky, un artiste dont elle admire ce double souffle d’artiste et d’homme de combat. Homme non religieux, Kaminsky en délivrant ses faux papiers n’en accordera pas moins, cependant, à un grand nombre un « permis de vivre » en cette époque d’ exterminations de masse. Sophie Coeuré retrace quant à elle cette vie de combats, en créant de nouvelles identités et en en effaçant d’anciennes. Amaury da Cunha analyse pour conclure l’art du photographe et sa technique à partir de ses appareils favoris Rolleifleix et autres chambres photographiques pour saisir la normalité, sans idée de scoop. Nous ressortons de ce bel ouvrage revivifiés, le regard rajeuni par cette sensibilité désintéressée au monde, une approche encore si nécessaire à notre époque.

 

Dry Stone Walls Basics, Construction, Significance, Edited by Environmental Action Foundation, 472 pages, 362 color and 187 b/w illustrations,20 x 29.5 cm, Scheidegger & Spiess, 2019.

 


Les éditions Scheidegger & Spiess livrent avec Dry Stone Walls un ouvrage essentiel sur l’un des traits culturels prégnants du paysage suisse et environnant, celui du mur en pierres sèches. Venue depuis la nuit des temps, cette technique de construction profitant de la matière première surabondante en ces lieux répond à des règles culturelles significatives. S’intégrant dans l’écosystème de la manière la moins invasive qui soit, ces murs participent en effet à l’agriculture et à l’élevage depuis des siècles.

 

 

Mais notre époque favorisant des technologies plus modernes et rapides n’a pas favorisé leur entretien et nombre d’entre eux se sont malheureusement déjà effondrés ou menacent de tomber si une aucune intervention n’est entreprise avant qu’il ne soit trop tard. Or, on ne bâtit pas un mur en pierres sèches comme on monte un mur d’agglos ! Différents types de murs sont à considérer ainsi qu’il résulte des recherches détaillées menées par l’Environmental Action Foundation et dont la synthèse est ici reproduite dans ces pages à la fois savantes pour les spécialistes, mais constituant aussi et surtout un véritable plaisir esthétique pour les yeux de l’amateur des belles choses.

 

 

Livre complet et exhaustif sur le sujet avec 472 pages et plus de 500 illustrations, cet ouvrage collectif rappelle non seulement les racines culturelles de cette technique dans laquelle les Romains excellaient et qui rythme le paysage suisse de la plus belle et naturelle manière qu’il soit, ainsi qu’en témoignent les prises de vues artistiques venant illustrer l’ouvrage. Cette somme offre également un manuel pratique guidant celles et ceux qui souhaiteraient entreprendre l’édification ou la restauration des murs en pierres sèches avec de précieux conseils allant jusqu’à préciser les plantes et animaux qui ne manqueront pas de prendre rapidement leur gite et leur couvert en leur sein !

Avec des contributions de Werner Bätzing, Sandro Benedetti, Fredi Bieri, Giovanni Buzzi, François Busson, Klaus C. Ewald, Hans-Karl Gerber, Marianne Hassenstein, Thomas Kesselring, Hans Peter Kistler, Peter Krebs, Christine Loriol, Daniel Pelagatti, Ingrid Schegk, Theodor Schmidt, Mathias Steiger, Richard Tufnell, Andrin Willi et Franziska Witschi.
 

 


« Helena Rubinstein ; L’aventure de la beauté », collectif sous la direction de Michèle Fitoussi, Éditions Flammarion, 2019.

 


Catalogue accompagnant idéalement l’exposition actuellement consacrée à Helena Rubinstein au musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris jusqu’à fin août 2019, l’ouvrage offre un merveilleux portrait de cette femme d’exception qui sut à la fois être une pionnière de l’émancipation féminine, une merveilleuse créatrice dans le monde de l’apparence et de la beauté et s’imposer au titre de bâtisseuse d’un véritable empire dans le vaste monde économique des cosmétiques. C’est ce fabuleux destin que l’ouvrage retrace chapitre après chapitre. Michèle Fitoussi, auteur en 2010 d’une riche biographie consacrée à Helena Rubinstein, offre en ces pages un vivant portrait de cette audacieuse et extraordinaire aventurière commençant sa contribution en ces termes : « Son histoire fait rêver : partie de rien, elle a tout eu. Un conte de fées où l’héroïne franchit les obstacles les uns après les autres, pour se hisser au sommet. »
Née en 1872, Juive polonaise, mais surtout femme audacieuse, Helena Rubinstein n’hésita pas très jeune à revendiquer au tournant du XXe siècle une émancipation alors bien peu admise ; elle osa ainsi immigrer seule en Australie et s’opposer à un mariage arrangé. C’est lors de ce départ en 1896 que la légende veut que sa mère lui ait glissé ces fameux pots de crème et qui firent – ainsi que le souligne dans sa préface Élisabeth Sandager, sa fortune et son extraordinaire destin. Aujourd’hui présentée comme une pionnière de l’émancipation féminine, Helena Rubinstein s’intéressa aussi très tôt à l’apparence et la beauté et ouvrit à Melbourne son premier salon de beauté, un salon déjà aussi audacieux qu’elle et offrant ce style innovant qu’elle affectionnera toute sa vie durant.
Intuitive et dotée d’un sens aigu d’observation, Helena Rubinstein - qui comprit dès cette époque les méfaits du soleil sur la peau, s’intéressera également très tôt à la recherche et aux inventions scientifiques dans les domaines de la beauté et des cosmétiques. Nous lui devons notre fameux mascara waterproof ! C’est en 1905 qu’elle ouvre son premier salon de beauté parisien au 255 de la rue du Faubourg Saint-honoré où elle prodiguera non seulement des conseils de beauté, mais aussi dès ce début de siècle des règles d’hygiène et de diététique. Immigrant ensuite aux États-Unis, elle sut y bâtir sous son propre nom et ces célèbres initiales HR ce vaste empire cosmétique que l’on connaît et s’imposera au titre de la femme la plus riche dans les années 30.
Audacieuse indéniablement, elle osa ainsi imposer le maquillage dans toutes les couches sociales au-delà de celles où il était jusqu’alors cantonné voire rejeté pour proposer ses propres normes et repères. Helena Rubinstein sut également imposer ses propres codes dans le domaine de la mode ou le choix de ses bijoux ainsi qu’en témoignent les textes de ce catalogue, elle qui aimait plus que tout son propre style : « I like my owne taste » retient avec justesse pour titre de sa contribution Iris Meder. Innovante, elle comprit vite également le pouvoir de la publicité et du marketing. Mais, au-delà de ce pouvoir économique, elle sut surtout et avant tout conquérir le pouvoir de la beauté, « le plus important de tous » aimait à souligner celle dont la vie fut aussi consacrée à l’art avec de fabuleuses collections et ce goût sûr et propre à elle que nous livre dans ces pages Mason Klein. Éprise d’art, elle fera également construire le pavillon d’art contemporain au musée d’Art de Tel-Aviv et se rapprochera à la fin de sa vie de ses racines et du judaïsme. C’est cet héritage dans le domaine des cométiques et de l’art que nous a laissé cette femme d’affaires hors pair, mais surtout cette grande ambassadrice de la beauté que donne à découvrir ce riche catalogue. À ce titre l’ouvrage offre une véritable « Aventure de la beauté », celle d’Helena Rubinstein.

 

« Léonard de Vinci ; Anatomiste » de Martin Clayton et Ron Philo, Édition Actes Sud, 2018.

 


Si Léonard de Vinci est l’un des peintres les plus connus dans le monde entier, ce n’est que depuis quelques décennies qu’il est également présenté au titre d’ingénieur, et ses inventions et projets de ponts, forteresses, armements sont aujourd’hui connus, mais rares sont les ouvrages l’ayant jusqu’à présent véritablement présenté et reconnu au titre de scientifique à part entière. Et pourtant ! De son aveu même, ses études et recherches scientifiques constituaient pour lui sa principale activité, une activité qu’il privilégia toute sa vie durant. Or, l’ouvrage « Léonard de Vinci ; Anatomiste » qui vient de paraître aux éditions Actes Sud offre enfin l’occasion de découvrir cette facette du peintre à laquelle il consacra, après avoir cessé de peindre, entièrement ses dernières années de vie. L’anatomie n’avait pour lui, en ce XVe siècle et début XVIe, aucun secret, en témoignent le nombre impressionnant de ces fabuleux feuillets, planches, croquis et études qu’il consacra à ce domaine. « Ses études d’anatomie, fruits d’une remarquable dextérité manuelle, alliée à une intelligence profonde de la structure du corps, à un exceptionnel talent de dessinateur et à un style littéraire limpide, comptent parmi les plus pointues jamais réalisées. » soulignent Martin Clayon, Directeur du département des peintures et dessins de la Royal Library et Ron philo, Professeur associé à l’Université of Texas Science Center. Ce sont ces extraordinaires Carnets, études et croquis que donne enfin à voir cet ouvrage étayé par une riche analyse après quatre siècles de sommeil les ayant dérobés au regard du public.
Également peu connus de son vivant en dehors de ses proches, ces carnets scientifiques aux milliers de feuillets et planches ne furent, en effet, redécouverts que tardivement au XIXe siècle. Parmi ces derniers, outre l’astronomie, l’optique, la géologie ou encore la botanique, l’anatomie occupe une place de choix dans les centres d’intérêt et recherches de Léonard de Vinci, ce dernier domaine étant, bien sûr, le plus étroitement lié à son activité de peintre. Ces époustouflants études et feuillets comportant outre des croquis très détaillés d’excellente qualité, mais également de nombreuses mentions portées par la main même du maître (parfois sur une seule face, parfois même recto-verso) sont aujourd’hui pour la plus grande majorité conservés à la Royal Library au Château Windsor. Ce ne sont pas moins de 87 d’entre elles qui sont aujourd’hui présentées dans cet ouvrage grâce au remarquable travail réalisé par Martin Clayon et Ron Philo, et ainsi enfin rendues accessibles à un large public. Reproduites avec précisions et qualité, commentées de manière approfondie, elles sont rangées par chapitre et confrontées pour chaque à nos connaissances les plus actuelles. Corps, muscle, cœurs et autres organes, mais aussi cerveau et même système nerveux… Que de surprises attendent le lecteur ! Et si la mort n’était venue le faucher en cette année 1509 alors que Léonard de Vinci projetait de publier ses Carnets, nul doute qu’« il aurait alors pesé sur l’évolution de l’anatomie. », soulignent encore les auteurs.
Un ouvrage qui rend un bien bel hommage à celui qui fut non seulement un peintre de génie, mais également un très grand scientifique, en cette année 2019, centenaire de la mort de Léonard de Vinci, qui s’éteignit en France au Château du Clos-Cloué le 2 mai 1519.
 

« Tadao Ando ; Le défi » sous la direction de Frédéric Migayou, Édition Flammarion / Centre Pompidou, 2018.

 


« Tadao Ando ; Le défi », un remarquable ouvrage au titre si juste. Car en ces splendides pages que de défis relevés avec brio ! Le lecteur y retrouvera, en effet, non seulement le ou les multiples défis qu’a su avec tant de talent relever Tadao Ando en sa qualité d’architecte japonais internationalement reconnu, mais découvrira également, indissociable de son œuvre, l’architecte, l’homme qu’est aussi Tadao Ando. Un autre défi relevé avec virtuosité par cet ouvrage ne se limitant pas à présenter l’œuvre d’un des plus grands architectes contemporains, mais dévoilant ou plus exactement laissant se dévoiler l’homme : Tadao Ando lui-même et par lui- même, celui qui sut devenir l’un des plus célèbres architectes de notre époque.
Le lecteur y découvrira ainsi interviews et de nombreux textes signés de la main même de Tadao Ando ; Cet architecte incomparable aux œuvres à nulles autres pareilles, se jouant des contraintes, domptant la lumière pour mieux laisser danser ou filer ces lignes géométriques et épurées, s’intéressant plus à la spatialité qu’aux espaces en tant que tels. Des textes passionnants appuyés par de riches et profondes contributions sous la direction de Frédéric Migayrou, responsable du service architecture du centre Pompidou et signées de Massao Furuyama, Akira Asada ou encore Riichi Miyake.
De chapitre en photographie, le lecteur ira ainsi à la rencontre de l’autodidacte – lui qui affirme être encore aujourd’hui marqué par cette autodidaxie et en éprouver encore le vertige… ; Ses influences, lui que l’on rangera un peu vite dans le courant du post-modernisme ; Ses voyages, Tadao Ando passera jeune notamment plus de sept mois à parcourir le monde, de Moscou à l’Europe, puis l’Afrique ; Il s’établira en tant qu’architecte et créera son agence Osaka au Japon en 1969. Depuis, sa renommée ne s’est jamais démentie, récompensé notamment par le prestigieux prix Pritzker en 1995.
Suivant ce parcours hors du commun de Tadao Ando, défilent alors au fil des pages et des somptueuses photographies, dont de nombreuses photographies en noir et blanc du célèbre architecte lui-même, ses premières réalisations - la maison Azuma nommée par l’architecte la « maison pour une guérilla urbaine », aux plus récentes, des réalisations exceptionnelles, époustouflantes : Naoshima, Musée d’art moderne de Fort Worth, sans oublier la Dogana à Venise… Que de maisons, musées, théâtres, « un défi sans fin » pour reprendre ses propres mots ; Se dévoilent aussi ses dessins au crayon, et pour la première fois reproduits, inédits, ses carnets ou croquis de voyages, cette source d’inspiration qui marquera son œuvre, de ses plus jeunes réalisations aux plus récentes. Une chronologie, bibliographie sélective et une biographie compètent enfin l’ouvrage.
Une monographie remarquable pour un destin exceptionnel, celui de Tadao Ando.

 

Venceslas KRUTA : « L’art des Celtes », Éditions Phaidon.

 

 

Le grand spécialiste de l’art celtique Venceslas Kruta livre avec cet ouvrage « L’art des Celtes » aux éditions Phaidon une somme incontournable. Proposant une introduction accessible à l’art celtique ainsi qu’une analyse de plus de 250 chefs-d’œuvre allant du VIIe siècle av.J-C. jusqu’au VIIIe siècle apr.J-C., cet ouvrage à l’iconographie soignée explore toutes les formes de la culture et production artistique de ces peuples. De la fin du premier Âge du Fer jusqu’au christianisme, l’auteur détaille ainsi les zones géographiques et l’échelle chronologique des objets présentés aux fins de mieux appréhender et mettre en évidence les permanences de l’art celte mais aussi ses caractéristiques et spécificité. Les notices accompagnant chaque objet présenté introduisent le lecteur à la découverte de cet art souvent mystérieux, et dont les nombreux entrelacs et formes énigmatiques sont révélés par de judicieux et opportuns éclairages. Pour chaque période, une synthèse sur fond de couleur est proposée, allant de la naissance de l’art celtique à l’art chrétien des Îles britanniques en passant par l’Italie, le continent et l’art des oppida. Ce livre introduit également à la religion et à la mythologie des Celtes en mettant en évidence les traits fondamentaux de leurs croyances, des croyances que l’on retrouvera très souvent d’une région à l’autre et sur une longue échelle historique. La virtuosité des meilleurs artistes est également soulignée dans ces pages passionnantes qui nous permettent de mieux comprendre cet art souvent énigmatique et dont une part importante sera occultée par la suprématie de l’Empire romain. Un ouvrage didactique, complété d’une très utile chronologie comparée et servi par des œuvres d’art remarquables.

 

« Se brûler les Ailes », Éditions Phaidon, 2018.

 


« Se brûler les Ailes » aux Éditions Phaidon est un splendide ouvrage offrant cette source d’inspiration inépuisable que sont les mythes grecs et romains, mais en ces pages, avec cette heureuse initiative de les aborder par le filtre de l’art, de l’art antique à l’art le plus contemporain.
Appuyé par une iconographie choisie et remarquable, souvent hors des sentiers battus, retenant tout autant les chefs-d’oeuvre de la peinture, de la sculpture, photographie, cinéma que de la littérature ou la musique, l’ouvrage chemine dans le dédale des mythes selon un rythme agréable et avenant, passant des grands thèmes incontournables à des choix plus audacieux et plaisants.
Rappelant que « même les dieux antiques ont été jeunes », l’ouvrage commence par « les mythes de la création » et « les origines de Dieux et des hommes » ; Prométhée surgit alors vigoureusement avec la Renaissance italienne et Piero Di Cosima, avec Rubens ou les marbres avec Brancusi et cette installation aquatique réalisée par Pierre Huyghe de « La Muse endormie » du sculpteur, ou encore Gabriel Orozco. Puis, Prométhée et Rossetti, Vénus, Botticelli, mais aussi les tirages de Dijkstra ou Fabrice Monteiro… Les thèmes, les dieux et les œuvres s’enchaînent alors et s’entrecroisent, « Les amours des Dieux », « Narcisse », « Œdipe et le sphinx »… avec pour chacun, cet extraordinaire florilège d’œuvres picturales, mais aussi littéraires, musicales ou encore cinématographiques ; Telle Médée et ces représentations de Delacroix, Cézanne, Turner, mais aussi plus près de nous, celle sculptée de Eduardo Paolozzi ou photographique de Carolee Schneemann… L’ouvrage nourrit par sa diversité et la qualité de ses choix, connaissances et imaginaire, et ne pourra que réjouir tout autant les amateurs de mythologie que les fins connaisseurs. Rares sont, en effet, les chapitres où le lecteur ne découvre ou ne s’étonne d’une œuvre et de sa représentation d’un Dieu immortel. Une immortalité sur plus de trois millénaires qui sied si bien aux Éditions « Phaidon ». Sous la démangeaison des ailes, les songes et l’imagination du lecteur s’envolent sur ces traces d’Icare qu’offre ce magnifique ouvrage. L’irréel et l’intemporalité des mythes, des dieux et de l’art y règnent, et « La métamorphose des Dieux », si chère à André Malraux, prend en ces splendides pages toute sa force et réalité. De pertinentes annexes complètent, enfin, l’ouvrage avec un tableau des correspondances des dieux grecs et romains et les lignées et descendances.
La fascination, cette magie des Dieux, qu’ont toujours su exercer les mythes, opère ; étonné, hypnotisé ou médusé parfois, c’est toujours avec regret que l’on referme cet ouvrage empli de chefs-d’oeuvre et de mythes…
 

Nelly Delay : « L’estampe japonaise », Éditions Hazan, 2018.
 


Tout amateur et amoureux de l’art de l’estampe japonaise a rêvé de posséder cet ouvrage de référence incontournable qu’est « L’estampe japonaise », aussi faut-il saluer cette nouvelle édition signée Nelly Delay aux Éditions Hazan. Très joliment présenté dans sa reliure asiatique comme un écrin avec son ruban, l’ouvrage offre surtout une riche table des matières couvrant cet art de l’estampe japonaise à nul autre pareil de ses origines jusqu’à l’ère Meïji avec l’ouverture du Japon sur l’occident. Si la technique même de l’estampe provient non du Japon mais de la Chine dès les VIe et VIIe siècles, en revanche, les sources mêmes de cet art de l’estampe demeurent cependant japonaises. Alliant très tôt, en effet, raffinement, esthétique et technique, l’estampe japonaise, de par les commandes des grandes familles, allait connaître cet avenir sans précédent qui encore aujourd’hui ne peut que forcer l’admiration. Avec une iconographie soignée et exceptionnelle de pas moins de 500 estampes provenant des plus grandes collections, dont certaines inédites, l’ouvrage ravit autant le regard qu’il vient répondre à la curiosité et interrogations des amateurs, même des plus avertis, de l’art de l’estampe japonaise. Celui-ci débute par un chapitre consacré aux « primitifs » japonais, ces premiers maîtres, précurseurs et ayant eu l’audace de développer la technique de l’estampe, avant d’aborder ensuite « Les estampes de brocarts » du XVIIIe siècle, dont celles si célèbres d’Utamaro … Un texte riche, clair et accessible, accompagne chaque chapitre, et le lecteur aura tout loisir de découvrir nombres d’informations, précisions et détails dans les légendes jalonnant l’ensemble de l'ouvrage. Viennent ainsi ensuite les estampes japonaises du XIXe siècle avec ce raffinement et délicatesse indissociables des grands maîtres de l’estampe que sont Hokusai ou encore Hiroshige. Le chapitre « La fin d’Edo, le baroque et les fantômes » offre quant à lui, un époustouflant éventail d’étonnantes estampes signées Eisen, Utagawa ou encore Kuniyoshi venant ainsi compléter le chapitre intermédiaire précédemment consacré aux curiosités de cet art avec notamment ces estampes de Jakuchu, estampes tout de noir et blanc comme un théâtre d’ombres. La fin de l’ère Edo, l’ouverture sur l’occident et l’ère Meïji viennent enfin fermer ce fabuleux voyage au pays des estampes. À noter encore que de riches annexes (La fabrication de l’estampe ; Tableau des ères, biographies, signatures des artistes et cachets des éditeurs notamment…) complètent idéalement ce bel et précieux ouvrage dont la réédition était attendue.
 

« Le Talisman de Sérusier » catalogue sous la direction de Claire Bernardi et Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Musée d’Orsay, RMN, 2018.
 


C’est bien évidemment le tableau de Paul Sérusier Le Talisman qui orne la couverture de ce catalogue dont le revers a été reproduit au quatrième de couverture, une intimité à l’œuvre voulue et à laquelle invitent les commissaires de l’exposition.

 

 

La valeur iconique du tableau Le Talisman, superbement mis en lumière par l’exposition qui lui est consacrée au musée d’Orsay, fait l’objet dans le catalogue qui l’accompagne d’une première étude signée Estelle Guille des Buttes-Fresneau par laquelle cette dernière souligne le basculement auquel invitera l’œuvre de la reproduction à la suggestion. Cette leçon « initiatique » sera relayée par Maurice Denis qui conservera toute sa vie ce tableautin auquel il tenait tant.

 

Maurice Denis (1870 - 1943)Paysage aux arbres verts ou Les Hêtres de Kerduel1893Huile sur toileH. 46 ; L. 43 cmParis, musée d'Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

 L’œuvre va rapidement acquérir un statut mythique, servant de fondation et d’attraction pour les contemporains et successeurs de Sérusier ainsi que l’analyse dans sa contribution Catherine Méneux. Une dimension également étudiée par Claire Bernardi qui montre bien comment Le Talisman est devenu une création plus regardée en tant qu’icône de l’histoire de la peinture que pour elle-même. Chaque discours fait sur elle, avec Maurice Denis tout d’abord, a accentué cette valeur programmatique, ce qu’elle n’avait pas initialement, si ce n’est des intuitions « nébuleuses » comme le reconnaissait Sérusier lui-même. Ce catalogue propose ainsi de parcourir par ses riches et analytiques contributions ces chemins sinueux entre couleurs qui s’émancipent et formes qui s’amenuisent. Des décors qui prennent ainsi une autre dimension, nourris d’interrogations transcendantales, laissant place à des paysages rêvés sinon vécus et dont le lecteur peinera à sortir… Et n’est-ce pas, là, toute l’énigmatique puissance du Talisman de Sérusier ?

 

« La Bible et les peintres de la Renaissance » sous la direction de Roselyne de Ayala, préface de Jean Delumeau, Citadelles & Mazenod, 2018.
 


La Renaissance ne saurait être dissociée de ses peintres à la renommée indiscutable qui ont su par leur génie en marquer à jamais toute la grandeur ; Michel-Ange, Raphaël, Titien, Giovanni Bellini… sont des noms qui à eux seuls suscitent l’émerveillement. De son côté, la Bible de par la force de ses récits a marqué, depuis plus longtemps, les esprits et les imaginations, que l’on songe notamment au récit de la Genèse ou de l’Apocalypse... Il n’est donc en rien étonnant que les grands peintres de la Renaissance imprégnés de sentiments religieux aient entretenu et tissé de par leurs œuvres des liens étroits avec la Bible, source privilégiée dont sont nés nombre de chefs-d’œuvre de la Renaissance. Mais, connaissons-nous cependant encore de nos jours ces rapports privilégiés ? C’est sous cet angle, riche d’analyses et de surprises, que les éditions Citadelles & Mazenod publient aujourd’hui ce remarquable ouvrage "La Bible et les peintres de la Renaissance" préfacé par l’académicien, historien et spécialiste de l’histoire des mentalités religieuses, Jean Delumeau (lire notre interview), et placé sous la direction de Roselyne de Ayala.
Jean Delumeau prend soin de rappeler dès les premières lignes : « Associer Bible et Renaissance, c’est ouvrir un immense dossier, et nécessairement, recourir à plusieurs clés de lecture auxquelles il faut tour à tour faire appel. » Ce sont ces clés passionnantes, parfois surprenantes, mais toujours instructives que le lecteur découvre page après page. Avec une iconographie plus que choisie et soignée de plus de 200 reproductions d’œuvres ou détails pour beaucoup pleine page ou double page, l’ouvrage réjouira à n’en pas douter tout amoureux d’art religieux qu’il soit historien, théologien ou amateur d’art plus généralement.

 


Présentés selon deux parties – l’Ancien Testament et le Nouveau, ce sont les grands thèmes bibliques et les œuvres des peintres de la Renaissance les ayant retenus qui se succèdent dans un vis-à-vis époustouflant : La Genèse, l’Exode, Les livres des Prophètes, etc., mais aussi les Évangiles, les Actes des Apôtres et l’Apocalypse. Le chapitre consacré à La Genèse rappelle dès les premières pages combien les peintres de la Renaissance ont su avec force représenter cet épisode biblique avec pour chacun leurs évocations et phantasmes, leurs manières, leurs couleurs traduisant ainsi leur foi, mais aussi parfois leurs suspicions ou malice. Il suffit pour s’en convaincre de rapprocher les détails des célèbres fresques de Raphaël au Vatican du triptyque « La Création du Monde » de Jérôme Bosch ou encore de « La Création du monde et L’Expulsion du Paradis » de G. di Paolo ; trois représentations, trois Univers ou Créations du Monde si différentes et pourtant représentant toutes le même premier livre du Pentateuque… Pour autant, nous ne sommes pas encore au Siècle des Lumières, et à l’époque de la Renaissance - souligne Jean Delumeau - les artistes qu’ils soient religieux ou non n’auraient jamais eu l’audace de remettre en cause la véracité ou l’historicité des récits bibliques. Ces représentations exigent aujourd’hui pour être pleinement appréhendées d’être remises dans leur contexte historique et religieux, notamment à la lumière des querelles religieuses. Ainsi, les convictions de Luther ont-elles profondément modifié les représentations que l’homme de la Renaissance se faisait du Paradis terrestre. Une mise en perspective révélant toute la complexité de l’homme de la Renaissance, sorti certes du Moyen-Âge, mais non encore entré dans le Siècle des Lumières, et demeurant tiraillé entre un fort sentiment eschatologique et une indéniable ouverture sur le monde.
Ce sont aussi les différentes et célèbres représentations des grandes figures de la Bible que le lecteur découvrira : Samson, David ou encore Saul, Salomon, mais aussi des femmes, Ruth, Esther, Judith… Le lecteur ne pourra également que demeurer émerveillé devant la diversité, la force et la grandeur, des œuvres illustrant la vie de Jésus qu’elles soient signées Fra Angelico, Piero della Francesca, Le Pérugin, Botticelli, Véronèse ou encore Vasari… Des représentations où l’art occidental de la Renaissance se détache de celui d’orient, plus intériorisé et méditant, pour se tourner résolument vers l’extérieur et le concret, ainsi que le souligne encore Jean Delumeau. L’ouvrage qui a retenu pour couverture un détail de la célèbre toile « Ève » de L. Cranach l’Ancien se ferme pour dernier chapitre sur la Vierge Marie avec notamment la célèbre « Assomption de la Vierge » rouge du Titien de l’église Santa Maria dei Frari de Venise.
Une magnifique lecture de la Bible, de l’Ancien et du Nouveau Testament, mise en lumière, en perspective par les plus belles représentations que nous ont offert et transmis les grands peintres de la Renaissance. Et c’est assurément pour ce splendide ouvrage sur « Le jardin des délices » de Jérôme Bosch illustrant le paradis terrestre qu’il convient de terminer.
 

 

Casanova « Mes années vénitiennes », Anthologie réunie et présentée par Michel Delon, 448 pages, relié en soie sous boîte en tissu damassé vénitien, 250 ill couleurs, 19 x 25,5 cm, Citadelles & Mazenod, 2018.

 


L’ombre de la célèbre basilique San Marco l’a vu naître et jusqu’à sa rocambolesque évasion d’une prison – les terribles Plombs – dont personne ne s’était échappé jusqu’alors, ce n’est qu’une histoire d’amour avec Casanova. Amour pour une ville, amour des femmes et de la vie, vie que cet esprit libre du XVIIIe siècle a toujours su magnifier et intensifier à l’extrême. Lorsque le regard se porte sur cette ancienne prison des Plombs de Casanova à Venise, à droite du Palais des Doges, et que ses terribles cachots laissent imaginer la rigueur de la captivité, on se dit que rien, vraiment rien, ne pouvait arrêter la fougue de cet homme épris de liberté.

Les Plombs [la prison de Venise] en quinze mois me donnèrent le temps de connaître toutes les maladies de mon esprit ; mais il m’aurait été nécessaire d’y demeurer davantage pour me fixer à des maximes faites pour les guérir.

Le jeune homme aurait pourtant pu être homme d’Église, il avait même reçu les ordres mineurs mais… Est-il besoin de rappeler que Giacomo Girolamo Casanova, né en 1725, aura toute sa vie durant sensuellement savourer le goût des fêtes et de la séduction, mais aussi de l’aventure et de la politique après avoir renoncé à sa charge d’ecclésiastique… L’homme, fin stratège, fut habile dans la dissimulation – et parfois même la tromperie – pour parvenir à ses fins, des qualités qui lui permirent également de satisfaire aux fonctions d’espion.

 

 

Cette figure emblématique de libertin du XVIIIe siècle ne pouvait se suffire du cadre aussi doré fut-il de la Sérénissime, il entreprendra aussi une succession de voyages, Constantinople, Corfou… qui feront de lui un européen avant l’heure. Son impétuosité n’a d’égale que son audace, il sait tout faire ou presque, séduire, danser, d’une élégance rare, alchimiste à ses heures, et bien sûr aussi écrivain... Sa faconde émerveille la gent masculine et bien entendu féminine, pour celui qui n’eut qu’un seul amour celui qu’il sut donner et recevoir des femmes. Venise est comme le point d’attraction inexorable pour cette âme qui choisira ou sera obligé, de se déplacer loin d’elle, mais ce sera toujours pour y revenir, physiquement, par la pensée et surtout par l’écriture qu’il servit si bien. Car on oublie trop souvent, pour ne retenir que ses frasques charnelles, que Casanova est un véritable écrivain, ce qu’a toujours souligné et souligne encore Michel Delon, professeur émérite de littérature française à la Sorbonne et grand spécialiste du siècle des Lumières et de la littérature libertine.

 

 

Le français savoureux – car Casanova écrit dans la langue de Molière - garde un accent italien dont le diapason sert les propos les plus graves comme les plus légers. Sa plume convoque tout autant l’histoire de la Sérénissime que celle de l’Europe, les deux étant indissociables même si la grandeur de Venise se conjugue déjà au passé en ce XVIIIe siècle. Ces pages savoureuses sont tour à tour magie, philosophie, littérature, politique, diplomatie et bien d’autres qualificatifs qui ne suffisent jamais à embrasser la totalité de ce personnage aux mille et une vies. Casanova vit dans un monde d’images, ce dont témoigne ce livre somptueux à l’iconographie soignée et dont les pages font revivre, le temps d’un somptueux voyage inséré dans un délicat écrin de soie, ces années vénitiennes, plurielles et uniques.

 

"Trésors des cathédrales" sous la direction de Judith Kagan et Marie-Anne Sire, Collection Patrimoines en perspective, Pages : 320Illustrations : 350Format : 24 x 30, Éditions du Patrimoine, 2018.

 


Redécouvrons les trésors que recèlent nos cathédrales ! Tel pourrait être le mot d’ordre lancé par cet ouvrage non seulement beau mais savant, au sens noble du terme. Une telle synthèse s’avérait indispensable si l’on songe qu’aucune somme de ce genre n’avait été entreprise depuis un demi-siècle… Un tel oubli est réparé grâce à l’entreprise dirigée par Judith Kagan et Marie-Anne Sire qui ont osé ouvrir les portes de ces lieux souvent méconnus, pour ne pas dire ignorés du grand public. On oublie en effet trop souvent que l’idée même de Trésors d’une cathédrale correspondait et correspond encore dans certains cas (lire notre dossier Milan) à des institutions spécifiques, souvent multiséculaires, et possédant des œuvres d’art que nombre de musées internationaux envient. Point de bondieuseries dans ces lieux, mais bien plutôt tout ce que le sacré a su inspirer de beautés et de virtuosités aux plus grands artistes, connus ou anonymes, qu’il s’agisse d’orfèvrerie, émaux, textiles, objets d’art voire d’objets insolites…

 


C’est cette histoire des trésors que retracent tout d’abord les auteurs, des trésors « ensembles miroirs témoins de l’Histoire », ainsi que le souligne Marie-Anne Sire rappelant que ces premières réalités naissent après l’édit de Milan en 313 de notre ère, et avec la liberté de culte instituée par Constantin aux chrétiens. Ces constitutions de trésors servent initialement à faire vivre des communautés encore fragiles, voire persécutées par l’extérieur. Progressivement, ces trésors auront pour fonction d’asseoir l’autorité de ces églises et leur rayonnement. Lieu de foi mais aussi de pouvoir, cette puissance s’évalue en fonction de son poids en or, argent, pierres précieuses tout autant, si ce n’est plus, que la qualité de sa prédication et évangélisation. Qu’allaient devenir tous ces biens passé le vent de la Révolution française ?

 

 

Entre dispersions, pillages et transferts à des musées publics, leur destin sera tributaire des lieux et des personnes, et ce qui en est resté témoigne de la magnificence de ces Trésors d’Ancien Régime dont aujourd’hui l’État a la charge en tant que « monuments historiques », une charge qui implique une véritable politique spécifique de conservation et de valorisation ainsi qu’en témoigne ce beau livre richement illustré. La seconde partie de l’ouvrage donne une idée de ces magnifiques témoignages de l’art sacré livrés siècle après siècle, avec notamment la présentation de 30 trésors ouverts au public. Que l’on soit croyant ou non, ces objets rares et précieux ont encore beaucoup de choses à nous dire, sur notre histoire, notre patrimoine, nos croyances et par-dessus tout sur notre sens de la beauté.

 

Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa Musée Cernuschi - Paris Musées, 2018.
 


Le courant artistique Rinpa est considéré, ainsi que le relève Hosomi Yoshiyuki, directeur du musée Hosomi, comme l’un des arts les plus représentatifs du Japon. Le mot Rinpa vient du nom d’un artiste du milieu de l’époque d’Edo, Ogata Korin dont le caractère « rin » fut repris. Mais, ce seront surtout Hon’ami Koetsu et Tawaraya Sotatsu qui seront les fondateurs de ce mouvement né dans ce Japon du début du XVIIe siècle. Ils puiseront leur source d’inspiration majeure essentiellement dans l’Époque de Heian avec l’élégance et le raffinement qui caractérisaient la Cour impériale. Les thèmes de la nature et des arts vont ainsi être développés à l’envi et donner naissance à cette émotion permanente encore perceptible de nos jours en plein cœur de Tokyo au rouge des érables à l’automne ou au délicat rose des fleurs de cerisier au printemps…
Okudaira Shunroku consacre ainsi en ouverture de ce riche catalogue un essai introductif sur ce qui fût peut être un des actes de naissance de ce mouvement en s’interrogeant sur la créativité de Sotatsu et sur l’élégance de Korin, créativité et élégance qui seront reprises par leurs différents successeurs les siècles suivants comme le rappelle Fukui Masumi dans sa propre contribution. Unité et sensibilités distinctes selon les artistes, un souffle qui animera des artistes au siècle passé avec Kamisaka Sekka dont l’œuvre est analysée par Manuela Moscatiello, ce pionnier du design japonais moderne du XXe siècle. À la lecture de ce catalogue à la fois esthétique par sa mise en page soignée et fort instructif de par les éléments culturels indissociables de l’Histoire du Japon, on ne pourra que découvrir ou revoir cet évènement incontournable qui se tient actuellement au musée Cernuschi.

 

Yoshitoshi « Cent aspects de la lune » John Stevenson, Coffret illustré de 23,5 x 33,5 cm comprenant : un livret de commentaires de 192 pages et 160 illustrations couleur, relié à la japonaise ; un fac-similé de 208 pages et 102 illustrations couleur, relié sous toile, Citadelles & Mazenod, 2018.
 

 

Grand maître de l’estampe japonaise, si Yoshitoshi fut l’héritier de la tradition de l’estampe classique, il instilla cependant dans son œuvre diverses influences dont certaines héritées de l’Occident dans ce Japon de l’ère Meiji qui vient de s’ouvrir ( lire l’exposition Meiji). Injustement méconnu en Occident, ce coffret lui rend en quelque sorte hommage en rendant enfin accessible les « Cent aspects de la lune » de l’artiste, cent estampes intégralement reproduites selon l’édition originale. John Stevenson grand spécialiste de l’art asiatique a accompagné ce somptueux fac-similé révélant toute la virtuosité de cet artiste japonais dans le rendu des émotions de ses personnages historiques et légendaires d’un riche livret permettant sa compréhension au-delà de son seul aspect esthétique. Nous y apprenons ainsi que le travail de Yoshitoshi connut de son vivant un vif succès et ses œuvres à peine parues étaient épuisées le jour même, signe de l’intérêt que suscitait sa manière originale de rendre le Japon ancestral et de son temps. L’auteur y accompagne son lecteur planche après planche afin de mieux comprendre l’originalité de Yoshitoshi et ce paradoxe qu’il induit dans son œuvre : Car, si l’artiste a, en effet, recours à de nombreuses influences témoignant de la modernité (clair-obscur, modelé des personnages), c’est pour mieux mettre en valeur l’importance du legs du Japon ancestral, clé de la lecture de son approche.

 

 

L’exemple de l’estampe Gosechi no myobu (Dame Gosechi) éclaire cette démarche et volonté de Yoshitoshi. Trois personnages y sont assis sous la lune dans la véranda d’un palais en ruine. L’un d’entre eux est grave alors que l’autre essuie des larmes de son visage du pan de son kimono. Sont-ce des fantômes, des nostalgiques d’un temps révolu ? Yoshitoshi ne répond pas, bien sûr, mais laisse le doute s’immiscer donnant voix aux émotions qui émanent de ces corps courbés par la peine. L’imagination de cet artiste que l’on présente instable et bipolaire est puissante et irradie son œuvre en livrant, tour à tour, des estampes colorées pleines de poésie ou des ambiances crépusculaires et propices aux esprits…
C’est ce témoignage sensible d’un monde flottant qui se dissipe dans les brumes de la modernité dont témoigne l’œuvre de Yoshitoshi. Un éclairage rendu accessible aujourd’hui aux Occidentaux grâce à cette très belle édition Citadelles & Mazenod d’une œuvre étonnante, trop méconnue, qui méritait assurément d’être découverte à part entière dans toute sa spécificité.
 

 

Hokusai : « Les trente-six vues du Mont Fuji », Éditions Hazan, 2018.

 


Pour les amoureux des estampes japonaises, et tout aussi réussi, ce coffret, plus grand format, d’un joli bleu de Prusse japonisant, et entièrement consacré à la série des « Trente-six vues du Mont Fuji » réalisée par l’un des plus grands Maîtres de l’estampe japonaise : Katsushika Hokusai.
Présentées dans leur intégralité avec leur reliure japonaise en accordéon, ce sont ainsi les plus belles et célèbres estampes d’Hokusai qui sont ainsi offertes au regard de celui qui en dépliera les feuillets. Mont Fuji, ponts, sentiers et la célèbre « Vague de Kanagawa » ne cessent, en ces pages, de forcer l’admiration. Le Maître également surnommé le « fou du dessin » a réalisé cette série dans les années 1830 ; A l’apogée de son art, chacune d’elle, de par son originalité, révèle toute la force et spécificité de l’artiste. Celui qui sut saisir les influences de l’occident, notamment de la perspective, tout en préservant l’héritage de la grande tradition classique de l’estampe japonaise. Ainsi, si le Mont Fuji ou l’art japonais du paysage s’imposent, ici, de par leurs couleurs et originalité, c’est avant tout et au-delà le rapport à la nature même qui doit s’y lire. Une nature qui laisse le Mont Fuji s’y montrer sous tous les points de vue, en toutes saisons, de l’aurore à l’aube, par temps clair ou sous la célèbre estampe « L’orage au sommet »…
A ces « Trente-six vues » viennent s’ajouter dix autres estampes supplémentaires du Maître, intégrées à la série et qu’Hokusai réalisa, après l’immense succès rencontré, à la demande de son éditeur. La célébrité de cette série fut telle qu’elle influencera nombre d’artistes occidentaux, peintres dont van Gogh, Monet, mais aussi des compositeurs, on songe bien sûr à Claude Debussy…
46 estampes, donc, accompagnées de leur livret sous la plume d’Amélie Balcou, à plier, déplier à loisir avec toujours ce même immense plaisir des yeux.

 

« Les Saisons par les grands Maîtres de l’Estampe japonaise », éditions Hazan, 2018.

 

 

Voilà, un bien joli petit coffret qui ne manquera pas de plaire ! Dans un écrin rose, en un pliage en accordéon, s’y trouvent réunies les plus belles et célèbres estampes japonaises. Côte à côte reliées et rangées selon les quatre saisons, ce sont paysages, finesse et couleurs des estampes japonaises qui défilent et se révèlent ainsi au regard. Quatre saisons, pour 56 estampes signées des plus grands Maîtres japonais, allant de l’époque d’Hokusai à celle d'Hasui. Magnifiques et rares estampes vêtues du manteau des flocons de neige, pluies de printemps laissant éclore les fragiles fleurs de cerisiers japonais, couleurs franches des étés japonais en miroir de la mer ou du Mont Fuji… Des estampes signées des grands maîtres Hokusai, Hiroshige, mais aussi bien sûr, Utamaro, Gakutia ou encore Sanabon, Eisen… Présentées pour beaucoup sur deux pages, ces estampes rappellent combien les artistes japonais furent toujours très fortement attachés à la nature et aux saisons avec notamment, rappelons-le, un calendrier luni-solaire suivi, avant l’adoption du calendrier grégorien, jusqu’en 1873.
Le coffret, format quadri, est accompagné d’un livret donnant les clés pour admirer au mieux ce panorama inédit dédié aux « Grands Maitres de l’estampe japonaise ». Outre l’auteur, la date, dimension, etc., de chaque estampe présentée, est également donnée en vis-à-vis de manière concise son contexte pictural, historique ou littéraire. Un ensemble présenté par un texte introductif signé Amélie Balcou en cette année marquant le 150e anniversaire de l’ère Meiji (Vr : notre chronique de l’exposition) et le 160e anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et la France.

The Red Book Hours - Discovering C.G. Jung's Art Mediums and Creative Process, Jill Mellick, 1st edition, 2018 Text English, Hardback, leather-bound, 452 pages, 545 color and 22 b/w illustrations 24 x 30 cm, Verlag Scheidegger & Spiess, 2018.

 


Cette parution exceptionnelle des éditions Verlag Scheidegger & Spiess plongera le lecteur dans l’univers incroyable et souvent méconnu du célèbre Livre Rouge du psychiatre et psychanalyste suisse Carl Gustav Jung. Véritable genèse et exploration de cette réflexion ultime du grand savant, The Red Book Hours offre, pour sa part sous la forme d’un très bel ouvrage, de nombreuses clés de lecture de cette pensée profonde et féconde, mais souvent délicate et difficile à appréhender que fut celle de C.G.Jung.
Rappelons dès avant que l’ouvrage de C.G. Jung nommé Le Livre Rouge s’avère être le livre de l’ensemble des mythes intérieurs vus par le grand psychanalyste en un face à face inouï avec l’inconscient, parallèlement à son travail scientifique : "Les années durant lesquelles j’étais à l’écoute des images intérieures constituèrent l’époque la plus importante de ma vie, au cours de laquelle toutes les choses essentielles se décidèrent. Car c’est là que celles-ci prirent leur essor et les détails qui suivirent ne furent que des compléments, des illustrations et des éclaircissements. Toute mon activité ultérieure consista à élaborer ce qui avait jailli de l’inconscient au long de ces années et qui tout d’abord m’inonda. Ce fut la matière première pour l’œuvre d’une vie."
Mais pour parvenir là, Carl Gustav Jung a toujours ressenti le besoin de « quelque chose » de plus que ses analyses et ses écrits sur la question. Le fait de représenter un grand nombre d’intuitions sur la pierre ou à l’aide de pigments a assurément ouvert des horizons inconnus de lui jusqu’alors. À la lecture de cet ouvrage dénommé à juste titre The Red Book Hours, abondamment illustré d’éléments personnels de C.G. Jung, notamment ses intérieurs, sa maison de Bollingen et de Küsnacht, nous découvrons que Le Livre Rouge est très certainement la face immergée de l’iceberg du grand penseur suisse. Jill Mellick , professeur émérite et psychologue clinicienne, a mené pour cette parution exceptionnelle avec passion cette quête, ayant elle-même exploré la place des arts créatifs dans les dimensions psychologiques et spirituelles. C’est en 1913 que Jung fait l’expérience personnelle de visions très puissantes, et pour certaines d’entre elles terrifiantes. Ce qui aurait pu pourtant l’anéantir a été cependant le moteur d’explorations inédites et inouïes dans cet univers singulier et sortant du connu. Toutes ces expériences furent consignées méticuleusement par le psychanalyste zurichois, année après année, en une succession de journaux, notes et commentaires avec une rare acribie. Ce sont ces précieuses notes qui seront finalement retranscrites par C.G. Jung lui-même en un même volume relié de cuir rouge et écrit en une calligraphie soignée accompagnée d’enluminures, le Liber Novus, titre original en latin pour Le Livre Rouge. Ce livre étonnant ne fut pourtant étrangement jamais publié de son vivant et ce n’est que récemment qu’il a été édité. The Red Book Hours est le complément indispensable à la compréhension de cette somme unique qui n’a pas d’équivalent dans la littérature occidentale du XXe siècle. En explorant les affinités de C.G. Jung avec les arts et les processus créatifs, allant jusqu’au détail de l’analyse des nombreux pigments que conservait le psychanalyste vivant au bord du lac de Zurich, Jill Mellick éclaire par ce riche travail présenté par cette belle édition, les recherches de Jung ayant abouti à la rédaction finale du célèbre Livre Rouge. Nous entrons ainsi dans ce processus créatif interdépendant de l’environnement géographique de Jung avec cette omniprésence des éléments, l’eau, la terre, l’air, mais aussi ces « pigments de l’imagination » chers au psychanalyste suisse nourri d’alchimie, l’auteur ayant eu accès à sa collection personnelle. C’est le laboratoire d’une pensée à nulle autre pareille au siècle dernier qui se dévoile dans ces pages à l’iconographie soignée, pensée qui n’a pas fini de livrer ses trésors ainsi qu’en témoigne avec beauté ce livre d’art.


"Monastères d'Europe - Les témoins de l'invisible" de Jacques Debs Marie Arnaud, Zodiaque Arte Éditions, 2018.

 


Les monastères ont recouvert les étendues du monde ancien de leurs édifices, pôles actifs des sociétés dès la fin de l’Antiquité. Ils représentaient alors les centres religieux, politiques, sociaux et économiques incontournables de leur temps, mais qu’en reste-t-il de nos jours ? Sont-ils voués à un destin de reliques et de témoins du passé ou ont-ils encore quelque chose à nous dire dans notre monde désacralisé. Les incessantes marches vers Saint-Jacques-de-Compostelle, les nombreuses retraites de croyants qu’ils hébergent mais aussi de personnes en quête de sens laissent entendre qu’il y a encore peut-être une « actualité » des monastères à notre époque. Quête de sens, de spiritualité d’hier, d’aujourd’hui et de demain ? C’est cette interrogation qui a animé Jacques Debs et Marie Arnaud dans cet ouvrage à l’abondante iconographie nous faisant entrer dans le cœur vivant des monastères d’Europe, de l’Atlantique à l’Oural. Une histoire de pierres et d’âmes dont les deux dimensions s’entrecroisant en une piété vivante et intime. La beauté de la plupart de ces édifices témoigne de cette quête de la transcendance, horizontalité pour ces femmes et ces hommes ayant dédié leur vie à Dieu par l’accueil de touristes, de fidèles, le chant, la production de biens artisanaux… Verticalité à tous les instants de la journée et de la nuit en une prière unie dans des lieux réputés comme le Mont Saint-Michel ou isolés au fin fond des terres d’Arménie tel St Grégoire de Tatev qui ne compte qu’un seul moine. Le principal enseignement de ce beau livre est que tous ces lieux sont des témoignages de vie et d’espérance et non des musées poussiéreux. Il suffit pour s’en persuader d’observer ces visages rayonnants, caustiques parfois, bienveillants toujours. De belles pages mettent en vis-à-vis d’admirables fresques héritées du XIe siècle en Géorgie face à ce moine barbu en méditation, permanence de la foi. Toutes et tous témoignent de cet élan conscient d’un monde en difficulté et du rôle qu’ils ont à jouer, en toute humilité pour rester des phares allumés dans la nuit. C’est cette quête de la transcendance ouverte sur le monde qui surabonde dans ces pages inspirées, un beau témoignage enjoignant le lecteur à pousser les portes toujours ouvertes de nos monastères.

« Monastères d’Europe – Les témoins de l’invisible » une série documentaire de Marie Arnaud et Jacques Debs, DVD, Arte, 2018.

 


La série de documentaires consacrée aux monastères d’Europe est un véritable pèlerinage en images dans l’intimité de ces lieux de prière. La première impression ? Celle de lieux inspirés où des femmes et des hommes témoignent d’une joie et d’une intensité de vie souvent méconnue lorsque l’on pense à ces lieux de méditation. Certaines moniales avouent même sous le micro, qu’initialement, jamais elles n’auraient pensé s’enfermer le reste de leur vie dans des lieux qu’elles estimaient obscurs et peu attractifs. C’est cette lumière qui irradie la plupart des visages rencontrés du Nord au Sud de l’Ouest à l’Est de cette Europe. Tous les charismes sont bien entendu réunis dans ces cinq épisodes qui s’articulent autour de thématiques variées comme les éléments, les situations géographiques extrêmes jusqu’aux monastères botaniques. Qu’ils soient à quelques kilomètres de nos vies ou à l’autre bout du monde, ces lieux de prière livrent leur intimité, leurs questionnements et doutes parfois, mais toujours resplendissent de cette lumière de la foi qui n’a cessé de briller depuis les débuts du christianisme. Point de prosélytisme cependant dans ces documentaires menés avec un sens de l’esthétique et une empathie manifeste pour recueillir ces témoignages vibrants de sincérité. Tout n’est pas rose dans les monastères et les réalités rattrapent parfois les vocations, les résistances aux nombreuses tentations de la vie moderne notamment lorsque ces mêmes monastères ne vivent que du tourisme, mais à chaque fois la transcendance qui secourt ces âmes vouées à l’intercession et à la prière méditante supplante ces difficultés pour la plupart. Unique en son genre, cette odyssée auprès des monastères ayant bravé les siècles devrait inspirer plus d’un spectateur, qu’il soit croyant ou non croyant.
 

« William Bouguereau » de Frederick C. Ross & Kara Lysandra Ross, 240 pages, format :24 x 30,5 cm , 200 illustrations en couleur, La Bibliothèque des Arts, 2018.
 


C’est un académisme de toute une époque qui a inspiré cette représentation touchante de deux jeunes filles en une scène toute bucolique à souhait « La pêche aux grenouilles », et reproduite sur la couverture de cette belle monographie consacrée au peintre William Bouguereau. L’impressionnisme et la peinture moderne avaient fait injustement quelque peu sombrer dans l’oubli ce peintre né à La Rochelle en 1825, et ayant eu son heure de gloire au cœur du XIXe siècle. Las de ces scènes jugées trop convenues, le public s’est détaché de cet artiste jusqu’à quasiment totalement l’oublier. Et pourtant, si l’on considère cette œuvre reproduite, le jugement est sévère, ce regard mi-amusé, mi-interrogatif de la jeune enfant aux pieds effleurant l’onde semble refléter l’introspection de sa voisine dont le regard s’abime sur cette même onde. Trouée de lumière sur l’étang, plissés des vêtements réalistes jusqu’aux moindres détails, tout est vie dans cette scène pourtant si statique. De nos jours, Bouguereau fait l’objet d’une redécouverte et d’une heureuse réhabilitation, sa cote ne cessant d’augmenter pour celui qui fut Prix de Rome en 1950 et Grand officier de la Légion d’honneur en 1903. Curieusement, aucune publication monographique sur lui n’avait été publiée jusqu’à maintenant en français. Erreur réparée par ce bel ouvrage, abondamment illustré, et signé Frederick C. Ross, diplômé de Columbia University, président du Art Renewal Center (ARC) et co-auteur d’un catalogue raisonné en deux volumes de l’œuvre de William Bouguereau. Kara Lysandra Ross, sa fille, historienne de l’art et vice-présidente de l’ARC l’a accompagné dans cette réalisation permettant, enfin, de découvrir toutes les facettes de cet artiste prolifique avec plus de 800 œuvres achevées. Bouguereau s’avère être un peintre des émotions, ainsi que le souligne Kara Lysandra Ross, et ce n’est pas cette scène cocasse de nymphes se jouant d’un satyre qui le démentira. L’artiste était également connu pour sa générosité aidant les pauvres et les opprimés auxquels il consacrait une grande partie de son temps. Faut-il voir dans cette empathie le reflet de cette acuité émotionnelle ? Probablement. La peinture académique a longtemps souffert de cette image figée et conventionnelle dont on l’a souvent affublée parfois non sans raison. Or, avec William Bouguereau, c’est autre chose qui transparaît dans un grand nombre de ses œuvres, même si, bien entendu, ses scènes mythologiques sont marquées par la grandeur de leur évocation. C’est surtout dans son art consommé du portrait que sa sensibilité se fait peut-être le plus ressentir. Il suffit pour s’en convaincre d’observer avec attention cette intensité du regard d’un grand nombre d’entre eux, au point de s’attendre à un clignement de cils… La lumière, le rendu de la carnation, le détail d’un plissé, tout pourrait écraser et plaquer, or rien de tel ne survient avec Bouguereau. Que ces femmes soient altières, lointaines ou au contraire mutines, la vie surgit sur ses toiles même dans les instants les plus tragiques comme ce terrible tableau « Premier deuil ». Une générosité perceptible dans l’œuvre du peintre, et bien rendue par les auteurs de cette riche monographie, devrait réchauffer le cœur et le regard de celles et ceux qui auront le plaisir de découvrir cet ouvrage.

 

 

« LIONS », Photographies de Laurent Baheux, Co-éditions Yellowkorner éditions / Editions teNeues, 2019.
 


Le lion a de tout temps été le Roi des animaux. Jamais détrôné, il a hanté tout autant la mythologie, les Écritures que la peinture ou la littérature. Le lion a su imposer, bien au-delà de son environnement, tout à la fois la beauté de puissance et la puissance de sa beauté. Symbole de pouvoir et de force, il force l’admiration. Mais le lion fut aussi, par un renversement de valeur, un animal également attendrissant, attachant, parfois même ami fidèle des hommes…On songe à saint Jérôme et à son lion qui ne le quitta plus dès lors qu’il l’eut soigné, et représenté par tant de grands maîtres… bref, en un mot le lion fascine ! Et c’est cette fascination, entre admiration, mise à distance et attendrissement que nous donne à voir cet ouvrage exceptionnel signé du photographe Laurent Baheux. Un travail exceptionnel, époustouflant, mené sur plusieurs années dans les contrées africaines et immortalisant en un hommage saisissant toute la beauté de ces félins.
Intitulé simplement « Lions », les photographies en noir et blanc de Laurent Baheux nous offrent toute la noblesse de ces impressionnants félins. Des choix de prises de vues sensibles, des mises au point et gros plans splendides, réussissant à établir une intimité, avec ces animaux sauvages dans leur environnement, absolument incroyable. Les photographies des premières pages - pattes vues de si près qu’on en voit les griffes ou encore cet œil d’une profondeur énigmatique - témoignent immédiatement de l’indéniable talent de Laurent Baheux. Le Lion, mâle imposant, mais aussi la lionne et ses lionceaux capturés par l’objectif du photographe avec une précision et une spontanéité impressionnante ; Lionceau jouant avec la queue de son père, lionne paisible ou inquiète… Lion, parfois aussi, ironique, narquois, crinière rebelle regardant l’objectif du photographe. Et que dire de cette tête de lion ouverte, rugissant de toutes ses forces sa détresse à la face de cette humanité, cette humanité qui s’est prise un jour pour un animal civilisé au-dessus de ce Roi des animaux…
Une alerte que tire également avec cet ouvrage Laurent Baheux, lui qui sait mieux que quiconque pour avoir parcouru le continent Africain que le lion est l’un des trophées, l’un des « big five » des cinq grands animaux, malheureusement les plus prisés. Des photographies se veulent aussi message d’alarme, nous rappelant qu’il y a urgence à ne pas se tromper de combat et ennemi…
Un exceptionnel ouvrage digne de la beauté et de la noblesse du roi des animaux, le lion, et dont les mots de Laurent Baheux disent à eux seuls la valeur morale du photographe :

« Ce livre compile les morceaux choisis de mon travail sur une icône du règne animal, que je ne me lasse pas d’immortaliser et à laquelle je tiens à rendre l’hommage exclusif qu’elle mérite. »
 

« Lynn Chadwick ; A sculptor on the international stage. » de Michael Bird, avec la contribution de Marin S. Sullivan, Daniel Chadwick, Éva Chadwick et Sarah Marchant ; Edition Scheidegger & Spiess, 2019.

 


À souligner de trois traits, une remarquable monographie consacrée au sculpteur Lynn Chadwick (1914-2003) aux éditions Scheidegger et Spiess. Signée de Michael Bird, écrivain et historien d’art anglais, auteur déjà de nombreuses monographies, avec la contribution de Marin S. Sullivan, historien d’art américain, l’ouvrage livre en plus de deux cents pages un riche et ample panorama de l’ensemble de l’œuvre de ce grand sculpteur anglais que fut Lynn Chadwick.
Appuyé par une large et très belle iconographie retenue avec soin, les auteurs ont fait choix pour cet ouvrage de mettre en lumière les différentes étapes et évolution de l’artiste, en retenant une judicieuse mise en vis-à-vis de leur vue respective et parfaitement complémentaires ; Celle, en premier lieu, de Mikael Bird attaché dans un riche écrit à replacer le sculpteur et son œuvre sur la scène internationale, alors que Marin S. Sullivan a, pour sa part, dans une non moins profonde contribution, privilégié et mis en relief l’immense place accordée à Lynn Chadwick aux États-Unis.
Le lecteur assiste ainsi émerveillé à la naissance du sculpteur, avant de ne le suivre de page en page tout au long de sa féconde et longue carrière. Tel un hommage, l’ouvrage s’ouvre avec trois témoignages ou mémoires émouvantes, celles de Daniel Chadwick, Éva Chadwick et de Sarah Marchant, avant que l’on ne découvre Lynn Chadwick dans son atelier, face à ses œuvres dans un jeu de miroir à mille facettes et angles à l’image de ses propres sculptures…
Des œuvres singulières, tout à la fois, froides ou austères par le métal et leurs angles, et irrésistiblement attirantes, captivantes par ce quelque chose - ce « je-ne-sais-quoi » cher à Vladimir Jankélévitch ; Des soudures, moulages, angles et lignes droites offrant au regard un langage secret et poétique, tel ce « Sitting couple », daté de 1973, sculpture choisie et imposant toute sa force dès la couverture de l’ouvrage.
C’est à partir de 1956, avec un premier prix à la Biennale de Venise, que Lynn Chadwick s’affirmera. Sensible à son époque, ses sculptures sont le reflet des tensions et détentes avec notamment ces amples ailes ou nageoires qui tirailleront ses silhouettes avant qu’elles ne s’apaisent quelque peu. Tiges d’acier et stolit, travaillant le cuivre, le laiton, le bronze, sans jamais renier ses ainés et influences, dont bien sûr Germaine Richier, Giacometti ou encore Calder qui très tôt le fascinera, l’artiste sut « sortir » l’art moderne de son obscure part sombre pour apporter une réponse accessible, compréhensible, opportune à toute une génération. Nombre de dessins de l’artiste viennent compléter idéalement les nombreuses et splendides photographies pour beaucoup pleine page.
Le lecteur conquis retrouvera également, en index, outre une liste complète des travaux de l’artiste, ses expositions, une brève biographie que vient compléter un inventaire des œuvres dans les collections publiques. Rien ne manque ! Un travail remarquable, à juste titre mérité et donné comme un très bel hommage, pour ce grand sculpteur, Lynn Chadwick, un artiste trop peu connu du public français.

 

« Darwin’s Theater, Bakker & Blanc architectes, Editions Park Books, 2019.
 


Un ouvrage fort beau et impressionnant revenant sur plus de vingt-cinq ans de travail des architectes Marco Bakker et Alexandre Blanc. Une splendide étude de 600 pages, approfondie et magistralement illustrée, donnant à voir et à admirer leurs réalisations ou projets architecturaux tout aussi splendides et grandioses. Un travail architectural exceptionnel mené sur un demi-siècle et qui méritait assurément une telle rétrospective ! C’est en 1992, en Suisse que Marco Bakker et Alexandre Blanc ont fondé, en effet, leur cabinet Bakker & Blanc architectes (BABL), un premier et grand pas promis à l’avenir et au succès que l’on sait…
Appuyé d’une très riche et magnifique iconographie, intégrant de nombreux plans et photographies couleur pleine page voire sur double page, l’ouvrage a fait choix de retenir précisément 34 études architecturales de Bakker & Blanc architectes, études demeurées à l’état de projet ou réalisées. Des réalisations forçant l’admiration telles celles de Saint Martin, de la Maison Braillard ou encore de La Grangette. Des réalisations magistralement pensées, véritablement d’exception, et révélant toute la philosophie et la vision architecturale de BABL.
Une vision d’ensemble sur plus de vingt-ans témoignant superbement des hautes exigences architecturales de BABL, et que viennent parfaitement traduire le titre de l’ouvrage « Darwin’s Theater » ou la célèbre toile de « La Tour de Babel » de Bruegel l’Ancien mise en exergue de l’ouvrage. Un itinéraire toujours poussé plus loin et plus haut, ne cessant de questionner et repenser l’espace, les volumes, mais aussi et surtout, le temps. Une échelle de mesure cruciale et que BABL a posée comme essentielle, telle l’échelle de Jacob ou cette image précédemment évoquée d’un escalier en colimaçon s’élevant chronologiquement dans le respect des règles de l’art acquises. Une évolution que Darwin n’aurait pas reniée, réitérant les mêmes questionnements éternellement, ne reniant ni le passé ni l’avenir, pour une vision nouvelle œuvrant dans la continuité. Une continuité qui se fait visible en ces pages et que nombre d’illustrations, tableaux, dessins ou photos, viennent également scander comme pour mieux la rappeler. Chaque réalisation ou projet de BABL étant à la fois bâtis sur une tradition perpétuée, intégrant les valeurs anciennes, mais ouvrant sur un nouvel horizon architectural.
C’est cette approche d’une vision d’ensemble, toute à la fois globale et singulière, propre à Bakker & Blanc architectes que nous livre cet ouvrage d’exception ; Un ouvrage qui ne peut, tant pas la valeur de ses études que par sa qualité esthétique, que s’imposer en véritable ouvrage de référence, de référence des plus splendides !
 

« Horses of Iceland », Photographies de Guadalupe Laiz, Editions teNeues, 2019.
 


Toute la beauté des chevaux d’Islande révélée et mise en lumière et photos par la photographe Guadalupe Laiz aux éditons teNeues. Un incroyable et splendide ouvrage offrant les plus belles réalisations de la photographe, internationalement reconnue, réunies et présentées, ici, sur pleine page ou plus souvent encore sur de doubles pages. Exceptionnel !
Y défilent, trottent, galopent ou amblent voire au tölt, ces merveilleux chevaux aux cinq allures reconnaissables entre tous. Avec leur tête de « Gnafron » tendre, leur toupet rebelle, leur crinière indomptable et leur regard aux longs cils… Guadalupe a su avec son objectif en capter les plus exceptionnelles images. Des photographies à couper le souffle aussi uniques que ces chevaux à la race demeurée pure et unique depuis la colonisation de l’Islande au IXe siècle ; une race de chevaux vikings, l’une les plus pures du monde.
Les chevaux d’Islande offrent au regard, et à l’objectif de la photographe, plus de quarante couleurs de robe et pas moins de soixante variations. Mais si aucun d’eux ne se ressemble tout à fait, il n’en demeure pas moins que ces chevaux d’Islande, à la fois splendides et « craquants » font tous, petit ou adulte, gris ou palomino, partie indéniablement des plus beaux chevaux du monde. Une constatation qui s’impose d’elle-même, mais qui n’en augmente pas moins l’indéniable talent de la photographe Guadalupe Laiz, car il est bien difficile de prendre en photo des chevaux si beaux soient-ils… Que dire, dès lors, lorsque celles-ci sont aussi époustouflantes et exceptionnelles ? On ne peut que demeurer ébloui, ébahi, par tant de beauté.
Chevaux de selle ou parfois encore de travail, ils sont depuis des millénaires les plus fidèles compagnons de l’homme. Doux, proches de l’homme, très intelligents et coopératifs, ils se prêtent à merveille à l’équitation notamment thérapeutique. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, avec leur charmante tête et morphologie, ces adorables chevaux d’Islande sont aussi de puissantes montures, énergiques, parfois fougueuses. Une nature adaptable et forte leur ayant permis de vivre et de se développer dans ces paysages si grandioses de l’Islande, mais aussi d’Allemagne ou du Danemark.
Comment, il est vrai, dissocier le cheval de son environnement, de la nature ? La photographe ne l’ignore pas et c’est en amoureux de cette nature qu’elle s’est aventurée dans ces contrées lointaines… Et, tel est aussi l’enjeu et le défi de ces magnifiques chevaux et photographies : rappeler qu’il est plus qu’urgent de protéger cet environnement aussi grandiose que vital pour les chevaux d’Islande, leurs autres congénères et l’homme lui-même. Des questions cruciales chères à Guadalupe Laiz.
Que de beauté, en effet, dans ces splendides paysages dans lesquels s’ébattent, s’élancent et volent ces crinières sauvages au vent… Mais aussi que d’heures pour réussir de telles et uniques photographies ! On ne peut qu’imaginer Guadalupe Laiz, attendant discrètement, patiemment, le moment opportun, idéal pour capturer ces merveilleuses images, ces chevaux d’Islande magnifiquement mis en lumière en ces pages. Un ouvrage exceptionnel de beauté qu’on a peine à refermer !
Et si on optait pour le laisser ouvert ? Magnifique.

 

« Les estampes japonaises (1680–1938) », d’Andreas Marks, Relié, 29 x 39,5 cm, 622 pages, édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2019.

 


Andreas Marks livre avec « Les estampes japonaises », paru aux éditions Taschen, le plus beau témoignage de la splendeur de cet art bien particulier de l’estampe japonaise, un art dont il est l’un des meilleurs spécialistes, étant le conservateur d’art japonais et coréen de la collection Mary Griggs Burke, mais aussi le directeur du département d’art japonais et coréen, et le directeur du Clark Center for Japanese Art au Minneapolis Institute of Art.
Lorsque l’occident découvrit les premières estampes japonaises, le monde de l’Ukiyo-e ou images du monde flottant, l’étonnement fut grand et le ravissement immédiat, surtout auprès des artistes dont notamment Édouard Manet, Van Gogh, et bien entendu, Claude Monet, subjugué par cet univers des formes et couleurs et qui lui inspirera les plus célèbres toiles de l’impressionniste que l’on connaisse.

 


Ce magnifique recueil, servi par une éblouissante iconographie permise par son extraordinaire format XXL offre au regard les œuvres des plus grands maîtres japonais de l’estampe tels que Hokusai, Utamaro, Hiroshige… 200 estampes parmi les plus mémorables, que l’ouvrage replace dans leur contexte culturel et historique ; Une mise en contexte nécessaire pour appréhender cet art, les estampes n’étant pas seulement de belles images à contempler, mais bien des œuvres venant s’inscrire dans une époque, un monde particulier qu’il convient de déchiffrer, ce que fait admirablement cet ouvrage. Le lecteur pourra ainsi pleinement apprécier l’évolution de cet art qui s’étire et se développe au Japon du XVIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, les estampes de cette dernière période boudées, il y a encore une vingtaine d’années, se sont révélées très recherchées depuis…

 


Reflets de la culture japonaise, tout fait signe dans le monde de l’estampe, à l’image de la brièveté d’un haïku, de l’attention portée à la cérémonie du thé ou à l’arrangement floral de l’ikebana. La qualité des reproductions, ainsi que l’espace important qui leur est réservé, offrent justement cette intimité d’un univers feutré de femmes au kimono chatoyant, de paysages aux montagnes esseulées, de samouraïs démontrant par l’image toute la force du bushido. C’est toute la vie japonaise qui s’exprime sur ces œuvres le plus souvent de taille modeste, mais parvenant en un format réduit à suggérer la magie et la vie du théâtre kabuki, la splendeur des courtisanes… Un raffinement de chaque détail que le lecteur pourra à loisir admirer notamment grâce à 17 pages dépliantes. L’estampe japonaise a survécu bien au-delà de sa période de création, non seulement dans la culture japonaise, mais également dans le rayonnement international et la fascination qu’elle a su susciter et suscite encore de nos jours.
Un livre éblouissant fruit de plusieurs années de travail, qui rend hommage à l’Art de l’estampe japonaise, de la plus belle des manières !
 

« Picasso ; Au cœur des ténèbres, 1939-1945 », Sous la direction de Sophie Bernard avec la collaboration d’Éléonore Harz, Editions In Fine, 2019.

 


On croyait tout connaître de l’œuvre de Picasso, et pourtant… C’est en effet une autre facette, une part plus sombre de l’œuvre du grand peintre, celle « Au cœur des ténèbres » des années 1939-1945 que nous propose de découvrir ce bel ouvrage paru aux éditions In Fine. Sous la direction de Sophie Bernard, conservateur en chef, chargée des collections modernes et contemporaines au musée de Grenoble, l’ouvrage s’attache à mettre en relief toute la richesse de ces œuvres réalisées sur fond de guerre par Picasso durant les années 1939-1945. Une profusion d’œuvres, peinture, dessins, sculptures, que l’ouvrage entend, appuyé de riches contributions, remettre dans son contexte, avant d’aborder cette œuvre chronologiquement année par année, illustrée par un très grand nombre de toiles, dessins, carnets et photographies… Plus de 260 illustrations au total !
Emigré espagnol, exilé, Picasso demeura durant cette période à Paris dans son atelier des Grands Augustin et refusera de partir pour les États-Unis. Déjà largement reconnu, et bien que connaissant les réalités et ravages de la guerre, Picasso invitera ses amis dans les brasseries et cafés parisiens où il avait ses entrées… Picasso refuse, cette fois-ci, l’horreur de la réalité, l’atrocité de la guerre, il s’enferme dans son atelier. Pour lui, il est vrai, la guerre avait commencé dès 1936 avec celle d’Espagne et la réalisation de « Guernica » en signe d’opposition et de soutien aux républicains. Mais, de 1939 à 45, Picasso ne renouvellera pas « Guernica ». Il ne renoue pas avec l’opposition et le combat. Picasso entend continuer à dessiner et peindre ses sujets habituels de prédilection avec la même obsession… Les portraits de Dora Maar qui a succédé à Marie-Thérèse Walter ou les natures mortes se multiplient… « Femme assise dans fauteuil », « Femme au chapeau dans un fauteuil », des toiles datées des années 40, une présence féminine sur laquelle revient Laurence Madeline.
Mais si Picasso n’a pas peint en tant que telle la guerre - « je n’ai pas peint la guerre » dira-t-il - ces années sombres de repli d’un artiste centré sur son œuvre, sur sa vie, ne seront pas pour autant vécues par le peintre sans déchirements intérieurs, ainsi que l’expose Brigitte Lael dans sa riche contribution « Peindre autrement la guerre. ». Les œuvres de cette terrible période seront, en effet, largement imprégnées, teintées du voile de la guerre, de l’occupation, des arrestations, déportations et massacres… Bien que replié sur lui-même, les œuvres réalisées durant la période 1939-1945 trahiront ce refus ambigu du peintre face à l’horreur, et les portraits se feront plus encore défigurés, modelés sur la noire toile de la réalité de la guerre. Les couleurs froides et sombres puisées « Au cœur des ténèbres » viendront marquer ses peintures tel ce « Jeune garçon à la langouste » de 1941… Picasso dessinera, sculptera aussi, mais des hommes noirs tels encore « L’homme au mouton » de 1943. Une activité fébrile, obsessionnelle comme pour mieux neutraliser le poison vénéneux de l’horreur, et faisant l’objet en ces pages de belles études et illustrations. Des œuvres « Au cœur des ténèbres », des ténèbres que Picasso admettra plus volontiers à la Libération : « Il n’y a pas de doute que la guerre existe dans les tableaux que j’ai faits alors. », reconnaîtra le peintre a posteriori…
Il faudra attendre 1944 et surtout 1945 pour que ses toiles retrouvent les couleurs de la liberté, de la Méditerranée et celles de Françoise Gillot…

Un bel ouvrage qui vient idéalement compléter l’exposition du même nom ayant lieu en cette fin d’année 2019 au musée de Grenoble en partenariat avec le musée Picasso-Paris www.museedegrenoble.fr , et qui se poursuivra au Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen à Düsseldorf début 2020.
 

« Textiles du Japon », Thomas Murray, Virginia Soenksen et Anna Jackson, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.

 


C’est assurément un somptueux et splendide ouvrage que proposent les éditions Citadelles & Mazenod avec cette publication unique entièrement consacrée aux « Textiles du Japon ».
Non seulement soyeux avec son coffret et sa reliure bleue en tissu, ce volume à nul autre pareil ne peut que s’imposer, en effet, de par sa beauté en ouvrage véritablement d’exception. Retenant un thème rarement traité, avec plus de 500 pages et 365 illustrations, le lecteur y découvrira les plus précieux tissus de la collection de Thomas Murray, acquise depuis cette année 2019 par le Minneapolis Institut. Une invitation à un voyage inouï au pays des tissus japonais, des textiles en ces pages choisis et sélectionnés pour leur rareté et extrême beauté.
Signé de Thomas Muray, lui-même, célèbre marchand d’art, auteur déjà de plusieurs ouvrages dans ce domaine, de Virginia Soenksen, passionnée de textiles japonais, et Anna Jackson, auteur également de nombreux ouvrage consacré à ce thème, ce livre nous ouvre les coffres enfermant ces inestimables trésors extrême-orientaux que constitue les textiles de la collection Thomas Muray. De splendides pages et illustrations dévoilant au regard ébloui du lecteur des tissus anciens, précieux, pour nombre d’entre eux jamais montrés au public. Une incroyable première, donc, qui réjouira aussi bien les amoureux, amateurs ou professionnels des arts et textiles extrême-orientaux avec un plaisir renouvelé par une fabuleuse magie à chaque page et chapitre.
Les auteurs ont, en effet, fait choix de présenter ces tissus rares, retenus pour leur conservation exceptionnelle défiant le temps, selon trois grandes catégories ou chapitres.
La première partie ouvre au regard les malles les plus majestueuses de la collection Murray en présentant les textiles les plus rares et précieux de cette collection, ceux réalisés par le peuple Aïnou. Joyaux de la collection, le lecteur demeurera ébahi devant autant de beauté tant ces textiles Aïnou offrent un raffinement, une finesse et une noblesse de matière rarement atteintes. De fabuleux vêtements Aïnou en peau de poisson (hukht), en fibres d’orties, d’orme ou coton – retarpe, attush, chikarkarpe, kaparamip, ruunpe ou Chijiri - y sont magnifiquement dépliés pour le lecteur avec pour nombre d’entre eux des détails pleine-page.
Ravissement encore avec cette deuxième partie s’attachant aux Mingei, ces tissus de la vie quotidienne japonaise. Présentés selon leurs matières ou fibres, selon leurs techniques d’impression ou coloration, ou encore selon leurs motifs, ces tissus destinés aux vêtements traditionnels japonais ou d’accessoires offrent une impressionnante variété aux couleurs sombres et profondes, tout de bleu, noir ou marron foncés. Des tissus aux motifs variés, originaux et singuliers, révélant tous sans exception, chacun à leur manière, toute l’élégance et l’extrême délicatesse des créations des tisserands japonais.
Le lecteur s’envolera, enfin, avec la troisième partie, pour l’archipel des îles d’Okinawa, un archipel situé dans la mer de Chine. En ces pages, les tisserands des îles d’Okinawa déploient leurs plus beaux textiles. Des tissus incroyablement flamboyants tissés en ces terres lointaines exclusivement en fibres d’ito-bashō, une plante de la famille des bananes comestibles. Affichant des couleurs et motifs au trait caractéristique tous plus chatoyants les uns que les autres, ces tissus d’Okinawa révèlent pour leur part l’extrême créativité des tisserands de l’archipel d’Okinawa. De ces textiles colorés, ce ne sont que fleurs, oiseaux, papillons qui s’envolent…
C’est à un splendide voyage au pays des tissus du Soleil levant qu’invite incontestablement cet ouvrage d’exception révélant toute le raffinement, la finesse et variété de l’art du tissage japonais de ses fabuleux textiles de la collection Thomas Murray, un voyage d’une beauté infinie…

« Grand Canal » par le photographe Laurent Dequick, Edition Chêne, 2019.

 


Venise toujours ! Comme si vous y étiez… Imaginez-vous voguant sur l’une des nombreuses gondoles, un doux et calme après midi d’hiver ou un chaud soir d’été, le bruit de clapotis des rames et les Palais vénitiens, ayant fait la renommée de Venise, plus féeriques les uns que les autres, défilant juste pour vous… C’est cela « Grand Canal », un fabuleux ouvrage se dépliant totalement et laissant apparaître sous vos yeux ébahis sur pas moins de 38 mètres de long le Grand Canal, la plus large et belle avenue de Venise !
38 mètres de formidables photographies aux couleurs atténuées réalisées par Laurent Dequick pour une féerie toute vénitienne. Photographe et architecte, Laurent Dequick, grand amoureux de Venise, a pour cette magie inouïe retenu 300 photographies sur les 4 500 initialement réalisées. La délicatesse de ses prises de vue laisse danser les plus beaux reflets de ces Palais aux milles légendes… Rien d’étonnant dès lors à ce que son travail au titre de photographe et consacré à la Sérénissime ait été primé deux années de suite en 2017 et 2018.
En 2019, par cet ouvrage, c’est toute la splendeur de cet exceptionnel « Grand Canal » signé Laurent Dequick qui se déploie et dévoile pour vous la beauté si singulière de la Sérénissime. Une beauté à l’heure où les femmes vénitiennes faisaient sécher naguère leurs longs cheveux blonds sur les terrasses de Palais… Une heure entre jour et nuit, entre couleurs et ombres, aux milles détails comme suspendus, et que Laurent Dequick, photographe privilégié de la Galerie YellowKorner, avec un art des plus avertis, a su si bien capter et déplier en cet exceptionnel ouvrage.
Mieux qu’un film ou qu’un classique livre, votre doigt glisse et votre imagination s’envole avec pour seul horizon le « Grand Canal »… sur 38 mètres de long !
 

« Le Temple du Silence ; Les Mondes et Univers oubliés d’Hubert Crowley. » de Justin Duerr, Coll. Urban Books, Urban Comics, 2019.

 


Majestueux et remarquable ! Ces deux qualificatifs devraient suffire à eux seuls à qualifier cet ouvrage consacré à l’artiste Herbert Crowley et signé Justin Duerr aux éditions Urban Comics.
Si ce n’est que Herbert crowley, artiste underground du XXe siècle, et à qui dédié ce superbe ouvrage, a été quelque peu injustement oublié et demeure aujourd’hui trop peu malheureusement connu en France ; D’où son titre évocateur : « Le Temple du silence ; les Mondes et Univers oubliés de Herbert Crowley ». C’est donc tout à la fois une belle invitation à découvrir ce grand artiste et un hommage qui lui est rendu que nous offre Justin Duerr, passionné de culture underground, lui-même artiste, écrivain, et musicien, avec cet extraordinaire album au format allongé hors norme et à la superbe couverture noir et blanc signée Herbert Crowley lui-même.
Herbert Crowley, né en 1873 en Angleterre, fut, pourtant, au début du XXe siècle, largement connu et reconnu pour ses œuvres avant-gardistes, des œuvres singulières, au trait précis et immédiatement reconnaissables. Illustrateur, peintre symboliste et sculpteur, sa vision originale ne pouvait, et ne peut encore de nos jours, laisser indifférent. Herbert Crowley nous donne à voir des mondes extraordinaires, des univers à nuls autres pareils qui enchantent par leur technique et leur vision inclassable. Visionnaire, cet artiste le fut assurément !, lui qui fut proche du psychanalyste zurichois Karl Gustav Jung. Ceux qui connaissent les recherches de ce grand psychanalyste suisse n’en seront nullement étonnés, ouvert à l’imaginaire et, bien sûr, aux songes ce dernier s’intéressa autant à l’alchimie qu’aux mandalas, et plus généralement aux univers oniriques et singuliers. Un attrait pour des mondes étranges puisant aux sources de l’inconscient collectif et que partagent les deux hommes.
Et les magnifiques planches de cet ouvrage d’exception viennent merveilleusement témoigner de cette vision singulière, fantastique aussi insolite que fascinante. Herbert Crowley, qui exposa à l’Amory Show en1913, a su influencer à sa suite nombre d’artistes, notamment ceux du monde de la BD et plus particulièrement celui de l’American Comic. Auteur légendaire et reconnu de comic strip, il fut l’auteur du fameux «The Migglemuch » qui fut publié par dans le New York Herald. Une influence manifeste redonnant à ce grand artiste américain toute la reconnaissance qui lui revient et que Justin Duerr nous offre avec bonheur aujourd’hui de redécouvrir.
Après avoir rappelé la vie de Herbert Crowley , l’auteur a retenu un nombre incroyable d’œuvres de l’artiste, comic strip, illustrations, dessins, sculptures, etc., tous plus étranges et fascinants les uns que les autres, et dont certains sont inédits, n’ayant jamais été publiés. Cette unique et remarquable monographie est le fruit de plusieurs années de recherches, près d’une décennie, menées avec passion et persévérance par Justin Duerr.
Une publication-écrin magnifique pour une découverte à couper le souffle !

 

« Un jardin rêvé ; Rohuna, nord du Maroc. » de Umberco Pasti et Ngoc Minh Ngo, Editions Flammarion, 2019.
 

 

Par ces longs et gris mois d’hiver, qui ne rêve de retrouver la douceur d’un jardin luxuriant aux vastes prairies verdoyantes, d’un « Jardin rêvé »… « Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble ! » écrivait Charles Baudelaire pour premiers vers de son célèbre « Invitation au voyage »...
Et c’est bien à une telle « Invitation au voyage », pour que ce songe de « Jardin rêvé » prennent forme en attendant le printemps, que Umberto Pasti et Ngoc Minh Ngo signent en cette fin d’année ce bel ouvrage nous emmenant dans un des plus beaux jardins du Maroc, celui plus précisément de Rohuna au nord du pays ; Et quel Bonheur de douceur !
Pour cet ouvrage, une co-signature réunissant toute la passion d’un écrivain et horticulteur – Umberto Pasti – et celle d’un photographe de renom - Ngoc Minh Ngo. Rappelons que si Umberto Pasti est, en effet, un écrivain italien célèbre, auteur notamment du « Bonheur du crapaud et jardins » et « Les vrais et les autres », celui-ci est aussi un horticulteur réputé. Et lorsqu’une telle personnalité aussi sollicitée rencontre un non moins passionné de la beauté, Ngoc Minh Ngo, cela donne assurément un ouvrage des plus souriants et luxuriants.
Le jardin marocain de Rohuna a été créé entièrement par l’écrivain et horticulteur, c’est dire que l’auteur sait plus que nul autre de quoi il parle ! Pour l’agencement de ce jardin, il n’a pas hésité à transplanter des milliers de plantes sauvages ; des plantes luxuriantes au développement et coloris incroyables repérées ou trouvées sur les chantiers de construction du village. C’est donc également tout la préservation de la richesse botanique de cette région marocaine qu’a su réaliser Umberco Pasti. Un beau défi relevé avec passion. Aujourd’hui Narcissses, crocus, iris sauvages ou autres encore offrent ainsi, non seulement au propriétaire ou visiteurs des lieux, mais aussi aux heureux lecteurs de ces pages, tout leur parfum, leurs couleurs et leur extraordinaire beauté ! C’est, en effet, également toute cette beauté luxuriante et la splendeur inouïe de ses paysages qu’a su capter Ngoc Minh Ngo dans ses quelque deux cents photographies nous ouvrant les portes d’un songe…
Un songe de plus de 220 pages d’un jardin fabuleux, d’un « Jardin rêvé » ; Rohuna, au nord du Maroc ». Et « Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté ».

 

“Water · A Journey through the Element “ par le photograghe Rudi Sebastian, (anglais et allemand), Editions teNeues, 2019.

 


Le photographe Rudi Sebastian a depuis de nombreuses années consacré son travail aux éléments naturels avec notamment un intérêt particulier pour l’eau. Reconnaissant sa dette à l’égard du peintre Claude Monet, il n’a cessé d’explorer les intrications complexes nouées entre l’élément aquatique et la matière terrestre, les jeux complexes de ce qui est suggéré, tangible ou parfois invisible. Cette quête de l’eau s’inscrit bien entendu dans une démarche écologique plus globale, Rudi Sebastian rappelant que l’origine de la vie trouve naissance dans les eaux primordiales. Ses magnifiques prises de vues témoignent de cette sensibilité unique et de ce regard singulier sur les rapports entretenus entre le liquide et le solide, le vivant et l’inerte. Ce splendide ouvrage d’art des éditions teNeues rend compte admirablement de cette quête à la fois artistique et écologique, philosophique, menée parfois dans les liens ténus que le photographe révèle entre la nature et l’homme et les transformations que ce dernier impose plus qu’il ne faut à son environnement.

 

 

On se réjouit de constater que le Rio Celeste d’un bleu turquoise irréel soit bien le fait d’une réaction chimique entre deux pH différents de deux cours d’eau se rencontrant, et non le fait trop répandu de la pollution de l’homme. Les photographies pleine page de Rudi Sebastian semblent tendre parfois même vers de véritables tableaux tant couleurs et formes nouent, en ces prises de vues exceptionnelles, la plus merveilleuse des conversations. Et si les différentes lectures suscitées par cet ouvrage unique sont nombreuses, l’art, la nature, l’esthétique, l’environnement, l’écologie, la philosophie, la toute première d’entre elles sera assurément l’émerveillement qu’offre cet élément insaisissable, et que le photographe a su approcher de si près avec autant de beauté et de talent.
À noter que le livre est proposé sans emballage plastique afin de réduire ce matériau polluant dans les mers, une initiative à encourager…

 

« Paris 1900 » de Marc Walter et Sabine Arqué, Éditions Taschen, 2019.

 

 

Il fallait assurément un très grand ouvrage à la hauteur de cette « Belle époque » qui marqua à jamais Paris et la France au tournant du siècle dernier; C’est chose faite ou plutôt réalisée avec la parution de ce très grand format intitulé « Paris 1900 » aux Éditions Taschen. « Paris 1900 », c’est tout un monde de douceur de vivre à la française. Un univers à nul autre pareil qui s’ouvrait alors avec ce nouveau siècle qui commençait, et qui offre aujourd’hui encore, par cette publication d’exception, ses plus belles pages et couleurs au lecteur ; Un monde nouveau de prospérité et de paix dont Paris fut la plus belle capitale et la France probablement la plus belle représentante.

 


Avec son format exceptionnel XXL 29x39.5 cm, ses plus de 600 pages signées Sabine Arqué et Marc Walter, ce sont des années tout aussi exceptionnelles que l’ouvrage qui défilent sous le regard et la mémoire. Des années de prospérité tant économiques que culturelles, des années de paix après la dure guerre de 1870 marquées par l’espoir et l’optimisme d’un nouveau monde… Marc Walter, photographe et collectionneur de phytochromes, est déjà l’auteur d’ouvrages remarqués. Sabine Arqué, auteur également de nombreux ouvrages, est pour sa part documentaliste et iconographe. Un duo déjà amplement salué pour leurs précédentes et fort belles publications aux éditions Taschen dont « L’Âge d’or du voyage », « An American Odyssey » ou encore « L’Italie vers 1900, portrait en couleurs » avec Giovanni Fanelli.

 


Les auteurs ont souhaité réaliser un livre pleinement ouvert sur cette époque et mémoire dont aujourd’hui, plus d’un siècle après, chacun se souvient avec une belle et tendre nostalgie. Celle que nos grands-parents ou arrières-arrières grands parents nous ont transmise et qui fait encore de nos jours la renommée internationale de la France. Paris, la Côte d’Azur…une si belle époque, songe-t-on... Une « Belle époque » illustrée pour cet ouvrage d’exception par pas moins de 800 photographies, cartes postales, affiches et phytochromes d’époque.

 

 

Le lecteur se promène ainsi à loisir dans les allées de ce qui fut probablement l’une des plus grandes Expositions Universelles, tous les regards convergeant et se levant vers cette grand Dame au port si altier, la Tour Eiffel, celle qui allait devenir le symbole de Paris et de la France ; Une image qui fait la couverture de cet ouvrage exceptionnel. On se promène aussi sur les grands boulevards où les devantures des grandes enseignes jettent déjà leurs illuminations et décorations, les arpettes arpentant encore les rues avec leurs cartons à livrer… Montmartre se réveille ; Mais, « Paris 1900 » offre également la splendeur des paysages luxuriants de la Côte d’Azur avec ces routes tournantes et zigzagantes de la Riviera, les longues plages de Deauville ou d’Etretat, la Bretagne… Chapitre après chapitre, l’ouvrage parcourt ainsi cette France au tournant du siècle dernier de région en région, les Pyrénées, l’Auvergne, les Vosges et les Alpes… offrant au lecteur cette précieuse possibilité de voyager dans le temps et l’espace de cette "Belle époque" avec à chaque page cette impression inouïe d’une douceur de vivre… Un beau songe nous immergeant dans cette France et le Paris de 1900 qui méritait bien un ouvrage exception au format tout autant d’exception.
 

« Toulouse-Lautrec ; La stratégie de l'éphémère » de Nicholas-Henri Zmelty, Collection Monographie, Format : 275 x 325 mm, 280 pages, Éditions Hazan, 2019.

 

 

Un détail de La Clownesse Cha-U-Kao, toile réalisée en 1895 par Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) et un titre évocateur « La stratégie de l’éphémère » en couverture de beau livre attireront assurément immédiatement – et tout à fait à juste titre - l’attention du lecteur à l’occasion de l’exposition qui se tient actuellement au Grand Palais à Paris. Nicholas-Henri Zmelty, maître de conférences de l’art contemporain, a porté ses recherches sur l’image imprimée et la peinture en France entre 1880 et 1939. Le personnage atypique que fut Toulouse-Lautrec ne pouvait ainsi que retenir son intérêt et donné naissance à cette remarquable monographie particulièrement novatrice en ce qu’elle propose un autre regard sur ce peintre. Toulouse-Lautrec, disparu trop jeune à l’âge de 36 ans, fait partie de ces peintres tout aussi célèbres que mal connus. L’univers favori de l’artiste pour les maisons closes, les cabarets et autres lieux de la vie nocturne montmartroise ont progressivement aiguisé son sens de l’observation qui conduira à ces « croquis » intimes et inimitables de l’âme humaine. Car derrière les chants, les danses, les cris et les fêtes, se cachent la plupart du temps dans les œuvres de Toulouse-Lautrec une vision du monde propre au peintre, ce que tient à démontrer l’auteur qui n’hésite pas à comparer le regard porté sur ce monde de l’éphémère à celui de Degas. Au-delà des visions souvent réductrices d’un Toulouse-Lautrec, haut en couleur, ce qu’il fut assurément, Nicholas-Henri Zmelty invite son lecteur à une perception plus intime de son travail, avec cette urgence de saisir l’éphémère comme l’avaient fait en d’autres lieux les maîtres de l’estampe japonaise. Suivant l’artiste selon le fil chronologique de sa courte carrière, l’ouvrage richement illustré présente le tissage de plus en plus serré des différents modes d’expression auxquels aura recours Toulouse-Lautrec pour saisir l’insaisissable. La peinture, bien entendu, mais aussi la lithographie, le dessin de presse, l’illustration sans oublier l’art de l’affiche, les supports ne manqueront pour permettre à l’artiste de recueillir ces impressions prises sur le vif, mais également pour imposer son art à ses contemporains. À la fin de sa vie, et du siècle qui l’a vu naître, Toulouse-Lautrec doit plus sa notoriété à ses affiches illustrées qu’à sa peinture, clin d’œil ironique de l’histoire pour celui qui s’était fait l’apôtre de l’éphémère…

 

« Le Siècle d'or espagnol » de Guillaume Kientz, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Le Siècle d’or espagnol est un ouvrage qui s’avère incontournable pour deux raisons. La qualité de son auteur, tout d’abord, qui fait de ce beau livre une précieuse synthèse sur cette période clé de l’histoire de l’art. Guillaume Kientz est, en effet, bien connu de nos lecteurs, cet historien de l’art ayant été pendant près de dix ans chargé des collections espagnoles au musée du Louvre ; Il dirige maintenant, depuis février 2019, les collections européennes au Kimbell Art Museum au Texas et signe la toute première exposition consacrée au peintre Le Greco au Grand Palais en France. Alors qu’il n’y avait guère d’ouvrages de ce genre sur cette période, l’auteur propose d’aborder un Siècle d’or espagnol en lien avec la construction de l’Escorial ; Un édifice qui abritera bientôt les œuvres des plus grands génies de la peinture. C’est cette belle aventure unique que Guillaume Kientz retrace dans ce riche ouvrage convoquant plus de 150 artistes avec des noms inoubliables tels Le Greco, Vélasquez, Murillo, Zurbaran, Ribera… Rappelant l’héritage de la Renaissance et l’originalité de ce nouveau Siècle d’or (1570-1610), l’auteur présente les manifestations du naturalisme en Espagne au début du XVIIe siècle. Un naturalisme tributaire d’une large demande de commanditaires fortunés, ordres, églises… La nouveauté apporté par les Ribalta, Castello, Mingot, Espinosa éclate aux yeux de leurs contemporains et s’accompagne du développement de la nature morte avec des artistes talentueux comme Zurbaran, Barrera et Ponce. Les échanges sont alors nombreux entre l’Italie et l’Espagne, notamment pour l’artiste Jusepe de Ribera. Des influences également réciproques sont soulignées avec le caravagisme qui s’introduit dans les toiles des artistes espagnols. Une section entière est, bien entendu, consacrée au peintre du roi Velasquez, avant que ne soit abordé le baroque espagnol de la deuxième moitié du XVIIe siècle avec la seconde « école de Madrid » et la peinture andalouse marquée notamment par Zurbaran et Murillo. La seconde raison, et non encore dite, de l’excellence de cet ouvrage tient à sa riche et superbe iconographie présentée idéalement en une mise en page soignée qui fait de ce livre un recueil indispensable à la compréhension de la peinture espagnole. Une belle et riche porte d’entrée au Siècle d'or espagnol.

 

 

 

Werner Lampert « La tribu des vaches » Chêne éditions, 2019.
 


Les vaches font partie de notre quotidien à un tel point que, la plupart du temps, elles n’attirent presque plus le regard de nos contemporains ; Les voitures et les trains roulant si vite, que même ces fameuses vaches de nos campagnes ont-elles à peine le temps de nous voir passer… Et pourtant leur diversité – bien au-delà de ce que nos campagnes peuvent laisser paraître – étonnera le lecteur de ce volumineux beau livre édité par Chêne, un hommage à ces animaux trop longtemps cantonnés à des images préconçues et à un rôle alimentaire dans nos assiettes. Et si nous redécouvrions les vaches ? Werner Lampert sera alors notre guide, lui qui a parcouru le monde à leur recherche, les vaches sauvages comme domestiquées, d’étable ou d’extérieur, de plaine ou d’altitude, sacrées ou profanes…
L’auteur est un passionné d’agriculture biologique depuis les années 1970. Il les a gardées, leur a confié ses peines, comme ses joies. Pour Werner Lampert, pas une vache ne se ressemble, et c’est aux origines de l’homme et de ses croyances qu’on la retrouve, souvent associée aux cultes les plus anciens. Cette ode à la vache est plus qu’un plaidoyer sur la biodiversité mais plutôt une adresse poétique à un animal souvent caricaturé : peau de vache, regard de bœuf,… longues sont les adresses négatives portées à l’encontre de cet animal qui a pourtant toujours jalonné de près les pas des hommes. Werner Lampert nous rafraîchit alors la mémoire dans ces pages inspirées, remonte à l’aurochs, premier animal sauvage chassé par l’homme et qui en provoquera d’ailleurs l’extinction… L’ouvrage bénéficie d’une riche iconographie pour parcourir les terres du monde entier, par continent, à la recherche de ces vaches inconnues pour la plupart d’entre elles, Boran, Ankolé, Doela, Télémark, Jaba, Caidamu,… pas une, effectivement, ne se ressemble ! Imposantes ou frêles, de couleurs unies ou tachetées, poil ras ou abondant, la diversité et la beauté de la plupart de ces vaches méconnues ne pourront que surprendre. Des découvertes rehaussées par les admirables visuels de photographes auteurs retenus. Un véritable livre d’art et un beau plaidoyer pour la biodiversité à mettre entre tous les coeurs.
 

« Le Préraphaélisme » Aurélie Petiot, 300 illustrations couleur, relié toile sous jaquette et étui illustré, format 27,5 x 32,5 cm, 400 p., Mazenod, 2019.

 


Aurélie Petiot propose avec l’ouvrage « Le Préraphaélisme » aux éditions Mazenod une somme remarquable sur ce mouvement artistique, né en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle, et injustement demeuré méconnu dans le reste de l’Europe. Les peintres au cœur de ce mouvement ont pour nom William Holman Hunt (1827-1910), John Everett Millais (1829-1896), et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) ; Ce sont eux qui fondèrent la Pre-Raphaelite Brotherhood, une fraternité n’offrant pas seulement une appellation symbolique, mais s’appuyant sur une réelle communauté de valeurs contestant les acquis de la puissante Royal Academy. Avec un retour aux origines de l’art, doublé d’un souhait de réforme sociale, cette « utopie artistique » gagna en puissance dans une Angleterre subissant les inégalités croissantes dues à la Révolution industrielle. C’est cette belle aventure que l’auteur retrace dans ces pages à la riche iconographie (300 illustrations couleur).
Alors que la reine Victoria a entamé son règne et que la Royal Academy a su imposer ses dictats aux artistes, Hunt, Millais et Rossetti font sécession en revendiquant un retour aux sources médiévales d’avant Raphaël, notamment les Primitifs, d’où le nom de leur mouvement. Le grand théoricien de l’art John Ruskin inspirera cet élan qui encourage un retour à la nature et aux symboles littéraires, sans omettre les questions sociales. Ce mouvement aura une courte durée puisqu’il ne durera effectivement que cinq ans, mais cette initiative saura nourrir longtemps après les avant-gardes qui sauront y puiser leur inspiration. Il suffit pour s’en convaincre d’observer notamment dans le détail les reproductions des œuvres d'Edward burne-Jones et William Morris pour constater que cette nouvelle vision de l’art s’est largement étendue à d’autres domaines que celui de la peinture, notamment dans les domaines des arts décoratifs, du mobilier ou encore de la reliure… Présentant initialement leurs œuvres dans des expositions sous le sigle énigmatique P.R.B. ( Pre-Raphaelite Brotherhood), la curiosité que le mouvement suscitera gagnera rapidement le public et la critique. Après cette période de curiosité, de vives attaques vont cependant être lancées à l’encontre du jeune mouvement, notamment sur leur traitement des thèmes sacrés malgré le soutien de Ruskin. Les dimensions sociales sont abordées de front, invitant à une réforme tout en distillant dans leurs œuvres des références à la littérature où l’on retrouve notamment Shakespeare ou Keats. Après la séparation des trois membres fondateurs, le mouvement initié poursuit malgré tout sa route en abandonnant les références initiales au Moyen Âge, pour se tourner vers l’Italie et la peinture de Boticelli, une influence manifeste que l’on retrouvera dans les représentations de femmes de Burne-Jones. L’ouvrage montre combien ce mouvement aura des influences rhizomiques allant même jusqu’à influencer les arts décoratifs, la photographie, l’illustration, et le mouvement symboliste. C’est avec la fin du XIXe siècle que s’éteindra progressivement ce mouvement étonnant qui sut accorder une place importante aux femmes et dont les ramifications iront jusqu’en France selon une lente découverte, ainsi que le souligne Aurélie Petiot, plus particulièrement à travers le mouvement symboliste.
Un ouvrage foisonnant, aussi didactique qu’esthétique.

 

« Fresques des villas romaines » de Donatella Mazzoleni, Umberto Pappalardo, Luciano Romano, 340 illustrations en couleur, relié en toile sous jaquette et étui illustrés, format 27 x 32,5 cm, 416 pages, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


C’est un livre unique sur les fresques des villas romaines qui est aujourd’hui disponible aux éditions Citadelles & Mazenod en une nouvelle édition riche de plus de 400 pages et 340 illustrations couleur. Le fait est d’autant plus remarquable que ce livre magnifique est le fruit d’une campagne photographique tout spécialement commandée afin de rendre au plus proche chaque détail de ces œuvres ornant les villas romaines et dont les splendeurs n’ont cessé de charmer nos contemporains depuis leurs redécouvertes. En présentant dans le détail soixante-huit des plus belles fresques, nous entrons dans cette intimité romaine dont le détail de la Villa de Poppée à Oplontis ornant la couverture du livre donne un petit aperçu…
Avec ces fresques, c’est en effet au cœur de la décoration de la villa des Mystères de Pompéi, la Domus Aurea de Rome ou encore Boscoreale que le lecteur s’immiscera subrepticement. Mais cet ouvrage n’est pas seulement un beau livre, les auteurs spécialistes de ces fresques ont étudié dans le détail les fonctions de ces peintures murales dans le contexte de leur création, une manière d’agrandir les espaces intérieurs en élargissant le paysage de la nature aux nombreuses représentations d’animaux et figures mythologiques. En observant chacune des reproductions, il sera possible de constater combien cet art est intimement lié à l’architecture chargée de les recevoir. Pompéi, Rome, mais aussi Oplontis, Boscoreale, Herculanum livrent ainsi dans ces pages des trésors souvent inaccessibles au public. Différentes techniques de trompe-œil ont été utilisées par les artistes de la Rome ancienne usant de cadres architecturaux servant à mieux mettre en valeur la pureté de la nature représentée. Chaque site fait l’objet d’une présentation et d’une étude détaillée par les auteurs, accompagné d’un ensemble de planches faisant littéralement revivre ces évocations picturales étonnant notre regard par leur fraîcheur, vingt siècles après leur composition. La qualité des prises de vues est encore accrue par le choix d’un papier idéal mat, le Tintoretto, au diapason exact de la matière des fresques, un choix particulièrement heureux ayant l’avantage d’éliminer les reflets. C’est ainsi, également à une invitation tactile à laquelle convient les auteurs par ces choix, une approche qui renouvelle peut-être des gestes déjà pratiqués par les commanditaires de ces œuvres d’une très belle réalisation technique, leur destination pour de riches villas expliquant certainement ce haut degré de maîtrise artistique. Qu’il s’agisse de foisonnants entrelacs de colonnades ou de luxuriantes vasques où s’abreuve un frêle oiseau, des pans entiers du quotidien des Romains se dévoilent sous nos yeux ébahis, avec l’impression de lever discrètement le voile d’une intimité raffinée et sublimée par un tel ouvrage d’exception.

 

Larry Silver : "Bosch", 350 illustrations couleur, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, Format 27,5 x 32,5 cm, 430 pages, Editions Mazenod, 2019.
 


Jérôme Bosch (1450 – 1516) suscite toujours l’étonnement, un étonnement qui ne cesse de se renouveler et une fascination qui gagne rapidement lorsque le spectateur prend conscience que ce travail est le fruit d’un peintre du XVe siècle- début XVIe s. Les univers pour le moins singuliers qui peuplent ses toiles n’ont cessé d’interroger non seulement les historiens de l’art, mais également les théologiens sans oublier les psychologues… À nul autre pareil, Jérôme Bosch se démarque de tous ses contemporains en proposant des paysages peuplés d’êtres surnaturels plus vrais que nature. C’est à cette singularité que s’est attaché l’historien de l’art Larry Silver, spécialiste reconnu de la peinture flamande, dans ce splendide ouvrage bénéficiant d’une iconographie remarquable (350 illustrations couleur). Retraçant le parcours de l’artiste en rappelant l’univers spirituel de l’art néerlandais, cet ouvrage d’exception s’attache également à situer Bosch parmi ses contemporains avant d’explorer ces visions apocalyptiques qui ont tant jalonné ses œuvres et l’ont fait passer à la postérité. Jheronimus van Aken, plus connu sous le nom de Jérôme Bosch, compte parmi les peintres les plus énigmatiques et originaux des XVe et XVIe siècles néerlandais. Avec l’artiste, c’est en effet toute une fantasmagorie qui s’ouvre à nos yeux toujours surpris par une telle audace tant ses évocations semblent plus relever des XXe et XXIe siècles transgressifs. Le peintre néerlandais offre ainsi à ses contemporains des tableaux peuplés de scènes plus étranges les unes que les autres semblant sorties de l’inconscient d’un esprit qui se livrerait sur le divan. Pourtant la révolution apportée par Sigmund Freud n’a pas encore eu lieu, et c’est une création pour la moins originale que livre Bosch sur de grands formats dont la superbe et présente édition - en format 27,5x32,5 cm – en autorise la reproduction plus que fidèle. Il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir l’une des doubles pages de ce grand volume pour avoir une idée des détails incroyables représentés par celui qui s’inscrit aux marges du réel et de la drôlerie, du grotesque et de l’imaginaire. Ces bêtes qui surgissent de nos peurs et de nos fantasmes sont d’une certaine manière la représentation picturale du péché et des désordres de l’homme. Bien entendu, en cela, Jérôme Bosch n’a pas tout inventé et un grand nombre du bestiaire s’avère directement inspiré de la mythologie et des sources sacrées si l’on pense par exemple aux fameuses descriptions de l’Apocalypse de saint Jean. Mais avec le peintre néerlandais, les monstres et autres bizarreries font souvent l’objet de surprenantes mutations opérées par le génie créatif d’un artiste en marge des canons de son époque. Et pourtant, la vie de Jheronimus se déroula dans la tranquillité de Bois-le-Duc et de son atelier, auprès de son épouse, fille d’un riche aristocrate. Les Sept Péchés capitaux, la Nef des fous ou encore Le Jardin des délices sont autant de réflexions sur le sens du péché et de la condamnation aux enfers telles qu’elles sont présentes dans un grand nombre de discours théologiques couchés sur le papier. Et lorsque cette pensée se trouve confrontée à l’immense bestiaire hérité du Moyen Âge sous le pinceau d’un artiste de génie que rien n’effraie, alors l’inspiration est sans limites et ouvre à des représentations jamais réalisées avec autant de détails et de précisions jusqu’alors. Jérôme Bosch a su cristalliser ces différents plans d’une manière si naturelle que cela apparaît aujourd’hui incroyable au regard de la distance qui nous sépare de cet artiste atypique. Son influence a été telle que si nous ne possédons aujourd’hui pourtant que vingt tableaux et huit dessins attribués au peintre, un nombre incroyable d’œuvres ont néanmoins voulu copier et imiter le grand maître jusqu’à notre époque ainsi que le souligne en conclusion cet ouvrage remarquable et indispensable pour entrer dans l’intimité de l’atelier de Jérôme Bosch.
 

 

« Les récits légendaires de l’empereur Maximilien Ier » présenté par Stefan Krause, Relié, 36 x 36 cm, 448 pages, Taschen, 2019.

 


Le « Freydal », relatant « les récits légendaires de l’empereur Maximilien Ier », compte depuis longtemps parmi les grand classiques de l’art des tournois, une compilation commandée par l’empereur Maximilien 1er (1459–1519) lui-même et qui appréciait fort ces manifestations martiales organisées sous forme de jeux. Nul étonnement alors que ces divertissements hauts en couleur aient inspiré les créateurs les plus contemporains, dont ceux du fameux de Games of Thrones, tant ces 255 miniatures enluminées d’or et d’argent évoquant ces joutes souvent violentes voire meurtrières, sont d’une splendeur inouïe et ont su dépasser largement le cadre de divertissements de cour. Seule une édition somptueuse et de grands soins pouvait donc en transmettre toute la magnificence ; Aussi, faut-il saluer cette belle initiative des éditions Taschen.

 


Au-delà des récits, il s’agit bien plus d’une allégorie du pouvoir se mettant véritablement en place avec ce héros nommé Freydal, personnage se confondant sans équivoque en fait avec les traits mêmes de l’empereur Maximilien. Habile rhétorique par l’image, ces « récits légendaires » vont ainsi diffuser une épopée dépassant le cadre de la cour des Habsbourg laissant les aventures du héros intrépide s’inscrire dans la lignée du pur amour courtois. Freydal, le héros devra en effet combattre afin de prouver son amour à la dame qu’il aime, en l’espèce Marie de Bourgogne que Maximilien épousera en 1477.

 


Pour réaliser cet ouvrage, il a fallu réunir les comptes rendus détaillés de pas moins de 64 tournois, décrivant les combats à la lance et, derrière ces derniers, toute la splendeur et l’honneur de l’art de la chevalerie. Le lecteur retrouvera, en effet, dans ces récits les codes et les valeurs de courage et d’honneur, des valeurs qui rayonnent de leurs plus belles couleurs sur les pages de ce manuscrit conservé dans les chambres fortes du Kunsthistorisches Museum de Vienne en raison de sa fragilité. L’art des tournois apparaît ainsi au grand jour avec des scènes de combat étonnantes où des boucliers sont projetés en l’air pour être détruits en lames métalliques…

 

 

Rien n’est trop raffiné pour manifester la valeur guerrière des nobles seigneurs de la cour de Maximilien, un exemple à valeur de modèle. Stefan Krause, directeur de l’Arsenal impérial du Kunsthistorisches Museum, introduit le lecteur à cette fascinante évocation en rappelant les origines de ce manuscrit dont les 255 miniatures ont pour la publication été photographiées pour la première fois en couleurs. Un ouvrage exceptionnel, donc, qui paraît à l’occasion du 500e anniversaire de la mort de l’empereur Maximilien, un autre anniversaire important cette année que cet ouvrage commémore somptueusement.
 

Théodore de Bry. « America » Michiel van Groesen, Larry E. Tise, reliure en tissu, 28,5 x 39,5 cm, 376 pages, Taschen, 2019.
 


Les éditions Taschen proposent avec cette nouvelle et très belle parution consacrée à l’ouvrage réalisé par Théodore de Bry, « America », d’accéder à une source rare qui devrait intéresser non seulement les spécialistes de l’histoire de l’Amérique du Nord et centrale, mais également tous les passionnés d’histoire et de géographie. Lorsque cet ouvrage paraît initialement à la fin du XVIe siècle, en 1590 exactement, le Nouveau Monde était encore inconnu pour la plupart des Européens, à l’exception de quelques rares voyageurs osant s’aventurer en ces contrées lointaines et sauvages. L’éditeur flamand Théodore de Bry ouvrit, donc, grâce au livre ces horizons à la curiosité d’un lectorat de plus en plus captivé par ces récits de voyage hérités d’aventuriers tels Thomas Harriot, Sir Francis Drake et Sir Walter Raleigh… En partant de leurs récits, Théodore de Bry les illustra d’inoubliables gravures qui à elles seules justifieraient la découverte de ce splendide ouvrage aux dimensions généreuses 28,5 x 39,5 cm. Mais, les lecteurs du XXIe siècle découvriront également en ces pages, l’extrême curiosité et étonnement ayant présidé à cette publication et à son succès ; Il faut imaginer cette découverte inédite et totale pour les lecteurs de l’époque et de ce siècle, il y a plus de 400 ans !

 

 

Des continents inconnus comme la Virginie (qui correspond à l’actuelle Caroline du Nord) jusqu’à la Floride, l’Amérique centrale y livrent leur visage, paysages et trésors, avec à l’époque neuf premiers volumes, une somme longtemps restée sans comparaison comme le relèvent les deux responsables de cette magnifique édition. Michiel van Groesen, professeur d’histoire maritime à l’université de Leiden, aux Pays-Bas, est un spécialiste des conceptions européennes du monde atlantique à l’aube des temps modernes. Larry E. Tise, professeur émérite en histoire à l’East Carolina University est, en ce qui le concerne, un spécialiste des premiers explorateurs Thomas Harriot et Sir Walter Raleigh aux frères Wright et aux origines du transport aérien.

 

 

Nous découvrons à la lecture de ces étonnantes et splendides pages une vision du monde et de « l’étranger », les autochtones de ces terres habitées au moment de leur découverte par les Européens. Ethnocentrisme, préjugés et autres jugements de valeur jalonnent bien entendu ces récits qui sont bien loin de nos exigences ethnographiques contemporaines, mais ces pages appartiennent assurément à l’Histoire, et pour ces seules raisons, elles méritent d’être découvertes, surtout si bien présentées. Car il faut bien avoir à l’esprit que la plupart de ces récits sont le fait d’un homme, de Bry, qui n’a jamais mis les pieds en Amérique, ces sources étant de seconde main.

 

 

Mais son imagination débordante surmonta ces lacunes et la qualité des illustrations de John White et Jacques Le Moyne compense bien au-delà ces imprécisions avec pour ce volume la réimpression des 218 planches des neuf premiers modèles, avec leurs frontispices et cartes continentales respectives. Un ouvrage qui à lui seul vaut bien des voyages, celui de l’imagination et du rêve sans quitter le confort de son fauteuil…

 

 

Laetitia Cénac et Jean-Philippe Delhomme : « Dans les coulisses de CHANEL. », Éditions de La Martinière, 2019.

 


Ce bel et attrayant ouvrage devrait assurément retenir l’attention de plus d’un ou une passionné(e) de mode, et plus précisément des collections Chanel et de Karl Lagerfeld. Fabuleuse invitation à entrer, le temps d’une saison de mode, d’une collection, ainsi que son titre le suggère « Dans les coulisses de Chanel », l’ouvrage est un véritable reportage dessiné signé Laetitia Cénac et Jean-Philippe Delhomme. Laetitia Cénac connaît plus que nulle autre son sujet, et n’est plus à présenter ; grand reporter au Figaro, ses écrits sur la mode, l’art, le théâtre ou encore l’art de vivre ne se comptent plus. Peintre et dessinateur, Jean-Philippe Delhomme a, lui aussi croqué nombre de coulisses de mode notamment pour Vogue, Louis Vuitton, Madame Figaro, Libération ou son propre blog The Unknown Hipster.
Célébrant, bien sûr, Karl Lagerfeld, icône indissociable de la Maison Chanel, cet ouvrage est aussi un émouvant et bel hommage rendu au grand couturier qui disparaissait ce 19 février 2019, jour même où – belle et étrange coincidentia, l’ouvrage partait aux presses pour impression. Aussi, est-ce avec émotion que le lecteur pourra le retrouver croqué par Jean-Philippe Delhomme et lire en prologue cette rencontre avec le grand couturier, lui qui n’hésitait pas à dire lors de son entrée chez Chanel qu’il avait « réveillé une belle endormie. »
L’ouvrage s’ouvre sur le dernier défilé signé Karl Lagerfeld, celui de la collection prêt-à-porter Chanel de la saison printemps-été 2019. Un défilé unique au décor grandiose et époustouflant ayant apporté, en ce mois d’octobre 2018, le sable blanc, le bleu de la mer et l’éclat inoubliable du soleil sous la verrière du Grand-Palais de Paris. Mieux que des photos, les dessins de Jean-Philippe Delhomme par leur charme et fraîcheur font, en ces pages, battre encore les cœurs d’émotion… Après le casting, le maquillage, l’accessoirisation, les mannequins s’animent par magie et défilent pour le lecteur...
Puis s’ouvrent les portes du célèbre Studio avec Virginie Viard et les coulisses de ce temple de l’excellence. Ce ne sont plus les mannequins, mais les ateliers de la célèbre Maison de haute couture, du plus petit au plus grand, qui défilent maintenant sous les dessins irrésistiblement pleins de charme de Jean-Philippe Delhomme. Choix des matières avec notamment Flore Vladaj, première d’atelier flou ; Choix des coupes avec Christine Allix, première d’atelier tailleur ; Choix aussi des couleurs avec Jean-Philippe Burucoa, premier d’atelier flou et coupe… Brodeuses des célèbres Maisons Lesage et Montex, art millénaire tout de finesse et d’excellence, et dont Karl Lagerfeld aimait à dire : « Je ne conçois pas la mode sans broderie… ». Mais aussi les célèbres plumassiers, plisseurs, et autres petites mains, savoir-faire bien vivants d’une longue et belle tradition française du luxe.
Tous, manufactures, ateliers de maroquinerie, sacs, chapeaux, souliers, bijoux, avec la complicité de Laetitia Cénac et Jean-Philippe Delhomme, y dévoilent, en ces pages, leurs secrets les mieux gardés. Une tradition d’excellence et de savoir-faire où souffle toujours ce vent de création faisant de Chanel une des Maisons de Haute-couture et de prête à porter Française la plus prisée au monde.
Plus qu’un reportage dessiné de haute qualité dédié aux « Coulisses de Chanel » et à Karl Lagerfeld, une véritable mémoire vivante !

« Claude ; Un empereur au destin singulier », Catalogue d’exposition 320 pages, 234 illustrations. Paris, Lienart éditions, 2019.

 


Curieux destin en effet que celui de Tiberius Claudius Drusus, fils de Drusus l’Aîné et d’Antonia la Jeune, né à Lyon en 10 avant Jésus-Christ et plus connu sous le nom de l’empereur Claude. L’Histoire a laissé un portrait peu flatteur de celui qui appartenait pourtant à l’illustre famille impériale julio-claudienne et qui succéda à Caligula, assassiné en 41 de notre ère. C’est cette même garde prétorienne, qui ayant éliminé l’empereur sanguinaire, portera au pouvoir un personnage n’ayant jamais cherché ces honneurs. Claude fut-il pour autant un si mauvais Empereur ?
Le présent catalogue entend revisiter l’image négative que nous a léguée l’Histoire de cet homme – avant d’être empereur, effacé et ayant pour épouses Messaline et Agrippine, des femmes dont le seul nom parle contre elles… De nouvelles recherches ont, en effet, réhabilité ce dernier en soulignant sa réputation d’homme de lettres intéressé aux choses de l’État et bon gestionnaire contrairement à ce qui a été officiellement présenté. C’est lui qui, par exemple, imposera la loi de 48 faisant admettre des Gaulois au sénat romain et dont le discours resta célèbre, gravé sur la Table claudienne aujourd’hui conservée au musée gallo-romain de Fourvière. Geneviève Galliano, conservateur en chef du Patrimoine, souligne l’importance d’une telle recherche à partir des riches collections romaines du musée des Beaux-arts de Lyon, ville de naissance de l’empereur. Le contexte politique et social présenté en ces pages permet de mieux apprécier les nombreuses alliances et choix politiques de Claude. Avec plus de 150 œuvres de différentes natures (statues, bas-reliefs, camées et monnaies, objets ; de la vie quotidienne, peinture d’histoire,…), ce riche catalogue renouvelle ainsi complètement l’image d’un empereur encore trop souvent présenté de nos jours par le cinéma et la littérature comme un personnage fantoche balloté par les évènements. Il ressort de ces pages abondamment illustrées que l’empereur Claude était bien plus avisé que ce que les manuels d’histoire romaine ont bien voulu nous léguer et laisser croire, un empereur soucieux de son peuple et qui permit, surtout, à l’empire d’atteindre son apogée quelques décennies plus tard, ainsi que le rappelle Geneviève Galliano.
 

 

« Les Fleurs par les grands Maître de l’estampe Japonaise », par Amélie Balcou, Editions Hazan, 2019.
 


Après celui consacré aux quatre saisons, voici un autre joli coffret dédié, lui aussi, aux plus belles fleurs des Maîtres de l’estampe Japonaise. Que de beauté ! En ces pages, ce sont, en effet, toute la richesse, la subtilité et la finesse des fleurs de l’art de l’estampe qui s’offrent au regard ; fleur de cerisier, de prunier, d’iris, nénuphar… Avec sa reliure japonaise rouge pivoine en accordéon, c’est un long poème fleuri de « Kachô-ga » qui se déroule. Du XIXe siècle au XXe, le lecteur y retrouvera les grands maîtres incontournables japonais, Hokusai et Hiroshige, mais aussi, Shigenobu (Hiroshige II) Tanagami Konan, Kômo Bairei, Imao Keinen, Watanabe Seiti ou encore pour le XXe siècle, Ohara Shôson, Nishimura Hodo, Ito Sozan ou Zuigetsu Ikeda.
Accompagné de son livret signé Amélie Balcou, ce sont les fleurs dès plus sophistiquées et cultivées aux plus sauvages qui reprennent ainsi vie avec l’art de ces maîtres japonais de l’estampe. Chacun, à sa manière, dans toute sa singularité et selon sa sensibilité, naturaliste, religieuse, bouddhique ou shintoïste, renouvelle et magnifie l’œuvre de la nature. Car, bien sûr, au-delà de ces fleurs, mais aussi de si frêles oiseaux, rapaces ou volatiles insectes, c’est bien toute la beauté de la nature qui s’exprime en ces estampes, une nature célébrée, rêvée ou fantasmée. L’approche bouddhique et animiste de Hokusaï se retrouve dans ses nombreux Carnets, notamment dans sa suite de « Grandes Fleurs » qui sera suivie de celle des « Petites fleurs ». Osant introduire des pigments artificiels, dont le fameux bleu de Prusse, ces séries d’Hokusai influenceront largement Hiroshige. Ce dernier livrera lui aussi de nombreux « Kachô-ga » au format singulier dans un style plus épuré que reprendra son élève Hiroshige II. Les courants « Shin-hanga » au tournant du siècle et ceux du XXe siècle redonneront souffle à cet art des « Kachô-ga ».
Au travers ces représentations et styles différents, selon les époques ou écoles, de Hokusai à Shôson ou Sozan, c’est toujours cette perfection toute japonaise empreinte de fragilité et d’éphémère de l’art de l’estampe qui est recherchée et se donne merveilleusement à voir.

« Notre Planète », Alastair Fothergill et Keith Scholet, préface d’Isabelle Autissier, traduit de l’anglais par Charles Frankel, Editions Dunod, 2019.
 

 

« Notre Planète » est plus qu’un beau livre livrant les plus magnifiques spectacles que nous puissions encore admirer, ces cadeaux et dons offerts par la Terre et la nature, celui-ci entend aussi et surtout dans un message d’espérance tirer la sonnette d’alarme avant que l’irréversible ne soit à jamais atteint. Réalisé par l’équipe de « Planète Terre » et de « Planète Bleue », Alastair Fothetgill, réalisateur de documentaires naturalistes, et Keith Sholey, biologiste et cofondatrice de Sylverback Film production, ce sont les paysages les plus époustouflants de « Notre Planète » qui ravissent en ces pages le regard et le cœur des bipèdes que nous sommes ; Des déserts glacés aux forêts tropicales, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par tant de beauté ; Splendeurs des mers glacées, l’Arctique et l’Antarctique avec les fabuleuses richesses de « la banquise abritant l’un des écosystèmes les plus riches de notre planète », splendeurs encore des eaux douces, de la haute mer… Émerveillement aussi devant ces paysages grandioses des savanes et des déserts, des forêts et des jungles... Mais, cette planète aux beautés et trésors inouïs est aussi ce que nous en avons fait, ce que trop souvent on ne montre pas et tait, et ce qu’elle sera plus encore demain si nous ne réagissons pas. C’est aussi cela, ce triste constat, que ces pages entendent souligner et plus encore laissent malheureusement à entrevoir si... Un constat qui touche bien avant l’homme, ces autres habitants de la planète, « Notre Planète » mais aussi la leur, que sont les animaux ; L’ours blanc, la panthère, l’orang-outan… Des animaux fascinants et que l’ouvrage invite à admirer, et plus que jamais, au plus vite à préserver. Isabelle Autissier en signe la préface trouvant, une fois encore, le timbre de l’alarme avec cette espérance que celui-ci porte loin et puisse être entendu du plus grand nombre. « Devons-nous nous résigner à la chronique d’une catastrophe annoncée ? Non, car il n’y a aucune fatalité », souligne-t-elle en ces splendides pages qui n’entendent justement pas y céder.

 

« Léonard de Vinci par le détail » de Stefano Zuffi, Editions Hazan, 2019.
 

 

On connaît et reconnaît bien sûr le génie de Léonard de Vinci, peintre le plus célèbre au monde et dont est fêté en cette année 2019 le 500e anniversaire de sa mort survenue le 4 mai 1519 au Clos Cloué près du château d’Amboise où l’avait appelé François 1er. On connaît aussi, bien sûr, ses plus grandes œuvres marquant cette Renaissance italienne tant admirée de nos jours. Mais, en connaît-on pour autant les détails, des détails qui peut-être plus que tout autre révèlent l’excellence et le génie du peintre, né un 15 avril 1452 à Vinci dans la vallée de l’Arno. Ce sont justement ces détails d’une infinie précision et d’une impressionnante beauté que Stefano Zuffi, historien de l’art, a entrepris de mettre en lumière dans ce remarquable ouvrage dénommé « Léonard de Vinci par le détail » et paru aux éditions Hazan. Didactique, l’ouvrage commence par une brève mais efficace chronologie suivie d’une présentation des œuvres du peintre sur pleine page comprenant, outre leur numéro d’inventaire, leur localisation actuelle, dimensions, année probable et techniques de réalisation ; une présentation des œuvres plus qu’utile pour apprécier pleinement chaque détail mis en avant. Défilent alors, la « Vierge à la grenade », « Le Baptême du Christ », « l’Annonciation »… Des toiles mais aussi des dessins ou encore planches d’anatomie. Rappelons que Léonard de Vinci n’était pas seulement un grand peintre de génie mais excellait également en sciences, astronomie, ingénierie, architecture, optique, géologie, botanique et ses études ou Carnets en anatomie conservées à la Royal Library du Windsor Castel surprennent encore aujourd’hui. « La vraie grandeur du maître réside peut-être dans le fait qu’il ne mettait aucune limite à la possibilité de connaître le monde et de la représenter, ne se laissant jamais conditionner par des idées reçues ou des contraintes religieuses », relève dans son introduction Stefano Zuffi.
Présentation faite, se sont ensuite les détails, ces extraordinaires détails, rangés astucieusement par thème – animaux, enfants, gestes, nature, regards, sourires, technologie, et anatomie, qui se révèlent au lecteur page après page. Présentés chacun sur une double page avec en parallèle les explications et précisions de l’auteur, il faut découvrir les détails de ses études de chevaux ou de lions dont les hennissements ou les rugissements semblent nous parvenir du XVIe siècle. Léonard de Vinci vouait un respect et un amour inconditionnel pour la nature, il était végétarien et nombre de sensibles anecdotes concernant ses rapports aux animaux nous ont été rapportées notamment par Vasari. Les détails consacrés aux gestes et plus particulièrement aux mains sont également admirables ; des mains d’une finesse d’expressivité inégalée ; il faut ainsi s’arrêter sur cette main du Christ, le fameux « Salvator Mundi », tenant une sphère de cristal de roche où figure de minuscules fossiles ou encore sur ce poing à la tension physique et spirituelle extrême de « Saint Jérôme ». Avant de finir par la technologie et l’anatomie, le sourire ne pouvait à l’évidence dans un tel ouvrage consacré aux détails chez Léonard de Vinci que s’imposer ; ces sourires si énigmatiques, sensuels et si caractéristiques du peintre, sourire de la « Madone Benois », de « La Scapigliata », de « Sainte Anne », de « Saint Jean-Baptiste », et bien sûr, celui le plus connu et inoubliable de « Mona Lisa »…
 

« Gustave Moreau ; Du songe à l’abstrait », Somogy Edition d’Art, 2018.

 

 
« Gustave Moreau ; Du songe à l’abstrait » paru aux éditions Somogy donne à voir une analyse et partie de l’œuvre du peintre quelque peu moins connue et surtout plus énigmatique faisant une très belle part aux songes... L’œuvre de Gustave Moreau a toujours été, de par ses nombreuses influences, difficile à qualifier. Donné pour peintre majeur du symbolisme, il fut aussi présenté comme académique, romantique italianisant… Les œuvres reproduites en ces pages, pour beaucoup sur pleine page, moins figuratives, viennent encore brouiller un peu plus l’analyse. En témoigne cette extraordinaire série de toiles dénommée « Ébauche » où tout figuratif semble avoir disparu…
C’est là toute la richesse de ce peintre, et le mérite de ce bel ouvrage, que d’aborder son œuvre par ce prisme moins classique et d’ouvrir ainsi au lecteur cet univers « du songe à l’abstrait ».
Appuyé par de riches contributions, l’ouvrage commence par un texte signé Marie-Cécile Forest, directrice du musée national Gustave Moreau, « Gustave Moreau « L’au-delà abstrait » » offrant une belle synthèse sur ce que fut la trajectoire de l’œuvre de l’artiste. Cet artiste, né en 1826 et dont Matisse fut l’élève. Partant, ensuite, de la célèbre toile « Le Triomphe d’Alexandre le Grand », toile dans laquelle percent ces nuées et songes de l’abstrait, et faisant également l’objet d’une belle analyse de Véronique Sorano Stedmman, l’ouvrage remonte l’échelle du temps et celle des œuvres dans lesquelles « Abstraction, matière et imagination » s’immiscent et s’imposent, ainsi que le met en lumière dans sa non moins riche contribution Dario Gamboni, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Genève. Telles ces toiles « Ébauche » ou « Ébauche, Plantes marines pour « Galatée » » où s’impose en fond ce mystérieux bleu, des toiles jusqu’à présent jamais encore exposées ou reproduites dans leur ensemble.
Bien que peintre de la ligne et de la forme, l’œuvre de Gustave Moreau ne saurait être appréhendée sans en comprendre la palette et les couleurs. Ce que témoignent ces nombreux et fabuleux « « Essais de couleur » sur papier de Gustave Moreau », ainsi que le souligne avec pertinence dans sa contribution Emmanuelle Macé, chargée d’étude au musée national Gustave Moreau. De merveilleux essais de gouache et d’aquarelle, une technique que Gustave Moreau utilisera jusqu’à sa mort, rehaussés parfois de mines de plomb sur papier vélin. Des essais, pour beaucoup qualifiés aujourd’hui d’œuvre à part entière, et où les couleurs dansent, notamment ceux de sa célèbre toile « Jupiter et Sémélé », ouvrant au lecteur les plus beaux songes colorés…
De là, la tentation est forte de faire de Gustave Moreau le peintre ayant ouvert la voie à l’abstraction, bien qu’une telle analyse demeure toujours fortement sous influence de chaque époque. Aussi est-ce de manière pertinente, partant du texte du peintre américain Paul Jenkins de 1961, que Cécile Debray, directrice du musée de l’Orangerie, dans son texte intitulé « Gustave Moreau, grand-père de l’abstraction ? » se penche de nouveau sur cette question. Une œuvre et une vie qui avance vers l’inévitable et que tant le peintre lui-même que le lecteur de cet ouvrage ne peuvent ignorer… Dès lors, peut-on se demander si c’est vers un abstrait ou la mort que le peintre s’avance toujours plus ? C’est par cette trajectoire de l’œuvre et du destin de l’artiste que se clôt la première partie de l’ouvrage avec le beau texte de Rémi Labrousse, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université de Ouest-Nanterre, intitulé « Un travail de deuil ? », avant que ne s’ouvre la seconde partie consacrée à la présentation des œuvres. Ces œuvres mystérieuses, colorées et étranges de Gustave Moreau, pour qui – rappelons-le, la peinture était cosa mentale et se devait d’ouvrir à l’imagination, aux rêves et aux songes vers cet univers supérieur, « Du songe à l’abstrait »… Et n’est-ce pas indéniablement le cas ?

« Le trésor de Toutankhamon » de Zahi Hawass & Sandro Vannini, Editions Mazenod, 2019.

 


Événement phare, l'exposition "Toutankhamon - Le trésor du Pharaon", à la Grande Halle de la Villette de Paris imposait un ouvrage à la dimension du grand pharaon. C’est chose faite avec ce bel ouvrage réalisé par l’incontournable égyptologue Zahi Hawass, figure majeure de l’égyptologie contemporaine ayant réalisé des découvertes capitales telles les tombes des constructeurs des pyramides de Gizeh, la Vallée des Momies d’Or à Bahariya, l’identification de la momie de la reine Hatchepsout. L’autre point fort de cette somme impressionnante réside dans la qualité des photographies du non moins grand photographe Sandro Vannini, mondialement connu pour la splendeur de ses prises de vue à la fois artistiques et d’une précision redoutable. C’est à un véritable voyage dans l’univers spirituel du grand pharaon qui est proposé par ce livre riche de 324 illustrations, dont 26 pages dépliantes. Le lecteur sera en effet introduit au cœur de la pyramide, de l’antichambre jusqu’à la chambre funéraire, invité à découvrir les plus belles merveilles qu’ont pu livrer les fameuses fouilles de Howard Carter en 1922. Zahi Hawass se souvient en introduction de sa première visite durant l’hiver 1964, il n’avait alors que 17 ans et ne se doutait pas qu’il serait l’un des principaux responsables du département égyptologie de son pays…
Lorsque Toutankhamon, succéda à son père Akhenaton, il imposa un retour du dieu Aton au dieu Amon, revenant ainsi du courant amarnien caractérisé par un seul dieu vénéré au polythéisme égyptien traditionnel. Le pharaon était, en effet, classiquement l’émanation d’Amon sur terre jusqu’à cet épisode singulier imposé par Akhenaton quant à la vénération unique du dieu solaire Aton. Toutankhamon opère donc un retour au cadre classique après une période de flottement, démontrant une fois de plus que la religion égyptienne était avant tout une religion ouverte avec une pléthore de divinités en permanente mutation. L’ouvrage permet de s’immerger dans cet univers unique en entrant dans le sanctuaire de Toutankhamon par l’escalier et le couloir d’entrée et d’y découvrir ainsi, comme Carter le fît, cette superbe tête de Nefertoum – Toutankhamon enfant – dépliée sur trois pages. Suivent une série de pièces et d’espaces livrant des trésors plus fabuleux les uns que les autres défilant page après page en une ivresse d’or vertigineuse. Coupe de calcite translucide, statues gardiennes dorées, lits rituels, chars, jusqu’au fameux masque d’or, cornaline et lapis-lazuli... Ce n’est que splendeur et magnificence, une émotion qui fut celle de Howard Carter et qui est partagée dans ces pages. Pour chaque lieu et pièce, des notices complètes permettent de les replacer dans leur contexte et d’en souligner non seulement la qualité esthétique mais également l’importance archéologique. C’est à un voyage enivrant auquel convie cet ouvrage remarquable, relevant ce pari fou de restituer un environnement et de proposer une telle visite avec tous ces trésors, une visite aujourd’hui devenue impossible sur le lieu même où reposait le grand pharaon.

 

« Traverser la lumière – Bazaine, Bissière, Elvire Jan, Le Moal, Manessier, Singier » sous la direction de Florian Rodari, Coédition Fondation Jean et Suzanne Planque et 5 Continents Éditions, 2018.
 

 

À l’occasion de l’exposition « Traverser la lumière » au musée Granet / Aix-en-Provence, les éditions 5 Continents et la Fondation Jean et Suzanne Planque publient un splendide ouvrage consacré à des peintres injustement trop peu connus en France, des peintres qui ont pourtant su par leurs œuvres atteindre l’abstrait et « traverser la lumière », sans jamais pour autant renoncer tout à fait au figuratif et accepter de céder. Il faut retenir leur nom et surtout découvrir leurs œuvres, des œuvres singulières éclatantes d’une lumière inouïe. Ils se nomment Jean Bazaine, Roger Bissière, Elvire Jan, Jean Le Moal, Alfred Manessier et Gustave Singier. Six artistes qui ont su créer dans l’après-guerre une nouvelle vision, un nouveau langage pictural parfois nommé « la non-figuration », une avancée que les sciences elles-mêmes donneront dans le même temps à voir et à observer.
Refusant l’idée de mouvement à part entière ou de manifeste, ainsi que le souligne Pierre Encrevé dans ces pages, ces six peintres que l’amitié tout autant que la création lieront fortement et intimement, préféreront la voie d’une recherche esthétique commune laissée libre de tout carcan, aussi libérée que la lumière déformante, déstructurante, flottante entre figuratif et abstraction ou « entre non-figuration et non-abstraction, quelle voie ? » pour reprendre le titre paradoxal de la contribution d’Alain Madeleine Perdrillat. Leur quête ? Rendre visibles les mouvements pressentis du réel et l’émotion suscitée par ces réalités fugaces que la lumière n’a de cesse d’engendrer en une création infinie...
Puisant dans ce langage poétique cher à Cézanne qui fut pour la plupart leur maître, mais aussi, bien sûr, Monet, ce père de l’Impressionnisme, sans oublier également Pierre Bonnard ou encore Matisse, les œuvres de ces peintres n’en demeurent pas moins singulières, « une forme de figuration du monde libérée des contraintes de la représentation » souligne Florian Rodari. C’est en effet une infinie modulation de couleurs, de vibrations et de transparence de la lumière, diffractions de la figuration qui se révèle dans chacune de ces œuvres.
Avec une iconographie riche et extrêmement soignée aux nombreuses reproductions pleine page, le lecteur découvrira ainsi cette toile d’Alfred Manessier « Arma Christi » de 1951 où la perception des couleurs et la mise en l’espace vibrent ou chancellent plus qu’elles ne s’abstraient ; des toiles également signées Manessier, Bissière, Singier et qui annoncent déjà ce détachement pour entrer au « cœur du tumulte » et des éléments avec les toiles de Bazaine, d’Elvire Jan, de Le Moal ou encore ces toiles signées Manessier – « Fontaine-l’Evêque » 1959, « Les bois du lac » de 1969 où l’eau frémit, la terre ruisselle laissant la lumière tout envahir… jusqu’à ces œuvres dont « Chant de l’aube II » de Bazaine des années 1970 offerte comme une ode, un hymne à la lumière que les sens comme électrisés ne peuvent que traverser… ou encore « Sable VII » ou ces « Passions » peintes par l’artiste après sa conversion. Nombre de ces peintres se sont, d’ailleurs, à plusieurs reprises tournés vers l’art sacré avec notamment des vitraux d’églises de province, ainsi que le développe Maïlis Favre dans son texte « La lumière exaltée ».
Si ces peintres demeurent de nos jours toujours trop discrets, il n’en demeure pas moins pourtant que des collectionneurs avertis ont su depuis longtemps en reconnaître la valeur. La plupart des œuvres aujourd’hui réunies ont pu l’être, en effet, grâce à œil, au goût et choix de collectionneurs audacieux tels que Jean Planque notamment. Florian Rodari souligne combien « Le collectionneur a le grand avantage sur les historiens et critiques d’art de ne répondre qu’à son émotion devant l’œuvre. Hors des jugements, classifications dont ont besoin ces derniers pour arrimer les enchaînements prétendument logiques de l’Histoire, le collectionneur avance en solitaire, développant son propre goût. » Annonçant l’Expressionnisme abstrait américain, suivi par le Pop Art, ces artistes ont injustement été considérés comme des précurseurs marginaux de ces grands courants qui sans nuances les ont relégués, souligne encore Pierre Encrevé. Pourtant, Alfred Manessier recevra le Grand Prix de la Biennale de Venise en 1962, et c’est avec justesse que ce catalogue d’exception redonne à ces six peintres toute la lumière qu’ils méritent.
Et, indéniablement, au fil de ces pages et œuvres, c’est bien toute la couleur, le mouvement, les vibrations de la lumière qui enveloppent, puis envahissent le lecteur au point de lui faire effectivement « Traverser la lumière », une émotion singulière enrichie par les nombreuses contributions qu’offre cet unique et bel ouvrage.

L’exposition est en cours au musée Granet jusqu’au 31 mars 2019, puis en Allemagne au Kunstmuseum Pablo Picasso Münster et à Roubaix à la Piscine.

L.B.K.
 

« Jardin contemporain - le guide » de Chantal Colleu-Dumond, Flammarion, 2019.
 


Chantal Colleu-Dumond a toujours associé sa vie à la culture en une approche pluridisciplinaire, directrice d’un centre culturel en Allemagne, conseiller culturel et scientifique en Roumanie, dirigeant le service des affaires internationales du Ministère de la Culture, conseiller culturel à Rome ou encore responsable du centre culturel de Fontevraud. Au-delà de ce parcours, ces sont la Bretagne et la Touraine qui ont marqué son enfance avec ses impressions gravées à jamais dans le jardin de sa grand-mère de dahlias mauves et d’allées de framboisiers… Marquées par la couleur et les formes, ces impressions premières ont certainement beaucoup compté pour cette femme qui consacrera toute sa vie à l’esthétique, aux arts étroitement liés à la nature. Aussi n’est-il pas étonnant que son dernier ouvrage porte sur les jardins, avec un angle bien particulier puisque le thème retenu est celui du jardin contemporain. Dirigeant le Domaine régional de Chaumont-sur-Loire, Chantal Colleu-Dumond a cette intime expérience de la création de jardins contemporains, une précieuse expérience lui permettant de proposer dans cet ouvrage une réflexion reposant sur une extraordinaire aventure d’un tour du monde des jardins, jardins d’Europe bien sûr, mais également de Chine, de l’Inde, du Japon, du Brésil et bien d’autres contrées encore... L’angle, ainsi, retenu est celui de l’art avec des créateurs comme Louis Benech, Patrick Blanc, Pascal Cribier, Peter Walker, sans oublier l’inégalable Russell Page. Chaque création fait l’objet de fiches détaillées permettant instantanément au lecteur de se faire une idée du style et de la philosophie. Les architectures (tours végétales de Milan), les sens, les valeurs, les styles sont autant de thèmes étudiés afin d’approfondir notre conception du jardin avec ce guide hors pair qu’est Chantal Colleu-Dumond. Avec un format pratique, une mise en page soignée et une abondante iconographie, ce livre alerte et instructif guidera son lecteur parmi des créations contemporaines enchanteresses où art et nature se veulent définitivement réconciliés.
 

« Le Musée imaginaire de Michel Butor ; 105 œuvres décisives de la peinture occidentale », Flammarion, 2019.

 

 

Dernier ouvrage paru de Michel Butor avant sa disparition, c’est dans une belle et nouvelle édition que le lecteur pourra le retrouver aujourd’hui aux Éditions Flammarion. À l’instar de celui d’André Malraux, le poète évoque ou plus précisément dévoile dans ce « Musée imaginaire » les chefs œuvres de l’histoire de l’art occidental qui ont jalonné tout autant sa vie que son œuvre et poésie. De Giotto à Basquiat, passant par Cranach l’ancien, Johannes Vermeer ou encore Caspar David Friedrich, Monnet, Bonnard…
Michel Butor livre en ces pages au lecteur de fines synthèses telles celles consacrées à Turner ou Corot, mais aussi l’amène à saisir avec son acuité empreinte de poésie et d’imaginaire certains personnages ou détails qui sous son regard et sa plume s’animent comme pour mieux subjuguer. C’est un véritable dialogue vivant qui s’établit alors entre le poète, l’œuvre et le lecteur, l’invitant à déambuler ou voyager dans cette fabuleuse et choisie histoire de l’Art. Une expérience alliant art et littérature avec ce style avenant et généreux qui caractérise les œuvres de Michel Butor, telles notamment ces pages consacrées à la Pièta de Villeneuve-lès-Avignon attribuée à Enguerrand Quarton exposée au Louvre et qui laisseront le lecteur songeur… Nous dévoilant ce qui doit être visible, lisible « qu’avec un certain regard ».
Un intime tête à tête avec plus de 100 chefs œuvres majeurs de l’Art occidental que le poète nous propose au regard, un regard plein de curiosité et d’originalité avec parfois aussi des œuvres ou des peintres moins connus. Chaque choix et texte signé du poète, écrivain et essayiste, dans une mise une page soignée, vient souligner avec justesse et pertinence dans un vis-à-vis saisissant les œuvres de ce « Musée imaginaire de Michel Butor ». Et, chaque page se révèle être ainsi sous ses mots plus qu’une belle découverte, mais bien une mise en perspective et lumière à laquelle le lecteur est chaleureusement et intimement convié.

 

« Vézelay » sous la direction de Mgr Hervé Giraud, direction scientifique : Christian Sapin et Nicolas Tafoiry, photographies de Pascal Lemaître, Aude Boissaye et Sébastien Randé, collection La Grâce d’une cathédrale, La Nuée Bleue, 2018.

 

 

Jules Roy aimait à comparer la basilique de Vézelay , au pied de laquelle il vécut si longtemps, à la longue chevelure de la Magdaléenne, nommée aussi Marie de Magdala ou Marie Madeleine. Consacrée, en effet, à Marie Madeleine avec l’arrivée de ses reliques au IXe siècle, la Basilique de Vézelay a toujours exercé une attraction puissante. Sa position haute perchée en haut de ce célèbre promontoire dominant tout le paysage, la renommée de ce lieu incontournable du pèlerinage vers Compostelle, les nombreux évènements inscrits dans sa mémoire collective telle la croisade prêchée par saint Bernard à Pâques 1146, n’ont fait que renforcer jusqu’à nos jours la notoriété de cette grande et si belle basilique.
La collection « La Grâce d’une cathédrale » ne pouvait que consacrer un volume à cet édifice à nul autre pareil. Autant de facettes, autant d’inspirations qui toutes élèvent le regard vers le sommet de ses voutes, inexorablement. C’est cette attraction qu’ont souhaité rendre Christian Sapin et Nicolas Tafoiry, les auteurs de ce très beau volume placé sous la direction de Mgr Hervé Giraud. Servi par de magnifiques photographies de Pascal Lemaître, Aude Boissaye et Sébastien Randé, l’ouvrage invite à entrer page après page dans l’intimité du lieu, avec son architecture fusionnant introspection romane et élan gothique en son for intérieur. Même les âmes peu tournées vers la transcendance se trouvent ébranlées par la puissance spirituelle qui se dégage des lieux. Une harmonie cristallisée à différentes époques de son évolution, des pierres façonnées par le souffle de l’Histoire, et avant toute chose une lumière unique qui happe le visiteur solitaire même parmi la foule des belles saisons.

 


Mgr Hervé Giraud, archevêque de Sens et évêque d’Auxerre, souligne que « tout Vézelay » est questionnement, « un questionnement éternel », ce qui est certainement l’une des portes d’entrée les plus fertiles pour découvrir l’édifice et ce qu’il représente véritablement. « Qui cherches-tu ? » interroge le Christ ressuscité à Marie Madeleine au matin de Pâques, une interrogation qui ne peut être que notre en entrant dans ce carrefour et en découvrant cette pierre angulaire comme le rappelle Mgr Hervé Giraud dans sa préface. Le pèlerin ou le simple visiteur, le curieux ou l’âme en recherche de foi ne pourront, en effet, que demeurer hypnotisés et interroger chacun des deux cents chapiteaux romans. Parole gravée, évangélisation pourtant si fluide qu’on la croirait mobile, cette pierre de Vézelay ne saurait se réduire incontestablement à celle d’un pur chef-d’œuvre de l’art, ce qu’elle est manifestement, certes, mais... C’est à cette découverte à laquelle invitent les auteurs de cette étude complète qui débute avec les origines du site accueillant un sanctuaire gallo-romain, transformé au IXe siècle en communauté de prière chrétienne avant l’établissement du monastère. C’est bien entendu l’arrivée des reliques de Marie Madeleine au XIe siècle qui métamorphosera la destinée de Vézelay, le rayonnement qui sera alors le sien s’étendra à toute l’Europe et de nombreux pèlerins convergeront vers elle dans leur cheminement vers Compostelle. Nous découvrons ses grandeurs, mais aussi ses vicissitudes dues aux rivalités avec des abbayes concurrentes, les terribles ravages occasionnés par les Guerres de religion, sans omettre le coup de glas apporté par la Révolution. Mais l’attraction de Vézelay fut telle qu’elle sut résister à toutes ces épreuves, y compris celles de ses restaurations audacieuses, en bénéficiant en 1979 du classement de l’UNESCO. A l’évidence, Vézelay n’a pas fini de questionner celles et ceux qui découvriront cet ouvrage indispensable à la compréhension de ce lieu unique.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« La cuisine indienne végétarienne », Pushpesh Pant, Editions Phaidon, 2018.
 


Végétariens ou en voie de le devenir pourquoi ne pas adopter la cuisine indienne végétarienne ? Des idées rafraîchissantes et de couleurs… Mais, la cuisine indienne si attrayante et savoureuse soit-elle ne s’invente pas, inutile de sortir toutes les épices entassées dans le placard !
La dernière parution des éditions Phaidon « La cuisine végétarienne indienne » vous guidera incontestablement dans le choix des bons ingrédients et proportions pour réaliser de savoureux menus indiens végétariens propres à égayer vos quotidiens ou repas de fêtes. L’ouvrage propose en effet pas moins de 130 recettes de cuisine indienne à base de légumes, graines, légumineuses et fruits. Choux, pommes de terre, aubergine, potiron, etc., chaque recette, simple ou plus sophistiquée, présentée sur deux pages avec en vis-à-vis sa splendide illustration photo pleine-page, est une promesse de régal et de plaisir pour les sens ; Le choux s’illumine d’épices orangées, les lentilles s’enrobent de douces et joyeuses couleurs et les aubergines au yaourt s’égayent de soleil…
L’auteur, Pushpesh Pant, indien d’origine et critique gastronomique n’en est pas à son premier ouvrage de cuisine, des ouvrages toujours attendus et largement salués. Celui-ci prend soin avant tout chose en introduction de nous rappeler les biens faits des légumes, surtout « comment apprendre à les aimer » et à les faire aimer des grands et petits. C’est de sa mère et grand-mère qu’il apprit jeune le goût des subtiles saveurs des plats traditionnels indiens avec leur diversité et spécificité selon les régions. Morilles au yaourt, pommes de terre au sésame, potiron à la noix de coco, ragoût de légumes ou encore purée d’aubergines aux saveurs indiennes, etc., enchantent avec leur fiche de préparation simple et claire.
Avec ces recettes signées Pushpesh, toutes plus appétissantes et réjouissantes les unes que les autres, même les radis, patates ou épinards ravissent et prennent couleurs et saveurs. Pour cette cuisine nutritionnelle et saine, l’auteur rappelle qu’il n’utilise que des herbes fraîches, du lait entier et du beurre doux. Présentées par grands chapitres, partant des épices et de leur mélange, les recettes égrainent les légumes et légumes-feuilles jusqu’aux desserts et boissons en passant par les légumes-racines, légumes-fruits, les cucurbitacées, gousses et graines, légumes secs et fruits. Des chapitres et des recettes de « Cuisine indienne végétarienne » pour toutes les saisons et occasions !
 

 

Orphée de Jean Cocteau, Nouvelle collection : les livres rares et illustrés, Nombre de pages : 144, Hauteur : 33 cm, Largeur : 24 cm, Profondeur : 4 cm, Poids : 1,6 kg, Éditions des Saints Pères, 2018.

 


Les éditions des Saints Pères viennent de créer une nouvelle collection de livres rares illustrés. Une promesse d’ouvrages uniques et splendides que ne dément pas la toute première édition consacrée à Orphée de Jean Cocteau. Le point de départ de cette belle initiative se trouve dans la volonté de fait revivre des éditions d'ouvrages rares, réalisés par de grands artistes, et ce avec des lithographies spécialement créées à cette occasion. Quel meilleur exemple de cette démarche conjuguée des arts et de la littérature que celui de ce magnifique Orphée signé Jean Cocteau ? L’auteur eut à cœur de transposer à l’époque moderne, en 1925, le célèbre mythe d’Orphée, deux ans après la disparition de Raymond Radiguet, une perte douloureuse qui le plongea dans un désespoir profond. Cocteau résume ainsi l’histoire tragique d’Orphée : « Vous connaissez le mythe : Orphée, le grand poète de Thrace, passait pour dompter les fauves. Or, il venait de réussir quelque chose de beaucoup plus difficile : il venait de charmer une jeune fille, Eurydice, de l’arracher au mauvais milieu des Bacchantes. La reine des Bacchantes, furieuse, empoisonna la jeune femme. Orphée obtint d’aller la chercher aux Enfers, mais le pacte lui interdisait de se retourner vers elle ; s’il se retournait, il la perdait pour toujours. Il se retourna. Les Bacchantes l’assaillirent et le décapitèrent, et, décapité, sa tête appelait encore Eurydice ». Cette tragédie en un acte et un intervalle réinterprète le mythe antique dans une Thrace de son inspiration. Un cheval qu’Orphée a ramené lui délivre un message mystérieux : « Madame Eurydice Reviendra Des Enfers », curieux message dont les initiales du message sont soulignées dans l’oeuvre… Avec cette entrée en matière, Cocteau ne dénature pas le mythe mais décide de le revisiter au XXe siècle. De nouveaux personnages s’invitent dans ce récit, l’ange Heurtebise, la Mort, un commissaire, sans oublier… le fameux cheval blanc ! Cocteau par cette tragédie sensible traverse la réalité et rejoint de manière bien singulière ces fameux mystères dionysiaques où la poésie sera reine et où la mort perd son pouvoir.

«Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne » . Cocteau, Orphée, 1925

Et même si Eurydice meurt, et qu’Orphée éploré part à sa recherche – comment ne pas voir là une quête personnelle de l’auteur endeuillé – les deux amants sont réunis dans l’au-delà. Le temps est aboli, ce que la poésie consacre. Cocteau était très fier de l’édition qui parut en 1944 aux éditions Rombaldi présentée dans un coffret avec serpents et quarante lithographies de la main du poète.

 

 

 C’est cette même édition qui fait aujourd’hui l’objet d’une superbe reproduction aux éditions des Saints Pères. Imprimées en noir et blanc, bleu pour les noms des personnages, ces pleines pages sont scandées par les dessins du poète, dessins passés à la postérité depuis. Véritables entrelacs participant à l’évocation poétique, ces représentations ouvrent à bien d’autres horizons suggérés par l’inspiration du poète. Serons-nous initiés aux mythes orphiques ? L’art de Cocteau mis en valeur par cette remarquable édition contribuera à assurément élever l’âme de son lecteur, ce qui n’est déjà pas, tant s'en faut, le moindre de ses mérites.

 


À noter la postface de Dominique Marny, écrivain, commissaire d’expositions et présidente du Comité Cocteau. Elle a consacré cinq livres à son grand-oncle, Jean Cocteau, dont Jean Cocteau ou le roman d’un funambule (éditions du Rocher). Elle est présidente du Comité Jean Cocteau. Le livre a été imprimé sur les presses de l'imprimerie de Bayeux. Chaque coffret est fabriqué à la main.

 

The Art of C. G. Jung, , Hardcover, 249 x 287 mm / 192 pages, The Foundation of the Works of C.G. Jung (Author), W. W. Norton & Company, 2018.

 


L’approche des arts réalisée par le célèbre médecin psychiatre Carl Gustav Jung dépasse largement un pur intérêt artistique si l’on considère les enseignements qu’il en tirera pour ses recherches. Cet explorateur de l’inconscient et des archétypes n’aura en effet eu cesse de chercher à travers le dessin, la peinture sans oublier la sculpture qu’il pratiquât également ces « signes » témoignant de cette psyché en syntonie avec le cosmos, ce que ses détracteurs qualifieront injustement de mysticisme ou de spiritualisme. Son acuité pour les couleurs et les formes, jamais innocentes et toujours pleines de ressources, ne cesse de fasciner plusieurs décennies après sa mort, ainsi qu’en témoigne ce très bel ouvrage « The Art of C.G. Jung » réalisé par Ulrich Hoerni,, Thomas Fischer et Bettina Kaufmann et édité par la Fondation des œuvres de C.J. Jung chez W. W. Norton & Company.
Ces images surgies de l’inconscient ne sont pas ces invraisemblances que nous ressentons souvent au réveil le matin mais bien un dialogue plus ou moins ouvert avec cette part de nous-mêmes que nous ignorons trop souvent… à nos dépens. Les auteurs révèlent une partie secrète du travail du grand psychiatre suisse en exposant et expliquant cette sensibilité que Jung eut toute sa vie et jusqu’à ses derniers jours pour la représentation artistique, en tant que spectateur ou créateur. Qu’il s’agisse de réactions au modernisme dadaïste ou des influences des enluminures médiévales sur le Livre Rouge, tout fait signe ou presque pour cet homme qui passera sa vie à griffonner des croquis de fortifications se métamorphosant en mandala, de magnifiques pastels où d’inspirants nuages témoignent de sa sensibilité jusqu’à ce bois aux reflets aquatiques proches d’inspirations nabistes. Jung ne souhaita pas de son vivant que ces œuvres soient publiées sous son nom et les présenta souvent de manière anonyme. L’ouvrage abondamment illustré sera aussi l’occasion de découvrir le monde intérieur de C.G. Jung avec ces personnages énigmatiques telle cette représentation de Phanès, divinité primordiale relevant de la théogonie orphique réinterprétée par lui en une constellation proche de Gustav Klimt. L’abstraction gagne avec les représentations alchimistes relevant du Livre Rouge, symboles spirituels, forces primordiales et visions transcendantes scandent chaque peinture ou dessin en d’étranges entrelacs. C’est cette part du travail de Jung que Freud écarta radicalement, et c’est elle qui aujourd’hui séduit dans ces pages inspirées et qui ont tant à nous dire !

 

L'annuel 2018 de l'AFP, 2018 en photo, le choix de l'AFP, AFP (AGENCE FRANCE PRESSE), La Découverte, 2018.

 


Si le sigle AFP est familier à toute personne s’intéressant à l’actualité, les photos livrées par cette institution incontournable de l’information ne sont pas toujours connues de tous selon les journaux ou médias suivis. Avec cette sélection de l’année 2018 en photos, nous pourrons refaire défiler cette année riche en évènements aux quatre coins du globe. C’est en effet souvent par le filtre des meilleurs photographes de l’Agence que l’instantané d’un évènement majeur se révèle de manière frontale ou plus indirecte. Près de trois cents clichés sont ainsi réunis dans ce livre, dont certains tragiques si l’on pense à Shah Marai, chef des photographes de l’AFP à Kaboul, tué en avril dernier, d’autres plus bucoliques avec ces meules de foin dans un champ de Normandie… Chaque photographie concentre non seulement une ambiance mais invite aussi à une réflexion personnelle sur le sens de la modernité tel ce cliché d’une sieste urbaine en plein cœur de New York dans des cabines prévues à cet effet. Les conflits scandent malheureusement trop souvent cette année avec ses malheurs gravés dans la chair ou l’âme de ces visages abattus, résignés ou révoltés. Paradoxe d’un drap levé en signe d’espoir sur un champ de ruines devant un camp de réfugiés palestiniens, éternels visages d’enfants victimes de la folie guerrière des hommes, colère du Kenya après un vote ou une famine oubliée, difficile de trouver des pauses d’humanité dans ces actualités criantes. Quelques victoires tout de même avec l’équipe de France de Football ou encore l’élan fou d’un jeune sans jambes rivalisant de virtuosité au skate, ces petits riens ou un grand tout qui ont composé la vie de nos semblables et la nôtre en cette année 2018.

Simone Zanoni : « Mon Italie », Éditions de La Martinière, 2018.

 


Simone Zanoni, célèbre chef, aujourd’hui du non moins célèbre restaurant étoilé Le George du George V – Four saisons - Paris, n’est plus à présenter ! Paris, donc, après des années anglaises auprès de Gordon Ramsay, puis à Versailles en qualité de Chef du restaurant du Trianon Palace pendant plus de dix ans. Mais, si Simone Zanoni est connu pour son exceptionnel parcours, c’est aussi et avant tout – à n’en pas douter – pour l’excellence de son savoir-faire par lequel cet italien d’origine a su acquérir cette notoriété enviée et que rien ne semble démentir.
Aujourd’hui, avec cet ouvrage, c’est ce savoir-faire d’excellence que le chef Simone Zanoni entend partager avec vous, à vos côtés dans votre cuisine et autour de votre table. Avec Simone Zanoni, c’est donc toute l’Italie qui s’invite. « Mes racines sont en Italie bien entendu, là où je suis né. C’est avec ma mère et ma grand-mère que m’est venu le gout pour la cuisine. Je me souviens que je restais longtemps avec elles au fourneau où j’apprenais progressivement les recettes traditionnelles de notre pays, les ragouts, la manière de préparer les pasta, etc. » aime-t-il rappeler. Non seulement une Italie ensoleillée, mais bien, son Italie, « Mon Italie », ainsi que le souligne le titre même de cette bible de la gastronomie italienne. Une gastronomie italienne toute de couleurs et de saveurs qu’il décline passionnément de plat en plat, des entrées ou antipasti jusqu’aux desserts, ces dolci si doux à l’oreille comme au palais. En tout, pas moins de 120 recettes, ses recettes, exposées de manière concise et claire, et servies par de splendides photographies signées Jean-Claude Amiel. Chaque page est un régal pour les yeux et une promesse de plaisirs à renouveler. Pâtes, risotto, pizza, etc., chaque recette révèle tout le talent et la passion du bien-faire de ce chef à la personnalité généreuse et attachante. Mais, le chef Simone Zanoni, conscient avant toute prouesse de l’importance des produits même, de leur qualité, choix et préparation, n’a pas hésité à consacrer une première partie de son ouvrage aux produits de base. Italien d’origine et de cœur, ce sont aussi les différentes régions de son pays avec leur spécificité et leurs spécialités dans lesquelles il nous emmène en de véritables reportages. Ce sont ainsi toutes les saveurs gorgées de soleil de la gastronomie italienne, en des recettes accessibles, que nous livre par cet ouvrage le célèbre Chef Simone Zanoni.
 

Stella Paul : « L’histoire de la couleur dans l’art », Éditions Phaidon, 2018.

 


Un ouvrage passionnant et haut en couleur ! Notre monde habitué aujourd’hui à la couleur dans tous les domaines, n’en ignore plus la force évocatrice, mais en connaît-on vraiment les significations, et ce plus particulièrement dans le domaine de l’art ? Pour répondre à cette interrogation et nous éclairer, Stella Paul explore dans cet ouvrage la longue histoire de la couleur ou plus exactement des couleurs dans celle de l’art ; Quelles sont ou ont été dans l’histoire de l’art les émotions suscitées et le langage des couleurs ? Dans cette histoire qui s’écrit, l’auteur convoque œuvres, courants, théories et même découvertes scientifiques. Les couleurs, il est vrai, ne se laissent pas cernées si facilement, leur langage va bien au-delà d’une classique sémantique ; valeur symbolique, rapport à l’espace, relation avec la lumière, métamorphoses, communication subliminale… Qui plus est, ainsi que le souligne l’auteur, « Toutes les couleurs ne sont pas égales et leurs valeurs changent selon le contexte culturel et temporel. » Que nous disent les couleurs dans les œuvres d’art au fil des siècles ? L’or des icônes, le bleu de Pablo Picasso, les couleurs du bonheur d’un Matisse ou celles du Maître des impressionnistes que fut Monet ?
Pour ce thème captivant, l’auteur a choisi de traiter la force d’expression de chaque couleur prise une à une, du rouge au noir, en passant par l’or distinct du jaune, bien sûr, ou encore le gris… Que révèle ce rouge écarlate, ce vermillon ? Pigments aux multiples mystères qui furent longtemps étroitement liés à alchimie, il garde encore dans l’art une profonde force symbolique. Nombre de couleurs révèlent aussi un pouvoir contradictoire, presque versatile, tel le vert. Certains pigments peuvent même changer parfois du tout au tout lorsqu’on y ajoute une autre couleur, on pense notamment au rose ou encore aux multiples nuances de gris, gris-jaune, gris-bleu...
Pour cet ouvrage, Stella Paul n’a pas hésité à partir de loin, de très loin même avec les premiers hominidés et les couleurs pariétales ; la couleur étant « au cœur de l’art depuis que les premiers hominidés ont extrait de l’ocre du sol et qu’ils ont appliqué des pigments sur des os, sur des parois des cavernes et, sans doute sur d’autres surfaces, aujourd’hui disparues », souligne l’auteur qui n’a pas hésité non plus à retenir pour ce nuancier approfondi comme premier chapitre cette couleur-mère de toutes les couleurs, « Les couleurs de la terre ». Appuyé par une riche iconographie, cet ouvrage ne manquera pas de trouver bonne place dans les bibliothèques des amateurs des arts.

 

Les Triomphes de Pétrarque illustrés par le vitrail de l'Aube au XVIe siècle 100 vitraux de l'Aube du XVIe siècle, 336 pages, illustrées, au format 24,5 x 33 cm, 1 volume sous coffret, Editions Diane de Selliers, 2018.


Pétrarque subit avec Dante les conséquences des luttes florentines entre guelfes et gibelins. Tous deux furent en effet exclus de la grande cité, et leur exil donnera naissance aux plus belles pages de la poésie italienne du trecento. Pétrarque est né en 1304 à Arezzo près de Florence, mais son père ayant été éloigné comme indésirable, le jeune homme ira de ville en ville du sud de la France Avignon, Carpentras, Montpellier et Bologne. Sa rencontre avec Laure marquera définitivement l’âme du jeune homme, à l’image de Béatrice pour Dante. La muse se métamorphosera et inspirera le génie poétique de celui qui ne cessera de décliner les vers de cet amour impossible. Humaniste complet avant la Renaissance, sa soif de découvrir les sources antiques comme les Pères de l’Église n’a d’égale que son élan pour soutenir la papauté romaine contre Avignon.

 

 

Diane de Selliers rêvait de réunir dans ses éditions les trois couronnes de la littérature italienne que représentent Dante, Boccace et Pétrarque. Défi relevé puisque après les deux premiers, c’est aujourd’hui au troisième illustre nom d’entrer dans la prestigieuse collection « Les Grandes Rencontres » avec l’une de ses œuvres allégoriques majeures Les Triomphes. Bien que s’inspirant du modèle antique du triomphe militaire romain - Pétrarque était un familier de Cicéron et mourut en traduisant César – le poète écrivait pourtant en langue vulgaire toscane. Un choix qui révèle sa quête ? Toute sa vie, en effet, le poète cherchera à convaincre ses contemporains d’évoquer le thème amoureux d’une manière différente de ce qui se pratiquait jusqu’alors. La subjectivité et la sensibilité extrême enlacent toute sa poésie :


« Je vis à quel servage, à quel supplice, à quelle mort qui tombe amoureux court »…


L’Amour, la Chasteté, la Mort, la Renommée, le Temps et l’Éternité scandent Les Triomphes, ce long poème né d’un songe un jour au pied d’un arbre… Triomphes , dans lequel à chaque vers, chacune de ces allégories, en un long écho, tente de supplanter les autres du haut d’un char à l’antique.

 

 

L’amour pour Laure nourrit en filigrane cette longue respiration entreprise dès 1338 à 34 ans, et qui demeurera d’ailleurs inachevée à sa mort en 1374. Voyage initiatique, c’est lorsque le poète ferme les yeux que son regard se fait le plus lucide en s’ouvrant vers l’Éternité et l’amour sacré. Cette œuvre connaîtra une postérité remarquable aux siècles suivants et inspirera un grand nombre d’œuvres d’art. Cette exceptionnelle édition a retenu l’angle original des vitraux pour l’illustration, et parmi eux un lieu méconnu, celui de la baie d’Ervy-le-Châtel dans l’Aube près de Troyes. Ces vitraux du XVIe siècle forment la seule œuvre de ce genre à illustrer Les Triomphes de Pétrarque, ce qui laisse à penser que le manuscrit du poète a bien voyagé jusqu’à ces contrées septentrionales pour inspirer un talentueux maître -verrier.

 

 

Il faut en tournant ces pages ne pas oublier les difficultés qu’ont pu rencontrer le photographe Christophe Deschanel et la conservatrice Flavie Vincent-Petit pour capter l’essence même d’un vitrail, véritable jeu de cache-cache avec la lumière, les surfaces et les profondeurs. Ce sont ces choix de détails originaux, de cadrages artistiques qui viennent par magie renforcer encore cette impression de dialogues étroits noués entre l’œuvre et le vitrail ; ces « Goûts réunis », leitmotiv du travail des éditions Diane de Selliers depuis leur création. Ainsi, ce dialogue terrifiant du Triomphe de la mort avec ce détail du vitrail où la mort couronnée reflétée par un miroir répond aux vers du poète :

« Or je consens à te faire honneur
que je n’ai point coutume d’accorder :
tu passeras sans peur et sans souffrance »


Les Éditions Diane de Selliers ont fait appel pour cette traduction inédite des Triomphes au poète Jean-Yves Masson. Ce dernier a pour celle-ci retenu la régularité du rythme avec le choix du décasyllabe aux fins de rester au plus près de l’ hendécasyllabe italien de Pétrarque. Les choix opérés par Jean-Yves Masson visent à inscrire ce texte classique en notre siècle et accessible à nos contemporains. Point d’archaïsme, subtil équilibre entre l’héritage du poète et la vue de cette poésie au XXIe siècle, laissant loisir aux puristes de passer de la traduction au texte original placé en vis-à-vis.
A cette traduction, s’ajoute un véritable appareil critique dont les introductions signées également Jean-Yves Masson et Paule Amblard (que nos lecteurs connaissent pour son livre remarqué « Un pèlerinage intérieur ») et qui explore l’univers symbolique de la baie d’Ervy-le-Châtel comme une initiation, et des textes passionnants signés Flavie Vincent-Petit consacrés à l’âge d’or du vitrail champenois. Que pouvait-on rêver de plus pour une telle édition d’exception ?
 

MEIJI - Splendeurs du Japon impérial sous la direction de Sophie Makariou et Nasser D. Khalili, MNAG Liénart Editions, 2018.

 

 

Il serait réducteur de présenter l’ère Meiji comme une pure ouverture du Japon à la fin du XIXe siècle sur le monde balayant d’un revers de Kimono toute la tradition sur ce passage. Et si ce détail d’une paire de paravents peints par Ando Jûbei trahit quelques concessions à la modernité, ces impressions cotonneuses de palais enneigés et ce silence à peine troublé par l’irisation de l’onde par les carpes représentées relèvent cependant des codes classiques hérités du Japon traditionnel. C’est donc avec mesure et bien des nuances qu’il faudra aborder cette période charnière du Japon, ainsi qu’en témoigne le catalogue de l’exposition qui en révèle toutes les splendeurs. Aucune société, même la plus soumise, n’a su balayer ses acquis culturels par l’influence de courants extérieurs, surtout lorsqu’il s’agit du Japon, toujours volontaire pour observer et adapter, sans pour autant abandonner ses traits culturels classiques, même dans la plus grande modernité.

Et si le droit romain abordera les rives du pays du Soleil Levant en son Code civil et que le katana ne sera, plus guère porté sur la hanche gauche du samouraï, la fascination pour le mont Fuji dont témoigne le même Jûbei, maître du cloisonné, en dit long sur les permanences culturelles d’un pays à la longue et riche histoire. Le Japon produira certes en masse pour l’Occident avec toutes les dérives que comporte ce genre de massification de l’art, mais gardera cependant et préservera tout une portion de cette production plus réussie et plus soignée pour des acquéreurs japonais. Académies et institutions vont alors concurrencer le modèle traditionnel reposant sur la relation maître (sensei) et disciple. Des estampes se colorisent à souhait, révélant des vêtements à l’occidentale, les « longs nez » font leur apparition dans les représentations, les codes s’élargissent pour un Japon qui s’industrialise de manière étonnante si l’on considère ses codes féodaux à peine consumés. Le lecteur appréciera aussi le renouveau cloisonné résultant de ces mutations.

Un style et avec lequel l’occidental a depuis longtemps entretenu une certaine attirance et familiarité due notamment au Japonisme déferlant en Occident concomitamment et faisant le bonheur des premiers collectionneurs et esthètes tels les Goncourt ou encore l’esthète et dandy Robert de Montesquiou qui n’hésita pas, dès la fin du XIXe siècle, à employer les services d’un jardinier venant tout droit du Japon... C’est tout un pan de l’Histoire du Japon moderne qui se dévoile dans ces pages colorées et riches d’enseignements, du point de l’Extrême-Orient, comme de l’Occident.

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS - PSYCHANALYSE

Pier Paolo Pasolini : « Entretiens (1949-1975) », Édition établie par Maria Grazia Chiarcossi, traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, présentation éditoriale par Aymeric Monville, Éditions Delga, 2019.

Les passionnés de l’écrivain Pier Paolo Pasolini se réjouiront de découvrir cette sélection d’entretiens pour la plupart inédits en français dans cette édition établie par Maria Grazia Chiarcossi, grande spécialiste de l’écrivain, ayant notamment préparé son œuvre complète en Italie. Mais ce livre pourra également être une belle porte d’entrée dans l’univers pasolinien pour les néophytes, ces pages abordant les très nombreux thèmes récurrents de son œuvre. Car Pasolini, et c’est un aspect souvent méconnu en France, était très attaché à son statut de journaliste, il contribua d’ailleurs jusqu’à la veille de son assassinat en 1975 à collaborer à de nombreux journaux et revues culturelles, n’hésitant pas à prolonger dans ces articles sa vision engagée du monde et de la société, allant jusqu’à la polémique si nécessaire. Le cinéma sera bien entendu omniprésent dans la première partie, ce qui permettra au lecteur français de placer quelques jalons supplémentaires dans sa connaissance du cinéaste. Mais la politique, sans oublier la poésie, constituent les fils directeurs de sa pensée, une action militante et de résistance face au rouleau compresseur de la pensée unique consumériste qu’il ne cessa sa vie durant de dénoncer et qui lui coûta peut-être la vie. Contrairement à ce qui a souvent été avancé, le polémiste fait preuve d’un grand respect pour son contradicteur, allant même jusqu’à accepter de se mettre à sa place, Pasolini ayant toujours reconnu qu’il était issu d’un milieu petit-bourgeois bien différent des petites gens qu’il décrivit dans ses films et romans. Pasolini surprend, choque, et surtout bouscule nos idées reçues, n’hésitant pas à se placer là où on ne l’attendait guère comme lorsqu’il défendit les policiers d’origine prolétaire agressés par les étudiants bourgeois en 1968… Marxiste et parallèlement fasciné par une certaine transcendance diluée dans les milieux pauvres qu’il décrivit, amoureux du verbe et de la poésie et apôtre de l’argot le plus rude des banlieues romaines, Pasolini suggère une attitude face à ce « rouleau compresseur impérialiste », des interrogations trouvant une actualité la plus sensible aujourd’hui encore, plus de 45 ans après, ainsi que le souligne Aymeric Monville dans sa présentation de l’ouvrage.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Dictionnaire amoureux de l'Allemagne" de Michel MEYER, format : 132 x 201 mm, 880 p., Plon éditions, 2019.

À l’heure du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, il manquait assurément un Dictionnaire amoureux de l’Allemagne. C’est chose faite sous la plume inspirée de l’écrivain et journaliste Michel Meyer. Auteur de nombreux ouvrages sur un pays souvent plus méconnu que réellement familier, Michel Meyer suggère de découvrir « son » Allemagne, celle qu’il a eu l’occasion tout au long de sa riche carrière de parcourir, commenter, dialoguer ; Une Allemagne avec laquelle il a su nouer une histoire de cœur qui débute non loin de ses frontières en France à Schirmeck, petite ville de la vallée vosgienne où il naquit en 1942. Hölderlin et Goethe sont cités en exergue, comme invitation inspirée pour découvrir cette nation à la croisée des chemins depuis la plus haute antiquité. Une Allemagne plurielle, assurément, par ses nombreuses identités remontant bien au-delà des peuples germaniques décrits par Tacite, mais aussi par ses paradoxes et les tourments de sa longue Histoire. Impossible d’échapper aux repères initiaux de l’auteur notamment la Seconde Guerre mondiale vécue en un espace géographique plus que sensible à quelques kilomètres d’un camp de concentration visité quelques années après la chute du nazisme. Malgré cela, l’attraction est intacte. Car même si Michel Meyer s’est posé la question au tournant du dernier millénaire « le démon est-il allemand ? », la sirène de la Lorelei continue à fasciner et à attirer inexorablement vers elle, tous ceux qui cèdent à son chant… Alors consentons sans entraves à découvrir en amoureux cette Allemagne suggérée par Michel Meyer, en commençant cette escapade par l’entrée « Adenauer », premier chancelier d’après-guerre, une lourde responsabilité si l’on songe à ce que l’Europe avait subi du fait de son sinistre prédécesseur. Suivent les fameuses « Affinités électives » chères à tous les lecteurs de Goethe qui sut saisir comme nul autre ce qui fait et défait les unions entre les êtres, des liens ténus et indéfinissables et qu’il parvint pourtant à si bien évoquer. Le lecteur pourra, selon son humeur, poursuivre page après page, avec les « Allemandes » célèbres comme Gretchen, singulière comme Lou Andreas von Salomé. Il pourra aussi ouvrir ce volumineux dictionnaire au gré de son inspiration ou du hasard, et redécouvrir cette incroyable « Chute du Mur » vécue en direct par le journaliste dans la nuit du 9 novembre 1989… Le Dictionnaire amoureux de Michel Meyer réserve également de beaux développements aux artistes, poètes et écrivains qu’il chérit : Hölderlin, Goethe – nous l’avons souligné, mais aussi Rilke ou encore des noms plus proches de nous comme Karl Lagerfeld récemment disparu. Chaque entrée peut être considérée comme une proposition d’appréhender une nation, une civilisation, une culture, avec avant tout cet esprit allemand que ce Dictionnaire amoureux célèbre avec passion.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag « La théorie des algorithmes » conversation avec Régis Meyran, Éditions Textuel, 2019.

Ainsi que le souligne Régis Meyran en ouverture de cette conversation avec le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag (voir notre entretien), il existe une autre alternative au « pour » ou « contre » la machine infernale qui s’introduit, aujourd’hui, de plus en plus dans le discours actuel. C’est cette direction d’une autre alternative vers laquelle le philosophe s’oriente, une autre direction, plus urgente encore et sans concessions sur les risques encourus par l’aveuglement du tout technologique, le nouvel âge de l’IA, l’Intelligence Artificielle. Préférant la pensée rhysomique chère à Deleuze et Guattari et les chemins de traverse pour aborder ces questions essentielles, l’entretien part du postulat qu’être pour ou contre est déjà dépassé, les algorithmes étant déjà omniprésents aujourd’hui dans notre quotidien et dictent déjà, moins sournoisement qu’impérieusement, un grand nombre de traits de notre vie… Miguel Benasayag n’hésite pas à rappeler que des études scientifiques ont déjà démontré une « atrophie » de la zone du cerveau correspondant à l’orientation du fait de l’usage intensif du GPS par des chauffeurs de taxi ! La question serait plutôt : que devons-nous faire, à partir de cette réalité, pour préserver notre dimension humaine et celle des générations à venir dans les prochaines années ? Comment ne pas perdre ce qui fait l’humain, fonctionner ou exister ?
Le philosophe avertit tout d’abord le lecteur de l’inanité de considérer « intelligent » ce qui n’est que le fruit de calculs programmés. La complexité humaine est ailleurs que dans cette « puissance » élevée au rang de la performance, alors que le propre de l’humain (et du vivant) se situe bien au-delà, avec le désir, l’erreur, les hésitations, passions, sans oublier la conscience et l’inconscience, tout cela s’inscrivant dans un corps, notre corps. « C’est le vivant qui crée du sens, pas le calcul », rappelle Miguel Benasayag. Cette mathématisation du monde est, certes, ancienne dans nos sociétés et s’est introduite avec le rationalisme et les mathématiques concurrençant à l’époque le projet divin. Le philosophe avertit cependant que la complexité du vivant ne saurait être réductible au plus complexe des calculs. Aussi savants et perfectionnés que soient ces algorithmes, il leur manquera toujours une dimension masquée qui leur résistera, cette dimension humaine, singulièrement humaine ; Ce que démontrent et confirment dès à présent déjà un grand nombre d’erreurs reconnues par la médecine moderne notamment dans le domaine des antibiotiques. « Ne pas confondre la carte avec le territoire ! », souligne Miguel Benasayag et jeter à la poubelle 90 % de l’ADN considéré comme inutile car non réductible ou résistant au codage, tel que le souhaitent un grand nombre de biologistes aujourd’hui. Au risque, un jour, de se réveiller et de comprendre (trop tard ?) que cette part « irréductible » de notre ADN avait une utilité, son utilité…
Loin de toute pensée organiciste, le lien, la relation et l’interaction sont au cœur du vivant, cette « singularité du vivant » chère à Miguel Benasayag et que n’appréhende pas l’IA aujourd’hui. « Nous sommes les contemporains de la centralité de la complexité […] il nous est impossible de prétendre à une prévision complète », souligne-t-il.
Or, aujourd’hui, des responsables de tout bord (économie, science, finance, politique…) sont sur le chemin de déléguer consciemment les fonctions de toute décision à la machine. Or, le présent immédiat n’occupe qu’à peine 10 à 15 % de nos pensées (une latitude qui laisse une grande place au passé et à l’avenir), alors que l’IA promet une efficacité de présence à 100 %, une performance qui ne peut que plaire aux marchés boursiers et aux partisans de l’efficacité à tout prix. Le corps se trouve dès lors pris dans l’engrenage d’un régime immatériel qui lui dicte et impose ses règles. Celles d’un individualisme exacerbé et de relativisme reposant sur l’idée de plaisir poussé à l’extrême. Le danger ne concerne pas seulement que le corps et le vivant, mais aussi le politique et le social, ces domaines étant désormais de plus en plus soumis aux diktats des algorithmes à la disposition du politique et des décisionnaires. À terme, la démocratie se retrouve remise en cause par ce schéma algorithmique donné pour infaillible au profit d’une tyrannie résultante de ce tout pouvoir algorithmique.
Les prochains combats à mener par des multiplicités agissantes ne seront peut-être plus sur les barricades, mais dans les arcanes des microprocesseurs de nos ordinateurs…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Denis Ramseyer : « Les Kouya de Côte d’Ivoire, un peuple forestier oublié. », Co-édition Musée Barbier-Mueller / Editions Ides et Calendes, 2019.

C’est au cœur de la forêt ivoirienne à la rencontre du peuple Kouya que nous entraîne avec cet ouvrage enrichissant, et présentant un intérêt ethnologique des plus vifs et urgent, Denis Ramseyer, ethnologue-archéologue et historien, chargé d’enseignement à l’Université de Neuchâtel.
Le peuple Kouya est un petit peuple forestier de Côte d’Ivoire. Petit par sa taille, car il ne comporte que vingt milles individus et encore. Mais, petit que par sa taille seulement ! Car s’il demeure peu connu du reste du monde, cette ethnie de Côte d’Ivoire mérite pourtant de l’être tant ses modes de vie, croyances et traditions offrent une belle découverte et étude ethnologique. Fiers de leurs traditions, les Kouya sont avant tout un peuple de forestiers, un peuple parlant une langue comptant parmi les plus menacées, et à ce titre déclarée telle en 2001.
Car, l’alerte est donnée. En effet, si le monde fascinant des Kouya a déjà malheureusement en grande partie disparu, ce dernier est aujourd’hui plus encore menacé. Confronté à de nombreuses situations inextricables, ce peuple risque, si nous n’y prenons garde, non plus seulement d’être oubliés, mais bel et bien de disparaître à jamais…
Après avoir, en effet, subi l’arrivée des missionnaires chrétiens, les Kouya doivent depuis le début du XXIe siècle, affronter les changements climatiques. À ces changements viennent s’ajouter les nombreux conflits ayant marqué, chaque décennie de notre siècle, la Côte d’Ivoire et plus particulièrement la région au cœur de laquelle vivent les Kouya. À tout cela, s’ajoute, qui plus est, une déforestation dévastatrice due au développement de la culture du cacao, elle-même s’accompagnant de l’arrivée de migrants bouleversant l’équilibre social déjà fragile. Ethnie de forestiers menacée de toute part pour laquelle l’auteur tire depuis de nombreuses années déjà la sonnette d’alarme. Depuis 1971, en effet, année lors de laquelle Denis Ramseyer découvre ébahi la Côte- Ivoire et cet attachant peuple Kouya, ce dernier n’a cessé de réunir, assembler notes, enquêtes, reportages photographiques, des travaux que ce dernier ouvrage donne largement à voir et à découvrir. Aussi, est-ce à une enrichissante, mais aussi urgente rencontre ethnologique à laquelle nous invite l’auteur.
Une étude approfondie, richement étayée et illustrée de 150 illustrations couleur, qui ne pourra qu’intéresser ethnologues ou spécialistes de l’Afrique, mais aussi séduire tout amoureux de Côte-d'Ivoire, des Kouya… ou de la terre et de ses habitants tout simplement !

À noter que ce dernier ouvrage vient compléter les précédents travaux de Denis Ramseyer : Reportage photographique en 1972, enquête ethnologique en 1975, étude ethnoarchéologique 1998, étude sur la transformation de la société et de son environnement en 2016.

L.B.K.

 

Jean-Michel Oughourlian : « Optimisez votre cerveau ! ; Neurones miroirs : le mode d’emploi », Edition Plon, 2019.

Un livre instructif, accessible et passionnant, pour ne pas dire indispensable !, sur nos relations personnelles, familiales ou professionnelles, écrit par le Professeur Oughourlain, neuropsychiatre et professeur de psychologie à la Sorbonne.
Dans ce livre, tout part du mimétisme. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on sait que le Professeur Oughourlian est spécialisé dans la psychologie mimétique. Collège et ami de René Girard, il nous explique dans un langage clair le rôle déterminant du mimétisme (notre cerveau reptilien) en son rapport avec nos deux autres cerveaux, que sont le cerveau émotionnel et le cerveau cognitif.
Le cerveau mimétique par un automatisme déconcertant n’a de cesse d’imiter – modèle/rival /rival-obstacle. Qui plus est, ce cerveau mimétique se met en branle au moindre signal perçu, des neurones-miroirs infaillibles et incessants, donc, qui ne nous quittent pas d’un pouce avec plus ou moins d’heureux bonheurs. Une imitation à laquelle notre deuxième cerveau émotionnel, par une impressionnante fidélité, viendra au plus vite emboiter le pas, et renforcer en ajustant notre humeur, nos sentiments et émotions. Notre cerveau cognitif, ce troisième cerveau, viendra, enfin, coiffer le tout. C’est simple.
C’est simple, mais n’allons pas si vite pour autant ! Et si on court-circuitait ce processus de base ? Le Professeur Oughourlian nous explique, en effet, que s’il est certes difficile de déconnecter l’automatisme mimétique de notre premier cerveau, reste que « l’on peut toujours choisir le chapeau que prend notre cerveau cognitif ! » ; Haut de forme, casquette de hooligan ou chapeau du rire ? Tel est l’enjeu de cet ouvrage plus que passionnant et que clôt une poste-face d’Emmanuel Gavache tout aussi convaincante…
C’est, en effet, par une meilleure compréhension du mimétisme et de son ressort sur l’inter-individualité que l’auteur, en sa qualité de neuropsychiatre, nous explique comment fonctionne le cerveau lors des crises et conflits qu’ils soient familiaux ou professionnels, individuels ou de groupe. Le premier pas consistera à comprendre et démêler ce mimétisme ayant déterminé en quelque sorte les cartes et règles avec lesquelles chacun de nous avance ; Sachant que tout mimétisme ne saurait être, bien sûr, négatif et que les exemples positifs ne manquent heureusement pas.
A la base de tout, on l’aura compris, il y a le désir, ce désir mimétique de ce que l’autre a, possède, est, ou même et surtout de ce que l’autre désir. Dans la lignée de René Girard qu’il aime à citer ou de Jean-Pierre Dupuy (« La jalousie ; une géométrie du désir », Seuil, 2016), Jean-Michel Oughourlian nous démêle, de chapitre en chapitre, cet impressionnant écheveau tissé de liens mimétiques. Pouvoir, influence, suggestion, pub, réseaux sociaux, etc., et même mimétisme inversé, jalonnent cet essai. Des mimétismes positifs ou négatifs auxquels personne n’échappe, certes, mais que l’on peut approcher et quelque peu appréhender afin de « supprimer la suggestion, l’asservissement au mimétisme rival », souligne l’auteur.
Cela passe avant tout par accepter l’idée que les conflits, maladies, névroses, proviennent de ce mimétisme /rivalité directe ou inavouée avec « son rival », ce modèle inversé qu’il convient de démasquer, et qui n’est pas pour autant et toujours en tant que tel un « ennemi ». Le mimétisme le plus universel engendre, quoique certain en dise, la jalousie avec pour pathologie l’envie lorsque « le rival devient ennemi », suivie de sa mise à mort dans son exacerbation extrême, souligne encore Jean-Michel Oughourlian. Notre cerveau mimétique est, en effet, imperméable, et seule l’intervention raisonnée de notre cerveau cognitif ralliant à lui le cerveau émotionnel parviendra à le canaliser. De là, l’apport essentiel de cet ouvrage : rendre accessible une meilleure compréhension de ce processus mimétique et de ce qui se joue, permettant de dompter ou d’apprivoiser ce fameux cerveau mimétique.
Un ouvrage qui se lit d’un trait, et auquel on ne peut souhaiter qu’un mimétisme de bon aloi ; Alors, bonne lecture !


L.B.K.

 

« L'Absolue Simplicité » Lucien JERPHAGNON, Michel ONFRAY (Préface), Collection : Bouquins, Robert Laffont éditions, 2019.

Faisant suite aux deux précédents volumes parus dans la collection Bouquins, « L’absolue simplicité » offre au lecteur quelques-uns des autres plus beaux livres de l’historien de la philosophie (lire notre interview) bien connu pour la fulgurance de ses analyses et la vivacité de son jugement. Michel Onfray livre en ouverture à ce troisième volume un témoignage sensible et poignant sur son « vieux maître » et sur la magie des enseignements dont il reçut chaque parole comme un legs précieux. La fausse désinvolture des cours de ce grand maître permettait, en effet, de toucher à cœur de jeunes âmes peu versées sur l’Antiquité et ses leçons. C’est ainsi que cette magie Jerphagnon opéra chez tous celles et ceux qui ont eu le privilège de rencontrer ce bel esprit – un brin malicieux parfois !, et que Michel Onfray évoque avec émotion en ouverture à ce beau et riche nouveau volume de la collection Bouquins. La diversité de ses enseignements ne changea en rien la limpidité de ces changements, les saillies de ses analyses et la sagacité de ses témoignages sur cette Antiquité qu’il chérissait tant, jusqu’à ses péplums qui le faisaient éclater d’un rire complice…
« L’absolue simplicité » regroupe certains des titres incontournables de Lucien Jerphagnon, tels Julien dit l’Apostat, Les Dieux ne sont jamais loin, Augustin et la sagesse, mais aussi des textes moins connus comme ces transcriptions de certains de ses cours, notamment au Grand Séminaire de Meaux ou encore des conférences ou émissions de radio qui témoignent de l’absence de frontières dans les domaines appréhendés par cette pensée fertile. Sa fidélité indéfectible à son maître le philosophe Vladimir Jankélévitch force également le respect dans ces pages d’« Entrevoir et vouloir » réunies en 1969 et augmentées en 2008 ; des pages magnifiques révélant, à elles seules, tout l’art de son auteur de « livrer » sans altérer une pensée dans toute sa richesse et complexité comme pouvait l’être celle de Vladimir Jankélévitch ; Ce « métaphysicien mystique, comme je suis devenu un agnostique mystique ! » - souligne Lucien Jerphagnon, et de poursuivre : « Peut-être était-ce pour cela que j'avais énormément apprécié « Janké » comme nous l'appelions ! » (entretiens Lexnews)…
Peut-on encore être surpris par cette pensée hors-norme et fulgurante de Lucien Jerphagnon ? Une telle question se pose-t-elle en ces décennies d’un nouveau siècle, d’un nouveau tournant ? Les lecteurs de ses chroniques politiques pour la Revue des Deux-Mondes des années 1990 ne pourront, en effet, que retrouver ce rare bonheur de percevoir de nouveau ce léger accent que ce Bordelais impénitent aimait à accentuer d’un clin d’œil complice. Une complicité offerte au lecteur entre deux jugements assénés toujours avec justesse, s’amusant des galipettes de Greenpeace, des gamineries de la presse, et des impôts que le penseur n’a jamais vu baisser de toute sa longue vie… sans oublier cette interminable nuit dont parlait Catulle et que nous fait revivre ce grand maître que fut Lucien Jerphagnon; Un esprit toujours sur la brèche qui poursuit sa quête, ne cessant de susciter de nouvelles interrogations chez ses lecteurs, des questionnement toujours aussi actuels, nécessaires, et peut-être plus urgents que jamais.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Roland Jaccard : « L’enquête de Wittgenstein. », Éditions Arléa, 2019.

Avec « L’enquête de Wittgenstein », le philosophe Roland Jaccard signe un opuscule, ô combien ! vivifiant, voire décapant. Wittgenstein, philosophe viennois (1889-1951), contemporain de Freud, demeure – il est vrai, plus connu en théorie des sciences pour ses ouvrages en logique mathématique qu’en philosophie pour son « Tractatus-logico-philosophicus ». Cependant, bien qu’injustement boudé de nos jours, il n’est pourtant pas sans attraits et un intérêt piquant à le redécouvrir ; Une incitation à laquelle Roland Jacquard s’est employé, en ces pages, avec toute la vigueur et la justesse qu’exige le philosophe viennois. Il faut avouer que tant l’homme que le penseur, ayant étudié à Cambridge auprès de Russell, ne sont pas si simples ; Qu’on en juge : Influencé par Schopenhauer, Nietzsche, Weininger, Krauss, il a gardé du premier un nihilisme de génie, et du second, cette puissance de volonté qui lui évitera à maintes reprises de commettre l’irréparable ; le tout avec un singulier mélange de Kierkegaard qu’il lira, appréciera et dont il partagera un temps la Norvège. Toute sa vie durant, avec cette espèce de fougue nihiliste qui le caractérisa, Wittgenstein se demandera : « Qu’est-ce qu’un homme ? » Une quête philosophique qui le poursuivra et qui justifie pleinement le titre de cet ouvrage : « L’enquête de Wittgenstein ».
Intransigeant à l’extrême, sans concession envers lui-même, n’aimant et ne comprenant que l’excellence, sa devise sera – pour reprendre encore un des titres de Roland Jacquard, « Le néant ou le génie ». Et si cela est clairement dit et énoncé, reste que... car, il faut avouer que la complexité de la pensée de Wittgenstein est de génie, et derrière l’enquête du philosophe, c’est bien Roland Jacquard lui-même qui mène pour son lecteur celle-ci ; une entreprise audacieuse en si peu de pages, mais Roland Jacquard sait lui aussi frapper fort, là où cela répond. N’épargnant ni les qualités ni les faiblesses du philosophe (ni celles de son lecteur), ce dernier trace à coup d’énergiques traits de plume les entrelacs de la vie et de la philosophie de Wittgenstein. Ayant fréquenté les mêmes bancs de lycée qu’Adolf Hitler qu’il haïra, il affichera un certain antisémitisme bien qu’ayant lui-même une ascendance juive ; Snob, aristocrate, solitaire, il n’aura de cesse pourtant de se reprocher son manque d’empathie pour le peuple ; Homosexuel aimant les bas-fonds, mais méprisant ses penchants ; Il sera toute sa vie tiraillé entre « les brûlures de l’enfer et les délices du paradis » ; une aimantation des extrêmes en un mélange d’Oscar Wilde et Pier Paolo Pasolini…. Se jugeant un véritable monstre lui-même, l’usage répété du mot « diable » semble en ces pages presque digne d’un traité de démonologie ! Certes, les prises de position de ce philosophe grand joueur d’échecs ne sauraient être, bien sûr, prises telles quelles ; Mais, n’est-ce pas ce que Wittgenstein aurait exigé lui-même, lui, qui entendait tout critiquer et doutait tout autant de tout… Certes, l’exigence d’excellence de Wittgenstein n’est pas à simple portée de main en notre époque où la médiocrité s’affiche sans complexe, ni même peut-être enviable, reste que cet ouvrage donne, en un tour de force, les clefs de « L’Enquête de Wittgenstein ».

L.B.K.

 

Friedrich Nietzsche « Œuvres » Tome II Trad. de l'allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini. Édition publiée sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor, Bibliothèque de la Pléiade, n° 637, 1568 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2019.

Après un premier volume réunissant « La naissance de la tragédie » et « Considérations inactuelles », la collection de La Pléiade vient de publier le deuxième volume consacré aux œuvres du philosophe allemand Friedrich Nietzsche comprenant notamment deux écrits majeurs, « Humain trop humain » et « Le Gai Savoir » sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor. De 1876 à 1882 s’ouvre pour le philosophe une période féconde sous fond de crise profonde. Cette crise, prélude à la disparition totale de sa conscience dans les dernières années de sa vie, n’affectera paradoxalement pas la créativité de l’auteur, comme si elle constituait un rappel permanent de sa fragilité et donc de l’urgence de la transcender par une intense réflexion. Nietzsche a toujours cherché à réduire cette fracture antique entre âme et corps et ne pouvait alors sous-estimer justement les affections dont il était sujet ainsi qu’il le souligne dans Aurore : “Aussi loin que quelqu’un puisse pousser la connaissance de soi, rien pourtant ne peut être plus incomplet que son image de l’ensemble des pulsions qui constituent son être. A peine s’il peut nommer les plus grossiers par leur nom. » Durant cette période déterminante de sa vie, Nietzsche se libère de ses déterminismes, tout au moins de l’emprise de Wagner et des contraintes de la philologie, discipline dans laquelle il excellait pourtant. « Tuant le père » et abandonnant ses doux rêves de musicien, c’est au « métier » de philosophe qu’il consacre alors toutes ses fragiles forces, renonçant pour cela à ses obligations professionnelles en tant qu’enseignant. « Humain trop humain » cristallise en ses pages ce « monument d’une crise » vécu par le philosophe. Véritable passage initiatique, l’abandon du mouvement wagnérien ouvre à de nouveaux horizons, bien éloignés de cette régénération pourtant tant espérée de la culture allemande par le génie du musicien. Le voyage à Sorrente, et la maladie, encouragent le penseur à un repli sur soi, à une attitude plus philosophique que théoricienne, reléguant ainsi le mythe et la métaphysique loin de ses préoccupations. Une attitude fondée sur l’histoire et l’immanence prélude à la publication de « Humain, trop humain » dont la dédicace à Voltaire est significative, ce livre marquant définitivement la rupture avec ses relations wagnériennes dès lors radicalement hostiles. Les convictions et la métaphysique se lézardent au profit d’une recherche effrénée de la vérité qui passe par le scepticisme, et donc les révisions du jugement, sous forme d’aphorismes passés à la postérité. Nietzsche observe en effet : « Ce n’est pas le monde comme chose en soi, mais le monde comme représentation (comme erreur), qui est si riche de sens, si profond, si merveilleux, portant dans son sein bonheur et malheur ». 1882 marque la première édition du « Gai Savoir », son titre puisant aux sources médiévales des troubadours et ménestrels pour un esprit libre. Convalescent et heureux de l’hiver passé à Gênes, Nietzsche se sent prêt à produire une pensée élevée, servie par un style ciselé. Mais il ne faut pas faire du Gai Savoir une réflexion hédoniste et encore moins paisible, le philosophe au marteau fait preuve d’un travail critique à l’encontre des préjugés et autres morales idéalistes qui témoigne de sa puissance. Ce livre préfigure également l’annonce de la mort de Dieu et du nihilisme : « Gardons-nous de penser que le monde serait un être vivant. » C’est ainsi à un nouvel infini auquel appelle le philosophe : « Le monde au contraire nous est redevenu infini une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations ». Avant que des nuages ne viennent jeter un voile sur cette pensée singulière de la fin du XIXe siècle, ces pages resplendissent de cette volonté de puissance caractéristique du philosophe allemand et si souvent mal interprétée, c’est un, parmi les nombreux attraits, qui encouragera les lecteurs à découvrir ou relire cette pensée fertile grâce à cette édition traduite de l’allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini, et servie par un appareil critique facilitant sa lecture.
 

Friedrich Nietzsche Correspondance, tome V : Janvier 1885 - Décembre 1886 trad. de l'allemand par Jean Lacoste. Édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Notes du traducteur Collection Œuvres philosophiques complètes, Série Correspondance, Gallimard, 2019.

Poursuivant la remarquable entreprise de l’édition de la correspondance de Nietzsche, le dernier volume paru couvre deux riches années 1885 et 1886. Traduit de l’allemand par Jean Lacoste, cette édition établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari fait défiler les jours et les mois qui pour le philosophe ne se ressemblent pas, avec au début de cette année 1885 un 1er janvier passé au lit, et la hantise des nausées avant chaque repas… Le corps souffrant de Nietzsche est à considérer dans le contexte de la solitude qui le touche, mais celle-ci n’entame pourtant pas la production de son œuvre avec le livre IV de Ainsi parlait Zarathoustra et Par-delà bien et mal, sans oublier de nombreuses rééditions… Nice, Bâle, Venise qu’il retrouve avec un plaisir non caché même si le froid et son estomac sont encore des motifs de tracas. Les inquiétudes du grand penseur sont touchantes parfois entre sa chemise de nuit trop courte ou ses chaussettes qui ne vont pas ! « Ce n’est qu’entre gens partageant les mêmes idées que l’on peut s’épanouir, telle est ma conviction ; mon malheur est que je n’ai personne de ce genre et ce n’est pas pour rien que j’ai été si profondément malade et le suis en moyenne toujours ». Nietzsche souhaite ardemment la compagnie – toujours trop rare à ses yeux – d’esprits libres et ce n’est qu’un petit cercle de familiers qui entretiendra une correspondance nourrie avec le philosophe allemand. Ce sont aussi des années de deuil avec la mort du grand musicien Franz Liszt qui lui rappelle cruellement l’univers wagnérien, Cosima sa fille ayant épousé Richard Wagner. Nous quittons le philosophe à la fin de cette année 1886, il ne lui reste plus que deux années avant que la folie ne le gagne, ce 3 janvier 1889 à Turin…
 

Vladimir Jankélévitch : « Philosophie morale », édition réalisée par Françoise Schwab, Coll. Mille et une pages, Éditions Flammarion, 2019.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch, disparu il y a maintenant 34 ans, est à l’honneur cette année ; après une exposition à la BnF François Mitterrand à Paris, c’est au tour des éditions Flammarion de lui consacrer un fort volume dans la collection « Mille et une pages » regroupant des textes du philosophe sur la morale, dont certains peu connus. Vladimir Jankélévitch a laissé une immense œuvre dont certains ouvrages ont à jamais marqué une génération ; De « L’Ironie » jusqu’au « Le je-ne-sais-quoi et Le presque rien » paru en 1980, le philosophe avec son énergie a su interroger bien des postures et démasquer plus encore peut-être nombre d’impostures. Mais dans cette immense œuvre, nombreux sont les textes demeurés plus confidentiels ou connus d’un cercle d’initiés. Aussi, une telle somme consacrée à ces écrits sur le thème de la morale, tel qu’elle a sous-tendu l’ensemble de son œuvre philosophique, vient-elle idéalement compléter les écrits plus classiques publiés et réédités du philosophe.
Cette édition établie par Françoise Schwab a fait choix de retenir des textes allant des premiers livres de morale du philosophe dont sa thèse complémentaire consacrée à « La valeur et signification de la mauvaise conscience » de 1933 jusqu’à celui consacré au « Pardon » paru en 1967. Plus de 30 ans d’une intense réflexion dans lesquels sont venues s’engouffrer les plus profondes blessures et douleurs. Laissant au fil des années et des textes derrière lui en retrait les idéologies empreintes de romantisme et d’irrationalisme, c’est une pensée d’une profondeur fulgurante, incomparable, profondément voire viscéralement liée à l’action, à la volonté de l’action qui se révèle dans ces écrits. Une pensée poussée par le philosophe du «devenir » jusqu’à ses derniers retranchements, les plus imprévisibles et infimes jusqu’à « l’impensable » ou ce « presque rien ». Une construction de « l’irréversible » ne laissant rien passer dans le tamis de cette réflexion serrée sur la morale, aucun préjugé, aucune posture, et laissant la pensée à jamais autre, là où le temps, la mort, et surtout l’amour se rejoignent. Un recueil incluant : « La mauvaise conscience » ; « Du mensonge » ; « Le mal » ; « L’Austérité et la vie morale » ; « Le pur et l’impur » ; « L’Aventure, l’ennui, le sérieux » ; « Le Pardon », à l’exclusion de « L’ironie », de « L‘alternative » et « Du traité des vertus ». Sept livres de philosophie morale où idéologie, généralisation ou synthèse n’ont pas leur place, mais livrant une pensée paradoxale dont témoigne plus encore peut-être le dernier livre sur le « Pardon », déjouant vaines certitudes et compromis, et donnant primauté à la conscience et à la vie. Des écrits où les prédilections du philosophe pour la poésie et la musique dont celle du tout aussi virtuose et fougueux Franz Liszt, trouvent également un terrain fertile. Certains de ces écrits sont plus connus, d’autres ont été remaniés ou augmentés par le philosophe notamment à l’occasion de conférences, mais tous nous parlent de l’homme, de « l’homme comme être moral », de cet « être-limite qui n’a pas de limite, mais franchit celle que l’instant lui impose. »

Et pour ceux qui redouteraient d’ouvrir ce fort volume, on ne peut que laisser entendre la voix inimitable de cet immense philosophe que fût Jankélévitch : « En somme la conscience ne dit pas autre chose que ceci : tout ne peut pas se faire ; certaines actions, en dehors de leur utilité, parfois même contre toute raison, rencontrent en nous une résistance inexplicable qui les freine ; quelque chose en elles ne va pas de soi. Telle est l’hésitation de l’âme scrupuleuse devant la solution scabreuse. La conscience est l’aversion invincible que nous inspirent certaines façons de vivre, de sentir ou d’agir ; c’est une répugnance imprescriptible, une espèce d’horreur sacrée. Mais on ne fait pas sa part au démon du scrupule une fois qu’il a pris possession de notre âme : « Le diable a tout éteint aux carreaux de l’auberge ! » »

L.B.K.

 

Miguel Benasayag « Fonctionner ou exister ? » Éditions Le Pommier, 2018.

Quelques jours avant sa mort, le 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini avait accordé un dernier entretien au journaliste Furio Colombo, article que l’écrivain-poète-cinéaste italien avait souhaité terminer par écrit et auquel il avait donné pour titre « Nous sommes tous en danger ». « Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens ». À plus de quarante années de distance, Miguel Benasayag dresse une situation qui a pris acte de cette prescience qui est devenue réalité. Sommes-nous condamnés à ne plus que fonctionner ? L’altérité chère à Miguel Benasayag ne peut subsister que par une unité complexe de l’existence et du fonctionnement, et non de l’hégémonie de cette dernière. À l’heure où les algorithmes visent à modeler le vivant, les Anciens sont devenus des vieux inutiles que l’on cache, ce qui faisait jusqu’alors la valeur constitue aujourd’hui une déficience, faute de bien « fonctionner »… Nous entrons depuis plusieurs années dans une vision manichéenne du monde, en une alternance binaire gagnant / perdant, sans intermédiaires ou autre possibles. Nos vies présentes sont faites de raccourcis, autant sur les bureaux de nos ordinateurs que vis-à-vis de nos valeurs, de nos existences, de la vie tout simplement. Réactionnaire et technophobe Miguel Benasayag ? Pour les partisans du transhumanisme et de l’utilitarisme du vivant, probablement, mais dans une situation de complexité et d’union des contraires, assurément pas.
Il est vrai que le tragique s’est tari en oubliant que le singulier ne saurait se concevoir sans ses interactions avec l’ensemble. En un monde où les relations sont de plus en plus stérilisées à l’image des couloirs d’hôpitaux, on se sent concerné ou pas, on like ou pas, la pleine conscience (mal) comprise par les occidentaux n’a que faire d’une catastrophe climatique ou humaine lorsque sonne l’heure dite de sa méditation quotidienne… Pour éliminer cette négativité qui fait partie intégrante du tragique de la vie, l’homme a la solution : lui substituer le transhumanisme des sociétés postorganiques, plus de vague à l’âme, plus de bleu au cœur, mais la promesse virtuelle d’un monde sans faille et d’une immortalité assurée. Conjoint écarté car ne « correspondant » plus, familles oubliées pour passer à autre chose, liens rompus pour soigner son petit soi ronronnant, nous ne sommes plus en danger, le mal est déjà fait et constatable quotidiennement. Miguel Benasayag ne souligne pas les risques mais les réalités déjà présentes, la tendance à l’artefactualisation du vivant ne concernent pas seulement que des prothèses, certes utiles, mais touchent bien plus encore de plein fouet le vivant à part entière, une initiative qui plus est laissée aux bons soins des machines et des logiciels. Il faut suivre l’auteur dans ces pages inspirées qui à l’image du film Soleil Vert laisse entrevoir ce vers quoi nous allons et que nous sommes en train d’oublier, Big data s’occupant déjà de nos mémoires. Cauchemar ? Certainement. Des solutions ? Une résistance de tous les instants afin de sortir de notre petit moi, tout en acceptant notre fragilité, nos failles, qui élargissent contrairement ce qu’on en pense trop souvent - notre cercle et constitue notre richesse, notre singularité, « nous sommes les mêmes tant que nous changeons », rappelle le philosophe dans l’un de ses (apparents) paradoxes dont il a le secret. La situation exige le courage de l’existence, un agir situationnel dans le cadre d’une singularité du vivant chère à l’auteur, qui n’est pas reproductible, sauf à la nier. Nous sommes prévenus, n’attendons pas encore.


Philippe-Emmanuel Krautter

A lire l'interview de Miguel Benasayag

 

Ok-Kyung Pak : « Les plongeuses Jamnyo de Jeju en Corée », Éditions Ides et Calendes, 2019.

« Les plongeuses Jamnyo de Jeju en Corée » est une étude anthropologique singulière puisqu’elle nous invite à découvrir l’univers secret et peu connu de l’extrême sud-ouest de la péninsule coréenne, et plus précisément l’île de Jeju. Cette dernière est également appelée l’île aux trois abondances - les vents, les pierres et les femmes, une appellation trouvant sa justification en ces lieux arides où curieusement les hommes sont peu nombreux. Pour affronter le sol volcanique et les vents puissants, il fallait la force d’âme de femmes courageuses, début d’une légende matrilinéaire et d’une réalité constatée au fil des temps. C’est dans cet environnement atypique que l’anthropologue Ok-Kyung Pak a ainsi entrepris, en 2016, une étude de terrain qui l’a conduite à étudier plus particulièrement ces plongeuses en apnée, une activité habituellement réservée aux hommes dans les autres sociétés. C’est ainsi l’univers singulier de cette Île, de ses habitants, et surtout de ses plongeuses nommées Jamnyo que Ok-Kyung pak nous offre de découvrir, une analyse appuyée par plus de 130 illustrations, cartes, schémas et photographies couleur.
Or, ici, c’est par leur seul souffle et une ceinture lestée de plomb que ces femmes risquent leur vie à chaque plongée pour pêcher 15 jours par mois ormeaux, conques, varech… Chaque journée compte 4 à 7 heures de plongée, chacune durant près de 2 mn jusqu’à 20 mètres de profondeur, ce qui est un exploit physique étonnant et pourtant anonyme. Car en ces lieux, il n’est point question de compétition ou de grand bleu, mais de l’intime conviction d’appartenir à un ancêtre commun, la déesse-mère Seolmundae Halmang pour qui chaque plongeuse réalise un rituel chamanique lors des plongées. Leur vie est d’ailleurs entendue également en un sens collectif puisque le fruit de chaque plongée est partagé et toute idée de pêche intensive écartée. Cette approche communautaire, étroitement liée aux éléments naturels dont la mer constitue la force la plus manifeste, offre un rare témoignage de ces temps anciens où l’homme n’avait point comme seul horizon le profit intensif. Au XXIe siècle à des milliers de kilomètres de nous existe encore une société malheureusement en déclin en raison de la pollution des mers et du développement industriel qui perpétue cet étonnant héritage ainsi qu’en témoigne cette belle étude !
 

Metin Arditi Dictionnaire amoureux de l’Esprit français éditions Plon & Grasset, 2019.

Audacieux et téméraire en nos temps troublés que d’aborder le thème de l’Esprit français illustré en page de couverture d’un Cyrano arborant la cocarde multicolore ! Et pourtant cette initiative n’a rien de politique puisqu’elle est le fait de l’écrivain suisse d’origine turque Metin Arditi, envoyé spécial de l’UNESCO pour le dialogue interculturel, ce à quoi cette plume s’adonne avec un plaisir jubilatoire dans ce Dictionnaire amoureux des éditions Plon & Grasset. Partant de cette idée de séduction dont on affuble souvent les Français, l’écrivain talentueux ayant signé de nombreux romans dont Le Turquetto, La Confrérie des moins volants, L’enfant qui mesurait le monde… transporte les lecteurs de ce Dictionnaire dans des entrées qui ne manquent pas d’audace, telles les entrées proches - alphabétiquement s’entend – comme Céline et Dreyfus avec l’antisémitisme en toile de fond… Quel que soit le choix effectué par Metin Arditi, le plaisir manifeste demeure non point de cerner, mais de révéler par petites touches l’Esprit français, ce dernier se matérialise par une mosaïque de points de vue, indispensables selon l’auteur pour répondre au vœu de Molière : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire ». La beauté compte certainement parmi cette identité, beauté multiple et variable qu’elle se manifeste dans l’art d’Édith Piaf ou de Marcel Proust, des Jardins à la française ou de Brassens. Les grands écarts certes ne manquent pas avec l’entrée Jambon-beurre qui suit celle du Jacobinisme et précède Jankélévitch. Ce sont justement dans ces contrastes que le tableau de cet Esprit insaisissable peut certainement le plus facilement se laisser dévoiler, la France aime et cultive les contrastes jusqu’aux conflits et oppositions comme l’avait déjà relevé Jules César dans sa Guerre des Gaules, et plus récemment le Général de Gaulle dans ses Mémoires… En découvrant au fil des pages et de ses thèmes ce Dictionnaire amoureux vu par un « étranger » si familier de la France, l’envie prend immédiatement de prolonger chacune de ces entrées, d’en faire des pistes de lectures et découvertes supplémentaires pour ne point passer à côté de cet Esprit français que restitue si admirablement Metin Arditi dans ces pages truculentes !
 

Pier Paolo Pasolini « Écrits corsaires » traduction de Philippe Guilhon 288 pages - 140 x 200 mm, collection Champs arts Flammarion, 2018.

Pier Paolo Pasolini a assurément pris au pied de la lettre le titre donné à ces articles réunis dans un livre « Écrits corsaires » et aujourd’hui publiés en français dans la collection Champs arts Flammarion avec une traduction de Philippe Guilhon. Corsaire est, en effet, bien l’attitude adoptée par l’écrivain italien et pour l’occasion essayiste polémique, dans ces articles sans concessions parus dans la presse jusqu’aux derniers mois avant sa mort. Le lecteur retrouvera dans certaines contributions le regard lucide de celui qui n’écarta pas les paradoxes les plus inattendus ; le poète hors convention avoue ainsi, bien que n’aimant pas ces jeunes gens aux cheveux longs qu’il décrit, se rallier finalement à leur cause lorsqu’ils font l’objet d’une attaque de la part de la société bourgeoise bien pensante de son époque. Pasolini ne choisit pas la voie facile, n’est en aucune manière partisan du choix médian, mais adopte le ton de la polémique, du combat même, avec sa plume acérée qui lui a valu tant d’inimitiés jusqu’à sa mort, dans l’opposition politique à ses idées jusqu’à la gauche italienne… Adepte de la microrésistance, apôtre des arts dans lesquels il excelle avec une facilité déconcertante, Pasolini pointe et fait mouche en bien des domaines qu’il aborde dans ces pages. Du fameux article sur La disparition des lucioles, métaphore de l’extinction du parti communiste, jusqu’au fascisme des antifascistes, Pasolini se trouve là où on l’attend le moins, décalage toujours fécond qui invite à de nouveaux points de vue, un regard lavé des conventions. Si certains textes sont conjoncturels, la réflexion mise en œuvre peut la plupart du temps être reprise dans bien d’autres contextes actuels, dont Pasolini avait si distinctement prévu l’évolution de manière confondante. Pointent régulièrement dans ces pages alertes, non seulement l’analyste de son temps, mais aussi le poète qu’il ne cessa d’être, l’écrivain parfois, le cinéaste dans d’autres contextes encore, car pour Pasolini, les arts n’étaient en rien questions de disciplines, mais de vie, cette vie qu’il mena intensément jusqu’à son terme pour mieux en explorer les confins.
 

Nietzsche « Sur l’invention de la morale » présentation par Arnaud Sorosina, édition avec dossier, Garnier Flammarion, 2018.

Quel rapport entretenons-nous avec les valeurs comme le bien, le mal, la bonté, la justice ? Nietzsche invite le lecteur à s’interroger à leur sujet et à mieux considérer leur origine, moins naturelle qu’elle ne pourrait paraître selon le philosophe. La religion, bien entendu, apparaît vite au banc des accusés pour le philosophe critique de la culture occidentale. La faute et la culpabilité sont responsables des maux de l’homme moderne qui cherche l’oubli dans le remords et la veulerie, une approche qui ne sera pas étrangère à la psychanalyse quelques décennies plus tard. Arnaud Sorosina, par sa présentation, accompagne le lecteur dans sa découverte de ce livre de Nietzsche. Le texte est ainsi précédé d’une introduction éclairante quant à l’évaluation faite par le philosophe des valeurs : leur origine, leurs développements au cours de l’Histoire par la religion, ainsi que leurs méfaits sur l’homme qui a perdu à cause d’elles sa noblesse et sa santé. Peut-on se libérer de la morale ? Belle interrogation qui accompagnera le lecteur tout au long de ce texte à redécouvrir en nos temps troublés.
 

Jean-Jacques Bedu : « Les Initiés ; De l’an mil à nos jours », Collection Bouquin, Robert Laffont, 2018.

Somme considérable, incontournable ! L’ouvrage « Les Initiés de l’an mil à nos jours » signé Jean-Jacques Bedu ne peut, en effet, que faire date et s’imposer, de par l’imposant travail présenté, en ouvrage de référence. Un joli défi relevé, et ce à bien plus d’un titre.
Audacieux, en premier lieu, l’ouvrage, dans un style volontairement accessible, propose au lecteur pas moins de 2000 ans d’histoire d’initiés, de courants et traditions initiatiques avec plus de 115 entrées ou noms d’initiés, avec pour chacun, sa vie et son parcours condensés, certes, mais jamais de manière lapidaire. On y trouve, bien sûr, Avicenne, Hildegarde, Ibn d’Arabi, Maître Eckhart, Léonard de Vinci, Swedenborg, Papus et Péladan ou encore Krishnamurti, et bien sûr, pour un tel ouvrage, René Guenon… Retenant, par souci de clarté, un ordre chronologique, regroupant ces initiés en 4 grandes périodes – L’an mil ; La Renaissance ; Le Grand Siècle au Siècle des Lumières ; le XIXe siècle ; et le XX siècle débordant sur le XXIe siècle, soit de leur éclosion à aujourd’hui. L’auteur balaye tant l’occident que l’orient ou l’extrême orient, mettant ainsi en évidence les grands courants dans lesquels viennent s’inscrire ces initiés de tous les temps et époques : alchimie, magie, kabbale, Soufisme, Théosophisme, Templiers, Rose-croix, Franc-maçonnerie, occultisme, etc. Courants entremêlant tant les grandes religions et ses différentes doctrines que les sociétés secrètes ou l’occultisme, hermétisme, prophétisme, etc.
Audace, aussi, d’avoir su allier dans ce dédale d’initiés, de sensibilités multiples et croisées ,un riche travail de qualité à une approche accessible et claire dans un style fluide fort plaisant, faisant de cette somme un ouvrage se lisant comme un roman, enchaînant aventures, légendes et destins hors normes. Que de vies, de destins… d’initiés ! On songe à Blake, à Nicolas de Flamel et « son » livre si cher à C.G. Jung.
A ces titres, l’ouvrage ne peut que séduire un large public, chercheurs, universitaires, lecteurs souhaitant être initiés ou tout lecteur curieux ou avide de vies romanesques. Dans ces initiés, un grand nombre de noms séduira, aussi, les littéraires tels Rabelais, Cyrano de Bergerac, Novalis, Goethe, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, ou encore les amateurs d’art avec notamment William Blake, Joséphin de Péladan ou de musique avec Mozart.

Non dénué d’humour, Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, d’ailleurs, à ouvrir son ouvrage avec Gerbert d’Aurillac, un non-initié, et à terminer cette longue histoire d’initiés à travers les âges et les siècles avec Steve Jobs ! Mais, l’auteur ne manque pas, non plus, avec pertinence de sens critique et de prises de position souvent bien venues. Le texte consacré à Louis Massignon est très beau et très justement présenté. Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, également, à douter, à souligner, mettre à plat ou purement et simplement écarter. Eh ! oui, parmi ces initiés se cachent parfois quelques imposteurs ou légendes inopportunes ; on songe notamment à Rabelais ou à Victor Hugo. Soucieux cependant d’objectivité, l’auteur sait aussi mettre en balance son scepticisme avec le poids des légendes, mythes ou à renvoyer les controverses entretenues dos à dos, notamment pour Nostradamus, invitant par là même ses lecteurs à se tourner vers la biographie informée donnée pour chaque entrée. L’ouvrage comporte, par ailleurs, en fin de volume de très riches orientations biographiques thématiques, ainsi qu’un très complet index des noms fort utile ou encore un glossaire.

Y a-t-il encore des initiés en 2018 ? Nous l’avons souligné, l’auteur termine par un clin œil avec Steve Jobs ; que l’on soit séduit ou non par ce dernier choix (n’a-t-il pas plus initié qu’il n’a été initié ?), il demeure que la question reste entière et d’actualité, révélant tout l’intérêt et le mérite de cet ouvrage consacré aux « Initiés de l’an mil à nos jours ».

L.B.K.

 

Pasolini's Bodies and Places (en anglais) Michele Mancini and Giuseppe Perrella N° 241, relié, 640 pages, 22 × 21 cm, anglais, Benedikt Reichenbach, Editions Patrick Frey, 2017.

Pasolini's Bodies and Places est un ouvrage à la fois savant mais parfaitement accessible à tout amateur du cinéma et de l’univers pasolinien. À partir d’hypothèses de travail exprimées au début du livre par l’écrivain, poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini, les auteurs de cet ouvrage, Michele Mancini et Giuseppe Perrella, ont réuni 1734 reproductions de scènes de ses films, archivées et analysées à partir de thématiques centrées sur les corps et les lieux. Véritable cartographie anthropologique s’étendant sur trois continents (Europe, Afrique et Asie), cette réflexion retient cette attitude chère à Pasolini d’établir des chemins et des correspondances entre les borgate de Rome, le Tiers-Monde et les villes soumises au développement néocapitaliste. Ces archives offrent ainsi un témoignage unique sur de véritables univers disparus ou appelés à disparaître et fixés à jamais par la caméra et le regard critique de ce visionnaire que fut Pasolini. À partir de classifications détaillées de postures, expressions du visage, gestes, grimaces, sourires, rires et bien d’autres encore, c’est un véritable laboratoire d’analyses anthropologiques que proposent les auteurs à partir des films du cinéaste. Le lecteur habitué à l’univers pasolinien retrouvera alors bien des correspondances avec les écrits majeurs de Pasolini, les frontières entre les arts s’effaçant sous son regard. Les cultures des périphéries émergent alors, subrepticement, au détour d’un cadrage, ici pour souligner un détail ethnique, là, pour évoquer une attitude à jamais révolue. Les lieux si importants pour Pier Paolo Pasolini rythment la caméra et ses mouvements, qu’il s’agisse d’un environnement fermé comme une prison, un hôpital ou un bar, ou encore ouvert comme le désert ou le mont des Oliviers… Une fois de plus, les mutations imprègnent la pellicule, de manière express ou sous-entendue selon les films. L’aliénation culturelle broyée sous la mondialisation conduit à une uniformité des corps et des lieux, une tendance à l’extrême opposé au cinéma et à l’œuvre de Pasolini, tel est le mérite de l’analyse de ces pages. Une bibliographie et filmographie complètent cette somme incontournable pour tout passionné de l’œuvre de Pasolini.
 

Élisabeth Roudinesco « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse », Édition Plon/Seuil 2017.

L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco signe le « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse » aux éditions Plon. Après son célèbre « Dictionnaire de Psychanalyse » dont on ne compte plus les rééditions qu’elle rédigea avec Michel Plon en 1997, l’auteur précise avoir hésité pour cette nouvelle et autre entreprise. Mais, Élisabeth Roudinesco avoue également avoir « toujours aimé les dictionnaires. Ils recèlent un savoir qui ressemble à un mystère », écrit-elle en incipit de son texte introductif à ce « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse ». Et effectivement, Élisabeth Roudinesco nous livre par cet ouvrage un véritable dictionnaire amoureux, empreint de toute la subjectivité de l’auteur, et dont les mots-clés ou entrées surprendront agréablement le lecteur. Pas de mots classico-magiques de la psychanalyse, pas de grands concepts ou noms trop incontournables pour liste d’entrées, mais des noms de ville, beaucoup de villes, Berlin, Buenos Aires, Francfort, Rome, Vienne, Zurich, etc., dans lesquelles s’inscrivent des choix et enchaînements révélant toute la distance et l’audace de l’auteur. « Des territoires réunis de façon arbitraire », souligne Élisabeth Roudinesco, abordant ce vaste territoire de la psychanalyse par des thèmes aux prises directes avec la société de ce début de siècle : éros, amour, famille, désir, bonheur, les animaux et, bien sûr, l’argent avec celui notamment qui fâche, contre ou entre psychanalystes, et si ce n’est Freud, c’est donc Lacan… Et même si Jung n’a jamais en tant que tel acquis sa maison de Bolligen mais l’a bel et bien bâtie, ce qui l’eut privé de nombre d’analyses et inspirations, le lecteur sourira à l’évocation de certaines entrées telle « Sherlock Holmes », surprenantes avec « Philippe Roth » ou les « Présidents américains ». Parfois les mots s’assombrissent sous les destins notamment de « Marylin Monroe » ou deviennent graves. La femme y trouve une belle place avec des entrées telles que le « Deuxième sexe » ou tout simplement « femmes » pour celle qui avoue n’avoir – en partie grâce à sa mère – accordé la place qui se devait à Beauvoir que tardivement. L’enfance, enfin, ne pouvait être omise, et lui sont accordées de nombreuses pages de ce territoire aux multiples rives. C’est bien à un voyage d’une subjectivité tout amoureuse en ce territoire parfois choisi, parfois rejeté ou maudit, mais toujours fascinant de la psychanalyse auquel nous convie Élisabeth Roudinesco, « un voyage au cœur d’un lac inconnu situé au-delà du miroir de la conscience.»
 

Jean-Louis Servan-Schreiber "L'Humanité, apothéose ou apocalypse ?" Fayard, 2017.

Jean-Louis Servan-Schreiber réfléchit depuis des décennies au sens de nos vies et de la vie, qu’il s’agisse de l’emploi du temps que nous lui réservons, tout aussi bien que du sens que nous lui assignons. Avec ce dernier livre « L’humanité », l’auteur prend encore plus de recul, une distance facilitée par l’âge et ce sentiment que notre époque est plus que jamais touchée par le « court-termisme » comme il le nomme. N’ayant plus le temps de réfléchir au passé, souffrant du présent et redoutant d’envisager le futur, nous sommes de nouveau dans la situation que soulignait déjà en son temps Sénèque dans son De Brevitate Vitae, malades de notre temps et de nos vies. Et pourtant, Jean-Louis Servan-Schreiber ne compte pas parmi ces pessimistes invétérés qui inondent de leurs prédictions tragiques l’environnement médiatique. Relevant, avec raison, combien le XXe siècle a pu être à l’origine de formidables progrès pour une grande partie de l’humanité, sans pour autant oublier ses laissés-pour-compte et tout en soulignant l’individualisme galopant qui en a résulté, jamais l’humanité jusqu’à aujourd’hui n’a eu autant d’impact sur son environnement et ses semblables. Faut-il s’en inquiéter, faut-il s’en réjouir ? Apothéose ou apocalypse ? Telles sont les interrogations soulevées avec humilité par cet éternel scrutateur de notre société, un questionnement nourri par le témoignage d’un certain nombre de personnalités telles Jacques Attali, André Comte-Sponville, Roger Pol Droit, Marcel Gauchet, Pascal Picq ou encore Edgar Morin…
L’accélération des moyens technos-scientifiques laisse l’impression d’une accélération du temps dont nos contemporains ne cessent de souffrir, ce dont a témoigné avec acuité l’auteur dans ses précédents ouvrages. Mais, aujourd’hui, se posent de nouveaux problèmes : que faisons-nous de ces progrès ? Ne sont-ils pas susceptibles d’aller jusqu’à la transformation de l’humain si l’on pense aux avancées de la génétique et du transhumanisme ? Saurons-nous faire face à cet écart grandissant entre une partie de l’humanité ayant plus que le nécessaire, et une partie plus grande encore de cette même humanité qui réclame de n’être pas exclue de ce progrès ? Sans prétendre avoir les réponses à ces questions de fond, l’ouvrage invite à élargir notre regard sur notre époque, dépasser le rythme effréné des news alarmistes qui empêchent le recul et la réflexion, prendre une partie de ce temps si cher à Jean-Louis Servan-Schreiber pour penser à notre avenir, au-delà d’un clivage optimistes-pessimistes.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’au-delà de tout » préface du cardinal Poupard, Collection Bouquins, Robert Laffont, 2017.

Six ans déjà que Lucien Jerphagnon nous a quittés, et pourtant son sourire malicieux et son regard pétillant semblent encore si présents ! Ce grand spécialiste de la philosophie antique et médiévale aimait à se présenter comme un historien de la philosophie, et non en philosophe, n’ayant pas de « jerphagnonisme » à proposer comme il le rappelait d’un clin d’œil complice. Né en 1921, Plotin et saint Augustin, entre autres, n’avaient aucun secret pour lui. La collection Bouquins, après le premier volume Les Armes et les Mots réunissant les titres les plus connus de l’auteur vient de lui consacrer un deuxième volume intitulé « L’au-delà de tout » et réunissant des titres méconnus s’inscrivant dans la période 1955-1962. C’est la pensée intime d’un esprit à la fois jaillissant et secret qui se révèle au fil de ces pages à la saveur incomparable. Ainsi que le rappelle le cardinal Poupard qui signe la préface de ce fort volume, si la pensée et les convictions spirituelles de Jerphagnon ont pu évoluer au cours de son riche parcours, il demeure certaines convictions de fond, immuables, et que résume à elle seule, de manière évocatrice, la phrase d’André Malraux mise en exergue par Jerphagnon lui-même de son essai « Le Mal et l’Existence » : « Tous les grains pourrissent d’abord, mais il y a ceux qui germent… Un monde sans espoir est irrespirable. » André Malraux, L’Espoir, ouvrage qui ouvre aujourd’hui ce recueil. 
Le thème du mal et de la souffrance qu’il engendre est récurrent depuis l’aube de l’humanité croyante, et bien souvent un argument avancé pour critiquer l’idée même de transcendance. Si Dieu est amour, comment peut-il accepter que sa création subisse le mal ? Plutôt que de partir de cette traditionnelle opposition amour / mal, Lucien Jerphagnon souligne combien il s’agit là d’un mystère qui ne saurait être réduit à une « explication » rationnelle, mais à une interrogation sur la propension de l’homme à se diviser. L’auteur développe le fameux exemple de Job dans la Bible, comme l’illustration de l’impuissance de l’homme à comprendre les maux qui peuvent s’abattre sur lui, des épreuves souvent initiatiques qui invitent à un rapprochement de la source transcendante, au lieu de l’en éloigner, ce qui arrive parfois. Prolongeant sa réflexion sur le mal, Lucien Jerphagnon étend son analyse notamment au philosophe Pascal auquel il consacrera un premier essai « Pascal et la souffrance », complété par un autre titre « Pascal », et enfin « Le Caractère de Pascal », chacun de ces ouvrages explorant la position philosophique de celui qui estimait que l’homme est inévitablement malheureux en raison de sa nature même mue par un mécanisme absurde le poussant à être inconstant et misérable. Seule la rencontre du Crucifié, le Dieu humilié, peut confondre le mal et réduire à néant les misères de l’homme. La lecture de ces essais ne peut être dissociée de cette période bien particulière de l’auteur – longtemps tue et ignorée du public, période durant laquelle il fut ordonné prêtre en 1950 avant de quitter les ordres dix ans plus tard, une parenthèse de vie sur laquelle il garda un silence absolu. Ce deuxième recueil démontre, s’il en était encore besoin, que l’on a encore beaucoup à apprendre sur et de ce grand maître, Lucien Jerphagnon.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

 

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

Histoire, Ethnologie, Essais...

"Tout Homère", Sous la direction d’Hélène Monsacré ; Avec la contribution de Victor Bérard, Manon Brouillet, Eva Cantarella, Michel Casevitz, Adrian Faure, Xavier Gheerbrant, Giulio Guidorizzi, Jean Humbert, Pierre Judet de la Combe, Gérard Lambin, Silvia Milanezi, Christine Hunzinger ; Postface de Heinz Wismann, 1296 p., Éditions Albin Michel / Les Belles Lettres, 2019.

Homère a-t-il existé ? Si la question peut sembler incongrue au regard de l’œuvre à laquelle est inexorablement associé son nom, le débat reste cependant toujours ouvert. Et, si les Anciens n’évoquaient que le seul Homère lorsqu’il était question de l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, nos contemporains plus dubitatifs, en revanche, n’hésitent pas pour certains à souligner les diversités et ruptures pouvant être constatées au sein même des textes, privilégiant ainsi la piste d’une pluralité d’auteurs. Reste, et emportant l’unanimité, l’œuvre, immense œuvre… Aussi, Hélène Monsacré s’est-elle emparée de ce monument en proposant en un seul fort volume de près de 1300 pages paru aux éditions Albin Michel / Les Belles Lettres, l’intégralité des textes homériques avec une nouvelle traduction de l’Iliade de Pierre Judet de La Combe et la version de l’Odyssée de Victor Bérard. Outre ces deux œuvres phares, l’ouvrage réunit de nombreux autres textes qui, dans l’Antiquité, étaient considérés comme provenant de l’aède dont plusieurs cités se partagent l’origine, Chios, Cumes, Smyrne, Colophon, Pylos ou encore Athènes. Celui qui était naguère considéré comme un demi-dieu demeure de nos jours comme la source d’un monument littéraire, poétique et épique impressionnant, ainsi que le souligne Hélène Monsacré en introduction. La modernité du récit homérique surprendra, cependant, encore le lecteur du XXIe siècle. Si les batailles épiques où les dieux s’immiscent subrepticement pour aider ou au contraire entraver les combattants impressionnent par leur violence, c’est aussi l’occasion d’une curiosité qui rayonne tout au long de la narration, ainsi qu’aimait à le souligner Jacqueline de Romilly (lire notre interview) ; Une curiosité donnant naissance à des assemblées et conseils entre divinités et combattants, prémices de la future démocratie qui apparaîtra plus tard à Athènes au Ve s.
Tout ou presque a pu être dit sur Homère et ses œuvres dès la plus haute Antiquité, Pline l’Ancien allant même jusqu’à rapporter les propos de Cicéron selon lesquels l’Iliade aurait été écrite sur un parchemin et enfermée dans une noix… C’est ce foisonnement qui rend justement l’univers homérique plus séduisant encore, en ce qu’il révèle chaque époque l’évoquant. Un constat indéniable qui ressort de la lecture de ces sources littéraires antiques, des sources qui à la fois commentent et participent à l’aventure homérique. Une aventure immense et inégalée, donnée ici dans la nouvelle traduction pour l’Iliade de Pierre Judet de La Combe ; Une traduction qui séduit spontanément tant cet helléniste talentueux est parvenu à saisir cette « houle gigantesque de près de 16 000 vers » comme il la nomme.
Le Chant I débute par ces premiers mots déterminants :
« Cette colère d’Achille fils de Pelée, déesse, chante-la ! ».
Athéna a des yeux de lumière, Hector casqué de mille reflets rencontre Andromaque en une scène inoubliable, la magie du vers homérique opère spontanément…
Les nombreuses introductions et notes accompagneront le lecteur dans ce périple épique sans qu’il ne se perde… ou juste ce qu’il faut… afin de préserver cet univers mythologique d’où un dieu peut surgir inopinément, pour son plus grand plaisir !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Marie-Pierre Litaudon : « Le Paranymphe d’honneur et de vertu ; Un mystérieux manuscrit dédié à louis XIII. », Préface de Denis Crouzet, Coll.Emblématique, Editions Arcades Ambo, 2019.

Quel est ce mystérieux manuscrit dédié à Louis XIII ? Un précieux et bien énigmatique manuscrit enluminé du XVIIe siècle, appartenant aujourd’hui à une collection privée, présentant une luxueuse reliure claire ornée de fleurs de lys, et dont le présent ouvrage offre de fort nombreuses reproductions couleur. Son titre : « Le Paranymphe d’honneur et de vertu », un titre qui laisse songeur lorsque l’on sait que le terme « paranymphe », provenant du grec (para/ à côté et nymphe/ fiancée) désigne le prince choisi pour conduire la princesse le jour de ses noces de la maison de son père à celui de son époux… Son contenu ? A la fois des plus classiques et des plus intrigants, puisque s’il s’agit d’un ouvrage incitant son jeune destinataire, Louis XIII, à se laisser porter par la vertu et l’honneur, il contient également, comme un rite ou code, les lettres de l’alphabet. Bien étrange, non ? Son auteur, un dénommé « Jean le Goys », mais nous y reviendrons…
Car c’est à une véritable et palpitante, mais non moins sérieuse enquête à laquelle nous convie Marie-Pierre Litaudon, docteur en littérature comparée et passionnée d’archives. Il faut avouer que l’ouvrage, daté de 1606, offert au futur monarque alors âgé de 5 ans, mérite effectivement l’attention et intérêt puisqu’il semble contenir bien plus qu’une instruction à destination du Dauphin, mais une véritable initiation, tel un rite de passage vers le Prince, le Prince philosophe ou guérisseur... Bien des interrogations entourent effectivement cet étrange manuscrit. L’auteur ne dispose, il est vrai, que de peu d’éléments avérés, mais par un tour de force qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage, cette dernière a su avec audace et à propos faire parler les indices, et livrer une riche et passionnante enquête...
Qui est le véritablement auteur de ce fabuleux manuscrit ? Offert, de par ses formules, par un proche et donné pour être l’œuvre de « Jean le Goys », on ne sait cependant et étrangement rien de lui, et Marie-Pierre Litaudon, dès lors, de s’interroger sur sa pertinence… Qui pourrait se dissimuler derrière Sieur « Jean le Goys » ? Le genre de l’ouvrage, souligne l’auteur, est connu au XVIIe siècle et connaît même une certaine vogue ; il demeure un exercice fréquent à la faculté de médecine de Paris, le terme « paranymphe » désignant également le discours prononcé dans les facultés de théologie et de médecine à l’occasion des examens de licence et dans lequel était fait l’éloge des licenciés. Il n’en fallait pas plus pour que l’auteur, avec une intuition toute féminine, oriente ses recherches vers le médecin même du Dauphin, Jean Héroard, médecin de Charles IX et d’Henri III et proche du duc de Nevers. Savant et érudit aux tendances réformistes, ce dernier prônait une royauté d’amour, d’harmonie et de concorde où, en une réunion des contraires, le roi serait Roi-guérisseur des passions de ses sujets… Réunir l’âme et le corps, l’extériorité et l’intériorité, façonner en une manière toute aristotélicienne et permettre au logos en son sens initial grec d’y reprendre toute sa puissance, telle serait alors l’ambition de ce manuscrit…
Un ouvrage alchimique, alors ? Avec sa couleur rouge prédominante, son alphabet, ses commentaires et l’importance donnée à la lettre A, ses divers abécédaires, chiffres et devises, et enfin ses étranges compositions emblématiques, l’énigmatique manuscrit peut, en effet, sembler crypté dans la lignée notamment de Paracelse ou encore de Blaise de Vigenère et de son « Traité des chiffres », auteurs fort prisés à la cour - justement - du fameux duc de Nevers ; De là à se demander si C. G. Jung aurait pu avoir connaissance de ce fabuleux manuscrit…
Une vision, quoiqu’il en soit, des plus attrayantes qui a entraîné Marie-Pierre Lindauton, et à sa suite avec un plaisir manifeste son lecteur, dans cette passionnante quête, l’auteur détaillant, questionnant et approfondissant chaque planche de l’ouvrage. Mais comment savoir ? Et si ce médecin du Roi, Jean Héroard, auteur notamment sous son propre nom de « Institution du prince » également dédié à Louis XIII, avait, qui plus est, laissé un précieux journal...
Un manuscrit insolite, un journal, toute une histoire, direz-vous… Mais, « Qu’est-ce qu’un livre si ce n’est tout d’abord une histoire ? », s’interroge Denis Crouzet , professeur de lettres à l’Université Sorbonne, dès la première ligne de sa préface à l’ouvrage. Et c’est effectivement une instructive et passionnante histoire, informée, documentée, faite de riches questionnements, que nous livre avec « Le Paranymphe d’honneur et de vertu » Marie-Pierre Litaudon.

L.B.K.

 

« Rome, la fin d'un empire, de Caracalla à Théodoric 212-fin du Ve siècle » sous la direction de Catherine Virlouvet, Claire Sotinel, Mondes anciens (Collection dirigée par Joël Cornette), Belin, 2019.

Deux traits marquent souvent l’esprit lorsque l’on évoque l’histoire romaine : sa grandeur faisant de Rome l’un des plus grands empires du monde antique et sa chute, livrée aux coups de butoir des hordes barbares déferlant sur ses frontières… La réalité historique est un peu plus nuancée et le fameux « déclin » de l’Empire romain mérite bien de nombreuses explications et précisions … Des développements qu’apporte avec pertinence cette somme remarquable complétant idéalement le volume de la même collection déjà consacré à « Rome, cité universelle - De César à Caracalla ».
Ce dernier empereur marque en effet une date pivot et essentielle pour comprendre l’aspiration à l’universalité de l’Empire romain. Caracalla en 212 offre la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’Empire, une mesure juridique, mais surtout politique qui consista à intégrer plus encore les populations conquises sous l’identité romaine. Car si Rome sut être intraitable lors de ses conquêtes, n’hésitant pas à tuer, réduire en esclavage celles et ceux refusant l’ordre romain et ses institutions, ce même régime sut cependant intégrer très largement des éléments extérieurs en son sein, une acculturation au sens large comme en témoignent de nombreux engagés dans l’armée romaine d’origine barbare. L’ouvrage explore dans le détail – plus de 650 pages – ces trois siècles qui seront déterminants quant à son histoire et à son terme. Ainsi que le démontre Claire Sotinel, de profondes mutations vont, en effet, progressivement remettre en cause les acquis précédents. Se pose alors la traditionnelle interrogation du « Decline and Fall » de l’Empire romain déjà évoquée par l’historien anglais Edward Gibbon au XVIIIe s. Une décadence ou une évolution de ses structures ? Nombreux sont les spécialistes à s’être opposés et qui s’opposent encore, faisant valoir les nombreuses évolutions positives ayant eu lieu avec le développement du christianisme institutionnalisé dès Constantin, celui de Byzance et de son art, si important les siècles qui allaient succéder…
L’auteur met en lumière toute la complexité de ces interrogations, l’intérêt résidant plus dans leur exploration grâce aux recherches les plus récentes que dans des réponses tranchées, sans nuances. Le lecteur à ce titre lira avec attention la partie consacrée à la crise du IIIe s. avant d’explorer l’importance de l’empire constantinien, premier empire chrétien. Les siècles qui suivront seront caractérisés par un délitement du pouvoir politique au sein de ses frontières comme à l’extérieur, la pression des peuples barbares se faisant de plus en plus forte notamment à l’Est avec les Huns. En 476, le dernier empereur romain Romulus augustule est déposé par Odoacre, la fin officielle d’un empire est entérinée, bien que ce dernier n’ait pas fini pour autant de faire parler de lui, de nombreux traits allaient encore perdurer bien après sa disparition.

Philippe-Emmanuel Krautter

     
 

« La France avant la France 481-888 » et « Féodalités 888-1180 » sous la direction de Jean-Louis Biget ; « Les Grandes Guerres 1914-1945 » sous la direction de Henry Rousso, Coll. L’Histoire de France », Folio Histoire, 2019.

Folio Histoire offre au lecteur la possibilité de retrouver en format poche la belle collection « Histoire de France » réalisée par Joël Cornette en 13 volumes. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, il ne s’agit en rien d’une Histoire de France fermée et sourde aux multiples influences européennes et mondiales, mais d’une Histoire bien ouverte et tendue vers tous ces espaces, ainsi que l’a souhaité l’initiateur de cette vaste entreprise.
Les temps ont en effet passé depuis cette époque de l’historiographie française analysant et constituant à la fois elle-même son objet d’études. C’est aujourd’hui une vision plurielle qui est en ces volumes convoquée, plurielle tout d’abord en fonction des temps de l’Histoire considérés, trois premiers volumes leur sont ainsi proposés : La France avant la France (481-888) dirigé par Jean-Louis Biget, les Féodalités (888-1180) également dirigé par le même auteur, et enfin Les Grandes Guerres (1914-1945) sous la direction de Henry Rousso. Ainsi que les titres des ouvrages le suggèrent les angles d’analyse retenus sont multiples, non seulement à partir de la tri-fonctionnalité médiévale, mais aussi selon d’autres filtres analytiques comme l’économie, le culturel, le religieux, sans oublier le quotidien…
Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux explorent dans le premier volume cette « France d’avant la France », un titre qui annonce déjà à lui seul toutes les difficultés à « dater » précisément l’apparition du phénomène national et d’idée même de France, une apparition que le grand médiéviste Georges Duby ne discernait pas réellement avant le Xe siècle. Les réalités politiques demeurent en effet, ici encore, plurielles, héritées de la déliquescence de l’Empire romain et éclatées en multiples entités régionales héritées des invasions des Ve et VIe siècles. Du Royaume des Francs au Royaume de la Francie, il faudra un long chemin parsemé de ruptures et de conflits avant que n’émerge une royauté appelée à un long avenir, celui de la France même…
Le deuxième volume de la collection, Féodalités, réintroduit de nouveau une rupture essentielle : alors que l’on pouvait penser le royaume de France définitivement établi avec les Capétiens, la féodalité - les féodalités précisent les auteurs – va progressivement cependant morceler le pouvoir royal en autant d’entités géographiques parcellaires ; C’est l’heure des fiefs, des nouvelles relations contractuelles de la vassalité, ces alliances personnelles que l’on pensait pourtant reléguées aux temps anciens du Royaume. Une rupture qu’analyse Florian Mazel démontrant combien la naissance de la France est loin d’être établie au profit d’un seul royaume des Francs qui perdure. L’ouvrage riche de plus de 900 pages affine notre vision de la féodalité lui préférant un pluriel plus adapté, selon l’auteur, aux nombreuses relations qui en découlent, ainsi qu’ au temps plus long exigé quant à leur établissement. Profitant des dernières recherches sur cette période cruciale de l’Histoire de France, le livre invite à adopter une appréciation plus nuancée de ce qui fut longtemps perçu comme une « mutation féodale » rapide et radicale au tournant de l’an mil.
Saut vertigineux, enfin, vers le présent dans cette collection vouée à l’Histoire de France avec ce troisième volume Les Grandes Guerres consacré aux deux Grandes Guerres mondiales de 1914 à 1945. Nicolas Beaupré adopte cette même attitude globale d’analyse des deux conflits mondiaux, en une approche de guerres totales. Tournant le dos aux conflits précédents, la Première Guerre mondiale introduit, en effet, une rupture par l’ampleur et le désastre qu’elle impose aux hommes et aux structures de la France les plus infimes. Ce sont celles-ci, ces multiples désastres, qui sont analysés dans le détail dans cet ouvrage particulièrement exhaustif avec notamment des développements éclairants sur la reconstruction et économique et démographique, essentiels pour mieux comprendre la montée vers le deuxième conflit mondial. Favorisant une analyse internationale de la position de la France sur ces presque trente années qui connaîtra une instabilité politique chronique de la IIIe République avec sa valse des gouvernements, un retrait crispé de la sphère politique internationale au profit d’un interventionnisme colonial, sans oublier la crise de 1929 qui touchera la France au début des années trente jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale…
Une collection qui réactualise l’Histoire de France et dont la publication en format poche assurera la diffusion qu’elle mérite.

 

Arlette Farge : « Vies oubliées ; Au cœur du XVIIIe siècle. », Coll. « À la source », éditions La Découverte, 2019.

C’est un ouvrage bien surprenant, mais ô combien truffé d’heureuses pépites que nous livre l’historienne Arlette Farge avec cet ouvrage « Vies oubliées ». Cette dernière a eu l’audacieuse idée de regrouper dans ce volume les fragments d’archives, lettres, détails, issus du Siècle des lumières que les historiens habituellement déclassent et laissent de côté faute de consistance. À rebours de ces idées préconçues, contre vents et marées en quelque sorte, cette brillante historienne, spécialiste du XVIIIe siècle et directrice de recherche émérite au CNRS, laisse enfin parler ces bribes de vies depuis si longtemps à tort délaissées et oubliées dans les caves des archives.
Cet ouvrage fort attrayant par la nouveauté de son approche vient s’inscrire et ouvre la nouvelle collection « À la source » aux éditions La Découverte dirigée par Clémentine Vidal-Naquet. Une nouvelle collection qu’on ne peut que saluer, et qui offre aujourd’hui aux historiens la possibilité de revenir aux sources délaissées ou discordantes pour adopter une nouvelle expérience d’approche et d’écriture, plus intime et sensible du passé, gardant l’historien en éveil de ses émotions, au plus près de l’Histoire, mais sans jamais remettre en cause pour autant les exigences et la rigueur de la recherche historique.
Un défi qu’Arlette Farge relève avec justesse et pertinence puisque ces « reliquats », ces « frêles instants » et ténus de vie dont aucun historien ne voulait, offrent au lecteur, en fin de compte, de véritables, étonnants et instructifs instantanés de la vie sociale du XVIIIe siècle ; Par ce travail et approche novatrice, les amours anonymes se retrouvent et s’aiment à nouveau, les prêtres retrouvent foi, et les artisans, domestiques reprennent vie sur fond de politique, de violences et révoltes ; Ainsi cette lettre sans pitié de « Dame La Garde de Polignac » demandant l’enfermement d’un garçonnet à son service ou ce recueil de lettres retrouvé dans les archives de la Bastille : « De petit format, c’est un livre relié, où peuvent se lire des lettres manuscrites de femmes et d’hommes aux noms restés cachés, et sans date. » La misère aussi avec cette émotion que suscitent ces si nombreux « nouveau-nés abandonnés » ou ces « Billets du Mont de Pitié ». Des avis de recherches, des policiers, geôliers, mais aussi des écuyers, sorciers, etc. L’historienne laisse libre cours à son écriture, une fluidité propre à l’intimité et à l’émotion pour ces vies sauvées de la guillotine de l’Histoire.
C’est tout un monde oublié et négligé des livres traditionnels d’Histoire qui s’animent ainsi à nouveau ; un quotidien dépoussiéré, revalorisé, rattrapé in extremis, qui nous est donné à lire dans son intimité, au plus près de ce Siècle des Lumières. Un siècle dont le faste et la grandeur ont souvent fait reléguer les misères, les peines de ces petites gens dont on ne savait pas assez de choses pour leur accorder considération… Que de vies ainsi enterrées une seconde fois dans les tiroirs des archives, et auxquels l’historienne Arlette Farge redonne, dans le respect le plus strict respect des sources de l’Histoire, voix et souffle.


L.B.K.

 

Atlas historique mondial de Christian Grataloup, Patrick Boucheron (introduction) Héloïse Kolebka (Cartographe), Frédéric Miotto (Cartographe), Collectif, L'Histoire - Arènes Editions, 2019.

Dès la plus haute antiquité, l’homme a cherché à représenter le monde qui l’entourait, les contrées connues étant souvent délimitées par des mers infranchissables. Au-delà, la terra incognita était souvent les lieux des dragons et autres divinités que l’homme ne pouvait aborder sous peine d’y laisser la vie. « Derrière chaque carte, il y a une bibliothèque », rappelle l’historien Patrick Boucheron introduisant le volume, et derrière chaque bibliothèque une conception du monde plus ou moins révélée… C’est à cette histoire de l’humanité cartographiée à laquelle invite cet ambitieux Atlas riche de 515 cartes et 670 pages, toutes ces cartes pouvant même être téléchargées à partir du site dédié. À l’heure de l’information numérique et des animations multimédias, les chronologies traditionnelles ne sont plus guère goutées, si tant soit peu qu’elles le furent ! Avec l’Atlas historique mondial réalisé par le spécialiste de géohistoire Christian Grataloup, nous entrons non seulement dans une représentation graphique des grandes civilisations au fil des siècles, mais également dans une lecture analytique rarement présente dans ce genre d’ouvrage, si ce n’est pour l’incontournable Atlas réalisé naguère par le grand historien Georges Duby. Christian Grataloup a su puiser dans l’immense fonds de cartes de la revue L’Histoire pour évoquer cette marche du monde. Ainsi que le rappelle encore Patrick Boucheron, rien n’est plus difficile que de saisir par le trait et la représentation graphique des faits et des évènements, surtout lorsque ceux-ci ont la profondeur et l’importance que l’on sait dans l’histoire des civilisations. C’est cet art bien d’une particulière rigueur se devant de ne retenir que l’essentiel et lignes forces. C’est ce défi – relevé avec virtuosité, qui a été retenu pour cet Atlas dont la première section part, il faut le souligner, des hominidés aux premiers humains depuis 7 millions d’années… (lire nos interviews d’Yves Coppens et Michel Brunet )
Les échelles géographies évoluent bien entendu en fonction des thématiques retenues et des pans entiers de l’Histoire souvent ignorés dans les atlas traditionnels y sont traités notamment le Nouveau Monde mais aussi le drame du génocide arménien qui bénéficie d’une double page cartographiée. Un texte concis et synthétique offre l’essentiel permettant en quelques lignes d’appréhender au mieux la richesse des remarquables cartes élaborées . Codes couleurs clairs, flèches de formes et tailles différentes, typographies variées, tout a été conçu pour donner une compréhension immédiate d’évènements aussi riches que complexes. L’Atlas se conclut par des problématiques plus qu’actuelles avec la protection de la mer depuis 1980 et des Pôles Nord et Sud, signe une fois encore que l’histoire, la géographie et le temps présent, ont souvent des frontières parfois ténues que cet Atlas, en un tour de force réussi, révèle remarquablement.

 

Jacqueline de Romilly « Émerveillements - Réflexions sur la Grèce antique » Pascal CHARVET (Préface), Monique TRÉDÉ (Préface), Arnaud ZUCKER (Préface), Collection : Bouquins, Robert Laffont, 2019.

Le nom de Jacqueline de Romilly restera inexorablement associé aux lettres classiques et à cette passion hellénique qui la fit connaître du grand public avec des titres devenus des depuis classiques. Ce sont ces ouvrages ayant suscité tant d’admiration que la collection Bouquins a eu l’heureuse idée de réunir. Judicieusement nommée « Émerveillements – Réflexions sur la Grèce antique », cette somme de 1376 pages évoque cet amour immodéré des textes grecs de l’historienne, et ce dès les petites classes, notamment ce coup de foudre pour Thucydide, après avoir reçu en cadeau par sa mère un livre de cet auteur en parchemin… Après de brillantes études, Jacqueline de Romilly va très tôt nourrir un intérêt aiguisé pour les idéaux et valeurs nourris par les Grecs, plus encore pour elle que la réalité des faits historiques. Alcibiade, personnage de Thucydide, ne pouvait qu’attirer l’helléniste par cette séduction à laquelle personne n’échappait selon les dires de l’historienne, tout en soulignant l’ambiguïté du personnage, plus soucieux de lui-même parfois que de sa patrie.
Il ressort de ces textes éblouissants tels que Hector, Alcibiade, La Grèce antique à la découverte de la liberté… que ces valeurs se doivent d’être appréhendées plus comme un idéal vers lequel tendre qu’au titre de véritable portrait. Athènes et le Ve siècle constituent un foyer quant à la conception de l’homme, ses passions et le régime politique idéal leur servant de cadre. Dans des pages d’une clarté didactique dont Jacqueline de Romilly avait le secret, nous nous penchons sur le berceau de la démocratie, mais aussi sur ce conteur incomparable que fut Homère et qui anticipa cette curiosité et cette ouverture de l’esprit grec. Mais, au-delà de ces personnages illustres passés à la postérité dans ce que l’on nommait les humanités, Jacqueline de Romilly fait preuve d’une passion constante pour la naissance et le développement des idées. Comment les Grecs donnèrent-ils naissance à des concepts encore prégnants de nos jours ? Bien que le concept de démocratie vienne, bien entendu, le premier à l’esprit et suscite encore de nombreuses questions de nos jours, l’auteur a toujours pris grand soin de nuancer le contenu de ce concept selon les époques et les lieux...
Ce sont toutes ces nuances qui transparaissent dans cette pensée lumineuse, une sensibilité toujours alerte et en alerte, une délicate invitation au lecteur d’appréhender l’importance de cet héritage menacé. (Lire notre interview de Jacqueline de Romilly)

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Naissance de la Grèce : De Minos à Solon. 3200 à 510 avant notre ère" Brigitte Le Guen (dir.), Maria Cecilia D'Ercole, Julien Zurbach, Collection : Mondes anciens, Belin, 2019.

C’est un programme ambitieux qui marque cette dernière publication de la prestigieuse collection Mondes anciens aux éditions Belin, couvrir en moins de 700 pages l’histoire de la Grèce antique de ses origines mythiques à Solon, six siècles avant notre ère, soit près de trois millénaires qui marqueront définitivement la Méditerranée et le monde ancien. L’historienne Brigitte Le Guen qui dirige cet ouvrage réunissant des spécialistes de chacune des périodes concernées s’explique en prologue sur le choix de ces bornes fixant la période couverte par cet ouvrage. Pourquoi Minos ? Parce qu’il est un personnage à la frontière du mythe et de l’histoire et que ce souverain trompa le dieu Poséidon, mensonge qui marqua le départ d’une longue aventure venue de Crète, faite d’espérance, de désirs et… de tromperies aussi ! À l’autre borne du temps, c’est Solon qui conclut cette belle histoire, l’un des Sept Sages de la Grèce , et qui symbolise autour de sa personne les promesses du renouveau, une prospérité de la Grèce reposant sur le commerce et non plus sur la seule agriculture. Entre ces points marquants chronologiques, le lecteur aura le choix cornélien d’une lecture continue, certes passionnante mais exigeante, ou bien de survoler ce temps long sur plus de deux millénaires et descendre de sa machine à remonter le temps selon ses humeurs soit à Troie, terreau fertile de deux des œuvres les plus fameuses de la littérature mondiale avec l’Iliade et l’Odyssée, ou bien encore être ébloui par les ors étincelants de Mycènes, la naissance de la polis, l’émergence des palais et des temples, l’ouverture vers l’extérieur et les nombreuses colonies, sans oublier les concepts fondateurs de la politique… Histoire, de toute façon éblouissante et plurielle, servie par les toutes dernières découvertes archéologiques et une iconographie remarquable, Naissance de la Grèce est certainement l’une des publications récentes les plus mémorables appréhendant avec science et poésie cette riche histoire qui marque encore le présent de nos civilisations occidentales.

 

"L'Afrique ancienne, de l’Acacus au Zimbabwe. 20 000 avant notre ère – XVIIe siècle" sous la direction de François-Xavier Fauvelle, collection Mondes anciens, Belin, 2018.

Une telle somme sur l’Afrique ancienne manquait indéniablement dans la bibliographie française et c’est par un travail remarquable réalisé sous la direction de François-Xavier Fauvelle pour la collection Mondes anciens aux éditions Belin que cette lacune est enfin comblée. Travail remarquable tout d’abord au regard de l’ampleur du sujet, l’Afrique pour désigner un tel continent immense ne pouvait, en effet, que s’entendre au pluriel, et ce, dès lors que les auteurs entendaient entrer au cœur de son histoire dont nous savons depuis les découvertes des préhominidés qu’elle est à l’origine de notre humanité. Ces vingt mille ans jusqu’au XVIIe siècle représentent, certes, une échelle non seulement vertigineuse, mais également et surtout une diversité de cultures, de sociétés et de populations dont ce riche ouvrage parvient à nous dresser un inventaire très clair et didactique. Un défi relevé avec brio. L’homme occidental peine à sortir des préjugés coloniaux en estimant que l’histoire de l’Afrique est celle de sa découverte par les puissances étrangères qui, si elles lui ont apporté la modernité, ont souvent causé plus de désordres dans ses traditions et héritages que d’actions bénéfiques. Les meilleurs spécialistes mondiaux offrent ainsi au lecteur les éléments essentiels pour connaître non seulement ces sociétés africaines qui ont pour nom Kerma, Aksum, Mali, Kanem, Makouria, Abyssinie, Ifât, Ifé, Kongo, Zimbabwe, mais aussi prolonger la réflexion quant aux domaines artistiques, littéraires, techniques… Et ces mêmes auteurs de répéter inlassablement que l’Afrique a bien une Histoire et non point de belles histoires de safaris et autres vues aussi exotiques qu’erronées sur ce continent. Ces études détaillées, mais toujours accessibles, soulignent ces singularités qui désemparent et surprennent souvent les esprits cartésiens habitués aux catégories formelles qui volent en éclats souvent lorsque l’art se masque derrière le religieux, à moins que ce ne soit l’inverse… Ce continent apparaît bien « habité de plusieurs domaines d’histoire, non pas isolés les uns des autres mais articulés, parfois interpénétrés » résistant à l’homogénéisation culturelle. Cette diversité des formes sociales n’en rend que plus riche la découverte de ces bribes d’histoire que les temps anciens ont bien voulu nous léguer par ces routes immémoriales de Tombouctou à La Mecque, de Dongola à Bagdad où ont véhiculé tant d’âmes en quête du sens de leur vie . Ce sont ces chemins, ces voies témoignant d’évènements du quotidien ou exceptionnels qui donnent toute sa splendide solennité à cette statue en buste d’un roi d’Ifé au XIVe siècle ou encore cette nostalgie de temps révolus avec cette inscription à moitié effacée sur la tombe d’un sultan d’Éthiopie… Ce sont bien des écritures de l’Histoire qui se trouvent admirablement réunies et analysées dans cet ouvrage incontournable s’adressant à toutes celles et ceux qui souhaiteront se rapprocher de l’Afrique et mieux la comprendre.

 

« Autour du Léman - Histoire et esthétique d’un espace lacustre. », dirigé par Michael Jakob, Coll. Voltiges, Éditions Métis Presses, 2018.

Le Léman, ce si célèbre lac, a marqué de tout temps l’identité de cette région lovée entre plaines et montagnes, au carrefour de l’Europe. Depuis la plus ancienne histoire de l’humanité, ses rives ont attiré des peuples qui ont fait corps et âme avec cette vaste étendue d’eau ayant imprégné la géographie de cet espace. C’est cette complexité même, aussi belle que riche, qui est l’objet de cette belle étude sous la direction de Michael Jakob, spécialiste renommé de l’histoire du paysage et enseignant notamment à Genève. C’est justement à partir de ce concept de paysage, toujours fluctuant au fil des âges et des pays, qu’il faut partir pour appréhender le Léman, ainsi que rappelle en préface Michael Jakob. Sans réduire les émouvantes descriptions laissées par Pline le Jeune sur ses deux propriétés bordant le lac de Côme, l’attraction pour un paysage lacustre demeure relativement récente dans l’histoire avec le XVIIIe siècle et les fameuses évocations laissées par Jean-Jacques Rousseau notamment sa fameuse idylle dans La Nouvelle Héloïse analysée par Jacques Berchtold, point de départ de la théorie esthétique. Les nouvelles catégories du sublime et du pittoresque laissent le champ libre à un élargissement du regard, là où jusqu’alors la plupart ne voyaient que désolations et rochers… Et, c’est une approche comparatiste et ouverte qui a été retenue avec justesse pour cet ouvrage afin de mieux correspondre à ces fluctuations du paysage. Les dimensions artistiques sont également convoquées afin d’évaluer la place de l’art dans cette représentation que nous nous faisons de la « réalité » lacustre, un singulier à décliner plutôt au pluriel si on en juge la contribution de Clélia Nau quant au rapport lac-miroir. L’œuvre du peintre Hodler ne pouvait qu’être au cœur d’une telle analyse menée par Niklaus Manuel Güdel sans oublier cet autre peintre du Léman en la personne de Jean-Pierre Magnin. Nombreuses sont les contributions de ce riche ouvrage à la mise en page aérée et soignée illustrée par une belle iconographie rendant sa lecture plus encore captivante. Une lecture et des découvertes qui réjouiront tous les passionnés du paysage lémanique !
 

Verena von der Hayden-Rynsch : « Le rêveur méthodique ; Francesco Zorzi, un franciscain kabbaliste de Venise », traduit de l’allemand par Pierre Rusch, Éditions Gallimard, 2019.

Avec « Le rêveur méthodique », Verena von der Hayden-Rynsch, historienne et biographe, livre une biographie informée de Francesco Zorzi, plus connu de certains sous le nom de François Georges de Venise. Né au milieu du XVe siècle à Venise, comme son nom le sous-entend, il fut un personnage influent du tout début de la Renaissance. Franciscain, théologien, kabbaliste chrétien de renom, Zorzi côtoya l’entourage du Roi Henri VIII d’Angleterre, la papauté de Clément VII, mais aussi et surtout nombres de grands noms dont certains furent aussi ses amis : Pic de la Mirandole avec qui il correspondra et dont il commentera l’œuvre, il lira aussi Nicolas de Cues, Marsile Ficin, More et Érasme et entretiendra des liens étroits avec le célèbre architecte Jacopo Sansovino et le non moins célèbre imprimeur Aldo Manuzio (auquel l’auteur a déjà consacré un ouvrage)… Dans la lignée de Bessarion, « L’hermétisme et la Kabbale s’unissent chez Zorzi, comme chez Bessarion, à des échos dantesques, pour créer une synthèse originale des thèmes de l’harmonie et de concorde universelle. », souligne la biographe.
Verena von der Hayden-Rynsch laisse apparaître avec un souci pragmatique son personnage par cercles concentriques : L’Angleterre du XV et XVIe siècle, tout d’abord, où les querelles et les disputatio quant au divorce d’Henri VIII avec Catherine d’Aragon nourrissent tout autant les fractures et controverses que les alliances politiques et théologiques qui aboutiront à l’anglicanisme. Puis, Venise, cette Venise fière et indépendante, celle des doges et prélats, carrefour inévitable mêlant bien des confessions religieuses notamment chrétiennes et hébraïques. Comprenant, en effet, une forte communauté hébraïque venue d’Espagne, elle compte aussi de nombreux éditeurs de cette confession. C’est dans ce contexte foisonnant que Zorzi prend toute son importance, lui, ce franciscain, humaniste, parlant latin, grec, hébreu et araméen, connaissant aussi bien les Écritures que la philosophie néoplatonicienne et pythagoricienne, les philosophies et théologies arabes et l’hermétisme. Initié à la Kabbale juive, il deviendra un kabbaliste chrétien notoire. Ouvert aux grandes religions, prônant une harmonie du monde et de l’homme, il sera l’auteur notamment de « De harmonia mundi », et bien que mise à l’index, son œuvre aura une large influence dans les cercles des initiés notamment auprès de Cornelius d’Agrippa de Nettesheim, mais aussi John Dee.
Verena von der Hayden-Rynsch, en historienne, aborde son personnage sous un angle politique et théologique avant de consacrer une large partie aux œuvres mêmes. S’entremêlent alors dans de fabuleuses bibliothèques aux livres rares et précieux, théologie, philosophie, kabbale, hermétisme, ésotérisme, magie et musique… Humaniste, fervent d’une Europe pacifiée, Zorzi révèle, il vrai, de par sa vie, ses convictions, quêtes et œuvres, cet humanisme vénitien du XVIe siècle qui se diffusera dans toute l’Europe. On dit qu’il aurait inspiré Shakespeare pour « Le marchand de Venise »…Quoi qu’il en soit, Zorzi apparaît bien, en ces pages, comme un énigmatique « rêveur méthodique»…
 

L.B.K.

 

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 3 volumes, Armand Colin, 2017.

Un classique plus qu’incontournable ! C’est un sujet de thèse qui est à l’origine de la vaste aventure de « La Méditerranée » de Fernand Braudel. Nous sommes en 1923 et le jeune historien propose à son directeur Lucien Febvre ce thème immense associé à celui de Philippe II. Après un long travail de recherche dans les archives de plusieurs bibliothèques d’Europe, la guerre éclate et Fernand Braudel mobilisé se trouve prisonnier en Allemagne où il rédigera pendant cinq années l’essentiel de cette somme sans l’aide de ses notes dans trois versions comptant au total 3 000 à 4 000 pages… Avec le recul, l’historien se souvient : « Sans ma captivité j’aurais sûrement écrit un tout autre livre ».
Cette somme unique en son genre se divise en trois volumes. Le premier intitulé « La part du milieu » cherche à mettre en évidence l’influence des éléments naturels et les héritages de civilisation sur les hommes de Méditerranée. Écartant une analyse géographique classique, Braudel privilégie une étude approfondie du lien géographie/social. C’est la diversité qui caractérise les rapports entre grands propriétaires des plaines auxquels des paysans sont soumis et ceux contrastant des montagnards pauvres mais libres, sans oublier marins, pécheurs, corsaires, nomades qui retiennent son attention. Nous entrons au cœur de la géographie intime de la Méditerranée du XVIe siècle avec des richesses aux mains d’un très petit nombre d’individus face à une misère omniprésente du plus grand nombre.
Le deuxième volume explore la dimension économique et sociétale. En ce XVIe siècle, l’économie enregistre une forte prospérité de la Méditerranée enrichie par l’arrivée massive d’or et d’argent provenant d’Espagne avec ses mines d’Amérique et la croissance des banquiers italiens pratiquant le crédit sur toutes les places d’Europe. Mais cette prospérité n’empêche pas ou attise guerres et autres banditismes, et l’opposition entre Islam et Chrétienté.
Le dernier volume s’attache quant à lui aux évènements et à la politique durant le règne de Philippe II, un règne où ce conflit entre Islam et Chrétienté s’exacerbe jusqu’à son point culminant avec la bataille de Lépante. Avec Braudel, et l’École des Annales qu’il représente brillamment, c’est une Histoire évènementielle repensée et élargie qui se trouve réalisée, une Histoire non point de l’Homme, mais de l’individu insistera Braudel. L’historien y repère les oscillations brèves et rapides selon les hommes et forces en présence pour mieux en dégager les conséquences et grandes lignes. En effet, tous ces faits recueillis par Braudel se trouvent éclairés par la précision d’analyse de l’historien dont il sut mettre en lumière les grandes lignes tel l’affaiblissement de la puissance ottomane et la montée en puissance de la Chrétienté. Braudel démontre avec cette démarche combien l’historien doit aller en profondeur à partir de l’analyse de temps courts de l’Histoire, une manière de dépasser l’Histoire purement évènementielle pour une pluridisciplinarité qui connaîtra par la suite le succès que l’on sait.
 

« ARMORIAL des poèmes carolingiens de la Cour de Ferrare » Michel Orcel – Alban Pérès, Arcadès – AMBO, 2018.

Le siècle de Charlemagne a donné naissance non seulement à un espace politique et à des institutions jusqu’alors mises à mal depuis la chute de l’Empire romain, mais également à une véritable renaissance de la culture. Grâce à l’usage de la « minuscule caroline », écriture nouvelle supplantant les différentes écritures locales et par sa généralité sur tout l’empire, l’uniformité allait pouvoir s’établir jusqu’aux frontières reculées ; Une écriture dont nous avons hérité avec la fameuse « minuscule d’imprimerie » encore en usage de nos jours. Cette écriture a non seulement permis le développement d’une véritable littérature, mais a également permis de préserver les sources classiques, base de la culture médiévale (Ovide, Virgile, Cicéron…). Avec l’Académie palatine instituée par Charlemagne, c’est un ensemble d’auteurs qui feront un legs incontournable à la littérature médiévale avec des noms passés à la postérité tels Paulin d’Aquilée, Théodulfe ou encore Alcuin. Une poésie de langue latine reprend ainsi une partie de l’héritage de l’antiquité tout en annonçant les siècles à venir. C’est cet héritage qui a été transmis en Italie, notamment à la Cour de Ferrare, cour qui reçut ces leçons de la Matière de France, récits de guerres et de confrontations célèbres avec notamment la fameuse Chanson de Roland… Ces chansons de geste refleurissent de l’autre côté des Alpes avec l’Arioste et son Orlando furioso ou encore l’Orlando innamorato de Matteo Maria Boiardo, sans oublier Le Tasse. Que révèle cet impressionnant corpus, trop souvent méconnu de nos jours ? Et c’est justement ce cycle carolingien transposé en Italie du XIIIe au XVIe siècle qui se trouve être l’objet d’une belle étude par Michel Orcel et Alban Pérès dans cet ouvrage intitulé « Armorial des poèmes carolingiens de la Cour de Ferrare ». Retenant l’angle original, et jusqu’à maintenant non traité, de l’héraldique imaginaire, les deux auteurs ont réalisé un véritable travail monacal en recueillant l’armorial des personnages en trois sections : les écus (support physique du blason au centre des armoiries), les bannières et les cimiers (partie supérieure dans les ornements extérieurs de l'écu). La seconde partie de l’ouvrage rassemble, quant à elle, les notices par ordre alphabétique en rappelant leur origine textuelle.
Par ce riche et bel ouvrage à tirage limité, le lecteur du XXIe siècle voyage dans des tableaux colorés dont on imagine toute la difficulté quant à leur réalisation pour cette édition, et plonge avec un rare bonheur dans cette seconde partie qui révèle par touches discrètes et successives ces transferts, parfois surprenants ou énigmatiques, des traits culturels de l’héraldique carolingienne en Italie. C’est certainement l’une des qualités premières de cet ouvrage que de révéler après cette enquête « héraldographique » approfondie, les nombreux emprunts, transferts, mutations, rejets et novations de ces processus d’acculturation. La simplicité des figures essentiellement animales, fantastiques et végétales, les couleurs qui trahissent les influences chrétiennes ou païennes, les entrecroisements religieux, et surtout le recours fréquent aux armes à enquerre c’est-à-dire non conventionnelle (10%) sont autant de motifs de curiosité et de nouvelles pistes de recherche que pose cet ouvrage passionnant à plus d’un titre.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Culture générale - Mon livre de référence » coordonné par Gérald Dubos, avec Patrice Gay, Cédric Grimoult, Vincent Hérail, Marie-Luce Septsault, 544 pages, Vuibert, 2018.

La culture générale est la question-piège par excellence. Rares sont les personnes à appréhender sans hésitation cette question qui touche à tous les domaines. Épreuve de nombreux concours, critère pour distinguer des candidats à un poste lors d’un recrutement, la « culture » peut devenir piège lorsqu’elle est affublée de ce second qualificatif - « générale », dont on pourrait longtemps discuter la pertinence… Toujours est-il que les auteurs de cette somme impressionnante de plus de 500 pages abordent cette question de manière décomplexée en offrant un parcours à la carte et individualisé, une démarche indispensable si l’on songe à toutes les disciplines concernées par ce thème irréductible de la pensée humaine, c’est-à-dire sans limites. Les auteurs spécialistes des questions abordées ont à cœur dans ces pages de faire partager leur savoir de manière synthétique en usant d’outils didactiques, encadrés, tableaux, codes couleurs, nombreuses photos, etc. L’ouvrage commence par une frise sur la préhistoire afin de comprendre à quel point-charnière l’homme entre dans l’ère de la culture, aussi élémentaire soit-elle à ses débuts jusqu’au raffinement apporté par Cro-Magnon. L’antiquité est ensuite abordée afin de se remémorer les empires et cités essentiels à la compréhension de l’Histoire. Chaque période étant, ainsi, abordée successivement par le filtre de l’histoire, mais aussi par celui des sciences, des arts, des lettres et de la philosophie avec certains focus anecdotiques tel le rappel de l’origine de la boiterie d’Épictète… À chaque étape, des suggestions pour aller plus loin et des conseils de lecture invitent à aborder les sources et commentaires essentiels du thème abordé. L’ouvrage est articulé graphiquement en codes couleurs sur la tranche afin de repérer facilement les grandes périodes et les thématiques développées : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, XVIIe, XVIIIe… Des pages de jeux sous la forme de quiz sont également proposées afin d’offrir une approche ludique pour mieux assimiler cette masse impressionnante d’informations distillées avec science et art de la synthèse.
 

« Une histoire des civilisations » réalisée sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia et Alain Schnapp aux éditions La Découverte – Inrap, 2018.

L’histoire des civilisations est loin d’être délimitée par des frontières intangibles, les nombreuses découvertes réalisées ces dernières années témoignant de ce caractère évolutif. Évolutif dans la mesure où ces techniques et technologies récentes ont considérablement accru le champ d’action de l’archéologie moderne ainsi que le met parfaitement en évidence cette somme monumentale, mais tout à fait accessible, intitulée « Une histoire des civilisations » réalisée sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia et Alain Schnapp aux éditions La Découverte – Inrap. La datation au Carbone 14 appliquée aux os et fossiles, le formidable bond en avant de l’ADN ont également permis d’établir le génome de l’homme de Neandertal et de le comparer aux nôtres apportant ainsi autant de progrès bouleversant cette science encore jeune. L’archéologie – notamment préventive – s’avère plus que jamais un moyen de mieux comprendre l’histoire de notre monde, et le présent volume, fort de ses 600 pages, entend offrir une synthèse claire et actualisée de cette évolution, depuis les périodes les plus anciennes jusqu’à notre époque contemporaine. Cette échelle du temps appliquée aux successions de civilisations est ainsi au cœur de cette vaste aventure collective, unique en son genre, qui se matérialise par un ouvrage à la fois pluriel et mû par une dynamique pluridisciplinaire de chercheurs majoritairement français. Une des caractéristiques de ces nombreuses études réside dans la mobilité des sociétés humaines, même lorsqu’elles se sont sédentarisées, qu’il s’agisse de mouvements dus aux guerres de conquête, aux intempéries ou aux aléas de l’agriculture. La migration reste un leitmotiv des sociétés humaines, et avec elle, son lot d’emprunts et de diffusions culturelles. Les nombreuses cartes réunies au début de l’ouvrage aident à mieux fixer ces différents cadres géographiques, cartes doublées de tableau synoptique pour chaque région du monde des peuples et civilisations concernés. Ainsi que le soulignent les auteurs en préambule de l’ouvrage, 2 millions d’années se sont écoulés depuis la première sortie d’Afrique du genre Homo et le peuplement de l’ensemble de la planète à l’époque moderne, preuve s’il en était besoin de l’intérêt d’une telle synthèse, accessible au lecteur néophyte. Ce dernier pourra, en effet, se reporter à ces pages abondamment illustrées en fonction de ses centres d’intérêt ou bien tentera l’aventure d’une lecture intégrale de l’hominisation jusqu’à l’aménagement du territoire contemporain en fonction des enseignements de l’archéologie auprès des meilleures sources réunies dans ce livre qui s’impose dès à présent au titre d’ouvrage de référence incontournable.
 

Jean Blot « Ave César – Histoire du passé », Tome III – Rome. », L’Âge d’Homme Editions, 2018.

Jean Blot avec Ave César ne cherche pas à faire œuvre d’historien, l’auteur sait combien de pages illustres furent écrites sous cet angle depuis des siècles. C’est plutôt avec le regard d’un poète et d’un philosophe qu’il explore l’âme du passé, ce passé où l’Occident a tant puisé à l’oubli. L’auteur commence son ouvrage par un salut, sonore et sensuel, en guise de fascination qu’il sait et souhaite collective. Qui n’a jamais vibré sur les marbres du forum et chaviré sous les voûtes des Thermes de Caracalla ? Cette éternelle attraction ne pouvait que survenir après cette antique invite « Urbi et Orbi » reprise par la papauté de la fameuse Urbs latine, distinction juridique et religieuse de cet autre espace au-delà de la ville, l’ager délimité par le pomerium. Dorénavant, les frontières sont étendues au monde par l’illustre pax romana, indissociable cependant d’un autre adage latin, Si vis pacem, para bellum… C’est une quête de la sensibilité qui anime Jean Blot dans ces pages qui appellent à cette démarche temporelle si chère à Proust, le souhait de l’auteur étant celui d’un temps communautaire, un Moi collectif, social. Jean Blot sait bien tout ce qu’une telle entreprise peut avoir de démesuré et c’est avec humilité qu’il interroge la muse Psyché et en recueille les révélations dans des pages à la fois intimes et convaincues. Après la Grèce dont il explora également l’âme, c’est aujourd’hui en ces pages, l’âme commune que révèle Rome qui retient son attention. Peut-on parler d’un élan jungien traversant les chronologies de l’Histoire ? Peu nous importe car l’auteur revisite les origines et les mythes, sous les auspices d’un animal sauvage, une identité née sous le signe de la jumellité, transgression de la règle pour mieux asseoir le Droit qui caractérise ce régime, les paradoxes pleuvent sur Rome et Jean Blot ne s’en trouve pas désarçonné pour autant… De Tite-Live à Fustel de Coulanges, de Hegel à Polybe, sans oublier Cicéron et Sénèque, les va-et-vient de l’Histoire conspuent les dualités pour tendre à l’unité, ce qui fit dramatiquement Rome avec l’Imperium mundi et la volonté irrépressible du Carthago delenda est lancée par Caton l’Ancien… Jean Blot converse alors avec Flaubert et Salammbô, « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar… », Histoire et fantasmes, qui des deux aura le dessus ? Le chaos – héritage des divinités grecques – sait aussi s’immiscer dans ce bel ordre à établir, guerres civiles, dictatures au sens antique du terme, c'est-à-dire encadrées par le droit, révoltes des esclaves laissent quelques taches sur ces mosaïques immaculées. Mais le Moi collectif retrouvé au fil de ces pages ne conduit-il pas, par cette heureuse lecture, à faire surgir de nos mémoires au détour d’une venelle romaine ou d’une épigramme laissée au hasard d’un monument cette vision qui unit le passé au présent en un éternel renouvellement ? C’est tout ce que nous souhaitons aux lecteurs de ces pages inspirées !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Le monachisme médiéval » de C.H. Lawrence, trad. Nicolas Filicic, Les Belles Lettres, 2018.

Disponible jusqu’à maintenant qu’en anglais, l’ouvrage incontournable sur le monachisme médiéval en occident signé C.H. Lawrence est maintenant accessible dans une traduction française de Nicolas Filicic, aux Éditions Les Belles Lettres. Les lecteurs francophones pourront ainsi désormais disposer d’une source de référence pour explorer et approfondir ce phénomène complexe grâce à l’analyse fine et détaillée de ce médiéviste, C.H. Lawrence, professeur émérite à l’Université de Londres. Comment, en effet, appréhender et comprendre cette forme de vie religieuse née dans le désert d’Égypte au IV° siècle ? Embrassant le monachisme dans une acception large incluant non seulement moines et moniales, mais aussi chanoines, frères mendiants ou encore béguines, l’auteur avoue que cette passion est née juste après guerre à l’occasion d’une visite à l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire. En ces lieux, le chercheur eut l’occasion d’expérimenter personnellement cette vie monastique avec ses Offices au cœur de la nuit, la chaleur et l’hospitalité de ses membres, une expérience qui contribua largement à cette étude de l’histoire monastique. Les premiers temps du monachisme se situent essentiellement en orient avec des moines s’isolant dans la prière en solitude, et d'autres fondants avec le cénobitisme les premières communautés. Ainsi que le rappelle C.H. Lawrence, c’est du grec « monos » (seul) dont est issu le mot moine, une solitude constitutive de la prière au divin. L’ouvrage souligne ce paradoxe et ces mouvements entre moines choisissant la vie érémitique et communautés cénobitiques, les premiers étant souvent rejoints malgré eux par des moines attirés par leur personnalité et donnant naissance à de nouvelles communautés avec saint Pacôme et saint Basile notamment. Puis ce mouvement gagne l’occident avec la règle de saint Benoît qui structure la vie de chaque monastère selon des principes stricts entre prières et travail, ora et labora. Ce mouvement prit une telle importance que les siècles suivants virent une véritable croissance du monachisme en occident où ces institutions prirent une force économique et sociale non négligeable dans les rouages de la société médiévale. Cluny, Citeaux, mais aussi les ordres de chevalerie religieux tels les templiers sont étudiés dans le détail dans le contexte des différentes composantes de la société médiévale. C.H. Lawrence dans un style limpide et clair réussit ainsi avec cet ouvrage ce tour de force de rendre accessible la complexité du monde médiéval vu par le prisme de ses communautés religieuses.

 

 

Jean-Louis Brunaux « Vercingétorix » Biographies Nrf Gallimard, 2018.

La seule évocation du nom de Vercingétorix a longtemps été synonyme de manuel d’histoire à l’iconographie convenue, du chef gaulois vaincu jetant ses armes fièrement au pied de Jules César conquérant. Fierté nationale enchaînée, rhétorique historique mise en branle, à l’image de Jeanne d’Arc et d’autres figures « nationales », le personnage Vercingétorix a le plus souvent été appréhendé dans un contexte passionné et idéologique. C’est une tout autre approche qu’a retenue l’historien et directeur de recherche au CNRS Jean-Louis Brunaux que nos lecteurs connaissent pour ses ouvrages présentés dans ces colonnes sur Alésia et Les Druides : Des philosophes chez les Barbares. Avec cette biographie, nous sortons des images d’Épinal, l’auteur enquête en des pages passionnantes sur cette figure confuse, brouillée par les représentations données les artistes du XIXe siècle et cet air martial confondu avec les traits de Napoléon III… Jean-Louis Brunaux dépasse l’Histoire héritée du fameux livre La Guerre des Gaules laissé à la postérité par César faisant de la défaite d’Alésia, une révolte de plus matée par le pouvoir romain. Alésia est beaucoup plus qu’une révolte, mais bien un soulèvement massif face à la domination romaine, une résistance organisée et dirigée par un homme « enfermé dans une histoire qui n’est pas la sienne » souligne l’auteur. Vercingétorix n’a jamais cherché à faire de la Gaule une nation, une idée anachronique et étrangère, mais bien à combattre un ennemi sur son territoire. Cette biographie apporte des informations remarquables sur des aspects curieusement jamais abordés dans les études consacrées au chef gaulois : son milieu familial, son enfance, son éducation, ses relations politiques entre peuples voisins et avec Rome. Sources historiques, mais aussi archéologiques, viennent étayer cette connaissance que nous donne l’historien sur ce personnage emblématique de la civilisation gauloise, un singulier souvent trompeur d’ailleurs, car il vaudrait mieux parler de peuples gaulois au pluriel si l’on souhaite appréhender cette réalité plus complexe que celle laissée par les manuels scolaires. Partons donc avec Jean-Louis Brunaux sur les traces de ce chef militaire, mais aussi grand leader politique, bien plus redoutable que le vaincu du conquérant César !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

© RMN-GP. Jean-Gilles Berizzi

Depuis 1865, le Musée des Antiquités nationales (MAN) de Saint-Germain-en-Laye est le premier et seul musée français à être consacré à l’archéologie du territoire national. Du Paléolithique au Premier Moyen Âge, c’est une succession de salles qui invitent le visiteur à se familiariser aux différentes périodes de notre humanité, avec des objets parfois discrets comme ces fragiles biches du Chaffaud délicatement gravées sur un os de renne, d’autres fois objets fameux comme l’incontournable « Dame à la capuche » ou « Dame de Brassempouy » qui ne fait qu’un peu plus de 3 cm, mais dont le visage hiératique gravé sur l’ivoire de mammouth impressionne tout autant notre mémoire… Pour découvrir avec intelligence tous ces trésors, deux approches sont possibles. Se laisser guider au fil des salles et au gré des nombreux panneaux accompagnant le visiteur ou bien préparer ou prolonger sa visite par des lectures qui permettront d’approfondir et de mieux apprécier la richesse de ce fonds exceptionnel.
 

Anne Lehoërf « Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette, Belin.

« Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » est le premier volume d’une nouvelle collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette. Confié à Anne Lehoërf, cet ouvrage retrace en plus de 600 pages 40 000 ans de préhistoires, terme conjugué au pluriel pour mieux rendre la complexité d’une telle échelle. L’auteur, professeur de protohistoire européenne, évoque en prologue un personnage imaginaire, qu’elle surnomme « Gotaj » et qui aurait pu vivre au sud-est de l’Angleterre, il y a 3 500 ans. Au-delà la brève fiction introductive, c’est toute la difficulté du chercheur qui est évoqué dès les premières lignes. Ces femmes et ces hommes d’avant l’Histoire n’ont pas laissé de témoignages écrits de leur vie sur terre. Seuls les objets et leurs impacts sur la nature peuvent constituer ces livres ouverts à partir desquels les archéologues reconstruisent leurs faits et gestes, à défaut de leurs pensées exactes. Anne Lehoërf parvient cependant grâce à son style et à sa rigueur scientifique à nous donner une évocation la plus complète possible de cette première Europe couvrant une période très longue de 40 000 ans où des récits se profilent déjà sur les parois des différentes grottes devenues célèbres depuis. D’autres représentations prennent forme également cette fois-ci en trois dimensions avec les premières statuettes, une volonté manifeste de matérialiser et d’extérioriser ce que le cerveau conçoit et souhaite exprimer. Les hommes de ces préhistoires occupent les espaces géographiques comme les espaces des grottes, des implantations mues par une multitude de motivations rappelées par l’auteur, avec une sédentarisation progressive par l’agriculture et l’affirmation d’une identité avec la « Révolution » néolithique. Qu’il s’agisse des choix funéraires, des alignements et autres mégalithes, l’homme marque sa présence sur la terre, en la bornant, en en rappelant les frontières symboliques pour mieux s’en affranchir, se lançant dans de vastes voyages sur terre comme sur mer. Guerres et paix, alliances et pouvoir se mettent en place pour anticiper ce qui donnera naissance aux premières cités États et empires à venir. Un ouvrage précieux non seulement pour le fait qu’il sait garder en haleine son lecteur au fil des pages, mais aussi pour les nombreux savoirs qu’il met en rapport par une synthèse éclairante.

 

Coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino éditions MSM.

Le coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino publié par les éditions MSM s’avère incontournable, tant pour la qualité du texte proposé selon les derniers états de la recherche scientifique que par sa la forme avec une mise en page et une iconographie soignées. Deux volumes qui couvrent une échelle (pré) historique vertigineuse, puisque le premier commence par les débuts de l’univers et le big bang jusqu’aux grands singes, avant l’apparition de l’homme. L’auteur réussit ce pari de nous rendre plus intelligents par cette synthèse toujours délicate à réaliser, retenant les faits et les données essentielles à la compréhension de la biosphère avant l’apparition de l’homme, sans noyer le lecteur dans d’inutiles détails (que les passionnées pourront approfondir grâce à l’abondante bibliographie). La réussite de cette présentation tient également à la mise en page « graphique » qui n’a rien à envier au web ! Schémas clairs, graphiques explicites, tableaux et pavés résumant l’essentiel guident l’apprentissage et aident à la mémorisation de cette succession impressionnante de données. Le deuxième volume introduira plus directement le lecteur aux collections du MAN en débutant par le toujours fascinant thème de l’hominisation qui depuis Darwin demeure une donnée scientifique non contestée, si ce n’est par les théories fantaisistes … Nous pouvons ainsi identifier les premiers hominidés avec aisance grâce aux rappels des différentes découvertes réalisées notamment par Michel Brunet et Yves Coppens (lire nos interviews), et rêver à la longue marche buissonnière des hominidés en un tableau éclairant. Un chapitre également utile s’attache au propre de l’homme, une question toujours sensible et passionnante qui, de tout temps, a divisé philosophes, théologiens, historiens et scientifiques. Toutes les périodes sont embrassées et traitées avec ce même souci didactique que dans le premier volume, des premiers temps du Miocène jusqu’à l’Holocène qui verra naître le règne de l’Homo sapiens et de l’écriture…

 

Alain Villes « La Sainte-Chapelle du château » Itinéraires Île-de-France, Éditions du Patrimoine.

Impossible de visiter le Musée d’archéologie nationale sans découvrir la Sainte-Chapelle du château, un haut lieu non plus de la Préhistoire, mais de l’Histoire de France. Grâce au petit guide pratique édité par les Éditions du Patrimoine, cet héritage de pierre et de verre prendra de nouveau vie tant les nombreux évènements qu’abritent ces voûtes résonnent encore pour celles et ceux qui veulent bien les entendre ! Imagine-t-on en entrant en ces murs que Louis IX (1214-1270) la fit édifier avant qu’il ne prépara la croisade où il perdra la vie ? Avant-garde du gothique rayonnant, la chapelle étonne pour cette alliance éternelle de la lumière et de la matière, où la pierre se métamorphose en dentelles de verre le temps d’un rayon de soleil. Le lecteur de ce guide à l’abondante illustration identifiera ainsi plus aisément ces « chuchotements » qui pourraient bien être ceux d’une perpétuelle querelle entre le fameux Robert Comte d’Artois et, depuis Maurice Druon, sa non fameuse tante Mahaut, tous deux réunis, une fois de plus, aux clefs de voûte de la sainte chapelle… Cette galerie de portraits sera ainsi plus aisée à identifier guide à la main. L’ouvrage rappelle aussi les vicissitudes qu’eut à connaître l’édifice au fil des siècles, imposant maintes restaurations jusqu’à nos jours.

 

Renaud Ego « Le geste du regard » L’Atelier contemporain, 2017.

De la pensée au dessin, il n’y a qu’un trait, encore fallait-il – historiquement ou plus exactement préhistoriquement – oser le tracer ; Et n’est-ce pas ce que fit le premier artiste des cavernes lorsqu’il se saisit d’un morceau de charbon calciné pour une première ligne appelée à un long destin… C’est cette quête, cet incroyable saut de l’abstraction vers la figuration, et en même temps, de la figuration au symbolisme pluriel qui est au cœur de cette passionnante étude menée par Renaud Ego. Nous avons tous à l’esprit les fulgurances d’André Malraux sur Lascaux, l’un des premiers penseurs du siècle dernier, à s’être décalé du regard scientifique porté sur l’art rupestre et ses usages. L’écrivain voyait en Lascaux une de ces cités englouties qui à peine émergée laissait entrevoir tout un pan surprenant de notre rêve du monde. Il n’est pas le seul écrivain pour lequel « ce geste du regard » interpellait, fascinait, à ce titre citons également Georges Bataille ou encore le poète et essayiste Pierre Lartigue.
« Le geste du regard est l’hypothèse de son chemin vers la figure » suggère Renaud Ego. Notre univers est constellé d’images, à un point tel que nous avons du mal à imaginer qu’il ait pu en être autrement. Figurer une chose ou un être n’est pas chose naturelle et spontanée. Ce basculement de la pensée vers le trait et la représentation constitue l’un des passages clés de la conscience humaine. Analogie de la matière forçant la main de l’artiste des cavernes ? Peu importe, de l’image du geste au geste de l’image, c’est un entrelacs conceptuel qui s’opère au fil du temps où parures, taille des bifaces vont anticiper la naissance de l’image. Cette dernière pose un repère dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une impression fugace et intuitive, le premier point anticipe la ligne qui elle-même conditionne la forme à venir. De nouveaux repères sont posés, ce qui est figuré, de ce qui ne l’est pas, en un rapport espace et temps qui ouvre à la créativité à venir. Avec le feu, la figure est probablement la première alchimie qu’ait pu connaître l’humanité des temps premiers, véritable métamorphose d’une substance en apparence, et de cette apparence en forme à penser comme le souligne Renaud Ego. Mais que dévoile ce passage à l’acte ? Ne laisse-t-il pas autant de secrets derrière lui qu’il n’en révèle ? Le négatif de la main tracée ou du dos de bison s’étirant sur la paroi n’ouvre-t-il pas encore plus d’abîmes dans cette naissance de la conscience encore vierge de l’humanité ? Pourquoi et comment ce premier trait du dos d’un bison bien plus long et sans interruption que ne le peut le bras d’un homme a-t-il-pu être tracé, comment appréhender ce geste, ce « regard du geste » si justement nommé ?
Poser le premier trait fut en son temps un grand pas pour l’humanité, ainsi qu’en témoigne ce brillant essai qui élargit avec intelligence notre propre regard.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Bertrand Galimard Flavigny « Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » Perrin éditions, 2017.

Quel est le rapport, parfois intime, que lie l’être humain avec la reconnaissance et les honneurs en occident ? C’est à cette question - source de bien d’espoirs, d’intérêts ou parfois d’illusions- à laquelle répond avec pertinence cette passionnante étude de l’« Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » (Éd. Perrin) retracée par Bertrand Galimard Flavigny, essayiste, critique et romancier ; auteur déjà de l’Histoire de l’ordre de Malte, de Les Chevaliers de Malte, et en collaboration avec Arnaud Chaffanjon de l’Ordre & contre-ordres de chevalerie.
L’auteur poursuit, ici, avec cette somme, sa recherche sur les ordres de chevalerie, plus particulièrement celui l’ordre de Malte, en l’élargissant à une vaste échelle historique, avec notamment l’étude de la Légion d’honneur ; bien des honneurs et distinctions dont l’auteur lui-même, Chevalier de la Légion d’honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Commandeur pro Merito Melitensi de l’ordre souverain de Malte, est gratifié. Le sujet est plus profond qu’il n’y paraît tant les notions de pouvoir, d’estime, de reconnaissance et d’autorité se conjuguent dans cette matière délicate où les caricatures peuvent trop rapidement passer à côté de phénomènes de société révélateurs. C’est bien entendu cette dimension qu’a retenue l’auteur avec le sérieux qu'on lui connaît dans ses précédents ouvrages. L’idée même de récompense est ancienne, presque consubstantielle à l’homme - et dans une certaine mesure au monde animal. Très vite adoptée par les premières communautés humaines, systématisées et organisées avec un rare souci de l’efficacité dans le monde romain, la décoration trouve ainsi loin dans le temps ses racines, ainsi que le rappela avec lucidité Bonaparte au Conseil d’État : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des “hochets”. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène des hommes »…
Dans le royaume de France, on pense bien entendu à l’institution de la chevalerie, pivot essentiel de la féodalité, reposant sur un système hiérarchique d’allégeances et de reconnaissances sous la forme de dons / contre-dons : avec une allégeance inconditionnelle du vassal (imposant aide et assistance) récompensée par le don d’une terre, un fief. C’est cette structure pyramidale qui fondera la force, mais aussi la faiblesse du système, lorsqu’elle se dissociera progressivement de la tête du pouvoir – le roi – et se désagrégera en autant de pouvoirs locaux autonomes. Bertrand Galimard Flavigny rappelle l’importance de la théorie des trois ordres analysée par Georges Duby et structurant la société du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime jusqu’à la Révolution française, une théorie trouvant ses origines dans la trifonctionnalité mise en évidence en son temps par Georges Dumézil. L’Église n’est pas écartée de ces analyses, bien au contraire, avec les nombreuses congrégations religieuses. « Une certaine idée de la récompense » comme le souligne l’auteur naît ainsi progressivement, de l’anneau d’or à l’ordre de saint Louis, tout est mis en œuvre pour asseoir cette reconnaissance essentielle aux structures de la société de ces temps. Avec la Révolution, ce sont tous les privilèges qui sont abattus… avant d’en rebâtir de nouveau… Ainsi, refleuriront rapidement des décorations révolutionnaires pour aboutir quelques années plus tard à la naissance de la fameuse Légion d’honneur, souhaitée par Bonaparte, et qui a perduré jusqu’à nos jours, comme l’analyse en détail Bertrand Galimard Flavigny dans des pages nourries d’une riche documentation et précieuses annexes. Un ouvrage, agréablement bien écrit, dont l’intérêt n’échappera ni aux historiens ni aux lecteurs avertis.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

Art, Culture, Essais...

« The Giedion Wold – Siegfried Giedion et Carola Giedion-Welcker in Dialogue », Editions Scheidegger & Speiss, 2019.

C’est une superbe monographie consacrée à Siegfried et Carola Giedion que nous livrent les éditions Scheidegger & Speiss. Ce célèbre couple d’esthètes à la proue de l’Avant-garde allemande et dont la renommée n’a eu de cesse de rayonner bien au-delà des frontières. Siegfried et sa femme, Carola, née Welker, furent en effet de véritables partenaires avançant côte à côte, sachant avec cet élan et détermination qui étaient les leurs, bousculer et bouleverser tant l’histoire de l’architecture, l’art moderne que la littérature.
L’ouvrage de plus de 400 pages appuyé d’une importante iconographie, offre une belle mise en lumière de leurs travaux et intense vie. Le livre retrace en onze chapitres (auxquels s’ajoutent cinq de correspondance) leur immense champ d’intérêt, proposant ainsi les clefs permettant d’apprécier pleinement toutes les connexions et influences qu’eut cet exceptionnel couple d’érudits Avant-gardistes. Des pages retissant ces liens reliant l’espace, le temps, la technique, l’architecture et l’art, si chers au couple. Ecrivain, critique, Siegfried (1888-1968) étudia et enseigna l’histoire de l’art et l’histoire de l’architecture. Entre photographies, dont de nombreuses photos du couple en vacances entouré de leurs amis, œuvres et reproductions ou fac-similés, le lecteur aura le plaisir à découvrir également une partie de leur correspondance. Une correspondance révélant les liens et centres d’intérêt qui les unissaient notamment avec nombre d’artistes. Avec notamment également de très belles photographies de Carola (1893-1979), le lecteur entrera aussi dans leur intimité, se glissant comme par effraction dans ce bureau à l’époustouflante bibliothèque…
Une réelle mise en relief de leurs travaux et de leur intense et exceptionnelle vie, laissant percevoir l’immense influence qu’eurent Siegfried Giedion et Carola Giedion-Welker avec de nombreuses œuvres dont ils surent apprécier la pleine valeur, Max Ernst, Brancusi... C’est une pensée et une vision cohérente et d’ensemble de l’architecture, de l’art et de la société, celle de Siegried Giedion et Carola Giedion- Welcker, qui en ces pages se dessinent. De Munich, à Ascona au bord du lac de Côme en passant par Belle-Île, c’est tout un univers à la fois privé, ouvert et unique, celui de Siegfried et Carola Giedion que ce riche et bel ouvrage propose de découvrir.
 

« Jan Groover, Photographer Labory of forms », Collectif, Co-édition Musée de L’Élysée de Lausanne / Scheidegger & Spiess éditeurs, 2019.

Heureuse initiative que de rendre accessible l’œuvre du photographe Jan Groover. En effet, pour la première fois, est enfin disponible aux éditions Scheidegger & Spiess une belle et riche monographie entièrement consacrée à la vie et au travail photographique de Jan Groover, une publication menée en collaboration avec le musée de l’Élysée de Lausanne qui abrite actuellement une rétrospective sur l’ensemble de l’œuvre photographique de Jan Groover.
L’ouvrage est intitulé très pertinemment, « Jan Groover photographe, Le laboratoire des formes », tant il est vrai que Jan Groover a porté ses recherches et travaux photographiques sur les volumes et les formes. Appuyé d’une riche iconographie, l’ouvrage revient sur la carrière de la photographe, qui née en 1943, fut initialement illustratrice, dessinatrice et peintre avant de se tourner définitivement dès les années 70 vers la photographie. Une vocation qu’elle mena aux États-Unis avant de s’installer dans l’ouest de la France.
À partir des années 70, Jan Groover se concentrera avant tout sur une capture très personnelle du réel avec des prises de vues savamment composées. Des mises au point effectuées telles des natures-mortes et intégrant des objets courants du quotidien américain de son époque. Une capture de l’American way of life subjective propre à Jan Groover. Insufflant vie aux objets, même les plus communs, elle n’eut de cesse de rechercher par son objectif une abstraction du réel. Friches urbaines, voitures n’échappèrent pas non plus à l’acuité de son regard. La photographe dans son travail n’oublia, en effet, jamais qu’elle fut aussi peintre…
Des compositions travaillées tant au regard des volumes, mais aussi des couleurs. Les variations de Jan Groover sont infinies… Passant de clichés aux teintes atténuées, diluées, entre camaïeux et monocolores, parfois proches ou même en blanc et noir, qui ne sont pas sans rappeler les compositions du célèbre peintre italien Morandi. Mais aussi des compositions plus contrastées où formes et couleurs se répondent en un flamboyant dialogue.
Un riche ouvrage dirigé et préfacé par Tatyana Franck avec de belles contributions d’Émilie Delcambe Hirsch, Pau Maynes Tolosa et Paul Frèches ; Des contributions que vient clore un texte émouvant de Bruce Boice, artiste et critique d’art ; Qui mieux effectivement que Bruce Boice, son mari, pouvait mieux parler de la vie et du travail de Jan Groover ?
Un ouvrage inédit rendant un bel hommage à Jan Grover, qui disparue trop tôt, en 2012, « rêvait de tout réinventer »…
 

« Lo-TEK » de Julia Watson ; Préface de Wade Davis, Éditions Taschen, 2019.

Un ouvrage passionnant et instructif consacré au mouvement architectural original Lo-TEK militant pour une (re)construction écologique selon les traditions et la philosophie indigènes. Un art architectural ancestral que l’auteur, Julia Watson, explore et détaille méticuleusement chapitre après chapitre selon les régions du globe ; Montagnes avec notamment les cultures en terrasses des Incas du Pérou ou celles de Bali ; Les forêts, celles du Brésil ou de Mexico ou de Tanzanie ; Les déserts de Mexico, du Kenya ou d’Iran ; Enfin, les marais du Pérou, d’Irak ou d’Inde, du Bénin et de l’Indonésie... Avec plus de 400 pages, selon quatre parties sous reliure à la japonaise (rendant leur lecture facile), c’est une véritable symbiose avec la nature que propose Julia Watson au lecteur. L’auteur, australienne, connaît depuis longtemps son sujet, designer, environnementaliste, globe trotteuse infatigable, elle a déjà écrit de nombreux ouvrages.
En ces pages, c’est tout un savoir traditionnel et écologique que le lecteur découvrira avec Lo-TEK, un savoir-faire multiséculaire acquis et maîtrisé depuis des temps reculés et transmis de génération en génération qui est ainsi dévoilé. Un ouvrage fort instructif appuyé par une iconographie abondante, photos, cartes, schémas, entretiens… Rien n’a échappé à la vigilance de l’auteur, techniques d’irrigation, structures des forêts de bananiers, schémas des méthodes de constructions d’Irak ou encore méthodes de traitements des eaux… Préfacé par l’anthropologue Wade Davis, l’ouvrage offre au lecteur de sillonner 20 pays, du Pérou aux Philippines et de la Tanzanie à l’Iran.
Bien des surprises qui attendent, en ces pages, le lecteur ! Ce sont des créations et techniques absolument étonnantes que nous révèle et transmet l’architecture indigène. « Radical indigène », souligne Julia Watson, en sous-titre de l’ouvrage. Des « innovations » parfois anciennes de plusieurs milliers d’années, un joli paradoxe architectural que Lo-TEK entend bien préserver, perpétuer et faire connaître… Un passé ancestral de techniques et matériaux architecturaux tourné dorénavant, dès aujourd’hui, vers le futur. Toits, murs, fenêtres, etc., des méthodes de constructions et matériaux indigènes, naturels et traditionnels, adaptés aux climats souvent extrêmes.
En notre siècle où les changements climatiques s’ajoutent à bien d’autres turbulences, c’est une démarche écologique et sereine que propose Julia Watson, un chemin de sagesse par celle qui a parcouru les plus grands sites naturels sacrés du monde. Une lecture instructive bien venue.
 

« Matisse ; Métamorphoses. », Collectif, Editions Scheidegger & Spiess, 2019.

Matisse est toujours un bonheur ! Un bonheur d’autant plus parfait lorsque c’est une facette moins connue de ce grand artiste du XXe siècle qui est donné à découvrir au lecteur. Et tel est bien le cas avec ce bel et riche ouvrage intitulé « Matisse ; métamorphoses » paru aux éditions Scheidegger & Spiess (Zurick). A travers un nombre considérable de photographies et illustrations, c’est en effet un aspect bien moins étudié du processus créatif de cet artiste hors norme que fut Henri Matisse que découvrira en ces pages le lecteur.
Matisse travaillait également, parallèlement à sa peintures et toiles ou papiers découpés plus connus du public, le plâtre, l’argile mais aussi le bronze. Ses modelages ou sculptures lui servaient de base pour ses créations, un processus qu’avait déjà adopté en son temps Léonard de Vinci. Or, bien que moins connues, ces réalisations méritent pourtant d’être mises en lumière pour l’énergie et la dynamique qu’elles ont su insuffler à l’œuvre de Matisse. Renvoyant aux modèles et photographies de nus, mais aussi à l’art africain, l’art antique, tous ces travaux ont permis à Matisse de tisser des liens entre les différents sources de ses œuvres, et c’est à l’ouvrage que le lecteur pourra surprendre Matisse en train de sculpter dans nombre de photographies !
Mais, plus encore, certaines de ces sculptures, bien que venant s’intégrer dans un long processus de création, ont également constitué pour Matisse de véritables créations à part entière. Ces sculptures méritaient assurément d’être redécouvertes pour elles-mêmes, ainsi qu’en témoignent les bronzes Nu de dos I-IV, quatre reliefs extraordinaires. C’est au sein même de ces réalisations, de ces sculptures, que le lecteur pourra parfaitement appréhender l’ensemble du processus créatif de Matisse, passant progressivement d’un naturalisme premier à une abstraction pour arriver à une stylisation extrême. Nus assis, allongé ou de dos, visages ou relief, la pureté de ces sculptures, injustement négligées des études, forcent l’admiration et fascinent… Grand nu assis, Jeannette 1910-1911, Henriette (visage) 1925-1927, Nu debout (Katia) de 1905 et bien d’autres encore.
Qui plus est, le lecteur découvrira que ces multiples transformations ou mutations se retrouvent également dans la peinture même de l’artiste. Un dialogue des plus féconds qu’a su ainsi établir Henri Matisse entre ses sources, modèles, modelages, sculptures et toiles.
Ce sont toutes ces fascinantes « Métamorphoses » qui s’opèrent en ces pages sous le regard même du lecteur. Une approche qui assurément n’aurait en rien déplu à André Malraux, tant les liens tissés entre transformations et métamorphoses voulus et recherchés par Matisse s’avèrent d’une extraordinaire énergie créatrice. Un riche et bel ouvrage au cœur même du processus créatif de Matisse.
 

« Collection Weisman & Michel ; Fin de siècle –Belle-époque (1880-1916) », Collectif, version bilingue Français/anglais, Éditions Musée de Montmartre – Jardin de Renoir, 2019.

Une première ! Un bel et riche ouvrage présentant pour la première fois l’ensemble de la collection de David E. Weisman et de Jacqueline E. Michel. Appuyée une importante iconographie, ce ne sont pas moins de 150 œuvres qui sont ainsi livrées en ces pages au regard du lecteur. Toulouse-Lautrec, Picasso, Pierre Bonnard, Suzanne Valondon ou encore Ibels, Steinlen…
Des œuvres uniques de la fin du XIXe et début XXe siècle. Un tournant de siècle marqué par une créativité inouïe, celle des Avant-gardes et de Montmartre, un Montmartre en pleine effervescence, bouillonnant de toute sa hauteur. C’est cette période, celle de la Belle-époque, qui allait marquer irréversiblement l’histoire de l’art que les œuvres de la collection Weisman & Michel viennent traduire en une diversité et beauté étonnante.
Avec ces « Artistes de Montmartre et le cabaret du chat noir », un lieu magique à nul autre pareil que Phillip Denis Cate fait revivre, dans sa contribution, avec des œuvres d’Adolphe Willette ou Théophile Alexandre Steinien… ; Un chat noir, symbole de toute une époque, image d’un cabaret, et de bien d’autres encore tout aussi célèbres, et qui ne cesseront de faire batte le centre artistique du monde. « Un centre du monde » qu’illustrera merveilleusement Toulouse-Lautrec, mais aussi Georges Bottini, Édouard Saunier… Des artistes auxquels Pillip Cate laisse, de nouveau, libre cours. Toiles, dessins ou affiches défilent alors à chaque page sous les yeux du lecteur.
Saskia Ooms s’attachera, pour sa part, plus particulièrement aux œuvres de Suzanne Valadon, une artiste très présente dans la collection Weisman & Michel qui, il est vrai, devait ouvrir « La voie de la vérité ». Des peintures, mais aussi nombre de dessins de l’artiste offrant aux crayon, fusain, sanguine ou craie ces multiples silhouettes féminines. Merveilleuse collection !
Cette collection comprend également un fond important d’illustrations et caricatures provenant de la presse de l’époque qui sut aussi s’inscrire dans ce courant Avant-gardiste ; « Un art journaliste de l’avant-garde » qui avec, humour et sourires, viendra, avec la chanson de cette fin de siècle et les illustrations et dessins notamment d’Henri-Gabriel Ibels, refermer ce riche et bel ouvrage.
Un ouvrage livrant, pour la première fois, toute la variété et beauté de la collection Weismann & Michel, et réservant au lecteur bien des trésors et surprises.
 

« Hiroshige ; paysages célèbres des soixante provinces du Japon. », livret de Anne Sefrioui, Éditions Hazan, 2019.

Hiroshige s’imposa à l’ère Edo par ses somptueuses estampes de paysages. C’est à ce titre qu’il réalisa la célèbre série des « Paysages célèbres des soixante provinces du Japon » publiée entre 1853 et 1856. C’est donc une belle invitation au voyage dans ce Japon du XIXe siècle que nous proposent les éditions Hazan avec cet ouvrage. Véritable fac-similé, présenté avec son pliage à la japonaise en accordéon, il est en outre accompagné dans son coffret d’un riche et dense livret signé Anne Sefrioui, auteur de nombreux livres d’art, éditrice spécialisée dans le domaine du livre d’art et directrice de collection aux éditions Les Belles Lettres.
Entreprise par Hiroshige à la toute fin de sa vie, cette série exceptionnelle confirme à elle seule toute la maturité de l’artiste, et c’est donc à juste titre que les éditions Hazan, à la suite de « L’estampe japonaise » (2018), livrent aujourd’hui ce nouveau coffret exclusivement consacré aux «Paysages célèbres des soixante provinces du Japon ». Dans un style caractéristique du mouvement artistique de l’ukiyo-e, on y retrouve le cadrage vertical qu’affectionnait Hiroshige et ce bleu à nul autre pareil qui lui valut le fameux surnom « Hiroshige bleu ». La nature, les saisons et l’eau y sont, bien sûr, plus qu’omniprésentes, une beauté de la nature qu’Hiroshige n’aura de cesse, avec autant de talent que de poésie, de représenter et de célébrer.
Si le Maître japonais assit, certes, sa renommée dans les années 1833 avec la célèbre série des « Cinquante-trois stations sur la route de Tokaïdo », il a alors 35 ans, l’art du paysage était cependant de longue date déjà maîtrisé par Hiroshige qui l’apprit très jeune auprès de son maître Utagawa Toyohiro. L’artiste saura très vite y insuffler son propre style et poésie. Outre ce bleu caractéristique déjà mentionné, on y retrouve ces dégradés inimitables et cet étonnant dialogue qu’Hiroshige a su instaurer entre la poésie se dégageant de ses paysages et la présence des habitants de ces provinces japonaises. Douces rivières ou cascades, paysages de montagne ou de mer à couper le souffle, temples secrètement cachés… Ces compositions savamment établies avec raffinement et délicatesse lui valurent des demandes toujours plus nombreuses de la bourgeoisie japonaise, une bourgeoisie qui en cette époque d’ouverture du Japon voue un véritable engouement pour les expéditions et voyages. En écho à ces voyages, les estampes d’Hiroshige et plus particulièrement ces « Paysages célèbres des soixante provinces du Japon » offrent autant de poésie, de rêve que de souvenirs…
Et c’est toute la poésie et le rêve de ces sublimes paysages du Japon au XIXe siècle réalisés par l’un des plus grands Maîtres de l’estampe japonaise, que fut Hiroshige, qui nous sont ainsi donnés à admirer et à faire défiler comme de lointains et magnifiques souvenirs…

À noter que ce splendide ouvrage vient à merveille s’inscrire dans le cadre de l’exposition du même nom qui se tient à Aix-en-Provence (8 novembre 2019- 22 mars 2020) et celle du « Japon rêvé, image du monde flottant » ayant lieu à l’Atelier des Lumières de Paris jusqu’à la fin de l’année 2019.
 

« Photo/Brut ; Collection Bruno Decharme & Compagnie. », Collectif sous la direction de Bruno Decharme, Éditions Flammarion, 2019.

Pour fêter les cinquante ans des Rencontres de la photographie d’Arles, Bruno Decharme a fait choix de présenter les liens privilégiés noués entre l’art brut et la photographie. Un fort ouvrage de plus de 500 illustrations mettant en lumière le travail de cinquante-trois artistes. Des œuvres révélant pleinement la teneur et la spécificité de ces liens ténus qu’entretiennent ces artistes tant dans le domaine de l’art brut que dans celui non moins fécond de la photographie.
Un sujet que Bruno Decharme connaît mieux que quiconque puisque ce dernier a réuni ces dernières années une extraordinaire collection d’art brut comptant pas moins de cinq mille œuvres de 300 artistes. Ce sont ainsi près de cinq cents œuvres provenant de sa collection, mais aussi de collections privées ou publiques que le lecteur découvrira avec un vif intérêt et étonnement dans ce volume de plus de trois cents pages. Retenant des artistes connus, mais aussi plus confidentiels, l’ouvrage dévoile des créations originales, singulières révélant une inventivité hors normes venant bouleverser toutes les catégories et positions habituelles retenues.
Un domaine des plus porteurs dont l’auteur, fondateur de l’Association ABCD (Art brut- Connaissances & diffusion), et son pôle de recherches dirigé par Barbara Safarova et son équipe, nous ouvrent grand les portes, offrant ainsi au lecteur ce nouvel et large horizon de la photographie plein de promesses…
C’est effectivement un champ fécond et des plus novateurs que nous livre Bruno Decharme avec cet ouvrage complétant idéalement l’exposition du même nom qui s’est tenue lors des rencontres toujours plus prisées de la photographie d’Arles en 2019, et qui ne peut que trouver bonne place dans toutes les bibliothèques d’amateurs curieux ou avertis, experts ou professionnels, d’art brut et de photographie.
 

« Pierre Bonnard, Au fils des jours – Agendas 1927-1946 » Céline Chicha-Castex, Alain Lévêque et Véronique Sarrano, Co-édition BnF/Editions L’Atelier Contemporain, 2019.

Les rencontres avec le peintre Pierre Bonnard sont toujours, que ce soit sa peinture, ses dessins ou sa correspondance, un plaisir infini… Aussi est-ce ce plaisir renouvelé d’instants uniques que nous offrent les éditions de l’Atelier contemporain avec cette publication donnant à découvrir les agendas de l’artiste s’échelonnant sur près de vingt ans, de 1927 à 1946. Vingt agendas couvrant les années de maturité de l’artiste et les dernières années de sa vie, l’artiste s’étant éteint le 23 janvier 1947 au Cannet. Une publication exceptionnelle établie par Céline Chicha-Castex, Véronique Serrano et Alain Lévêque (écrivain et auteur déjà de nombreux ouvrages sur Pierre Bonnard), et rendant accessibles, pour la première fois , les agendas de Pierre Bonnard conservés au département des Estampes de la BnF, ceux des années antérieures à 1927 ayant été pour la plupart perdus ou faisant partie de collections privées ; Des agendas recélant de véritables trésors, donnant à découvrir, au jour le jour, les années 1927 à 1946 de l’artiste et offrant un éclairage unique sur l’ensemble de son œuvre.
De fabuleux agendas contenant presque « miraculeusement » notes et croquis de la main même de l’artiste. Plus carnets qu’agendas proprement dits, c’est réellement un Pierre Bonnard intime dans ses recherches et études que le lecteur découvrira, au fils des jours, ainsi que l’annonce très justement le titre de ce bel ouvrage. L’artiste consignait quotidiennement, en effet, dans ses agendas dessins, croquis et annotations ; Des agendas-carnets de marques « Bijou » ou « Mignon » qu’il conservait en permanence sur lui dans sa poche. Il faut avouer qu’au regard de ces merveilleuses pages, les noms de ces célèbres enseignes prennent, ici, toute leur signification !
Ce sont de fraîches fragrances d’amandier, de douces senteurs de savons, bulles de beauté qui s’échappent de ses toiles données à voir dans une mise en page des plus soignées. Des esquisses révélant les incessantes préoccupations, recherches et études de l’artiste. Des croquis pris sur le vif, de lieux familiers ou encore ses fameux chats, et surtout des nus et portraits de proches qui viendront ou non nourrir ses futures toiles. Des œuvres données par cette édition en vis-à-vis, établissant ainsi un dialogue singulier et intimiste unique. Femmes à la toilette, sujets de ses si célèbres toiles, mais aussi, bien sûr, des portraits ou encore des paysages de vacances ; délicieuses compositions, natures mortes dans une douce lumière de printemps…
Le lecteur admiratif y retrouvera toutes les hésitations de l’artiste, motifs, volumes, contours, compositions, cadrages s’y cherchent et se déploient suscitant émerveillement. Dénués de leurs couleurs, ce sont les hachures qui viennent en donner tout le relief et la lumière, cette lumière si chère à Pierre Bonnard. Des pages telles des fenêtres ouvertes serties des textes de Véronique Serrano et Alain Lévêque, apportant précisions, détails et explications, et replaçant ainsi ces pages d’agendas dans le contexte de leur époque. Faisant suite à la préface de Céline Chicha-Castex, le lecteur pourra également lire un souriant et long « Dialogue d’Alain Lévêque avec un ami pessimiste »…
Mais parce qu'également agendas, en tant que tels, ils offrent aussi aux curieux des pépites tels les rendez-vous, déjeuners, listes de course de l’artiste, ou le temps qu’il fait… Rencontrer Bonnard est une douce promesse de lumière… « Il laisse, dans l’inquiétude, une trace lumineuse de son passage qu’il nous rend espoir. Quelle est cette espérance qu’il nous insuffle, dès les plus modestes pages de ses agendas ? C’est d’être comblé par le fini, par le plus simple que trouvent insuffisant ces dangereux rêveurs qui détournent de l’ici pour un ailleurs illusoire… », souligne Alain Lévêque.
Un ouvrage remarquable et unique dans lequel l’ombre de la main de Pierre Bonnard dessine encore, révélant toute la quête artistique de l’artiste, dans cette atmosphère eudémoniste et intimiste qui lui était si chère… Instants de bonheur !

Sont également parus aux éditions de L’Atelier contemporain : « Pierre Bonnard ; Les exigences de l’émotion » avec une préface d’Alain Lévêque et « Observations sur la peinture ; Pierre Bonnard » introduction Antoine Terrasse, préface Alain Lévêque.

L.B.K.
 

 

« Carlo Zinelli » » de Florence Millioud Henriques, Coll. Polychrome, Éditions Ides et Calendes, 2019.

Les éditions Ides et Calendes ont eu l’heureuse initiative de publier un ouvrage entièrement consacré à Carlo Zinelli, cette figure incontournable de l’Art brut italien du XXe siècle. Signé Florence Millioud Henriques, spécialiste de l’Art brut, cet ouvrage constitue la toute première étude en langue française consacrée à l’artiste. En ces pages, l’auteur a entendu mettre en lumière et en parallèle l’œuvre et la vie de Zinelli, un choix qui s’imposait tant le tragique destin de celui qu’on devait appeler simplement « Carlo », demeure inextricable.
Né en 1916 en Italie à San Giovani Lupatoto, Zinelli fut dès son plus jeune âge un être blessé au plus profond de son corps et de son âme. Orphelin de mère à deux ans, présentant une personnalité « borderline » pour laquelle il sera sévèrement réprimandé à l’armée, Carlo sera contraint à partir de ses vingt-cinq ans de faire de nombreux séjours en hôpital psychiatrique, avant d’être définitivement interné en 1947 pour schizophrénie paranoïaque. Il y demeurera 27 ans, jusqu’ sa mort en 1974, il a 58 ans.
À ce destin tragique, Zinelli opposera durant ces longues années d’internement une puissance créatrice incroyable. Ce sont ces créations singulières, aussi puissantes que flottantes, que nous donne à voir et à découvrir Florence Millioud Henriques avec ce texte sensible appuyé par de nombreuses illustrations couleur.
C’est une multitude d’êtres, hommes, animaux ou motifs qui se déploient, passent, volent ou flottent sur les extraordinaires dessins à la gouache ou au crayon de Carlo Zinelli. Des mondes vides peuplés d’êtres blessés, meurtris, mutilés, percés ou enterrés, ombres sans vie ou destin, avançant inévitablement… Florence Millioud Henriques souligne dès le début : « le monde de Carlo (1916-1974), c’est ce peuple d’humanoïdes qui défilent à contresens. Nous, nous allons vers la droite, naturellement, presque machinalement. Mais les silhouettes de Carlo perforées par le vide, trouées par un ailleurs ou engrossées par d’autres existences, s’orientent obstinément vers la gauche, comme aspirées par cette direction. » La direction d’un ailleurs qui hante tout autant l’imaginaire de Carlo que ses œuvres. Des œuvres colorées ou en noir et blanc exprimant toute l’extraordinaire puissance créatrice de Zinelli et puisant aux sources mêmes de l’inconscient. Un imaginaire fantastique avec pour seule réalité, celle imaginaire, débridée de Carlo, une liberté enfermée dans une camisole de force…
Un univers à part entière, singulier et infini de plus de 2000 œuvres. Des dessins qui feront l’objet d’expositions, du vivant de Zinelli, dans l’atelier de l’hôpital, et que le peintre Jean Dubuffet saura repérer, apprécier à leur juste valeur, et intégrer dans sa Compagnie d’Art brut, aujourd’hui Collection de Lausanne.
Un essai, fin et sensible, venant idéalement compléter le Catalogue raisonné déjà réalisé de l’œuvre de Carlo Zinelli, et contribuant à faire connaître, pour la première fois en langue française, cet artiste singulier de l’art brut que fut Carlo Zinelli.
 

L.B.K.

 

« Soulages ; D’une rive à l’autre. » de Mikaël de Saint Cheron et Mathieu Séguéla, Editions Actes Sud, 2019.

C’est à une rencontre avec Pierre Soulages à laquelle invitent les Editions Actes Sud avec ce bel ouvrage intitulé « Soulages ; D’une rive à l’autre. ». Une heureuse rencontre à l’occasion du centième anniversaire de l’artiste orchestrée de main de maître par Mikaël de Saint Cheron et Mathieu Séguéla. Une couverture des plus réussies, une mise en page soignée œuvrant pour une splendide mise en relief de l’œuvre du peintre avec pas moins de 22 magnifiques reproductions pleines pages – en quadri - auxquelles s’ajoute un important nombre de photographies.
Une passionnante rencontre qui se doit, cependant, d’être conjuguée en ces pages au pluriel puisque les auteurs Mikaël de Saint Cheron et Mathieu Séguéla ont fait choix de retenir parallèlement aux multiples rencontres de Pierre Soulages lui-même, leurs propres rencontres avec l’artiste. Des rencontres, plus qu’une rencontre donc, toutes plus surprenantes et enrichissantes les unes que les autres, révélant toute la profondeur de pensée et la force de vision de l’un des plus grands peintres actuels.
La première rencontre, sous le regard et la plume de Mikaël de Saint Cheron, est guidée par le noir comme il se doit. Intitulée « L’Outrenoir », cette première rencontre nous révèle toute la puissance du noir dans l’œuvre du peintre ; Une couleur, absorbant et incluant à elle seule toutes les autres, qui n’a cessé de le fasciner, questionner. Avec «L’Outrenoir », porte d’entrée majestueuse, le lecteur retrouvera le peintre avec Léopold Sédar-Senghor, mais aussi avec Georges Duby ou Jacques Le Goff à Conques avec son abbatiale, sa lumière et ses vitraux. Comment comprendre, percer un tel mystère s’interroge Mikaël de Saint Cheron ; Conques comme un contrepoint à cet « Outrenoir » qui déjà se métamorphose…
Métamorphose, en effet, avec la seconde rencontre, sous l’égide de Mathieu Séguéla ; des rencontres qui prennent alors les teintes du pays du Soleil levant. Le Japon consacra plusieurs expositions à Pierre Soulages dont une grande rétrospective au musée d’art Seibu de Tokyo en 1984. Soulages y rencontrera la calligraphie, les signes mais aussi le langage secret des pierres… Sans oublier l’art de la laque qui à sa manière par ses reflets nous conduira de nouveau jusqu’aux rives de « L’Outrenoir ». Des rives extrême-orientales tracées de signes et hiéroglyphes à l’encre noire… Pour le peintre, « L’art n’a ni frontières, ni temporalité ».
Et c’est bien « D’une rive à l’autre » que ce bel et profond ouvrage nous entraîne, ouvrant un vaste horizon, un autre regard tant sur Pierre Soulages que sur son œuvre. Approchant au plus près une œuvre fabuleusement inclassable et une pensée s’inscrivant tout autant dans l’histoire de l’art que dans la philosophie de l’art, tel « un Triangle d’or » entre Pierre Soulages, l’Afrique noire et le Japon.
Splendide !

Un magnifique ouvrage marquant, en cette année 2019, le centième anniversaire du peintre Pierre Soulages, ainsi que l’ouverture de la première exposition que lui consacre le musée du Louvre du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020.
 

Camille Saint-Jacques : « Talus et Fossés », préface d’Yves Michaud, Éditions L’Atelier contemporain, 2019.

La publication aux Éditions L’Atelier contemporain de « Talus et fossés », carnet-journal du peintre Camille Saint-Jacques, est une fenêtre entr’ouverte, une belle invitation à entrer dans l’univers intime et singulier de cet artiste trop peu connu. Un artiste peintre, il est vrai, si discret que si ses œuvres sont connues, leur auteur reste dans l’ombre ; Un paradoxe que Camille Saint-Jacques ne conteste ni ne réfute, lui, cet artiste si « calme et tranquille », ainsi que le souligne Yves Michaud en préface à l’ouvrage.
Et pourtant ! L’univers de Camille Saint-Jacques enveloppe le lecteur d’une atmosphère à nulle autre pareille, un monde intérieur dans lequel on se glisse subrepticement, plus qu’on n’y plonge, avec un réel et plaisant eudémonisme. Car en ces pages et multiples chapitres, nulle théorie ou manifeste, mais une écriture délicate, menée au jour le jour par l’artiste, qui nous dit, à l’image de ses peintures sur papier, ce qu’est pour lui le sel de la vie ; « Talus et Fossés », c’est une narration de la vie, celle-là même qui colore ses œuvres.
Camille Saint-Jacques compose et peint littéralement ses écrits, en effet, comme il brosse et tisse ses toiles ; En toute discrétion, avec ce souci d’épurer, d’alléger, mais habité d’une réflexion incessante, parfois mélancolique, parfois nonchalante, mais toujours solidement ancrée et vivante… Une pensée ouverte à tous les possibles, consentant à se laisser surprendre, à prendre le risque, tel un funambule sur le fil de la vie avec pour balancier ses pinceaux… Des réflexions menées et ordonnées sur une sonate quotidienne, propre à lui, comme ces chiffres romains et arabes datant en un singulier calcul son œuvre polymorphe ayant emprunté bien des supports et aux multiples confluences ; Un rythme paisible dont Camille Saint-Jacques demeure le seul chef d’orchestre. Réduisant, épurant tant les matières que les supports comme pour mieux tisser cette féconde pensée, demeurant à chaque instant consciente de la subtilité, complexité et fragilité d’un trait, du peintre et de l’homme… « Bien sûr, il m’a fallu du temps – combien, je l’ignore – pour ne rien faire. Je veux dire aller à l’essentiel : sortir la peinture de moi, faire comme si elle n’existait plus ou était appelée à disparaître à jamais, m’en défaire. « Essentiel » est le mot. », nous confie l’écrivain sur l’artiste.
Un carnet- journal tenu de 2016 à 2018 augmenté d’un cahier de ses œuvres, qui révèle aussi les rencontres, amitiés ou lectures de l’artiste, de l’écrivain, du critique d’art, de l’enseignant…
Et jamais loin, le cadre, les dimensions, les interrogations et questionnements, et ce brin de mélancolie que l’on sent indissociable de sa vie intérieure, mais dont un rien, un étonnement, une brindille de couleurs, « une poussière » fera surgir cette étincelle de vie, de couleur, de matière, de son œuvre, irrésistiblement. « Passer le moment de mettre un peu d’ordre dans mon cadre de vie, d’agir en ménagère, c’est d’avantage la curiosité que l’ambition qui est à l’œuvre », écrit Camille Saint-Jacques. Et ce sont ces innombrables « Caps sur l’inconnu » qui scandent ce journal avec la profondeur du ciel pour horizon ou « Le ciel pour miroir ».
« Talus et Fossés » nous livre d’une bien belle manière la clef en fa intime de Camille Saint-Jacques, cette calme intranquillité que son œuvre traduit si bien à ceux qui écoutent…


L.B.K.

 

« Mise au point », Entretien du photographe Didier Ben Loulou par Fabien Ribery, Arnaud Bizalion Éditeur, 2019.

Il faut découvrir ce bel entretien accordé par le photographe Didier Ben Loulou à Fabien Ribery et publié aux éditions Arnaud Bizalion Éditeur. On y retrouve toute la profondeur, la sensibilité, mais aussi la réserve de ce photographe singulier. C’est avec le tirage Fresson qu’il chérit et son inséparable Hasselblad tourné vers l’autre, le monde et plus particulièrement vers la lumière de la Méditerranée que Didier Ben Loulou s’est imposé ces dernières années sur la scène de la photographie. Sud, Israël Eighties, Marseille, Athènes, Jaffa-La passe, Sincérité du visage, pour ne citer que quelque un de ses albums, mais également ses écrits, dont « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs », révèlent, tous sans exception, sa richesse intérieure, à la fois solitaire et aimanté à l’autre, écoutant les pierres, écritures et traces, ces mémoires des civilisations, plus épris de l’homme et de l’humanité que de l’Histoire proprement dite. Passant très tôt du noir et blanc à la couleur, son regard porte loin, et les nombreuses photographies qui égrainent l’ouvrage en témoignent, une quête tournée tant vers le passé et l’avenir que vers l’extérieur, la peau, le grain pour mieux atteindre l’intérieur, là où se jouent tant de choses.
C’est ce regard singulier et complexe, loin du photographe reporteur, que nous laisse découvrir cet entretien nommé judicieusement « Mise au point » : Son enfance et parcours, ses rencontres avec Levinas, les Ateliers Fresson, des rencontres qui seront fondatrices pour son travail ; Israël, Jérusalem et la pensée hébraïque nourrissent également ces pages d’entretien, mais aussi ses auteurs et artistes de prédilection - dont Stratis Tsirkas, « Cités à la dérive. », un roman trop peu connu, et si essentiels pour ce photographe épris de littérature, de poésie et de peinture. Ses propos en fin d’ouvrage notamment sur Jaffa sont d’une extrême profondeur et sensibilité faits de questionnements et de nuances, d’exils et de déracinements, « une mémoire qui porte la trace de la disparition »…
La même sensibilité et humilité habitent le photographe et l’homme, acceptant volontiers de répondre sans artifices ni faux semblants, livrant ainsi un éclairage à la fois profond et intime sur son travail et cheminement, pour trouver l’essentiel, la poésie du monde. « Un voyage intérieur », dira-t-il, qu’il sertit volontiers de lectures et de mots, lui qui avoue préférer « ne pas savoir vers où et quoi je m’achemine ; Ça implique l’urgence, de la disponibilité au hasard en échappant à tout système prédéterminé ou idée avancée. »
Didier Ben Loulou ne recherche nullement l’absolu de la beauté, mais plus subtilement la vie dans ce qu’elle a de plus fragile et d’enfoui. « Être dépassé, accepté ce qui nous dépasse, qui ne nous appartient pas », dira-t-il encore, cette impression rare de ne pas être celui qui cadre et choisit…
Immergé ou suspendu au milieu du temps, sa profondeur d’objectif et de regard prennent source dans ces multiples paradoxes, une richesse intérieure qu’il accueille sans résistance, questionnant inlassablement le silence et les visages, cherchant dans les empreintes et la mémoire des lettres les mouvements et pulsions de la vie, mais aussi les paysages et aujourd’hui la nature ; « Dénuder autrement ce qui se dévoile à nous », aime-t-il à dire lorsqu’on lui parle de nus.
C’est cela, la photographie de Didier Ben Loulou, ce point fugace et ineffable que la vie recèle dans ce qu’elle a – non de plus secret, mais de plus mystérieux. Là réside la puissance du photographe puisant à la qualité d’âme de l’homme lui-même.

L.B.K.

Des photographies de Didier Ben Loulou seront exposées lors de l'exposition "Non Grata" à l’occasion de La Fiac 2019, du 17 au 20 octobre, à la Galerie Marty de Cambiaire, 16 Place Vendôme 75001 Paris.

Regarder notre interview du photographe Didier Ben Loulou

 

Robert Walser : « Histoires d’images. », Poche, Éditions Zoé, 2019.

Les éditions Zoé ont eu l’heureuse initiative de rééditer en version poche le recueil intitulé « Histoires d’images » regroupant des textes signés de l’écrivain et poète suisse Robert Walser (1878-1956), salué en son époque par Kafka ou Robert Musil. Ces textes, dans une traduction de Marion Graf, sont bien plus qu’un voyage au cœur de l’art, ce sont de véritables poèmes en eux-mêmes tant leur style offre cette saveur rare, chatoyante et moderne que la patine du temps n’a en rien terni.
« Histoires d’images », rassemble vingt et un textes exactement, écrits entre 1920 et 1935 pour la presse. Reconnu et salué notamment dans le milieu littéraire berlinois depuis 1914, ces années d’entre guerre seront les plus fécondes de l’écrivain, mais nombre de ses textes demeureront cependant épars et ne feront l’objet d’un travail de publication que post-mortem. A ce titre, il faut saluer les éditions Zoé qui depuis maintenant de longues années ont largement contribué à la reconnaissance en France de l’écrivain et poète. Appuyé par les œuvres auxquelles l’auteur se réfère, « Histoires d’images » est devenu un classique non seulement dans le domaine de l’art mais aussi celui de la littérature. Comprenant des textes et poèmes, Robert Walser y déploie majestueusement, sans jamais d’ostentation, ce regard qui lui fut propre, un regard d’une sensibilité singulière où se glissent clins d’œil et sourires malicieux; abordant la peinture des grands maîtres notamment celle de Bruegel, Fragonard, Renoir ou Hodler…, s’arrêtant sur des détails avec une perspicacité à la fois aiguisée et pleine de malice, ou aimant, plus encore, dialoguer ou faire dialoguer les artistes et leurs œuvres ou leur modèle. Passeur de génie, Robert Walser aimait à transmettre, réveiller avec parfois  cette audacieuse espièglerie qui le caractérise. Et lorsque l’auteur écrit : « Il joue avec l’esprit, enfin, il ne joue pas, il peint, mais le peintre n’est-il pas également un joueur, exactement comme le poète. », n’est-ce pas de lui-même également dont il parle ?
Merveilleux Robert Walser, c’est une approche toute subjective, dynamique et pleine d’exquises surprises qu’il entend offrir à ses lecteurs ou plutôt interlocuteurs d’hier et d’aujourd’hui. Jamais on ne s’ennuie avec Robert Walser, un dialogue permanent et vivifiant s’installe toujours instantanément entre les œuvres, l’auteur et son lecteur. Un dialogue que l’auteur n’a eu de cesse de nourrir et de mener toute sa vie durant. D’abord avec son frère aîné Karl, puis au début du siècle dernier avec le mouvement des sécessionnistes berlinois en tant que secrétaire, puis plus largement encore avec ses nombreux lecteurs. Son approche empreinte de cette subjectivité décalée et éclairée ouvrira la voie à bien des critiques d’art qui marqueront à sa suite le XXe siècle.
 

 

"Piero Della Francesca" de Christian Garcin, Arléa, 2019.

Les regards de Piero Della Francesca sont, comme les sourires de Léonard de Vinci, énigmatiques, entre réel et invisible, ils renvoient à une autre dimension. C’est cette « énigme du regard et du temps » si caractéristique de la peinture de ce grand peintre de la Renaissance italienne qu’a interrogée Christian Garcin dans cet opuscule. Cet instant unique, fait de lumière et de vibration que l’auteur a souhaité en ces pages saisir, non par une étude biographique exhaustive du peintre du Quatrocentto, mais par une fine et subtile compréhension de cette fascination qu’a exercé le réel, la vision du réel, sur le peintre italien sa vie durant, et ce dès son plus jeune âge. Auteur de nombreuses fresques dont celles d’Arezzo, de Montechi et de nombreuses autres aujourd’hui malheureusement disparues, Piero Della Francesca a introduit, pour reprendre les termes même de Christian Garcin cet « équilibre parfait entre l’homme et le monde qui se trouvera modifié le jour même de sa mort ». La cécité dont il a été frappé avant sa mort a aussi permis, selon l’écrivain, à ce que le peintre ne revienne pas sur les recherches et études de ses peintures.

L.B.K.

 

 

« Bleu ; De l’Égypte ancienne à Yves Klein. », Harley Edwards-Dujardin, Coll. « Ça, c’est de l’Art », Éditions du Chêne, 2019.
« Léonard de Vinci », Harley Edwards-Dujardin, Coll. « Ça, c’est de l’Art », Éditions du Chêne, 2019.


Voici deux bien plaisants et attrayants ouvrages à partager pendant l’été, parus aux éditions du Chêne dans cette toute nouvelle collection « Ça, c’est de l’Art » ; des ouvrages pédagogiques, ludiques savamment réalisés et ayant pour finalité de rendre la peinture agréablement accessible sans jamais la dénaturer.
Le premier de ces plaisants ouvrages, offrant une couverture bleu azur à faire rêver, entreprend justement de nous instruire sur cette fascinante couleur bleue que l’on retrouve en peinture, tout au long de l’histoire de l’art « De L’Égypte ancienne à Yves Klein ». Ainsi, intitulé tout simplement « Bleu », y apprend-on que le bleu, ce bleu quasi incontournable en peinture, n’a cependant été employé – hormis pour l’Égypte, en fait que tardivement tant en raison de sa connotation négative notamment pour les romains, qu’en raison de sa fabrication fort coûteuse et luxueuse. Agrémenté de schémas, de cartes, chronologies et de nombreux et instructifs cartels, l’ouvrage signé Hayley Edwards-Dujardin, historienne de l’art, entend faire (re)découvrir cette couleur en pas moins de 40 notices. Et c’est un régal ! Connaissez-vous, par exemple, le bleu Phtalo ou le bleu céruléen ? Saviez-vous que le bleu a parfois été considéré comme une couleur froide ou même féminine ? Ce sont toutes ces nuances, précisions, passant aussi bien par la Chine ou l’Inde, qui selon les époques et les œuvres retenues, livrent à chaque page leurs secrets et le mystère du bleu. Extrêmement bien fait, didactique, l’auteur a privilégié les dialogues entre les arts, la géographie et les époques en une approche transversale qui suscite curiosité et surprises. Une époque, un artiste, une œuvre ; De Giotto à David Hockney et ses célèbres piscines californiennes, de Van Gogh à Whistler ou de Staël et la Provence… Retenant une double chronologie, celles des œuvres incontournables et celle plus audacieuse des inattendues, s’appuyant sur une iconographie choisie, l’ouvrage réjouira assurément aussi bien des initiés ou néophytes, petits ou grands. Une mine de bleu dans laquelle on plonge allègrement !

Dans le même esprit, et cette même nouvelle collection « Ça, c’est de l’art », l’ouvrage « Léonard de Vinci » offre un plaisir certain de lecture et de (re)découvertes de l’œuvre du grand peintre. À l’occasion du 500e anniversaire de la mort du grand maître de la Renaissance en 1519 au château d’Amboise, et fort de la multitude des parutions lui ayant été consacrée en cette année 2019, l’ouvrage entend, pour sa part, proposer une autre approche de l’artiste et de son œuvre plus didactique et agréablement ludique. Signé également Hayley Edwards-Dujardin, historienne de l’art, l’œuvre de Léonard de Vinci y est abordée en 40 notices, de Léonard peintre, au dessinateur, mais aussi inventeur, ingénieur, scientifique, anatomiste, botaniste, etc. Divisé en deux parties, entre œuvres incontournables de Léonard de Vinci et des œuvres plus inattendues ou du moins, moins connues, chaque toile ou planche de l’artiste est accompagnée d’un commentaire concis, clair et judicieux. Appuyé pour chaque notice de repères chronologiques, d’éléments biographiques et de précisions indispensables à l’appréhension de l’oeuvre, du dessin ou planche, l’ouvrage est truffé d’anecdotes parfois cocasses et de multiples curiosités souvent bien surprenantes ; Saviez-vous que La Joconde avait voyagé à bord du paquebot Le France en 1962 ? ou que Léonard aimait aussi à divertir les cours par sa musique, mais aussi avec des rébus et devinettes ? Mille curiosités à l’image de celles qui animèrent le grand maître de la Renaissance toute sa vie durant et qui firent de lui, Léonard de Vinci, le peintre le plus connu au monde.
Une nouvelle collection au bel avenir.
 

« Conversations avec Francis Bacon », préface de Yannick Haenel, éditions L’Atelier Contemporain, 2019.

« Conversations avec Francis Bacon » préfacé par Yannick Haenel aux éditions L’Atelier Contemporain entend lever bien des malentendus, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, ayant entouré autant l’œuvre que le peintre. À cette fin, l’ouvrage a réuni des interviews accordées par l’artiste lors de ses venues à Paris, mais aussi des textes de sa main ou encore des photographies. Et, il faut avouer que ce volume atteint merveilleusement sa cible et fait voler en éclats bien des préjugés au sens littéral du terme. Trop souvent étiqueté, comme pour mieux s’en débarrasser, de peintre « de la cruauté ou de la violence », Bacon est encore de nos jours, en effet, hâtivement rejeté, objet d’aversion par un public qui se dit interloqué voire choqué. Or, en ces pages, par un entrechoquement d’interviews et de textes, l’artiste s’y dévoile loin de ces clichés. Certes provocateur, ironique souvent, mais aussi avec cette profondeur paradoxale mal comprise, il laisse le soin au lecteur et à celui qui regarde son œuvre libre de comprendre et de saisir ce que fut sa recherche.
Si Francis Bacon est le peintre de la chair et du sang, de ces corps distordus, de ces visages à vif, de ces bouches déformées, il refusera cependant toujours d’être ce peintre donné « de la cruauté ou de la torture » ; Peindre ce qui se crée et fait l’homme, cet être de chair que nous sommes ; corps fait de vaisseaux, de sang, d’organes et surtout doté de cet étrange système nerveux. Là est probablement l’une des clefs d’entrée de l’œuvre de l’artiste. « Réinventer la technique avec la même force que celle du système nerveux » n’aura-t-il de cesse de répondre à ses interlocuteurs, à Jean Clair, à Michael Peppiatt, Jacques Michel... Bacon n’entend pas être un peintre hostile à la vie, bien au contraire, il aime la vie, martèle-t-il également. Cela est même pour lui une obsession, mais la vie avec tout ce qu’elle suppose et impose de force créatrice. « Saisir la vie jusqu’à la mort qui travaille ». De là, sa manière de peindre, commencer par une tâche, puis d’autres, et laisser advenir le hasard, susciter l’accident… tenter de saisir ce qui s’échappe, sans jamais figer ou fixer, ce qui fait l’émotion, vit et déjà meurt, ce qui est là-dedans et toujours en mouvement. « Les corps ne sont pas convulsés mais en mouvement » dira-t-il.
Connu pour ses portraits, Bacon ne peint pas d’après modèle, ne fait pas d’esquisses, refus de tout expressionnisme ou d’un réalisme qu’il laisse aux illustrateurs. Rien de figuratif, non un visage, mais cette présence qui bouge et vit. Pas plus peintre conceptuel, mais peintre de l’instinct, Bacon n’entend pas recréer, mais avant tout « transmettre au système nerveux » et « ouvrir les soupapes de sécurité » ; « Attaquer le système nerveux » ajoutera-t-il encore. Ce « système nerveux » qu’il n’aura de cesse de convoquer, d’interroger et qui l’amènera à dire : « Je pense que les œuvres ne sont pas des choses à comprendre »… Voilà qui est dit !
Et, c’est dans cet interstice aussi mystérieux que vertigineux qui laisse le spectateur sans voix que l’œuvre de Francis Bacon s’inscrit. Cet étrange intervalle dans lequel s’engouffre sans retenue ce « quasi-malentendu perpétuel » pour reprendre les termes mêmes de Yannick Haenel. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’interview dans laquelle l’artiste s’est montré le plus sincère, et en fin de compte compris, fut celle qu’il accorda à Marguerite Duras. Et c’est à bien à cette plus subtile compréhension déjouant prises de position et préjugés à laquelle invite avec justesse cet ouvrage à la mise en page soignée et s’ouvrant dès les premières pages sur cet univers singulier donné à voir par les photographies de Marc Trivier.


L.B.K.

 

« Tout Matisse » sous la direction de Claudine GRAMMONT, Bouquins, Robert Laffont, 2018.

« Tout Matisse », 900 pages et plus de 1 000 entrées offriront à l’amateur comme au professionnel une précieuse source pour appréhender l’un des peintres majeurs du XXe siècle. Réalisée sous la direction de Claudine Grammont, directrice du musée Matisse de Nice, cette somme complètera idéalement le portrait de l’artiste déjà évoqué par de nombreux catalogues et monographies. Mais l’un des intérêts de ce Dictionnaire Matisse est d’offrir au lecteur non seulement une synthèse actuelle des plus complètes mais aussi une manière d’aborder son œuvre qui sied particulièrement au style du peintre. Qu’il s’agisse de son art, de son œuvre, son style ou encore de sa vie, les entrées multiples permettent en effet de dresser rapidement, et de manière croisée, le portrait d’Henri Matisse artiste dont la réputation n’a cessé de croître depuis sa disparition en 1954. Qu’il s’agisse du Matisse intime, des années de vaches maigres, des soirées passées sans le sou à la Gaîté Montparnasse, de sa découverte de l’art africain raillée par Picasso ainsi que le rapporte André Malraux, des similitudes avec l’art égyptien ou encore des influences de l’art byzantin avec ses mosaïques et émaux qui s’immiscent dans sa création… Si Matisse a toujours reconnu ne pas avoir cherché à avoir de maîtres, il avoua cependant sa grande admiration pour Renoir et Cézanne. Celui qui fut en son temps le chef de file du fauvisme, cultivera rapidement une indépendance jalousement préservée ce qui ne l’empêchera pas de nouer toute sa vie un réseau riche et intense avec de nombreux interlocuteurs, artistes, marchands, écrivains, éditeurs qui chacun à leur façon contribuera à nourrir son œuvre ainsi qu’en témoignent les nombreuses entrées. Les lieux ont également très largement compté pour l’œuvre de Matisse et ce Dictionnaire en dresse une cartographie particulièrement complète en recensant les pays, les villes et résidences successives où le peintre résida. Le lecteur de ce précieux Dictionnaire Matisse, premier du genre, lira à profit l’avant-propos de Claudine Grammont qui se souvient de l’origine de cette aventure avec un manuscrit présenté à son éditeur avec trois millions de signes sur une clé USB de couleur rouge… Matisse oblige !

Une aventure qui témoigne de la passion de cette « matissienne » pour ce résistant du bonheur et de la couleur que fût Matisse et dont l’âme est parfaitement retranscrite dans ce volume attendu de tous les amoureux du peintre.

 

« Dictionnaire du Cubisme » sous la direction de Brigitte Leal, collection Bouquins, Robert Laffont, 2018.

Alors que se tient au Centre Pompidou l’incontournable exposition Le Cubisme retraçant cette extraordinaire aventure protéiforme, il s’avérait nécessaire de pouvoir bénéficier d’une somme à entrées multiples, afin de mieux saisir ce mouvement artistique complexe. C’est chose faite avec le Dictionnaire Bouquins consacré au Cubisme et élaboré sous la direction de Brigitte Leal, conservatrice du patrimoine et justement commissaire de l’exposition au musée national d’art moderne de Paris. Le phénomène cubiste a largement dépassé ses protagonistes et détracteurs, pour s’inscrire à part entière dans l’histoire de l’art mondial. Mais sa reconnaissance officielle gagnée par les années ne signifie pas pour autant que ce phénomène d’art total puisse pour autant être aisément compris, d’où l’intérêt de cette approche retenue par les auteurs de ce Dictionnaire du Cubisme. Le lecteur commencera sa lecture avec profit par l’introduction de Brigitte Leal qui dresse en quelques pages un panorama le plus clair et didactique possible sur ce thème complexe. Cette lecture fait la démonstration que ce mouvement initié par les quatre personnalités « fondatrices » que sont Pablo Picasso, Georges Braque, Fernand Léger et Juan Gris trouvera son prolongement et sa profondeur avec de multiples autres personnalités et par des rattachements à certains traits du modernisme jusqu’à l’attaque fatale apportée par Malevitch. Fort de ces éléments, il sera alors loisible au gré de ses priorités, d’aborder tel ou tel aspect du cubisme selon les nombreuses entrées du Dictionnaire. Que l’on soit sensible à la dimension littéraire du mouvement avec les articles consacrés à Guillaume Apollinaire bien entendu, mais aussi Stéphane Mallarmé, Max Jacob, Blaise Cendrars ou encore Pierre Reverdy... ; à l’aspect commercial avec les galeristes et célèbres collectionneurs incontournables tels Kahnweiler, Rupf… sans oublier les Salons, chaque article fera revivre ce mouvement appelé à cet avenir fructueux que n’avaient pas imaginé ses initiateurs épris avant tout d’une volonté de découverte sans bornes.
 

Correspondance Mallarmé - Morisot 1876-1895 La Bibliothèque des Arts, 2018.

Olivier Daulte et Manuel Dupertuis ont eu l’heureuse initiative de réunir et présenter la riche correspondance de Stéphane Mallarmé et de Berthe Morisot, une mémoire épistolaire née d’une belle amitié débutant dans l’atelier d’Édouard Manet où posait la jeune femme, avant de devenir le peintre que l’on sait. C’est toute la vie de cette époque, des débuts de la IIIe République qui surgit dans ces lettres. Correspondance qui trahit parfois les doutes littéraires de Mallarmé, évoque les relations avec Renoir, Monet, et bien sûr, Degas. Pas moins de cent lettres traduisent cette belle relation faite de partages et de générosité jusqu’à la mort de Berthe Morisot ; Mallarmé deviendra alors le tuteur de sa fille Julie. La dernière lettre demeure peut-être la missive la plus poignante, lettre dans laquelle Berthe Morisot évoque sa maladie, ses regrets de ne pouvoir rencontrer son ami fidèle, elle décèdera d’une mauvaise grippe quelques jours plus tard. Fort de ces liens émouvants, le lecteur lira avec émotion « Le Nénufar blanc » de Mallarmé accompagné d’un projet d’illustration de Berthe Morisot, lorsque les arts se rencontrent…
 

Rémi Labrusse « Miró, un feu dans les ruines » Hazan, 2018.
 

Voici un livre initialement paru en 2004 et qui à l’occasion de l’exposition Miró au Grand Palais a été mis à jour par son auteur Rémi Labrusse, historien de l’art à l’université de Paris Nanterre. L’auteur a souhaité avec ce volume de plus de 400 pages dépasser l’image souvent convenue d’un peintre un brin rêveur, la tête dans les étoiles en une certaine naïveté. Partant de l’assertion programmatique du peintre catalan en 1931, affirmant sa volonté de « détruire tout ce qui existe en peinture », Rémi Labrusse insiste sur le terreau initial qui a vu naître cette volonté de puissance nourrie aux sources du cubisme et du surréalisme au lendemain du premier conflit mondial en rupture avec l’héritage classique. Sur les cendres de ces feux, Miró souhaite voir émerger de nouvelles incandescences, un rapport où la violence est beaucoup plus présente que les images traditionnellement affublées à l’artiste le laissent penser. Miró a connu les affres de la guerre civile espagnole, la montée des fascismes pour vivre finalement le désastre de la Seconde Guerre mondiale. De ces tensions doivent naître de nouvelles forces créatives reposant sur une esthétique dualiste « au sein de laquelle une confiance passionnée dans les puissances de l’imaginaire se trouve combattue par une critique radicale des images, au nom d’un plan invisible que Miró nomme la vie », souligne l’auteur de ce bel et riche ouvrage. Rémi Labrusse montre combien que cette opposition fétichisme/iconoclasme nourrit l’œuvre de l’artiste en une complexité passionnante, notamment pour nos contemporains confrontés à de similaires ébranlements. L’ouvrage est exigeant, nourri tout d’abord d’une évocation de la naissance d’un artiste avec les débuts du XXe siècle, il plonge son lecteur dans les grands thèmes structurant l’œuvre de Miró avec l’Histoire, les origines et l’idée primitive, les cheminements mythologiques avant d’aborder le théâtre, la technique et le dernier virage opéré par le peintre sur la destruction de la peinture. Un sacrifice initiatique au terme de ce long parcours parallèle à celui d’une bonne partie du siècle mis parfaitement en perspective par cet ouvrage indispensable pour approfondir la connaissance de Miró et de l’art du XXe siècle dans lequel il s’inscrit.

 

“The Unfinished Palazzo: Life, Love and Art in Venice” by Judith Mackrell, Thames & Hudson, 2018.

Dans le même esprit que son précédent ouvrage « Flappers: Six Women of a Dangerous Generation », Judith Mackrell a retenu pour son dernier livre “The Unfinished Palazzo”, un lieu ayant réuni à lui seul le destin de trois femmes hors du commun, trois femmes ayant laissé leur nom dans l’histoire du XXe siècle pour leur esprit de liberté et leur singularité extrême : la marquise Luisa Casati, Doris Castlerosse et Peggy Guggenheim, trois vies liées à ce Palazzo dei Leoni de Venise, bordant le Grand Canal et curieusement jamais achevé. Projeté au XVIIIe siècle par la famille Venier, ce bâtiment devait s’inspirer des deux architectes Palladio et Longhena mais des difficultés matérielles obligèrent à laisser la construction, une première fois, inachevée. Luisa Casati s’en portera acquéreur au début du XXe siècle et fit de ce lieu un endroit mémorable notamment pour ses soirées extraordinaires et souvent excentriques… mais ne put, elle-même en achever la construction. La muse de Gabriele d'Annunzio ne reculait pourtant devant rien pour faire de sa vie une véritable œuvre d’art.

 

 

 

 

 

Plus près de nous, l’Américaine Peggy Guggenheim fut elle aussi bien connue pour avoir imprimé au lieu une marque très personnelle articulée autour de son amour de l’art moderne dont elle conçut avec un goût certain l’une des plus grandes collections du siècle et aujourd’hui abritée dans ce même palais attirant des visiteurs du monde entier. Enfin, Doris Castlerosse est peut-être la femme la moins connue de cette fascinante histoire retracée par Judith Mackrell dans ces pages au style alerte. Née en 1900, Doris Castlerosse fut l’épouse de Valentine Browne, 6e Comte de Kenmare. Femme mondaine, elle reçut dans ce palais de Venise à l’occasion des soirées également mémorables un nombre incessant de gens du monde, noblesse, stars du cinéma… À l’issue de cet ouvrage, le lecteur comprendra mieux en quoi ce lieu fut le reflet d’une certaine conception de la vie de ses propriétaires successifs, de ses trois femmes anticonventionnelles et résolument décidées à construire leur vie selon un dessein singulier. Pour cela, il fallait un Palais vénitien qui soit unique, et l’histoire du Palais Palazzo dei Leoni de Venise, au travers ou grâce à ses trois femmes, le fut assurément.

 

Sébastien Gokalp : « Béatrice Casadesus », Editions ides et Calendes, Coll. Polychrome, 2017.

Un ouvrage agréablement vif et instructif pour appréhender en une centaine de pages l’œuvre picturale de Béatrice Casadesus. Signé Sébastien Gokap, spécialiste d’Art moderne et contemporain, commissaire d’expositions, on y découvre le parcours de l’artiste, de ses influences jusqu’à nos jours en 2017. Servi d’une riche iconographie, ce livre fait défiler les œuvres reconnaissables et à nulles autres pareilles de Béatrice Casadesus, on songe à « Vibration Or » (2013), à « Heure tranquille » (2013). Se servant de bullpack (ce papier d’emballage à bulles qu’affectionnent particulièrement les enfants) avant même le pinceau qu’elle dédaignera en début de carrière, l’artiste joue avant tout sur la lumière, plus encore que sur les couleurs. Par le bullpack, le résultat du travail pensé et réalisé par l’artiste relève toujours de l’aléatoire ou de l’inattendu. Bien sûr, le point et les nombreuses théories artistiques élaborées sur ce thème, on pense à Kandinsky et à ses cours au Bauhaus, sont incontournables pour appréhender son œuvre, mais si son influence majeure de jeunesse demeure Seurat (dont elle réalisera de nombreuses copies et variations), Casadesus a surtout été inspirée par l’Extrême Orient, notamment la peinture chinoise du XVIIIe siècle avec ses traités anciens sur l’esthétique extrême-orientale ; une influence qui s’ancre toujours plus pour l’artiste dans une quête spirituelle puisant tant dans cet Extrême-Orient que dans l’art chrétien, celui de la Renaissance italienne notamment, avec des toiles telle que « Psaume » - 2008. Car si dans ses œuvres hasard et imprévus trouvent leur place, c’est avant tout un travail minutieux et de discipline qui s’impose au rythme des superpositions, selon le grain choisi de la toile, venant atténuer, lisser ou souligner pour obtenir l’effet souhaité notamment de moirage. Intissés, peintures en rouleaux, papiers voilés, son œuvre, délaissant cadre et sujet, a interpellé de nombreux écrivains ou intellectuels, un dialogue littéraire ou philosophique que l’artiste apprécie et encourage volontiers. Points ronds ou carrés, alvéoles d’abeilles (« Jaune de chrome »), tissages (« India »-2015), pluie ou ruissellements (Série « Pluie d’or »- 2016 ou « Ruissellement »- 2015), les rendus des toiles de Béatrice Casadesus avec leurs couleurs d’eau ou plus vives mais toujours indéfinissables sont infinis, « Un face-à-face avec l’infini » cher à cette artiste trop peu exposée. La sérénité profonde de l’œuvre de Béatrice Casadesus dans notre époque troublée où, ainsi que le souligne Sébastien Gokalp , « sa singularité et sa force édénique n’en sont que plus essentielles » ne lasse jamais de surprendre et d’émerveiller comme cette toile intitulée « Infinito » datée de 2017…


L.B.K.


Paru également dans la même collection Polychrome : « Madge Gill » de Marie-Hélène Jeanneret, Edition Ides et Calendes, 2017.

 

"Dans les coulisses du musée du Louvre",  Bérénice Geoffroy-Schneiter; dessins de Lucile Piketty. éditions de La Martinière, 2017.

Voulez-vous visiter le musée du Louvre d'une toute autre façon ? Non pas une visite virtuelle sur écran ou avec des lunettes en 3D, non, en livre... Mais quel livre ! Celui que vient de publier les Éditions de La Martinière intitulé « Dans les coulisses du musée du Louvre ». ; troisième ouvrage de la série « Dans les coulisses... » dévoilant ce que de rares ou privilégiés visiteurs ont la chance de voir. Eh ! oui, certains endroits que l'on croie pourtant bien connaître pour y avoir déambuler, cachent pourtant bien encore bien des secrets et choses gardées, habitués que nous sommes à ne percevoir que la partie haute de l'iceberg... celle des salles des collections, alors que, dans son ventre, dans ses sous-sols, dans ces jardins, une foule de personnes et personnages passionnés y travaillent... C'est ce que nous cet ouvrage signé Bérénice Geoffroy-Schneiter et illustré des superbes dessins de Lucile Piketty. Une visite insolite des métiers qui font la pérennité du musée le plus visité au monde, le Louvre. Du directeur au jardiniers des Tuileries, des conservateurs aux restaurateurs d’œuvres, des archivistes aux conférenciers, des sapeurs-pompiers aux agents d'intervention, des bibliothécaires aux menuisiers, des serruriers aux ateliers de métallerie, des services de communication aux recherches des mécènes, des copistes aux élèves de l'école du musée, des régisseurs aux équipes de déplacement des œuvres, des tapissiers aux surveillants de salles, des archéologues aux apprentis de l'atelier d'encadrement et dorure... Que de monde ! dans les sous-sols, les étages et bureaux du Louvre ! Des centaines de personnes y travaillent, pour certains très tôt, d’autres, très tard, la nuit, chaque jour de l'année, avec une passion évidente qui transparaît dans tous les témoignages mis en lumière par cet ouvrage. L’auteur, Bérénice Geoffroy-Schneiter les a tous interviewés in situ, en pleine occupation, et Lucile Piketty les a délicieusement et fidèlement croqués. « Tout le monde en rêve... se promener dans le musée la nuit, lorsqu'il est noyé dans la pénombre et que tous les visiteurs sont partis... ». Ce sont les agents de surveillance qui trousseaux de clefs et torches à la main surveillent tout ce grand monde, chaque nuit. « Le Louvre est une ville. Il faut s'y perdre. J'aime tout particulièrement les cryptes, les passages secrets, les portes cachées... », témoigne le directeur. Avec son histoire qui débute en 1190, date de sa construction, le Louvre a assurément bien des siècles à raconter, à nous raconter ! Une vie entière ne suffirait pas à épuiser tous ses secrets, du Louvre médiéval jusqu’à ses toits interdits au public d'où l'on peut découvrir ce Paris imprenable ! « Si Dieu existe, je suis certain qu'il passe beaucoup de temps au musée du Louvre, écrit Joann Sfar ». « Le Louvre a parfois des allures de vieille maison de famille avec ses escaliers qui craquent et ses combles poussiéreux. Ainsi comment imaginer qu’au-dessus des pavillons qui scandent le palais, se trouvent ces lieux inaccessibles et intensément poétiques que les historiens de l'art ont baptisés « cloches » ? Le Louvre en dénombre neuf, toutes plus insolites les unes que les autres ». Le Louvre est aussi un lieu de tournages, films et reportages, qui doivent se faire en dehors des horaires d'accueil... çà n'arrête donc jamais ? A cela s’ajoute, aujourd’hui, le Louvre-Lens (ouvert en 2012) qui nécessite main-d’œuvre et « matières premières ». La culture militante est un des axes de cette grande maison qui depuis l'ouverture du pavillon des sessions et du département des arts de l'Islam, dont la collection est la plus importante au monde, ne cesse de se renouveler et d'étendre ses partenariats à travers le monde avec ses expositions « hors les murs » désireux de créer un dialogue entre civilisations et cultures, laissant l'esprit du musée du Louvre s’étendre jusqu'à Abu Dhabi...
Le musée du Louvre est une planète à part entière qui abrite de milliers d’œuvres, de chefs-d’œuvre faisant de lui un des plus beaux musées du monde !
À chacun son Louvre ! Pourrait-on conclure sans se tromper , à nous de découvrir le nôtre ...


Sylvie Génot-Molinaro

 

« Henri Matisse, les entretiens égarés » propos recueillis par Pierre Courthion, sous la direction de Serge Guilbaut, Skira, 2017.

L’art, l’œuvre, le style ou la vie d’Henri Matisse sont bien connus de tous par les nombreuses expositions, rétrospectives, ouvrages d’art et documentaires réalisés sur le peintre depuis sa disparition en 1954. En revanche, demeurait beaucoup plus méconnue et à tort cette facette de cet artiste majeur du XXe siècle, jusqu’à la présente et heureuse publication des éditions Skira, à savoir son goût pour la théorie de l’art. Prenant la forme d’entretiens, de bavardages, Matisse s’y livre, s’y dévoile comme rarement il ne l’aura fait. À vrai dire, ces entretiens recueillis en décembre 1941 par le critique d’art Pierre Courthion, et alors que le peintre était âgé de 72 ans, et demeurait convalescent après une difficile opération chirurgicale, se sont curieusement égarés et n’ont réapparu que ces dernières années en langue italienne, devenant aujourd’hui accessibles en langue française. Le lecteur y découvrira un Matisse intime, ouvrant sa mémoire avec générosité à son interlocuteur, qu’il s’agisse de grands comme de petits faits de la vie quotidienne comme cette histoire de la tortue de la concierge de Gustave Charpentier, plaisir des évocations… Ce sont aussi celles des années de vache maigre, des soirées passées sans le sou à la Gaîté Montparnasse pour y faire des blagues au point d’en être jeté dehors mais de continuer à plaisanter dans la rue, qu’à cela ne tienne ! Matisse livre également ses souvenirs majeurs comme celle de sa découverte de l’art nègre, ses similitudes avec l’art égyptien et sa première acquisition qui plut tant à Picasso qu’il en collectionna lui-même par la suite, suivis par bien d’autres artistes de leur entourage. Si Matisse reconnait ne pas avoir cherché à avoir de maîtres, il avoue sa grande admiration pour Renoir et Cézanne. Ces conversations libres qui se voulaient simples « bavardages » se révèlent intimes et profonds à l’image du peintre permettant au lecteur d’entrer dans l’univers parfois complexe de celui qui fut en son temps le chef de file du fauvisme, un art qui se mesure par l’expression que l’artiste engage dans sa création. Des propos passionnants qui seront à découvrir dans ce livre complétés par une préface éclairante de Serge Guilbaut rappelant combien Matisse souhaitait que ces entretiens conservent une certaine « spontanéité contrôlée ». Un défi retardé, mais relevé aujourd’hui assurément pour le lecteur français.
 
 

Claire Barbillon : « Comment regarder la sculpture, mille ans de sculpture occidentale. », Editions Hazan, 2017.

Enfin, l’ouvrage sur la sculpture dont on a tous rêvé ! Par sa taille, l’enchaînement pensé de ses chapitres et ses multiples illustrations, il se prête au voyage, à l’étude et à la rêverie… Qui en effet ne s’est pas un jour posé devant une statue, un buste, sur une place d’une ville ou capitale, d’un musée ou sous les ombrages d’un jardin parfois gardé secret, bien des questions et interrogations quant à une sculpture demeurées souvent faute de persévérance, de temps et d’oubli sans réponse. Plus d’excuses aujourd’hui avec cet ouvrage intitulé « Comment regarder La Sculpture, mille ans de sculpture occidentale » signé Claire Barbillon et paru dans la collection Guides aux éditions Hazan. L’ouvrage, après une section introductive quant aux lieux nous offrant justement à voir des statues propose, afin de non plus les voir, mais les regarder voire peut-être même les admirer, de forts intéressants développements appuyés par une iconographie riche et variée, notamment Comment s’élabore une statue ? Plâtre, moulage ou bronze, les différentes techniques n’ont plus de secrets et prennent vie au fil des pages tournées, chapitre qui n’est pas sans rappeler les digressions d’un Blaise de Vigenère du XVIe siècle sur les statues antiques de Callistrate (« La description de Callistrate de quelques statues antiques tant de marbre comme de bronze. » Éd. La Bibliothèque 2010). L’auteur, Claire Barbillon est professeur d’histoire d’art contemporain et enseigne la sculpture depuis une quinzaine années, signant plusieurs ouvrages sur la sculpture, c’est dire qu’elle connaît son sujet ! On y trouve également des chapitres consacrés successivement aux différentes formes, aux différents courants : du classicisme, baroque jusqu’à l’art moderne en passant par l’orientalisme, le primitivisme ou autres courants, soit pas moins de 1 000 ans de sculpture occidentale ; également, un chapitre consacré aux représentations et présentations des sculptures, sans oublier une section dévolue aux différents et multiples thèmes classiquement retenus en sculpture – nus, drapés, symboles, animaux, etc. L’ouvrage fourmille de clés et de repères ! Enfin l’ouvrage se termine par deux thèmes rarement abordés : À quoi sert la sculpture ?, et celui d’un vif intérêt quant à la réception des œuvres sculptées par les écrivains : Diderot, Rainer Maria Rilke, Baudelaire, Segalen, Gide ou encore Margueritte Yourcenar. Un livre utile, pédagogique, bien documenté et présenté, qui ne pourra que réjouir petits et grands, érudits et étudiants, amateurs ou passionnés.
 

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p.

En 1988 déjà Philippe Sers rappelait, dans sa préface du livre de Kandinsky « Du spirituel dans l’art et la peinture en particulier », combien appréhender la pensée du peintre devait se réaliser sous un angle philosophique, au-delà d’une simple explication de sa pratique artistique. Démarche féconde si l’on en juge par cette récente parution aux éditions Hazan de la troisième édition du désormais classique « Philippe Sers- Kandinsky- Philosophie de l’art abstrait ». Kandinsky par bien des égards peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’art abstrait, art qu’il a su accompagner d’un grand nombre d’écrits qui ont fait date pour l’interprétation qu’il en suggéra. Abstraire une représentation, c’est incontestablement proposer une autre vision du monde, moins immédiatement perceptible que la figuration. L’interprétation et l’explication prennent alors valeur de nécessité au regard du spectateur, nécessité qu’a tenté avec une passion audacieuse, en son temps, Kandinsky avec ses écrits. Aussi c’est en philosophe et en critique d’art que Philippe Sers est parti des textes de l’artiste lui-même avant d’aborder son œuvre graphique, un métadiscours riche en enseignements et en éclaircissements de concepts essentiels à la compréhension de l’artiste. L’expérience chez Kandinsky rejoint une nouvelle approche du sacré par une vocation et un contenu prophétique. L’image est alors considérée sur un plan métaphysique et dans ses rapports avec la réalité. Pour Kandinsky « On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. », un programme d’une richesse insoupçonnée en ce début du XXe siècle et qui aura une descendance fertile chez un grand nombre d’artistes. Toute expérience de l’être humain, quelle soit née de la poésie, de la musique, du théâtre ou bien entendu de la peinture entretient des liens avec l’univers terrestre et cosmique, une dimension quasi incontournable jusqu’au XIXe siècle et n’allant plus de soi depuis. La création picturale se réalise ainsi chez Kandinsky en un élan hiérophanique au-delà du monde sensible. Kandinsky fut en son temps raillé par ses détracteurs pour sa prétendue abstraction lyrique, accusation d’autant plus infondée que l’artiste chercha dans ses écrits à justifier sa position avec de rigoureuses démonstrations reposant sur une analyse pratique non moins rigoureuse, comme le rappelle Philippe Sers. Le lecteur du XXIe siècle pourra en un débat moins passionné découvrir cette pensée fertile grâce à cette très belle édition illustrée par la reproduction d’une sélection des œuvres de l’artiste, et complétée par un index ainsi qu’une très utile bibliographie.

 

Gaëtan Picon : « Admirable tremblement du temps. », Essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux, Editions L’Atelier contemporain, 2015.

Immense plaisir que de pouvoir relire l’Admirable tremblement du temps, ce texte de Gaëtan Picon réédité aujourd’hui aux éditions de L’Atelier contemporain et paru en 1970 aux éditions Skira. Plaisir également de découvrir que l’Atelier contemporain a fait choix pour cette réédition d’adjoindre au texte initial des textes d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Philippe Sollers, Francis Marmande et Bernard Vouilloux. Des contributions datées de 2014 ou 2015, pour la majorité inédite, proposées comme un hommage à ce texte profond, d’une richesse de pensée devenue rare, et aujourd’hui d’une lecture si émouvante.
Texte émouvant, oui, comme son titre même qui n’est pas sans rappeler le tremblement de cette main de Rembrandt qu’André Malraux sut lui aussi évoquer ou convoquer. Mais est-ce un hasard ? Ces deux grandes figures du monde de l’art et du paysage culturel français de cette seconde moitié du XXe siècle ne pouvaient pas ne pas se rencontrer - Gaëtan Picon fut un proche d’André Malraux puisqu’il fut le Directeur général des Arts et des Lettres de 1959 à 1966, la mort les ravira tous deux en cette même année 1976. Émouvant aussi parce que Gaëtan Picon débute son texte justement par l’évocation de cette autre main tremblante, celle de Nicolas Poussin, celle qui peignit Le Déluge, évoquée également en son temps par Chateaubriand, pour laisser se poser, plus que se déposer, la marque du temps, du temps qui passe - « surgit » écrit Philippe Sollers - et laisse advenir le peintre à sa création. Car c’est bien ce rapport de l’artiste, de cette main, et celle du temps qui le laisse advenir à sa propre création qui interpelle Gaëtan Picon. Cette main ridée, parfois déformée par le pinceau ou la plume d’un artiste vieillissant, main tremblante de celui qui se sait mortel et qui pourtant vit encore de quelques battements et traits comme pour défier le temps, la mort et peut-être le destin lui-même pour l’œuvre seule, « cet objet devenu tableau » ; mutation, métamorphose des derniers Titien, transfusion, fusion des derniers Cézanne, du dernier Manet; c’est ce défi, cet « antidestin » qu’interpelle G. Picon et l’emmène de Poussin à Léonardo de Vinci, Monet, Corot, Turner pour mieux et encore interroger cette main de vieillard peignant Le Déluge… « Les derniers tableaux annulent ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d’une naissance. » écrit Gaëtan Picon. Une naissance comme un éclat, un éclatement, une diffraction du temps et de l’instant. Attente, « tic-tac de l’horloge de la mort », silence. Picon songe alors à Delacroix, Géricault et bien sûr à L’Eglise d’Auvers de Van Gogh. Effondrement, sommets, stupeur, effroi. Mais « qui aime la mort aime le temps », rappelle-t-il avant de souligner : « Qui a perdu l’éternité se défend contre la mort par les fictions de l’immortalité » et songeant alors aux statues grecques, à ces caves athéniennes emplies de secrets antiques qu’il visita un jour avec Georges Séféris, l’auteur touche de la main, du doigt presque, comme pour la Sixtine Michel Ange l’eut peut-être voulu, « cette mort que nous ne cessons de vivre », secrète connivence. Moisissures, craquelures, patine, œuvre livrée au temps, celui de Masson, de Dubuffet, reflet de l’espace invisible chez Vélasquez et de ces mains tremblantes où le temps se mesure aussi à sa propre vie, à sa propre vision. Alors apparaissent les peintures et rouleaux chinois ou japonais, les Nabis, Bonnard, le dernier Bonnard L’amandier en fleurs où espace et temps, instantanés et déroulements se lient et se jouent dans ces pleins et ces vides. Aspiration, souffle, battements. Chirico, Max Ernst, Proust et Baudelaire, Balthus, Klee, Stendhal et Tolstoï. Puis, étrangement, le rythme s’accélère, presque une cassure ou césure, entraînant Gaëtan Picon dans cet espace-temps devenu « tourment profond », dans cette course folle où la main du vieillard qui a froid, celle de Poussin, de Rembrandt, de Rubens, et celle de l’auteur de ses admirables pages dédiées – mais est-ce surprenant ? – au poète Yves Bonnefoy, ne cessent pourtant de dire et redire l’ Admirable tremblement du temps.
 

« Le visage humain n’a jamais été peint. Voilà le vrai. Et il ne faut pas dormir aussi longtemps que nous n’aurons pas mieux regardé. Ce que l’on rejette comme page lue, message épuisé, en deçà est un au-delà encore ; nous étions passés trop vite, nous nous étions détournés trop tôt. Entre le geste et la proie, entre l’affût et la lueur subsiste la distance, s’étendent les terres de la réminiscence et du mirage. Je suis prêt à écouter les nouveaux récits du guet et du voyage. Car on ne me parle, je ne parle que dans l’insomnie du temps. »

L.B.K.

 

 

 

« Pierre Alechinsky », texte de Pierre Daix, Editions Ides et Calendes, 2015
« Alechinsky – Les Affiches », catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, Editions Ides et Calendes, 2015.


C’est toujours un immense plaisir que de noter la parution de nouveaux ouvrages consacrés au peintre Pierre Alechinsky, tel est le cas avec ces deux éditions publiées tout récemment chez Ides et Calendes. Le premier livre avec un texte signé de la plume de Pierre Daix - écrivain, historien de l’art et journaliste, disparu depuis en novembre 2014 - est un régal de nuances et de subtilités quant à l’œuvre de l’artiste. Ici ce ne sont pas moins de trente-deux peintures qui ont été proposées par l’artiste et tissent avec le texte des liens étroits et forts. C’est, en effet, au travers de ces trente-deux compositions, papier marouflé sur toile (presque toutes du même format) où s’allient encre de chine et huile sur toile au centre, et bordures acryliques en couleurs que Pierre Daix nous fait rencontrer le peintre, le graveur, mais aussi l’immense graphiste qu’est Pierre Alechinsky.
Intitulé « La trouvaille et les bordures », le texte de Pierre Daix interroge pour mieux saisir, passant des bordures, si caractéristiques de ces toiles d’Alechinsky, où le regard s’enroule et s’enfonce, avant de plonger plus que de se figer au centre lui-même, tempo autonome aux propres battements. Et, Pierre Daix lui aussi va et vient dans cette séquence de peintures, passant des bordures aux centres, ici cerclés souvent de noir, puis revenant des centres aux toiles, et des toiles aux dires même de L’artiste. Inlassablement, il interroge l’œuvre, les influences, l’histoire et la pensée de ce peintre Belge, post surréaliste, membre du mouvement avant-gardiste Cobra ayant ainsi rejoint Appel, Constant, Nieuwenhuis ou encore Jorn, avant de s’intéresser à partir des années 1950 au mouvement Action Painting. « J’essaie d’atteindre – écrit-il - au-delà de ma réflexion sur une peinture spécifique, celle de Pierre Alechinsky, l’histoire de cette peinture et ce peintre. Son mode de pensée ou/et d’action. Par-dessus tout, ce renversement qui est le sien, propre à l’artiste moderne qui, au lieu de reproduire un modèle préexistant, de se targuer d’en maîtriser, d’en posséder les apparences, se projette bien plus humblement à la rencontre de son expérience du monde. Pressentant que là est la source de la nouveauté, il veut d’abord se la donner à voir et nous la donne à voir. » Mettant l’accent sur la matérialité de la création, Pierre Daix souligne ainsi combien les toiles d’Alechinsky concentrent, au-delà du centre et des bordures ou cadre même, un au-delà ou une certaine transcendance, « faire jaillir –écrit encore Pierre Daix – le signe jamais vu qui, même temps, prend tout son poids immémorial de résurrection et d’évidence, comme s’il venait de la grotte Chauvet ». Là où, la mémoire et les réminiscences les plus inconscientes de l’artiste, la conscience et cette « spontanéité » se mêlent pour créer leur propre ordre ou composition et qui, à son tour, ne cessent de nous interroger.
A cet écrit viennent s’ajouter les recensions des principales expositions personnelles de l’artiste dans des galeries ou centres culturels et musées, des principaux auteurs illustrés par l’artiste, écrits, monographies et filmographie, sans oublier des photographies de Pierre Alechinsky notamment par Martine Franck en 2009. L’ensemble que constitue cet ouvrage complète à merveille le catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, paru également aux éditions Ides et Calendes, et consacré aux affiches réalisées par Alechinsky.
 

Spiritualités Shunmyo Masuno : « Zen – l’art d’une vie simple », Éditions Marabout, 2019.

Shunmyo Masuno (lire notre interview) est non seulement l’un des plus grands paysagistes et designer de jardins japonais, mais également le grand prêtre du temple Zen Kenkohji au Japon. Ses enseignements en matière de jardin trouvent leur parallèle avec ceux qu’il prodigue en tant que maître zen, et dont le présent ouvrage a su recueillir la plus belle des synthèses. Car le Zen, il convient de le rappeler, n’est point une pratique de développement personnel comme cela est malheureusement trop souvent compris en occident. Il ne s’agit pas « d’être zen », mais d’engager tout son être en une voie qui implique corps et esprit, durant la vie entière de l’individu. « L’art d’une vie simple » s’organise en courtes séquences – à l’image des célèbres kōans – qui peuvent se lire en quelques minutes et être méditées tout au long de la journée. Une page par principe qui synthétise des millénaires de sagesses bouddhiques. Le défi était de taille, mais se révèle parfaitement relevé par l’auteur qui décidément excelle tout autant dans l’art de conduire les âmes que les végétaux ! Il ne s’agit pas de changer de vie, ni de lieu, mais d’habiter l’instant présent, en remettant le passé et le futur à leur juste place. L’exercice est beaucoup plus délicat qu’il n’y paraît lorsqu’il est mené à terme. À l’image d’une méditation zen sur un zafu, les pensées perturbatrices auront vite fait d’assaillir l’esprit, une mise à l’épreuve bien entendu anticipée par le maître qui démontre combien c’est notre esprit seul qui fait naître les graines de l’anxiété, et non les situations elles-mêmes auxquelles nous sommes confrontées, le maître bouddhiste rejoignant en cela la pensée du grand psychiatre Viktor Frankl. « À chaque jour suffit sa peine » dit le dicton occidental, son équivalent se trouve développé en ses pages stimulantes qui accompagneront le lecteur dans son quotidien, de son réveil à son coucher, dans l’écriture comme dans la conversation, ses tâches ménagères ou les grandes décisions de la vie.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Maurice Zundel : « Œuvres complètes - Tome 2 Harmoniques », 631 pages, Éditions Parole & Silence, 2019.

Toutes celles et tous ceux qui ont eu le bonheur d’écouter les homélies, conférences, et autres interventions de Maurice Zundel, prêtre et théologien suisse du XXe siècle, ont pu goûter ce feu intérieur qui l’habitait et forgeait chacune de ses paroles. Sa diction, ses modulations de voix, et cette bienveillance extrême pour son prochain qui ne lui interdisait pas des jugements sans concession, ont toujours rallié à lui un public fidèle de lecteurs et auditeurs. Aussi cette belle initiative d’éditer ses œuvres complètes entreprise par les éditions Parole & Silence ne pourra que réjouir ses admirateurs, mais également ceux qui auront la grande chance de découvrir cette pensée unique, aussi forte que singulière du siècle passé.
Si Maurice Zundel a pu susciter des jalousies aux plus hautes sphères de l’Église, jamais ce prêtre fidèle à sa foi ne se révoltera cependant contre les nombreuses mesures disciplinaires et d’éloignement dont il a pu faire injustement l’objet. Cet esprit fin et doué d’une culture universelle, allant bien au-delà du domaine de la théologie, avait même accepté, sans regimber, d’aller « refaire » ses études de théologie à Rome comme sanction de son heureuse liberté d’esprit… Les temps ont heureusement aujourd’hui changé au Saint-Siège le concernant, et notre théologien serait même en odeur de sainteté, tempus fugit… Une juste reconnaissance, tant la rencontre intérieure entre l’homme et Dieu a toujours été au cœur même de la théologie de Maurice Zundel qui avait très tôt ouvert des espaces de communication dans les domaines de l’art, la musique et la littérature. Cet homme passionné, qui ne dormait que quelques rares heures et dont les repas se limitaient à une abondance de café et de cigarettes, n’aura de cesse, en effet, de dévorer une quantité illimitée d’ouvrages dans tous les domaines de la culture (il a légué 6 000 ouvrages – la plupart annotés - de sa bibliothèque à sa ville de Neufchâtel). Nulle compulsion chez lui, mais un souci d’embrasser tout ce qui pouvait faire signe de la création divine par ces manifestations, et surtout de percevoir ce que l’homme avait fait et faisait de ces rencontres uniques.
La pensée mariale occupe également une place importante dans ce volume ; « Notre-Dame de la Sagesse » offre, en effet, de très belles méditations sur Marie en un style poétique qui à lui seul enchanterait le lecteur s’il n’y découvrait par ailleurs une profondeur mystique à l’égard de la Vierge de celui qui avouait : « je ne fais jamais rien de bien sans elle, sans son secours, sans sa médiation… ». Celle qui a donné et reçu le Christ incarne ce lien indéfectible entre l’homme et Dieu, dans toute sa pauvreté et sa richesse.
Ce deuxième tome comprend également un titre important de la bibliographie de Maurice Zundel avec « L’Évangile intérieur », un livre essentiel pour entrer dans la pensée du théologien, puisque celui-ci il fut, à l’origine, des conversations données par le théologien à Radio Luxembourg en 1935. Leur succès entraîna leur publication, et si le langage employé par Zundel est particulièrement accessible, la non moins grande profondeur de sa pensée démontre tout l’extrême valeur du penseur.
Enfin, « Recherche de la personne », qui vient clore ce volume, livre une fine analyse des contradictions de la personne humaine qui se sait finie, et dans une certaine mesure déterminée, bien qu’aspirant et avouant plus ou moins expressément une quête vers la transcendance et l’infini. De tels sentiments ont été à la source des plus belles créations artistiques, ces dernières lorsqu’elles manifestent la Beauté, venant révéler l’infinie bonté de Dieu. Enfin, pour conclure, soulignons que Maurice Zundel aborde également dans cet ouvrage un autre lien, celui de l’amour conjugal, un thème et des positions qui vaudront bien des tracasseries et incompréhensions de la part de ses autorités pour cet esprit libre et pourtant soumis pleinement à sa foi, ce dont témoignent, une nouvelle fois par ce deuxième volume, les superbes pages de cet ouvrage incontournable.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

« La Genèse de la Genèse », Illustrée par l’abstraction, de la création du monde à la tour de Babel ; Les onze premiers chapitres de la Genèse présentés en français, en hébreu et en translittération. Nouvelle traduction de l’hébreu, notes et commentaires de Marc-Alain Ouaknin ; Introduction de Marc-Alain Ouaknin ; Préface de Valère Novarina. 1 volume sous coffret, format 24,5 × 33 cm, Éditions Diane de Selliers, 2019.

Le livre de la Genèse, primus inter pares, jouit depuis les temps les plus anciens de cette importance, prééminence constitutive de la naissance de l’univers, une naissance ou Genèse qu’évoquent en une beauté inouïe ces pages. Premier livre de la Torah et de la Bible, sa poésie n’a d’égale que ses principes qui pendant longtemps ont pris une valeur littérale d’explication du monde. Si, cette conception n’est, certes, plus prise à la lettre (à l’exception de certains regrettables mouvements contemporains créationnistes), ses récits et enseignements demeurent néanmoins enracinés dans l’inconscient collectif de nos contemporains et la source d’eau vive de millions de croyants, Juifs, Chrétiens d’occident et d’orient. Il suffira pour s’en convaincre de revenir à l’étymologie même du mot Genèse, Beréshit ou « Entête » pour les Hébreux, et que saint Jérôme traduira, pour sa part, par « In principio ». Le monde ne se conçoit que par ces principes premiers « à la tête » de toute autre chose ou être…
Aussi, quelle belle et heureuse idée de faire dialoguer ce mystère, inexplicable pour la raison, avec la peinture abstraite, un choix inspiré retenu pour cette exceptionnelle édition de la Genèse à partir d’une nouvelle traduction de l’hébreu signée Marc-Alain Ouaknin.

En un format généreux 24,5 x 33 cm, ce splendide et luxueux livre d’art et de foi rend témoignage à la magnificence du récit unique de La Genèse. La Genèse, texte fondateur des traditions juives et chrétiennes, comprend précisément sept jours pour la création du monde. Si le style et la diversité de ces chapitres laissent plutôt penser à une pluralité de rédacteurs s’échelonnant du VIIIe s. au IIe siècle av. J.-C., la tradition aime à en attribuer la paternité à Moïse… La présente édition a retenu les onze premiers chapitres, un choix judicieux dans la mesure où la composition comme souvent dans la littérature hébraïque part du général vers le particulier avec la création de l’univers, l’humanité, les luttes fratricides, le déluge et le recommencement… Les influences culturelles ont été fort grandes pour la genèse de cette Genèse, s’inspirant de sa proximité avec la culture du Proche-Orient, et dont la Bible recueillera de nombreux traits revisités par l’inspiration de ses rédacteurs, on songe notamment au Déluge trouvant leur antériorité dans la culture sumérienne et l’épopée d'Atrahasis reprise par celle de Gilgamesh.
Fort de cet héritage immémorial, Marc-Alain Ouaknin, philosophe et rabbin, propose pour cette publication d’exception une nouvelle traduction à partir de la langue hébraïque en associant rigueur de la langue et poésie, syntaxe hébraïque et authenticité de la langue biblique.

Cette poésie biblique est encore accentuée par la mise en page retenue et la reproduction du texte hébreu et de la translittération au regard du texte français. Une présentation pensée et des plus soignées offrant une nouvelle poésie, celle de la lettre et de sa graphie, les plus grands calligraphes témoignant qu’il n’est pas nécessaire de connaître une langue pour en apprécier sa poésie… L’impression de dialogues et de liens inextricables qui dépassent leurs auteurs se trouve enfin sublimée par les choix au soin tout aussi méticuleux d’œuvres de l’abstraction, telles ces Constellations de Picasso, Une courbe libre vers un point de Kandinsky, Braque et L’oiseau noir et l’oiseau blanc, Mondrian, Poliakoff et bien d’autres dont, étrangement, les œuvres semblent être « éclairées » par le texte de la Genèse « révélant » ainsi un dialogue des plus féconds . Régulièrement, s’imposent aussi dans cette belle partition des « silences » avec des textes non moins inspirants de philosophes ou d’artistes dont, notamment, Vladimir Jankélévitch ou encore Marcel Duchamp ; Des « reprises de souffle » venant approfondir encore l’appréhension et la lecture du Livre de la Genèse ouvrant ainsi à une des plus belles méditations…
Une « Symphonie biblique », ainsi que la nommait autrefois le grand André Chouraqui et qu’introduit Valère Novarina dès sa préface. Amoureux du mot et de la langue, Valère Novarina explore avec le lecteur ces intrications secrètes qui nourrissent le premier des premiers livres de la Bible. Une lecture par une autre porte, celle de la Parole comme rythme, pulsation universelle qui irradie ce texte premier. Un ravissement !

Philippe-Emmanuel Krautter

  François Boespflug : « Crucifixion ; La crucifixion dans l’art – Un sujet planétaire - », avec le concours d’Emmanuela Focliadini, Éditions Bayard, 2019.

Les Évangiles relatent la mise à mort de Jésus de Nazareth, fils de Dieu pour les orthodoxes, protestants et catholiques d’Orient et d’Occident, venu pour sauver les hommes, condamné et crucifié avec deux larrons sur le mont Golgotha… Des textes rassemblés par saint Irénée évêque de Lyon dès le IIe siècle et officialisés après un long processus au IVe siècle. Mais pendant ces siècles, étrangement pas un seul Christ en croix… L’Historien et théologien François Boespflug, auteur de ce remarquable ouvrage, souligne qu’effectivement « les premières figurations d’origine chrétienne représentent le Christ avec les disciples, les enseignants, le Bon Pasteur, le poisson… Mais, dans ces symboles et représentations pas un seul Christ en croix, pas un seul calvaire. » Il faudra près d’un siècle encore pour que les représentations de Jésus Christ en croix apparaissent. Les deux figurations les plus anciennes d’un Christ en croix datent des années 420-430, deux bas-reliefs, provenant d’un coffret en ivoire et d’une porte en bois de cyprès toujours présente dans l’église du couvent Sainte-Sabine à Rome, précise François Boespflug. Une image, forte d’émotion, qui s’imposera dans la tradition chrétienne en symbole. Un symbole qui supplantera les autres plus anciens, et si fort que les hommes s’y identifieront pendant de longs siècles. Un Christ en croix, crucifié au flanc transpercé et à la couronne d’épines. La lance, les clous et la couronne seront eux-mêmes participeront également à ces symboles chrétiens parvenus jusqu’à notre XXIe siècle. C’est l’histoire de cette représentation, de cette crucifixion dans l’art que François Boespflug avec le concours d’Emmanuela Focliadini, professeur d’histoire de la théologie, ont entendu, en ces pages, présenter au lecteur. Des pages magnifiques venant avec brio relever un défi aussi audacieux qu’ambitieux !

L’auteur a fait choix de retenir pour cet exceptionnel ouvrage une approche analytique transversale - dynamique et féconde -traversant les siècles, l’histoire, et parcourant le monde. C’est à une fabuleuse aventure iconographique qu’invite, en effet, l’historien de l’art sacré entremêlant les fils d’or et d’argent de l’histoire de la crucifixion et celle de l’histoire de l’art. Un extraordinaire voyage dans l’art de l’Antiquité à nos jours, soit pas moins de dix-sept siècles de représentation de la crucifixion ! Avec une iconographique époustouflante de 300 reproductions couleur enrichie de textes profonds, l’ouvrage s’impose en ouvrage de référence.
Partant de la croix vide du premier siècle aux premières figurations du Christ en croix du IV-Ve siècle, les chapitres s’enchaînent entraînés par une fulgurante évolution picturale. C’est saint Paul qui fera, le premier, de la croix le point central de sa théologie ; L’historien et théologien François Boespflug souligne que, selon lui, « Paul a bénéficié d’une intuition fulgurante ». Pas moins de 15 chapitres au total, révélent l’évolution et la variété des représentations du Christ en croix : Un Christ vivant au VIe – XIIIe siècle ; Puis, l’apparition au VIIe s. et l’émergence d’un Christ mort aux siècles suivants jusqu’au XIVe siècle ; Pour l’historien, “il serait présomptueux de prétendre expliquer pourquoi a eu lieu cette apparition tardive”. Probablement, la conversion et le baptême de l’empereur Constantin ou encore l’abolition du supplice de la crucifixion par l’empereur Théodose vers 390. Avec la disparition de la crucifixion, “il devenait alors possible - selon l’historien - de faire de Jésus en croix un symbole qui n’éveille plus un sentiment d’horreur, mais un acte de foi.” Du Ve au XIIe s., le Christ en croix d’Occident aura les yeux ouverts et la tête droite. C’est en Orient que s’est développée la représentation d’un Christ au corps incurvé et à tête affaissée sur l’épaule droite. Une représentation qui s’imposera ensuite en Occident, évinçant ainsi le Crucifié vivant du premier millénaire.
Cette première évolution sera suivie d’une nouvelle vision, celle de la Renaissance avec une prédilection pour un Christ crucifié seul, la tête levée vers le ciel ; Une évolution à laquelle s’opposera la réforme protestante de la première moitié du XVIe siècle. Les auteurs consacrent, encore, pas moins de cinq chapitres aux représentations de la crucifixion durant les siècles plus proches de nous (le XIXe siècle, 1900-1945 jusqu’au XXIe s.). Ainsi, apparaîtront à la fin du XIXe s. des représentations de Christs pathétiques, mais aussi des femmes en croix (Félicien Rops) ou encore de formes abstraites (Picasso). Aucune évolution ou transformation de la crucifixion dans l’art au cours de ces siècles ne semble avoir échappé à l’analyse de l’auteur ; y est également étudiée la crucifixion et les calvaires au XIVe et XVI siècles ou dans l’art monumental du XIII et XIVe s., les représentations du Christ en croix dans l’art des chrétiens d’Orient ou encore ses représentations hors de l’Europe.
C’est un travail remarquable et de longue haleine de près de dix ans que nous livre par cette publication l’historien et théologien François Boespflug, un travail qui lui tenait à cœur, et qui ne peut par sa profondeur et son immense champ de vision que passionner les lecteurs qu’ils soient croyants ou non.


L.B.K.

  La Bible Nouvelle Français courant - version luxe, Éditions Bibli'O, 2019.

L’édition de la Bible Nouvelle Français courant aux éditions Bibli’O propose une version revisitée, une version minutieusement établie, de la très populaire Bible en français courant. Ce travail devrait permettre d’élargir encore le public des lecteurs. Avec cette traduction et révisions menées par pas moins d’une soixantaine de spécialistes reconnus venant d'horizons différents, c’est, en effet, une Bible en langage compréhensible et accessible au plus grand nombre qui se trouve désormais disponible. En version luxe similicuir gris, embossage et tranches argent, reliure souple, contenant les livres deutérocanoniques (des versions sans sont également disponibles), la Nouvelle Français courant offre le texte intégral de la Bible. Une version complète, donc, mais qui n’en a pas pour autant cédé aux difficultés et simplifié les nuances provenant des différentes langues originaires. C’est ce recours à un langage clair et compréhensible au XXIe siècle qui a été le fil directeur de cette vaste entreprise et qui facilite très certainement grandement la lecture de l’Ancien et du Nouveau Testament, surtout sans avoir fait d’études bibliques ! Il ne s’agit en aucun cas d’une Bible limitée, celle-ci contient en effet de nombreuses notes, tableaux et introductions inédites qui faciliteront encore l’abord d’un livre qui impressionne toujours, mais qui gagne toujours le cœur de ceux qui osent surmonter leurs inquiétudes, surtout avec une si belle édition !
  « L’amour », Editions Magnificat, 2019.

Les éditions Magnificat publient avant et pour les fêtes de Noël une sélection choisie et pensée des cent plus beaux textes exprimant l’amour chrétien, une thématique idéale pour ces temps d’Avent et préparer avec tout l’amour qu’il convient la naissance de l’enfant Jésus.
En retenant les sources les plus évocatrices de cet amour qui se sont développées dès les premiers siècles chrétiens, c’est un patrimoine culturel séculaire essentiel et incontournable qui se trouve condensé dans ce beau livre richement illustré par les magnifiques œuvres de Maurice Denis. Cet ouvrage si bien venu sera également une source infinie au quotidien de méditation et de réflexion avec, qui plus est, son format facile à consulter ( 14 x 17 cm). Fort d’une riche expérience avec la célèbre revue Magnificat, ce trésor de la sagesse chrétienne est enserré de manière originale dans un livre s’ouvrant tel un coffret précieux, ce qu’il est assurément, si l’on songe à ces 11 chapitres emplis de tout ce que la chrétienté a pu développer sur ce thème éternel de l’Amour.
Idée cadeau par excellence, mais aussi livre précieux à s’offrir pour enrichir ses méditations au quotidien, cet ouvrage intitulé simplement mais si fortement « L’amour » aux éditions Magnificat permettra à tous ses lecteurs de se plonger dans la profondeur des textes de saint Augustin, des papes Jean-Paul II, Benoît XVI et François, de saint Clément d’Alexandrie, du cardinal Schönborn, sans oublier - bien entendu, la « petite Thérèse » de Lisieux, cette sainte qui laissa une si belle définition de l’amour…
  « Dictionnaire amoureux des saints » de Christiane Rancé, Alain Bouldouyre (Dessinateur), Plon, 2019.

Le thème du dernier Dictionnaire amoureux n’a fort heureusement pas effrayé les éditions Plon qui publient en cette heureuse collection, un amoureux ouvrage signé Christiane Rancé consacré aux Saints, un sujet guère prisé en ces périodes de désécularisation forcée. Et pourtant, que l’on soit croyant ou non, de confession catholique ou autre, il y a beaucoup à apprendre dans ces pages informées, et tout d’abord un nombre impressionnant d’idées et de faits qui devraient relever de la culture générale de nos contemporains, ne serait-ce que pour comprendre la poésie de Rimbaud, les Deux Légendes de Franz Liszt ou encore surmonter l’épreuve d’une visite dans une cathédrale où chaque détail renvoie à la présence et à l’histoire des saints. Les Saints font partie de l’Histoire depuis les premiers temps du christianisme, c’est un fait indéniable que rappelle l’ouvrage. C’est en chemin sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle – encore un saint ! – que l’auteur a ressenti cet élan en constatant le nombre et la diversité des pèlerins en marche, reliés les uns aux autres par cette idée de partage et donc de sainteté. C’est ce fil directeur qui nourrit ces écrits et multiples entrées. Une bienheureuse intention de réunir ces témoins silencieux et de leur redonner la parole, le temps d’un Dictionnaire amoureux. Aelred de Rievaulx, moine cistercien du XIIe s. ouvre ce fort volume avec une évocation de cet « apôtre » de l’amitié, amitié qu’il sut si bien décliner dans son traité « L’Amitié spirituelle ». Et, c’est Zélie Martin, la mère de sainte Thérèse de Lisieux, qui clôt ce Dictionnaire avec cette même idée de l’amitié avec Dieu, une amitié entendue dans la simplicité et l’humilité d’une petite ville de province. Entre ces deux entrées, Christiane Rancé réussit avec le talent qui la caractérise à conjuguer la sainteté et ses représentants dans la diversité et l’unité. Car les charismes sont nombreux dans la religion et ces saints évoqués par l’auteur sont bien là pour le prouver une nouvelle fois au lecteur de ce livre inspiré.
  Osez entrer dans la vie éternelle ! Pierre-Marie Varennes, Magnificat, 2019.

En notre époque tumultueuse où de nombreux repères vacillent, où l’omniprésent bruit de la société nous assourdit, l’idée de retraite spirituelle ressurgit, un besoin profond, voire nécessaire. Mais le rythme de la vie moderne rend parfois difficile le fait de bloquer dans son agenda une semaine pour « entrer » en retraite à l’abri du brouhaha du quotidien dans un monastère. C’est donc une alternative bienvenue que les éditions Magnificat avec « Osez entrer dans la vie spirituelle » offre à tout à chacun avec une retraite accessible à raison d’une heure sur 7 jours.
Signé Pierre-Marie Varennes, directeur de la rédaction de Magnificat, l’auteur avec ce titre alerte entend offrir un ouvrage à la fois pratique et profond. Pierre-Marie Varenne se propose en effet d’accompagner chaque personne ayant décidé de se rapprocher de sa foi en prenant le temps et la distance nécessaires pour aller plus loin, dans la découverte des textes, l’écoute de chefs-d’oeuvre musicaux, la contemplation de grandes œuvres d’art sacré, chez soi ou en un lieu inspirant, une heure par jour, pendant 7 jours. L’ouvrage à la fois pratique réussit ce pari d’embrasser différentes dimensions souvent atomisées, le corps, l’esprit et l’âme.
2 CD sont inclus, 40 œuvres d’art sacré, sept méditations et de précieux conseils pour éviter toute dispersion et favoriser la concentration. Au terme du 7e jour, une attention symbolique : rendre grâce et partager ce livre avec le plus nombre pour que cette direction spirituelle donne du fruit, ce qu’elle ne manquera pas assurément de produire.
  Seigaku « A la table zen » traduit du japonais par Anaïs Koechlin, illustrations de Kikue Tamura, Editions Picquier, 2019.

Contrairement à l’idée reçue, le zen ne se limite pas à la surface d’un tatami en position du lotus ! Cette méditation ancestrale touche plus généralement toutes les activités du quotidien, du lever au coucher de ses pratiquants. Seigaku, dynamique moine zen vivant aujourd’hui à Berlin après avoir passé son noviciat dans le temple de Eihi, invite le lecteur à une découverte inattendue du zen : la table zen. Simplicité, joie, bienveillance, caractérisent cette cuisine qui pour chacun de ses aspects donne lieu à une grande attention, même les épluchures ont une utilité en composant de nouvelles recettes savoureuses que l’Occident a oubliées depuis bien longtemps. Après avoir rappelé les nombreux rituels de purification et de salutation, l’auteur souligne combien l’acte de manger s’inscrit dans une démarche globale, au même titre que la méditation dont il fait partie. Aucun geste superflu, point de paroles inutiles, ce qui n’exclut pas la bonne humeur et même l’humour dont les maîtres zen sont loin d’être dépourvus, leurs célèbres koans l’attestent. Première surprise, si la rigueur est de mise avec tous ces rituels rappelés dans le détail par l’auteur et illustrés avec autant de minutie par Kikue Tamura, la frugalité ne rime pas avec morosité, loin s’en faut ! Cette cuisine n’a rien d’insipide, surtout lorsqu’on lui accorde toute l’attention qu’elle mérite, contrairement à nos ingestions quotidiennes cumulées sans conscience… Joie de recevoir - et non de prendre - la nourriture, le repas est une joie du partage offerte entre convives jusqu’aux petits oiseaux auxquels sont rituellement réservés quelques grains de riz. C’est aussi cette joie de l’« économie » que rappelle Seigaku, économie qui doit inviter le lecteur à reconsidérer son rapport à ses courses, sa manière de préparer les aliments, de les cuisiner jusqu’à sa vaisselle. Les dernières pages sont, enfin, consacrées aux recettes de base, traditionnelle bouillie de riz, légumes marinés. De nombreux conseils pratiques témoignant tous que plus qu’ « être zen », le zen est dans notre existence même, si l’on veut y consentir notamment grâce à ce petit livre précieux !
 

La Nouvelle Bible Segond, édition d'étude, version haut de gamme, reliure souple, similicuir bordeaux, tranches or, étui, 1896 pages, 17 x 24 cm, 1400 g, Bibli’O, 2019.

Œuvre du pasteur suisse Louis Segond commencée 1874, la traduction de La Bible Segond s’est vite imposée comme la Bible de référence dans le protestantisme en raison de la qualité de ses traductions entreprises directement à partir des originaux grecs et hébreux. La Nouvelle Bible Segond connue sous le sigle NBS, dans sa version d’étude, perpétue encore aujourd’hui la tradition héritée de Louis Segond à la fin du XIXe siècle en la faisant bénéficier des nombreuses avancées quant à l’étude des textes originaux et la rigueur de la traduction. Le travail récent réalisé par l’équipe chargée de cette révision a tout particulièrement porté sur la recherche d’une correspondance la plus fidèle possible entre les textes originaux ayant servi comme sources et le texte français, la Bible Segond étant l’une des bibles les plus lues dans la francophonie. À partir de cette étude en profondeur des textes, le souci de cohérence - toujours délicat si l’on songe à l’échelle historique et à la multiplicité des sources – est au centre de cette immense entreprise ayant abouti à cette édition de la NBS.
Dans cet esprit, cette version d’étude haut de gamme propose des introductions particulièrement utiles pour aborder chaque livre de la Bible. Le nombre de notes exégétiques facilite également le questionnement et l’interprétation du texte selon différents niveaux de lecture, ces derniers bénéficiant d’un riche système de renvois et de citations pour comparer les textes à d’autres sources bibliques ou extérieures. Les annexes sont elles aussi à la hauteur de cette Bible d’étude, et plus de 200 documents viennent offrir une variété d’informations allant de nombreuses illustrations archéologiques aux cartes géographiques (cartes en couleurs complétées par des photos satellite du pays de la Bible hébraïque) pour replacer les évènements relatés dans leur contexte. Tableaux chronologiques et thématiques aident, enfin, à resituer dans l’Histoire les différents livres bibliques sans oublier un index particulièrement détaillé (plus de 80 pages) pour naviguer dans cet univers de la Bible. À noter, enfin, que sa présentation n’a nullement été négligée puisque cette Bible bénéficie d’une mise en page soignée, d’une reliure cuir de qualité et de tranches dorées à l’or.
Fort de cette richesse, le lecteur pourra au quotidien s’immerger dans la lecture biblique selon ses motivations personnelles de foi et de curiosité intellectuelle, une lecture qui ne fera que croître en qualité grâce à cet impressionnant travail réalisé.

  L'enfance du Christ dans l'art de Marie-Gabrielle Leblanc Pierre Téqui éditeur, 2019.

Étonnamment, c’est une des périodes de la vie Christ la moins connue qui a le plus inspiré les artistes. Profitant peut-être de cette part de mystère accrue, l’enfance du Christ étant moins dévoilé par les sources canoniques (un peu plus dans les Evangiles apocryphes), ces peintres ont su puiser leur inspiration dans l’étonnement, le ravissement, l’adoration, l’émerveillement suscités par cette vie à nulle autre pareille. L’historienne de l'art Marie-Gabrielle Leblanc invite en premier ses lecteurs à entrer dans le thème de La Nativité, un thème bien entendu de prédilection pour tous les artistes depuis les temps les plus anciens avec Guido da Siena au XIIIe siècle, qui laisse transparaître la transcendance directe du nouveau-né baigné des rayons de la lumière divine. Les artistes, qu’ils soient originaires d’Italie, de Catalogne ou de France, jouent des contrastes entre fragilité et grandeur, majesté et précarité. L’auteur, également spécialiste de l’art orthodoxe, éclaire par ses analyses ces icônes souvent plus abstraites aux occidentaux, une heureuse manière de convoquer les siècles et ères culturelles par le filtre de thèmes communs. L’ouvrage poursuit cette catéchèse par l’image avec L’Adoration des mages, la Fuite en Égypte jusqu’au Recouvrement au Temple, autant de sujets qui nourrissent ces œuvres éternelles parvenues jusqu’à nous et qui anticipent la vie publique de Jésus avant sa Passion, mais ceci est une autre Histoire…
  40 jours avec les saints Magnificat Éditions 2019.

Le Carême est une période, pour les chrétiens, de pénitence. Celle-ci rappelle non seulement la longue traversée pendant quarante années du peuple juif dans le désert, après avoir quitté sa situation d’esclave de l’Égypte, mais également les quarante jours passés par le Christ au désert avant le début de sa vie publique. Le Carême est ainsi une période importante dans la vie spirituelle des croyants, et à ce titre se doit d’être suivie et conduite. Pour accompagner ce moment spirituellement réfléchi, les éditions Magnificat ont conçu un bel album de format poche (15,5 x 15,5 cm) proposant 40 saints pour chaque jour du Carême 2019. Un album à emporter partout avec soi et dont chaque croyant peut à tout instant faire lecture et méditation. Modèle de vie pour les croyants, la vie des saints offre, en effet, une inspiration souvent accessible contrairement à ce que l’on pense souvent. Chaque saint bénéficie d’une petite biographie spirituelle avec un extrait de l’Exhortation à la sainteté par le pape François, ainsi qu’une prière pour entrer en communion avec ce saint. Comme à l’accoutumée, Magnificat a soigné l’iconographie avec de beaux portraits de saints livrés par l’art.
 

 

Emmanuel Godo : « Mais quel visage a ta joie ? », Salvator, 2019.

L’écrivain et essayiste Emmanuel Godo n’en est pas à son premier ouvrage avec « Ne fuis pas ta tristesse », l’auteur avait déjà fait parler de lui par cet essai proposant un autre rapport au sentiment de tristesse, aujourd’hui systématiquement combattu à grand renfort d’antidépresseurs. C’est, aujourd’hui, à la joie que cet auteur épris de littérature et de transmission s’attache dans son dernier ouvrage paru aux éditions Salvator et au titre évocateur : « Mais quel visage a ta joie ? ». Égrenant le chapelet des émotions pour les affiner, l’auteur invite son lecteur à mieux les distinguer, les ciseler pour mettre en évidence cette échelle dont chaque barreau mène à la Joie véritable. Il ne s’agit pas là d’un énième ouvrage de développement personnel, ce qui serait une grande méprise, l’auteur épris de Victor Hugo, Huysmans, Bloy ou encore Claudel a trop de respect pour ce qu’un livre peut apporter à son lecteur pour se livrer à ce genre de recettes faciles. « Mais quel visage a ta joie ? » serait plutôt de l’ordre d’un exercice spirituel éclairé par les enseignements de la littérature auquel nous convie Emmanuel Godo. Chaque instant du quotidien offre des occasions de ce « sourd besoin de supplier l’Incompréhensible », ainsi que le relevait Huysmans, et c’est par la littérature qu’il est possible d’être, selon l’auteur, le plus aidé, ces premières joies littéraires qui peuvent mener à la grande Joie. C’est d’ailleurs à un poète, Guy Goffette, que ce livre est dédié, une manière délicate de rappeler ce lien entre quotidien et fugacité. L’expérience intérieure chère à Georges Bataille nourrit la démarche d’Emmanuel Godo en dénudant la vie de toutes les couches qui la composent pour retrouver l’inconnu qui est en nous, une attitude commune au zen et à la psychanalyse. Avec « Mais quel visage a ta joie ? », Emmanuel Godo scrute et recherche ce visage de la joie, celui d’un poète par exemple, de cet être qui pour l’auteur « ne consent pas à l’insignifiance ». Les dialogues intimes qu’entretiennent parfois la mélancolie et la joie, une lettre à son frère, l’expérience de l’enseignement et de la transmission, toutes ces joies qui ne sont pas – peut-être - encore la Joie, mais qui peuvent nous mener plus loin vers cette lumière qui ne faiblit pas et dont les chefs d’œuvres de l’art rayonnent. Et, c’est cette invitation qui scintille avec beaucoup de joie dans ces pages inspirées.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Henry Fautrad « Musulmans, comprendre – rencontrer – aimer » Editions Emmanuel, 2018.

A l’heure où les tensions dans nos sociétés se font de plus en ressentir, tensions souvent accentuées par leur traitement médiatique et l’ignorance, l’essai que vient de signer Henry Fautrad, prêtre du diocèse du Mans et de la Communauté de l’Emmanuel, apporte un vent de fraîcheur, de compréhension, et par là même, d’espoir. Ainsi que le souligne Mgr Aveline dans sa préface au livre, c’est en effet un essai stimulant qui est proposé à notre lecture car il invite à une meilleure découverte des musulmans à partir de trois mots clés : comprendre, rencontrer, aimer. Des clés que l’on souhaiterait aujourd’hui, plus encore, entendues, sinon lues et méditées. L’Histoire la plus ancienne de l’humanité a démontré que la plupart des conflits naissaient de l’incompréhension et de l’ignorance, Hérodote évoquait déjà en termes de barbares ceux qui ne parlaient pas la langue grecque… Tout en préservant son identité culturelle et spirituelle rappelée dans la première partie, l’auteur propose dans une second temps de regarder cet autre qui depuis de nombreuses années revendique légitimement, la plupart du temps, la prise en considération de sa différence dans une société laïque laissant de moins en moins de place aux sentiments religieux relégués à la sphère privée. Fort d’une expérience de plus de 20 ans dans le monde arabe, riche expérience étayée de nombreux voyages et études, c’est avec une connaissance intime du monde musulman et du Coran que le père Henry Fautrad invite à cette rencontre dans ces pages inspirées. L’auteur s’avère aussi à l’aise dans cette expérience vécue au quotidien lors de son ministère dans la cité des Sablons à la périphérie du Mans que dans la présentation des subtilités du Coran. L’un ne va pas sans l’autre si l’on souhaite dépasser les clivages réducteurs fondés sur la peur que peut légitimement inspirer la violence aveugle d’une toute petite minorité faisant une lecture fondamentaliste de ces textes sacrés, sujets brûlants également abordés dans ces pages. Dépasser les peurs pour aller vers l’autre, c’est ce à quoi encourage Henry Fautrad en un élan interreligieux qui n’écarte en rien les vraies questions, notamment sur la réforme de la tradition musulmane, sans oublier les parts d’ombre de part et d’autre trop souvent niées ou refoulées. Le regretté cardinal Jean-Louis Tauran, disparu cette année, relevait ce défi essentiel se posant pour lui à l’homme du XXIe siècle, celui de « s’informer sur la religion de l’autre, être clair sur son identité spirituelle et accepter ce défi de l’altérité ». Un défi que l’auteur de ces pages informées et réfléchies a su avec conviction suivre à la lettre ! Plus qu’un témoignage chrétien comme pourrait le laisser croire trop modestement le sous-titre de ce livre, c’est à une véritable ouverture vers l’altérité, nouvel Ephatta encouragé par l’urgence de nos surdités, à laquelle invite cet essai inspiré.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

Bible Segond Traduction : Louis Segond 1910, 1824 pages, 15 x 21 cm, 500 g, sous coffret, éditions Bibli’O, 2018.


L’Alliance Biblique Française aux éditions Bibli’O propose de nouvelles bibles dans différentes versions et finitions. C’est le texte de la Bible Segond 1910 qui a été retenu, du nom du théologien suisse Louis Segond qui traduisit la Bible en français à partir des textes originaux hébreux et grecs, et dont l’édition fut révisée après sa mort en 1910. De nombreuses introductions et cartes replacent dans leurs contextes historiques et géographiques les textes bibliques. A noter également les index, précieux pour retrouver instantanément le passage recherché. Finition cuir et tranches or pour cette Bible qui se referme par un zip, un moyen pratique de la protéger sur le long terme. Pour marquer les grands évènements, cette Bible comprend, enfin, une idée originale, un livret de mariage et des encarts pour indiquer ses différents propriétaires, et donc sa transmission, une belle manière de renouer avec la tradition des Bibles familiales.

La Bible en français courant - Format miniature 1536 pages, 10 x 13,5 cm, 300 g éditions Bibli’O.


Idéale pour redécouvrir le texte biblique selon un autre style, la Bible en français courant. Cette version vise à se rapprocher le plus possible du style original du texte en ayant cependant recours à des tournures françaises actuelles. A l’initiative de l’Alliance biblique universelle dans les années 80, cette approche concilie rigueur héritée de la science biblique et facilité du style pour un public élargi. En édition de poche, aisément transportable en vacances, cette bible offre une introduction à chaque livre, un tableau chronologique, un vocabulaire, 3 plans noir et blanc et 4 cartes couleur, et inclut enfin les livres deutérocanoniques. Sa présentation en reliure souple couleur vinyle safran la rend agréable et attrayante notamment pour un public jeune.

  Carlo Maria Martini « La Scuola della Parola » Opera Omnia, Bompiani - Fondazione Carlo Maria Martini, 2018.

Le quatrième opus de l’Opera Omnia de Carlo Maria Martini était attendu. Il vient d’être publié aux éditions Bompiani avec la collaboration de la Fondazione Carlo Maria Martini. Ce fort volume de plus de 900 pages a pour titre « La Scuola della Parola », cette école de la Parole si chère au cardinal italien et qu’il sut toute sa vie durant, en tant que chercheur, exégète de la Bible, professeur, évêque et cardinal, transmettre au plus grand nombre, savants et néophytes. Ainsi que le souligne Monseigneur Franco Agnesi qui préface l’ouvrage, c’est la première fois que sont réunis autant de sources et de textes fondamentaux de l’archevêque sur l’une de ses initiatives majeures durant son ministère pastoral dans le diocèse de Milan. Le 6 novembre 1980, en effet, ce ne sont pas moins de deux mille jeunes qui se rassemblent dans le Duomo de Milan pour écouter leur évêque leur expliquer l’approche de la lectio divina dont les origines remontent à la fin du XIIIe siècle. A partir de là, les premiers jeudis de chaque mois verront dès lors une foule sans cesse croissante remplir la cathédrale de Milan jusqu’à atteindre le chiffre incroyable de 5 000 personnes ! Véritable succès auquel le principal intéressé ne s’attendait pas, ce fut le point de départ d’une expérience sans cesse renouvelée et élargie à d’autres lieux pendant le ministère du cardinal Martini. La première partie du livre expose justement la présentation de cette École de la Parole reposant sur la méthode de la lectio divina, une lecture rapprochée de la Bible accessible au plus grand nombre, sans formation théologique préalable. Carlo Maria Martini rappelle dans ces pages cette triade essentielle à toute lectio divina : lectio, meditatio, contemplatio. La lectio s’entend ainsi d’une lecture attentive du texte biblique retenu, en mettant en évidence sa structure, son rythme, les personnes et actions caractéristiques. Replacé dans son contexte géographique, historique et actuel, le passage doit être selon l’archevêque découvert comme si c’était la première fois : "Si vous lisez le texte stylo en main, vous verrez qu'il devient toujours nouveau, il doit être lu à chaque fois comme si c'était la première fois, que dit le texte en soi ? ». Après cette lecture littérale, vient la meditatio, avec une réflexion sur le message du texte, ses valeurs et ce qu’il révèle au lecteur. La contemplatio (oratio) ouvre enfin vers la dimension la plus personnelle de la lectio divina pendant laquelle le méditant entre en dialogue avec Celui qui lui parle à travers le texte retenu et l’Écriture de manière générale. C’est cette démarche active et dynamique qui a toujours fait l’objet d’une attention particulière de la part de Carlo Maria Martini, une présence au texte qui sut gagner tant de personnes attirées par cette manière de lire, de voir et de partager le texte biblique, cette Parole qui réchauffe le cœur comme celui des pèlerins d’Emmaüs (Lc 24, 32). L’homme d’Église et bibliste eut à cœur d’élargir au plus grand nombre cette approche de la Parole, prolongeant ainsi la proposition du Concile Vatican II dans Dei Verbum. Carlo Maria Martini souhaitait que cette pastorale de la Parole s’inscrive à tous les niveaux des communautés chrétiennes, sans souci de formation ou de compétence. Ce quatrième volume rappelle ainsi cette riche expérience, réunissant un nombre impressionnant de documents et de sources directes du cardinal quant à cette Scuola della Parola qui métamorphose le lecteur en interprète de la Bible. Des témoignages émouvants sont également réunis tel ce thème retenu pour l’une de ces séances “Il pane per un popolo” à partir de l’épisode de la multiplication des pains dans l’Évangile de Matthieu (14: 13-21) avec cette comparaison synoptique des autres évangélistes annotés par Carlo Maria Martini avec la minutie caractéristique du bibliste. La seconde partie reproduit les textes de ces lectio, avec en préface un témoignage du cardinal Gianfranco Ravasi qui a bien connu cet immense apôtre de la Parole que fut Carlo Maria Martini.

Philippe-Emmanuel Krautter

  « Zwingli, le réformateur suisse 1484-1531 » Aimé Richardt Artège éditions, 2018.

Si les noms de Luther et de Calvin sont familiers en France, celui de Zwingli reste, lui, plus méconnu en notre francophonie. Un étrange voile masque, en effet, ce grand réformateur suisse, théologien qui vécut à Zurich, terre alémanique justifiant peut-être cette barrière de la langue. Toujours est-il que sa présence est encore de nos jours forte lorsque l’on découvre la ville de Zurich et que les pas mènent le promeneur vers la fameuse église Grossmünster dont la construction fut commencée par Charlemagne sur les tombes des saints fondateurs de la ville Felix et Regula persécutés à la fin du III° s. par Rome. C’est à quelques pas, effectivement, de cette imposante église que le théologien avait ses appartements, aujourd’hui encore conservés en l’état. D’une touchante sobriété, ils ont su bravé les siècles et peuvent encore se visiter (voir notre reportage). C’est de ces lieux que le zélé réformateur imposera la Réforme à Zurich et dans toute la Suisse alémanique. Rien de moins ! Car Ulrich Zwingli, ainsi que le souligne Aimé Richardt, au début de cette captivante biographie, ne brille pas moins que ses plus illustres compagnons de Réforme, Luther et Calvin, même si son nom semble s’être quelque plus effacé de l’Histoire. L’auteur part du contexte géographique et historique de la Suisse pour introduire son personnage, une région moins sage qu’il n’y paraît et qui a souvent cultivé une irrépressible résistance à toute idée menaçant la démocratie et la liberté. Il ne manquait « qu’un fou prenne la parole contre Rome » selon la clairvoyance d’un nonce papal de l’époque, ce fut Luther en Allemagne et… Zwingli en Suisse. Les abus du haut clergé plus occupés des charges matérielles qui leur incombaient que de celles des âmes dont ils avaient la responsabilité avaient nourri un vif ressentiment chez de nombreux chrétiens effarés par ces pratiques mercantiles des Indulgences et autres vénalités. Recevant une solide éducation chrétienne, lisant les œuvres d’Érasme l’éveillant à la condamnation de guerres injustes auxquelles il participe en tant qu’aumônier du pape, Zwingli commencera ses virulentes prédications à Zurich pour décider en 1520 de renoncer à sa solde papale. Trois ans plus tard, c’est la rédaction des 67 thèses, certes quelques moins connues que la Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum des 95 thèses de Luther, mais poursuivant pourtant le même débat. Alors même qu’est affirmé son divorce définitif avec Rome par son excommunication, Zwingli se disputera également avec ses pairs réformés, notamment Luther et les anabaptistes, pour finalement perdre la vie sur un champ de bataille lors de la seconde bataille de Kappel en tant qu’aumônier des troupes zurichoises. Cette brillante biographie concise et particulièrement éclairante contribuera assurément à mieux faire connaître ce destin tragique d’un penseur convaincu et d’un humaniste encore trop méconnu.
 

 

Les Heures Grégoriennes Latin / français / chant grégorien
3 volumes (En option : CDs mp3 permettant d’apprendre et répéter l’intégralité des pièces grégoriennes), 2ième édition.


Le coffret « Les Heures Grégoriennes » réalisé par La Communauté Saint Martin offrent pour la première fois en trois volumes un bréviaire latin-français couvrant toute l’année (sauf l’office des lectures laissé à la discrétion des communautés). Une édition précieuse dont l’intérêt majeur réside dans la possibilité de suivre la prière dans la langue universelle de l’Église, tout en s’aidant d’une traduction en français, seule ou en communauté. Le pape Benoît XVI avait émis le souhait durant son pontificat que le latin soit de nouveau au cœur de la formation des jeunes séminaristes, son usage ayant tendance à disparaître depuis quelques décennies ; le Saint Siège a, d’ailleurs, encouragé depuis cette initiative. Cette édition est également dans la lignée de la volonté du concile Vatican II dans son souhait de rendre l’Office divin accessible au plus grand nombre de fidèles. La langue latine et la musique sacrée associées à la langue vernaculaire sont ainsi au cœur de ces Heures Grégoriennes réalisées par la Communauté Saint-Martin qui promeut depuis longtemps le chant grégorien de la Liturgia Horarum.
La mise en page synoptique des trois volumes offre un vis-à-vis aisé et essentiel avec le texte latin de la Liturgia Horarum (Libreria Editrice Vaticana) comprenant les notations grégoriennes de toutes les pièces de l’office choral, alors que la partie de droite propose, quant à elle, le texte français à partir de l’AELF, ainsi qu’une traduction des hymnes et des prières d’intercession également approuvées. Une mise en page qui recueillera assurément l’approbation d’un grand nombre de fidèles.
L’autre grand intérêt de cette très belle édition est d’introduire le fidèle à la liturgie grégorienne, la Communauté Saint Martin contribuant ainsi à cette préservation du trésor du chant grégorien. Il est, en effet, désormais possible d’avoir accès à cette source musicale avec plus de 1 700 pièces grégoriennes (Hymnes, antiennes, répons), des CDs mp3 en option permettant même d’apprendre et de perfectionner l’intégralité des pièces grégoriennes. Cette édition est le fruit d’un travail exemplaire de l’Atelier de paléographie musicale de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes bien connue pour ses travaux en matière d’édition musicale et dont notre revue s’est fait l’écho dans ces colonnes.
Le plan des trois volumes suit l’évolution classique de l’année liturgique : le volume I : Avent ; Temps de Noël ; Temps ordinaire ; Solennités, volume II : Temps du Carême ; Temps pascal et le volume III : Sanctoral ; Communs des Saints. Chaque volume contient le Propre du temps, l’Ordinaire de l’Office, le Psautier sur 4 semaines, les Complies de chaque jour, les psaumes complémentaires et un index complet.
Un travail d’édition précieux et soigné avec une reliure solide, prête à résister aux longues heures de prière ; la typographie en deux couleurs et un papier de qualité traduisent également ce souci digne de l’époque ancienne où les abbayes réalisaient les plus beaux bréviaires pour la chrétienté !

Communauté Saint Martin
les Heures Grégoriennes
BP 34
F - 41120 Candé sur Beuvron

www.communautesaintmartin.org

 

 

Carême 2018 avec Magnificat

La revue Magnificat édite comme chaque année un petit guide bien pratique pour préparer et accompagner au quotidien chaque fidèle dans sa marche vers Pâque. C’est en plongeant chaque jour dans la profondeur de l’Écriture que chaque croyant pourra non seulement interroger son cœur sur sa foi et ses attentes, mais aussi sur ses parts d’ombre. C’est aussi vers les autres et l’idée de mission que ce Carême peut être orienté ainsi que le rappelle Bernadette Mélois, la rédactrice en chef de ce Hors-Série, qui nous invite à nous poser la question : « Croyez-vous ?» à la lumière de l’Évangile.
Le Chemin de Croix est une étape essentielle dans la marche vers Pâque, un parcours à la fois historique qu’emprunta si douloureusement Jésus condamné il y a plus de 2000 ans, mais aussi spirituel, que chaque croyant est invité à suivre comme l’y invita si souvent le pape Jean-Paul II. Le philosophe et essayiste Fabrice Hadjadj prête avec bonheur sa plume et ses méditations inspirées pour ces stations du chemin de Croix en interrogeant fondamentalement le lecteur : « Quelle est cette Croix que porte le Christ », une question qui dépasse la lecture littérale de la croix pour rejoindre celles, essentielles, de nos vies et du péché, du Salut et du sens de la Résurrection, une réflexion si bien servie par l’art de Patrick Marquès qui l’illustre avec une rare profondeur.
Le troisième petit volume appelant à la préparation du Carême, « Si Jésus est vraiment parmi nous, alors où est-Il ? » du père Veras, offre une réflexion sur notre rencontre avec le Christ. A l’aide de l’Ancien et du Nouveau Testament, ce bibliste renommé invite à nous interroger sur cette présence de Jésus dans nos vies quotidiennes. Le père Richard Veras ose cette invitation à une expérience sensible de cette réalité spirituelle, une proposition qui appelle le lecteur à mieux saisir les sens de l’Incarnation, de la Résurrection, de la chair et de l’Esprit lors de la Pentecôte, un Verbe éternel qui se fait chair pour l’éternité. Cette réflexion stimulante conduit le lecteur à mieux intérioriser cette phrase prononcée par Jésus : « Je suis avec vous tous les jours », une présence que ce Carême propose à chaque croyant de mieux ressentir et percevoir.

  « Magnificat en l’honneur de la Vierge Marie » de Pierre-Marie Varennes, 20 x 25 cm, 192 p., Magnificat, 2017.

Cet ouvrage réalisé par Pierre-Marie Varennes, fondateur de la célèbre revue Magnificat, vient à point nommé, à la fois pour les fêtes de la Nativité, mais aussi pour célébrer l’anniversaire des 25 ans de la revue. Le mensuel Magnificat, que nos lecteurs connaissent bien, est depuis longtemps apprécié pour sa célébration de la beauté, vecteur universel permettant de questionner et d’approcher foi et transcendance. Introduisant toujours avec un soin particulier pour les couvertures de chaque revue mensuelle une œuvre d’art accompagnée de son commentaire à la fois artistique et spirituel, le présent livre a fait le pari de réuni une sélection des quarante plus belles couvertures de Magnificat dans ce livre anniversaire consacré à la Vierge Marie. Avec une préface du cardinal Sean O’Malley rappelant les célèbres mots de Dostoïevski que « la beauté sauvera le monde », l’ouvrage ouvre sur cette prière connue du monde entier célébrant la merveille de Dieu en son Magnificat : « Magnificat anima mea… ». Pierre-Marie Varennes rappelle les temps de ces premières couvertures en 1992, époque où les ordinateurs et Internet n’existaient pas pour le choix de l’iconographie qui devait se faire en agence, avec toutes les difficultés matérielles que l’on peut imaginer. Un quart de siècle plus tard, c’est près d’un million de fidèles à travers le monde qui se trouve uni par cette revue distribuée en six langues. Le lecteur pourra ainsi découvrir, admirer et méditer ces quarante œuvres d’art accompagnées de commentaires à la fois utiles pour intégrer la portée de chaque œuvre dans son message artistique, et en même temps précieux pour ouvrir à la dimension sacrée de ces chefs-d’œuvre. Une sélection des plus beaux textes de la littérature mariale nourrit également ce volume idéal pour accompagner le fidèle dans ses temps de prière.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Missel quotidien complet pour la forme extraordinaire du rite romain Édition entièrement nouvelle par les moines bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux aux éditions SAINTE-MADELEINE

Le Missel quotidien complet proposé par l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux a été l’objet d’un travail de longue haleine réalisé par les moines bénédictins de l’abbaye, ce volume contenant non seulement les textes de la messe, mais également une introduction à la liturgie utile aux fidèles souhaitant entrer au cœur du mystère célébré, une invitation rappelée en son temps par le pape Benoît XVI. Un grand nombre de commentaires mais aussi des méditations, des prières et explications des temps liturgiques complète cet ensemble unique en son genre. L’Église invite en effet tous les fidèles à mieux comprendre le sens du rite auquel ils participent mais plus encore à saisir qu’il en est, lui-même, une partie intégrante. Les paroles prononcées, les gestes et silences, les moments d’échange ou au contraire de recueillement ont chacun une place essentielle dans la signification de la messe. Les auteurs du missel ont ainsi souhaité que cette signification au travers de ses symboles soit accessible par le moyen d’une explication claire et didactique.
Dom Gérard, premier Père abbé, fondateur du monastère bénédictin du Barroux, encourageait ses frères à une attitude de foi vive en la présence divine. Le regard porté sur l’hostie, le crucifix, les gestes du prêtre ont une place importante dans cette élévation de l’âme au sens de la liturgie, une ouverture favorisée également par la lecture insatiable des Écritures, dont saint Bonaventure disait qu’elles devaient être une nourriture spirituelle mâchée insatiablement pour en tirer tous les délices…
Ainsi, le missel a-t-il non seulement sa place au cours de la messe mais également dans le quotidien des instants de piété de chaque fidèle. À la lumière de la Lectio Divina, lire, méditer, et prier les textes de la Bible (lectio, meditatio, contemplatio), lecture rappelée si souvent par le cardinal Carlo Maria Martini.


Dom Gérard faisait les recommandations suivantes : « La première condition est de savoir lire, science peu répandue, contrairement à ce que l’on croit, et qui comporte deux opérations : scruter et soupeser. Nous conseillons à ceux qui veulent s’inspirer de la sainte liturgie pour alimenter leur vie de prière, d’imiter la manière des chercheurs d’or. Le cycle de l’année liturgique est semblable à un grand fleuve chargé de rites, de chants, de poèmes. On y trouve aussi de brèves formules brillant d’un vif éclat, que l’on peut comparer à des paillettes d’or. C’est une excellente méthode d’oraison que de lire lentement le propre du missel, de tamiser, pour ainsi dire, jour après jour, l’eau de cette rivière et de retenir soigneusement ce qui répond à l’attente et au désir de l’âme. La collecte du dimanche deviendra, sous la dictée de l’Église, une méditation savoureuse et une exhortation pratique pour la vie chrétienne. On peut alors porter, gravées dans sa mémoire, les formules de nos oraisons préférées et vivre ainsi entouré de maximes lumineuses qui éclairent notre route. »
Le Père Hubert, un des responsables de cette nouvelle édition, rappelle que pas moins d’une quinzaine de personnes ont travaillé pendant trois années à l’élaboration de ce missel dont les traductions ont été vérifiées, dont les notices et commentaires ont fait l’objet d’un soin particulier, sans oublier les nombreuses illustrations… La lisibilité et la clarté d’utilisation ont également fait l’objet d’améliorations afin d’ouvrir ce missel au plus grand nombre, une recherche en parfaite adéquation à la règle de saint Benoît et sa célèbre invitation "Quaerere Deum".

Ces missels peuvent être commandés sur le site de l’Abbaye du Barroux : www.barroux.org
 

 

 

« Politique et société » – Pape François et Dominique Wolton, Editions de l’Observatoire, 2017.

La rencontre insolite - et tenue secrète jusqu’à la publication du livre - entre le pape François et l’intellectuel Dominique Wolton marque indiscutablement cette rentrée. Il est rare qu’un pape livre sa pensée sur la politique et la société, qui plus est, lorsque celle-ci résulte de douze entretiens menés durant un an par un chercheur et un intellectuel ne se reconnaissant pas dans la foi de son illustre hôte. Courageux, audacieux ? En tout état de cause, c’est une certaine conception de l’homme et de la politique que nous offre cet espace de rencontres et de débats fertiles face à l’omniprésence de la technique et de la finance internationale. On sent Dominique Wolton ému par ce face à face avec un pape à la fois très accessible, et en même temps portant le poids de tant de responsabilités mondiales. « Comment fait-il ? Oui, il est, peut-être, réellement, le premier pape de la mondialisation, entre l’Amérique latine et l’Europe » confie le chercheur. Le pape François a depuis son élection fait voler en éclats un certain nombre de barrières à l’intérieur, comme à l’extérieur de l’Église. Encore récemment, c’est dans une Europe gagnée par la peur des « hordes » de migrants bravant la Méditerranée au péril de leur vie qu’il encourage à un accueil, sans limites et sans quotas, une position loin d’être partagée par ceux qui jugent ce message irréaliste et dangereux. Le pape François cherche à bâtir des ponts au-delà de ces calculs qu’il juge politiquement dangereux et posés au détriment de l’homme, une vision bien évidemment nourrie par l’Évangile, mais qui s’impose, au risque qu’elle nous soit imposée d’une manière encore plus radicale. Souplesse, lutte contre la rigidité, c’est bien le caractère argentin qui prédomine dans ces propos où la complexité ne doit pas être considérée comme un problème, mais bien comme une richesse, la diversité des cultures étant une chance, et non un péril : « Derrière chaque rigidité, il y a une incapacité à communiquer » rappelle le pape. Le pape François apparaît une fois de plus comme une personnalité attachante, reconnaissant ses faiblesses – une certaine paresse - et même parfois ses failles (dans sa quarantaine, il avoue même avoir suivi une analyse auprès d’une psychanalyste juive…). Le successeur de saint Pierre face à l’immensité de la tâche qui l’occupe au quotidien se sent malgré tout libre : « A moi, rien ne me fait peur, c’est peut-être de l’inconscience ou de l’immaturité ! » confie de manière désarmante ce pape, décidément si humain, à son interlocuteur. Ces conversations offrent un visage à la fois pluriel très personnel en réponse aux différents thèmes abordés allant des religions à l’Europe, de la diversité culturelle à la communication, de la miséricorde à l’altérité. Dans chacun de ces domaines, le pape se révèle dans ses certitudes, mais surtout dans ses interrogations et questionnements, une recherche permanente de nouvelles voies qui ne cèdent jamais à la nostalgie d’un monde passé meilleur, mais aux meilleurs des possibles !

Philippe-Emmanuel Krautter

  Paul Valadier « Lueurs dans l’histoire – revisiter l’idée de Providence » Salvator, 2017.

La Providence n’a plus depuis longtemps la place qu’elle occupait dans les sociétés théocratiques. Cette « Divine Providence nous rappelant dans nos États » d’un Louis XVIII quelques années après la Révolution de 1789 semble bien loin, tout au moins en Occident. Le pouvoir politique a banni l’idée de transcendance pour la reléguer à la sphère privée, dès lors une issue qui dépendrait non pas de notre volonté, mais d’un Dieu qui veillerait à notre sort est depuis longtemps absente de nos démocraties. Le Père Valadier, jésuite, et qui a dirigé la revue Études explore depuis longtemps ces frontières entre la foi et la raison, la religion et l’athéisme. L’auteur part de l’idée que la défaite annoncée et alimentée des forces de la mort n’est pas une fatalité. Les diagnostics inquiets, et inquiétants ainsi qu’en convient l’auteur, ne manquent pourtant pas. La planète comme notre civilisation sont menacées, non point hypothétiquement mais avec des mesures alarmantes. Cependant, si l’on reprend l’histoire même de ces civilisations, combien de fois cataclysmes, fins de monde et autres nuits des temps n’ont- ils pas déjà surgi et pour certains se sont réalisés ? C’est en tant que philosophe que Paul Valadier ose poser ces questions, sommes-nous condamnés à la fatalité de ces prédictions ou est-il possible de croire à une autre voie, celle d’une issue non fatale guidée par la Providence. Espérance, Providence, Foi sont autant de notions qui demandent à être éclairées. C’est selon le triple regard de la conscience commune, du philosophe alerté par ces interrogations et du croyant conduit à un discernement encore plus urgent que cette réflexion est brillamment menée par l’auteur. Une interrogation tout récemment rappelée par le pape émérite Benoît XVI dans son message envoyé aux participants à un Congrès en Pologne organisé à l'occasion de son 90e anniversaire, et soulignant également l’importance d’une autre voie que celle de l’athéisme omniprésent ou de son alternative opposée d’un État radicalement religieux. Paul Valadier nous invite à explorer ces confins de la résignation et du nihilisme sous l’éclairage de l’Histoire pour nous proposer d’autres chemins, ceux du déchiffrement des signes des temps, ces messages courts – trop courts souvent pour nos consciences sur sollicitées – mais qui ne demandent pourtant qu’à retenir notre attention !

  « Quand brille la lune » Charles Delhez et Fleur Nabert (illustrateur), Editions Fidélité, 2017.

Le Père Charles Delhez est un jésuite qui a publié une quarantaine de livres et enseigne les sciences religieuses. Dans ce livre au petit format carré, facilement transportable, et à la jolie couverture, une centaine d’histoires ont été rassemblées par ses soins, avec de belles illustrations sobres et concises de l’artiste Fleur Nabert. L’art du conte est immémorial, certainement aussi ancien que la parole. Ayant perdu de son importance dans nos sociétés modernes, il a encore quelques présences dans les sociétés traditionnelles ayant résisté aux modes de communications internationaux. Pour faire revivre ce partage d’expériences, des histoires pour certaines connues, d’autres non, ces contes et paraboles ont fonction de retenir l’attention de l’auditoire et de faire passer des messages souvent marquants car gravés dans notre mémoire ancestrale. Aussi le Père Delhez se souvient-il de ces soirées passées autour du feu - autre constante ayant bravé les temps – et de ces récits partagés au son d’une guitare ou de chants. Partages, émotions, lorsque la pénombre fait tomber les masques de l’apparence. Qu’il s’agisse de faire la part des choses lorsque l’amitié est blessée pour une parole ou un acte accompli sur une journée pour 3650 autres d’amitié, ou du témoignage émouvant d’un prof de gym, autrefois alpiniste, tout a valeur d’exemple à méditer dans ces récits courts et incisifs. Ils pourront faire le plaisir des familles à la fin d’un repas, des camps scouts après les longues marches ou tout simplement en solitaire lorsque le doute ou l’espérance pointe leur nez !

  Sophie de Gourcy « Apprendre à voir : La Nativité » 128 pages, Desclée de Brouwer, 2016.

Sophie de Gourcy a eu très tôt un goût marqué pour l’histoire et notamment l’histoire de l’art. Conférencière, enseignante et auteur de nombreux essais, elle n’a eu cesse de faire partager cette attirance pour l’art et notamment l’art chrétien au plus grand nombre. Ce sont dans cet ouvrage huit représentations de la Nativité qui ont été retenues pour mener une belle et riche réflexion sur l’un des épisodes à la fois le plus incroyable – un Dieu fait homme – et le plus émouvant – dans le corps d’un nouveau-né parmi les plus démunis… L’image compose les étapes de cette réflexion où le mystère s’avère être le fil directeur de ces propos. Comment l’homme, et en l’espèce l’artiste, peut-il appréhender et rendre à sa manière cette immense interrogation ? L’Incarnation a nourri de tout temps réflexions théologiques et inspirations artistiques, aucune discipline n’ayant échappé à ce thème fertile. Chaque tableau, chaque œuvre nous parle de cet unique fait dans l’histoire de l’humanité, mais en dit également long sur le peintre et son époque. Couleur, formes, lumière composent un style propre à chaque période et à chaque lieu. En une contemplation renouvelée, le lecteur « apprend à voir La Nativité » selon les termes de l’auteur par un œil informé permettant d’en distinguer toutes les nuances et subtilités. De Fra Angelico avec sa célèbre Nativité du Couvent San Marco de Florence jusqu’à Jordaens et son Adoration des bergers réalisée en 1617, en passant par Lorenzo Lotto, Van der Weyden ou encore Zurbaran, le lecteur arpente un florilège des plus beaux tableaux, décryptés par l’auteur et livrés à sa propre analyse et méditation.
  Le Cantique des cantiques / sept lectures poétiques : hébreu, grec, latin, quatre traductions en langue française, relié au format 19 x 26 cm, 192 pages, Collection Textes, Editions Diane de Selliers, 2016.

La diversité des langues concourt à l’unicité du verbe. Ce qui a été dit sera traduit en autant de facettes qu’un diamant l’autorise. Aussi, réunir en un seul volume sept lectures poétiques du Cantique des Cantiques est œuvre non seulement de connaissance, mais aussi expérience de la diversité dans l’unité. C’est cette sacralité au sens étymologique du terme des textes fondateurs qui est soulignée par une telle initiative née d’une expérience faite par Diane de Selliers d’une lecture comparée de la Bible dans la version de la Bible de Jérusalem et de celle d’André Chouraqui. Contrairement à ce que l’on avait pu penser naguère, traduire la Bible dans les langues vernaculaires, loin d’en diluer le sens, en enrichit le contenu. Aussi l’éditrice a-t-elle souhaité avec raison s’inscrire dans la continuité renouvelée des bibles polyglottes du XVIe siècle humaniste avec ce nouveau volume de la Collection Textes donnant à lire dans sept versions différentes, dont quatre traductions françaises, Le Cantique des Cantiques. Cette dernière édition, troisième volume de cette Collection a retenu pour ce faire la version de la Biblia Hebraica Stuttgartensia pour l’hébreu, de la Septante pour le texte grec, et la Neo-Vulgate pour le texte latin, trois versions entourant pour ainsi dire celles françaises. Quant aux versions françaises elles-mêmes, Le Cantique des Cantiques des éditions Diane de Selliers réunit celle de la Bible de Jérusalem (catholique), de la Bible Segond (protestantisme), de la Bible du Rabbinat (judaïsme) et la fameuse traduction d’André Chouraqui. Quelle plus belle invitation à un dialogue interreligieux que d’offrir par l’exemple de ce texte tout ce qui rapproche, et distingue également, les traditions hébraïque, grecque, latine et contemporaine ? Mais au-delà de la foi et des questions spirituelles, c’est à la poésie de la langue à laquelle invite ce texte du Cantique où la figure du roi Salomon rayonne et fait du Cantique des Cantiques certainement la source la moins confessionnelle et la plus ouverte avec les Psaumes à une lecture partagée du plus grand nombre.
Ainsi que l’a souligné André Chouraqui, le Cantique des Cantiques offre au lecteur deux plans indissociables : le plan humain d’un amour entre un homme et une femme et un plan cosmique visant la création tout entière. Nombreuses ont été les interprétations de ce texte singulier dans l’Ancien Testament, les allégories étant fréquentes et incluant notamment le rapport possible entre le Christ et son église. À l’image des textes immémoriaux que nous lisons encore au XXI° siècle, les lectures sont foisonnantes et la présente édition par sa multiplicité des angles offerts renforce cette impression. Mais ce qui converge dans toutes ces langues et traductions, c’est la force étonnante de l’amour, dans sa richesse, sa profusion, mais aussi sa concision parfois, sa poésie toujours. Variation à l’infini des gammes de l’amour, ce Cantique est selon l’étymologie du terme une des louanges les plus élevées sur ce qui distingue l’homme des autres éléments de la création. La femme et l’homme en découvrant l’amour apprennent à se découvrir dans leur singularité mais aussi dans leur communion, ce que résuma en des termes inoubliables Montaigne à l’égard de La Boétie dans son fameux : « Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi », parfait écho de la Première lettre de saint Paul aux Corinthiens en son chapitre 13. Cette lecture plurielle offerte par cette édition soignée de textes en regard se poursuivra avec les nombreuses autres études réunies dans ce volume : la tradition des Bibles polyglottes par Jean-Christophe Saladin et les analyses éclairantes de Marc-Alain Ouaknin.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Benoît XVI avec Peter Seewald « Dernières conversations » Fayard, 2016.

C’est un pape émérite serein et habité plus que jamais par la prière confiante que le journaliste Peter Seewald a rencontré pour de Dernières conversations entamées il y a longtemps déjà lorsque celui qui allait devenir le pape Benoît XVI et était alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il ne faudra pas s’attendre à des révélations fracassantes dans ces pages, la personnalité du pape retiré n’y invitant guère, mais plutôt à des précisions et des ajustements par rapport aux nombreux « commentaires » et autres interpolations qui ont pu être faits après sa démission. Avant de retracer avec le pape le parcours d’une vie riche en responsabilités, Peter Seewald souligne les premières impressions qu’il eut lors de sa rencontre avec Benoît XVI. Il évoque un pape vivant dans la quiétude d’une vie monacale en cultivant « ainsi davantage mon amitié avec les psaumes, avec les Pères » confie Josef Ratzinger lui-même décrivant ses journées au couvent Mater Ecclesiae dans les jardins du Vatican où le pape émérite réside depuis sa démission. Silence, méditation, prière – parfois plus difficile à prolonger en raison du grand âge -, lectures et rencontres avec des amis, et de nombreux visiteurs souhaitant témoigner leur affection à ce « philosophe de Dieu » comme le nomme justement Seewald. C’est donc un homme apaisé qui livre une dernière fois un témoignage sur les raisons de sa renonciation au ministère de Pierre, après un pontificat actif et réussi dans sa lutte contre l’étiolement de la foi, une de ses priorités malgré les dénigrements et autres attaques médiatiques dont Benoît XVI a pu faire l’objet. C’est aussi une humilité profonde et sincère qui ressort des premiers propos d’un homme qui se sait affaibli par l’âge, lucide sur ses forces qui diminuaient, alors que les enjeux de la foi ne faisaient que s’accroitre. Nul regret, nul remord dans les propos du pape émérite et ce ne sont certainement pas les « scandales » du Vatileaks qui ont eu un poids sur la balance dans cette décision prise dans la solitude d’un homme face au Dieu qui a été sa raison de vie et de foi depuis son baptême. Le but du pontificat de Benoît XVI reposait sur la foi et la raison rappelle-t-il, deux priorités qui ont incarné sa mission, et pour laquelle il a su offrir une réflexion à la fois de haut niveau et en même temps accessible, le pédagogue qu’il fut toujours n’étant jamais loin. Sa proximité avec le Seigneur, une fois de plus dans l’humilité d’un témoignage spontané, touchera le lecteur avec cet aveu d’être « éloigné de la grandeur du mystère » tout en avouant que le Seigneur n’est jamais loin de lui dans le quotidien de sa vie retirée des responsabilités de l’Église.
Peter Seewald tint à recueillir un témoignage direct de celui qui décida de manière incroyable de renoncer à son pontificat. Le lecteur apprendra que cette décision fut prise en aout 2012, au moment des grandes vacances, dans le plus grand secret jusqu’à son annonce devant ses cardinaux atterrés le 11 février 2013, une annonce faite en latin, une langue que le pape maitrise plus que l’italien à l’écrit, et probablement pour assurer sa confidentialité avant sa diffusion. La motivation profonde rappelée par le pape émérite pour cette décision réside principalement dans cette conviction qu’il n’était plus en mesure d’assurer pleinement sa mission en raison des nombreux engagements exténuants qu’imposait son ministère. Il n’y eut nulle reculade devant la pression dans son choix mais bien « libérer ce siège » qui devait revenir à un successeur plus à même de pouvoir réaliser tous ces actes concrets que Benoît XVI estimait ne plus pouvoir assumer pleinement. Le pape émérite avoue d’ailleurs sa surprise lorsque Jorge Maria Bergoglio est apparu sur la loggia de la basilique Saint-Pierre, un évènement que le pape récemment retiré suivait alors à la télévision comme des millions de personnes… Étonnement, mais pas désapprobation tant Benoît XVI a accueilli avec un profond bonheur le fait que l’Église soit désormais représentée dans ses plus hautes responsabilités par un prélat issu de l’Amérique du Sud. Une fois de plus, il ne faudra pas s’attendre à des divergences ou à des critiques insidieuses dans les propos de celui qui tout de suite affirma son obéissance absolue à son successeur. Bien au contraire, Benoît XVI approuve le style et le charisme du pape François et si des différences sont bien évidemment possibles, aucune opposition ne peut être relevée selon le pape émérite avec son successeur. L’homme apparaît d’une lucidité émouvante dans ces propos consignés avec pudeur mêlée d’audace parfois de la part du journaliste qui connaît bien son interlocuteur, un homme qui sait pleurer lorsqu’il évoque son départ en hélicoptère, plus pour la peine qu’il pouvait faire peser sur ses proches que sur lui-même, un homme beaucoup plus humain que les caricatures ont malheureusement voulu faire croire et que ce livre émouvant contribuera à écarter.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Le roman de la Bible Figaro Hors-Série

Elle est tout à la fois le best-seller indépassable du millénaire, une source historique majeure sur le monde antique, le Livre saint qu’invoquent les juifs et les chrétiens comme la Parole de Dieu. Ses héros ont pour nom Abraham, Moïse, Isaïe, David, Marie, Jésus, Hérode, Ponce Pilate, Paul de Tarse... En partenariat avec l’Ecole biblique de Jérusalem, Le Figaro Hors-Série explore ce monument littéraire unique en son genre : quels en sont les auteurs ? Comment réconcilier Bible et Histoire ? L’archéologie permet-elle de vérifier l’Ecriture sainte ? La Bible a-t-elle écrite sous la « dictée » de Dieu ? Les Evangiles sont-ils des reportages ? Jésus avait-il des frères ? L’Apôtre Saint Jean est-il l’auteur de l’Evangile qui porte son nom ? Somptueusement illustré par Fra Angelico, Botticelli, Michel-Ange, Caravage, Rembrandt, Gustave Doré, les mosaïstes de Saint Marc de Venise, les maîtres verriers de la Sainte-Chapelle et les enlumineurs, les sculpteurs romans de Conques, ce numéro double offre toutes les clés pour découvrir la Bible. (présentation de l'éditeur)

  Livret Lectionnaire de la Passion format : 18 x 24, 96 pages, AELF, Desclée-Mame, 2016.

Les jours de la Passion célébrés, année après année, depuis plus de XXe siècles, sont au cœur de la liturgie chrétienne. Les éditions Mame ont à cet effet édité un coffret rouge comme la couleur du sang versé par le Christ et couleur retenue pour certains offices de la Passion réunissant quatre livrets réunissant l’ensemble des lectures retenues pour la Semaine sainte. D’un format 18 x 24, ces quatre livrets intègrent les lectures des années A (Passion selon saint Matthieu), B (Passion selon saint Marc), et C (Passion selon saint Luc - année en cours actuellement), ainsi que la Passion du Vendredi saint selon saint Jean commune aux trois années. Cet ensemble sera particulièrement adapté aux lectures à plusieurs voix faites pendant la Semaine sainte, chaque lecteur pouvant disposer d’une édition en gros caractère avec une signalétique en rouge distinguant bien chaque intervenant. Ces lectures sont tirées du Lectionnaire pour les messes des dimanches et des fêtes et solennités pouvant l’emporter sur le dimanche élaboré par Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques, Lectionnaire déjà présenté dans ces pages.

 

Pape François « Le nom de Dieu est Miséricorde » Presses de la Renaissance, Robert Laffont, 2016.

Notre société serait-elle malade de la culpabilité et des accusations qu’elle fait systématiquement reposer sur l’autre, sans jamais inviter à s’interroger ? C’est sur ce constat que s’ouvre le dernier livre du pape François sur la miséricorde, en relevant que nous sommes malades de nous voir mieux que nous sommes, et ravagés par les accusations que nous portons sur les autres. Se pencher avec compassion sur les misères de l’humanité, la nôtre en premier, tel est le message essentiel de la miséricorde qui est au cœur de l’Année sainte célébrée depuis l’automne dernier. Partant d’une homélie sur la femme adultère évoquée dans l’Évangile (Jn, VIII, 11), François souligne combien Jésus non seulement ne condamne pas la pécheresse, mais lui pardonne en la laissant aller en lui enjoignant de ne plus pécher, le péché n’étant ni nié, ni occulté, mais dépassé par l’amour divin : « Dieu pardonne non avec un décret, mais avec une caresse » souligne le pape. Andrea Tornielli est parti d’une homélie passée à laquelle il avait assisté pour suggérer au Saint-Père l’idée d’une interview sur la Miséricorde. Celui-ci a accepté en soulignant combien cette dernière n’était pas le fait d’une circonstance particulière, mais avait muri tout au long de sa vie de prêtre et se révélait essentielle aux temps que nous vivions actuellement. François rappelle dans ces pages qu’être miséricordieux, c’est étymologiquement « ouvrir son cœur au mystère », une ouverture pour laquelle il n’hésite pas à livrer des exemples concrets tirés de son histoire personnelle, des prêtres qui ont marqué sa jeunesse par leur miséricorde sans limites à l’exemple du père Duarte, de Don Enrico Pozzoli ou encore du père José Ramon Aristi. Quelle voie prendre pour aller vers la Miséricorde ? Le pape François part de la confession, à la fois parce qu’elle est le moyen d’obtenir le pardon et par là même le rétablissement d’un lien social brisé, véritable rencontre avec la miséricorde. Une fois de plus le Saint-Père démontre que l’humilité doit s’exercer à tous les niveaux et à commencer par le sien, en s’avouant pécheur et en voyant en chaque personne incarcérée ou chaque prostitué(e), une situation qui aurait pu être la sienne. La tolérance dans le regard porté à l’autre est une des plus belles voies vers la miséricorde qui doit conduire à ne jamais fermer la porte à quiconque, à commencer également par soi-même.

 

À l'écoute de la Bible Homélies, Dimanches et fêtes Année C, Michel Viot, Artège, 2016.

Les lecteurs du père Michel Viot connaissent le parcours atypique de cet homme qui de pasteur luthérien en 1968 est entré dans la franc-maçonnerie avant d’être ordonné prêtre pour le diocèse de Blois, curé, vicaire épiscopal…
Enrichi par ce parcours, il s’est lancé avec toute l’énergie qui le caractérise dans le commentaire de la Parole de Dieu en proposant des homélies pour chaque dimanche de l’année. Après l’année A et B, c’est donc le troisième volume correspondant à l’année C du calendrier liturgique qui vient terminer cette vaste entreprise. Commentaire vif et inspiré de la parole de Dieu avec des homélies pour tous les dimanches de l’année ainsi que les fêtes, l’auteur a retenu pour celui-ci la pensée de Benoît XVI considérant chaque homélie comme « actualisation du message scripturaire » dans la vie quotidienne de chaque fidèle. C’est bien évidemment une mission et une tâche ardues qui incombent aux prêtres dimanche après dimanche face à une assemblée toujours variée, disparate en âge et en culture, sans parler du cheminement personnel dans la foi de chacun d’entre eux. Pour cela, l’interprète et le commentateur se doivent de rendre compréhensible la Parole aujourd’hui en une prédication qui ne saurait être un exercice de style mettant en valeur l’orateur. La substance du message évangélique doit être proposée pour mieux intérioriser l’Évangile ainsi que le souligne le cardinal Mamberti dans sa préface au livre, une dimension qui est au cœur de l’encyclique Evangelii gaudium où « l’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre Dieu et son peuple ». C’est cette inspiration qui guide chaque prédication proposée par le père Michel Viot en un engagement franc et inspiré, allant droit à l’essentiel tout en ayant recours au contexte et explications nécessaires à la compréhension de chaque texte. Un recueil de prédications engagées qui devrait guider chaque fidèle, dimanche après dimanche.

 

Joseph Ratzinger – Benoît XVI « L’enfance de Jésus » Texte intégral lu par Sylvain Lhermitte, collection Dire la parole CD Audio mp3, Saint-Léger Productions.

Les éditions Saint-Léger Productions viennent de publier une série de livres à écouter sur format CD-Audio mp3 avec des références incontournables en théologie dont notamment certains écrits essentiels de Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Écouter « L’enfance de Jésus » peut être une bonne idée pour les fêtes de la Nativité, l’ouvrage n’étant pas, en tant que tel, un troisième volume venant s’ajouter aux deux précédents ouvrages sur Jésus écrits par le pape Benoît XVI. Celui qui signe cette dernière étude de son nom d’état civil et de théologien – Joseph Ratzinger – prend soin en effet d’avertir ses lecteurs que ce petit livre se veut seulement une porte d’entrée à sa réflexion antérieure consacrée à la figure et au message de Jésus. Et peut-être pouvons-nous paradoxalement rappeler la fin de la réflexion du successeur de Pierre pour mieux comprendre la portée de ce livre : Le fin théologien, loué par ses pairs, et unanimement salué par ses anciens étudiants pour la justesse et la pédagogie de ses analyses, relève, en effet, en conclusion de ce dernier livre : « La parole de Jésus est trop grande pour le moment », et même sa mère, Marie, et Joseph ne comprirent pas tout le sens des paroles du jeune enfant alors qu’Il se trouvait au Temple et que ses parents étaient repartis sans lui. Benoît XVI souligne cette donnée combien essentielle pour notre époque : « Marie ne comprend pas la parole de Jésus, mais elle la conserve dans son cœur et là, elle la fait parvenir petit à petit à sa maturité », ce qui peut apparaître, pour paraphraser saint Paul, un scandale pour notre époque et une folie pour les rationalistes que nous sommes devenus…
Le pape va ainsi tisser tout au long de ce livre un fin maillage d’exégèse sur les témoignages de l’Enfance de Jésus, témoignages très parcellaires qui reposent essentiellement sur les évangiles de Luc et de Matthieu. La question méthodologique rappelée par le théologien qui a quitté ses chères études pour le ministère de Pierre est la suivante : qu’ont voulu signifier les évangélistes en rapportant ces faits et ces paroles ? Et, de nos jours, au XXI° siècle, quel sens doit-on leur accorder et est-ce vrai pour nos contemporains ? La complexité de cette approche pourtant a priori simple apparaît dès la question de l’origine de Jésus : sa généalogie est à la fois connue et explicitement rappelée par les textes, mais en même temps un mystère demeure, celui de son Père divin… C’est cette complexité irréductible qu’il convient d’accepter pour mieux suivre la pensée de Benoît XVI et qu’il souligne dans l’épilogue de son livre : Jésus a pensé et appris d’une manière humaine, et en même temps, l’enfant connaît le Père et vit en sa présence, ce qui le distingue des autres hommes. Il est vrai homme et vrai Dieu, ce qui est parfaitement résumé par le prologue de l’évangile de saint Jean « et verbum caro factum est et habivit in nobis » : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. La foi dans ce Verbe fait chair confère une nouvelle origine aux croyants et leur donne une nouvelle naissance : ils sont engendrés par Dieu au nom du Christ. Le « oui » libre de Marie manifeste cette acceptation qui doit être celle du croyant selon Benoît XVI, pour que chacun devienne ainsi la demeure de Dieu. Aussi, pour conclure sur ce livre d’une sensibilité rare à écouter, réécouter et à méditer, pouvons-nous retenir cette belle image conjuguée du consentement pleinement libre de Marie qui la conduit avec son époux Joseph dans cette fameuse grotte de Bethléem et celle des mages, symboles de l’humanité en marche vers le Seigneur, même point convergent, et point de départ d’une nouvelle espérance…
Cette porte d’entrée permettra de découvrir les deux autres réflexions du pape théologien disponibles également en format audio que sont Jésus de Nazareth 1) Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration et 2) De la montée à Jérusalem à la Résurrection (textes lus par Marc-Pierre Galiero) avant de découvrir un dernier titre essentiel pour aborder les réflexions théologiques du même auteur « La foi chrétienne hier et aujourd’hui » (texte lu par Étienne Dahler).

 

 

 

 

Macha Chmakoff « Les couleurs de l’Avent » DVD inclus, Fidélité, 2015.


« Les couleurs de l’Avent » de Macha Chmakoff jettent des ponts entre les deux passions de cette femme, Macha, peintre et psychanalyste. Les œuvres réunies dans cet album inspiré offrent en effet une belle variation de couleurs à partir de la vie du Christ, variations où le bleu domine, couleur orientée vers la transcendance depuis la Renaissance. Les œuvres parlent pour cette artiste si habituée par son métier à l’écoute. Les formes élancées, presque flottantes, laissent transparaître au-delà des simples apparences le message christique. L’artiste diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris élabore ainsi un véritable accompagnement spirituel par l’image, à l’aide de l’épaisseur de sa peinture apposée au couteau et des lignes suggérées par les scènes représentées. On imagine sans peine la place d’une telle œuvre dans une démarche pédagogique auprès des plus jeunes ou lors d’une retraite avant la Nativité comme l’y invite le titre « Les couleurs de l’Avent ». À noter que l’album est accompagné d’un DVD permettant d’approfondir plus encore cette démarche artistique en forme de quête spirituelle.

Éric Monticolo « Gospel light - Evangile selon la lumière » méditations d’Eric Vermeer, Fidélité, 2015.


Éric Monticolo partage depuis de nombreuses années la couleur de sa palette d’artiste avec la lumière du cœur des hommes. Voyageant en France, en Europe et au Canada, son expérience se bâtit progressivement à partir de l’idée de partage qui nourrit et éclaire ses œuvres. Il suffit de faire défiler, page après page, cet Évangile selon la lumière intitulé « Gospel light » pour réaliser combien de ces irisations naissent des paysages intérieurs à l’image des secrètes paesine toscanes. Le regard se pose sur ces formes abstraites, des flammes s’élèvent vers les cieux, comme une âme en prière. La peinture d’Éric Monticolo se veut ainsi une démarche spirituelle tout autant qu’artistique, l’une ne se concevant pas sans l’autre. Les méditations d’Éric Vermeer accompagnent et éclairent elles aussi les 25 aquarelles réunies dans ce livre pour un dialogue où le verbe et la couleur s’entremêlent en une oraison inspirée.

 

 

Enrico Impalà « L’ermite et le mendiant - biographie du Cardinal Martini » Editions