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Édition Semaine n° 49 / Décembre 2020

 

 

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Littérature - Poésie - Romans

 

« Cahier Paul Celan » Dirigé par Bertrand Badiou, Clément Fradin et Werner Wögerbauer, 256 pp.
Cahier de l’Herne, 2020.

 


En cette année 2020, le poète allemand Paul Celan aurait eu cent ans… Mais le destin tragique de cet homme allait en décider autrement. Si ce grand poète est aujourd’hui largement reconnu et salué, reste que son écriture demeure jugée souvent hermétique appelant une porte d’entrée. Ce dernier Cahier de l’Herne qui lui est entièrement consacré est donc particulièrement bien venu pour aborder une œuvre à la fois exigeante et d’une acuité implacable.
Le destin du peuple juif au XXe siècle gravera inexorablement non seulement le style mais aussi l’âme de son écriture. Cette cicatrice portée par le réel avec la Shoah accompagnera, en effet, Paul Celan tout le reste de sa vie jusqu’à sa mort volontaire en 1970. Et pourtant rien ne destinait le jeune Paul à cette destinée. Plein d’espoirs et très tôt porté vers la poésie, Paul Celan a nourri un souvenir ému pour sa ville natale de Tchernowitz où il mena une vie d’adolescent plein de vie. Mais, très tôt le poids de l’antisémitisme pointe et gagne sa poésie dès les années 30. Cette menace nazie n’est cependant pas encore blessure dans la chair, tout juste une sourde inquiétude. La mère tant aimée de Paul est abattue d’une balle dans un camp de concentration alors que son père y décédera du typhus. La malédiction est définitive et ne quittera dès lors plus les poèmes de Paul Celan.
Viendront après les années d’exil à Bucarest et Vienne, qui ne parviendront pas à apaiser cette âme blessée à jamais, même si nait durant ces années un amour indéfectible pour Ingeborg Bachmann. Paris sera, cependant, la ville du refuge après le désastre et l’horreur, mais le poète continuera de chercher dans la langue le moyen de traduire l’indicible, juguler le mensonge.
Le choix des mots, leur sonorité et allitération, sont autant de vecteurs que Paul Celan ne cessera d’explorer ainsi qu’il ressort des études rassemblées dans ce Cahier. Ces années parisiennes enfin seront celles aussi des caves de jazz, des logements de fortune dans de petits hôtels jusqu’à sa rencontre avec Gisèle de Lestrange qu’il épousera en 1952.
Le Cahier de l’Herne Paul Celan dirigé par Bertrand Badiou, Clément Fradin et Werner Wögerbauer dresse un portrait transversal et riche de cette personnalité si complexe à partir de nombreux documents inédits (lettres, traductions et notes privées). La fascination pour de grands poètes comme Hölderlin, ses nombreuses correspondances, les crises récurrentes qu’il connaîtra tout le reste de sa vie, et avant tout sa poésie, sont en ces pages analysées par les meilleurs spécialistes du poète.
Une approche aux facettes multiples qui parvient à rendre plus « familière » et accessible l’écriture de Paul Celan, un défi réussi.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Frédéric Jacques Temple : « La Chasse infinie et autres poèmes. », Édition de Claude Leroy, Coll. Poésie/Gallimard, NRF, Éditions Gallimard, 2020.
 


« La Chasse infinie et autres poèmes » de l’écrivain et poète Frédéric Jacques Temple, dans cette édition établie par Claude Leroy, est un moment inouï et rare de poésie. Frédéric Jacques Temple a traversé le siècle passé à la manière de sa poésie parcourant les lieux et les espaces sans jamais de frontières. Le monde, du nord au sud, d'est en ouest, sera pour lui le plus bel espace de liberté et de poésie, « Faire voyage de tout », retiendra pour titre de sa préface Claude Leroy. L’ouvrage s’ouvre par « Foghorn », tels des messages venus de loin, des cartes postales, balises, bouées, « le plus souvent corne de brume », dira le poète.
Proche de Cendrars, de Joseph Delteil, d’Henry Miller, de Lawrence Durrell, Richard Aldington (Les Cinq) ou encore d’Edmond Charlot, le poète aime les rencontres, les liens cosmopolites que sa poésie a su si bien traduire. Des conversations au-delà des conventions et des mots, pour des poèmes toujours dédiés à un ami. Claude Leroy souligne combien Temple « se présente comme une longue invitation au voyage. Sous le patronage de Jules Verne qui lui a ouvert le monde des livres, et de l’Oncle Blaise, qui l’a initié au livre du monde, et désormais porté par la confiance du groupe des cinq. » Liens et partage indissociablement reliés, partage des rencontres, des souvenirs et de la mémoire sur les ailes du temps. Pour le poète, « Le monde se feuillette comme un livre ouvert qu’une vie, aussi gorgée de lectures, de voyages et d’aventures qu’elle puisse être, ne suffira pas à déchiffrer. », écrit encore Claude Leroy.
Convoquant les sens, les harmonies et les correspondances, la poésie de Frédéric Jacques Temple est habitée d’affinités, de liens avec ses amis, mais aussi avec les plantes qu’il collectionne, les pierres, les livres, les voyages et les Mondes. « La Chasse infinie », recueil qui donne son titre à cette édition. Des espaces ouverts qu’il parcourt, arpente et sillonne, des mondes qu’il découvre, déchiffre, des présences qu’il cherche, convoque et retrouve ; voyage dans le temps fait d’amis, d’ombres et de mots. Secret alliage de passion, de magie et de la présence des esprits. Le poète occitan n’a-t-il pas été nommé « Celui qui vient avec le soleil » par les Indiens du Nouveau-Mexique ?! Le Midi et le Sud, ensorcelant, désolé, désolant, mais emplis de cette lumière des réminiscences impriment la poésie de Temple, la guerre aussi, et en contrepoint, les insectes, les oiseaux, les fleurs et les arbres, tel ce poème « Beija-Flores » extrait du recueil « A bord du Mélusine » :

« Abeille
Oiseau
Vibrion de lumière
Immobile désir
Frémissant
Sur les lèvres
Des fleurs
»

Envers et contre tous courants, tendances ou modes, Temple a su toujours regarder son phare, son étoile, celle de mer, de sable ou du berger, et avancé en voyageur ou pèlerin sur le long chemin de la vie…

« J’ai marché très longtemps
Dans les poèmes de Longfellow.
»
(Ombres)

Ouvrant cette édition, qui fête presque le centenaire du poète né en 1921 à Montpellier, iI ne faut pas dissocier l’homme, l’ami, le voyageur et le poète ; Sa poésie est sa respiration et le « Kaléidoscope » son existence même. « Le plus étonnant des voyageurs, le seul qui mérite pleinement ce nom, est celui qui sait faire voyage de tout », rappelle Claude Leroy. Et Temple, c’est cela.

 

L.B.K.

 

« Willy (Henry Gauthier-Villars) ; Lettres à Marcel Schwob » ; Edition présentée et annotée par Éric Walbecq, 96 p., Du Lérot Editeur, 2019.
 


Éric Walbecq vient de publier aux éditions Du Lérot « Lettres à Marcel Schwob » de Willy, de son vrai nom Henry Gauthier-Villars, après un précédent volume réunissant la correspondance de Jean Lorrain adressée au même écrivain. Henry Gauthier-Villars, alias Willy, l’un de ses nombreux pseudonymes, vouera rapidement une grande admiration pour Marcel Schwob, ainsi que le rappelle Éric Walbecq en introduction, alors même que le facétieux Willy, époux de Colette, était connu par ailleurs pour railler facilement et dont la truculence fit plus d’une victime… Une publication inédite qui ne pourra que réjouir les amateurs avertis, et dont le lecteur appréciera la présentation d’Éric Walbecq, ainsi que le soin méticuleux apporté par ce dernier aux annotations et à l’iconographie.
C’est une fascination doublée d’affinités littéraires manifestes qui vont réunir les deux hommes avec, notamment, une prédilection partagée pour Mark Twain, ce dont témoigne une lettre datée de février 1892 par laquelle Willy s’adresse à son « ami Schwob, je t’ai fait porter le M. Twain » en référence à l’étude qu’il venait de signer sur l’écrivain. Des épreuves communes à cette même période contribueront plus encore à réunir les deux écrivains qui perdront leur compagne à deux années d’intervalle, ainsi que leur père. Willy épousera alors Colette qui deviendra également une amie fidèle de Schwob alors que ce dernier rencontrera la comédienne Marguerite Moreno, une des meilleures amies de Colette…
Dès lors, ce sera une véritable amitié qui sera scellée, ainsi que le révèle le ton complice et truculent de Willy : « J’ai vu Ferrari ; tu penses si je t’ai débiné ! Tu as si peu de talent, et tu as toujours été si désagréable pour moi !… » La confiance de Willy dans cette amitié est telle qu’il n’hésitera pas à solliciter l’aide financière de Schwob alors que ce dernier était lui-même aidé par sa mère. Le jugement de Willy sur son ami s’avère être à la hauteur de cette intimité notamment à l’occasion d’une étude faite par Camille Mauclair sur Schwob : « souvent, de justes prémisses il conclut des foutaises ! […] Mais quand il t’évoque consolateur, avec ton âme « gage d’un affermissement de la vie », avec, sortant de ta bouche, cette banderole Laissez venir à moi les petits littérateurs, je me dis qu’il a mal compris ta puissance funèbre, et ton nihilisme. C’est bien l’adolescent qui « soulève paisiblement le premier feuillet » de tes livres que je n’ouvre jamais qu’avec des mains tremblantes ! »
Que de liens transparaissent au fil de ces lettres reproduites avec soin (illustrations inédites et nombreuses) et appuyées par l’érudition dont est coutumier Éric Walbecq, des affinités électives inspirées et inspirantes.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Paul Valéry – La renaissance de la liberté ; Souvenirs et réflexions » ; Édition établie par Michel Jarrety, 208 p., Coll. Omnia Poche, Editions Bartillat, 2019.
 


C’est toujours avec curiosité et un plaisir certain que le lecteur entreprend la lecture de textes inédits ou rares de Paul Valéry (1871-1945). Et, tel est bien le cas avec cette réédition dans la collection Omnia Poche de « Paul Valéry ; La renaissance de la liberté ; Souvenirs et réflexions » proposée par les éditions Bartillat. L’opuscule livre en effet à la lecture et connaissance pas moins de vingt-cinq écrits de l’écrivain s’échelonnant des années 20 à la fin des années 30. Des lettres, discours ou textes destinés pour beaucoup à des revues ou quotidiens, mais qui pour certains et pour diverses raisons ont été écartés ou non repris ultérieurement. À cette époque de l’entre-deux-guerres, l’écrivain a acquis une renommée certaine qui ne devait jamais plus se démentir ; Il entrera à l’Académie française en 1927, et à cette occasion sera créée à sa demande une chaire de « poëtique ».
Présentés et accompagnés d’un appareil critique concis et rigoureux par Michel Jarrety, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l’œuvre de Paul Valéry auquel il a déjà consacré une belle biographie, l’ouvrage se révèle sur nombre de points abordés par l’écrivain et poète d’une acuité, modernité ou actualité troublante. Littérature, poésie, Europe, mais aussi théâtre ou encore cinéma, peu de domaines échappent à son grand angle de réflexion et d’analyse.
L’ouvrage s’ouvre par une série de lettres ou d’hommages que rédigea Paul Valéry pour des amis proches ou que le temps a éloignés ; Des écrits conjuguant à la fois souvenirs du poète et les liens que ce dernier a pu entretenir avec de grandes figures de la littérature française ou du monde diplomatique ou politique, notamment sa rencontre avec Pierre Louÿs, Gide, puis Mallarmé… Occasion pour le lecteur de retrouver les années de jeunesse de celui qui deviendra Paul Valéry, telle cette première lettre de 1923 dans laquelle il revient sur « Le Montpellier de 1890 », ce Montpellier de la fin du XIXe siècle qui fut le sien.
Le lecteur pourra également apprécier une analyse de la poésie du XIXe siècle et l’incomparable influence de Baudelaire. Un texte qui ouvre une série d’écrits à forte valeur littéraire notamment « Mon œuvre et moi » dans lequel Paul Valéry y révèle son propre rapport à l’écriture, à l’œuvre, son développement et parcours poétique. Le lecteur y découvrira également un texte sur « L’avenir de la littérature », l’avenir du livre papier, de la langue, publié dans le New York Herald Tribune de 1928 et d’une saisissante modernité… Avec un siècle d’avance, Paul Valéry y expose pour le livre et la littérature les plus « sinistres prophéties » appuyées sur une longue série de faits et d’arguments. Relisant ces pages d’un sombre avenir littéraire, ne peut-on être tenté – ou rêver – de penser que la survie du livre, soumis à plus d’un siècle de doutes et questionnements, révèle peut-être à elle seule, en fin de compte, toute la spécificité, la force et valeur de ce « non-objet » nommé livre donné depuis si longtemps pour mort ?
Dans « Préambule », écrit en 1928 pour l’ouvrage « Poësie », mais qui sera édité sans, l’écrivain se penche sur la question délicate de « Comment expliquer la poésie elle-même ? » Comment définir le poète, la vertu ou « le tempérament poétique » ? On ne peut que mesurer la difficulté de la tâche ardue que Paul Valéry s’était alors assigné…
Enfin de nombreux textes de ces années d’entre-deux-guerres sont consacrés à l’Europe, ou plus précisément, ainsi que le soulignait Paul Valéry lui-même, à « La question de l’Europe » ; Un « esprit européen » qui lui tenait particulièrement à cœur (lui, qui était entré dès 1922 à la SDN - au Comité National Français de Coopération Intellectuelle), et sur lequel il revient, en ces textes, à maintes reprises.
L’angle de réflexion de Paul Valéry est assurément un grand angle, tourné tant vers le passé que l’avenir, et ouvert sur l’Europe et le monde. Tel un « L’homme d’Univers », cette notion que lui inspira Goethe, et que l’écrivain développera dans un texte de 1932 donné, ici, à lire (Goethe, dont Paul Valéry n’avait pu lire, à cette époque, que les rares traductions existantes en langue française, dont « Le Faust » de Nerval).
Que de réflexions et « Vie de l’esprit » en ces pages ! Mais la boutade préférée de Paul Valéry n’était-elle pas : «C’est intéressant, il faudrait y réfléchir… »

L.B.K.

 

Paul Valet : « La parole qui me porte », Préface de Sophie Nauleau, Coll. Poésie/Gallimard, 224 p., n°549, 2020.

 


Lire Paul Valet (1905-1987), c’est sombrer dans un vertigineux gouffre poétique, un abîme hanté d’insoumission et de refus dont on ne saurait ressortir indemne. La poésie de Paul Valet offre cette concentration rare et intense de mots, des vers puisant à l’impensable humain et livrant une poésie de l’inconcevable où la puissance de vie du poète souffle, en dépit de tout, l’extrême force du désespoir ; En témoigne ce court poème « Pour survivre » ouvrant « Le Refus » du recueil « Table rase » :


« Dans ce monde clos de morts
Où l’espoir enterre l’espoir
Il me reste le Refus
Pour survivre »


Ces vers disent à eux seuls le parcours libre et singulier du poète, de son vrai nom Georges Schwartz ou Grzegorz Szarc, marqué du fer de l’insoumission et de révolte contre toutes les formes d’oppression. Fuyant la Russie de 1917 à l’adolescence pour la Pologne, puis la France en 1924, il verra tous les siens disparaître à Auschwitz ; Grand résistant sous l’Occupation, il deviendra médecin des pauvres après-guerre à Vitry. La biographie établie par son fils pour Jacques Lacarrière en 2001 - « Soleil d’insoumission » - le dit mieux que tout autre et par son seul titre le grave à jamais. Les vers du poète sont forgés au fer rouge, des mots écorchés, des aphorismes aux plaies béantes, stigmates de cette poésie singulière et puissante. Écoutons encore ces vers venant refermer le dernier recueil «Paroles d’assaut » :


« La pensée qui se pense
Dévore ses entrailles

Quand tout croule
L’Écroulement se fige

Infaillible est le regard
De l’Oubli qui survit »


Paul valet arrache sa force au désastre, au chaos et au néant, des antinomies implacables, des mots incisifs, pour résister et survivre dans une ultime et désespérée communion, tel un chemin de croix. Une poésie née sur les cendres des moribonds et des morts-vivants. Ce sont les ultimes cris du désespoir des rescapés et survivants qui s’y lisent. Musicien, peintre, repéré par Henri Michaud, le poète se liera avec Eluard, Prévert, mais aussi Char ou encore Cioran. Nul nihilisme ni dépit chez Paul Valet, mais une force de vie aux racines nues, telle une épiphyte, cette orchidée aux racines suspendues au-dessus du néant, un « courage d’exister » que Sophie Nauleau souligne dans sa préface et qui aurait dû être le thème du printemps des Poètes en cette année 2020. Qui mieux que Paul Valet pourrait par ses vers nous dire cette force de poésie qu’il a fait sienne en dépit de tout ?


« J’épelle dans le chaos
Ma liberté première

Ma poésie
Riposte à l’existence

Dernier rempart vivant
De l’insécurité

Puissant contrepoison
De toute prédication

Virus insupportable
Pour le néant souriant »

(Extrait de « Ma part » du recueil « La parole qui me porte »).


La poésie de Paul Valet est un gouffre abyssal où se crie dans le chaos un élan vertigineux. Un chaos - « l’Élu du chaos», ainsi que le surnommera son ami Guy Benoît - ou cet incommensurable « Vertige », titre qu’il donnera au dernier recueil publié de son vivant, qu’il verra publié - presque déjà de trop loin - la veille de sa mort ; Paul Valet s’éteindra le 8 février 1987.
Cette dernière parution aux éditions Poésie/Gallimard consacrée à Paul Valet, qui suit la parution en début d’année de « Que pourrais-je vous donner de plus que mon gouffre ? » aux éditions du Dilettante, n’offre pas moins de quatre recueils majeurs du poète, « Lacunes », « Table rase » et « Paroles d’assaut » précédé de « La parole qui me porte », recueil qui donne son titre à l’ensemble de l’ouvrage.
 

L.B.K.

 

Guy Goffette « Pain perdu », Nrf, Gallimard, 2020.
 


L’homme ne cesse de questionner la valeur symbolique du pain dans notre culture depuis qu’un premier paysan de l’orient lointain eut l’idée de recueillir la farine de cette graminée sauvage afin de « réjouir le cœur » comme le scande la Bible, un « panem nostrum » qui rime avec vie dans notre mémoire. Quelle quête poursuit dès lors l’un des plus fameux poètes contemporains lorsque son dernier recueil prend pour titre « Pain perdu » ? Une recette de vie, de l’enfance ? Poésie, assurément…
C’est en gare d’Épernay et de la Champagne crayeuse, que le poète aperçoit sur le quai un pêcheur hissant avec peine sa barque, scène ouvrant vers des horizons lointains sur les ondes, tout en demeurant dans son compartiment, évasion quotidienne que les vers accompagnent comme un voyage au long cours. Le temps précieux, un temps doré inaltérable, court en filigrane dans la poésie de Guy Goffette. « Tempus fugit » aurait pu dire « Ulysse à jamais ébloui », si Virgile ne l’avait fait pour lui quelque temps, et vers, plus tard. Il s’agit alors d’« ouvrir la porte de l’aube et suivre l’ivresse de son chien vers les collines qui délacent les vertèbres d’un ciel trop longtemps pris aux grilles des forêts ». « Un temps manœuvre dans le temps à quoi rien ne résiste » pour un printemps précoce ; « Le temps nous use » confie encore le poète. Il peut être compagnon de route, souriant ou ombrageux, mais poursuit toujours sa course.
Lorsqu’il neige au dehors et que « l’aube piétine et regarde sa montre », quelques vers plus loin, « le temps manœuvre dans l’espace de l’hiver » ; Comment rester lucide lorsque « nous avançons à tâtons dans le labyrinthe des jours » ? Tout en ne voulant rien perdre et en ne gagnant rien ?

Souvenirs éperdus perdus comme un rubis
jeté dans l’herbe haute au fond des corridors
voilà bien la mémoire elle renverse tout…

(Les Cercles)

« Ite missa est », allez, la messe est dite, lorsque le destin frappe par trois coups et que la scène de nos vies s’avère bien vide. Alors, il faut faire le premier pas, celui qui fait mal, « dans le feu du matin ». Guy Goffette, loin de se complaire dans la nostalgie dessille nos yeux sur ce qui est précieux, trésors des enfants trop vite devenus adultes, « tous nous reviendrons un jour dans la cuisine d’enfance »…
Redécouvrons alors cet « Art de peu », ces mots qui claquent et qui brillent, « de bric et de broc », tout ce que la vie laisse à notre portée – comme un « Pain perdu » – et que nous pourrons retrouver et goûter grâce à la poésie de Guy Goffette !

 

Philippe-Emmanuel Krautter


"A la merci du désir" de Frederick Exley, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2020.

 


C'est une écriture cash ! Avec « À la merci du désir », Frederick Exley ne laisse pas le lecteur bien tranquille dans ses pantoufles, il dépote et parle de cette Amérique puritaine qui à littéralement explosé après la guerre du Vietnam, mais aussi avant, dans la jeunesse de Exley (1929-1992). « Je ne cesserai jamais de hurler à que point le monde des années quarante et cinquante pouvait être étouffant, pétrifiant, à quel point on sentait peser sur la moindre de nos paroles, le moindre de nos actes, la moindre de nos pensées mêmes, une effrayante chape de plomb qui nous menaçait des pires rétorsions pour tout acte ou toute pensée atypique, à quel point nous finissions tous, d'une manière ou d'une autre, par vendre nos âmes à cette rigide image puritaine que la société avait d'elle-même... » Alors est-ce pour cela que Frederick Exley, auteur d'un chef-d’œuvre qu'il déteste « Le dernier stade de la soif », pourtant couronné en 1969 du prix Rosenthal - « Si l'on est pas écrivain, il est difficile de comprendre avec quelle passion profonde on en arrive à haïr sa propre création... Ce bouquin, cela faisait des années que je n'en avais pas gardé un seul exemplaire dans un rayon de deux kilomètres autour de moi... » - décide de nous raconter sa propre expérience, sa vie, par le biais de la vie de son frère, « le Général », militaire qui souffre d'un cancer en phase terminale et va mourir. Il est paranoïaque, alcoolique, refusant rarement une dose de drogue, il a fait quelque séjours en hôpital psychiatrique, il mène une drôle de vie où pratiquement rien de ce qu'il pourrait prévoir ou vouloir dans ses moments de lucidité ne se passe en réalité. Il fait des rencontres hallucinantes, se laisse embarquer dans des amours impossibles, se fait manipuler par un Irlandais à moitié dément, réclame son dû de sexe et d'amour, tombe amoureux frénétiquement de nymphomanes, il est à un stade ou réalité et fantasmes se mélangent joyeusement ou dangereusement, et le secours de sa psychiatre ne lui sauve pas toujours la mise, voire jamais. Bref, il n'a pas de limites et vit dans une sorte de colocation avec lui-même à la merci de ses désirs et des dangers attenants... seul le sport, le football américain, lorsqu'il était jeune, semble lui avoir apporté une illusion d'équilibre « Mon gourou, c'était mon entraîneur de football au lycée... »
La famille, les relations avec la fratrie, la folie qui cogne à la porte, les copains, les filles, les pulsions de tous ordres, incontrôlables, la violence sociale de cette Amérique en déclin et sa jeunesse qui veut se libérer, voilà cette vie couchée sur le papier ; Une vie donnée comme une confession ou un testament…

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Federigo Tozzi : « Les choses, Les gens », Traduction de l'italien et postface de Philippe Di Meo, Éditions La Baconnière, 2019.

 


Federigo Tozzi traverse le paysage littéraire italien comme un astre éphémère, concluant le XIXe siècle et ouvrant le XXe, mort prématurément à l’âge de 37 ans. Cette fugacité explique peut-être sa relative méconnaissance hors des frontières de son pays, méconnaissance à laquelle vient remédier une belle édition réalisée par Philippe Di Meo aux éditions La Baconnière à Genève. 2020 marque le centenaire de la disparition de l’écrivain, ses œuvres complètes en italien viendront également célébrer cet anniversaire. Federigo Tozzi naît à Sienne en 1883 dans un milieu de la petite bourgeoisie mais la disparition de sa mère et ses rapports conflictuels avec son père marqueront à jamais son adolescence. Cette fragilité cisèlera la plume de l’écrivain-poète en d’inoubliables efflorescences dont le présent volume réunit quelques beaux fragments, l’auteur ayant conçu une trilogie dont « Les Bêtes » paru de son vivant constituait le premier volet, suivi de « Les choses » et « Les gens » réunis dans cette présente édition. Auteur salué par le grand Italo Svevo, la valeur de Federigo Tozzi commença à être soulignée à partir des années 60 en Italie, et nul doute qu’aujourd’hui en France, un grand nombre de lecteurs trouveront dans ces pages le plaisir d’une écriture singulière et d’une âme à la sensibilité bouleversée.
Le présent recueil débute par « Les choses », une réunion de fragments épars qu’une surprenante lucidité éclaire dans les affres les plus profondes pour celui qui avouait : « Nous avons en nous une existence faite de musiques silencieuses qui donnent à nos mots la sonorité de notre humanité individuelle… ». Cette sensibilité exacerbée permet au poète ces fulgurances : « On entend naître les roses, derrière le mur ». Il y a une beauté certaine chez Tozzi avec cette « Tristesse des choses que j’aime ! », une pénombre qui pourrait, à tort, être perçue comme une noirceur irréversible. Car, ces nuages ne parviennent pas pour autant à dissimuler cette couleur bleu turquin récurrente en ces pages, une espérance azuréenne qui tient lieu de respiration à l’auteur. La nature est omniprésente pour celui qui a grandi dans la campagne siennoise, une nature qui s’immisce dans l’intimité de sa poésie à un point tel que cette porosité laisse croire parfois à une disparition du sujet qui chancelle et tremble jusqu’en ses plus intimes perceptions. Mais ce discours intérieur réserve toujours des surgissements inattendus : « Là-bas, au loin, il y a une écharpe de mer qui semble être une chose sèche ». Le rapport au sacré est tendu, récurrent, fait d’attractions et de répulsions, une scansion indicible et incontournable dont le poète ne saurait se départir. La fragilité invite aux réunions des contraires, « Je sens en moi une ferveur de réalité… », confie-t-il comme un testament dans ce questionnement incessant du monde. Une écriture, un style et une profondeur dont Philippe Di Meo a rendu toute la délicatesse avec ce beau volume d’aphorismes poétiques et ciselés.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Oê Kenzaburô : « Notes d’Okinawa », Traduit du japonais par Corinne Quentin, Édition Picquier, 2019.
 


En éditant « Notes d’Okinawa » du grand écrivain japonais Ôe Kenzaburô, les éditions Picquier ont fait choix d’un ouvrage fort, profond et qui ne saurait laisser son lecteur indemne.
Des notes écrites dans les années 1960 (mais cela pourrait être un autre siècle, le suivant…), lorsque l’écrivain se rend dans l’archipel d’Okinawa (mais cela pourrait également être un autre archipel ou un continent ou autre pays…) et se trouve pris dans les mailles serrées de sa japonité, du passé, la gentillesse et ce rejet, comme un implacable écho, des habitants d’Okinawa. C’est alors un abîme de questions qui l’assaillent… « Qu’est-ce d’être un Japonais et n’est-il pas possible de se transformer en un Japonais qui ne serait pas de ce genre ? », questionne inlassablement la voix intérieure de l’écrivain se rendant et retournant encore et encore à Okinawa...
Cet étrange archipel, à cette époque encore sous administration et domination américaine, et à la face duquel le Japon entend afficher son indépendance tout en lui demeurant « furtivement » dépendant, souligne Ôe Kenzaburô. Hontô, île principale d’Okinawa, Ishigaki, l’île du poète journaliste, Yaeyama, Iriomote, l’île des montagnes et des chants populaires, l’écrivain observe, écoute et s’interroge, un voyage introspectif dans un archipel incarnant le rejet et distillant dans ses veines à chaque silence toujours plus fort et tendu, l’amer et inexorable poison de l’impuissance face à une vérité écrasante… « Conscience japonaise d’être soi » ou conscience du monde humain. Oser aller au cœur des questionnements avec cette écriture sans faille, exigeante et sans concessions qu’est celle d’Ôe Kenzaburô.
Bien sûr, l’ombre brûlante du nucléaire hante ces pages. Rappelons que la force d’écriture d’Ôe Kensaburô, prix Nobel de littérature en 1994, puise sa force dans l’histoire du Japon, d’Hiroshima, de ses victimes. Irradiées. Nagasaki. Irradiés. Mais aussi Okinawa avec ses bases américaines, ses bases sous-terraines, ses déchets nucléaires et gaz toxiques. Suspicion, silence. « Allez au bout de la question et savoir, vous sert à quoi ? », interroge encore la voix intérieure.
Ce sont des témoignages forts qui, tels des points d’ancrage, scandent les pages de ce livre. Témoignages d’irradiés de Nagasaki, d’Okinawa… Paysage et vies dévastés, hantés dans lesquels se glisse pourtant le poète…
Des pages d’une acuité déchirante, d’une lucidité écrasante. Tension, indignation, révolte, le rejet comme point de départ, plus encore pour le poète impassible, immuable dans son sourire et la ténacité persistante de ses silences. Les questions s’embourbent, les hommes tels des ombres avancent ou oscillent, la souffrance, la douleur, des plaies profondes, intérieures, dont la cicatrice ne guérit pas…
« Comment… ? », martèle en son for intérieur l’écrivain prendre conscience, nommer, lorsque « sur le mur qui clôt l’impasse on ne trouve qu’une tête fracassée et sanglante. » Alliage tranchant de colère froide et de désespoir du poète, et le goût amer du dégout de soi. Les questions soulevées par Ôe Kenzaburô dans cette quête d’honnêteté tant intellectuelle qu’humaine sont nombreuses ; par-delà le mur de la question du nucléaire, la folie, la démocratie, la loyauté, l’intégration… s’y trouvent réfléchies par un effet boomerang. Il faut les appréhender dans toute leur réalité et contemporanéité, histoire et présent. Un livre exigeant, profond, de cette force existentielle qui bouscule, ébranle et poursuit.

Depuis ce jour
Le pays natal dans la mer du sud
Est devenu un serpent.
Ce serpent que la douleur lancinante de l’arme atomique
Engourdit
Quand, agonisant, il se tortille et s’entortille


Bien que publié initialement en 1970, l’auteur a souhaité pour cette édition française, traduite en langue française par Corinne Quentin, y ajouter des textes très récents de 2015 notamment sur la question du nucléaire. Un très bel ouvrage marquant, en cette année 2020, le 85ème anniversaire de ce grand écrivain japonais.
 

L.B.K.

 

Victor Hugo : « Les Contemplations », Préface de Charles Baudelaire, Édition présentée par Pierre Albouy, Bac 2020 Folio, n ° 6679, 2019.

 


Réédition en Folio des « Contemplations » de Victor Hugo incluant la préface de Charles Baudelaire et présentée pour cette édition par Pierre Albouy. Un classique saisissant, n’ayant pris aucune ride. Confession d’une conscience, d’une mémoire, celle d’un géant de la littérature ; Souvenirs, réminiscences, impressions, hantés de fantômes dans la brume des années et de l’âge. Énigme et destinée de la condition humaine ; Âme cheminant « de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête « au bord de l’infini » » écrit Victor Hugo. Un abîme offrant un chef-d'œuvre qu’il convient de lire, ainsi que le souligne Pierre Albouy dans sa préface, « comme on lirait le livre d’un mort. ». Deux temps, deux chapitres - « Autrefois » et « Aujourd’hui » - avec pour fatale césure la mort, « Un abîme les sépare, le tombeau », écrit encore Pierre Albouy. Une édition complète intégrant chronologie, notices et notes.

 

Delphine Rey-Galtier : « Le théâtre de Michel Vinaver », Éditions Ides et Calandes, 2019.
 


C’est un bel essai sur Michel Vinaver que nous propose Delphine Rey-Galtier, enseignante de Lettres et de théâtre, avec cet opuscule nommé « Le théâtre de Michel Vinaver » aux éditions Ides et Calandes. Vinaver ne s’est pas seulement imposé, dès les années 50, dans le monde du théâtre, il a également su imposer à la grande scène du Théâtre même une vision, sa vision, élargie et singulière. Venu au théâtre un peu par hasard, dira-t-il, Vinaver, dramaturge et écrivain, a en effet écrit de nombreuses pièces, plus d’une vingtaine à ce jour à son actif, pour la plupart mises en scène, et pour lesquelles le dramaturge a reçu prix et honneurs. Une vision tant du théâtre que du monde que Vinaver a également développée dans ses ouvrages, essais ou critiques sur le théâtre (sans oublier ses romans et traductions). Une vision personnelle et tranchée que Delphine Rey-Galtier a entendu en ces pages non seulement exposer, mais surtout explorer mettant parfaitement sous la lumière des projecteurs, au fil des chapitres, ce qui caractérise probablement le plus Vinaver : son rapport au vivant et à l’immédiat. Ce sont les « Paysages Vinaveriens » qu’a souhaité retracer l’auteur de cet essai. Des paysages tissés des fils du réel, de l’histoire et de la mythologie, avec pour prédilection, entre autre, Georges Dumézil ou encore Jean-Pierre Vernant ; Un entrecroisement soumis au vent de la poésie, celle notamment de T.S. Eliot. « Un à un les fils se relient » dit-il encore.
En une distance toujours maîtrisée, Vinaver interpelle, en effet, le spectateur et plus encore celui qui se cache dans son for intérieur, l’homme et le monde, « des voix et des corps »… mais, aussi les ombres et la mort, donnant « la parole aux morts ». Un dialogue direct, sans supercherie ni détours, et empreint de cette poésie qu’il sut insuffler à l’ensemble de son œuvre. Delphine Rey-Galtier souligne combien les positions de Vinaver sont affirmées, se traduisant dans son style par une écriture vive et hachée, souvent fragmentaire. Il y a dans son œuvre non une résistance, mais bien des résistances, un réenchantement du monde…
Avec son propre style, l’auteur de cet essai dresse bien plus qu’un portrait figé de Michel Vinaver, mais tel un metteur en scène, nous révèle en ces pages étayées tant l’œuvre théâtrale, le dramaturge, que l’homme. Une œuvre grande ouverte sur le réel, alternant entre ironie, dérision et tendre compréhension. Une œuvre pointant du doigt failles et gouffres pour mieux susciter inlassablement les doutes et questionnements, en un dialogue ininterrompu avec le spectateur. « Y a-t-il un service après-vente du capitalisme ? » Vinaver bouscule, c’est certain, mais avec cette poésie de langage et de la scène qui lui sont propres et que vient traduire, en ces pages, Delphine Rey-Galtier.

 

 

Jun’ichirô Tanizaki : « Dans l’œil du démon. », traduit du japonais par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi, Éditions Picquier, 2019.

 


Un captivant et envoûtant roman ! Tel est le roman, publié aux éditions Picquier, « Dans l’œil du démon » du célèbre romancier japonais Tanizaki. Un roman noir, sensuel et démoniaque, dans un jeu pervers et démentiel d’illusions, traduit ici par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi. Un roman palpitant confirmant, une fois de plus s’il en était besoin, l’exceptionnel talent de l’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle.
Le narrateur, écrivain, reçoit un appel des plus farfelus et étrange de son ami Sonomura, un oisif, fortuné, un brin cinglé, lui proposant de l’accompagner assister à un meurtre. Abasourdi et inquiet sur la santé mentale de son ami, l’écrivain tentera de le dissuader et de le raisonner, mais en vain…
Au même titre que le narrateur, le lecteur est déjà pris par d’étranges « démangeaisons de curiosité ».
Tanizaki avec ce roman mené comme un polar a pris soin de tisser finement la trame de cette étrange et captivante histoire. Énigmatique message codé inspiré du célèbre « Scarabée d’or » de Poe, ambiance de cinéma, de nuit et de pleine lune qui disparaît … Le rythme s’accélère, l’ambiance se noircit, sordide, plongeant le lecteur dans les bas-fonds de Tokyo et d’inextricables mystères qui tels des filtres ensorcelés le prennent à la gorge... Qui est cet homme ? Et surtout cette énigmatique femme ? C’est par un splendide, sensuel et irrésistible portrait que l’auteur, à moins que ne soit Sonomura lui-même, déploiera son filet… « Quelle sensualité, quelle fluidité dans l’attitude ! Dans la souplesse de son immobilité parfaite, alors même que pas un tremblement n’agitait son léger vêtement, toutes les courbes de son corps exprimaient, avec quelle aisance, la sensualité et la flexibilité d’un serpent qui ondule, d’une vague qui rampe. », s’exclamera le narrateur.
Quiconque tombe amoureux de cette sublime image féminine semble condamné par sa passion ; Sonomura pourra-t-il échapper à ce fatal destin et à sa propre mise à mort ? C’est une incroyable machination, entre désir, voyeurisme et obsession – les thèmes de prédilection de Tanizaki, qui se referme subtilement…
Un roman palpitant, empoignant et entraînant autant le narrateur que le lecteur dans un fantastique labyrinthe fait de sombres ruelles aux étranges miroirs et reflets d’illusions et d’apparences. Un jeu pervers qui fonctionne à la perfection jusqu’à… Ce déroutant matin où le narrateur éberlué retrouve son ami chez lui, bien vivant, l’attendant…
 

L.B.K.
 

Jean Blot : « Le Séjour ; T.1 : L’enfance », Coll. Les Cosmopolites, Editions La Bibliothèque, 2019.
 


Imaginez ! Le narrateur – nommons-le Alexandre, naît à Moscou trois ans après la révolution d’Octobre de 1917, Lénine est au pouvoir ; D’origine juive, ses parents émigreront avec ce jeune enfant d’abord à Berlin, puis très vite à Paris... Un beau début de roman, pensez-vous.
Imaginez maintenant que cette enfance ait été non seulement vécue, mais qu’elle soit aujourd’hui présente, vivante, à portée d’oreille… Alors, cela devient non seulement un beau roman, mais une biographie inouïe ! Or, avec ce premier volume d’une trilogie nommée Le Séjour, ce sont ces souvenirs d’un autre siècle, pour beaucoup aujourd’hui difficilement imaginables, que nous livre, en un témoignage émouvant et précieux, Jean Blot, écrivain, essayiste, grand cosmopolite et surtout amoureux impénitent de littérature et des mots.
Quelques pages suffisent à faire du lecteur le compagnon de jeu de ce garçonnet curieux, observateur, un brin intrépide, et qui se souvient, quatre-vingt-dix ans après, savoir parfaitement prononcer le « r » russe. Car émigrer, c’est aussi et plus encore lorsqu’on a un père poète perdre sa langue natale ; un abandon suivi de tant d’autres que le jeune Alexandre apprendra très tôt à cacher derrière une « hypocrisie du bonheur » qui, écrit-il, ne le quittera plus jamais.
Et effectivement, bien loin de s’apitoyer ou d’être larmoyant, l’auteur joue avec une lucidité aussi implacable qu’espiègle avec ses souvenirs, sa mémoire et lui-même. Une enfance marquée du sceau de l’Histoire, inexorable, et qu’il attrape parfois au vol, questionne et accommode avec tendresse ou inflexibilité. Paris, la rue Poussin, l’Angleterre et les années de collège... de jeunes années qui allaient forger le futur écrivain et acteur de la vie culturelle internationale qu’il deviendra.
Des souvenirs « retrouvés » se voulant - ainsi que l’a souhaité Jean Blot, moins véridiques qu’authentiques, et mis en forme avec cet amour inconditionnel du style et de la littérature qui habite l’auteur. Pouchkine, Mandelstam, Proust y trouvent tout naturellement place. Jean Blot avoue une affection toute particulière pour le mot même de « Réminiscences ». Chateaubriand n’écrivit-il pas d’ailleurs avec justesse que « Les plus belles choses qu’un auteur puisse mettre dans un livre, sont les sentiments qui lui sont apportés, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse. »
Et il est vrai qu’en ces pages émouvantes, ce mot prend une sonorité ou couleur toute particulière à la lecture de ces souvenirs qui imposent de remonter l’horloge du temps de près d’un siècle. En un savant dosage de confessions, de pudeur et malice, l’auteur ayant bien trop de respect pour son lecteur, Jean Blot se souvient et s’affranchit avec allégresse de la grisaille des souvenirs et des années qui passent.
C’est à une tendre conversation entre l’enfant qu’il fût et l’homme qu’il est devenu, entre le jeune Alexandre Blokh et l’écrivain consacré et reconnu aujourd’hui sous le nom de Jean Blot, son nom de résistant, à laquelle est convié le lecteur. Ses proches, son père admiré, sa mère douce et joyeuse, sa nounou, ses amis d’enfance n’y reprennent pas seulement place, mais revivent sous sa plume dans le regard et l’âme de ce garçonnet qui grandit alors que les heures de l’Histoire sonnent…
« Mais les cloches que j’entends sonner au loin, errer dans le jour gris comme pour annoncer sa fin – ou la fin – m’assourdissent. Le carillon fait que je n’entends plus les jours qui le précèdent. Je les retrouverai peut-être. Mais c’est le deux septembre dix-neuf cent trente-neuf. Et c’est le tocsin.
J’ai seize ans. J’en aurai bientôt… - dans six mois – dix-sept.
», écrit Jean Blot pour refermer ce premier volume lorsque les ailes du temps feront brusquement tourner cette page de l’enfance, de son enfance.


L.B.K.
 

 

ZÉBU BOY d'Aurélie Champagne - roman, Éditions Monsieur Toussaint Louverture - 2019.
 


Après la débâcle de 1940, l'Allemagne emprisonna presque deux millions de combattants de l'armée française. Soixante-dix mille indigènes furent parqués dans des Frontstalags sur le sol métropolitain... classés « sans race »... L'hiver 1941 fut rude. Vingt-cinq mille hommes succombèrent et tous les contingents furent décimés. Tous, à l'exception des Malgaches. Au recensement suivant, les allemands s'aperçurent même qu'ils étaient plus nombreux qu'à l'arrivée. On suspecta les soldats des registres d'avoir bâclé le travail. Mais dans le secret des cabanons nègres courait une toute autre rumeur. On disait qu’une poignée de tirailleurs malgaches avait acquis le pouvoir de se multiplier.
Ainsi commence « Zébu Boy » le roman d'Aurélie Champagne. C’est sur fond d’Histoire et de son histoire que l’auteur a décidé de partir à 20 ans sur l'île à la recherche de ses racines, elle y découvre le pays, mais décide surtout d'en rapporter les événements, ceux de cette tragique année 1947 et de ces hommes Malgaches aux étranges pouvoirs…
Le récit prend alors des accents, non seulement d’analyses historiques et ethnologiques, mais aussi de fables et de légendes ; Celles ayant entouré d’un mystérieux halo ces peuples envoyés au front, ayant combattu pour la métropole dans des conditions épouvantables en Allemagne, et miraculeusement revenus au pays. Mais, lorsque certains d'entre eux, rares survivants, sont rentrés au pays, le goût était bien aigre et la vengeance contre le pouvoir français en place sourdait. Comme les autres, il avait attendu des mois avant qu'un officier blanc n'évoque son retour au pays. Embarqué à Cherbourg, avec des milliers d'autres Malgaches, sur le bateau qui le ramenait chez lui sans indemnité, ni prime ni la moindre reconnaissance pour son action de résistance, ses souliers lui paraissaient être la seule preuve tangible de sa vie militaire.
Ce personnage en particulier, qui traverse toute l'histoire tant bien que mal, les autres l’appellent « Zébu Boy ». Qui est-il ? Et qu’attend-t-il vraiment maintenant qu’il est rentré ? Comment réussir à se reconstruire lorsqu’on est pris entre un passé fracassé par la guerre et un avenir qui ne peut être fait que de combats pour gagner la liberté ? Comment redonner leur honneur à tous ces hommes qui furent les vrais perdants de cette guerre ? C’est à ces impitoyables questions auxquelles Zébu Boy devra se confronter pour avancer…
Zébu Boy se lance alors dans le commerce d'aody, ces amulettes qui rendent invisibles les insurgés... Mais, que croit vraiment Zebu Boy depuis son retour des camps ? Son nouveau dieu ne serait-il pas devenu l'argent ? Tous seront-ils prêts à tuer ou mourir pour libérer leur terre, celle de leurs ancêtres, Madagascar ? Que fera celui qui pourrait gagner sur la crédulité de ses frères en jouant sur le contexte politique de l'île alors même qu'un chant révolutionnaire, qui rallie villes et campagnes depuis des mois, crie  : « Debout, jeunesse – Debout, soyez sans crainte – Le jour et l'heure sont venus ».

C’est ce chant qui résonne aux oreilles du lecteur de ce roman poignant tissé de réalité tragique, de croyances et légendes.

 

Sylvie Génot
 

 

"Trieste" de Roberto Bazlen, traduit de l'italien par Monique Baccelli. Édition illustrée de dessins inédits de Vittorio Bolaffio, Allia, 2019.
 


L’éditeur et intellectuel italien Roberto Bazlen a laissé un très court témoignage sur sa ville natale, Trieste. Cette personnalité hors du commun, écrivain sans œuvre, mais critique acerbe des lettres dont il sut repérer les pépites avec une rare acuité, était un adepte d’un livre unique (lire l’interview de Roberto Calasso). À la lecture de ce bref témoignage sur Trieste, le lecteur comprendra cette curiosité cosmopolite qui l’habitat sa vie durant. En quelques phrases incisives, Bazlen trace et dessine les lignes de sa ville natale, marquée d’une présence autrichienne à l’administration scrupuleuse et tatillonne. C’est – jusqu’en 1914 – une période d’opulence et de sécurité. La rigueur germanique donne lieu à des anecdotes croustillantes rappelées par l’auteur entre Italiens et Autrichiens, contribuant plus encore à accentuer cet aspect mosaïque de la ville, intrications de références littéraires, d’affaires et de commerce… La concision de l’auteur n’empêche pas un luxe de détails, quelques pages, parvenant à dresser ce fin état des lieux triestins à quelques années du premier conflit mondial. Si la culture allemande domine, Bazlen réfute l’idée d’un creuset, lui opposant l’esprit d’indépendance italienne qui se manifeste de plus en plus, les luttes de classes confondues à celles de nationalités interdisent toute fusion dans le fourmillement de cette ville portuaire. Bazlen évoque également ce cosmopolitisme culturel avec Rilke, bien sûr, mais aussi Joyce, sans oublier le grand Italo Svevo. Trieste s'avère être une formidable « caisse de résonance » de la culture européenne de l’époque selon l’auteur qui évoque  par ce témoignage sensible l'esprit des lieux. Ce petit ouvrage aussi agréable à lire qu’à feuilleter grâce à ses illustrations de dessins inédits de Vittorio Bolaffio est une porte entrouverte toute de pensées et de finesse sur cette singulière ville frontalière que fut et demeure encore Trieste, au lecteur d’en franchir le seuil…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Les Morts de Bear Creek – Keith McCafferty- roman, Éditions Gallmeister, 2019.

 


N'allons surtout pas croire que tout coule logiquement dans le sens de cette belle rivière du Montana... Sean Stranahan, peintre, guide pour pêcheurs à la mouche inexpérimentés ou pour ceux qui recherchent les bons spots, est aussi détective privé quand les circonstances le demandent. Martha Ettinger, le shérif du coin, aime bien enquêter avec Sean quand les circonstances le demandent, bien entendu... Alors, lorsque le même jour, une femelle grizzly affamée et accompagnée de ces petits, exhume deux cadavres sur les hauteurs de la montagne et que Sean est engagé par un club de pêcheurs quelque peu hors normes pour résoudre le vol d'une mouche des plus précieuses, les jours à venir semblent déjà bien remplis... Aux côtés de Martha, le flaire de Sean va être mis à rude l'épreuve, çà c'est sûr ! Chercher le plus vite possible qui sont ces deux hommes morts et les circonstances qui les ont menés à cette dernière étape de leur voyage, là dans cette nature à l'état brut, belle et puissante qui pourrait à elle seule tuer n'importe quel promeneur inconscient. Et quel « dingo » ou collectionneur averti a eu une soudaine envie de cette mouche en particulier ? Une double enquête qui, pas besoin de le préciser, ne sera pas de tout repos... Sans être familier du langage des pêcheurs à la mouche, on se rend vite compte que celle-ci, une Gray Ghost, a toute son importance dans cette affaire, comme le fait que les morts retrouvés semblent également avoir eu des choses à cacher… Pour résoudre le vol et élucider la mort de ces hommes, il fallait bien ce binôme, Martha et Sean, pour en venir à bout. Avec un humour bien tranchant, le franc parlé des personnages, et quelques questions existentielles quant à la manière de pêcher ou de mourir dignement, Keith McCafferty captive le lecteur dès le début de ce roman, et ce, jusqu'à ses propres notes où il nous confie le contexte de l'écriture de ce roman. Intrigues, questionnements, témoignages, ragots, vengeances, règlements de compte, amours, tromperies, tendresse, truculence des personnages aux caractères plutôt bien trempés et nature sauvage, tous ces ingrédients sont si bien mêlés qu'ils donnent envie d'aller jeter un œil du côté du Montana... une fois les affaires résolues, cela va sans dire, car tant que Martha et Sean enquêtent, il est plus prudent de rester chez soi...


Sylvie Génot Molinaro

 

Giorgio Pressburger : « Nouvelles triestines », traduit de l’italien par Margueritte Pozzoli, Editions Actes Sud, 2019.
 


C’est un voyage singulier dans l’univers de Trieste que nous offre Giorgio Pressburger avec cet ouvrage publié par les éditions Actes Sud et intitulé « Nouvelles triestines » (les Éditions Actes Sud ont publié la quasi-totalité de son œuvre littéraire). Romancier et dramaturge, Giorgio Pressburger (1937-1917), Hongrois d’origine, a vécu de longues années, plus de 60 ans jusqu’à sa mort, à Trieste, cette ville frontalière italienne. Loin des guides touristiques et autres clichés rebattus, l’auteur a choisi, dans la lignée de ces grands écrivains ayant tant marqué Trieste, de nous transmettre l’atmosphère si particulière et étrange de cette ville, non pas en nous livrant ses monuments ou rues, mais en nous contant des récits glanés, ici ou là, des récits tous plus singuliers et étranges les uns que les autres. Cela donne une suite de « Nouvelles triestines » déroutantes, curieuses et insolites, livrant chacune à sa manière un angle autre et différent. Sept récits traduits, ici, de l’italien par Margueritte Pozzoli , et que Giorgio Pressburger a, lui-même, entendus dans cette ville à nulle autre pareille ; des récits dans la tradition de Trieste, un bel et lourd héritage colorant ou nappant la ville de cette étrange atmosphère si propre à elle. L’ouvrage commence, comme pour mieux souligner ce legs singulier triestin, par une singulière histoire d’héritage, suivie par un tout aussi étonnant récit, celui d’une vieille professeur de piano dont les accords et gammes rencontrent de bien curieux échos… des cris, des hurlements, du vacarme où se mêlent en arrière-fond des battements de vie et de mort plus forts encore, des destins fragiles qui cognent ou martèlent et pour lesquels Dieu ou chacun se débat en un récit aux sonorités triestines. Des récits offrant ce style d’une étrange légèreté, une légèreté puisant toute sa force au plus profond de l’âme humaine ; l’âme même de Trieste où la vie côtoie, en d’étranges affinités électives, l’obscur et le nocturne. Cette ville éternellement littéraire dans laquelle, par la plume de Giorgio Pressburger, le lecteur déambule, erre ou divague avec pour chaque récit une curiosité et fascination tenaces qui ne le lâcheront plus.

 
L.B.K.

 

Oscar Wilde : « Rien n’est vrai que le beau ; Œuvres choisies, Lettres. », préface de Pascal Aquien, Quarto Gallimard, 2019.

 


S’il y a bien un auteur qu’il faut relire en ces temps pesants et à l’avenir incertain, c’est bien Oscar Wilde. Cet écrivain irlandais au désarmant humour british, épris de cette esthétique cultivée si malmenée de nos jours, et partant en lambeaux sans que personne ne les remplace... Oscar Wilde, c’est la vie pour l’art, l’art pour vie et un art de vivre certain, ainsi que l’annonce le titre de ce Quarto Gallimard consacré à l’écrivain - « Rien n’est vrai que le beau ». Avec une vive et riche préface, Pascal Aquien, auteur d’une biographie « Oscar Wilde, Les mots et les songes » (2006) ayant participé à l’édition de ses œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade », donne assurément le « la » sous le titre « Lire Oscar Wilde, pour mieux vivre ».
Quel plaisir effectivement toujours renouvelé que de relire « Le portrait de Dorian Gray », œuvre majeure de l’écrivain, ce roman inspiré du « Faust » à la magie ensorcelante où le thème du double et du temps, sont abordés de manière si singulière. Rien n’importait plus à Oscar Wilde que d’aborder le sérieux de la vie avec la légèreté qu’il convient de lui imposer, et la légèreté avec tout le sérieux qu’elle mérite. L’écrivain ne se plaisait-il pas à dire : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mon œuvre. » Dans cette entreprise de faire de la vie, de sa vie, une véritable œuvre d’art, tant l’écrivain que l’homme, ne sont pas sans sincérité ni profondeur. Une profondeur que l’époque, les mœurs et les évènements de sa vie passionnément tumultueuse se chargeront largement de teinter de sombre et de noir. C’est cette autre facette de l’écrivain, profondément sombre, que l’on retrouve également dans ses œuvres ou lettres, dont celles écrites après le scandale de la révélation de son homosexualité, son procès, sa condamnation et incarcération à la prison de Reading. Un encrier d’encre noire renversé, comme des taches d’encre sur une page, mais qu’Oscar Wilde plia et déplia jusqu’à sa mort…
Outre, « Le Portrait de Dorian Gray », le présent volume réunit également les contes, histoires et nouvelles de l’écrivain. On y retrouve ainsi « Le Fantôme des Canterville » ou encore « Le portrait de Mr. W.H. ». Des contes souvent moins connus et dans lesquels l’imagination d’Oscar Wilde danse et se déploie, tel « Le Prince heureux » dont les yeux de saphirs versent des larmes devant la misère du monde et le conduiront à devenir ce mendiant aveugle dont le cœur ne cessera de battre… À ces contes, histoires et nouvelles vient s’ajouter en Appendice « Le chant du Cygne », « contes parlés » tels que l’auteur a pu les conter. Tissés de magie, de mondes merveilleux, Oscar Wilde s’y révèle un fabuleux conteur. Ces petits contes donnés de mémoire, dont Wilde aimait à varier les versions selon ses interlocuteurs, sont, ici, introduits par de nombreuses et savoureuses anecdotes.
L’ouvrage comprend également les lettres de l’écrivain écrites entre 1875 et 1900, année de sa mort, dont la fameuse lettre adressée peu de temps après sa libération au directeur de la prison de Reading et dans laquelle Oscar Wilde prend position pour améliorer le sort des détenus notamment celui des enfants. L’ouvrage se referme enfin sur deux forts dossiers - « Oscar Wilde et l’art » et « Oscar Wilde à Paris, Échos dans la presse, correspondances, les souvenirs. » ; deux annexes, tout comme la préface et biographie, largement illustrées.
Oscar Wilde n’est jamais tout à fait, là, où on l’attend, et relire ces « Œuvres choisies », c’est toujours y retrouver cette pensée, y puiser une réflexion, un aphorisme qu’on avait un temps laissé passer ou oublier, et qui donnent cette saveur toute particulière tant à l’œuvre qu’à la vie de l’écrivain.
À ce titre, il faut retrouver le goût d’Oscar Wilde.
 

L.B.K.
 

Jean-Luc Giribone : « La Nef immobile ; Sept contes sans fées », Coll. Les Cosmopolites, éditions La Bibliothèque, 2019.

 


Il faut entrer dans « La Nef immobile » de Jean-Luc Giribone comme on pousserait les lourdes portes d’un palais englouti, celles du « Palais du Récit », le premier des sept contes que donne à lire l’ouvrage. Dans cet étrange Palais, après avoir franchi les énigmatiques salles annonciatrices, s’impriment alors comme sur une bande vierge les événements, péripéties et étranges bruissements de ces « sept contes sans fées ». Il faut les laisser surgir comme lors d’un assoupissement, les laisser s’animer pour en percevoir toute la profondeur. L’auteur aime à se jouer de l’espace-temps, l’étirant, le rétractant en une étrange alchimie. Et, entre fiction et réalité, la poésie des pages exerce en une savante magie un ensorcellement d’optique et chromatique qui n’aurait probablement pas déplu à Goethe. La lumière se diffracte, le temps se condense, et les couleurs, bruits et mots s’entremêlent ou s’entrechoquent laissant transparaître les frontières floues d’un autre monde sans fous ni fées (ou presque). Un monde labyrinthique dans lequel l’auteur erre avec naturel et que Mircea Eliade n’aurait pas renié. Des univers à trois ciels dont le ciel social, invisible, bien moins bleu, et pourtant omniprésent. En ces lieux s’effectue le jugement de la « persona » ; là, les dieux pèsent telle la plume de Maât la réussite sociale condamnant ou non aux enfers de l’invisible et de l’anorexie sociale… Dans les méandres de ces contes, la réalité prend des airs fantasmagoriques et les rêves se prennent aux pièges d’une fatale réalité ; Et le joyau intérieur « devenu réel et il n’était pas vraiment fait pour, ça se voyait. Flétri, il s’affaissait sur lui-même comme une plante desséchée ; terni, il devenait une désertification pâle. » Les palais se métamorphosent en temples ou sanctuaires où les étoilent brillent de leurs larmes amères. Des mondes intérieurs et extérieurs laissent d’étranges liens se tisser entre conscience et psyché, une dialectique menant au « Soi » ou aux « Catacombes rouges », tel un mandala flamboyant aux allures toutes jungiennes. Aux confins des mondes de la réalité et de l’irréel, se vivent, il est vrai, d’étranges contes ; Chateaubriand n’écrivait-il pas : « Après ce cap avancé, il n’y avait plus rien qu’un océan sans bornes et des mondes inconnus ; ma jeune imagination se jouait dans ces espaces immenses ». Celle de Jean-Luc Giribone y plonge avec poésie et dérision. Un certain tournis prend le lecteur. C’est un vent virevoltant, celui d’ « une vision fantastiquement réelle », une respiration hypnotique étrangement maîtrisée, qui souffle dans ces « contes sans fées », mais non sans charme, jusqu’à cette « Nef immobile » entre mer et terre.
 

L.B.K.

 

Alec Scoufi : « Au Poiss’d’or », préfacé par Cédric Meletta, Coll. L’IndéFINIE, Éditions Séguier, 2019.
 


Plaisir que de plonger avec ce roman au titre sulfureusement évocateur, « Au Poiss’d’or », – non dans « un », mais dans « Ce » vrai Paname des années 20, ce Paris entre Clichy et Sébasto aussi sombre que haut en couleur sous la plume vive et enlevée d’Alec Scoufi.
Un Paris dont P’tit Pierre, un sale gamin de Saint Germain en Laye, rêve et pour lequel, comme pour un long tour du monde, il volera ses parents et fuguera avec « Cette amère certitude qu’un soir ou l’autre sonnerait l’heure de la fatalité » ; Ce sera alors pour P’tit Pierre les rencontres initiatiques entre mauvais ou chiches potes, flics et putains, et la découverte du monde trouble de l’homosexualité ; une homosexualité vécue, cachée à l’abri des péquenauds, redoutant les barbeaux et autres marlous de la zone… Auteur de plusieurs romans, poète et chanteur lyrique, Alec Scoufi a lui-même vécu les fonds troubles de ces années folles ; né en 1886 à Alexandrie, arrivé à Paris dans les années 20, il sera retrouvé assassiné, probablement par un de ses amants, rue de Rome en 1932. Sa vie demeure encore aujourd’hui entourée d’une étrange aura sulfureuse et mystérieuse, et plusieurs romans de Patrick Modiano y feront référence.
Avec ce roman écrit en 1929 à la verve infatigablement pigmentée, ce Parigot à l’accent rauque que l’on n’entend plus guère, l’auteur entraîne P’tit Pierre de Rochechouart à Barbès, de Pigalle à Sébasto ; Il y découvre les bars aux arrières salles enfumées, les étroits et sordides hôtels sans étoile, mais promettant « neige blanche » et « paradis perdus »… Lors des descentes, les gueules se font patibulaires ou marmoréennes, c’est alors pour P’tit Pierre « la poisse », surtout ne pas se faire serrer, « se faire poissé ». On sourit ou rit de cette gouaille toute parisienne, de ces dialogues enlevés, verts et croustillants entrecoupés de descriptions infaillibles et cocasses. Mais dans ce Paris bigarré, l’auteur sait aussi y glisser ce charme si singulier et désuet d’un Paname aujourd’hui disparu ; cette poésie d’un Paris fantasmagorique à nul autre pareil. Et, entre « Le Poiss’d’or », petit hôtel meublé où trouvera refuge P’tit Pierre, les lupanars de fortune, le pèze et le flouze, les boulevards rient aussi certains soirs de manèges et de fêtes, masquant de leurs nocturnes lumières leurs sombres rues perpendiculaires faites de tournis et d’oubli… Ce Paname dont P’tit Pierre avait tant rêvé de la terrasse de Saint Germain Laye lorsqu’ « il faisait bon regarder longtemps, longtemps, la grande ville au loin, toute fourmillante bientôt de petites lumières qui se multipliaient sans cesse. De là-haut, quand vient le soir, les métros ne sont plus que chenilles luisantes. Et soudain, près des nues, le squelette de la Tour allumait ses vertèbres. » P’tit Pierre, loin de sa mère trop aimante et de ce beau-père boulanger bourru pour qui « les gosses, ça se pétrit », deviendra alors Chouchou et découvrira les corps, la sensualité de son propre corps et son homosexualité. La sensibilité de l’auteur s’y dévoile, pudique et audacieuse, mélange d’amours clandestines ou poisseuses, de misère où la petite mort côtoie la grande.
Servi par une excellente préface signée Cédric Meletta, ce roman se lit ou plutôt défile comme ces irremplaçables films en noir et blanc empruntant leurs inoubliables couleurs à ce Paname à jamais chamarré.

 

L.B.K.
 

Ogawa Ito : « La papeterie de Tsubaki », traduit du japonais par Myriam dartois-Ako, Editions Philippe Picquier, 2018.
 

 

Ogawa Ito, auteur remarquée par son roman « Le restaurant de l’amour retrouvé » signe avec « La papeterie de Tsubaki » traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, un bien joli roman plein de délicatesse et de tendresse ; Un troisième roman donnant une place privilégiée, comme une offrande, à toute la beauté de cet art ancestral qu’est l’art de la calligraphie japonaise. C’est, en effet, tout le raffinement de cet art, des traditions et de la culture japonaise en générale qui s’y dévoile. Non une tradition figée, historique tirée des siècles passés, mais bien cette tradition japonaise telle qu’elle peut encore survivre aujourd’hui et pouvant être plus que retrouvée tout simplement vécue…
Amemiya Hatoko, jeune fille de vingt-cinq ans, après la disparition de sa grand-mère, reprend la papeterie, « La papeterie de Tsubaki » et devient tout comme son aïeule écrivain public. Écrivain public au Japon n’a rien du simple scribe, au contraire, l’écrivain public rédige des lettres plus intimes, délicates, des lettres de deuil, de séparation…de la plus banale mais délicate à la plus incongrue des lettres, celles que leur auteur n’a su ou pu écrire… L’écrivain public entre dans la vie et l’intimité de ceux et celles qui viennent le voir, lui demander conseil et plus souvent aide. Amemiya Hatoko a été initiée très jeune à cet art sous l’autorité de sa grand-mère et entourée par sa grand-tante, elle se rappelle ces longues heures d’écriture et d’exercices, ce pinceau fait d’une mèche de ses cheveux ; C’est sa main, son corps, tout son être qui vont alors se souvenir… Hatoko, bien ancrée dans ce XXIe siècle avec ses élans rebelles et son langage d’aujourd’hui, va seule face à son écritoire, ces trésors et secrets légués par son aînée, découvrir comme une seconde initiation tout le raffinement et l’esthétique de cet art qu’elle a à l’adolescence rejeté et fuit : choisir l’instrument d’écriture, le pinceau, la plume de verre, le stylo… ; la couleur de l’encre, le papier, l’enveloppe, le timbre… Mais aussi les idéogrammes, l’écriture dont le lecteur retrouvera, çà et là, au gré des pages, de bien jolies illustrations. Des calligraphies dansantes et jouant avec le regard … Chaque missive, chaque mission confiée exige d’elle une nouvelle sensibilité, des rituels autres, l’encre ne sera pas broyée de la même manière pour des condoléances… Mais, il lui faudra aussi rédiger et signer du nom de l’auteur de ces messages laissés à ses soins et sensibilité avec tout le raffinement de cette politesse extrême-orientale, loin des banales et stéréotypées formules ; Nous sommes bien loin de nos mails et texto !
Hatoko va au fil des quatre saisons qui scandent les chapitres du roman, se prendre au jeu, redécouvrir toute la profondeur de cet art et des traditions de ce Japon fait de rituels et de fêtes dont son enfance a été bercée, la fête de « L’Adieu aux lettres »… S’ouvrant petit à petit aux autres, elle va redécouvrir aussi celle qui fut avant elle l’écrivain public de « La papeterie de Tsubaki » à Kamakura, celle qui fut sa grand-mère et au-delà bien sûr elle-même. Un roman écrit comme un hommage, Hatoko est devenue fière de cet héritage légué par son aînée, elle en exprime par la plume de l’auteur en ces pages pleines de tendresse, sa gratitude, et ce « merci » qu’elle n’a su ou pu dire…


L.B.K.
 

Pascal Janovjak « Le Zoo de Rome » roman, Actes Sud, 2019.
 


Pour celles et ceux qui ont pu un jour traverser le Boparco, ce jardin zoologique de Rome au cœur du parc de la villa Borghèse, il ne fait pas de doute que ces pages sembleront bien étrangères à leur visite, à moins que... Et c’est toute la magie du roman de Pascal Janovjak avec « Le zoo de Rome » paru aux éditions Actes Sud que de plonger son lecteur en une fascinante aventure, celle de l’homme, et de celle de la nature appréhendée en des limites fixées par lui mais qui le dépassent, assurément. Un univers hypnotique dans lequel nous entrons progressivement au fil des pages, sans réaliser cette attraction fatale, nous avons le sentiment étrange de faire partie de ses murs, d’en devenir un de ses pensionnaires, oui mais lequel ?
L’auteur évoque en un récit chronologique parallèle l’histoire du zoo de Rome, crée en 1911, et qui évoluera en fonction de la société et de ses états d’âme. Le zoo reflète en effet l’inanité de ces lieux incongrus, mélangeant des espèces de contrées différentes en de semblants espaces géographiques distincts, métaphore de nos sociétés en perte de repères. Ce lieu étrange reflètera ainsi un siècle d’Italie, de modernité faite d’aléas et de fausses certitudes, et minant ainsi plus les protagonistes humains que les animaux cherchant à survivre, plus sûrement, dans ce non-sens. Les temporalités progressent parallèlement sans que l’on sache si elles s’entrecroisent ou se permutent. Le zoo s’avère être dans ces pages sourdes le pouls de la société dans lequel il s’inscrit. La phrase de Hobbes revient spontanément à l’esprit en dévorant ces pages indépendamment des préférences de chacun pour ces lieux : « l’homme est un loup pour l’homme ». Zoo figure de proue du fascisme où l’eugénisme bat son plein pour des races animales pures et glorieuses, ou zoo fantomatique à l’heure du libéralisme qui n’a que faire de ces lieux de divertissement révolus, sauf à être à la recherche d’un scoop ou d’un happening lorsque le dernier représentant d’une espèce vient à être menacé d’extinction… La société du spectacle est loin d’être en voie de disparition avec Pascal Janovjak, Guy Debord a encore de beaux lendemains. Décrié ou arche des temps modernes, le zoo de Rome avale le temps qui passe et pose la question ultime : Ne sommes-nous pas condamnés plus rapidement que nos congénères animaux à une fermeture anticipée ? L’auteur laisse avec ce roman singulier le soin au lecteur, si ce n’est d’y répondre, du moins d’y réfléchir…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Éric Dussert et Christian Laucou : « Du corps à l’ouvrage ; Les mots du livre. », éditions La Table Ronde, 2019.
 


Un ouvrage incontournable pour tous ceux qui aiment, gravitent, chérissent le monde du livre, amis, bibliomanes, bibliophiles, éditeurs, imprimeurs, relieurs… « Du corps à l’ouvrage » regorge de termes, définitions, précisions sur ce qui a fait du livre un bien à nul autre pareil depuis l’invention du « codex ». Termes techniques de typographie, d’imprimerie, de reliure y côtoient les noms et bibliographies des grands imprimeurs ou éditeurs, des termes anciens aux plus novateurs, il dresse à sa manière l’échelle temps du livre (échelle que le lecteur retrouvera sur le profil des pages). Sympathique et soigneusement présenté, l’ouvrage est inventif, astucieux et pratique avec ses mémos, schémas, filigranes, son dossier technique et ses échelles diverses. Signé Éric Dussert, critique littéraire, essayiste et bibliothécaire, et Christian Laucou, typographe, graveur, historien des techniques d’impression et de littérature, l’ouvrage ne se veut ni dictionnaire ni encyclopédie encore moins guide… Plutôt opuscule de typographie ou « bréviaire» – mais chacun ira de sa dénomination, il se feuillette, se lit avec un réel plaisir. Les expressions « cul-de-lampe » ou « paire de couilles » notamment y perdent joliment leur vulgarité ; les expressions tirées du bestiaire ne sont pas non plus en reste – savez-vous ce que sont par exemple « un chien », « un mulet » ou « une chiure de mouche » ? On y retrouve également les différents formats du livre, du papier, les mesures typographiques et corps, l’anatomie des caractères, etc. « Du corps à l’ouvrage » est truffé de trouvailles, et dans un foutraque réjouissant, un savant vrac ordonné alphabétiquement, il laisse au lecteur le loisir de découvrir ou de se souvenir de ces notions essentielles ou termes alambiqués ; ces « mots du livre » qui font du livre, encore en ce XXIe siècle, ce bien irremplaçable et précieux, cet inestimable et fascinant univers. On songe aux grands imprimeurs, typographes et éditeurs de tous les temps (Manuzio, Plantin, Mermod, Louis Jou et Pierre Seghers…), metteurs en page, comme des hommages aux lecteurs impénitents que furent Jorge Luis Borges, Umberto Eco ou encore Alberto Manguel ( lire notre interview), mais aussi à ces petits éditeurs indépendants, résistants, qui perpétuent encore aujourd’hui cet amour des livres bien faits dignes de ce nom. Une mémoire et des traditions d’un art à part entière, l’Art du livre, que chaque amoureux des livres se devrait de connaître, d’apprécier à sa juste valeur, et surtout de transmettre… À ce titre, merci aux auteurs, à Éric Dussert et Christian Laucou. Un ouvrage qui, à l’heure numérique, ne peut que trouver place privilégiée dans toutes bonnes bibliothèques et plus encore dans le cœur de tout amoureux du Livre à la veille du Salon du livre.


L.B.K.

 

Ivan Tourgueniev « Poèmes en prose et autres poèmes inédits » traduit du russe par Christian Mouze, éditions Maurice Nadeau, 2018.
 


Le nom d’Ivan Tourgueniev, mort sur le sol français à Bougival en 1883, est plus passé à la postérité pour la force de ses romans, tel Pères et Fils aux élans précurseurs de révolution qui se profilent avec ses oppositions de générations. Mais pour le deux centième anniversaire de sa naissance en 1818, les éditions Maurice Nadeau ont eu la belle initiative de réunir, pour la première fois en français, une facette plus méconnue du grand écrivain russe avec l’intégralité de ses Poèmes en prose. Tourgueniev ne les conçut pas en un ordre cohérent, mais comme une leçon tirée de sa vie, une vie qui se conclut. Que découvrons-nous dans ces pages ? Le recueil commence par une ode à la langue russe, seul soutien et appui du poète dans les temps troublés de la Russie alors qu’il ne lui reste plus qu’une seule année à vivre. Mais, la littérature perdure, certes, après la mort, et les liens entre les vivants et ceux qui ne le sont plus se métamorphosent grâce à la lecture, ce « Quand je ne serai plus… ». La poésie de Tourgueniev peut se faire grave lorsqu’elle ouvre les portes de la mémoire, « ces roses étaient belles et fraîches… », réminiscences des temps d’été en Russie qui distillaient leur douceur contrastant avec le froid ressenti désormais par le poète dans sa datcha où tout devient sombre et glacial. Nous imaginons le regard perdu de Tourgueniev, sa main tenant sa barbe blanche en la seule compagnie de son vieux chien. L’âme russe transparaît dans ces poésies de mémoire, subtiles associations de nostalgie teintées d’espoir, où la force de l’amour peut terrasser l’implacable mort, lorsqu’elle prend la forme du face-à-face d’un inoffensif passereau et d’un redoutable chien de chasse. Au terme du chemin de sa vie, Tourgueniev livre un recueil d’une âme qui malgré les années n’a pas perdu de la stridence des choses de la vie. Un rare moment d’intimité avec le grand écrivain.

Camilla Grudova : « La Reine des souris », Coll. La Nonpareille, Éditions La Table Ronde, 2020.
 


« La Reine des souris » est une nouvelle de 49 pages, délicieusement menée de l'écriture agile de Camilla Grudova. Une fable singulière et fantastique, écrite à la première personne du singulier. Ce « Je », est celui d’une jeune femme vivant avec Peter, rencontré au cours de latin à l'université, dans appartement plein de bibelots et autres objets dignes d'un cabinet de curiosités « qui avait toujours des airs de Noël ». Tous deux semblent parfois vivre dans un autre monde entre livres de philosophie, de mythologie, de latin, et pouvant passer allègrement de la réalité à de drôles de visions et autres événements curieux, comme lorsque Peter rentra un matin du cimetière où il travaillait avec le cadavre d'une naine qu'il cacha derrière le comptoir de l'épicerie abandonnée au-dessus de laquelle se trouve leur logement...
« Je » tombe enceinte et attend des jumeaux ; « Quand nous apprîmes que c'était des jumeaux, Peter dit que l'échographie ressemblait à une frise antique endommagée... Aucun d'entre nous n'avait de jumeaux dans sa famille. C'était le latin qui faisait çà, décréta Peter, des cygnes ou des dieux barbus me rendaient-ils visite dans mes rêves ? Il se comporta comme si je l'avais trahi de manière mythologique.»
Peter quitte alors cette vie conjugale faisant bouillir leur certificat de mariage et s'envole. Il faut donc se débrouiller seule, mettre au monde les enfants, Énée et Arthur, et les élever avec l'aide de leur grand-mère maternelle. « Je me languissais du sombre et cruel Peter ». Jusqu'à quel point « Je » reste obsédée par l'absence du père des jumeaux ? « Je pensais à Peter tout le temps. J'emmenai les jumeaux en promenade au cimetière où il avait travaillé... Je tâchai de me rappeler toutes les fois où Peter s'était comporté atrocement... »
Se souvenant d’un soir de fête costumée ou d’un jour où elle fut humiliée par Peter, elle décida de se déguiser en souris, en « Reine des souris ». « Les jumeaux ressemblaient de plus en plus à Peter, ce qui me faisait hurler et m'arracher les cheveux... » ; Un jour, elle fit un photomaton d'elle et de ses enfants pour l'envoyer - mais comment ? - à Peter qui lui avait écrit sans lui laisser d'adresse, demandant des nouvelles des garçons. Mais, sur la photo, à sa place une louve aux grands crocs, velue, féroce, ce qui fit pleurer les jumeaux. Quelle étrange transformation se produisait là ? Que signifiait cette métamorphose ? Réelle ou symbolique ? Vraie ou rêvée ? Dans quel niveau d'inconscient Camilla Grudova veut-elle nous emporter... Seule la lecture jusqu'à la dernière phrase pourra nous éclairer.


Sylvie Génot Molinaro

 

« Les Lettres grecques - Anthologie de la littérature grecque d'Homère à Justinien » ; Sous la direction de Luigi-Alberto Sanchi avec la contribution d’Emmanuèle Blanc, Odile Mortier-Waldschmidt ; Préface de Monique Trédé-Boulmer ; Editions Les Belles Lettres, 2020.
 


Les Grecs ont très tôt cherché à exprimer leurs idéaux en termes universels et accessibles au plus grand nombre, ainsi que le soulignait l’académicienne et helléniste Jacqueline de Romilly dans son interview accordée à notre revue (lire ici). La culture grecque va dès lors, de génération en génération, transmettre ces valeurs, notamment à partir du Ve s. à Athènes, avec la naissance de la philosophie, la tragédie, l’histoire, la comédie… Mais cette curiosité trouve bien avant cette date ses sources premières dans la poésie homérique, celle qui ouvre justement cette monumentale Anthologie de la littérature grecque parue aux éditions Les Belles Lettres.
Ce sont les textes fondateurs de l’Iliade et l’Odyssée qu’ont légitimement retenus en ouverture les auteurs de ce remarquable travail collectif réunissant pas moins de treize siècles de littérature grecque en 1632 pages… Ainsi que le souligne l’introduction, il s’agit là de l’aurore de l’histoire grecque, des textes en lesquels l’esprit grec trouve toute sa genèse. Les plans et de nombreux extraits de ces deux œuvres fondatrices permettent de mieux comprendre leur importance, notamment à l’aide des notes éclairant ces sources incontournables.
Cette anthologie a fait le pari, certes risqué, de ne pas proposer de traductions, l’objectif étant d’encourager l’accès aux sources mêmes de cette langue ancienne et la foi des auteurs en l’avenir du grec. Aussi, ce fort volume fait-il défiler page après page non seulement les sources les plus connues, mais aussi certaines plus confidentielles, égrenant ainsi les textes d’Hérodote et les guerres médiques, d’Eschyle et de la tragédie, Thucydide et cet âge classique du Ve siècle, avant d’aborder les grands orateurs politiques, Socrate, Platon, Aristote… Ces grands noms ne seront cependant pas les derniers de cette riche anthologie qui se poursuit avec l’époque hellénistique, puis la domination romaine. Ce seront alors à des auteurs comme Plutarque, Lucien de Samosate, Strabon, qu’il incombera de perpétuer cette longue tradition des Lettres grecques jusqu’au VIe s. de notre ère avec l’historien Procope de Césarée qui accompagnera, pour sa part, le destin de l’empereur Justinien en des récits à la fois panégyriques et curieusement satyriques avec sa fameuse Histoire secrète…
C’est une lecture passionnante qui attend le lecteur curieux de découvrir cette anthologie, la lecture de ces textes, pour un grand nombre d’entre eux passés à la postérité, permettant de renouer avec cette belle et longue tradition des humanités classiques tant mises à mal depuis un demi-siècle.

 

Alain Bonnand : « La Valse seconde », Coll. Les Billets de La Bibliothèque, Éditions La Bibliothèque, 2020.
 


Alain Bonnand n’en est pas à son premier coup littéraire. Auteur d’une dizaine d’ouvrages salués ou récompensés, il multiplie, livre après livre, ses ruses pour puiser à la source de ses prédilections ; Celles qui le maintiennent vivant et lui font oublier qu’il n’y croit pas vraiment, un sur-vivant en quelque sorte Alain Bonnand… Et celles-ci ne sont-elles pas l’essentiel ? La vie, l’amour ou plutôt les amours, la littérature, et derrière tout cela – comme pour nombre de ses semblables – la mort comme un « il paraît » inéluctable…
Ici, c’est une « Valse seconde » (clin d’œil à Chostakovitch ? La dernière ? Une autre encore, la sienne ?…) que l’auteur a retenue ; Une valse scandée tout à la fois par le plaisir des phrases, de l’écriture et l’amertume de l’inexorable, telle une virevoltante valse viennoise au tournant du siècle dernier ou d’un âge advenu, et dans laquelle sourdent implacablement les ombres des fantômes et des deuils. Alain Bonnand en a réglé minutieusement la partition, les notes et les mots, remplaçant Strauss par des philosophes, des écrivains, Roland Jaccard, son ami, Jean Paulhan, Marcel Arland, Cioran, Dominique de Roux, des éditeurs également… (ceux d’hier et des prémonitoires). Des hommes comme une famille choisie qu’il fait danser à sa guise, à deux ou trois temps, des pages comme des tourbillons, « tourbillon d’extase » pour Jean Paulhan, une certaine gaîté d’esprit ou un enjouement (demeuré inaccessible à Cioran)…
Des femmes aussi et surtout. Trinibad, « la fille dix-sept », à qui il dédicace l’ouvrage, et toutes les autres, aimées, Éros et Agapè dans les mêmes draps. « Je rêve un ouvrage littéraire qui soit comme le lit pendant l’amour » annonce sans détour le bandeau de l’ouvrage, puisqu' « écrire à une jolie femme, ce n’est pas du jeu » !
Ce sont des bribes, lectures, réminiscences, conversations, tels des pieds de nez lancés à la mort, qui rythment cette « Valse seconde ». Le deuil de l’encre, du papier, du livre. « Qu’est-ce qui me fait rire ? », se demande l’auteur ; « Rien, j’en ai peur. D’autant que je ris souvent ! » Ni clown triste à la Bernard Buffet ni arlequin déstructuré à la Pablo, non, un style dans une veine polyphonique à la Alain Bonnand. Ça grince, ça pince, pique aussi, et surtout rit pour mieux tordre le cou à ce qui gêne aux entournures. Alain qui pleure, Alain qui rit… Mais, nulle pesanteur, théories ou grands mots existentiels qui scelleraient la danse. Car « Se penser, c’est ça qui est le plus terrible. Ne pas se réveiller : solution rêvée. » écrit l’auteur.
En attendant, il valse avec pour décor les souriantes illustrations de Maurice Miette. Des sourires narquois, des blagues et plaisanteries grimaçantes, tels des testaments qui s’accumulent et s’ajoutent à « Damas en hiver » (2016), au « Le Testament Syrien » (2012), et où se glissent, entre deux pas chassés, questionnements, doutes ou dénis, mais toujours avec la plus belle et fidèle compagne, la littérature. Une bibliothèque pour mausolée ; On ne le refait pas, Alain Bonnand !
Alors, on laisse l’auteur mener la danse, ce « crime à deux », cette valse « contre le néant »… Un néant qu’Alain Bonnand mord à pleine page, car « Il faut valser, Roland » !
 

L.B.K.

 

« Max Jacob – Lettres à un jeune homme – 1941-1944. » ; Préface de Jean-Jacques Mezure ; Édition établie par Patricia Sustrac, Coll. Omnia Poche, Editions Bartillat, 2019.
 


C’est un précieux et touchant opuscule livrant au public des lettres inédites de Max Jacob que rééditent aujourd’hui les éditions Bartillat dans leur collection Omnia Poche. Une correspondance, que le poète, écrivain et peintre, échangea avec à un jeune homme de 1941 à 1944. « Lettres destinées en leur temps à un seul, gardées secrètes comme un trésor (…) ; elles sont devenues aujourd’hui lettres de toujours, ouvertes à tous » souligne Patricia Sustrac en introduction à cette édition établie par ses soins.
Écrites durant les quatre dernières années de sa vie – l’échange épistolaire ayant malheureusement été interrompu par l’arrestation et la tragique mort du poète survenue à Drancy le 5 mars 1944 – le lecteur retrouvera dans ces lettres toutes les facettes du poète ; Des facettes, ô combien multiples…
En 1941, lorsque débute cette correspondance, Max Jacob est revenu, après un bref séjour à Paris, à Saint-Benoît-sur-Loire. À cette époque, le poète a décidé de ne plus écrire, du moins a renoncé à publier, il écrit encore quelques poèmes, peint à la gouache, et surtout rédige une abondante correspondance !
Grand épistolier, on lui connaît ce soin et attention extrêmes qu’il manifestera sa vie durant à répondre à tous ceux qui lui écrivaient. De nombreuses échanges ont déjà été publiés, mais ceux livrés, ici, adressés par le poète à Jean-Jacques Mezure (1921-2016) étaient demeurés privés jusqu’à cette édition. Commencée au printemps 1941– le poète à 65 ans et le jeune homme 19 ans, c’est une correspondance intense qui lia alors les deux hommes. Malheureusement une grande partie de cet abondant échange épistolier fut détruit lors d’un bombardement ; Les cinquante et une lettres de Max Jacob qui purent être par chance sauvegardées accompagnèrent toute sa vie Jean-Jacques Mezure. Ce dernier les déposera à la médiathèque d’Orléans, sauf une qu’il gardera précieusement avec lui jusqu’à cette publication. C’est Jean-Jacques Mezure lui-même qui a préfacé avec pudeur et émotion l’ouvrage ; « Il est toujours là près de moi, vivant, présent, à la fois pédagogue et malicieux, sensible et mystique, ami et conseiller. Plus je le pénètre, plus je le découvre et plus il me paraît immense, multiple », écrira-t-il.
Ainsi qu’il aimait à le faire, Max Jacob n’hésita pas, en effet, à prodiguer avec une extrême bienveillance à son jeune ami poète nombres de conseils, d’avertissements et lectures. Poésie, littérature, art, vie et spiritualité s’y mélangent au gré des réponses et de l’humeur du poète. Éloigné maintenant de toute mondanité, Max Jacob se révèle tendre, affectueux, malicieux même, tout en se voulant de la plus honnête sincérité envers son correspondant. Merveilleux, direct aussi, souvent prescriptif, il oscille entre une tendre retenue et des élans généreux ou mythiques. Le poète revient à la demande de son ami sur son passé, sa vie, ses rencontres - Pablo Picasso, bien sûr, sur ses ouvrages aussi avec distance, s’éclipsant pour mieux réapparaître, déclinant, mais non oublieux… C’est toute la complexité du poète qui se trouve ainsi comme condensée en ces pages.
Généreux, pressant ses interlocuteurs à venir lui rendre visite dans sa retraite – Jean-Jacques Mezure ne rencontrera malheureusement jamais Max Jacob – le poète se plaint cependant de manquer de temps et des trop nombreux visiteurs qui s’imposent… Mais, cela presse ! Venez au plus vite, on s’arrangera bien en ces temps difficiles ! C’est tout Max.
Une correspondance placée surtout sous le regard et la présence de Dieu pour le poète converti au catholicisme. Si les méditations qui ont pu être adressées en leur temps à Jean-Jacques Mezure avec ces lettres n’ont malheureusement pas été jointes à cette publication, c’est une vie intérieure spirituelle des plus intenses qui habite néanmoins ces dernières même lorsqu’elles se font par manque de temps plus brèves. Max Jacob revient sur l’importance et le sens existentiel des méditations se référant à saint François de Sales, prodiguant à son jeune ami, parfois avec humour mais aussi avec une exigeante impétuosité, conseils et lectures. Ainsi, lui conseille-t-il tour à tour : « …tâche d’avoir une vie des saints » ; Puis, « Cependant, il faut te méfier des vies des saints » ; Et d’ajouter enfin : « Donc, vie des saints, soit ! Mais appel au sang-froid ! En quoi puis-je me comparer à tel ou tel ? Qu’ai-je fait ? Les vies des saints sont faites non pour nous enivrer mais pour nous rappeler à l’humilité. »
Ce n’est pas pour rien que ses amis parisiens l’avaient surnommé « saint Max » !

 

L.B.K.

 

Henry James : « La Princesse Casamassima », Traduction de René Daillie ; Edition revue par Annick Duperray ; 928 p., Folio Classique, n° 6748, 2020.

 


Un ouvrage fin et poignant comme il se doit avec Henry James, traduit par René Daillie dans une édition revue par Annick Duperray, et dans lequel le lecteur se retrouve pris littéralement. Un roman, plus politique que ceux quelques peu plus connus de l’écrivain américain venant s’intercaler entre « Les Bostoniennes » et « La Muse ». Paru en 1886, sous l’influence des naturalistes français qu’il fréquenta à Paris, Henry James y explore avec une âpre dextérité et une acuité sans concessions ce qui se cache tant sous les guenilles de la pauvreté que sous les mousselines de l’aristocratie, tant sous les faux habits des bohèmes, sous les slogans placardés des anarchistes que « ce qui se trame de façon irréconciliable et subversive, sous la vaste surface de la suffisance bourgeoise », ainsi que l’exposa l’écrivain lui-même dans son introduction à ce fort volume et que le lecteur retrouvera dans cette édition. Présenté comme Le grand roman politique de l’écrivain, rien n’échappe au regard et à la finesse d’analyse et d’écriture d’Henry James.
Ce dernier retrace la destinée de Hyacinth Robinson élevé dans l’un des quartiers pauvres de Londres par Miss Pynsent, couturière de son métier ; Une vieille fille au cœur aussi tendre envers son petit protégé que ses principes et l’étroitesse de ses vues sont exigeants. Des décors se succèdent sur « la scène humaine », avançant ainsi à grands pas dans le cours de la vie du jeune homme, explorant les conditions et aspirations, les songes intimes et les mesquineries, les espoirs, hontes, envies et frustrations de chacun. Des analyses sociales et psychologiques multipliant et entrecroisant les angles de vue.
Que restera-t-il de gravé dans le cœur et l’esprit du jeune Hyacinth, ignorant sa naissance, après cette tragique visite dans la prison de Londres, de cette meurtrière condamnée à la perpétuité qui se meurt et qui n’est autre que sa mère ? Henry James dresse des tableaux saisissants et vivants des milieux sociaux et des vies de cette fin du XIXe siècle, des vies lancées sur le long fleuve du destin comme des coquilles de noix. Mêlant tragique et personnages secondaires hauts en couleur, la vie romanesque de Hyacinth, l’un des personnages les plus attachants de l’œuvre de James souligne Annick Duperray, défile à une vive et captivante allure.
Élevé par Miss Pynsent comme un fils de Duc – qu’il pourrait bien être aussi – celle-ci lui inculque les meilleures manières de l’aristocratie que sa pauvre condition puisse lui permettre, celui de l’espoir du désespoir habité d’une implacable fatalité et dont elle ne saurait se défaire. Le jeune Hyacinth en a, certes, la chevelure et les jolies boucles, les traits fins, la finesse des attaches, la sensibilité et l’esprit raffinés, mais que peut tout cela lorsque les origines ont écrit un autre incipit ?
L’auteur confie qu’il souhaita pour son héros un être sensible, tourmenté, mais à la conscience aiguë et responsable : « Cette conscience aiguë, c’est ce qui donne son intensité absolue à leur aventure, le maximum de sens à ce qui leur arrive » écrit Henry James en sa riche introduction tout en se hâtant d’ajouter que le personnage ne saurait cependant en perdre son naturel.
L’auteur américain avec cette extraordinaire subtilité et finesse d’écriture qu’on lui connait, faite de menus détails et de grandes vues, tout aussi délicate qu’implacable fait briller autant les dorures de l’espoir que les larmes du désespoir, et fait résonner toute l’histoire tel un glas du haut du clocher du destin, impitoyablement.
Que deviendra, en effet, Hyacinth Robinson, devenu au fil des pages, relieur, engagé et anarchiste, éperdument amoureux de la belle Princesse Casamassima qui offre son joli nom au roman ?
Un fort volume dans lequel on plonge avec un plaisir de lecture infini.

 

L.B.K.

 

« Malaparte », Cahier de l’Herne dirigé par Maria Pia De Paulis, L’Herne éditions.

 


Alors qu’il rentrait à Paris après quatorze ans d’exil en Italie, une longue arrestation dans la prison romaine de Regina Caeli suivie de cinq ans de déportation dans l’île de Lipari, Curzio Malaparte soulignait combien « … la France est gentille, quand elle est noble. Que les Français sont aimables et fidèles, quand ils aiment quelqu’un »… Il faut dire que Malaparte, l’un des plus grands écrivains italiens du XXe siècle, nourrissait une francophilie certaine, lui qui avait rejoint dès l’âge de seize ans l’armée française et fut blessé sur le champ de bataille en Champagne, ce qui lui valut la croix de guerre avec palme. C’est ce même esprit combatif et sans concession qui lui inspirera ses écrits engagés et critiques envers le régime fasciste et nazi (« Technique du coup d’État », « Le soleil est aveugle », « Kaputt ») et qui provoquera l’ire du pouvoir en place peu ouvert sur cette liberté d’esprit.
Ce Cahier de l’Herne offre plus que jamais une richesse d’angles et de témoignages sur un écrivain délicat à saisir, aussi intempestif qu’acerbe, épris de liberté et attaché à ses racines. Aussi, les auteurs de ce Cahier ont-ils fait choix de saisir ce polémiste électron libre dans une somme collective aussi passionnante que fourmillante d’informations souvent inédites sur l’homme et l’écrivain. C’est véritablement un « esprit mosaïque » qui anime cette réflexion collective et féconde, ainsi que le souligne dans son avant-propos Maria Pia De Paulis face à un « portrait composite de lui-même en artiste et en homme de son temps ». Une incessante confrontation entre l’homme et l’écrivain surprend et parallèlement séduit dans le contexte historique troublé par deux conflits mondiaux de la première moitié du XXe siècle. À la fois critique, apporteur d’idées, fasciné puis opposé à Mussolini et au fascisme, Malaparte présente une personnalité plurielle et aux multiples facettes.
Ce Cahier Malaparte fait entrer le lecteur dans l’intimité d’un caractère à la fois public et secret, souvent dévoilé de manière inattendue notamment par des témoignages de Benjamin Crémieux, Giuseppe Ungaretti, Gabriele D’Annunzio, Frédéric Vitoux… Cet esprit polémiste séduit, fascine, mais peut aussi décontenancer et conduire à des réductions trop rapides. Son regard sur le « Napoléon » de son époque ne cesse d’interroger le lecteur, et la section « Malaparte et le fascisme » apportera assurément au lecteur un certain nombre d’éclaircissements précieux après le rappel de l’implication personnelle de l’écrivain dans la Grande Guerre. Les multiples réflexions quant aux dimensions apparemment paradoxales de l’écrivain, sur son enracinement toscan aspirant à une ouverture internationale, permettent de dépasser bien des contradictions apparentes.
Au final, cette somme indispensable pour mieux comprendre un homme singulier dans son siècle invite à redécouvrir son œuvre qui a encore beaucoup à nous apprendre dans notre siècle également tendu et tiraillé.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Yvan Amar : "Chroniques des mots de l'actualité", Larousse, 2020.

 



Sherpa, zadiste, hackeur, létal… Combien de mots jalonnent notre quotidien par le truchement des médias et façonnent ainsi d’une certaine manière notre vision des choses, car les mots et autres expressions ne sont jamais innocents. C’est cette fascination pour les mots façonnés par l’actualité qui a toujours habité Yvan Amar, journaliste que les auditeurs de RFI connaissent bien pour ses chroniques quotidiennes sur la chaîne. Une passion qui lui a inspiré inlassablement de rechercher ce qui pouvait bien se cacher derrière les mots, ressassés parfois à l’envi par ses confrères journalistes…
Ce sont ainsi les mots de l’actualité qui s’invitent dans ce livre captivant car, pour une fois, ils ne sont pas utilisés comme supports d’une pensée, mais sont l’objet même de l’étude. A-t-on en effet réfléchi quelques secondes à toutes les implications d’une expression comme « Un couteau suisse au gouvernement » et aux nombreuses images rhétoriques qu’elle suscite souvent à notre insu ? Ce sont ces petits détails, qui n’en sont pas, qui fascinent l’auteur, recherchant ce qui fait sens, surtout lorsque cela ne va pas de soi. Cette fonction persuasive d’une expression lancée comme une ritournelle à longueur d’ondes structure parfois les pensées, les façonne à un point tel qu’il suffit pour s’en convaincre ces derniers temps d’écouter quelques minutes un débat télévisé ou un journal pour entendre une multitude de fois le mot « impact » et son malencontreux verbe « impacter » envahir les propos, ce qui en dit long sur l’état de notre société… Yvan Amar, linguiste et journaliste, fait ses « choux gras » de la « traçabilité », de « l’identité », des « people » ou du « pantouflage », sans oublier les anglicismes me too, pussy riot ou encore hackeur. L’analyse du mot « déchet » est également révélatrice sous la plume d’Yvan Amar, montrant combien ce mot péjoratif pendant longtemps peut trouver une nouvelle jeunesse en respectabilité lorsqu’il s’agit de le replacer dans un contexte écologique de recyclage. Nous apprenons dans cet ouvrage, décidément foisonnant, comment les fake news trouvent leur traduction dans un mot nouveau dans la langue de Molière, infox, une information fausse, mais aussi trompeuse afin de traduire au mieux l’expression anglaise.
Cette somme captivante d’Yvan Amar pourra dès lors bien figurer en bonne place dans sa bibliothèque au côté de l’inévitable dictionnaire qu’il complétera allègrement !

 

"Une saison avec Claudel" Emmanuel Godo, 71 p. Salvator, 2019.
 


Il y a urgence pour Emmanuel Godo, en ces temps incertains et futiles, d’une pensée puissante résistant aux tempêtes de l’Histoire. Relisant pour nous l’œuvre de Paul Claudel, l’auteur puise à cette source fertile une eau fraîche, parole puissante qui dépasse l’inanité d’un grand nombre de discours inondant notre quotidien. Mais pour cela, il faut des âmes fortes tirant parti de l’adversité, « une force sans limites » allant à l’encontre du cocooning, du bien-être et autres cool-attitudes… Si « croire c’est avoir confiance », rappelle l’auteur, c’est aussi être en lutte, tout d’abord avec soi-même. Claudel entend « jeter une brique à l’encontre de mes bulles de savon », vaste entreprise ! Il y aura donc « des pleurs et des grincements de dents », si nous savons lire l’Évangile de Luc et écouter le Christ, ce à quoi s’est exercé Claudel toute sa vie, en réapprenant à voir la nature, une impermanence des choses, mais qui sous le regard du Créateur conduit à la conscience que « l’impérissable existe », l’essentiel, la source éternelle. La joie de Claudel qui rayonne en se tournant vers le Créateur peut ainsi également être source d’espérance pour son lecteur. Sur ce cheminement, les passions et péchés peuvent conduire à accoucher de son être spirituel selon saint Augustin, idée que l’on retrouve chez Claudel. Les témoignages des premiers disciples désertant ou reniant le Christ ne sont-ils pas édifiants lorsque l’on sait ce qu’il adviendra quelque temps après de ces mêmes hommes ? L’amour comme le mal peuvent être des aiguillons pour aller dans le sens du vrai, saint Paul ne reconnaissait-il pas faire le mal qu’il ne voulait pas, et ne pas réaliser le bien qu’il souhaitait ? Mais il n’y a et n’y aura aucun consentement au mal chez Claudel qui reconnaît : « Dieu a fait l’homme et le péché l’a contrefait ». Pour sortir de l’ornière et échapper aux vents de l’éphémère, Claudel s’accroche au roc de la Parole éternelle et sera un lecteur insatiable de la Bible, particulièrement pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, rappelle Emmanuel Godo. La vie est une forme de prière et selon Claudel : « Même pour le simple envol d’un papillon le ciel tout entier est nécessaire »… Redécouvrons alors ce « grand poème de l’homme soustrait au hasard », une invitation si délicatement lancée par Emmanuel Godo aux lecteurs de ce petit ouvrage rayonnant.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

John Dos Passos : « U.S.A », T.1 « Le 42ème parallèle », T.2 « 1919 », T.3 « La Grosse Galette », traduit par Yves Malaric et révisé par C. Jase, Folio, n° 6715, n° 6716, n° 6717, 2019.

 


À souligner la parution en Folio de la trilogie de l’écrivain américain John Dos Passos (1896-1970), comprenant « Le 42e parallèle », « 1919 » et « La Grosse galette ». Intitulée lors de sa parution complète, en 1938, sous le simple titre « U.S.A », cette célèbre trilogie dresse un tableau critique et sans concession de la civilisation américaine en ce début du XXe siècle, des années 1910 à 1930. L’auteur, sur le long cours de ces trois œuvres, donne vie à des personnages de tous horizons et classes sociales, des vies désœuvrées, dramatiques ou pathétiques pour mieux dresser en miroir le monde américain pris entre turbulences et désespoir de ce début de siècle. Intégrant des procès célèbres dont celui de Sacco et Venzetti, extraits d’articles de journaux, collages de mots ou encore des chants populaires… Cette immense œuvre romanesque au style nouveau décalé, connut, dès sa parution, un succès retentissant, et constitue encore aujourd’hui un des romans incontournables de la littérature américaine du XXe siècle. Grand voyageur, John Dos Passos, écrivain, essayiste, poète et même peintre, a laissé une importante œuvre. Proche du milieu intellectuel communiste, il s’en écartera cependant après 1932, tout en conservant ses convictions premières.
Cette « Comédie inhumaine » en trois actes commence à l’aube du XXe siècle. Le 1er volume, « Le 42e parallèle »paru en 1930, met en scène des personnages embourbés de cette épouvantable tempête sous le 42e parallèle. S’y débattent et s’affrontent notamment Charley, le si crédule mécanicien, Ward un entrepreneur sans foi ni loi et, Mac, imprimeur et révolutionnaire… Des figures devenues depuis célèbres.
Le deuxième tome publié en 1932, « 1919 », met sous la lumière de ses projecteurs la figure de Joe William, un pauvre type engagé et ballotté dans la marine marchande, alors qu’en cette année 1919 s’ouvrent les règlements du premier conflit mondial. Entre paix, guerre finissante, profiteurs et combines, les États-Unis affirment leur prédominance laissant derrière elle le monde et les laissés-pour-compte.
Enfin, « La Grosse Galette », publié en 1936 et dernier volume venant refermer cette immense « Comédie inhumaine », retient pour toile de fond le monde de l’argent et des spéculations boursières de ce pays en plein essor économique que sont devenus les États-Unis. Vie des affaires et histoires d’amour s’y mêlent en des mondes différents, celui du cinéma, d’Hollywood, celui de l’industrie et Ford, des mondes que relie par la valeur du dollar et avançant inexorablement vers la grande crise de 1929.
Œuvre incontournable formant un tout, même si les trois volets peuvent, certes, être lus séparément.

 

 

 

Lucrèce Luciani : « Trois Biblio-choses ; L’Ombre des bibliothèques. », Coll. Les Billets de la Bibliothèque, Editions La Bibliothèque, 2020.
 


Lucrèce Luciani, auteur notamment de «L’Acédie » et du «Démon de saint Jérôme », ne lâche pas sa proie ou sa passion des livres avec ce nouvel ouvrage « Trois Biblio-choses » paru aux éditions La Bibliothèque. Avec un titre tout à la fois énigmatique et annonciateur, emprunté à Verlaine en son vers venant clore son célèbre poème Pauca mihi, l’auteur entend poursuivre, toujours et encore, son amour des livres et des bibliothèques. Un univers bien singulier effectivement que celui des livres, le plus souvent à « L’Ombre des bibliothèques », ainsi que le souligne le sous-titre, et qui offre, ici, à l’auteur l’occasion de pages emplies de cette ardeur des livres qui l’anime et lui est si chère.
Lucrèce Luciani entend, ici, s’attacher plus particulièrement aux secrets plus obscurs des bibliothèques, à leur «…face cachée comme souvent ignorée. Il s’agira de se porter en son envers, de creuser son « fonds », de la coulisser, d’atteindre ses bas-fonds, ses réserves, ses catacombes », écrit-elle dès les premières lignes, tel le poète maudit explorant les deux faces de la « chose-livresque », mais avec Lucrèce Luciani, bien sûr, à sa façon ! Le ton est donné, et l’auteur ne s’en départira plus.
S’appuyant sur trois toiles de maître - Magnasco, Arcimboldo et Magritte - données à voir en début d’ouvrage, ce sont des échos, des ondes de choc qui guident ces trois thèmes ou « Trois Biblio-choses » mises ainsi en résonance et que l’auteur poursuit et développe, croisant d’autres maîtres, Le Gréco, Dürer, Blake, etc., ou écrivains et poètes, Borges, bien sûr (comment pouvait-il en être autrement ?), mais aussi Nietzsche, Barthes...
Avec Magnasco et « La Bibliothèque du couvent », Lucrèce Luciani revient à son thème de prédilection, l’acédie. Campant sur son idée de voir dans celle-ci un « vice éminent comme spécifique de la chrétienté. », elle l’étend jusqu’à la toile de Magnasco et aux bibliothèques monastiques en général. Si son approche ne saurait être pour autant partagée par tous, reste que l’auteur en ces pages alertes et débridées, telle une danse folle et macabre, et entrant dans cette fascinante bibliothèque cénobitique peinte par le maître italien, explore les passions tristes…
En deuxième lieu, avec « Le Bibliothécaire » d’Arcimboldo, buste fait tout de livres, l’auteur s’empare d’une autre face obscure, celle du bibliotaphe ; Avouons que nous en connaissons tous au moins un… Cet « enterreur de livres » que surent dénicher les Encyclopédistes et que l’auteur s’empresse de compulser nuit après nuit. Défilent alors entre l’« otium cum litteris », la manie et la folie, entre les bibliophiles, les bibliomanes ou encore les « bibliofols » en tous genres, les battements de cœur, le corps et l’âme des livres, plus vivants que jamais pour Lucrèce Luciani ; Assurément, en ces pages, plus bibliopathe que bibliotaphe !
Enfin, « Trois Biblio-choses » se referme sur « La lectrice soumise » de Magritte, une occasion pour l’auteur, tel un démon déchaîné en enfer, de s’attaquer à la mise à mort des livres ; ce ne sont alors que sombres pierres tombales, sépultures et catacombes qui jonchent les pages. Mais que l’on se rassure, L’auteur, tel un bibliochamane, guérisseuse et ensorceleuse, a plus d’un tour dans son livre…
Des pages, comme toujours avec Lucrèce Luciani, avenantes et alertes emplies de son amour des livres et des bibliothèques, et transmettant au lecteur ces insolites vibrations, ces merveilleuses volutes ou énigmatiques voltes faces qui lui sont si chères. « Spirale, ellipse, illusion et vertige, tout s’enroule et se déroule dans ce tableau (Magnasco) où émergent, çà et là, têtes de doux dingues ou faciès de goules. », écrit-elle. Tout est dit ou presque…


L.B.K.

 

Henri de Régnier : « L’Altana ou la vie vénitienne. » ; Édition établie, présentée et annotée par Patrick Besnier, Coll. Omnia Poche, Edition Bartillat, 2019.

 


Les lignes qu’a su écrire Henri de Régnier sur Venise sont toujours, presque un siècle plus tard, un délice. C’est cette richesse d’écriture, empreinte de poésie et de délicatesse, que nous donnent à redécouvrir les éditions Bartillat avec la publication de « L’Altana ou la vie vénitienne, 1899-1924 » en format poche ; Une édition établie, présentée et annotée par Patrick Besnier, auteur également d’une remarquable biographie consacrée à l’écrivain Henri de Régnier en 2015.
Ami de Mallarmé, de Gide, Louÿs, Debussy…, le poète Henri de Régnier est déjà, au tournant du dernier siècle, connu et reconnu. Mais le décès de Mallarmé en 1898 va l’ébranler. Un an plus tard, alors âgé de 35 ans, en pleine crise de milieu de vie, il entreprend de découvrir la célèbre cité des Doges. Il y fut invité par son amie la comtesse de la Baume dans un des plus beaux palais vénitiens, la Cà Dario. Entre cette année 1899 et 1923, il y fit ainsi plusieurs longs voyages, onze précisément dont deux chez son amie, durant lesquels il découvrit et contempla Venise notamment du haut de ses terrasses typiques des palais vénitiens, appelées Altana, et sur lesquelles les femmes vénitiennes faisaient, en des temps plus anciens et selon une belle légende, sécher leurs longs cheveux blonds... « Un lieu de contemplation et de rêverie », souligne Patrick Besnier en sa préface.
« L’Altana » se sont des pages d’une poésie rare, sans effet lyrique à outrance, qui glissent entre recherches et souvenirs, telle une gondole au soir tombant, sur les canaux et sous les célèbres ponts de Venise. « Une vie vénitienne » pour laquelle l’écrivain afin de s’en approcher au plus près varie les effets de style, carnets, notes, rêves…, préférant de subtils camaïeux à un monochrome, fut-il poétique.
C’est plus en esthète que véritablement solitaire que l’écrivain découvre, arpente et se perd dans Venise entre ses places, églises et ruelles. L’art et la peinture y tiennent une place privilégiée, bien sûr, dont celle de Longhi, et pour lesquelles il se fait ouvrir les palais ou visite les antiquaires. C’est une « Venise retrouvée », celle du XVIIIe siècle qui hante ces pages, celle de Goldoni et de Gozzi ; Autour de lui, des amis plus jeunes, lettrés et élégants dont Edmond Jaloux, Émile Henriot, notamment. Les pages consacrées au fameux « Chinois » du célèbre Caffè Florian demeurent bien sûr, savoureuses et inoubliables ; « Nous venons souvent nous asseoir dans le coin qu’il occupe et qu’il semble nous réserver », « À cinq heures sous le chinois »… Inoubliables également sa rencontre avec Mariano Fortuny dans son palais Orfei. Mais, lorsque son amie la comtesse de Baume meurt en 1911, l’écrivain retrouvera alors le palais Ca’Dorio habité de souvenirs et de fantômes toujours plus vénitiens… Henri de Régnier ne reviendra, après de longues hésitations, à Venise que dix ans après la Première Guerre mondiale en 1924, un ultime séjour...
Il sut durant ces visites nouer avec la Sérénissime un dialogue intime et poétique où viennent se refléter les mille facettes d’une Venise à nulle autre pareille, celle de sa poésie, de ses rêves, de ses pas. De là naîtra dans cette écriture remarquable, sans lyrisme, son chef d’œuvre « Altana ». Auparavant, il avait déjà écrit sous inspiration vénitienne une nouvelle, des poèmes et plusieurs romans, mais l’aboutissement fut sans conteste les « Esquisses Vénitiennes » illustrées des eaux-fortes de Maxime Dethomas publiées en 1906, et enfin, « Altana » écrit en 1926-27 et qui sera publié en 1928.


L.B.K.

 

Florent Oiseau : "Les Magnolias", Allary Éditions, 2020.
 


« Parfois, la vie ne vous donne rien pendant des années, des décennies. Pas un trèfle à quatre feuilles, pas un Noël sous la neige, pas un billet de banque retrouvé dans une vieille veste. Aucune satisfaction, pas la moindre victoire, rien à manger pour l'égo. Elle ne nous donne tellement rien que vous pensez qu'elle vous a oublié... ». Et pour Alain, ce gentil paumé, qui fait des listes de noms de poneys en attendant le rôle de sa vie, qui va voir tous les dimanches sa grand-mère aux Magnolias, même si elle ne s’en souvient pas… Alain héberge aussi Rico son copain qui galère... Et, pour lui, qu'est-ce que cette vie lui réserve ? Lumière pleins phares ou raies diffuses. Alors que sa grand-mère lui demande un jour dans un moment de lucidité de l'aider à mourir, « Alors aide-moi à mourir. » dira-t-elle. Lui, Alain, son petit-fils, jour après jour, se questionne sur ce que cela signifie et sur ce qu'il doit faire ou ne pas faire. Plus que chamboulé, il contacte alors de nouveau son oncle Michel pour lui parler, dire, surtout, ce souhait qu'il ne peut, seul, assumer. Mais, de son côté, Michel est en conflit avec sa mère, et a écrit ses souffrances noir sur blanc dans un cahier, pourquoi ? « Soit tu fais du thé et on échange des banalités, soit tu vas au sous-sol chercher de la prune, et je te dis ce que tu veux savoir. Ce que tu as trouvé au sujet de ta grand-mère. Dans mon cahier. Il a insisté sur « mon cahier », lui dira Michel. Alain s’est senti obligé de lui demander de nouveau… Dans ces pages, plus colorées que noircies de vie, c’est tout un pan méconnu de la vie de sa grand-mère qu’Alain va alors lire et découvrir de ses yeux écarquillés, emboués. Une forme d'initiation vers sa vie d'adulte, ses non choix, ses envies, ses ratés, ses illusions et désillusions.
Florent Oiseau écrit « cash », des phrases simples, rapides, percutantes, efficaces et pleines d'humour, et la vie de son héros ordinaire est cocasse, jamais ridicule ; Malgré tout, il nous fait rire et le lecteur aurait bien envie de lui ouvrir les yeux et de l'aider, mais chacun doit faire son chemin, n’est-ce pas ?...

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Gérard Durozoi : « Histoires insolites du patrimoine littéraire », Editions Hazan, 2019.

 


Un réjouissant ouvrage écrit par un amoureux des livres pour les amoureux des livres ! L’auteur Gérard Durozoi aime les livres et les Bibliothèques, c’est indéniable. Et c’est cette passion qu’il a souhaité en ces pages partager en nous contant mille et une histoires de livres, des histoires étonnantes et inattendues. Une belle invitation à entrer dans l’univers du livre, ce monde singulier et unique construit telle la Tour de Babel de Jérôme Bosch, et montant bien plus haut que les étagères d’une bibliothèque. Un ouvrage quelque peu loufoque, mais érudit et des plus sérieux, nous racontant des « Histoires insolites du patrimoine littéraire ». Un inventaire en quelque sorte, surprenant, à la fois ordonné et foutraque, offrant au lecteur bien des trouvailles. Le lecteur, amoureux des livres, bibliophile, bibliomane ou bibliopathe, y retrouvera, parfois, certes quelques connaissances , compagnons de routes déjà croisés ou ouvrages de prédilection, mais aussi et surtout de belles pépites. Des chapitres et thèmes offrant à l’auteur l’occasion de digressions proposées comme des pistes… Non dénué d’humour, habité d’une curiosité insatiable et suscitant celle du lecteur, l’auteur parcourt le monde et les siècles, rien ne l’arrête dans cette quête foisonnante. Une plaisante cartographie, toute à la fois fiable et drôle, de l’univers fascinant des livres et des bibliothèques, des bibliothèques fantastiques parfois disparues, légendaires ou mythiques interpellant de célèbres collectionneurs ou bibliopathes. Des légendes ou énigmes que l’auteur questionne, interroge et sous-pèse ; la Bibliothèque de Babylone a-t-elle existée ? Ou encore, l’énigme du manuscrit Yoynich… Supercheries, interprétations suspectes, y sont passées au crible. Des pages hantées d’ouvrages rares et précieux, « Des trésors perdus, parfois retrouvés », suscitant la jalousie et l’envie des bibliomanes impénitents ou réveillant la possessive manie des bibliotaphes. Écriture, langue, traductions et auteurs livrent également leur lot d’érudition et d’anecdotes, sans oublier la longue histoire des livres brulés ou censurés. L’édition et les éditeurs, la diffusion et les bestsellers n’échappent pas non plus à l’acuité de l’auteur. Savez-vous, par exemple, qui a inventé les bestsellers ? Reliures, découpages des pages ou conservation des ouvrages offrent, eux aussi, leurs trésors d’« Histoires insolites »… Insolites ou baroques, tant il est vrai, que les livres ont parfois de bien étranges liens et songes… Une mine passionnante que saint Jérôme n’aurait pas reniée, lui, le patron des bibliothécaires et libraires, auteur de la Vulgate, aimant tout autant commenter que débattre à coup de livres, et amoureux, à son grand dam, de littérature antique.
Un ouvrage offrant à son lecteur, en fin de compte, l’une des plus belles invitations qu’il soit, celle de poursuivre cet inventaire singulier de ces « objets » si fabuleux que sont les livres. Qui donc peut, en effet, mieux et plus qu’eux, nous conter de si belles histoires ? On ne peut qu’espérer que cet ouvrage suscitera quelques vocations ou passions, au moins celle des livres et de la lecture.

L.B.K.

 

 

Edgar Allan Poe – Nouvelles intégrales – tome 3. 1844-1849 », Traduction de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, Éditions Phébus, 2019.
 


L’intégrale des nouvelles d’Edgar Allan Poe dans leur nouvelle traduction s’achève avec ce troisième et dernier volume venant clore l’entreprise de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, fruit de longues années, et aboutissant aujourd’hui à cette nouvelle édition érudite, déjà largement saluée. L’œuvre immense de l’écrivain américain, dont Baudelaire et Mallarmé surent les premiers reconnaître l’extrême valeur, influencera, jusqu’à nos jours encore, non seulement le monde de la littérature, mais aussi celui du cinéma ou plus près de nous de la BD. C’est donc un bel hommage que lui rend cette nouvelle traduction en 2019 marquant ainsi le 200e anniversaire de sa mort.
Ce troisième volume rassemble les Nouvelles que l’écrivain a écrites durant les cinq dernières années de sa vie, de 1844 à 1849. En cette année 1844, alors qu’Edgar Poe s’installe à New York, ce sont des années sombres qui s’annoncent pour l’écrivain. Après la disparition de sa femme en 45, Poe sombrera, en effet, dans l’alcool, la drogue et présentera un état de santé des plus inquiétants… Pourtant, il ne cessera d’écrire, et nombre des derniers textes que le novelliste livrera à la fin de sa courte vie sont considérés comme de véritables chefs-d'œuvre. Ces dernières nouvelles sont plus fantastiques, plus sombres aussi, et souvent quelques plus complexes que celles données à lire dans les deux volumes précédents. Écrites dans cette langue de Poe alliant spontanéité et finesse, elles offrent une incontestable modernité rendue parfaitement vivante en ces pages par cette nouvelle traduction. C’est en quelque sorte la patine de plus d’un siècle que les auteurs ont souhaité atténuer.
Ce sont donc ces Nouvelles, comportant nombre de joyaux, dont « Un récit aux monts Crénelés » ou encore « La lettre dérobée », que livre ce troisième volume. Présentées chronologiquement, ce ne sont pas moins de vingt-cinq nouvelles que le lecteur pourra découvrir dans cette nouvelle traduction, comprenant également « Les faits concernent le cas Valdermar », « Saute-Grenouille » ; l’ouvrage s’ouvrant avec « Les Besicles », et se refermant sur « Le Phare », une nouvelle demeurée inachevée… Poe éteindra, à 40 ans, le 7 octobre 1949.
Un riche et passionnant volume, venant compléter le premier tome consacré aux Nouvelles écrites durant les années 1831-1939, suivi des années 1840-1844, pour le deuxième tome.
Ainsi, s’achèvent les « Nouvelles intégrales » d’Edgar Allan Poe, dans cette nouvelle traduction de Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, de l’un des plus grands auteurs de la littérature américaine du XIXe siècle, et dont l’influence n’a jamais cessé de rayonner.

« Les Fables de La Fontaine illustrées par Marc Chagall. », avec un livret d’Ambre Gauthier, Editions Hazan, 2019.
 


C’est toujours un plaisir renouvelé que de lire ou relire Les Fables de Jean de La Fontaine, mais lorsque celles-ci sont illustrées par Mac Chagall, le plaisir devient alors fabuleux et infini…
C’est en 1935, sur demande du célèbre marchand d’art, Ambroise Vollard, que Marc Chagall réalise ce projet fou d’illustrer les Fables de l’un des plus grands poètes français du XVIIe siècle. Pour cette entreprise, le peintre ne réalisera pas moins d’une centaine de gouaches en couleurs afin de préparer son travail de gravure. Les Fables entrent en résonnance avec son âme russe, son amour de la France et son imaginaire. Elles seront pour lui une source inépuisable d’inspiration.
Cette fabuleuse édition qui dépassait toutes les espérances d’Ambroise Vollard, fut cependant interrompue par la disparition de ce dernier. Elle ne sera présentée au public sur l’initiative de Tériade qu’en 1952, soit presque vingt ans après…
Et c’est cette extraordinaire réalisation des « Fables de la Fontaine illustrées par Marc Chagall », ce dialogue éblouissant que nous donnent aujourd’hui à redécouvrir les éditions Hazan en collaboration avec le Comité Marc Chagall. Plus d’une soixantaine de gouache du peintre d’origine russe y sont ainsi dévoilées de nouveau, accompagnées en ces pages pour la première fois de leurs gravures, et dont certaines inédites. Des fables, des aquarelles et gravures livrées dans un coffret qu’accompagne un livret signé Ambre Gauthier, docteur en Histoire de l’art et chargée de recherches au Comité Mac Chagall. « Respirant un parfum de tranquille sérénité, parfois contrariée par l’explosion de la gouache, les compositions entraînent dans leur sillage les images d’une nature vibrante, permettant la communion de l’homme, de l’animal et du végétal si chère à La Fontaine. », souligne en ce livret Ambre Gauthier.
Et c’est bien cette unique et fabuleuse communion que nous livre cette belle et heureuse initiative éditoriale, rendant ainsi un bel hommage à cette précieuse rencontre entre le peintre et le poète, entre Chagall et La Fontaine, ces deux géants de la culture française.

« Est-il quelque Oiseau sous les cieux
Plus capable que (toi) de plaire ? »,
demande Junon à un Paon… (Livre deuxième, Fable XVII)

 

Geneviève Haroche-Bouzinac : « Louise de Vilmorin ; Une vie de bohème. », Flammarion, 2019.
 


Après Voltaire, Vigée Le Brun et Henriette Campan, Geneviève Haroche-Bouzinac nous livre avec cette dernière parution aux éditions Flammarion une riche biographie de Louise de Vilmorin. Un fort volume, exhaustif et d’une rigueur implacable, informé aux sources les plus récentes, notamment les correspondances inédites de Jean Hugo ou celles récemment ouvertes du poète et éditeur Pierre Seghers. Et il fallait bien une telle main de maître, celle de Geneviève Haroche-Bouzinac, pour démêler la vie bouillonnante de Louise de Vilmorin. Une vie faite de mille facettes, jeune fille rangée ou presque, femme de mariages, mère et plus encore sœur, femme de lettres, épistolière impénitente, femme mondaine, et plus que tout peut-être femme de cœur, amoureuse tout aussi incorrigible qu’amendable… Une vie électrisée qui laissera toujours dans son sillage cet envoûtant parfum de passion, un parfum qui perdure encore malgré les années qui s’égrènent depuis sa disparition, le 29 décembre 1969, tel  « Le sable du sablier » éternel, titre d’un de ses recueils de poésie (1944).
C’est en de multiples chapitres, aussi nombreux que les événements qui émaillèrent la vie de celle que ses proches appelaient « Loulou » que l’auteur déroule ces tourbillons incessants d’amitiés, d’amours, de poésie et de littérature qui ont nourri la vie de Louise de Vilmorin. Louise est née en 1902 dans cette famille reconnue et fortunée de botanistes et grainetiers « Les Vilmorin », un nom qu’elle saura faire perdurer et imposer. Très vite à la figure d’un père adoré, s’ajoutera l’amour de ses frères, le clan Vilmorin ou quatuor, ainsi que l’écrit Geneviève Haroche-Bouzinac, un univers masculin qui s’élargira et dont s’entourera toujours Louise. Elle connut le tout Paris, le capitaine Jean de Lattre de Tassigny, Honoré d’Estienne, Raoul de Roussy de Sales, Antoine de Saint-Exupéry (avec qui elle sera fiancée), Henry Leigh-Hunt (son premier mari), Gaston Gallimard, Paul Pálffy (son second mari) et tant d’autres… sans oublier, bien sûr, André Malraux qu’elle connut jeune et qu’elle retrouvera à la toute fin de sa vie à Verrière.
Mais Louise avait surtout dans ses yeux pour flamme la poésie et la littérature. Soutenue par des amitiés indéfectibles, celles de Jean Cocteau ou encore Poulenc, elle écrira toute sa vie poèmes et recueils ; Ce sera sous l’influence d’André Malraux qu’elle mènera à bien son désir d’écriture et son premier roman « Sainte-Unefois » sera publié en 1934 par Gallimard. « Le lit à colonnes » en 1941 sera un bestseller. Romans, théâtre, cinéma, rien n’arrêtera Louise, elle qui ne sut jamais tout à fait ajuster ses désirs à la réalité, celle qui eut toute sa vie la saveur de l’enfance et le goût du merveilleux…
Élégante, séduisante, Louise boitera cependant dès son jeune âge toute sa vie. S’ajoutant à l’amour d’un père disparu trop jeune et à une mère trop belle et distante, c’est une boiterie existentielle qui marquera plus encore sa sensibilité et son cœur. Une sensibilité blessée et à fleur de peau qu’elle tenta de dissimuler, du moins de dompter du mieux qu’elle put. Louise mènera une vie intense d’amours et de ruptures, enchaînant soirées mondaines, bals masqués, voyages et rencontres, mais souvent si loin de ses trois filles ou de ceux qu’elle chérit ; « Des tournants entre deux périodes de vie affective(…), note l’auteur, « un perpétuel entre-deux » qui laissera Louise à jamais inguérissable. On dit que certains êtres naissent avec la cicatrice d’un cœur brisé, était-ce le cas pour Louise ? Ses désirs de poésie, d’écriture, de séduction seront « une ivresse qui la protègera de la mélancolie », souligne encore Geneviève Haroche-Bouzinac, un appel crié dans un murmure que peu entendront vraiment, mais dont l’écho nous parvient, par ces pages, encore…
À n'en pas douter, cette biographie plus qu’exhaustive ne pourra que s’imposer en ouvrage de référence, une biographie non d’une vie de bonheur, mais bien ainsi que l’annonce son sous-titre, d’« Une vie de bohème », celle de Louise de Vilmorin.


L.B.K.

 

Hippolyte Taine : « Voyage en Italie », édition établie par Michel Brix, Bartillat, 2018.
 

Si le Voyage en Italie de Goethe avait déjà lors de sa parution marqué les esprits, le récit de voyage que composa Hippolyte Taine dans le même pays de 1864 à 1866 a rapidement fait figure, pour sa part, de guide incontournable, constituant un véritable bréviaire pour tout voyageur se rendant dans la péninsule. Quelles sont les raisons d’un tel succès ? Le style adopté par l’auteur et le soin qu’il mit à mettre à la disposition de ses lecteurs une mine d’informations accessibles sur les caractères des lieux, les idées qui s’y échangeaient, les opinions comme les anecdotes, eurent tôt fait de donner à ce volumineux guide une aura incontestée jusqu’au début du siècle dernier. Naples, Rome, Pérouse, Assise, Sienne, Pise, Florence, Bologne, Padoue, Venise et enfin la Lombardie deviennent presque familières sous la plume du philosophe et historien, auteur bien connu de la France contemporaine. Car Taine a le génie de capter l’esprit des lieux, s’arrêtant tout aussi bien sur la grandeur d’un retable d’église que sur une ornière encore visible laissée par le passage des chars antiques… Évitant le style encyclopédique avant l’heure, c’est sa propre expérience de voyageur qui nourrit ces lignes sensibles sous la forme d’un journal. Aussi le lecteur s’étonnera-t-il de la fraicheur des témoignages recueillis par l’auteur, n’hésitant pas à rapporter une conversation qu’il eut avec un prêtre consterné par les outrages laissés par des soldats acquis à la cause laïque qui sévissait alors, un véritable micro-trottoir réaliste avant l’heure. Si notre guide a lui-même été conseillé sur les lieux à visiter, sa profondeur de jugement lui permet de replacer cette multitude de faits et d’observations dans une vision plus globale et synthétique. Grâce à un style concis et précis, Taine sait aller à l’essentiel, tout en aimant à perdre parfois son lecteur dans les ruelles sans issue qui constituent le charme de tout voyage. Si les préjugés ne manquent pas, ils sont souvent ceux de son temps et n’enlèvent rien au charme de l’ouvrage. Un journal écrit à la première personne, une heureuse conjugaison pourtant inhabituelle à l’auteur, qui accompagnera délicieusement tout amoureux de l’Italie.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Correspondance George Sand et Eugène Delacroix ; « Je serais folle de vous si je ne l’étais d’un autre », Coll. Poche, Édition Le Passeur, 2019.

 


Quel régal que de lire cette correspondance entre George Sand et Eugène Delacroix ; lorsque l’écrivain rencontre le peintre, nous sommes en 1834, George Sand vient de rompre avec Alfred de Musset, une passion tumultueuse qui vient de la briser ; de son côté, Delacroix connaît également une déception amoureuse. Est-ce ce point de dérive commune qui, de prime abord, les rapprochera l’un de l’autre ? Le peintre vient d’accepter de faire le portrait de l’écrivain, de la femme déjà célèbre maintenant aux yeux tristes et aux cheveux coupés courts pour en avoir – comme son héroïne, fait offrande à Musset… La première lettre qu’écrira Georges Sand à Delacroix sera seulement pour le décommander, et remettre ce premier rendez-vous de pose, parce que s’estimant trop affligée par cette rupture. Lettre courte, certes, et pourtant de cette première missive datée exactement du 20 novembre 1834 débutera entre eux une belle et longue activité épistolaire, reflet de leur amitié, qui durera jusqu’à la mort du peintre en 1863. Devenant très proches, les lettres tant de George Sand que celles d’Eugène Delacroix sont tissées d’intentions, de tendres mots et d’une belle retenue tout amoureuse. À ce titre, le titre retenu pour cette correspondance traduit à merveille cette sensibilité particulière qui les unira. « Restons bohémiens cher œil noir, afin de rester artistes ou amoureux, les deux choses qu’il y ait au monde », lui écrira-t-elle en septembre 1938. L’écrivain s’est éprise de Chopin, mais forte de cette nouvelle passion, elle redoublera d’intention à l’égard du peintre, d’humeur trop souvent mélancolique. Elle n’hésite pas à l’appeler « Mon petit vieux » ou simplement « Lacroix ». Faite d’une compréhension mutuelle, leur amitié reposera avant tout sur l’art, la musique – dont celle de Chopin mais aussi Franz Liszt, la peinture, les lettres, etc. Delacroix sera, bien sûr, comme tous les proches de George Sand invité avec Chopin à de multiples reprises à Nohant, il y viendra deux fois. Au fil des années, cette amitié connaîtra, certes, quelques distances et divergences de vues, notamment pour des raisons politiques, mais jamais ne sera négligée ou rompue, ainsi qu’en témoigne cet échange épistolaire s’échelonnant sur presque quarante années, reflet d’une longue et sincère amitié, mais aussi de cette époque foisonnante qui fut celle du milieu du XIXe siècle.
La présente correspondance a fait l’objet, pour cette édition, d’une riche et agréable préface signée Danielle Bahiaoui, professeur de lettres et secrétaire général des Amis de Georges Sand. À celle-ci viennent s’ajouter des annexes tout aussi intéressantes : l’une consacrée au peintre sous la plume même de George Sand et issu de « Histoire de ma vie » ; une étude « A propos de Michel-Ange » signée, elle, du peintre ; enfin, l’ouvrage se referme sur une passionnante étude signée de nouveau Danielle Behiaoui et ayant pour sujet le fameux portrait qu’exécutera Eugène Delacroix de George Sand, un portrait chargé d’émotion au même titre que l’ensemble de cette correspondance.

L.B.K.
 

Patrick Mauriès : « Quelques Cafés italiens », Éditions Arléa, 2019.
 


Un bien plaisant opuscule consacré en ces heures estivales à « Quelques Cafés italiens » signé Patrick Mauriès aux éditions Arléa. C’est sous les signes de ces fragrances toutes italiennes que l’auteur a en effet choisi d’emmener son lecteur de café en terrasse à la recherche de ce parfum si prégnant : « celui, mêlé, d’expresso, de bitter, d’amande et de marsala qu’exaltent les cafés en Italie – bien distincts des nôtres… ». Patrick Mauriès a écrit ces pages sur plusieurs années lors de ses pérégrinations de caffè en caffè, sans hâte ni calcul, juste le plaisir de ce partage qu’offrent encore aujourd’hui ces lieux singuliers que sont les cafés italiens. Des lieux ni intimistes ni tout à fait extérieurs où présent et histoire s’offrent volontiers aux mots et à l’élégance de l’écriture. Le Caffe Florian, bien sûr, à Venise, Petruccio à Naples… Flânerie, frivolité, passions, bavardages, commérages dans lesquels s’invitent quelques photographies, mais aussi et surtout, poésie, théâtre, peinture, écrivains et belles se mirant dans les jeux flous des miroirs de l’histoire. « Les cafés sont des théâtres d’ombres ; chacun d’eux draine une étrange Lituanie d’images, des fragments flous de décors, des détails figés… », écrit l’auteur ; s’immisce aussi une joyeuse typologie des cafés italiens et de leurs clients, café de résidence, de passage, « boite à politique », etc. ; plus qu’une aride définition, c’est de chatoyantes personnalisations qui s’y déploient au gré des cafés et époques… Des lieux fatigués de leur longue histoire, plus lointaine que celle des cafés parisiens, et leur donnant cet air de vieil aristocrate ou de fiers flibustiers, mais toujours, là, bruissants des feux de leur mémoire. Réminiscences, anecdotes, c’est à une heureuse nostalgie que nous convie en ces pages Patrick Mauriès, picorant çà et là au filtre de la poésie, remontant jusqu’à l’histoire même du café telle quelle nous le fut rapportée par Antoine Galland (« De l’origine et du progrès du café », éditions La Bibliothèque, 2017). Dans cet élégant style qui leur sied si bien, les cafés italiens de leurs fastes et lustres d’antan y prennent alors corps et vie, avant que l’auteur ne les laisse flotter ou voguer… L’auteur a glissé pour cette réédition dans sa préface quelques lignes actualisées, notant une certaine résurgence des cafés mais sans pour autant renier son amoureuse attirance pour ces illustres caffè italiens, passant de l’ombre des longues arcades italiennes où s’alignent presque à l’infini tables et chaises à ces terrasses surannées, mais aujourd’hui encore toutes ensoleillées et sachant si bien prolonger le soir venu le plaisir de s’y retrouver ou d’y lire.

L.B.K.
 

« Rome éphémère » Gérard Macé, Arléa, 2019.

 


Rome, soleil et azur, quelques touches d’ocres sur les feuillages lorsque la chaleur accable les arbres comme les passants. Gérard Macé s’invite subrepticement dans ces places et ruelles d’une ville qui s’offre sous un regard sinon complice, tout au moins intime. Avec l’auteur comme guide, les promenades ne sont plus à redouter à l’heure du zénith et le Tibre brille de désinvolture, contraste de ses quais, d’un côté soigné pour les cohortes des temps modernes de coureurs et autres cyclistes alors que sur l’autre rive herbes folles et embarcations ayant peut-être connu le temps de Sénèque se perdent dans leurs rêves. Gérard Macé souligne dans ces pages ces intrications singulières entre campagne et urbanité – la fameuse urbs latine – nature et artefact jusqu’en ses moindres détails au détour d’un pavé ou d’une fontaine… Le baroque est omniprésent, aujourd’hui comme hier, il scande le paysage romain dans ses édifications comme lors de ses destructions, théâtre de l’impermanence absolue dans la continuité, paradoxe de plus. Ce « théâtre de pierres » a été édifié par les plus grands architectes, éternelles rivalités d’un Borromini et du Bernin pour des jeux d’ombres et de lumières qui ravissent les regards, dans tous sens du terme. L’illusion baroque transforme jusqu’à la matière, la pierre est pétrie comme de l’argile, transmutations alchimistes de la ligne en courbe jusqu’à l’ivresse. L’auteur, dans ses déambulations toutes romaines, invite à la prudence du regard, une attention aux détails qui pourraient échapper comme ces œuvres parfois cachées de Borromini, chapelles des Rois Mages et Sant’Ivo qui se laissent désirer. Théâtralité plus manifeste du Bernin avec l’enlèvement de Proserpine dont la chair porte encore l’empreinte des doigts du ravisseur comme si le rapt datait d’hier ou encore magie de l’extase de sainte Thérèse, blessée d’amour jusqu’au tréfonds du marbre de l’église Santa Marie delle Vittoria… C’est à un éternel recommencement auquel invite cette découverte de la « Rome éphémère » signée Gérard Macé dans ces pages illustrées par les belles photographies de Ferrante Ferranti et inspirées par une connaissance intime de la ville éternelle, loin des foules et des chemins convenus.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Dante Alighieri « L'Enfer » traduction nouvelle de Michel Orcel, éditions La Dogana, 2019.
 


 

Tout amoureux de Dante Alighieri (1265–1321) chérit ces vers fameux ouvrant l’œuvre maîtresse la Divine Comédie, chef-d'oeuvre de la littérature mondiale :


Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.

Ce sont ces mêmes vers qui ont poussé le poète, romancier et traducteur Michel Orcel à proposer une nouvelle version de « L’Enfer » en réaction à certaines traductions récentes dont il ne goûte guère le style ! Réaction atrabilaire, certes, mais qui donne naissance à un somptueux travail sur la première partie de l’œuvre, L’Enfer, paru aux éditions La Dogana, cet extraordinaire poème évoquant le périple du narrateur successivement à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. L’éditeur Florian Rodari ne cache pas son plaisir d’avoir enfin pu proposer une traduction nouvelle de la première partie de cette œuvre unique en son genre qui repose sur cette alchimie toujours fragile entre rythme, scansion et musique, passée à la postérité depuis des siècles. Quels poètes ou artistes n’ont en effet su louer la beauté de son récit, celle de sa versification ? Botticelli vient bien entendu immédiatement à l’esprit, lui qui sut si bien saisir toute la nouveauté proposée par le texte du poète avec les illustrations mémorables qu’il réalisa à la pointe d’argent et à l’encre ou encore William Blake et sa centaine de dessins tout autant tourmentés que voluptueux, sans oublier Delacroix, Gustave Doré, Auguste Rodin... Michel Orcel a su empoigner cette poésie conçue en tercets enchaînés d'hendécasyllabes en langue florentine pour proposer une traduction par le décasyllabe français, le plus proche de l’original et autorisant une musicalité certaine, fidèle à l’esprit et à la lettre de Dante.
Formé à l’école de Thomas d’Aquin, sans omettre les leçons d’Aristote, ainsi que la rappela le pape Benoît XV dans sa lettre Encyclique In Praeclara Summorum en 1921, c’est en effet la foi catholique qui inspire cette œuvre puissante qui ne ménage pas ses effets, comme ses coups de poignards effilés. Le traducteur a su, lui aussi, être guidé par cette force puissante afin d’en restituer la beauté et les splendeurs qui font de la Divine Comédie une œuvre au cheminement singulier, cheminement qui n’a rien d’une promenade de santé comme le relève dans sa préface Florian Rodari, saluant cette tempétueuse audace dont fait preuve Michel Orcel pour des choix de traduction qui n’ont rien de convenu : « Corde jamais ne projeta fléchette qui si vite vola dans l’air, légère, comme cette nacelle que je vis » « Pousse donc ta tête plus avant jusqu’à pouvoir bien distinguer de tes yeux le visage de la pute souillonne, échevelée, qui, de ses ongles merdeux, se griffonne tantôt à croupetons tantôt dressée »… des réalités bien triviales – âmes sensibles, attention - non occultées par cette traduction et qui n’en rendent pas moins saisissants ces contrastes à l’occasion de "L’excursion cosmique à laquelle Dante veut convier le lecteur dans sa « Divine Comédie » » et qui « … s’achève devant la Lumière éternelle qui est Dieu lui-même, devant cette Lumière qui est dans le même temps « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles », selon un autre pape amoureux des arts, Benoît XVI. C’est justement tout le génie de l’œuvre de Dante que de rendre, grâce à la poésie, ces cheminements de l’âme des tréfonds de la vie à la lumière ultime. La puissance du style du poète fait mouche avec la traduction de Michel Orcel, jubilations multiples qui valent plus d’un film aux effets spéciaux. Le lecteur serpente sur ce chemin sinueux fait de nos turpitudes et de celles de nos aînés, la pestilence guette chaque pas alors que le rayonnement de cette œuvre éclaire ces pénombres de la plus belle des manières. Vivement le Purgatoire !

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

"Sept petites douceurs" Shaun Levin, Éditions Philippe L''Antilope, 2019.

 


Shéhérazade devait inventer une histoire chaque nuit et jouait sa vie en tenant en haleine la curiosité du sultan pendant 1000 et une nuits... « Je », le narrateur de ce texte érotico-gourmand, lui non plus, ne veut pas perdre son amant, alors il lui confectionne des douceurs, des gâteaux pour le garder près de lui bien que ce dernier vive une double vie avec une femme ou parfois un autre homme, il trouve ainsi une consolation à chaque séparation. « Hier soir, après le retour de mon amant chez sa maîtresse, pour oublier cet amour que je lui donne encore, je me suis consolé en me préparant un gâteau au chocolat et à la noix de coco, glacé au rhum...» Féru de philosophie, Le Banquet de Platon et autres textes antiques accompagnent ses pensées les plus intimes, spirituelles ou communes entre ses rendez-vous amoureux ou dans sa vie quotidienne ; « Depuis un certain temps, je ne vais nulle part sans Le Banquet, tirant du réconfort dans l'opulence des autres. C'est là que je prends des leçons d'amour. » Mais avant toute chose, trouver des recettes de gâteaux de toutes sortes, simples à faire et qui pourraient bien rendre addicte... Alors le texte est ponctué de recettes, ses recettes, celles qu'il prépare et que l'on aurait également bien envie de manger… Qui que nous soyons, l’auteur nous fait partager les saveurs de la vie de ce « Je » que l'on perçoit un peu mieux à chaque chapitre. Ce roman n'a rien d'aussi léger ni d'aussi sucré que l'on pourrait de prime abord le penser, c'est une histoire d'amour, un amour profond et intense « Un mot de lui me sort du chaos ou m'y replonge. Chaque mot de lui transforme ma personne, me jette d'un mur à l'autre ; je passe en un rien de temps de quatre à quatorze ou vingt-quatre ans. Il est ma mère, mon père ; l'un, l'autre ou même les deux, je ne sais jamais. Il est ma voix, mon chant ; chaque mot, chaque silence avec lui est un souvenir transformé. » Mais dans la rue, pas question de se prendre par la main, trop de gens les connaissent... Et alors, pas facile de s'affranchir, d'être à l'extérieur, hors de l'appartement ou de ces lieux de rencontres laissant parfois les amours prendre d'autres directions que quelques douceurs sucrées, gâteaux ou autres scones ne peuvent stopper. « Où trouve-t-on le courage d'agir toujours comme on l'entend ? - Dans la solitude... » Shaun Levin raconte certes l'amour et ses affres, mais aussi son rapport à la littérature, et autres nourritures de l'esprit, tout passe par les sens, la vue des corps des amants, le toucher des caresses érotiques, le goût des douceurs, l'ouïe dans l'attente des bruits qui annoncent la promesse d'une nuit où l'odorat y sera tout en éveil, des parfums de l'amour et celui des gâteaux fraîchement cuits... Quelles délices alors de se retrouver après des semaines d'absence et de séparation qu’aucune confidente ne saurait combler et apaiser le doute. « J'aimerai qu'il m'aime – Il t'aime – J'en doute – Tu es inquiet qu'il puisse ne plus t'aimer ? - Je suis plein comme un œuf. Il faut que je m'allonge. » Cet amour entre Martin et « Je » pourra-t-il durer ? Y a- t-il une recette pour cela ? C'est bien là le vrai sujet dont parle ce livre, au-delà du genre, des conventions, des cultures et au-delà du temps.

 

Sylvie Génot Molinaro
 

Vénus Khoury-Ghata : « Marina Tsvétaïéva  mourir à Elabouga », Éditions Mercure de France, 2018.

 

 

Un roman fort pour un destin tragique celui de la poète russe Marina Tsvétaïéva. L’auteur, Vénus Khoury-Ghata, romancière et poète, procédant par cercles concentriques, a retenu les dernières années de Marina Tsvétaïéva, des années de misère, de douleurs et de souffrance. Sans nouvelles de son mari, seule avec sa fille aînée Alias, désormais unique, Marina Tsvétaïéva se bat dans cette période trouble contre la faim, le froid et la misère. Elle ne doit sa survie qu’à l’écriture, à la poésie et à ses amants ou amantes. Dans un style presque coupé, tranché, dur parfois jusqu’aux mots cinglants et brûlants, l’auteur dépeint cette solitude qui habite la poétesse plus qu’elle ne l’entoure. Une solitude qui la ronge, empreinte de douleurs, de ruptures et de cris étouffés. C’est une Marina Tsvétaïéva meurtrie au cœur à vif, mais bouillonnante, volcanique, une braise dans la neige que nous donne à lire Vénus Khoury-Ghata.

Son cœur est une prison et Marina Tsvétaïéva ira jusqu’au bout du désespoir… Écrire et accumuler les amants, les réels et ceux épistolaires, mais avant tout écrire. Écrire et aimer, écrire pour oublier, écrire pour avancer dans et jusqu’au bout de l’enfer. « Mettre le feu à ton cœur » écrit l’auteur. Le poète Lvovitch, le peintre Lann,  le prince Volkonsky  , Andréi Biely, Ilya Ehrenbourg,  Mandelstam, et bien sûr Pasternak avec lequel Marina Tsvétaïéva  entretiendra une correspondance de plus de 25 ans jusqu’à sa mort. Rilke, également, mais qu’elle ne rencontrera pas. « Tu aimais et détestais avec la même fougue, l’âme chauffée à blanc. En toi, il y avait un volcan » écrit encore Vénus Khoury-Ghata. Que de lettres écrites au sang de la poésie et de l’amour, souvent restées sans réponses ou lendemain…  

 

« Au-delà de quelles mers et de quelles villes

Dois-je te chercher, toi l’aveugle, l’invisible ?

Je m’en remets pour les adieux aux fils télégraphiques

Et, appuyée sur le poteau qui les supporte, je pleure… »

 

Moscou, Prague, Berlin, Paris avec son jeune fils Mour, puis de nouveau Moscou et enfin Elabouga… Marina Tsvétaïéva, dans ce destin tragique, a su « aimer jusqu’à la dernière minute » jusqu’au bout de l’impasse, et demeurera toujours cette femme sans concessions, provocante, habitée du seul souffle qui ait eu pour elle un sens, celui de la poésie et de l’amour, celui qui a fait d’elle l’une des plus grandes poètes russes du XXe siècle. 

L.B.K.

 

 

Josyanne Savigneau et Philippe Sollers : « Une conversation infinie », Bayard, 2019.

 

Cette « conversation infinie », clin d’œil aux affinités électives chères à Goethe, manifeste un élan, rare de nos jours, entre Josyane Savigneau et Philippe Sollers pour reconnaître chacun à leur manière leur singularité. Une rencontre quotidienne faite de complice amitié autour d’un café ou d’un verre et qu’ils se proposent aujourd’hui par cette parution de partager avec leurs non moins complices lecteurs. Cet entretien témoigne en effet d’une longue estime, les auteurs n’hésitant pas à se reconnaître « camarades de combat » à l’encontre de la contrainte sociale et du mensonge. Mais plus que « contre », ces dialogues libres nourrissent cet art menacé de la conversation, qui ne recherche par l’accord parfait, encore moins un improbable consensus, mais la conversatio, chère aux Latins. C’est un autre rapport à la vie qui découle de ces échanges et ces pages, fuyant le vulgaire et les clichés, sans pour autant négliger les obsessions de nos contemporains. L’art de la conversation, oui, est chose rare aujourd’hui où nous devenons économes de l’essentiel, tout en manifestant cette prodigalité narcissique manifeste sur les réseaux sociaux, forts de leur vacuité. Ici, point de like ou de lol aussi elliptiques que simplistes, mais des argumentations, des propos sur l’amour que ne renieraient pas Ronsard ou Barthes, citant Ezra Pound ou encore le Cantique des Cantiques, loin de l’hystérie d’un président des États-Unis et sa définition tarifée de l’amour… Les propos sont audacieux, osés même pour notre époque puritaine. Tel ce thème, presque tabou puisqu’il porte sur Dieu, un gros mot qu’heureusement les auteurs ont l’audace d’aborder dans ces pages libres. Philippe Sollers associe nature et Dieu selon Spinoza, mais aussi Baudelaire : « La Nature est un temple… » Josyane Savigneau bouscule son interlocuteur, soulignant son catholicisme singulier, Sollers sans désarmer de répondre qu’il se reconnaît en « un catholicisme de sensations permanentes », Dieu reconnaîtra les siens… Pour la fidélité, autre thème abordé, le consensus est plus rapide, les deux auteurs ayant clairement manifesté un credo pour une fidélité intellectuelle non réduite à sa dimension sexuelle, plutôt plurielle. Le diable s’immisce dans ces conversations impromptues pour lequel Philippe Sollers a l’antidote absolu, la Beauté… et une certaine mauvaise réputation qui lui sied à merveille, l’Enfer étant pavé…
Nombreuses sont les pages qui pourraient encore être soulignées de ce petit livre divertissant et bien plus sérieux qu’il n’y paraît, car il aborde des thèmes dont nos contemporains n’osent plus parler sans un haussement d’épaules ou un rictus réprobateur.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

« Anthologie bilingue de la poésie latine » ; Sous la direction de Philippe Heuzé, Bibliothèque de la Pléiade, n° 652, 1920 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2020.

 

C’est l’amour de la poésie qui se trouve indéniablement célébré dans cette anthologie bilingue de la poésie latine embrassant deux mille ans d’histoire et de civilisation et qui vient de paraître dans la célèbre collection de la Pléiade. Dépassant le statut de langue officielle d’un empire auquel il survivra, le latin a su offrir des trésors que les responsables de cette édition de la Pléiade ont entendu recueillir en un seul volume de 1920 pages.
Les traducteurs sous la direction de Philippe Heuzé ont souhaité moins suivre les traditionnelles divisions en période afin d’aller avant tout à la source même du vers latin et ce qu’il a à exprimer. Cette alliance du latin et de la poésie dépasse ainsi, en ces pages, les périodes auxquelles les humanités nous ont habitués pour proposer un florilège plus subjectif et inspiré.
Les premières sources n’ont guère légué que le souvenir d’une poésie très tôt honorée avec Gallus (dont ne nous est parvenu que quatre vers), fondateur de l’élégie amoureuse, et célébrée dès Ovide. Virgile, Lucrèce, Vulcain, Ovide, Juvénal, Martial sont autant de noms incontournables de la latinité poétique… Si ces bribes laissées par ces classiques laissent forcément rêveur l’amoureux de la poésie latine songeant à tout ce qui a été perdu, leur témoignage contribue indubitablement à cette impression de fraîcheur et d’actualité d’une langue encore bien vivante.
Alors que la période latine classique s’avère fragmentaire à l’image des colonnes esseulées des forums, les témoignages qui ont pu nous parvenir seront, en revanche, nettement plus nombreux au Moyen Âge et à la Renaissance où cette permanence du latin nourrit encore les plus grandes œuvres, preuve que cette langue survivra brillamment malgré les vicissitudes historiques. Si la langue demeure, ses structures évoluent cependant sensiblement avec de nouveaux systèmes rythmiques, l’apparition de la rime, tout en conservant la métrique classique. C’est cette beauté de la langue qui viendra irradier l’inspiration de tous ces poètes jouant de la souplesse et de l’imprécision qu’elle autorise dans l’ordre des mots. Ces carcans libérés, la musicalité du vers peut dès lors se déployer pleinement avec le moins de contraintes possible.
Chaque traducteur de la présente édition a entendu s’inscrire dans ce délicat exercice de respecter à la fois ce libre jeu des mots, tout en transmettant l’inspiration initiale du poète. Par-delà ces impératifs de traduction, l’âme et l’esprit de ces textes ont conduit à des choix harmonieux et inspirés, chaque siècle entretenant un rapport fait d’admiration, tout en nourrissant parfois aussi des aspirations nouvelles. Les Latins puisent, à l’origine, allégrement dans la poésie grecque, la Renaissance aura, pour sa part, cœur de revenir à la période classique du Ier siècle avant notre ère, alors que le XIXe siècle redécouvrira le Moyen Âge… Ces liens ténus ajoutent à la richesse de cette poésie sans cesse renouvelée, puisant à l’incontournable Virgile pour lequel Dante nourrira l’admiration que l’on sait, inspirant à son tour de nouveaux vers… en une autre langue vulgaire florentine. Baudelaire verra lui aussi dans le latin les moyens d’enrichir encore son inspiration, ce latin du Bas Empire naguère qualifié de décadent, et qui viendra éclairer son poème « Franciscae meae laudes ».
Enfin, lorsqu’un poème de Pascal Quignard en latin fragmentaire vient conclure cette anthologie des plus inspirées, le lecteur se prête à espérer que la langue latine poétique aura encore de beaux lendemains, moins sombres de ceux du poète, et moins apocalyptiques que ce qui a pu être prédit !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Rudyard KIPLING : " Puck, lutin de la colline et autres récits" ; broché, 1248 p., 132 x 198 mm, Collection Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020.
 


Les amateurs de Kipling - ils sont nombreux – ne pourront que se réjouir de cette dernière et volumineuse édition consacrée à Rudyard Kipling établie par Francis Lacassin dans la fameuse collection Bouquins. Ce sont plus de 1200 pages de récits que pourra découvrir ou redécouvrir le lecteur ; des récits nourris de cet émerveillement et passion encore intacte du romancier, alors même que ce dernier s’était retiré dans la campagne anglaise après avoir vécu aux Indes, aux États-Unis et au Transvaal.
La magie de Kipling opère en effet dès ce premier récit « Puck, lutin de la colline ». Nous ne sommes plus dans la jungle, et au lieu et place de la panthère Bagheera, de Mowgli et du tigre mangeur d'hommes Shere Khan, c’est un lutin surnommé Puck qui semble tout droit hérité des mythologies celtiques et saxonnes… Ainsi que le faisait justement remarquer André Marois : « Kipling, comme Hugo, comme Swift, comme Balzac est un grand phénomène naturel qui a maintenant sa place dans l’histoire des hommes ». Le génie de l’écrivain se saisit d’un cadre, certes, moins exotique, mais qui au tout début du XXe siècle (1906) distille par le filtre de la magie et de la fantaisie des traits de l’histoire de l’Angleterre.
Rédigées dans le Sussex, ces courtes histoires se nourrissent à la même veine, celle de la légende intriquée d’une certaine véracité plausible propre à l’univers des enfants. L’elfe Puck s’avère être l’un de ces témoins de l’Histoire, et par ses yeux, bien d’autres histoires prennent naissance, comme celles des légions romaines plus vraies que nature, alors que poésie et narration s’entrecroisent avec pure délectation pour le lecteur médusé. Cette exploration dans l’archéologie de la mémoire collective laisse pantois, un élément a priori ordinaire se métamorphose en autant de digressions imaginaires, tout en renforçant merveilleux et présent.
Mais, parallèlement à cet émerveillement encore intact, sourde aussi la douleur pour celui qui reçut, le plus jeune, le Prix Nobel de littérature en 1907. Kipling devient alors le témoin implacable du destin de l’Empire britannique dont l’effritement probable ne pouvait passer inaperçu sous sa plume. « La Lumière qui s'éteint » (The Light that Failed) parvient à se saisir du thème délicat de la douleur en évoquant la vie d’un peintre gagné par une cécité progressive. Le héros Dick Heldar connaît alors les affres du désespoir, la tristesse qui s’en dégage atteignant des sommets étonnants qui ne devaient pas être étrangers à leur auteur.
Contrairement à l’idée reçue et à tort trop répandue, Kipling peut et doit se lire à tout âge, et ce dernier volume paru dans la Collection Bouquins l’atteste merveilleusement.

Ce volume contient : Puck, lutin de la colline – Retour de Puck – La Lumière qui s’éteint – Histoires comme ça – Ce chien, ton serviteur – Stalky et Cie – L’Histoire des Gadsby – Les Yeux de l’Asie – Histoires des mers violettes – Souvenirs. Un peu de moi-même pour mes amis connus et inconnus.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

LOIN-CONFINS – de Marie-Sabine Roger - roman, Éditions du Rouergue, 2020.
 


« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver », écrivait René Char dans « La parole de l'archipel ». C'est cette phrase à la délicate vérité qui ouvre le nouveau roman de Marie-Sabine Roger connue, elle-même, pour la prose poétique de ses livres.
Ici, à la lisière de la poésie et de la « folie », celle décrétée par les organigrammes psychiatriques, Tanah, petite fille de 9 ans et dernière-née après trois frères, entretient une relation bien particulière avec un père fantasque ou poète, doux rêveur ou possible danger, selon les moments, qui lui conte l'histoire de sa famille... Un vrai secret. Est-il vrai, imaginé, fabulé, rêvé au plus profond d'un esprit « border Line » ? Pourquoi inventer cette histoire de famille qui emporte Tanah dans un monde si séduisant qu'il pourrait aussi la détruire lorsqu'elle s'apercevra que son père, roi de pacotille, danse sur un fil d'équilibriste prêt à rompre à n'importe quel moment. Et pourtant, Tanah le suit dans tous ses récits et y croit fermement toute son enfance. « C'est cela dont elle se souvient, la voix profonde de son père, ses cheveux grisonnants, ses épaules un peu maigres drapées dans son manteau de pourpre, le teint pâle, l’œil gris, rêveur et doux, posé sur l'horizon ou perdu au hasard dans les semis d’étoiles, les mains fines, soignées, ardentes, expressives. Des mains comme pinceaux, des ciseaux de sculpteur, des mains de dentellière appliquée aux fuseaux, et toute cette majesté qui émane de lui cependant qu'il décrit la vie de l'Archipel à sa fille Tanah et qu'il tisse pour elle, pour elle seule au monde, le fil dur et soyeux des généalogies ».
Dans cette relation exclusive, le reste de la fratrie est oublié, tout comme la mère de Tanah, elle qui ne porte à sa fille aucun amour maternel révélé. Ainsi, tout en regardant la Voie lactée, Tanah, le dos collé aux genoux de son père, l'écoute lui raconter l'histoire de son royaume perdu, Loin-Confins et de tout ce qui concerne cette île, archipel dans un océan bleu appelé Frénétique. « Son père lui invente enfance sauvage, avec pour garde-fou ce simple préalable : ils vivent en exil, ils ne régneront point ».
Mais, un jour tout bascule et la « vérité vraie » comme disent les enfants surgit aussi terrible qu'une tempête, « le monde de son père est un château de cartes, si personne n'y touche, il peut tenir mille ans. Un souffle, et il s'effondre. » Comment se protéger de ces sombres années durant lesquelles son si gentil fou de père ira vivre ailleurs, dans une maison de repos pour le dire pudiquement, qui n’est qu’autre qu’un asile ? Où aller lui rendre visite et jusqu’à quand ? Adulte Tanah se posera encore et encore la question en allant le plus possible voir son grand Roi au regard vague et perdu. Seule la possibilité de se remémorer tout le récit quasi mythique de cette improbable île de Loin-Confins aidera Tanah à rendre toujours vivantes les saveurs de l’enchantement que son vieux père lui a transmises... Alors chaque événement, chaque déception, trahison, joie et douleur auront cette couleur particulière qu'elle seule pourra percevoir.
C'est une belle histoire qui touche à l'imaginaire de chacun, un côté « Alice ou de l'autre côté du miroir » ou « Big fish » ou encore « Peter Pan », comme un joli conte où l'on aimerait se réfugier, et en être le prince, la princesse... Juste pour faire « comme-ci », un « on dirait que »...

 

Sylvie Génot-Molinaro

 

« Giono » ; Cahier de l’Herne, Collectif, 288 p.,

Éditions de L’Herne, 2020.

 


En cette année 2020 qui marque le cinquantième anniversaire de la mort du célèbre écrivain et poète Jean Giono, les éditions de l’Herne ont eu l’heureuse initiative de consacrer à ce grand nom de la littérature française un riche, foisonnant et dynamique Cahier sous la direction d’Agnès Castiglione et de Mireille Sacotte. Les fameux et attendus Cahiers de l’Herne ont fait choix pour ce dernier titre, mené en collaboration avec notamment Michel Gramain et Jacques Le Gall, d’appréhender Giono hors des sentiers battus, loin des habituels et surannés clichés l’ayant trop souvent et longtemps accompagné : « (…) évidemment fort loin de tout « régionaliste » ou d’un quelconque « retour à la terre », annonce d’emblée Agnès Castiglione dans son avant-propos. Car jamais tout à fait la Provence, jamais tout à fait les Alpes, c’est bien d’un imaginaire, poétique et singulier, inépuisable dont il s’agit lorsqu’on aborde l’immense œuvre de Giono, cet autodidacte nourri de littérature grecque, né à Manosque en 1895, et fils d’un cordonnier anarchiste au large cœur ; Une œuvre dès plus variées marquée par une perpétuelle oscillation entre le merveilleux et le terrifiant, mêlant, tel un magicien, tant l’enchantement que le désenchantement, et livrant un « Chant du monde » à nul autre pareil.
Mais comment appréhender une telle œuvre aussi diverse et immense rassemblant romans, récits, poèmes, essais, théâtre, journal, œuvres cinématographiques, préfaces et traductions sans oublier, l’homme lui-même ? C’est en 1929, après la liquidation de la banque dans laquelle il était employé que Giono décida de se consacrer à l’écriture. À partir de cette date, il ne cessera jamais plus ; ce sera « Colline » en 28, « Regain » et « Naissance de l’Odyssée » en 30… « Que ma joie demeure » en 1935, « Pour saluer Melville » en 1941, « Un roi sans divertissement » et « Noé » en 1947… « Le Hussard sur le toit » et « Le Moulin en Pologne » en 1951 et 52… Enchaînant succès sur succès, il connaîtra cette notoriété jamais démentie. Comment saisir dès lors un tel destin d’écrivain ?
C’est ce beau et incroyable défi que relève avec justesse ce Cahier de l’Herne. Fort de nombreuses et riches contributions, c’est en effet à un autre regard sur l’écrivain auquel nous convie ce volume. Appuyé de nombreux documents inédits et de signatures choisies, notamment celle de sa fille, Sylvie Durbet- Giono, mais aussi de Jacques Mény, président de l’Association des Amis de Jean Giono ou encore d’Henri Godart, Jean-Yves Laurichesse et Alain Tissut, tous professeurs et spécialistes de jean Giono, ce sont près de 300 pages qui s’offrent ainsi à la lecture avec en couverture ce sourire pipe aux lèvres de Jean Giono… Lui, fustigeant l’argent, l’armée et la ville, aimant plus que tout la terre, les espaces et la liberté ; Lui qui fut repéré par Jean Paulhan dès 1928, qui rencontra Ramuz, deviendra membre de l’Académie Goncourt, et qui fut l’ami d’André Gide et de tant d’autres... jusqu’à sa disparition en 1970. C’est notamment à ces grandes amitiés, celle de Gide mais aussi celle de Saint-Paul-Roux, auxquelles s’attache ce Cahier, après être revenu sur l’enfance, le siècle et la famille de l’écrivain, poète, essayiste, mais aussi traducteur, lui qui traduisit le premier en langue française avec Lucien Jacques Moby Dick de Melville en 1941.
Au gré de ces nombreuses contributions et documents, pour nombres inédits - carnets, brouillons, textes, archives, correspondances, mais aussi photos - c’est toute la force continue de la création de Giono qui se révèle au lecteur. L’espace, paysages, perspectives, les sensations, les personnages… Une création qui n’a eu de cesse de se renouveler laissant une immense œuvre marquée du sceau de tout l’imaginaire poétique du fabuleux conteur qu’il fut. « Une parole constante euphorique de la parole créatrice », souligne encore Agnès Castiglione dans son avant-propos. Une œuvre livrant tout à la fois un monde teinté de bonheur, d’eudémonisme, sensible et sensuel, mais également une narration complexe et une lucidité sombre où se glisse aussi parfois l’humour.
Un cahier de l’Herne ouvrant assurément « Sur les grands chemins » de la création de Giono et réservant au lecteur de bien belles surprises et inédits.
Et, en cette période difficile de fin de confinement, alors que les citadins rêvent de s’enfuir, et que tout à chacun rêve d’espace et de nature, quelle plus merveilleuse aventure que d’aller à la rencontre de l’auteur d’ « Un roi sans divertissement », l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, Jean Giono, lui qui sut si bien saisir ces « Fragments de paradis ».

 

L.B.K.

 

André Suarès : « Vues sur l'Antiquité – Anthologie », Édition établie, présentée et annotée par Antoine de Rosny, Éditions Honoré Champion, 2020.
 


Il n’est pas exagéré de présenter les écrits d’André Suarès (1868-1948) comme consubstantiels de l’Antiquité. Flot incessant dans lequel l’écrivain saura puiser son œuvre, sans idolâtries, mais avec cette reconnaissance lucide d’un héritage incontestable. Antoine de Rosny a consacré sa thèse à cette culture classique d’André Suarès, aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait également réalisé cette anthologie rassemblant théâtre, poésie, mythologie, lieux, et autres essais signés par l’écrivain et partageant ce legs antique. André Suarès s’est toujours présenté comme un poète et un musicien avant tout, quels que soient ses talents d’essayiste qui ont forgé sa réputation. Et si l’histoire des lettres n’a retenu de cette plume prolixe que ses essais sur le talent des autres plutôt que les siens propres, il n’en demeure pas moins que ses aspirations et le soin apporté à son style participent de cet idéal de grandeur et de beauté forgé à l’antique, ainsi que le souligne Antoine de Rosny dans sa préface. Cette anthologie propose dès lors de découvrir ou redécouvrir aujourd’hui les vues de l’Antiquité esquissées en un style unique par André Suarès dans cette belle et nouvelle, celle des éditions Honoré Champion.
André Suarès se révèle être en effet en ces pages un peintre-portraitiste talentueux, dont l’acuité ne cesse de surprendre tel ce portrait d’Empédocle où la poésie prime : « Poète, il l’est avant tout, étant philosophe à la grande manière grecque : créateur d’un monde harmonieux ». Les traits saillants ne manquent pas pour ces portraits parfois incisifs, par exemple « cette blême araignée d’Auguste » ou encore « Rien ne coûte plus ce qui ne coûte rien » en évoquant les nombreuses dépenses occasionnées par les femmes de Salluste… Et alors que le lecteur s’attendrait à un portrait à charge pour le démoniaque empereur Caligula, une fascination certaine pointe dans cette évocation singulière où parmi les nombreuses turpitudes évoquées surgit un certain génie « sui generis » ! À l’opposé, saint Augustin ne trouve guère grâce à ses yeux : « Toutefois, Augustin analyse admirablement sa misère : à force de l’arroser et de la cultiver, il fait de sa pauvreté une espèce de richesse, et un trésor de toutes ses abdications ». Et si, selon lui, si la philosophie de saint Jérôme « est nulle », l’essentiel est qu’ « il ne pense pas, il croit, et tout est dit », à la différence d’Augustin, qui selon lui, est une « écluse à un flot d’homélies » !
La sagacité des traits d’André Suarès est incontestable même si ces jugements peuvent être discutables et discutés par le lecteur, ce qui n’est pas le moindre de leurs mérites. Car, en effet, André Suarès ne polit pas les sujets qu’il appréhende, tendance malheureusement trop fréquente de nos jours, et si cet esprit libre et critique s’implique – même jusqu’à l’excès parfois – c’est pour mieux susciter une réaction de son lecteur. Et ô combien il y parvient, à ravir !
L’Antiquité chez Suarès n’est pas une affectation et encore moins une coquetterie d’écrivain qui soignerait ses humanités, elle préside et structure à un grand nombre d’analyses et de jugements même lorsque l’actualité de son siècle se fait la plus urgente. Ces « Vues sur l’Antiquité » demeurent pour Suarès plus urgentes que jamais, et loin de tout passéisme, elles renouent avec le fil du temps ; Un fil des siècles que certains avaient pensé rompre au nom de la modernité, bévue que nous n’avons nous-mêmes peut-être pas fini de payer…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Georges Borgeaud : "Lettres à ma mère (1923-1978)", , 12 x 19,5 cm , 43 pages d'ill. en noir et blanc et 16 en couleur, 800 p., Editions Bibliothèque des Arts, 2014.

 


L’acuité et la sensibilité de l’écrivain suisse Georges Borgeaud trouvent certainement leurs racines dans les relations bien particulières qu’il entretint toute sa vie avec sa mère. La correspondance avec cette dernière et réunie dans ce volume sous le titre « Lettres à ma mère » publié par les éditions La Bibliothèque des Arts couvre une période allant des années de jeunesse de Georges Borgeaud, dès 1923, jusqu’à la mort de sa mère, Ida, en 1978. Cette dernière avait imposé à son jeune fils – né d’une union hors mariage – de l’appeler « Tante Ida », s’étant mariée par la suite et ayant honte de cet enfant devenu dès lors à cacher. Abandonné, placé de famille en famille, pensions et autres institutions, Georges Borgeaud a toujours souffert de cette relation contre nature, comme avant lui Paul Léautaud. Nourrissant un sentiment ambivalent mêlé de tourments et d’amour bridé, cette relation douloureuse a directement façonné et ciselé d’angles saillants, et parfois tranchants, le style de l’écrivain, sensible avant l’heure à tout ce qu’il l’entourait. Il faut dire que cette mère – très belle de l’avis général – avait de quoi dérouter. Lorsque son fils sera devenu adulte, elle répugnera alors à arpenter certains lieux publics de Lausanne de peur qu’on ne le prenne pour un « gigolo » à son bras selon ses propres termes… Son fils lui rendra d’ailleurs ses délicates attentions en avouant : « J’avais horreur de ses baisers […] ». Georges Borgeaud n’a jamais caché que sa vocation d’écrivain s’était nourrie à ce lien familial tragique qui lui a appris très tôt ce sens de l’observation, cette acuité aux détails, aux vies fragiles et blessées, une hypersensibilité omniprésente dans ses œuvres. Les lettres de Borgeaud trahissent ce malaise douloureux et sourd, qu’il s’agisse d’une orthographe incertaine, de même que cette culpabilité récurrente quant aux frais occasionnés par ses études. Nul étonnement alors à ce qu’au détour d’une lettre, nous apprenions qu’il ait cherché à entrer dans les ordres monastiques pour y trouver une nouvelle famille, ce qu’il déclinera quelque temps plus tard, comme une fatalité à ne pouvoir s’engager en des liens durables. L’écrivain avait confié en une tragique lucidité : « … je me demande si jamais franchise entre nous a existé. Toutes mes lettres à elle ont toujours été rédigées hypocritement. De son côté, sans doute aussi ? » Le drame se joue alors, lettre après lettre, sur fond de dissimulations, reproches couvés, humiliations gravées à jamais dans le cœur d’un homme qui ne parvient pas avec les années à les dépasser. Il faut avouer que la délicatesse n’est décidément pas au rendez-vous lorsque le fils demande à sa mère l’heure de sa naissance pour établir un horoscope et que celle de lui répondre cyniquement : « Je n’en sais rien. Regarde ton extrait de baptême. Je ne me souviens pas des mauvais souvenirs »… Le quotidien envahit la correspondance de celui qui n’est pas encore l’écrivain consacré, les années de vache maigre en tant que libraire chez Payot, les chambres de fortune, la nostalgie du pays, la guerre qui gronde autour de la Suisse épargnée. Des amitiés se nouent également avec des noms qui compteront pour l’écrivain : Jean Tardieu, Louis Parot, René de Solier et bien d’autres encore… La vie parisienne occupe de plus en plus de place avec la reconnaissance croissante de l’écrivain qui perce au fil de ces lettres, lettres qui restent cependant toujours embarrassées, hésitant entre confessions, reproches et conventions. Avec les années de maturité, si le ton semble plus apaisé, le volcan sourd toujours, prêt à de nouvelles éruptions. Les dernières missives seront brèves, nourries encore de bien de sous-entendus. Jamais le mot « Correspondance » n’aura été aussi équivoque quant au lien épistolier entretenu par Georges Borgeaud avec sa mère.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Gustave Roud : « Journal Carnets, cahiers et feuillets I & II (1916-1936) (1937-1971) », texte établi et annoté par Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier, Éditions Empreintes.
 

 


 

Le poète suisse Gustave Roud, né à Saint-Légier en 1897 et décédé à Carrouge en 1976, demeure injustement encore aujourd’hui relativement confidentiel, souvent limité à un cercle restreint de lecteurs. La parution de son « Journal » en deux volumes sous la direction d’Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier aux éditions Empreintes devrait cependant contribuer à mieux faire connaître cette personnalité profondément attachée à son terroir et à sa vocation de poète qui se manifesta dès la parution de son premier recueil « Adieu » en 1927.
Rapidement, la qualité de ses écrits étendra sa réputation au-delà de la Suisse romande, alors que ses nombreuses traductions et une passion précoce pour la photographie complèteront le portrait de cet homme discret et réservé, richesse contrastant avec cette poésie nourrie à ce village du Jorat qu’il ne quitta guère de toute sa vie. Ce paysage offre la matière ciselée à cette âme sensible qui apparaît dès les premières notes consignées à partir de 1916, sensibilité dont ne se départira pas l’homme et le poète jusqu’au terme de son journal au début des années 1970.
Le cadre montagnard, à la fois rude et riche de ses variations au gré des saisons, renforce encore cette introspection native du poète. L’écrivain Georges Borgeaud, ami de Gustave Roud, évoqua cette vie en apparence austère en compagnie de la sœur du poète, Madeleine, jours « sans grands accidents apparents », mais cependant propices à cet approfondissement poétique dont témoignent son œuvre et ce Journal.
Claire Jacquier souligne en introduction à ce « Journal » la difficulté de proposer une édition intégrale tant les notes de Gustave Roud présentent des frontières floues de classement ; Mais ces deux volumes offrent assurément la source la plus aboutie afin d’entrer plus encore dans l’intimité du poète, celui-ci livrant une autre image de lui-même, encore différente de ses nombreuses correspondances.
Gustave Roud était, en effet, bien conscient de l’importance de l’exercice du Journal, exercice hérité du XIXe siècle, et auquel il attachait un soin particulier, à l’image de ses cadrages photographiques si méticuleux. La poésie apparaît dès les premières notes comme étant l’élément central de sa vie, « ma seule raison d’être », consigne-t-il. Mais cette compagne de tous les jours sait aussi être exigeante et la fragilité de ce caractère sensible transparaît également au fil des pages, une « écriture sélective de soi », ainsi que le relève justement Claire Jacquier qui écarte toute glorification personnelle. Bien au contraire, c’est la lente construction de soi, et sa consignation lucide, qui scandent ces pages sans jamais faire fi néanmoins d’un jugement critique. Miroir « des rythmes réguliers de ma vie, les grands rythmes profonds que les quotidiens et superficiels mouvements d’esprit rendraient insaisissables à ma mémoire infidèle », ce Journal invite à une incessante pérégrination réservée, mais profonde, tourmentée, toujours dirigée par cette haute exigence de l’écriture, une écriture chargée de traduire cette richesse intérieure en mots que cette édition soignée sublime indéniablement.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Charlotte-Adélaïde Dard : « Les naufragés de la Méduse », Coll. Les Plumées, Éditions Talents Hauts, 2019.

 


Récit d’une vie, d’une incroyable vie…
« Les naufragés de la Méduse » n’est pas un roman, mais un récit tragiquement vrai. En effet, aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est le récit du funeste naufrage de la Méduse, que nous donne, non seulement à lire, mais quasiment à revivre en ces pages l’une des rares survivantes Charlotte-Adélaïde Dard (1798-1862). Un témoignage effroyable dans le style propre au XIXe siècle et relatant ce tristement célèbre naufrage ayant si fortement marqué la mémoire collective et ayant inspiré tant d’écrivains et de peintres, dont, bien sûr, Géricault et sa célèbre toile du même nom.
En 1815, l’auteur, née Picard, à l’époque âgée de 17 ans et orpheline de mère, s’embarqua avec son père, sœurs et cousine sur cette fameuse frégate « La Méduse » pour le Sénégal, une expédition qui devait connaître au large des côtes de Mauritanie un des plus affreux naufrages… Survivante, ralliant avec sa famille Saint-Louis, elle sera prise en charge par le gouverneur anglais. Un récit terrifiant, effroyable, et malheureusement non issu d’une fertile imagination…
Charlotte-Adélaïde Dard avait fait à son père la promesse de relater cette expédition et naufrage. C’est cette promesse qu’elle tint en écrivant à la mort de ce dernier cet ouvrage qui nous est aujourd’hui parvenu ; Une promesse tenue et que le lecteur renouvelle en quelque sorte en lisant ces incroyables pages. Lorsqu’elle entreprit ce récit, Charlotte-Adélaïde Dard avait connaissance des récits antérieurs de M.M. Savigny et Corréard ayant déjà relaté le célèbre naufrage, à cette différence près... une différence que le lecteur ne pourra, bien sûr, que mesurer en lisant ce témoignage unique.
Mais la vie de Charlotte-Adélaïde Dard ne s’arrête pas là : Elle s’établira par la suite cinq années durant en Afrique sur l’île de Safal, et à l’instar de l’écrivain Danoise Karen Blixen (qui, un siècle plus tard, contera sa vie en Afrique dans le célèbre roman « Une ferme en Afrique ») tentera d’y cultiver une terre ingrate et d’y construire sa vie de femme ; Une vie jalonnée encore de malheurs, de défis qu’elle nous conte en ces pages avec la même véracité, mais aussi avec pudeur, celle du XIXe siècle. Son récit, écrit à son retour en France en 1820, sera publié en 1824 sous le titre original de « La Chaumière en Afrique », avant d’être traduit et publié en Angleterre en 1827. Charlotte-Adélaïde Dard retournera après la mort de son mari en Afrique, elle y mourra, âgée de 64 ans, en 1862.
Rappelons que le naufrage de « la Méduse » viendra s’ajouter au scandale de « L’Utile » ; ce navire négrier dont l’équipage, quelques années plus tôt à la fin du XVIIIe siècle, après un naufrage, et parce que le radeau de fortune construit alors ne pouvait contenir les esclaves noirs rescapés, les abandonnèrent sur l’île. Ils furent redécouverts quinze années plus tard par le chevalier Tromelin, il ne restait alors moins de dix personnes vivantes… Ce sont notamment ces deux tragiques évènements qui permirent de plaider contre l’esclavagisme, mais il faudra encore attendre 1794, puis surtout 1848 pour que l’esclavage soit en France définitivement aboli… Aussi, l’esclavagisme demeure-t-il en ces pages omniprésent.
Charlotte-Adélaïde Dard eut toute sa vie durant beaucoup de courage, courage également – il ne faut pas le sous-estimer, en tant que femme du début du XIXe siècle de braver les préjugés, conventions et railleries pour écrire « Les naufragés de la Méduse » et sa vie en Afrique. Une promesse contre les vents et marées de la destinée. À ce titre, on ne peut que comprendre que l’auteur de l’ouvrage « Cachées par la forêt » (Éd.La Table ronde, 2018), Éric Dussert, ait tenu à préfacer ce poignant récit écrit de plume de femme.
« Il me reste à demander au lecteur son indulgence pour le style : j’espère qu’il ne la refusera pas à une femme qui n’a osé prendre la plume que parce que les dernières paroles de son père lui en imposèrent l’obligation. », écrivit Charlotte-Adélaïde Dard en préambule à cet incroyable récit, son récit.

 

L.B.K

 

Goethe : « Écrits biographiques 1789-1815 », préface et édition établie par Jacques Le Rider, Coll. Omnia Poche, Editions Bartillat, 2019.
 


Goethe ne fut pas seulement le grand écrivain que l’on connaît, il fut aussi un témoin et un historien de son temps d’une lucidité et acuité sans failles. C’est ce que le lecteur découvrira à la lecture de ces « Écrits autobiographiques » donnés dans cette édition établie par Jacques Le Rider, et dans lesquels Goethe revient sur les nombreux évènements qui jalonnèrent sa vie d’homme et dans lesquels il s’impliqua. Ces « Écrits biographiques » commencent en 1749 (date de sa naissance) et parcourent pour cette édition les ans jusqu’en 1815 (Annales - Complément à mes autres confessions ; Campagne de France 1792, Siège de Mayence 1773 ; Entretiens avec Napoléon). Ancien Régime, Révolution Française, Bonaparte, Napoléon, donc.
Véritable mémoire vivante, cette édition en compagnie de Jacques Rider, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, auteur de nombreux ouvrages consacrés à Goethe, ne pourra que réjouir tant les amoureux d’histoire que ceux épris d’art et de littérature. Dans ces écrits, après « Poésie et vérité », ses années de jeunesse, c’est l’homme mûr qui prend place, l’homme public indissociable de l’Histoire. La guerre de 1792-93, la Campagne de France, le siège de la République de Mayence, la grande coalition antirévolutionnaire, et la bataille de Valmy, mais aussi Napoléon avec la rencontre d’Erfurt de 1808. Goethe rédigea ces « Annales » ou écrits postérieurement en 1816, alors âgé de 67 ans, et 1825, et n’eut de cesse en ces pages de rechercher une vision dépassionnée, d’une objectivité ou impartialité que le recul des ans et de l’âge lui permettaient alors de tenter de saisir. La première partie de 1789 à 1806 fut publiée pour la première fois en 1829 (volume 31 de l’édition définitive), les années de 1807 à 1822 le seront en 1830 (volume 32). « Campagne de France 1792 » écrit en 1822, fut publié dans sa version originale en 1889.
Les lecteurs découvriront en ce volume, qui s’arrête pour sa part en 1815, des pages émouvantes, celles notamment consacrées à l’année 1805, qui vit la mort de Schiller, une disparition qui allait marquer psychologiquement et physiquement l’écrivain. « L’année 1805 est le sommet des Annales », souligne Jacques Le Rider dans sa riche préface. Des pages de voyages aussi, dont celui de 1801 à Bad Pyrmont et Göttingen. On le voit, à la grande Histoire, se mêlent « Les années et les jours », titre qu’avait initialement retenu Goethe. Un entrecroisement fécond dans lequel Goethe se laisse découvrir année après année.
Pour ces pages d’une lucidité saisissante, d’une objectivité sans cesse recherchée, l’écrivain déjà âgé n’a pas hésité à faire appel à ses propres archives, notes, correspondances… « Il travaille à son autobiographie comme un biographe historien », souligne encore Jacques Le Rider. C’est un écrivain antirévolutionnaire, aussi hostile et critique du despotisme éclairé qu’envers l’Ancien Régime, un esprit hors de « l’esprit du temps », passionné de travaux scientifiques les plus divers et de couleurs, épris - aussi et bien sûr- d’art, de Weimar, et de littérature… Un « Cosmopolite des Lumière qui n’avait pas pensé l’Europe, mais l’humanité. » conclura Jacques le Rider. Un Goethe par Goethe sans fards.

 

L.B.K.
 

Pier Paolo Pasolini : « Une vie violente », nouvelle traduction de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Éditions Buchet/Chastel, 2019.

 


Les multiples facettes de Pier Paolo Pasolini convergent toutes vers l’unicité de la poésie, celle qui irradiait d’abord ses recueils, bien sûr, ses films également comme « Accattone » ou « Mama Roma », mais aussi et surtout ses romans tels que « Les Ragazzi » ou « Une vie violente ». C’est cette « Vie violente » qui fait l’objet aujourd’hui d’une belle et nouvelle traduction par Jean-Paul Manganaro. Traduire Pasolini est loin d’être chose aisée, car il faut parvenir à rendre tout d’abord cette saveur du parler romanesco qui fascinait tant l’écrivain venu du Frioul et amoureux des singularités linguistiques. Mais la tâche, aussi ardue soit-elle, ne se limite pas à cette prouesse, le traducteur doit recréer également cet univers qui caractérise chaque espace pasolinien, fait de contradictions, séductions, fascinations entre le quotidien le plus sordide et les apothéoses les plus enlevées. C’est à ce pari ardu auquel s’est attaqué Jean-Paul Manganaro pour le plus grand plaisir du lecteur français qui se trouve spontanément projeté dans ces borgate romaines, espaces périurbains en déshérence entre reconstruction d’après-guerre et laissés-pour-compte… Dans ce roman de jeunesse, véritable plaidoyer pour une partie de la population abandonnée de la vague du consumérisme naissant, Pasolini se fait le prophète de ce qu’il allait advenir par la suite au reste de l’Occident… La violence, contrairement à ce que le lecteur pourrait croire trop rapidement, n’est pas seulement celle décrite de ces jeunes adolescents livrés à eux-mêmes, rebus sans intérêt des bas-fonds romains. Vivant d’expédients et de combines plus ou moins criminelles, ces jeunes puisent une vitalité dans cet élan irrépressible de vivre qui fascina l’écrivain. C’est cette étincelle même qui anime le jeune Tommasino, héros du livre, capable des pires méfaits et parallèlement cherchant la rédemption. Pasolini livre en ces pages puissantes des scènes très fortes comme cette apothéose d’une sérénade des temps modernes qui métamorphose les jeunes voyous en poètes inspirés contrairement à ce qu’évoquait Paul Verlaine dans les Fêtes Galantes pour les joueurs de mandoline… Nous savons ce qu’il est advenu des espoirs de l’écrivain et poète, il nous reste ses livres, notamment celui-ci, un roman qui réservera de belles découvertes.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Les Petits Paris - Promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle" de Laurent Portes, Jean-Didier Wagneur, BnF éditions, 2019.
 


Laurent Portes et Jean-Didier Wagneur viennent de publier une savoureuse promenade littéraire dans le Paris pittoresque du XIXe siècle portant le titre alléchant « Les Petits Paris » et paru aux éditions BnF. Derrière le pluriel et le qualificatif se cache une exploration des arcanes labyrinthiques de la capitale, un environnement souvent interlope en marge de ce que les grands romans du XIXe siècle nous ont légué. Cette aventure littéraire débuta dès les années 1820 jusqu’au premier conflit mondial, presque un siècle d’aventures bigarrées, univers transgressifs, et avant tout avec cette gouaille populaire constitutive de bien des arrondissements parisiens. C’est cette flânerie littéraire qu’ont recueillie nos deux auteurs en dressant une cartographie parfois canaille, tel ce tatoueur du 18e arrondissement, le « père Rémy » bien connu des souteneurs, lutteurs forains et des filles… Il faut avouer que Laurent Portes, conservateur en chef des bibliothèques à la BnF, auteur d’un « Paris du vice et du crime », et Jean-Didier Wagneur, chargé de la création de Gallica à la BnF, ont presque quitté notre époque policée pour se plonger dans cet univers qui semble si loin de nos avenues bien nettes et sans vies nocturnes alors que moins de deux siècles nous séparent d’elles ! Les Petits Paris ne s’opposaient pas alors à Paris en capitales mais le constituaient, parallèlement aux beaux quartiers, nul exotisme dans ces évocations, mais des mondes qui coexistaient, se rencontraient parfois, toujours en gardant cette distance que notre époque moderne a cru réduire… « Le vin sait revêtir le plus sordide bouge d’un luxe miraculeux, et fait surgir plus d’un portique fabuleux dans l’or de sa vapeur rouge, comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux » confie Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, ces horizons nés de subterfuges pour embrasser des rêves inaccessibles à la plupart de ces âmes. Gérard de Nerval, Joris-Karl Huysmans se saisiront également de ces miroirs déformés et déshérités de la capitale, pour les sublimer en réalités poétiques, magnifiques victoires. C’est un voyage dans une contrée à la fois proche et lointaine de nous que propose cet ouvrage, quelque peu abracadabrant aux multiples illustrations, reproductions de gravures ou photos ; Recueillant des perles littéraires un brin décalées, on y croise un homme à longue barbe arpentant les jardins du Palais Royal à demi nu, vagabond échoué en ces lieux ou encore dans le 4e rue Brise-Miche précisément, et qui existe encore de nos jours, faisant aujourd’hui le bonheur de ce quartier élégant du Marais qui abritait encore naguère des commerces moins avouables… Ce sont ces temps où l’absinthe régnait encore, inspirait les plus grands poètes, Verlaine n’étant pas le dernier, et avait même ses professeurs patentés comme le rapporte cette chronique au sujet de la rue de la Harpe dans le 5e . Il fut un temps où Paris ne comptait que 12 arrondissements, un treizième servit à désigner le lieu des amours illégitimes, un peu plus tard lorsque la capitale en compta 20, un 21e eut la même fonction, et qui termine cet ouvrage incontournable à qui souhaitera mieux connaître Paris par ses petits Paris !

 

Jean-Marie Barnaud : « Sous l’imperturbable clarté ; Choix de poèmes 1983-2014 », préface d’Alain Freixe, NRF, Coll. Poésie/Gallimard, 2019.

 


Cette dernière édition en Poésie/Gallimard, nommée « Sous l’imperturbable clarté », du poète Jean-Marie Barnaud, regroupant un choix de poèmes allant de 1983 à 2014, offre un véritable hymne à la beauté. Beauté éphémère qu’un rien n’ébranle et menace. Des poèmes issus des recueils majeurs de l’auteur et révélant en une forme quasi anthologique et chronologique la force et cohérence de ce grand et trop discret poète qu’est, dans le sillage d’Yves Bonnefoy, Jean-Marie Barnaud. Une puissance poétique intime, d’une sobre et fine retenue, parlant dans un murmure au cœur. Une sensibilité et un travail poétique que vient souligner et inviter à lire la belle préface d’Alain Freixe, poète et essayiste, et ami de longue date de l’auteur. Barnaud, c’est un pur souffle poétique qui appelle et emplit l’âme, des battements d’ailes qui au plus près s’envolent vers…« L’imperturbable clarté ».

« Rien ne t’accueille sur la rive
Qu’un silence humide
Mendiant
Tu ne sais plus à quoi tendre
Ces mains qui hèlent
Ta voix se noue

Parler insulte
Quand tout se tait ».


Une « Imperturbable clarté » que le poète, à la fois, affronte telle une impitoyable main, celle du temps, de l’amour, mais aussi celle qui effleure et calme telle au loin la lueur d’une bougie. A chaque poème, ici en cet ouvrage remanié, se laissent entendre et sentir cette vibration, ce frémissement, simple tremblement, léger chancellement ou vacillement ; Pureté. Pureté de l’évanescence, celle de absente que fait encore entrevoir hier ; Une voix, murmure d’une ombre comme une note tenue, un pas éphémère qui se glisse encore, une passante comme simple présence...

Alain Freixe souligne admirablement cette patience toute Barnaudienne, « quelque chose n’adviendra d’elle que dans le « laisser porter », le « laisser venir », le « laisser passer » dans « l’épreuve des saisons ». Laisser le temps, les mots et la poésie parcourir les veines du poète, les battements, ratures et vers, pour retrouver vie, instants d’une lueur, « Sous l’imperturbable clarté ».

« Et donc regarde-moi
C’est ma supplique
A la dérobée regarde-moi
Puis viens vers tous ces signes
Noircis en juste perte
Accorde-leur l’amitié
D’un long regard

Que ta noblesse les anime ».


L’ouvrage s’ouvre avec deux très beaux poèmes issus du premier recueil de l’auteur, « Sous l’écorce des pierres » publié aux éditions Cheyne en 1983 (maison dans laquelle il deviendra directeur de collection – collection « Grands fonds » jusqu’en 2016), il se referme sur des poèmes du recueil « Le don furtif », dont notamment « La paix des chênes ».

Finalement, refermant l’ouvrage, on se dit avec un rare bonheur qu’il s’agit en fait d’un véritable travail et d’une édition à part entière que nous offre avec cette publication Jean-Marie Barnaud.


L.B.K.

 

Michel Orcel : « Le Jeune Homme à la mule », Édition Pierre Guillaume de Roux, 2019.

 


« Le jeune homme à la mule » de Michel Orcel – écrivain, essayiste, traducteur dont « L’Enfer » de Dante aux éditions La Dogana, enchante par sa fine plume trempée au soleil d’Italie, au charme et goût français et aux mille senteurs. Son rythme épouse celui de la Provence, celle de la fin du XVIIIe siècle et de ce « Jeune Homme à la mule », Jouan et d’Hermine puisque tels sont leur nom respectif. Alors que du Nord soufflent des vents violents et troublés, la Révolution française gagne, c’est un temps encore calme et lent qui scande cette Provence, laissant tout loisir à Jouan de se mettre en route au pas de sa mule pour Sospel, non loin de Turin, chargé de recouvrer quelques dettes que son père lui a confiées. On observe discrètement s’éloigner ce jeune homme d’un autre temps, le lecteur se surprend déjà à le suivre, lui et Hermine avec son pas parfois mal assuré sur les sentiers rocailleux ; quelques lieues ou pages, et déjà cette histoire avance avec en contrepoint l’Histoire…
Il faut commencer la lecture de ce roman comme l’on consent à une balade dans des contrées oubliées, s’émerveiller de la splendeur retrouvée des paysages de Provence, de la Savoie et du Piémont que l’auteur dépeint dans toutes leurs nuances magnifiquement ; Sospel, Turin, Nice – Capitale du Comté de Nice appartenant non au Royaume de France mais encore à celui de Sardaigne, des horizons tout stendhaliens offrant à son lecteur cette brise subtile et littéraire pleine de lumière et de senteurs. Mœurs, coutumes et costumes de ces contrées et Comtés en cette fin du XVIIIe siècle émaillent aussi de leurs couleurs et contrastes ces pages en de véritables tableaux dignes de V.A. Cigaroli ou de A. Raspal. Ce ne sont que reflets changeants, ceux des hautes cimes ou des belles et soyeuses étoffes, qui cisèlent ce récit.
Mais, Michel Orcel sait également être un captivant conteur, rien de lancinant dans cette pérégrination initiatique de notre Jeune Homme, et entre deux portraits ou dialogues truculents de seigneurs ou chanoines, le lecteur se prend à sourire, rire ou aimer avec le héros… On chevauche maintenant, galope aussi sur de fiers et beaux chevaux, perdant haleine derrière ce héros qui caracole, espérant en ce destin qui semble lui sourire ; il vient d’être engagé au titre de secrétaire particulier par le chanoine Alberti et ce dernier le charge d’une mission secrète et délicate pour l’avenir de l’Église…
La poésie, notamment Le Tasse, Alfieri, offre ses rimes ; le théâtre - Gozzi, Arlequin, Goldoni, s’y déclame ; L’Opéra-Comique ou l’Opéra-bouffe aussi, trouvant chacun naturellement leur place dans ce récit. Une place plus particulière encore, lorsque la belle Giuditta, actrice et chanteuse d’opéra-comique gagnera le cœur de Jouan alors même qu’il poursuit son chemin et son ascension sociale entre manigances et intrigues… Mais le XVIIIe siècle avance inexorablement, la Révolution gronde ; Les émigrés affluent à Nice comme à Turin, un fait politique majeur de cette période que le Duc de Castries immortalisera dans de célèbres pages ; La mort de Louis XVI sera tambourinée ; Jouan se devra alors, ne pouvant échapper à son siècle et à l’Histoire, de sauver sa liberté, son cœur autant que son honneur…
C’est un vent enlevé et délicat à contre-rebours de celui de la Révolution qui souffle sur ce récit aux accents stendhaliens servi par l’écriture fine et sensible de son auteur, Michel Orcel.


L.B.K.

 

Iliona Jerger : « Marx dans le jardin de Darwin. », traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Éditions De Fallois, 2019.

 


Un roman extrêmement plaisant signé Iliona Jerger et servi par une traduction de l’allemand de Bernard Lortholary. L’auteur, journaliste, ancienne rédactrice d’une revue écologiste, a eu l’heureuse idée pour ce premier roman de réunir deux penseurs majeurs du XIXe siècle : Darwin et Karl Marx. Si nous n’ignorons, certes, pas leurs travaux et recherches, scientifiques pour l’un, économiques pour le second, reste que leur vie privée, caractère et manies demeurent, en revanche, il faut l’avouer, plus mal connus ; et si bibliographies et films ont pu leur être consacrés, bien peu d’auteurs ont osé ce fécond parallélisme et cette audacieuse rencontre entre ces deux géants dont les travaux et publications respectifs ont révolutionné les pensées et ébranlé les certitudes suscitant oppositions et scandales. Marx s’est-il appuyé sur Darwin, sur « L’Évolution des espèces », pour écrire le 1er tome du « Capital », et Charles connaissait-il cette dernière parution ? Qu’en pensait-il, lui qui aimait si peu les conflits ?
Iliona Jerger s’est depuis longtemps penchée sur la vie du célèbre scientifique anglais; outre ses publications, elle a parcouru un nombre incroyable de carnets, notes et correspondances. Rien ne lui a échappé, et surtout pas, cette possible rencontre entre Charles Darwin et Karl Marx ; les deux hommes ayant résidé un temps à quelques miles seulement l’un de l’autre. Avec une écriture à la fois tendre et vive, l’auteur tient son lecteur sous son joug, nous laissant page après page découvrir un Charles Darwin intime, à un âge déjà avancé, toujours aussi passionné et englué dans ses bocaux et expériences, si British… Marx, plus jeune, plus ombrageux aussi, est déjà lors de son exil anglais malade. L’auteur, de parallèles fidèles, vivants, parfois même cocasses, en flashbacks touchants ou surprenants, tient son lecteur en haleine jusqu’à cette fameuse rencontre ou plus précisément dîner. Un dîner des plus électriques, pensez ! Y avez-vous un jour déjà songé ? Car, plus encore que « Marx dans le jardin de Darwin », c’est à la table même de ce dernier qu’on y retrouve le colérique et rustre Marx. Un dîner où, entre affinités, filiations et inclinaisons, divergences ou oppositions, les caractères, positions et vues de chacun se révèlent par contraste merveilleusement bien. La confrontation des pensées des deux grands penseurs au fil du roman s’y révèle fructueuse et soulève de pertinentes et judicieuses interrogations. Certes, Darwin y apparaît, malgré sa célébrité, ainsi abordé à cet âge avancé, dans toute sa fragilité avec ses manies, son plaid et son fox, mais un Charles si attachant… Doux savant attaché à son épouse, à ses enfants, et en bon anglais, à son chien et cheval, à ses plantes ou vers de terre, aussi, bien sûr… Mais, le roman ira jusqu’au bout avec les soins attentifs et dévoués de ce sympathique médecin qu’ils partagent, le Docteur Beckett, présent pour les besoins de la cause du début du roman jusqu’à la fin de ces vies ayant marqué de leur sceau les deux derniers siècles passés jusqu’au notre, ce XIXe siècle.
Alors, pure invention ce si plaisant roman qui se savoure comme un sherry ? Pas vraiment, si peu même en fin de compte, et Iliona Jerger s’en explique dans sa postface avec un rare bonheur, un bonheur partagé avec son lecteur.


L.B.K.
 

Stéphane Mallarmé Correspondance (1854-1898), édition de Bertrand Marchal, publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, 1968 pages, 152 x 240 mm, relié toile, Collection Blanche, Gallimard, 2019.

 


Ce fort volume réunissant la correspondance de Stéphane Mallarmé viendra réjouir non seulement les amoureux du poète mais également toute personne éprise par l’art de la correspondance. Et si leur auteur manifeste parfois quelques réactions atrabilaires à leur encontre – il avoue haïr l’art épistolier ! - c’est une pratique qu’il ne cessera pourtant d’exercer toute sa vie durant, un exercice dans lequel il excella. Avec près de deux mille pages, et 3339 lettres, c’est une vie qui défile au gré des missives, brèves pour certaines comme ce mot adressé au peintre Whistler qui réalisa son portrait, d’autres beaucoup plus longues à son épouse, Paul Verlaine ou encore Berthe Morisot dont il fut l’ami indéfectible jusqu’à ses derniers jours. Si certains vers de Mallarmé peinent parfois à être compris, leur auteur en ces lettres ne cultive aucun hermétisme, même si de manière récurrente il n’hésite pas à évoquer le sens de sa démarche et de ses recherches. Avec ces milliers de lettres qui s’ouvrent pour le lecteur, c’est le monde littéraire et artistique de son temps qui s’affiche en réseaux inextricables sur cette deuxième moitié du XIXe siècle. Si Mallarmé traverse parfois des déserts, notamment quant à cette peine qu’il a toujours eue avec l’enseignement qui accapare une partie de sa vitalité, il reste néanmoins jusqu’au terme de sa vie au carrefour des sociabilités qui comptent avec ses fameux mardis devenus légendaires depuis…
Bertrand Marchal distingue trois périodes essentielles dans cette correspondance : celle de ses débuts et de sa longue crise après un séjour à Cannes chez son ami Eugène Lefébure en 1866, crise qui durera plusieurs années (jusqu’en 1872) et préludant à la métamorphose du poète. La deuxième de 1872 à 1884, années fertiles parisiennes où les réseaux se tissent,et enfin la troisième de 1884 à sa mort en 1898 qui marque la consécration du Mallarmé tout autant par Verlaine que par Huysmans, Debussy et tant d’autres, ce qui lui vaudra encore un nombre croissant de missives, elles-mêmes plus brèves. Chaque page livre des instants d’intimité comme des brèves de son temps, celles d’une lettre à Mirbeau pour intercéder en faveur d’un « artiste rare », selon ses termes, persécuté à Paris et qui s’apprête à partir pour Tahiti, il s’agit bien entendu de Gauguin, ou bien ce message fraternel adressé à « mon cher Verlaine » qu’il admire « infaillible, et si hautain, spirituel ». Parmi tant d’amitié, celle pour Berthe Morisot est troublante par ses accents sincères où nulle fausse séduction ne pointe mais la profonde relation qui conduira le poète à devenir le tuteur de sa fille Julie à la mort du peintre. Ce sont ces instants de vie, et de mort parfois, qui jalonnent ces antichambres de la poésie du grand Mallarmé. Une correspondance à nulle autre pareille !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Les tribulations d'Arthur Mineur" d'Andrew Sean Greer, Chambon Éditions, 2019.
 


« Arthur, j'ai une théorie. Écoute-moi bien, maintenant. C'est que nos vies sont pour moitié de la comédie, et pour moitié de la tragédie. Et pour certaines personnes, il se trouve que la première moitié de la vie, tout entière, est une tragédie, et puis la seconde une comédie...
Oui, Arthur, la première moitié de ta vie, c'était de la comédie. Mais maintenant tu te trouves en plein dans la seconde moitié, la moitié tragique... De quoi tu parles ? Demande Mineur. Le tragique...
» C'est probablement dans cette partie du roman d'Andrew Sean Greer que tout le tragique ou le comique de la situation à l'instant T de la vie d'Arthur Mineur se révèle au lecteur ; mais pour en arriver là, que d'étapes parcourues, que d'heures de vol, que de rencontres et d'aventures incongrues et de voyages improbables, et tout çà pourquoi ? Pour échapper à une réalité, le mariage de son ancien amant avec un autre homme... Insupportable ? Oui, si on y est invité... Alors fuir s'avère être la meilleure des solutions... Et en acceptant un périple pseudo littéraire autour du globe, Arthur Mineur pourra ainsi ne pas être témoin de cette trahison refoulant ainsi, aussi loin que possible, sa souffrance et son chagrin. Première étape de cet itinéraire dingo, New York, deuxième en route pour le Mexique ! Troisième en Italie, quatrième c'est parti pour l'Allemagne... et puis la France, le Maroc, l'Inde et le Japon avant de rentrer « à la maison ». Une succession de conférences, de lectures, de reportages qui malgré les rencontres cocasses, inattendues, semi professionnelles, pourquoi pas amoureuses, Arthur Mineur est bien à l'étroit dans son costume d’écrivain... de remplacement, pas franchement connu, plein de promesses littéraires à ses débuts, mais dont rien n'est « sorti » de probant. Mineur écrivain mineur, Mineur qui pourrait se perdre dans ses souvenirs, Mineur qui vieillit tout simplement... D'une écriture enjouée, fine, Andrew Sean Greer nous fait plus que partager les pérégrinations de son personnage, à la fois malheureux, maladroit, heureux, curieux, désappointé, désorienté, peut-être un peu dépressif ,et surtout qui sait pourquoi il a accepté ces sacrés voyages espérant y oublier justement ce pourquoi il est parti...
Ce roman, qui a valu à son auteur le prix Pulitzer 2018, est en lui-même un rebondissement permanent, laissant s’installer une empathie pour cet Arthur au fil des destinations et des rencontres espérant bien que la comédie de la vie, de sa vie, puisse l'emporter sur la tragédie.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

Lord Byron : « Le Corsaire et autres poèmes orientaux » ; Présentation et traduction de Jean Pavans ; Édition bilingue, Coll. NRF / Poésie, Éditions Gallimard, 2019.
 

 

Heureuse initiative que de publier en poche en un seul volume et en version bilingue ces quatre œuvres de Lord Byron – Oraison vénitienne, Le Giaour, Mazeppa, et enfin, Le Corsaire. Une ode et trois poèmes narratifs n’ayant jamais été réunis jusqu’à présent dans une édition française, et ce, qui plus est, avec une riche présentation et belle traduction signées Jean Pavans. Ce dernier, essayiste, romancier, grand traducteur d’œuvres anglo-saxonnes dont notamment Henry James, a retenu ici une traduction nouvelle, réactualisant ainsi les très anciennes traductions françaises jusqu’alors disponibles. Pour cela, il a fait choix d’une approche sans artifices excessifs retenant une versification libérée se situant, selon les poèmes, entre vers libres et prose régulièrement rythmée en dodécasyllabes ou en décasyllabes non rimés. Jean Pavans commence sa présentation du présent recueil en qualifiant le poète de « Salamandrin », un emprunt à Charles Baudelaire, qui annonce avec pertinence la tonalité et l’élan qu’il a souhaité donner à cette nouvelle traduction. Et, c’est effectivement un vent oriental ardent qui souffle sur les flammes de ces œuvres du poète mort à Missolonghi en Grèce, mais en 1824 encore sous domination ottomane ; Le Giaour débute d’ailleurs par une sombre ode à cette Grèce soumise, une déploration qui viendra également émailler Le Corsaire.
Le recueil s’ouvre par « Oraison vénitienne » de 1919. Une ode dédiée à la Sérénissime, cité si chère au cœur de Lord Byron, et la plus orientale qui n’ait jamais existé ainsi qu’aimait à le rappeler André Malraux. Initialement intégrée en ouverture à Mazeppa, cette dernière est cependant si profondément sombre et mélancolique qu’il s’agit moins d’une ode que d’une véritable « oraison » ou « plutôt d’une déploration funèbre sur les gloires disparues d’une République humiliée et soumise aux tyrannies des empires », souligne dans sa préface Jean Pavans. On y retrouve toute la mélancolie du poète, cette « mélancolie toujours inséparable du sentiment du beau », écrivait Baudelaire, et qui en ces vers s’y dépose comme la brume de la lagune pour lui donner toute sa beauté, mais aussi cet étrange voile prophétique :

« Ô Venise ! Ô Venise ! Quand tes murs de marbre
Seront gagnés par les eaux, il y aura
Un cri des nations devant tes salons engloutis,
Une forte lamentation le long de la mer vorace ! »


Suivent trois poèmes ou contes orientaux, véritables récits épiques et d’aventures. Giaour, tout d’abord, contant le combat désespéré d’un cavalier chrétien aux amours funestement contrariées, inspiré d’un conte turc, et que représentera à trois reprises Georges Delacroix.


« L’esprit ruminant les chagrins coupables
Est pareil au scorpion cerclé de feu
Les flammes en s’embrasant se resserrent
Autour de leur captif, et le harcèlent
»

Byron n’est pas éloigné de son personnage Giaour. « Cependant - souligne Jean Pavans, Byron ne meurt pas dans le brasier où la société le jette ; il y vit, plutôt qu’un scorpion, c’est une salamandre ; » En ces vers s’exprime ainsi toute la pertinence du qualificatif retenu de « Salamandrin ». Une salamandre qui plus encore qu’elle ne traverse le feu, s’en nourrit.
Puis suit, Mazeppa, inspiré de la fameuse légende ukrainienne avec cette célèbre chevauchée du héros enchaîné jusqu’à sa rédemption ; légende ayant inspiré bien des artistes, écrivains et poètes, toiles et poèmes symphoniques dont celui du romantique et non moins fougueux Franz Liszt.
La présente édition se referme, enfin, avec Le Corsaire. Un poème contant les aventures d’un pirate grec, Conrad, aux ardentes amours et qui inspirera Verdi pour son célèbre opéra avec un livret signé Francesco Maria Piave. Dans ce poème épique aux accents d’autoportrait ou de confessions, inspiré du même conte turc que Le Giaour, s’expriment à la fois toute la profondeur et la fougue du poète. Le Corsaire connaîtra dès sa publication un indéniablement et immense succès justifiant qu’il donne son titre à ce recueil comprenant ces quatre œuvres, alors que le poète a déjà acquis une belle renommée.
C’est ce précieux alliage, « mélange paradoxal d’exaltation et de nihilisme - souligne Jean Pavans - qui forme la « personnalité diabolique » de son auteur », mais donne aussi toute sa beauté à ce recueil.
 

L.B.K.

 

Sans Eux - roman de Caroline Fauchon, Éditions Actes Sud, 2019.



« Les hommes avaient quitté l'espace public et même leur habitation. Ils se terraient, ils s'effaçaient. Dans les journaux, on parlait de « retrait du monde ». Que s’était-il passé ? « À cette époque, il y avait des hommes de tous âges, dans tous les milieux et sur tous les territoires. Ils occupaient une place importante dans la plupart des sociétés mais, déjà, imperceptiblement, leur déclin s'annonçait ». Ainsi sommes-nous avertis qu'un événement d'ordre majeur est en train de se passer dans le premier roman de Caroline Fauchon. Est-ce avec un regard d'anthropologue, de journaliste, de sociologue, d'ethnologue, de photographe reporter ou de simple témoin de l'extinction d'une partie de notre espèce que les femmes de ce roman vivent ce phénomène ? Peut-on envisager une nouvelle organisation, une nouvelle économie, de nouvelles attitudes et l’avènement d’une société strictement matriarcale ? Quels seront les souvenirs de ce que furent les hommes ? Et où sont-ils cachés ? Ces hommes n’ayant plus qu'une faible et trouble place dans les souvenirs des femmes, ont-ils même existé ? Simple mythe ?
Chaque chronique de la narratrice conte et créé cette nouvelle histoire de l'humanité à travers les récits des dernières relations avec les hommes. « À l'heure où j'écris, je me rends compte que j'ai abondamment puisé dans leur vie pour mes fameuses chroniques. J'ai pillé le récit de leurs origines et les anecdotes qu'elles me confiaient. En quête d'explications, j'en ai fait des archétypes du nouveau monde qui advenait. » mais, toutes ces femmes sont-elles vraiment prêtes pour cette nouvelle vie sans hommes ? « En fin de compte, génétiquement, l'humanité était prête à un tel bouleversement. Nos réticences et nos inquiétudes sont pus d'ordre moral ponctua Eugénie avec une assurance dénuée de toute provocation qui me désarçonna... La pente naturelle était bien à la disparition progressive des catégories... Le temps était venu de nous redéfinir... Bientôt nous ne nous souviendrons que vaguement des hommes et nous les reconstruirons à partir de souvenirs ou d'images qui sont en train de vampiriser le réel et de créer le mythe du mâle, bien éloigné sans doute de sa réalité concrète... Désormais sans eux, comme nous étions naguère sans dieux, nous ferons d'eux notre légende originelle. » À la lecture de ce roman au titre annonciateur « Sans eux » impossible de savoir si on est dans une analyse froide et scientifique d’homogénéisation des genres de notre société, d'un pur effet de science- fiction, d'une réflexion philosophique sur l'avenir de notre espèce et des modifications génétiques et physiques à venir, que faire? Peut-être, se rattacher aux récits du dernier homme qui trouvera refuge chez une femme… jusqu'au retour des hommes.


Sylvie Génot Molinaro

 

« Partis pris - Littérature, esthétique, politique » de Marc Fumaroli, édition par Paul-Victor Desarbres, introduction Maxence Caron, Collection : Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2019.
 


La réunion en un fort volume des « Partis pris » de l’académicien Marc Fumaroli dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sera l’occasion pour nos contemporains de savourer l’un des derniers ambassadeurs de la pensée classique. Professeur au collège de France et membre de l’Académie française, Marc Fumaroli (lire notre interview) se joue des disciplines dans lesquelles sa pensée excelle avec une facilité déconcertante entre histoire et littérature, arts et questions contemporaines ainsi qu’en témoignent ces exercices d’admiration réunis par Paul-Victor Desarbres. Le grand spécialiste du XVII°siècle et de la rhétorique ne cache pas en effet son goût immodéré pour le Grand Siècle et cet art de la persuasion qui a pour nom rhétorique, héritage des Grecs et des Romains avec notamment Cicéron mais aussi Augustin sans oublier les médiévaux suivant les traces de leurs aînés. Les humanités sont toujours pour l’académicien ce réservoir sans fonds de l’expérience humaine, ne cédant en rien aux sirènes de la logique formelle à l’imitation des sciences dures. Amour de la sagesse, dialogue des arts du langage, des arts visuels et de la musique, Marc Fumaroli fait défiler pour le lecteur les trésors hérités de la pensée de Corneille, de La Fontaine, Racine, Bossuet, Pascal… que de noms gravés dans la mémoire collective culturelle et pourtant si délaissés de nos jours. Décomplexé, Marc Fumaroli se veut être un laudateur de cet héritage sans pour autant en être le thuriféraire, ce qui rend la lecture de ces pages non seulement agréable, mais offrant aussi pour notre époque de nouvelles lumières. Ce sont justement ces Lumières qui retiennent également l’intérêt de notre penseur, Voltaire, Rousseau, Tiépolo… dont l’analyste sait rendre les traits saillants. Et si notre modernité pense audacieusement avoir tout inventé, le passé le plus glorieux de l’Ancien Régime se charge avec l’académicien de remettre les pendules à l’heure ! Les plus jeunes lecteurs pourront ainsi découvrir combien cet héritage – loin de tout passéisme et pédantisme – demeure essentiel pour comprendre la plupart des chefs-d’œuvre de la culture. L’auteur ne cessant d’alerter sur les risques encourus par cette amnésie encouragée, pour ne pas dire prônée de toute part, à l’image d’une autre académicienne dont il n’hésite pas à citer intégralement les propos alarmants, Jacqueline de Romilly (lire notre interview). Pour ces penseurs, il y a urgence, si nous souhaitons préserver ce “vivre ensemble” français comme le nomme Marc Fumaroli et dont le présent volume pourrait bien être le manifeste le plus éclatant.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Olivier Rasimi : « Cocteau sur le rivage », Coll. La rencontre, Éditions Arléa, 2019.

 


« Une foule immense de grands parapluies noirs berce ses nénuphars au-dessus du brouillard », tel est l’incipit de ce délicat et sensible ouvrage « Cocteau sur le rivage » signé Olivier Rasimi. Il annonce les battements lourds et désespérés d’un cœur brisé, celui de Jean Cocteau à la mort de Radiguet, son ami, son amant… Lorsque le jeune auteur de « Le Diable au corps » meurt en cette année 1923, le 12 décembre, il a tout juste 20 ans ; Cocteau, abattu, terrassé, n’aura pas la force d’assister à l’enterrement auquel amis, poètes, écrivains, artistes, et une foule immense, se pressent. Un enterrement tout de blanc comme un linceul où même les lys pleurent...
Olivier Rasimi, poète et musicien, par admiration et respect, a décidé en ces pages de vouvoyer Cocteau, comme pour mieux se faire pardonner cette intrusion dans la douleur et l’immense chagrin de l’artiste. C’est avec cette élégante distance que l’auteur entraîne son lecteur dans l’intimité de cette période désespérée, dévastée de la vie de Cocteau. Ce sera Villefranche sur Mer près de Nice, Villefranche qui se drape maintenant de cette soie froide et sombre comme « un décor, un immense carton peint d’un opéra sans voix » écrit l’auteur ; même la chapelle du village semble se taire lorsque Cocteau se laisse glisser dans les fumées d’opium… « Je ne suis plus moi-même. Je continue à vivre en somnambule. Mes réveils sont d’une épouvante. Je ne peux même pas décrire ce qui m’arrive. J’ai cent ans et l’âme à vif comme une peau brulée. », écrira Cocteau à sa mère.
Dans un style sensible aux poétiques évocations, refusant toutes effusions ou débordements, Olivier Rasimi procède par touches fugitives, presque sans bruit, préférant laisser Jean Cocteau apparaître et se dévoiler, lui seul, face à son malheur. « L’âme des choses se déplace toujours en ligne courbe », écrit-il. Avec cette élégance d’écriture, une délicatesse qui jamais ne heurte ni n’étouffe, c’est un roman lancé comme un ténu fil tissé de soie et d’argent au fond du désespoir. La douleur de devoir regarder la mort en face, et qui prendra pour Jean Cocteau les traits de son propre visage, de sa propre main, qu’il n’aura de cesse dans sa chambre d’hôtel de dessiner et redessiner inlassablement... Trois années d’un inconsolable cœur brisé, de dessins, de pièces de théâtre et de mer ; Trois années de poésie écrite à l’encre du chagrin et de bleu infini… Conjurer, traverser et tenter de saisir l’insaisissable… C’est ce que nous propose Olivier Rasimi avec « Cocteau sur le rivage », un délicat roman de deuil, celui de Jean Cocteau à la mort de Radiguet, « un deuil comme un duel qu’on mène contre une ombre »...


L.B.K.

 

Philippe Renonçay : « Les portraits de Laura Bloom », Coll. « Qui vive », Editions Buchet-Chastel, 2019.
 


C’est un profond et étrange ouvrage que livre avec « Les portraits de Laura Bloom » Philippe Renonçay. Cela débute – mais cela commence-t-il vraiment ?, par une rencontre, celle d’Emmanuel Lorne, photographe et de Laura, Laura Bloom ; une rencontre qui contre tout préjugé n’apparaît pas tout à fait banale, une main invisible qui déjà se pose et que le lecteur pressent… « Tout avait été là aussitôt, d’un bloc comme une totalité impérieuse qui n’attendait que de déployer son chemin fatal », dira Emmanuel Lorne. Est-ce dû à la présence d’Hubert Leutze, retraité, taxidermiste et ami d’Emmanuel ? Le récit s’enveloppe de brumes, de celles d’un matin froid et humide sur une longue plage endormie qui ne se lèveront peut-être plus jamais, celles d’un temps inéluctable qui comme un implacable vent du désert ne cesse d’ensevelir. Les vies, les histoires, se croisent, vivent ou revivent dans la lumière des néons des fenêtres de la Grande Salle des Portraits ou dans la noire pénombre de la forêt de Vilnius… Celle d’Hannah, celle aussi d’Arthurs Duca proche d’Hubert, vivants, disparus, aimés absents. L’atmosphère s’opacifie, l’air se raréfie et le lecteur entrevoit l’ombre sombre s’étendre sur les lignes et les personnages ; « La nuit était épaisse et les lumières peinaient à repousser l’obscurité, comme si ce n’était pas juste le soleil qui s’était couché, mais l’atmosphère elle-même qui était devenue plus dense, et que la clarté qui, du quai, continuait de s’élever, le faisait au prix d’une lutte de plus en plus éprouvante. » Mais les oiseaux dans les recoins des greniers du muséum d’Histoire naturelle ne reprennent-ils pas secrètement vie la nuit ? On s’enfonce dans les mémoires, les souvenirs, sans savoir vraiment s’il s’agit de réminiscences ou d’imagination ; les vies se dilatent laissant de frêles ombres fugaces revivre lorsque les présences elles-mêmes deviennent évanescentes. Les personnages épinglent chacun à leur manière les détails, l’intime et l’Histoire, « mais, une mémoire sans faille, n’encombre-t-elle pas ? » interroge Arthurs Duca, à moins qu’elle ne vienne corriger de l’oubli, se demande encore Hubert Leutze ? Comment retenir l’amour, la vie, insuffler souffle à l’absence, et tel Jacob conjurer la perte de l’être aimé et plus encore l’oubli ? Tout n’est-il pas infiniment complexe, enfoui quelque part en chacun, mais où ? Ces absents, ces doubles, ce même et cet autre glissant dans la chambre secrète, étrange et mystérieuse...
Un roman où la finesse d’écriture laisse transparaître ces formes éthérées qui s’évanouissent, insaisissables tels des songes hantés sans que l’on sache très bien distinguer ce « mélange de vie prodigieuse et de nostalgie ».


L.B.K.

 

Christine de Pizan "Cent ballades d'amant et de dame" Édition bilingue et trad. de l'ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Collection Poésie/Gallimard (n° 540), Gallimard, 2019.
 


Il est grand temps de lire ou relire ces Cent ballades d’amant et de dame à l’occasion de la nouvelle traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet dans la collection Poésie/Gallimard. Car ces Ballades courtoises sont le fait d’un grand poète, une femme de surcroît, Christine de Pizan, née à Venise en 1364 et morte à Poissy en 1430. Curieusement, le lecteur découvrira qu’en plus d’un art consommé du vers, cette femme sut s’imposer également dans d’autres domaines comme celui de l’art militaire en rédigeant un traité sur cette matière pourtant bien peu féminine à l’époque… Veuve et néanmoins femme libre, auteur de plusieurs ouvrages, Christine de Pizan a décidé de vivre de sa plume, et fût même, souligne Éric Dussert dans « Cachées par la forêt » (vr. : notre chronique), la première femme à faire de son écriture une activité à part entière, une activité d’homme fait plus que rare à l’époque. Mais curieusement et paradoxalement, c’est plus par la contrainte, par une commande qui lui a été faite que celle-ci va réaliser ce recueil de Ballades qui portera son nom à la postérité. L’amour est alors décliné à partir de deux personnages, un amant et une dame, sans oublier un mari jaloux, une sobriété propre à l’art courtois, point de roman en ces pages. Trame classique d’un amant aimant, d’une femme ignorant en apparence ce sentiment, s’en suit une menace de suicide et une inflexion progressive des réserves de la dame qui entend à ce qu’on l’aimât pleinement. Empêchement, honneur, jalousie et autres sentiments mettent à l’épreuve l’amour en une balance aussi inexorable que fragile dans le prolongement du temps. Variations sur l’amour et non point traité, Cent ballades d’amant et de dame convoquent son lecteur pour mieux en comprendre les paradoxes, les fragilités et cette fatalité d’une ombre grandissante qui vient tout emporter. Jacqueline Cerquiglini-Toulet est parvenue avec un talent certain à restituer ces vibrations de la plume de Christine de Pizan, ce rythme donnant toute sa force à cette poésie que le lecteur plus assidu pourra suivre dans le texte original placé en regard. Une ballade en terre amoureuse avec l’une de ses plus belles messagères !

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Transport" d'Yves Flank – roman, Éditions de  L'Antilope.
 

 

« Transport », premier roman d'Yves Flank est d'une force étrange qui nous transporte de l'inhumain à un érotisme suave, d’une réalité brutale aux rêves secrets d’alcôves, de la puanteur de la mort aux parfums musqués de l'amour... « Transport » pénètre les sens, fait couler des larmes de rage. « Transport » est un huit clos dans un wagon. Un wagon de ces trains maudits qui transportaient les juifs vers un destin funeste, femmes, hommes et enfants de tous âges, de toutes provenances, qui au fil des quelques jours qu'ils partagèrent connurent toutes les étapes psychiques et physiques de l'espoir à l'abandon total. Et pour beaucoup à une certaine forme de libération, mourant à même le sol, pour d'autres espérant juste sortir de ce wagon, lucides d'un enfer proche. « Il faut résister, ne pas perdre espoir, quand les portes s'ouvriront, car elles s'ouvriront, tous auront la force de se précipiter dehors, et peu importe, je sauterai et vous sauterez avec moi, il y aura de l'eau ou de l'herbe ou des cailloux, on sautera tous, moi la première, vous me suivrez, toi, toi, toi et toi aussi. » Là, un homme et une femme essayent de survivre. Les pensées et les paroles s'entremêlent aux gestes. Espérer tous ensemble, renoncer seul...
Sommes-nous réellement dans ce wagon ? Réalité et rêves sont omniprésents dans les quatre parties de ce texte bouleversant. Toutes sortes de bruits, d'odeurs, de sensations, de mots et de phrases dans des langues différentes, de souvenirs, d'appels au secours, toutes sortes d'humanités dans quelques mètres carrés... Les pensées peuvent-elles adoucir, sauver l'âme de la perte de tout repère, de tout ? Des pensées qui s'entrechoquent à un autre niveau de conscience. Celles de l'homme, de la femme qui à chaque fois, vivante, mourante ou morte demande à son amant : « Mon amour, sors-moi de cet enfer, souviens-toi, mon amour (...) tu vois, mon amour, ils reculent déjà, leurs yeux témoignent de leur frayeur et de leur désarroi, notre amour les éloigne, ce ne sont plus que quelques points noirs s'évanouissant dans la poussière, nous pouvons entrer dans le sommeil... »
Ce premier roman tente de dire l'indicible ; Ne rien en dire d'autre, juste le lire.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

 

Dossier Huysmans

 

Joris-Karl Huysmans : « Romans et nouvelles », édition publiée sous la direction d'André Guyaux et Pierre Jourde avec la collaboration de Jean-Pierre Bertrand, Per Buvik, Jacques Dubois, Guy Ducrey, Francesca Guglielmi, Gaël Prigent et Andrea Schellino, Bibliothèque de la Pléiade, n° 642, 1856 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2019.

Paul Valéry confiait à Albert Dugrip : « J’en suis toujours à relire À rebours ; c’est ma Bible et mon livre de chevet. Rien n’a été écrit de plus fort ces derniers vingt ans ». Cet hommage d’un grand homme des lettres peu enclin à des éloges faciles souligne le choc qu’occasionna la parution de ce roman sur ses contemporains. Grâce à cette édition de la Pléiade des Romans et nouvelles de Joris-Karl Huysmans réalisée sous la direction d’André Guyaux et de Pierre Jourde, le lecteur du XXIe siècle pourra entrer de la manière qu’il convient dans l’univers feutré du fameux Des Esseintes, héros archétypal d’une fin de siècle troublée. La lecture d ’A rebours réservera en effet des instants d’anthologie lorsque le personnage central, esthète maladif dont il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec le poète Robert de Montesquiou qui inspira à Huysmans probablement le personnage, se perd dans la contemplation des volumes de sa bibliothèque tout autant que dans les flacons de son orgue à bouche… Univers de décadence associé au symbolisme si prégnant en cette fin de siècle, l’écriture de Huysmans se démarque radicalement du naturalisme de Zola qu’il avait jusqu’alors soutenu jusqu’à ce que Zola ne qualifie l’œuvre de Huysmans d’œuvre de confusion. À la différence de notre époque, et à rebours a-t-on envie d’ajouter, la décadence et la névrose omniprésentes dans A rebours se manifestent par la beauté et les arts, le raffinement et la délicatesse… Mais Huysmans n’a pas toujours fait preuve d’une telle rupture sur son temps, et c’est un des attraits de ce volume que de proposer certains de ses autres écrits ; Des récits et écrits traduisant les profonds changements qui s’imposèrent au siècle, à la société et à la capitale française dans laquelle le romancier évolua dans cette deuxième moitié du XIXe siècle. Révolution industrielle, triomphe de la bourgeoisie, révolution haussmannienne, soubresauts de l’Ancien Régime vite réprimés, et partout le règne de l’argent vont marquer les premières œuvres de Huysmans avec un réalisme cruel comme le soulignent André Guyaux et Pierre Jourde dans leur préface. Nul étonnement alors à ce que ses premiers livres n’aient été dès lors dédiés à Zola qui ne lui en sera guère reconnaissant. La déliquescence ciselée par le romancier dans ses romans avant sa conversion en 1891 traduit ces transitions inéluctables que le XXe siècle viendra confirmer de manière cruelle avec notamment ses deux conflits mondiaux. À vau-l'eau s’avère être le manifeste désenchanté de ces mutations conduisant à un sentiment de solitude exacerbé dont témoignent les héros décrits sous la plume désabusée et méprisante du romancier pour le siècle dans lequel il vit. Parmi ces nuages sombres, des éclairs trouent cependant les nuées avec des enchantements pour la poésie et les récits de certains de ses contemporains : Baudelaire, Poe, Mallarmé… Autre lumière, celle de la conversion qui touchera l’écrivain dès la fin du siècle et dont En route en 1895 sera en quelque sorte le témoignage, la confession ou déclamation. Les retraites dans différents monastères constituent des alternatives plus mystiques que les enfermements dans des tours d’ivoire stériles des héros de ses romans précédents. Et si un certain dolorisme chrétien persiste avec Durtal à la recherche de l’art sacré et du plain-chant avant la retraite à La Trappe, la quête ne fait cependant que commencer, elle inspirera d’autres conversions tout aussi célèbres au XXe siècle parmi les écrivains, mais ceci est une autre histoire…

Joris-Karl Huysmans « Le Drageoir aux épices suivi de Croquis parisiens » édition de Jean-Pierre Bertrand, Nrf Poésie Gallimard, 2019.
 

A souligner cette belle porte d’entrée dans l’univers huysmansien proposée par la collection Nrf Poésie Gallimard qui vient de rendre disponible des textes essentiels pour comprendre les débuts en littérature de Joris-Karl Huysmans, des débuts par le détour de la poésie en prose. Suivant la voie tracée par ses augustes prédécesseurs Aloysius Bertrand et Charles Baudelaire, le jeune Huysmans aborde en effet la poésie en prose, un genre qui n’en est encore qu’à ses prémices. Jean-Pierre Bertrand rappelle dans son introduction combien cette forme nouvelle tient à l’essor du journal et que Baudelaire applique « à la fréquentation de villes énormes » et à la peinture de la vie moderne. Doué d’une puissance novatrice, le poème en prose par la liberté qu’il offre au poète d’entrer en rupture avec les conventions ne pouvait que séduire Huysmans qui en 1874 livre Le Drageoir aux épices puis Croquis parisiens en 1880. Une liberté tant pour le poète que pour le lecteur soulignera Baudelaire, et à sa suite Huysmans. Les frontières seront d’ailleurs souvent ténues entre poème en prose et roman chez l’auteur de Les Sœurs Vatard et En ménage. Si Huysmans relèguera par la suite Le Drageoir aux oubliettes à la différence des Croquis, la lecture de ces œuvres permet de mieux comprendre les fils sous-jacents qui tisseront progressivement une alternative singulière au naturalisme.

Cahier Huysmans, Cahier de L'Herne dirigé par Pierre Brunel et André Guyaux, 466 p., éditent de L’Herne, 2019.

Les éditions de l’Herne ont eu l’heureuse idée de rééditer le Cahier qui avait été consacré à Joris-Karl Huysmans en 1985, alors qu’une exposition au musée d’Orsay et l’entrée de l’écrivain dans la collection La Pléiade honorent cet écrivain souvent méconnu ou tout au moins « bizarre » comme certains de ses contemporains se sont plus à qualifier l’auteur du fameux roman « À rebours ». Ce Cahier Huysmans fait voler en éclats tous ces clichés en proposant une véritable exploration de l’univers huysmansien. Pierre Brunel ouvre ce fort volume d’études détaillées qui ont fait la qualité des Cahiers de l’Herne aujourd’hui dirigés par Laurence Tâcu. L’article souligne combien le héros Des Esseintes « est aussi la fleur maladive de son siècle » déjà préfigurée par Baudelaire, et porte en lui « la haine du siècle ». Le naturalisme s’étant épuisé à hauteur des dégâts engendrés par la Révolution industrielle dans le dernier tiers du XIXe siècle, quelle place pouvait encore prendre ce regard mâtiné de haine féroce et de lucidité tragique sur le non-sens de la vie ? Un certain ravissement gagne en effet l’auteur et son héros face à ces tremblements annonciateurs de désastres à venir. Divagations, dégoûts et soubresauts désespérés ne peuvent être dépassés par l’idée de progrès prévalent à l’époque où Huysmans signe ses derniers écrits. Mais avant de parvenir à ces questionnements dont l’époque moderne a hérités, le Cahier consacre deux parties essentielles pour comprendre Huysmans avant la rédaction d’A rebours, sections dans lesquelles nous découvrons le jeune homme entré en littérature par la poésie, et notamment le poème en prose Le Drageoir à épices (1874) venant d’être édité par Gallimard dans la collection Poésie/Nrf. Puis, surgit la veine naturaliste qui marquera des œuvres importantes comme Marthe, histoire d'une fille ; Les Sœurs Vatard ; En ménage ; À vau-l'eau, tout en suscitant progressivement des questionnements existentialistes. La rupture avec Zola survient avec le coup de tonnerre d’A rebours qui marquera les consciences de son temps entre ravissements et condamnations, séductions et critiques. Nul n’est prophète en son pays, surtout au tournant d’un siècle qui ne souhaite pas voir les nuages assombrir le ciel. Les sections consacrées au cycle de Durtal et De la conversion à l’oblature abordent un autre aspect souvent méconnu de Huysmans, la voie choisie face au mur devant lequel il se trouvait : la « sortie » par la transcendance, échelle qui ne cessa pas d’étonner ses contemporains et qu’allaient rejoindre une série d’écrivains fameux au siècle suivant. Le symbolique laisse place à la symbolique de la mystique chrétienne, une voie ouverte passant par les méandres de l’architecture des cathédrales et du plain-chant.

Les éditions de l’Herne éditent également trois petits volumes dans la belle collection de poche les Carnets de l’Herne venant idéalement compléter cette réédition, et consacrés à des textes plus méconnus de Huysmans tels que « Paris et autres textes » ; « Notre-Dame de Paris et autres cathédrales » et « Les rêveries d’un croyant grincheux ».

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

« AFRICA 21e Siècle – Photographie contemporaine africaine. ». Sous la direction d’Ekow Eshun, 22.5 x 28 cm, Relié, 272 p., Éditions Textuel, 2020.

 


Magnifique ouvrage entièrement consacré à la photographie contemporaine africaine. Intitulé « AFRICA 21e siècle », c’est le tout premier ouvrage a mettre ainsi pleinement en lumière les travaux récents d’une jeune génération de photographes venus des quatre points cardinaux du continent africain. À ce titre, il ne peut qu’être salué !
Réunis par les soins d’Ekow Eshun, commissaire d’expositions, journaliste et écrivain, auteur notamment de Africa Modern (2017) et Black Gold of Sun (2005), le lecteur y découvrira avec étonnement ou parfois fascination les œuvres de pas moins de 51 photographes africains. « Tous révélateurs d’un moment (…) Un moment où une génération de photographes africains revendique la liberté créative de regarder en soi-même pour pouvoir décrire ce que cela représente, ce que cela signifie de vivre en Afrique aujourd’hui. Ce faisant, leurs visions de l’intérieur embrassent une réalité extérieure captivante. » souligne Ekow Eshun en son introduction.

 


Ekow Eshun a, en effet, souhaité au travers de ce splendide ouvrage de plus de 300 photographies livrer une vision dynamique et actuelle de l'Afrique, soulignant combien chacun de ces artistes a su, chacun à sa manière, aborder son africanité. Des photos d’une modernité inouïe faisant face à des ruines, des scènes de vie quotidienne offrant une diversité de silhouettes, personnes anonymes ou portraits… Proposé selon des chapitres thématiques choisis – Villes hybrides ; Zones de liberté ; Mythe et mémoire et Paysages intérieurs - l’Afrique s’y révèle dans toute sa splendeur géographique, mais aussi et surtout dans sa perpétuelle évolution, tant à l’égard des villes tentaculaires que de l’héritage colonial et postcolonial…

 

 

 Des photographies colorées mais aussi parfois en noir et blanc, offrant une multitude de visions captivantes de l’Afrique d’aujourd’hui.
Un fascinant panorama photographique et contemporain de l’Afrique, de cette Afrique du 21e siècle perçue par une jeune génération créative de photographes africains que le lecteur n’aura de cesse de découvrir et redécouvrir avec un plaisir certain.
 

« Veduta » de Thomas Jorion, Éditions de la Martinière, 2020.

 


Certaines couvertures nous attirent, retiennent notre regard, plus que d’autres, on ne sait de prime abord pourquoi… Tel est le cas de cette belle et énigmatique photographie – une salle de bal ou un salon emplis de fresques d’un ancien Palais italien en ruine ouvrant sur un luxuriant jardin abandonné… Cette photographie, tel un songe, est celle invitant à ouvrir ce splendide ouvrage en grand format à l’italienne intitulé tout simplement « Veduta » qui vient de paraître aux Éditions de La Martinière.
À l’intérieur, introduit par un texte de Giovani Fanelli, professeur d’histoire de l’architecture de Florence, le lecteur y retrouvera les photographies plus magnifiques les unes que les autres du célèbre photographe Thomas Jorion. Un album en quelque sorte d’une Italie d’un autre temps, celui peut-être rêvé ou vécu que le photographe a su, défiant le temps, ces dernières années admirablement capturer.
Aimant plus que tous les Palais et autres édifices en ruine, Thomas Jorion a en effet parcouru objectif en main toute la péninsule italienne du Nord au Sud. Ce sont alors des palais et belles demeures d’hier avec leurs bas-reliefs, leurs fresques ou jardins désordonnés de Toscane, de Sicile, de Vénétie… qui s’offrent aujourd’hui au regard fasciné du lecteur. Des belles endormies, des palais du XVIIIe siècle ou plus récents où l’écho du vent entrant sans frapper laisse s’envoler encore les rires et les notes de musiques de leurs occupants. Le lecteur demeure captivé par tant de richesses, de souvenirs et secrets que le temps a, à sa manière, laissés perdurer. Fresques, escaliers, jardins envahissant les salons et pièces surannées ou encore ces quelques meubles fanés abandonnés telle une invitation…
Le photographe a pour ces splendides clichés d’un autre monde travaillé avec une chambre grand format en lumière naturelle. Sans jamais de retouches, mises en scène ou autres artifices, un beau défi offrant une esthétique singulière, celle d’un temps suspendu, celui d’une autre vie… celle peut-être d’un joli songe…

 

« Les Métamorphoses d’Ovide - Les plus belles histoires illustrées par la peinture baroque » 84 histoires, 160 peintures et fresques baroques », 1 volume, relié, I 26 x 19 cm, I 372 p., La petite collection, Diane de Selliers éditions, 2020.
 


A qui souhaiterait une évocation merveilleuse des divinités et héros de la culture grecque et latine, cet ouvrage lui est assurément destiné. Et quel bonheur de retrouvé si bien servi Ovide, lui qui malheureusement a trop souvent tendance aujourd’hui à sombrer dans l’oubli de la culture contemporaine, lui préférant des récits d’heroïc fantasy puisant largement à ses sources…
Prix André-Malraux du livre d’Art 2003 dans sa version grand format en deux volumes, « Les Métamorphoses d’Ovide » se trouve en cette année enfin disponible en un seul volume dans La petite collection plus accessible. Le lecteur y retrouvera bien entendu le texte à l’identique, ainsi que l’iconographie ramenée à une échelle plus réduite, mais encore très lisible. Ces 84 histoires narrées par l’un des grands poètes latins au tournant de notre ère composent un tableau saisissant des passions et sentiments humains décrits en contrepoint des frasques et hauts faits des héros et divinités tels Jupiter, Phaéton, Europe, Vénus, Mars…

 


Ce long poème de douze mille vers offre en effet un vertigineux tableau de métamorphoses, toutes plus spectaculaires les unes que les autres, une habile et poétique manière d’évoquer les transformations permanentes des humains. Du Déluge à César, rien n’échappe à ce flot continuel d’impermanences d’êtres ayant osé défier les dieux, ce dont rend admirablement compte la somptueuse iconographie réunie pour cet ouvrage. Quelle autre œuvre pouvait en effet rendre aussi tragiquement le destin du malheureux Phaéton du haut des cieux que celle du peintre Guido Reni ? Comment restituer le désarroi de la nymphe Callisto autrement que François Lemoyne dans cette peinture « Diane et Callisto » présentée en vis-à-vis du poème ? L’iconographie accompagne cette évocation sensible des passions en une psychologie avant l’heure d’une extrême diversité. Mais derrière ce foisonnement baroque dont la peinture se fait l’écho perce également des traits récurrents, une unité de vie qui caractérise les faits et gestes de ces femmes et hommes voués aux passions, sans pour autant conduire à la formulation d’une morale.

 


Le lecteur pourra goûter à la poésie d’Ovide grâce à la traduction retenue de Georges Lafaye datant de 1927 et revue en 1992 par Jean-Pierre Néraudau, une traduction saluée pour sa beauté et sa fidélité au texte latin. C’est d’ailleurs Jean-Pierre Néraudau qui offre avec ce texte un remarquable travail critique de notes qui permettra non seulement d’entrer plus librement dans cette œuvre foisonnante, mais surtout d’en apprécier toutes les subtilités relevant d’une culture classique aujourd’hui trop souvent mise de côté.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Écrire la mer – de l’Antiquité à nos jours» ; Une anthologie réunie par Daniel Bergez ; Relié, semi toilé ; sous coffret illustré, 512 p., 315 ill. couleur, 29 x 35 cm, Éditions Citadelles & Mazenod, 2020.

 


Dès les premières évocations d’Homère, l’homme a su se saisir de cet élément omniprésent qu’est la mer pour en constituer un sujet d’écriture qui n’a cessé depuis d’inspirer les plus grands écrivains, avec pour leitmotiv le fameux vers de Baudelaire « Homme libre, toujours tu chériras la mer »…
Arts et littératures vanteront dès lors ses beautés et dangers, les fatales attractions comme les plus terribles évocations. C’est ce fécond sujet dont s’est saisi avec une réussite manifeste Daniel Bergez, universitaire talentueux et auteur de livres déjà remarqués dans notre revue. Plus d’une centaine d’auteurs ont été retenus pour cette anthologie présentée en un dialogue étroit et fructueux avec la peinture, ainsi qu’en témoignent les toutes premières pages de ce somptueux livre, véritable ode maritime. Mer crépusculaire au calme plat de Joseph Vernet, mer démontée de Ludolf Backhuysen avec ses « Navires en détresse » pouvant faire écho au psalmiste de la Bible, chaque littérature de la plus antique jusqu’à la plus contemporaine a cherché à rendre la puissance et la majesté de cet élément indomptable.
Servant ou menaçant les hommes par son caractère est imprévisible, les écrivains ont cherché très tôt à s’en attirer les bonnes grâces et à défaut d’y reconnaître une colère divine… Source de vie ou de mort, la mer nourrit les paradoxes, ce dont témoigne le Moyen Âge avec notamment la poésie de Marie de France et cette nef sur les flots décrite en termes inoubliables. Clément Marot redoute, quant à lui, ses « impétueuses vagues… où toute crainte abonde », ce que confirme cette terrible tempête de Jan I Brueghel en vis-à-vis. L’Âge classique ne pouvait pas débuter sans Shakespeare et sa fameuse « Tempête » fort à propos illustrée par le remarquable tableau de Joseph Vernet. Voyageurs et hommes de sciences livrent également leurs témoignages sur la mer à une époque où tout semble possible à l’homme avant que le Romantisme ne vienne introduire la première brèche. Ce sont alors les tourments métaphoriques des ondes qui trouvent leurs échos sous la plume des écrivains et poètes, tout comme les peintres à l’image de cette triste évocation du destin des hommes après un naufrage peint par Dahl…
Chacune des pages de cette anthologie ne laisse qu’une seule envie, celle de relire ces textes pour la plupart passés à la postérité ou de découvrir ceux plus méconnus, mais dont la qualité force parfois l’admiration, tout en savourant la riche et splendide iconographie retenue pour cet ouvrage qui à l’évidence ne pourra que faire date.
 

 

« reGeneration 4 ; Les enjeux de la photographie et de son musée pour demain. » ; Sous la direction de Pauline Martin et Lydia Dorner, 190 p. ; Co-édition Musée de l’Élysée Lausanne / Editions Scheidegger & Spiess, 2020.
 


La quatrième génération de « reGénération », exposition quinquennale de Lausanne indissociable du monde de la photographie contemporaine internationale, est aujourd’hui accessible et peut-être découverte dans ce dynamique et enrichissant ouvrage qui lui est entièrement dédié paru aux éditions Scheidegger et Spiess.
Cette quatrième édition marque déjà les 15 ans de cet événement donné comme l’un des plus grands laboratoires de réflexion sur les enjeux de la photographie contemporaine. Pour souligner ce cap, les organisateurs ont souhaité cette fois-ci laisser aux anciens photographes des trois précédentes éditions proposer eux-mêmes de nouveaux talents ; pas moins de 35 artistes représentants de la photographie internationale émergente ont été retenus, et dont les travaux se trouvent présentés et réunis dans cette publication.

 


Après une concise présentation, leurs créations y sont exposées sur plusieurs pages, souvent sur pleine page. Des travaux, tous marqués d’une identité certaine, offrent non seulement une belle fenêtre ouverte sur l’avenir, mais soulignent également les défis auxquels chaque artiste se trouve aujourd’hui confronté. Des clichés offrant une forte originalité, des vues plus « classiques » aussi, quelques photos en noir et banc… tous témoignent de la place de la photographie contemporaine et des questions majeures de notre siècle, l’art, l’écologie, la technologie…

 


Présenté tel un bilan des trois premières éditions, l’ouvrage préfacé par Tatyana Franck est complété par deux longs textes signés de Pauline Martin et Lydia Dorner, offrant ainsi une réelle mise en perspective de cette dernière livraison de « reGeneration4 ».
Au-delà, c’est aussi et bien sûr, le rôle du musée de la photographie de Lausanne – Musée de l’Élysée - qui s’y trouve relevé et souligné, alors même que ce dernier fête en cette année 2020 ses 35 ans et qu’il s’offrira très bientôt un nouvel habit sur le nouveau site de PLATEFORME 10.

 

 

Ainsi que le souligne Tatyana Franck : « Depuis 2005, l’exposition reGeneration rythme la vie du Musée de l’Élysée. » Or, dans un monde en pleine évolution, c’est aussi le monde muséal lui-même qui se trouve confronté et soumis à mutation. Un défi majeur.
Un fructueux ouvrage qui devrait rencontrer un vif intérêt bien au-delà des photographes professionnels ou avertis.

 

“ Sam Francis in Japan ; The Space of effusion.” de Richard Speer, Cartonné, 140 illustrations couleurs et 50 b&n, 24 x 30 cm, 224 p.,Version anglaise; En coopération avec la Foundation Sam Francis de Pasadena, Editions Scheidegger & Spiess, 2020.

 


Splendide et précieux ouvrage entièrement consacré aux liens étroits et profonds qu’entretint Sam Francis (1923-1994) avec le Japon. Publié aux éditions Scheidegger et Spiess à l’occasion de l’exposition « Sam Francis et Japan ; Emptiness Overflowing » au County Museum of Art ( LACMA) de Los Angeles qui devrait s’ouvrir prochainement à l’automne 2020, c’est Richard Speer, co-commissaire de l'exposition, qui en signe le riche texte. Rappelons que Sam Francis fut l’un des peintres majeur abstrait expressionniste américain de l’après-guerre. Globetrotter impénitent, ouvert à toutes les cultures, l’artiste nourrit cependant avec la culture et les traditions japonaises, ses arts et sa philosophie des liens ténus privilégiés. Entre abstraction et traditions, ce sont ces affinités entre l’œuvre de Sam Francis et le Japon que le lecteur découvrira avec émerveillement en ces pages. Sam Francis s’établit au japon dès après son premier voyage en 1957. Il y nouera alors des liens avec des cercles d’artistes japonais d’avant-garde, des écrivains et autres artistes, musiciens, réalisateurs ou encore architectes. C’est dans cette plongée et acculturation avec les traditions japonaises que l’œuvre de Sam Francis trouvera à cette époque ses propres racines.

 

 

Des œuvres abstraites intégrant, en effet, parfaitement à leur propre subjectivité l’art traditionnel japonais et laissant advenir cette dilatation ou approche infinie du temps et de l’espace essentielle pour l’artiste, tel un « continuum sans limites », ainsi que le souligne Richard Speer. « Un espace d’effusion » - titre de l’ouvrage - dans lequel viennent s’inscrire cette esthétique de la couleur, de la lumière et du geste propres à Sam Francis. C’est une belle approche et compréhension du langage visuel de « Sam Francis au Japon » que nous livre, ici, l’auteur de ces pages appuyées par une large et belle iconographie couleur.

 


L’auteur a aussi fait le choix judicieux de mettre en perspective les théories conceptuelles de Sam Francis avec de nombreux autres artistes modernes appartenant notamment aux mouvements Gutai et Mono-ha, des liens le plus souvent d’amitié réelle. A ces liens privilégiés viennent également s’ajouter interviews d’amis ou entretiens plus intimes de proches de l’artiste.
Un magnifique ouvrage riche de découvertes, donc, s’appuyant sur un remarquable travail de recherches et offrant une mise en lumière particulièrement éblouissant des liens qu’entretint l’œuvre de Sam Francis avec le Japon.


 

« Hölderlins Orte - Photografien von Barbara Klemm », 19 × 25 cm, 128 p., 43 illustrations, relié, langue : allemand, Kerber Editions, 2020.

 


C’est à la rencontre de la poésie et des lieux de Friedrich Hölderlin accompagnée des photographies de Barbara Klemm auquel cet ouvrage convie avec bonheur. À l’occasion du 250e anniversaire de sa naissance, Barbara Klemm a souhaité suivre les pas du poète sur ses lieux de vie, un pèlerinage photographique captant la poésie des fleuves, le Neckar, bien sûr, mais aussi la Garonne lors de son voyage à Bordeaux. Poésie et photographies se répondent en ces pages par de subtils rapprochements à l’image du dialogue entretenu entre Hölderlin et cette même nature il y a plus de deux siècles. L’objectif de la photographe se fait compagnon, témoin et complice des affects, tourments et ravissements du poète. La Grèce telle la verticalité de ses majestueuses colonnes joue de ses ombres en clair et obscur, la lumière est à ce prix. Le mouvement d’une sculpture antique, même fragmentée par le temps, perpétue le mouvement initié par les mots. Ce travail dépasse fort heureusement les clichés du poète romantique devenu fou pendant les quarante dernières années de sa vie passée reclus dans sa tour de Tübingen.

 

 

Même s’il ne s’agit pas de renier ce tragique consubstantiel à la vie d’Hölderlin, ainsi que le révèlent ces vers de « La mort d’Empédocle » qu’une délicate photographie de Barbara Klemm accompagne sous la forme d’un fragile arbrisseau protégé de multiples tuteurs :


« En secret au plein du jour et dans la nuée,
Et toi, ô lumière, et toi la Terre, ô ma Mère !
Me voici, serein, puisque mon heure m'attend,
L'heure nouvelle de longue date fixée »

 


C’est un cheminement ouvert qui est tracé par la poésie d’Hölderlin et que suggère ce remarquable travail artistique réalisé par la photographe, des prises de vues surgit le verbe poétique, réminiscences inspirées et suggérées avec délicatesse.

 

"Soviet Design From Constructivism to Modernism. 1920-1980" de Kristina Krasnyanskaya et Alexander Semenov ; Relié, 448 p., 24.5 x 30 cm, In cooperation with Heritage International Art Gallery, Moscow, Scheidegger & Spiess, 2020.
 


Après l’exposition en 2019 du Grand Palais à Paris, c’est au tour des éditions Scheidegger & Spiess de consacrer un bel et passionnant ouvrage à l’art soviétique, et plus particulièrement au design d’intérieur, un art longtemps occulté par sa proximité et amalgame avec le régime soviétique lui-même. Avec le recul, il apparaît que les liens entre régime politique et art « au pays des Soviets » semblent plus subtils et riches que les réductions rapides qui en avaient été faites jusqu’alors. C’est ce vaste héritage insoupçonné qu’ont souhaité étudier les auteurs de cette forte somme de plus de 400 photographies et d’une documentation souvent inédite jamais publiée jusqu’alors.

 


Kristina Krasnyanskaya, historienne de l'art et fondatrice de la Heritage International Art Gallery de Moscou, et Alexander Semenov, expert du design soviétique et associé de recherche à l'Académie d'État d'art et de design de Saint-Pétersbourg Stieglitz, ont ainsi exploré cet héritage méconnu en Occident à la différence de l’architecture plus diffusée. À partir d’archives inédites, nous découvrons ce que fut la décoration d’intérieur soviétique sur une période allant du constructivisme et de l’avant-garde révolutionnaire jusqu’au modernisme tardif, soit une période couvrant les années 1920 à 1980. Avec une idéologie nouvelle s’opposant à l’ancien régime tsariste et sa féodalité autoritaire, un vent nouveau souffle non seulement chez les idéologues que furent Lénine, Trotski, pour les plus connus, mais aussi chez les artistes qui comme Maïakovski placent toutes leurs espérances en ce nouveau tournant vent révolutionnaire. Débats et projets fourmillent de toute part, ce qu’illustrent ces invitations adressées aux artistes pour investir l’espace public et à se « soumettre à la commande sociale ».

 


Un art de la production voit alors le jour et balaie la peinture de chevalet pour une vision plus monumentale et élargie à toutes les sphères de la vie sociale : architecture, design, graphisme, cinéma… Contrairement aux idées reçues, la diversité et la créativité du design d’intérieur en Union soviétique semblent bien éloignées de cette traditionnelle « monotonie » jusqu’alors avancée. Il s’avère en découvrant cette abondante iconographie et lecture des analyses des auteurs qu’audaces et novations aient très largement inspiré ces mouvements tels que le constructivisme, le rationalisme et le suprématisme. Chaque période est en effet venue apporter son lot d’innovations dans le design et, après la mort de Staline qui avait souvent entravé cette créativité, même le modernisme prônant des meubles fonctionnels et en série pour s’adapter à de petits habitats fera preuve d’originalité dont s’inspirent encore de nos jours certains créateurs…
Mais, ce sont surtout les années 1960 qui signeront l’âge d’or du design d’intérieur soviétique sans oublier l’approche visionnaire de nombreux créateurs lors de la décennie suivante, une création qui restera, cependant, souvent dans les cartons à titre de projets.
C’est à une véritable découverte à laquelle invite cet ouvrage monumental et inspirant sur un thème méconnu et pourtant porteur.

 

« Lost Wheels – The Nostalgie Beauty of Abandoned Cars » de Dieter Klein; Relié, Editions teNeues, 2020.
 


C’est à un fabuleux et insolite voyage photographique au pays des veilles voitures auquel nous convie le photographe allemand Dieter Klein. Non pas ces anciennes automobiles de collection, briquées, bichonnées, mais des clichés de carcasses, de rouille, enfouies ou abandonnées dans des endroits tout aussi improbables ; Telle est la quête de ce photographe, arpentant les continents hors des sentiers battus, et plusieurs fois récompensé des meilleurs prix - Discovery Days 2017, Festival El Mundo 2018.
Pour cela, Dieter Klein n’a eu de cesse, en effet, de parcourir avec passion les Etats-Unis, mais aussi l’Europe. Et dans ces voyages, son œil et objectif ont su capter ces formes insolites, bagnoles entassées, vieilles caisses délaissées, dans des cadres quasi magiques, fantasmagoriques, offrant à ces étranges carcasses tout le génie de leurs couleurs. Vieux tacots noyés dans un débordant vert végétal, vielles teufteufs ou cadrans habillés du sépia de leur rouille ou encore ces anciennes et royales altières gardant encore quelques lambeaux de leur robe noire…

 


Ces sont des cadres fascinants, vieux hangars perdus, granges abandonnées, qui accueillent ces épaves et corps de tôles retrouvés et choisis avec le plus grand soin par le photographe. Des cadres offrant à ces clichés toute leur singularité et révélant le talent de leur créateur. Des forêts dévorantes, des granges noyées de poussière, des champs tels des déserts sans âmes ou ces casses d’un autre monde. Des contrées lointaines et étranges abritant des Cadillac bosselées, de vieilles Porsche délabrées ou encore ces jeeps militaires à jamais oubliées...

 


C’est toute la puissance de la nature alliée à la force du temps qui marque de leurs griffes les photographies de Dieter Klein. Une étrange et fascinante métamorphose de ces vibrantes automobiles livrant aujourd’hui au regard les plus insolites visions. Toute « La Beauté nostalgique des voitures abandonnées ».

 

« Design from the Alps, 1920-2020 ; Tyrol, South Tyrol, trentino ; », Collectif, Version Allemande, Italienne, Anglaise, 23 x 29 cm, Éditions Scheiddeger & Spiess, 2019.
 


Avec son titre laconique et sa couverture monochrome noir et blanche, « Design from Alps » cache bien son jeu et son extraordinaire richesse. L’ouvrage paru aux éditions Scheidegger & Spiess s’impose, aujourd’hui, en effet, comme l’un des meilleurs ouvrages consacrés au design du Trentino, ouvrage de référence, incontestablement, en effet, à plus d’un titre.
En premier lieu, les auteurs, notamment Claudio Larcher, Massimo Martignoni et Ursula Schnitzer, tous spécialistes d’art, de design et d’architecture, signent avec cette parution le premier et unique ouvrage entièrement consacré au design du Trentino, cette région du Tyrol au nord de l’Italie devenue un incroyable carrefour culturel. A la croisée de Munich et Venise, de Vienne et Milan, le Trentino, plus précisément le sud même du Tyrol, a su, en effet, s’imposer au titre d’une des plus dynamiques régions alpines.

 


Offrant une étude et analyse allant de 1920 à 2020, soit une échelle d’un siècle, l’ouvrage livre ainsi à la connaissance d’un vaste public, professionnel, passionné ou amateur, un véritable laboratoire d’innovations, de créations et techniques du design dans cette exceptionnelle région qu’est le Trentino. Outre les designers les plus célèbres, tels que Lois Welzenbacher, Clemens Holzmeister ou encore Ettore Sottsass, le lecteur y croisera également des pionniers notamment Gino Polini, sans oublier Fortunato Depero.

 


Enfin, avec plus 360 illustrations dont 327 couleurs et ses 460 pages, l’ouvrage offre un panorama visuel grandiose et unique du design du Trentino sur cent ans. L’ouvrage livre ainsi une des plus vastes et meilleures mises en relief de ce design qui sut toujours être à la pointe d’un modernisme envié. Mobiliers, objets hétéroclites allant de designs oubliés aux plus récents, des ustensiles du quotidien aux accessoires alpins indispensables, skis, chaussures, etc., l’ouvrage offre un fructueux foisonnement. Une explosion de formes, couleurs et d’innovations.
Le lecteur y découvrira combien cet espace sud alpin est - et a toujours été - l’une des régions les plus ouvertes au modernisme. Une exploration pleine d’inventivité, de créations innovantes au cœur même d’un design toujours en mouvement et progressif.
A tous ces titres, l’ouvrage se révèle être une extraordinaire mine inépuisable de connaissances et d’inspiration puisées à la source même de ce design propre au Trentino, ce carrefour culturel des plus dynamiques au cœur même de l’Europe.

 

« L’Odyssée d’Homère » ; Illustrée par Mimmo Paladino ; Texte intégral, traduction de Victor Bérard ; Notes de Silvia Milanezi ; 92 œuvres de Mimmo Paladino ; Introduction de Diane de Selliers ; 300 pages, 9×26 cm., Coll. La Petite Collection, Éditions Diane de Selliers, 2019.

 


Lorsque l’art du récit rencontre l’art graphique, cela peut donner lieu à de splendides redécouvertes, le texte et l’image venant dialoguer en d’intimes et infinies conversations. Or, tel a toujours été le fil directeur des éditions Diane de Selliers, et ce volume consacré à l’éternelle « Odyssée » d’Homère en est la plus parfaite illustration.
Pour ces pages uniques, l’éditrice a en effet souhaité une rencontre des plus fertiles entre l’auteur (peut-être pluriel ?) de l’Odyssée et Mimmo Paladino, ce peintre et sculpteur napolitain littéralement habité par le souffle méditerranéen, qu’il s’agisse de ses œuvres datant de la Trans-avant-garde minimaliste ou ses autres inspirations puisées aux sources byzantines ou du Quattrocento. Porté par le souffle de la belle et poétique traduction de Victor Bérard, l’aède et l’artiste dialoguent dès lors parmi les chants du vaste poème afin d’éclairer ces derniers de cette lumière lustrale incomparable et propre aux chefs-d’œuvre.

 

 

L’artiste confie d’ailleurs : « Mes images ne veulent pas raconter l’histoire, seulement des allusions. La conception de cette œuvre est musicale. » Aquarelle, gouache, encre de chine, et autres médias vont alors être convoqués comme témoins de la force du récit, à la fois géographie du conte et mythologie de l’exploration.
Un cheminement toujours complexe dans lequel s’était aventuré le traducteur Victor Bérard lors de son fameux périple « Dans le sillage d’Ulysse », un périple sur les traces même d’Ulysse récemment réitéré par Sylvain Tesson avec sa propre sensibilité.
Et, c’est bien toute la force du récit épique conjuguée à cette poésie inégalée et sensible de la langue rendue avec une rare acuité par Victor Bérard qui réunit dès lors, en ces pages, Homère, son traducteur et l’artiste invité. Une traduction qui s’est imposée depuis longtemps en référence. Les traits effilés viennent souligner les archétypes, les formes à peine ébauchées la puissance des liens entre les dieux et les hommes. À l’image de l’« Œdipe roi » de Pasolini, ce minimalisme loin des œuvres tapageuses suggère plus qu’il n’assène les articulations du texte. Le lecteur se surprend alors à vagabonder sur cette représentation d’Ulysse dans son bain, rayonnant d’une grâce divine accordée par Athéna protectrice du héros alors que le geste tendu d’Hélène présentant la coupe sous un palmier laisse l’impression d’une réminiscence de quelques peintures égyptiennes antiques.

 


La curiosité est, ici, partout et nourrit cette fameuse mètis d’Ulysse, soif de découvrir, de pousser toujours plus loin les frontières sensibles, y compris par la ruse, tout en se rattachant de manière récurrente à la mémoire, celle de son pays et de son foyer. Va-et-vient, tensions, scansions, tous ces mouvements de l’âme du roi d’Ithaque sont ainsi soulignés par ces remarquables illustrations. C’est un beau voyage que nous offre ce volume des éditions Diane de Selliers, un voyage dans la mémoire de l’humanité et que ce livre perpétue avec élégance.

 

Lire notre interview Jacqueline de Romilly

 

« Charlotte Perriand – Complete Works – Volume 4 . 1968-1999.”, de Jacques Barsac; Préface de Michelle Perrot, 528 p., Couleur, Version anglaise, Co-édition Archives Charlotte Perriand / Scheiddeger et Spiess Editions, 2019.
 


Véritable Bible, Jacques Barsac poursuit et clôt avec ce quatrième et dernier volume sa remarquable étude et monographie complète consacrée à l’œuvre et à la vie de la célèbre architecte et designer française Charlotte Perriand (1903-1999). L’auteur, après de nombreux travaux et réalisations de film notamment sur Le Corbusier, Cocteau, Wilson Churchill ou encore Charlotte Perriand, a consacré depuis presque vingt ans ses études et recherches à l’œuvre et vie même de l’architecte et designer. Ce dernier volume avec une préface de Michelle Perrot couvre les trois dernières décennies de la vie de l’artiste de 1966 à 1999, date à laquelle elle s’éteint à l’âge de 96 ans à Paris.
Une période de sa vie marquée notamment par l’enjeu du développement de la célèbre station de ski de haute altitude des Arcs en Savoie dans les Alpes françaises. Charlotte Perriand jouera pour cette réalisation d’envergure et à nulle autre pareille un rôle majeur et déterminant. C’est cet immense travail de l’artiste que le lecteur retrouvera notamment en ces pages, pas moins de 528 pages. Une œuvre vertigineuse à la hauteur des cimes alpines appuyée et servie, ici, par de multiples illustrations, plus de 445 tout aussi splendides que choisies. Intégration, larges baies vitrées, ouvertures et style épuré… Ses réalisations aux Arcs s’imposeront comme un tournant tant dans son œuvre propre que dans l’univers architectural en général et marqueront le design et l’architecture durablement jusqu’à nos jours, plus de 70 ans après. La célèbre architecte réalisera les plans et architecture des Arcs 1 600, mais aussi ceux des Arcs 1 800. Charlotte Perriand relèvera aux Arcs un défi pour elle majeur, une préoccupation qui l’animera toute sa vie, celui de l’harmonie avec la nature. Rappelons surtout que cette dernière fut en son époque une pionnière en ce domaine de la bioclimatique. Mais son travail dans cette station de haute altitude ne s’arrêta pas là ! Elle réalisera également le design intérieur de plus de 4 500 chalets ou appartements jusqu’aux moindres détails, modules de cuisine, et même porcelaine et couverts…
Le lecteur retrouvera, enfin, dans ce volume, les derniers travaux et projets de l’artiste. Des projets tournés notamment vers les espaces artistiques à Tokyo ou encore Paris avec l’Espace Thé de l’UNESCO ; Des liens finement entrelacés entre les arts et dont Charlotte Perriand n’eut de cesse tout au long de sa longue carrière de rechercher et de tisser.
Un quatrième volume qui vient ainsi s’ajouter aux trois précédents volumes et offrant une vision complète de l’œuvre et de la vie de la célèbre architecte et designer française (T1 : 1903-1940 ; T2 : 1940-1955 ; T.3 : 1956-1968 ; T 4 : 1968-1999). Une œuvre majeure internationalement reconnue et saluée, empreinte d’une force créative jamais démentie, tournée vers une modernité intégrée en harmonie avec la nature et aux limites toujours repoussées, mais, aussi et surtout, la vie d’une femme incroyablement libre et fascinante.
Nul doute que cette remarquable somme consacrée à Charlotte Perriand entreprise et menée avec maestria par Jacques Barsac s’imposera à titre d’ouvrage de référence incontournable tant pour les professionnels que pour tous les passionnés d’architecture et de design, mais aussi pour ceux et celles qui connaissent son immense œuvre ou qui viennent de la découvrir notamment lors de l’exposition qui lui a été consacrée en cet hiver 2020 à la Fondation Louis Vuitton de Paris .

 

« Décoration ; Les plus beaux intérieurs du siècle », Introduction de William Norwich avec des textes de Graeme Brooker, David Netto et Carolina Ivring ; Relié, 250 x 290 mm, 448 p., Editions Phaidon, 2019.

 


Envie de changer de couleur, de décor ? Avec son grand format, plus de 400 pages et autant d’illustrations, les éditions Phaidon proposent un ouvrage exceptionnel dans lequel tout à chacun pourra à ravir puiser ses inspirations de design et décoration d’intérieur. Intitulé « Décoration ; Les plus beaux intérieurs du siècle », cet ouvrage exceptionnel à la couverture soignée, jaune ou bleue et aux motifs tissés, dévoile en effet, les intérieurs les plus inspirants du XXe siècle jusqu’à nos jours. Une promesse de réjouissance et d’inspiration unique !
William Norwich – éditeur de Phaidon et journaliste de mode et design d’intérieur- qui signe l’introduction de cette incroyable et superbe bible souligne l’objectif premier des auteurs de l’ouvrage, celui « de sélectionner les intérieurs plébiscités par les professionnels et les spécialistes internationaux du design et de la décoration. » Des intérieurs en tout genre, styles et couleurs, pensés et créatifs, signés des plus grands architectes, décorateurs, designers. Tous, professionnels ou simplement esthètes, reconnus et largement salués pour leur originalité, leur style et créations. Le lecteur y découvrira ainsi notamment Charlotte Perriand, Terence Conran, Jacques Garcia ou India Rashid et bien d’autres encore. Mais aussi des intérieurs de couturiers, d’artistes ou de people, telles les demeures exceptionnelles et rarement visibles de Coco Chanel, de Pierre Bergé, Christian Dior, Pierre Cardin, Gianni Versace ou encore de Pablo Picasso ou Jean Cocteau, sans oublier les intérieurs des auteurs mêmes de l’ouvrage, David Netto ou encore Carolina Irving, qui ont bien voulu pour l’occasion ouvrir leur espace privé. Un bonheur de découvertes !
Des intérieurs à nuls autres pareils, donc, donnés à voir telle une source d’inspiration infinie ; Des châteaux, hôtels particuliers, mais aussi des intérieurs cachés dans des appartements privés, parfois véritables écrins de petites dimensions ou des intérieurs de villas, de résidences, de ranchs même… chaque intérieur y est présenté, précisé et commenté en détail, soulignant pour chaque, outre le concepteur et commanditaire, sa mise en place, son style et esthétique, mais aussi ses contraintes techniques. On s’arrête, tourne la page, réfléchit ou rêve… Chacun ne pourra assurément que trouver dans cette véritable somme son style et intérieur de charme et de rêve.
L’ouvrage livre également de riches essais signés de spécialistes reconnus de la décoration, notamment Graeme Brooker – Directeur du département de design d’intérieur du Royal College of Art de Londres - qui offre par sa contribution une approche historique, alors que David Netto – architecte d’intérieur et journaliste - propose, pour sa part, une belle présentation des plus grandes personnalités de la décoration d’intérieure. Enfin, Carolina Irving – créatrice de textiles et ex-rédactrice de magazines de décoration - ose un questionnement audacieux, mais ô combien fécond, celui du bon goût ! Mais, sans jamais de diktats ou de jugements imposés. Au lecteur de voyager à sa guise dans les pages et intérieurs de cette bible, de choisir ou d’y retrouver son style, ses créations et design de prédilection, d’y découvrir, chiner, sa propre tendance ; Et qui sait ?...
Un ouvrage de référence, aussi splendide qu’incontournable, qui réjouira non seulement les professionnels, mais également tout esthète ou amoureux de design et de décoration d’intérieur toujours, il faut avouer, avides des meilleures et plus belles sources d’inspiration.

 

"Raphaël par le détail" de Stefano Zuffi, Coll. Par le détail, 263 x 328 mm, 224 p., Hazan, 2020.

 


En ce 500e anniversaire de la mort de Raphaël (1483-1520), l’historien de l’art italien Stefano Zuffi nous invite à entrer dans l’intimité de celui qui fut surnommé le « Prince des peintres » par Giorgio Vasari. Cette approche par le détail s’imposait d’autant plus que l’artiste était réputé pour la précision et le raffinement de son trait. Dans ses jeunes années de formation, Raphaël subit l’influence de deux maîtres que furent Le Pérugin et Pinturicchio, sans oublier le rôle essentiel de son père Giovanni Santi, lui-même artiste. Sa trop brève existence n’empêchera pas l’artiste de participer activement à la transformation de l’art de la Renaissance, ainsi que le souligne en introduction Stefano Zuffi. Très rapidement, Raphaël saura, en effet, se distinguer de ses sources d’inspiration notamment de son maître Le Pérugin, mais aussi de Léonard de Vinci et de Pinturicchio, pour être la source première de lignes harmonieuses d’inoubliables Vierge à l’enfant, et ce dès son séjour florentin ; Des représentations qui contribueront à bâtir sa réputation.
Fidèle à l’esprit de la collection, ce magnifique ouvrage d’art opère un agrandissement des œuvres maîtresses du peintre. Des détails surgissent, apparaissent aux yeux du lecteur accompagnés et soulignés par l’analyse de l’historien de l’art. Une approche fine et analytique permettant de mieux comprendre le génie Raphaël.
Une analyse indispensable lorsqu’on sait que le peintre - par ailleurs dessinateur soigné et talentueux n’a eu de cesse de mener une quête de la perfection toute sa courte vie durant, qu’il s’agisse du tout petit tableau intimiste « Les Trois Grâces » (17 x 17 cm) du musée Condé de Chantilly ou pour ses immenses décors romains pour le pape Jules II puis Léon X des chambres du Vatican réalisées à la fin de sa vie. En témoignent également ses multiples dessins préparatoires ainsi que les analyses infrarouges de nombreux de ses tableaux, Raphaël élabore progressivement, par de multiples essais, sa composition future. Il est le peintre du détail par excellence, ainsi que le démontre à juste titre Stefano Zuffi en analysant ses œuvres majeures à l’aide d’agrandissements impressionnants.
Un tel rapport étroit aux œuvres permet de mieux apprécier ce qui contribuera au génie de Raphaël, cette harmonie irréprochable née de cette combinaison du trait, de la géométrie, de l’espace et de la lumière. Cet équilibre caractérise cette grâce inimitable et ce style Raphaël identifiable immédiatement, et qui devait à jamais marquer l’histoire de l’art.
Stefano Zuffi, dans ces pages abondamment illustrées, guide le lecteur grâce à une analyse à la fois accessible et argumentée, démontrant par le texte et l’image cette recherche incessante de la perfection menée par Raphaël et cette éloquence du geste magnifiant une « beauté, fragile et précieuse ». Le lecteur ne peut que sortir subjugué d’une telle lecture, les œuvres de Raphaël révélant toute leur complexité sous une belle apparente limpidité.

 

« Duvelleroy – trésors de l’éventail couture parisien. » ; Textes de Marie-Clémence Barbé-Conti, 248 p., 24 x 3x cm, Editions In Fine, 2020.

 


Merveilleux ouvrage consacré aux éventails de la fameuse Maison parisienne Duvelleroy. C’est Marie-Clémence Barbé-Conti, spécialiste reconnue dans le domaine du luxe, de la mode et création, qui avec bonheur retrace l’histoire de cette fabuleuse Maison fondée en 1827, il y a presque deux cents ans, et dont les « Trésors de l’éventail couture parisien » demeurent époustouflants de beauté ! D’hier ou d’aujourd’hui, en plumes, paillettes, dentelle, ce sont, en effet, des trésors d’éventails qui s’offrent magnifiquement rassemblés en ces pages au regard ébahi du lecteur.
Remontant aux temps les plus anciens, cet accessoire dit de mode fut importé du pays du soleil levant au XVIe siècle par des marchands portugais. Mais, ainsi que le souligne l’auteur, ce sera l’épouse d’Henri II, Catherine de Médicis, qui véritablement lui donnera ses lettres de noblesse et de Cour… Devenu un accessoire indispensable à l’élégance et à la toilette, l’éventail ne devait plus quitter dès lors la scène de la mode. Relancées après la Révolution par la duchesse de Berry, les Maisons d’éventaillistes parisiens n’eurent dès lors à partir du XIXe siècle de cesse de faire preuve d’audace, d’inventivité et de créations avec en tête de file la célèbre Maison Duvelleroy, qui eut très vite l’idée d’industrialiser sa fabrication ; Jean-Pierre Duvelleroy, puis son fils, Georges, vont alors accumuler brevets et inventions au point d’acquérir les surnoms de « Roi des éventaillistes » ou encore d’ « éventaillistes des Reines ». Pouvait-on demander plus pour témoigner de la beauté et de la créativité de ces merveilleux éventails signés de leur nom et à nuls autres pareils ?
C’est l’extraordinaire histoire de cette haute Maison que nous retrace Marie-Clémence Barbé-Conti, avant de dévoiler, appuyée par une iconographie des plus splendide de plus de 220 illustrations, la « Féerie contemporaine » des éventails Duvelleroy dont la renommée d’excellence a su perdurer jusqu’à nos jours avec une belle renaissance digne du XXIe siècle. Dévoilant les secrets les mieux gardés de leur fabrication à leur création contemporaine, ce sont « Les trésors de l’éventail couture parisien » d’aujourd’hui que le lecteur découvrira également avec un bonheur renouvelé. Une renaissance contemporaine offrant, en effet, encore et plus que jamais, cet « Art de la délicatesse » et cet « Esprit de légèreté » si chers à la Maison Duvelleroy, et qu’a su en ces textes transmettre avec passion l’auteur, Marie-Clémence Barbé-Conti.
Car c’est bien toute la beauté, délicatesse et légèreté des éventails Duvelleroy qui soufflent indéniablement avec un bonheur somptueux dans ces merveilleuses pages.
 

Jean Dethier et Jean-Louis Cohen : « Habiter la terre L'art de bâtir en terre crue : traditions, modernité et avenir », Hors collection - Architecture & design, 512 pages, 249 x 317 mm, Couleur, Relié plein papier pelliculé, Flammarion, 2019.
 


Le retour à la terre pour la construction de nos habitats ne relève plus d’espoirs, de doux rêveurs et autres post-soixante-huitards en mal d’écologie… Ces aspirations naguère moquées se trouvent fort heureusement depuis plusieurs années enfin prises au sérieux en raison de la prise de conscience des réalités écologiques qui s’imposent, avec plus de nécessité et d’urgence que jamais, à notre époque.
Il s’agit toujours d’une action militante qui anime les auteurs Jean Dethier, essayiste, architecte et activiste, et Jean-Louis Cohen, historien de l’architecture, professeur au Collège de France et à la New York University. Certains lecteurs se souviendront de l’impressionnante exposition que Jean Dethier avait consacrée à ce thème en 1981 au Centre Pompidou, mais pour les plus jeunes et curieux ou convaincus, c’est une admirable synthèse de référence qui est aujourd’hui proposée avec ce livre d’art de plus de 500 pages et 800 photos et dessin au format généreux 24 x 31 cm.

 


Le propos est décloisonné, si l’on peut dire, aux cinq continents et à travers les temps puisqu’un chapitre entier est consacré à l’histoire des logiques constructives au fil des siècles. C’est un véritable plaidoyer qui est en ces pages inspirantes ainsi proposé au lecteur, une réflexion qui ne fait pas pour autant l’impasse des difficultés et limites de cet art traditionnel. Car nous réalisons bien rapidement en découvrant ces réflexions que notre époque « moderne » a étonnamment fait l’impasse d’une des techniques les plus anciennes de l’homme pour édifier son habitat, suivant en cela le modèle laissé par un grand nombre d’espèces du monde animal.

 

 

Or, nos deux auteurs entendent bien réconcilier nos contemporains avec ce génie créatif qui outre ses qualités techniques, esthétiques et économiques, témoigne d’une approche écologique incontestable pour celles et ceux en ayant fait l’expérience.

 

 

Il suffira pour s’en convaincre d’avoir un jour édifié un mur en torchis au lieu et place de parpaings… Isolant, respirant, recyclable et solide, la terre ne se limite pas à des architectures « frustes » et sommaires, mais s’offre à la créativité des architectes qui ont fait la preuve de leurs créativités contemporaines rappelées dans ces pages superbement illustrées.

 

« Maisons ; Architectures d’exception », Préface de Sam Lubell, Éditions Phaidon, 2019.
 


Véritable bible, l’ouvrage « Maisons, architectures d’exception » qui vient de paraître aux éditions Phaidon devrait retenir l’attention et susciter un vif intérêt ; Intérêt des architectes et professionnels du monde de l’architecture, bien sûr, mais aussi de tout passionné ou amoureux de maison d’exception. Inventivité, prouesses, imagination que de talents d’exception réunis en ces pages!
Avec pas moins de 448 pages, c’est plus d’un siècle, de 1901 à 2018, de maisons d’exception signées des plus grands et audacieux architectes à travers le monde entier que cet ouvrage donne, en effet, à voir, 400 maisons au total, des plus remarquables et exceptionnelles. C’est Sam Lubell qui en signe la préface. Ce dernier souligne combien le « caractère exceptionnel (d’une maison) naît d’une implication personnelle qui émerge de l’esprit, du cœur et de l’âme de son architecte pour enrichir et refléter l’environnement et le quotidien de ses habitants. » Pour beaucoup, véritables résidences de légende, telles la casa Malaparte à Capri de 1938 par l’architecte Libera, la Maison des Maîtres de 1926 par Walter Gropius de l’école du Bauhaus ou parfois plus confidentielles, ces maisons extraordinaires de par leurs richesses de création et inventivité ne peuvent que forcer l’admiration. Données juxtaposées, dans un ordre non chronologique, c’est l’émerveillement et l’imagination qui sont ainsi convoqués et suscités par cet ouvrage de référence (le lecteur retrouvera néanmoins une chronologie avec vignettes photographiques à la fin de l’ouvrage pour un emploi plus fonctionnel). Belle ou surprenante, on reste ébahi devant tant de créativité architecturale.
Chaque réalisation est donnée sur une page avec le nom de son créateur, sa date et lieu de réalisation, accompagnée d’un commentaire précis et concis, et offrant sur deux pages, des mises en dialogue fortes intéressantes et fécondes. L’ouvrage s’ouvre, ainsi, en un vis-à-vis non dénué d’intérêt avec à gauche la célèbre villa Ottolenghi datant de 1978 à Vérone en Italie dessinée par Carlo Scarpa, et à sa droite, datée de 2007, la O house située à Lucerne en Suisse réalisée par Philippe Stuebi Architekten. La clef, une clef d’excellence à l’évidence, est donnée et ne cessera plus de jouer cette partition exceptionnelle de volumes, d’espace et de lumière jusqu’à la dernière page de l’ouvrage.
Des maisons d’une beauté inouïe et s’insérant dans le paysage ou encore des maisons jamais imaginées défiant et se jouant des règles… Les styles se superposent, Art nouveau, Arts and crafts, modernisme, postmodernisme, néomodernisme… Telles la maison Saint-Cyr de Gustave Strauven, de 1903, à Bruxelles, chef-d’œuvre de la seconde vague d’Art nouveau, la Villa II d’Otto Wagner ou encore la maison Douglas de 1973 par l’architecte Richard Meier dans la lignée du purisme de Le Corbusier. Les matières changent et évoluent, fer forgé, acier, béton, fibres, verre, bois… La Pika House de Selldorf Architects de 2006 dans le Colorado ou la double Chimney de 2008 de l’Atelier Bow-wow au Japon illustrent cette inexorable évolution… Sam Lubell retrace en introduction avec clarté et concision ces évolutions architecturales sur plus d’un siècle, renvoyant judicieusement à chaque développement à la maison et page illustrant au mieux ses propos.
Au-delà, de ces réalisations pour beaucoup époustouflantes, celui-ci insiste sur le fait que ces résidences ont toujours tenu lieu de banc d’essai et d’inventions, et chaque maison d’exception a assurément en tant que telle joué un rôle essentiel d’influence en matière d’habitat. Il est vrai, ainsi que le souligne encore Sam Lubell, que « les maisons remarquables révolutionnent l’histoire de l’architecture et ont également longtemps influencé nos choix en matière de lieu et façon de vivre, voire même le fonctionnement de nos sociétés. » Plus qu’une histoire d’architecture, donc, une histoire de philosophie, de vie.
Un livre d’exception pour des maisons réellement d’exception.
 

« Vienna. Portrait of a City », de Christian Brandstätter, Andreas J. Hirsch, Hans-Michael Koetzle, Relié, 25 x 34 cm, 532 p., édition trilingue anglais, français, allemand, Editions Taschen, 2019.
 


À la seule évocation de Vienne, cœur et capitale de l’empire Austro-Hongrois, les images défilent et tourbillonnent en des valses oubliées chères à Franz Liszt ; Palais baroques, cafés élégants, design et architectures inspirés, Vienne et la vie viennoise sont là à portée des yeux…
Une ville lovée au creux du Danube qui n’a pas jamais cessé de nourrir rêves et évocations et que donne à découvrir cette remarquable publication aux éditions Taschen. Un ouvrage au format généreux (25 x 34 cm) à même de rendre cette splendeur de Vienne grâce aux superbes photographies qui l’illustrent.

 


C’est un véritable portrait de la ville qui est en effet dressé dans ces 532 pages, un portrait qui débute par une traditionnelle scène d’un café historique dans lequel deux dames d’un âge certain goûtent autant l’art des célèbres pâtisseries viennoises que celui de la conversation qui a toujours su animer ses habitants. Paradoxes que ces intimités dans des cadres grandioses, le baroque servant la ville comme ses plus petites échoppes. Les différentes pages de l’Histoire défilent sous nos yeux à partir de 1839, date des premières photographies. Le milieu du XIXe siècle est celui de la croissance et de l’opulence, la ville connaît une transformation radicale avec le fameux Ring qui redéfinit non seulement ses voies de circulation mais aussi l’habitat prestigieux qui le borde. Les prises de vues contemporaines témoignent de cette métamorphose en un chaos invraisemblable de démolitions et de constructions pour parvenir jusqu’à la Vienne que nous connaissons de nos jours…

 


Les arts et les sciences ont également été les principaux bénéficiaires de cette croissance avec Johann Strauss, bien entendu, mais aussi bientôt Gustav Mahler, Egon Schiele, Gustav Klimt, Sigmund Freud, avant que les terribles années du premier conflit mondial ne viennent bouleverser le monde entier. Malgré ces vicissitudes, la ville poursuit sa métamorphose, de ville impériale elle acquiert rapidement dans la première moitié du XXe siècle le statut de métropole moderne. Le grand mérite des auteurs est d’illustrer cette croissance et évolution de la ville par l’objectif des photographes d’époque, une manière vivante et informée de témoigner de ce foisonnement d’idées et de tendances novatrices que la ville sut concentrer en ses murs.
L’ouvrage ne passe pas, pourtant, sous silence les heures sombres, cette période qui fut au cœur de la montée du nazisme avec ses zones d’ombre complices… Fort heureusement, la ville saura tourner cette page en se propulsant dans l’Histoire contemporaine comme une ville de nouveau ouverte à l’étranger et à la culture internationale. Et si les Asiatiques honorent toujours les cafés viennois, un appareil photo à la main au lieu d’une fourchette, l’ouverture et le changement demeurent aujourd’hui de mise pour cette ville soucieuse de faire partager son riche patrimoine au plus grand nombre.
Un ouvrage remarquable, précieux préalable à tout voyage réel ou d’imagination dans la capitale autrichienne ou un agréable moyen de le prolonger encore et toujours à son retour !

 

« L'Agneau mystique - Van Eyck Art, Histoire, Science et Religion », Sous la direction de Maximiliaan Martens, Danny Praet, 368 p., 244 x 302 mm Couleur – Broché, Editions Flammarion, 2019.

 


Certaines œuvres concentrent en elles une telle force qu’elles semblent ne résulter que d’une source inexpliquée, « L’Agneau mystique » peint par les frères Van Eyck compte parmi elles. Il s’avère, pour ces raisons, toujours très difficile de donner les clés d’explications de cette fascination qui ne cesse de perdurer depuis le XVe siècle, époque où cette œuvre fut conçue. Et pourtant c’est ce beau défi qu’a su réussir avec finesse et profondeur ce superbe ouvrage d’art. Réalisé à l’occasion de la récente restauration de ce chef-d’œuvre de l’art primitif flamand conservé dans l’ancien baptistère de la cathédrale Saint-Bavon de Gand, cet ouvrage collectif explore en effet l’immense maillage de cette œuvre aux multiples lectures et dont les interprétations laissent l’impression de faire défiler les pages de manuels de théologie. Car, à cette époque et dans ces régions, l’art était une affaire intrinsèquement liée à la foi, surtout lorsqu’il s’agissait d’une représentation aussi éloquente que celle de l’Agneau décrit dans l’Apocalypse de Jean. La complexité de ce retable conçu par les frères Hubert et Jan Van Eyck dans un atelier de grands renoms s’impose donc. C’est pourquoi ce livre d’art a retenu une approche interdisciplinaire afin de mieux circonscrire la richesse du sujet. Des spécialistes en histoire de l'art, historiens, philosophes, scientifiques du religieux, mathématiciens, et même des spécialistes de l'optique ont été conviés afin de mieux comprendre la portée de cette œuvre hautement symbolique et au mysticisme manifeste. C’est une véritable narration qui est proposée au spectateur découvrant le retable allant de l’Annonciation jusqu’au sacrifice du Christ sur la Croix, représenté non plus avec l’instrument traditionnel de torture romain, mais ici en la forme d’un autel richement orné sur lequel trône un agneau à la robe marmoréenne et dont le sang s’écoule en un calice d’or… Le fidèle pouvait ainsi suivre une à une ces étapes essentielles du catéchisme à partir de cette œuvre commandée par Josse Vijd et de son épouse Élisabeth Borluut. Ses dimensions sont exceptionnelles pour l’époque : 5,20 mètres de large pour 3,75 mètres de hauteur avec 24 panneaux encadrés. Le retable selon qu’il est fermé ou ouvert propose deux scènes différentes. Un grand dépliant séparé que donne à voir l’ouvrage permet de se faire une idée de l’ampleur non seulement du travail artistique exigé, mais également de la richesse iconographique réalisée à cette occasion, certains détails tenant de l’ordre du millimètre, certains même n’ayant été révélés que lors de la restauration… L’Annonciation insérée en une architecture enrichie par ses saints protecteurs et commanditaires ouvre sur l’intérieur du retable avec une explosion de couleurs et de paysages avec comme point central convergeant, l’Agneau mystique, victime expiatoire du Christ pour les péchés de l’humanité, comme le souligne saint Jean dans l’Apocalypse. La musique, le chant, Adam et Ève, la noblesse, entourent cette centralité rayonnante, sous la forme d’un animal à la blancheur immaculée baignée de la lumière de la colombe du Saint-Esprit. Les différentes études de ce superbe livre d’art contribueront assurément à la compréhension de ce chef-d’œuvre de l’art flamand qui, au-delà de ce seul mérite, vient élargir encore les clés de lecture à la société tout entière de cette époque.

 

« Restaurants Historiques de Paris », Denis Saillard et Françoise Hache-Bissette ; Photographies Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer, Editions Citadelles & Mazenod, 2019.
 


Paris est la plus belle capitale du monde, avec sa Tour Eiffel, ses avenues, ses cafés, mais aussi ses plus célèbres restaurants. Hauts lieux de la gastronomie française, les tables incontournables des grands restaurants parisiens ont de tout temps enchanté, inspirant écrivains, peintres et compositeurs… De par son histoire et sa richesse, Paris a depuis longtemps compté un grand nombre de restaurants non seulement prisés, mais aussi et surtout historiques, des lieux uniques où la magie des temps anciens se joue encore aujourd’hui de mille reflets… C’est à leur découverte, une promenade délicieusement gourmande, que nous convie ce splendide ouvrage « Restaurants historiques de Paris » sous les plumes de Denis Saillard, chercheur en histoire culturelle de la gastronomie, et Françoise Hache-Bissette aux éditions Citadelles et Mazenod (un duo ayant déjà à son actif plusieurs ouvrages sur la gastronomie française et son identité culturelle). Servi par les magnifiques photographies de Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer, photographes d’art et d’architecture (ayant déjà illustré avec brio aux éditions Citadelles et Mazenod « Théâtres parisiens »), et qu’accompagnent, ici, nombre de gravures ou illustrations, l’ouvrage remonte allègrement le temps pour s’ouvrir avec l’Ancien Régime et le Grand Véfour, un restaurant de nos jours aussi doré que sa légende, haut lieu de la gastronomie française, antre aujourd’hui du célèbre chef Guy Martin. Les auteurs ont souhaité dès l’introduction mettre l’accent sur la richesse des fonctions qu’ont de tout temps présenté les restaurants, qui plus est les restaurants parisiens, que ce soit par la réputation de l’excellence de la gastronomie française, leur importance dans la vie culturelle ou politique que par leur place privilégiée dans cette Ville lumière que fut et est encore Paris. Une histoire et identité que nombre de ces restaurants parisiens honorent encore de nos jours, ayant su préserver par bonheur tous leurs fastes, dorures, moulures ou verrières et coupoles… C’est ainsi tous les sens des hôtes de ces pages qui sont convoqués, mis magnifiquement en lumière tant par les textes que par les splendides photographies laissant le passé, le présent et les plus exquis rêves par enchantement se rejoindre…
L’ouvrage a fait ainsi choix de remonter ce temps gastronomique et culturel de l’Ancien Régime jusqu’à 1930, et d’entraîner le lecteur en une savoureuse et passionnante escapade toute parisienne, parcourant « Les Grands Boulevards » et «Les Beaux Quartiers » de Paris, s’arrêtant sur les lieux emblématiques, du « Palais Royal » aux « Halles » ou de « Montmartre », sans oublier, bien sûr, « Les Gares et leurs quartiers »… C’est au cœur même de Paris au Palais Royal précisément que se sont établis les premiers grands restaurants de luxe, lieu préservé où le Grand Véfour œuvre encore fièrement aujourd’hui. Le quartier des Halles offrira quant à lui ses restaurants typiques aux enseignes régionales et gourmandes qui n’auraient pas déplu à Octave Uzanne, le « Pharamond » normand, « Le Cochon à l’oseille » ou encore « La Potée des Halles», alors que les Grands Boulevards dans une effervescence toute parisienne faite de boites à chapeau, de mode et d’arpettes verra s’ouvrir les premiers « Bouillons Chartier », si prisés de nouveau de nos jours. La rive gauche, « Autre rive, autres tables » ainsi que le souligne l’ouvrage, retiendra l’attention avec le célèbre et splendide Restaurant Lapérouse offrant le soir venu ses miroirs et lumières aux reflets de la Seine ou encore Lipp, cette adresse que littéraires ou people n’ont jamais désertée. Enfin, les nombreuses gares de Paris et leurs quartiers avec notamment, bien sûr, le célèbre Train Bleu à la gare de Lyon sublimement mis en valeur en ces pages par les photographies de Sabine Hartl et Olaf-Daniel Meyer. Puis, encore, le Nouveau Paris et Les Beaux quartiers avec Ledoyen, Maxim’s, et s’élargissant jusqu’au Bois de Boulogne avec le célèbre Restaurant La Grande Cascade, l’ouvrage se refermant sur quelques « Quatre coins de Paris » avec Bofinger, aujourd’hui brasserie ayant retrouvée vie ou encore La Tour d’Argent et la non moins réputée La Coupole.
C’est un esprit vivant tout autant historique, gastronomique que culturel auquel nous convie ce magnifique ouvrage, les battements d’un cœur tout parisien aux sons des plus beaux « Restaurants Historiques de Paris» ouvrant en ces pages leurs portes, leur destinée et leurs rêves…

 

« Le Siècle d’or hollandais » par Jan Blanc, 630 illustrations couleur, relié toile sous jaquette et étui illustré, Format 24,5 x 31 cm, 608 pages, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.
 


L’historien de l’art, Jan Blanc, explore avec ce fort volume de plus de 600 pages ce que l’on appelle communément le « Siècle d’or hollandais », c’est-à-dire l’art au XVIIe siècle dans la civilisation néerlandaise. Cependant, l’ouvrage se propose de revisiter cette définition traditionnelle en un nouveau et bel éclairage à partir des sources de l’époque, tant hollandaises qu’étrangères. Un siècle qui connut de profonds bouleversements politiques et diplomatiques avec de nombreuses guerres venant alors secouer l’Europe et ces régions. Une époque où la richesse résultant du large accueil des minorités religieuses et de l’essor des colonies allait également contribuer à susciter de nombreuses commandes auprès des plus grands artistes. Pluralité et richesse sont donc les maîtres mots de cette société néerlandaise ouverte sur l’extérieur tout en préservant l’identité des Provinces-Unies. Ce creuset fascinant trouvera son écho dans les œuvres des plus grands maîtres dont l’éclairage, le traitement et les thèmes retenus viennent à eux seuls traduire ces profonds changements, que ces œuvres soient naturalistes ou idéalisées. Jean Blanc parvient, sans pour autant faire œuvre de livre d’histoire, à rappeler cette situation complexe pour mieux appréhender et comprendre le contexte de ces œuvres passées à la postérité, la manière dont elles ont été pensées et réalisées avant d’être diffusées. Sans chercher à reconstruire une unité factice, l’ouvrage souligne que la terrible guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), souvent méconnue de nos jours en France, est constitutive de l’indépendance politique des Provinces-Unies après la domination espagnole, tout en se préservant de la puissance menaçante du pouvoir Habsbourg. C’est dans ce contexte que se développe une identité culturelle forte et proprement néerlandaise et qui donnera naissance à ce qu’on allait nommer, le Siècle d’or. C’est cet élan et apprentissage de la liberté qui ont nourri les chefs-d’œuvre de Rembrandt, Vermeer, Hals, Willaerts, Bril, Dou, Metsu… Ce ne sont pas moins de 350 artistes qui sont évoqués dans ces pages magnifiquement illustrées de plus de 600 reproductions, dont de nombreuses pleines pages. Les riches textes qui les accompagnent permettront au lecteur d’aller plus loin que la seule appréciation esthétique qui en découle, l’historien de l’art Jan Blanc parvenant de manière très didactique à replacer celles-ci dans leur contexte, proposant ainsi un éclairage renouvelé de cette période. En refermant ce splendide ouvrage, nous comprenons pour quelles raisons ces arts redécouvrent le quotidien et l’ordinaire de la vie, qu’ils se manifestent sous la forme d’extraordinaires natures mortes ou à l’occasion des fameux portraits de famille débordante de vie dont la civilisation néerlandaise a eu le secret. C’est un véritable « Siècle hollandais d’or» que donne à voir magnifiquement cet ouvrage !

 

"La Vierge à l'Enfant" d'Olivier Rasimi, préfacé par André Comte-Sponville, 160 illustrations couleur, relié sous jaquette illustrée, Format 24 x 28 cm, 204 pages, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Olivier Rasimi, romancier, poète et écrivain, signe avec « La Vierge à l’Enfant » aux éditions Mazenod une étude très complète accompagnée d’une digression poétique sur la représentation de Marie dans l’art occidental. Auteur d’un essai remarqué par sa sensibilité sur « Cocteau sur le rivage » (Arléa), c’est à un tout autre domaine qu’il s’attache dans ce magnifique livre à la riche iconographie.
André Comte-Sponville (lire notre interview) dans sa préface souligne l’antériorité et la prééminence de la Vierge à l’Enfant dans la représentation dans l’art, un lien maternel universel. Bien qu’athée, le philosophe rappelle combien cette représentation si prolifique au fil des siècles, avec son apothéose au moment de la Renaissance, tend à s’amenuiser de nos jours, faute d’artistes intéressés par ce thème, mais aussi faute de public… La synthèse proposée ainsi par Olivier Rasimi s’avère dès lors d’autant plus précieuse qu’elle rassemble non seulement les plus belles œuvres célébrant la maternité mariale, mais offre également un bel éclairage appuyé d’analyses délicates et ciselées.
La tonalité est déjà suggérée, dès l’ouverture, avec ce prologue rapprochant le « Cantique des cantiques » et cette « Madone Rattier » de Quentin Metsys du musée du Louvre, une des rares représentations d’un tendre baiser de l’Enfant Jésus à sa mère Marie en une touchante intimité. Célébration de l’Amour, chaque siècle livrera sa propre sensibilité quant à cette représentation ; Épurée dans les Catacombes au IIIe s., hiératique dans les icônes byzantines, foisonnement de beauté lors de la Renaissance… Comment représenter l’amour s’interroge Olivier Rasimi à juste titre lorsque d’autres états se révèlent plus facilement identifiables sous le pinceau de l’artiste comme la jalousie, la violence, la douleur, la joie ? Si l’éros peut être suggéré, qu’en est-il de l’agapè ?
Ces questionnements à l’esprit, le lecteur pourra redécouvrir ces hautes figures de l’amour réunies par l’auteur, un voyage qui le transportera dans les ateliers des artistes célébrant ce lien divin indéfectible. Ces pages inspirées pointent ces détails qui œuvrent, toile après toile, à faire naître une véritable représentation mentale de la maternité de la Vierge Marie dont l’Occident s’est enrichi depuis des siècles d’art sacré la consacrant. Transcendance et temporalité se cristallisent dans le silence, la plupart de ces œuvres suggérant en effet une quiétude sans mots, même si des sourires ou des regards trahissent déjà ce qu’il adviendra d’heureux et de tragique pour ce lien unique. Nul catéchisme dans le remarquable travail réalisé par Olivier Rasimi, mais une réelle émotion, celle de la beauté et de l’amour qui se font chair offerte à la multitude, une rencontre ouverte, un partage généreux à mettre entre toutes les mains et regards...

 

« Sur les routes de la soie. », Sous la direction de Susan Whitfield, Éditions Flammarion, 2019.
 


Connaît-on vraiment, non la route, mais bien les nombreuses routes de la soie ? C’est sur dernières justement, « Sur les routes de la soie » que nous emmène ce superbe ouvrage réalisé sous la direction de Susan Whitfield, historienne de l’Asie centrale médiévale ; Un remarquable ouvrage révélant à son lecteur bien des facettes souvent méconnues de ces sentiers, chemins et routes dénommées « Les routes de la soie » ayant sur plus d’un millénaire tissé ces réseaux commerciaux divers et complexes entre l’Asie et l’Europe.
En ouvrant ce fort volume de plus de 400 pages, le lecteur est invité à parcourir, en compagnie des nombreux auteurs, les différents itinéraires de cette route à nulle autre pareille, découvrant à chaque tournant de page, toute leur beauté et splendeur de cette Route de la soie inscrite depuis 2014 au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Des itinéraires complexes et enchevêtrés, tant terrestres que maritimes, présentant chacun leur spécificité et leur population, et ayant à leur manière influencé le tracé de ces routes. Retenant un découpage en chapitres selon ces divers territoires géographiques traversés, le lecteur traversera de bien multiples régions découvrant ainsi les magnifiques paysages des hauts plateaux, ceux de la steppe, du désert ou encore de l’océan…
Extrêmement bien réalisé avec une importante iconographie de plus de 230 illustrations, les riches et nombreuses contributions de l’ouvrage ont été judicieusement appuyées par des cartes et des illustrations des objets d’art emblématiques jalonnant ces surprenantes Routes de la soie. Le lecteur demeura ébloui par les mille précieuses matières premières et produits ayant emprunté ces chemins, dont, bien sûr, cette précieuse et soyeuse soie dont seuls les Chinois avait le secret et qui lui a donné son nom, sans oublier la découverte des différents moyens de transport ayant permis leur circulation. Art, monuments, architecture et recherches archéologiques viennent à chaque chapitre rendre ces anciennes « Routes de la soie » vivantes.
« Sur les Routes de la soie » est tout autant un remarquable ouvrage de référence qu’une belle et longue expédition que le lecteur mènera avec étonnement et un plaisir certain.
 

« Close-Up ; Ruch & Partners architects 1994-2018. », Photographie de Filippo Simonetti et texte de Hans-Jörg Ruch et Franz Wanner, (anglais, allemand, français), Scheidegger & Spiess Editions, 2019.
 


Que pouvait-on rêver de plus grand, et surtout de plus splendide pour découvrir ou retrouver l’ensemble des créations de Ruch & Partners architects que cette merveilleuse monographie signée du photographe Filippo Simonetti avec des textes de Hans-Jörg Ruch lui-même et Franz Wanner ! Depuis, une vingtaine d’années, le travail et le talent de Hans-Jörg Ruch, architecte suisse, n’a eu, en effet, de cesse de s’affirmer, et sa notoriété, aujourd’hui, tant dans son pays natal qu’internationalement, n’est plus à démonter. Hans-Jörg Ruch et son Cabinet Ruch & Partners architects, connu pour ses fabuleuses réalisations dans la région des Engadine en Suisse, méritait donc assurément une telle monographie au titre évocateur « Close-up » et publiée aux éditions Scheidegger & Spiess !
Un remarquable ouvrage, exhaustif, de plus de 400 pages, exclusivement consacré au travail de Ruch & Partners architects de 1994 à 2018, mis sublimement en lumière sous l’objectif du photographe Filippo Simonetti. Des réalisations, restaurations, aménagements d’habitats anciens et historiques – chalets, maisons ou résidences privées, temple, bibliothèque ou bâtiments et infrastructures publiques, situés dans cette magnifique région de Suisse, qu’affectionnait Nietzsche, et nommée Engadine. Des réalisations architecturales reconnaissables entre toutes, venant s’intégrer parfaitement aux paysages et traditions ancestrales de montagne, sans heurts ni transpositions artificielles.
Des vastes volumes intimement fermés ou plus exactement refermés –« Close-Up », sobres et épurés et associant aux lignes architecturales pures une prédominance de matériaux chauds dont, bien sûr, le matériau montagnard le plus traditionnel et incontournable, le bois. Le bois, employé dans ces réalisations ou restaurations dans son naturel, au plus près de son état brut, et lui redonnant toute sa noblesse. Sans oublier, la pierre, matière première ancestrale qui se fond dans le paysage et que l’architecte sait sublimer tant dans ses créations que dans ses restaurations.
Un travail mené sur plus de près de 25 ans par Hans-Jörg Ruch, et dont le photographe Pilippo Simonetti, par ses angles singuliers, la lumière et la perfection de ses prises de vue, nous révèle toute l’extrême beauté. Une redoutable magie offrant des photographies véritablement de haute volée, des prises de vues à couper le souffle ! Aucun angle, relief, intérieur, de la beauté et créativité de Hans-Jörg Ruch, n’a échappé à son objectif.
Les textes écrits par Hans-Jörg Ruch et Franz Wanner appuyés par les nombreux plans insérés en ces pages viennent préciser et développer cette vision architecturale personnelle et extraordinaire. Un bel écho dans ces montagnes aux splendides photographies de Filippo Simonetti, permettant de mieux appréhender et comprendre l’ensemble de ce splendide travail de Ruch & Partners architects.
Un envoûtant talent photographique allié à une fabuleuse vision architecturale intégrée dans la splendeur des paysages d’Engadine.

 

« Charlie Chaplin dans l’œil des Avant-gardes », Collectif, Éditions Snoeck, 2019.

 


Un ouvrage qui devrait séduire petits et grands ! Entièrement consacré à Charlie Chaplin, ce catalogue « Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes » - qui accompagne l’exposition du même nom actuellement au musée d’Arts de Nantes jusqu’en février 2020 – a retenu pour angle les liens privilégiés et influences qu’a pu entretenir cet immense artiste et sa création, Charlot, sur les Avant-gardes. Un thème porteur offrant au lecteur bien des surprises !
Personnage créé et interprété par Charlie Chaplin, c’est en 1914 que Charlot fit son apparition au cinéma. Avec cette création unique en son genre, Charlie Chaplin allait devenir une des plus grandes stars internationales, une notoriété qui jamais depuis lors ne sera démentie. Mais, parallèlement, Charlot, lui-même, personnage émouvant à la fois drôle et tendre, allait aussi devenir une figure incontournable non seulement du monde du cinéma, de la presse et de la publicité, mais également du monde artistique et plus particulièrement de ceux des Avant-gardistes. Fernand Léger, Renée Magritte, Marc Chagall, Alexander Calder, et bien d’autres, s’inspireront de ce personnage qui avec son chapeau et sa canne, sa démarche à nulle autre pareille, saura habiter plus que quiconque, les écrans de cette époque de poésie tout de noir et blanc. Personnage plus complexe qu’il n’y paraît, figure à part entière, mais demeurant indissociable de son créateur Charlie Chaplin, Charlot offre aux courants des Avant-gardes un souffle et une respiration leur permettant une mise en relief singulière de leur pensée. Bien des préoccupations et réflexions leur seront communes en ce début de siècle, un siècle où la modernité allait toujours plus s’affirmer, et avec elle, bien sûr, le cinéma qui ne tardera pas à s’imposer en ce début de XXe siècle en 7ème art.
C’est cette mise en regard de Chaplin avec les Avant-gardistes que nous propose ce catalogue richement illustré. Au gré d’une multitude d’œuvres provenant de collections privées ou publiques du monde entier, ce ne sont qu’échos, dialogues, échanges et rencontres qui s’établissent et se donnent à voir au lecteur tels des rouages vissés, dévissés et remontés à la mode Chaplin...
Charlie Chaplin et Charlot mis de nouveau en ces pages à la Une sous la lumière des projecteurs des Avant-gardistes, un formidable spectacle !

 

« Voyage à Chandigarh. » du photographe Manuel Bougot, Éditions du Patrimoine, 2019.
 


Plaisir certain que de découvrir ce bel ouvrage paru aux éditions du Patrimoine entièrement consacré aux photographies de la célèbre ville de Chandigarh du photographe Manuel Bougot. Intitulé « Voyage à Chandigarh » et préfacé par l’architecte Balkrishna Doshi, le photographe invite avec talent, et cette passion qui l’anime, son lecteur au pied de l’Himalaya dans cette capitale indienne nommée Chandigarh. Par la magie et l’alchimie de ses photographies magnifiquement données à voir par cet ouvrage soigné de plus de 150 illustrations, c’est en effet l’âme d’une capitale à nulle autre pareille, celle de cette célèbre ville indienne marquée du sceau du Corbusier que Manuel Bougot nous raconte...
C’est en 1947, effectivement, que Le Corbusier fut sollicité par Nehru pour bâtir l’avenir d’une grande et nouvelle capitale lors de la division de l’État du Pundja entre l’Inde et le Pakistan ; Une première pour le célèbre architecte qui y confronta pour la première fois ses théories à la taille d’une ville. Un défi relevé et que Manuel Bougot a souhaité capter, plus de 70 ans après, avec de stupéfiantes photographies. Celles de l’époustouflante minéralité architecturale de Chandigarh, de ses vastes espaces verts, sans oublier les magnifiques prises du célèbre Capitol complexe…
Le photographe a cependant fait choix de ne pas seulement capturer l’âme architecturale de cette célèbre capitale dénommée également « The City Beautiful », mais d’y retrouver aussi au-dedans et au-delà l’âme même de ses habitants. Des habitants occupant, arpentant, une des villes les plus occidentales de l’Inde, une ville prévue initialement pour 500 000 habitants et qui en compte aujourd’hui pas moins de 2 millions ! Mais, c’est moins une frontale confrontation qu’une réelle appropriation tout indienne que nous révèlent ces prises de vue ; Un beau témoignage urbain et humain fruit de recherches et d’un travail menés par Manuel Bougot sur presque dix années…
C’est cette remarquable quête photographique de longue haleine consacrée à cette capitale hors norme qu’est aujourd’hui Chandigarh que nous livre aujourd’hui, en ces pages, Manuel Bougot avec la collaboration de l’historienne Caroline Maniaque, qui en donne, pour sa part, la dimension et contexte historique. Un splendide travail à saluer, rendu, ici, magnifiquement par une publication tout aussi soignée.

 

« Surimono ; Trésors de l’estampe japonaise. », Geneviève Aitken, collaboration de Toshiko Kawakane de la Fondation Leskowicz, traduction de Yumiko Takagi, Editions In Fine, 2019.

 


Quel amoureux d’estampes japonaises ne connaît la célèbre et fabuleuse collection de la fondation Georges Leskowicz ? C’est aux joyaux de cette extraordinaire collection d’estampes japonaises – les Surimonos - qu’est dédié ce non moins remarquable ouvrage paru aux éditions In Fine.
Si la collection Leskowicz, créée par Georges Leskowicz en 2015, compte, en effet, aujourd’hui plus de 1800 estampes de la période Edo, celle-ci comprend surtout en son sein un extraordinaire ensemble, plus rare encore, d’estampes précieuses que sont les Surimonos, des œuvres rares ayant fait l’objet de commandes privées et ayant été diffusées en un extrême petit nombre. C’est cet ensemble unique, véritable trésor appartenant à la fondation Georges Leskowicz que nous présente, en une présentation remarquablement soignée, Geneviève Aitken, historienne de l’art, en collaboration avec Toshiko Kawakane de la Fondation Leskowicz. Pas moins de 26 grands maîtres de la période Edo, plus précisément de l’art de l’Ukiyo-e y sont représentés, allant de Keisan Eisen à Kyôuntei Kawaï en passant, bien sûr, par Hiroshige, Utamaro ou encore Hokusai. Ces exceptionnelles estampes ont été réalisées pour la plupart à l’occasion d’évènements, Nouvel An, commémorations, invitations, etc., sur demande de cercles lettrés et initiés, de littérature, théâtre… Adressées à des personnalités triées et choisies, celles-ci comportaient le plus souvent des poèmes d’un exquis raffinement et finesse.
Aussi, parce qu’entourées de cette aura précieuse tant artistique que littéraire, l’auteur a donc fait choix d’ouvrir cette exceptionnelle collection par de riches chapitres introductifs indispensables pour apprécier l’extrême poésie et beauté de ce joyau. La réalisation de ces estampes par les artistes de l’époque Edo faisait, en effet, l’objet des attentions les plus extrêmes, choix du papier de première qualité, polissage, gaufrage… Les impressions limitées, luxueuses faisaient appel à des techniques soignées et raffinées, nombre d’entre elles ayant été réalisées avec des pigments rares ou même métalliques.
Ce sont ces précieuses estampes que le lecteur découvrira, rangées par chapitre selon leur auteur. Des estampes présentées en leur format d’origine, sur une page ou même double page, avec pour chacune leur destination, nom, date, et accompagnée d’un commentaire, ainsi que des traductions des poèmes qu’elle renferme. Aussi, Geneviève Aitken n’a-t-elle pas hésité à s’entourer de Yumiko Takagi, docteur en histoire et chercheuse attachée au Centre de Recherche sur l’Orient de l’Université Daitô Bunka de Tôkyô, pour la traduction tant française qu’en japonais moderne de ces poèmes.
Nul doute que cette publication exceptionnelle, la première en langue française, s’imposera tant pour les amateurs ou professionnels, experts, collectionneurs, en ouvrage exceptionnel de référence.

A noter que ce splendide ouvrage vient à merveille s’inscrire dans le cadre de l’exposition du même nom qui se tient à Aix-en-Provence (8 novembre 2019- 22 mars 2020) et celle du « Japon rêvé, image du monde flottant » ayant lieu à l’Atelier des Lumières de Paris jusqu’à la fin de l’année 2019.
 

"Metz" collection La Grâce d'une cathédrale sous la direction de Mgr Jean-Christophe Lagleize, évêque de Metz direction scientifique : Gérard Michaux, avec François Héber-Suffrin, Gabriel Normand et Pierre-Édouard Wagner, Photographies : Pascal Lemaître et Gabriel Normand, Editions La Nuée Bleue, 2019.
 


Il fallait assurément un ouvrage à la hauteur de l’édifice pour présenter la cathédrale de Metz, véritable phare spirituel, historique, artistique et culturel de la ville. Ce noble édifice a aujourd’hui 800 ans et appartient à l’État, qui en a non seulement eu la charge, mais également l’entretien et la restauration. Quel plus bel anniversaire dès lors pouvaient offrir les éditions La Nuée Bleue et sa prestigieuse collection « La grâce d’une cathédrale » dirigée par Mgr Joseph Doré que ce superbe volume riche de 444 pages et de 600 illustrations ?
À l’image des 26 autres volumes précédemment parus, « Metz, la grâce d’une cathédrale » - dernier volume – avec regret ! - de la collection - dresse non seulement un état des lieux exhaustif de l’édifice et de son histoire, mais offre surtout le plus beau des témoignages à cet emblème si cher aux Messins par la splendeur rayonnante de ses vitraux, véritables miroirs de la foi qui anima ses bâtisseurs depuis 1240, date du début de sa construction. Ce ne sont pas moins de 30 contributeurs qui ont pour ce dernier volume rassemblé une documentation et un témoignage uniques sur cette cathédrale perçue, comme à l’accoutumée dans cette prestigieuse collection, selon différents regards et angles : celui de l’historien bien entendu, mais aussi de l’architecte, théologiens, musicologues, historiens de l’art… Ainsi que le relève Mgr Jean-Christophe Lagleize, évêque de Metz, « Notre cathédrale n’est pas figée dans l’Histoire », aussi riche soit-elle ! Une vue aérienne permet de se persuader immédiatement de cette réalité ; Cette cathédrale dédiée à saint Étienne a, depuis les temps anciens et son premier évêque saint Clément, toujours veillé en effet sur la ville qu’elle domine avec sa nef dépassant les 40 mètres. Une « Cathédrale tout en volute » telle que la voyait Paul Verlaine, né à Metz, qui ravit toutes celles et tous ceux qui en découvrent les volumes impressionnants et cette incroyable lumière diffusée par ses 6 500 m2 de vitraux où des centaines de générations se sont et continuent à se recueillir en ses murs.
La première partie de l’ouvrage détaille la construction de la cathédrale dominant la ville sur quinze siècles d’architecture et d’histoire avec quelques particularités comme cette absence de portail en sa façade ouest jusqu’au XVIIIe siècle et les travaux de l’architecte Jacques-François Blondel, ou encore sa tour de la Mutte qui s’élève à 90 mètres de hauteur, à la fois clocher de la cathédrale et beffroi communal… Avec la deuxième partie de ce remarquable ouvrage, c’est la cathédrale Saint-Étienne elle-même que le lecteur pourra visiter tant par le riche texte que par les admirables photographies réunies. Splendeurs de ces vitraux anciens, plus modernes avec Chagall et promesses de ceux à venir, magie du trésor, des cloches, avec le regret de ce grand orgue déposé en 1805 pour des raisons de sécurité et jamais remonté depuis… Le lecteur sera impressionné par l’art des sculpteurs au fil des siècles, véritable bestiaire minéral, personnages parfois facétieux témoignant de la fantaisie des sculpteurs. La dernière partie, enfin, retrace pour sa part les riches et innombrables rapports entretenus entre la cathédrale et la cité, une vie plurielle dans ses rapports avec le pouvoir selon les siècles et les régimes, une vie culturelle nourrie par ses musiciens, écrivains et artistes, et surtout, en guise de conclusion un présent et un avenir qui s’exprime en termes d’espoir ; C’est un bel anniversaire célébré pour la cathédrale de Metz que nous livrent par ce remarquable ouvrage les éditions La Nuée Bleue et cette prestigieuse collection « La grâce d’une cathédrale » dirigée par Mgr Joseph Doré !

 

« Barbara Hepworth ; Une femme sculpteur. », Catherine Chevillot et Sara Matson, éditions In Fine, 2019.

 


C’est une remarquable monographie consacrée au sculpteur Barbara Hepworth qui vient de paraître aux éditions In Fine à l’occasion de l’exposition de ses œuvres au musée Rodin de Paris. Signée par Catherine Chevillot, directrice du musée Rodin, et Sara Matson conservateur en chef du Barbara Hepworth Museum, cette riche monographie de grand format rend enfin un hommage digne de ce nom à ce grand sculpteur anglais (1903-1975), un des plus grand sculpteur du XXe siècle, trop longtemps et à tort quelque peu occulté en France.
Barbara Hepworth s’est inscrite outre-Manche dans le courant initié par Jean Arp dans les années 20 du siècle dernier. Cette seconde vague, issue du courant dit « organique » du début du XXe siècle, fut initialement représentée par Maillol et Brancusi, et sera suivie en Angleterre tant par Henry Moore que Barbara Hepworth. Barbara Hepworth a su très tôt inscrire dans sa sculpture cette marque singulière qui la distingue et qui l’imposera au titre de l’une des artistes les plus reconnues en Angleterre, puis internationalement au XXe siècle. Utilisant les matériaux les plus divers, ce sont des lignes courbes, des pleins et vides accentués par les jeux de la lumière, et cette vitalité des formes - qui la caractérise - tendue vers une beauté abstraite puisant aux sources les plus antiques et de la nature. Étrangement et fort injustement, elle fut en France quelque peu occultée par l’ombre portée par les sculptures de Marta Pan et Alicia Penalba.
Sa sculpture, pourtant, présente un caractère fort et singulier qui saisit immédiatement. Une pureté alliée à une poésie qui lui est propre dont Barbara Hepworth ne se départira jamais. Un univers et une quintessence inouïs que nous donnent à voir et découvrir les riches contributions et nombreuses archives de l’ouvrage, appuyé par une non moins riche et splendide iconographie. On ne peut qu’être hypnotisé, saisi, par ses œuvres que l’ouvrage présente le plus souvent en format pleine page, et c’est une émotion particulière qui s’empare du lecteur à la vue de ces nombreuses photographies de Barbara sculptant burin à la main… C’est tout l’univers, son atelier, son monde intime avec sa bibliothèque, ses lectures, et en fin de compte toute la quintessence de son art – sculptures, bien sûr, mais aussi gravures, dessins – qu’offre cette monographie d’exception consacrée à cette « femme sculpteur » qui fut de son vivant si active et présente en France.
Introduite, en effet, dès les années 1930, dans les milieux artistiques français, Barbara Hepworth rencontrera Brancusi, Picasso, Braque, Mondrian, mais aussi et surtout, Arp, Calder ou encore Miro, et participera au mouvement Abstraction-Création. C’est en 1939 qu’elle décidera d’habiter avec son second mari, Ben Nicholson, à St Ives en Cornouailles. Toujours présente, cependant en France, la sculptrice présentera de son vivant à quatre reprises ses œuvres à Paris au musée Rodin avant de mourir tragiquement le 20 mai 1975 dans l’incendie de sa maison à Saint Ives, accueillant aujourd’hui le Hepworth Museum.
Plus de 40 ans après sa disparition, le musée Rodin et cette remarquable publication lui rendent un justifié et bel hommage.

« HERMÈS au fil des jours ; dessins d’Alice Charbin ; Textes Rachael Canepari », préface de Pierre-Alexis Dumas et avant-propos de Valérie Mréjen, Chêne Éditions, 2019.

 


Quel plaisir que d’ouvrir cet original Carré Hermès !
Car, sous cette belle couverture carrée orange, c'est, en effet, un charmant et joyeux ouvrage qui se cache avec plus de 250 pages de dessins et graphismes aux couleurs de la célèbre marque ; Sous le titre « HERMÈS au fil des jours », c’est une compilation enjouée qui attend le curieux ou curieuse, regroupant l’ensemble des visuels créés et dessinés pour Hermès par Alice Charbin.
C’est en 2002 qu’Hermès demande à l’auteur et illustratrice, Alice Charbin, de réaliser ses fameux e-mails de communication. À partir de cette date, les grands événements et rendez-vous annuels prennent chez Hermès l’élan et les traits inimitables de l’illustratrice. Des réalisations reconnaissables entre toutes alliant en un savant dosage poésie, rêve, audace et cette touche tout à la fois drôle, et tendrement irrévérencieux qui la caractérise. On ne peut que souscrire à cette question posée par Pierre-Alexis Dumas dans cette introduction pleine de rêves « Voyage au pays d’Alice » qu’il signe en ouverture : « Ma chère Alice, mais quel génie habite ta plume ? » !
Des illustrations dans lesquels les textes de Rachael Canepari viennent se glisser par magie pour leur donner tout leur relief en un plein et délié humoristique à nul autre pareil. Clins d’œil, sourires et charmantes espiègleries défilent alors sur le podium de ces pages à l’occasion des fêtes et évènements Hermès, Noël, le ski, etc. Rachael Canepari revient en postface sur sa rencontre avec Alice Charbin à l’origine de ce fructueux duo.
Regroupant les réalisations pour Hermès d’Alice Charbin et de Rachael Canepari, avec une préface signée Pierre-Alexis Dumas et un avant propose de Valérie Mréjen, l’ouvrage ne manque assurément pas d’atouts. Qui plus est, et à l’image de l’iconique boite carrée orange, l’ouvrage est aussi beau fermé qu’ouvert.

« Venise, des peintres et des écrivains. », Textes de Adrien Goetz, édition Hazan, 2019.
 


Découvrir ou retourner à Venise par la magie d’un beau livre est toujours un plaisir renouvelé et infini ! Et l’occasion nous en est donnée avec la récente parution aux éditions Hazan de ce bel ouvrage intitulé « Venise, des peintures et des écrivains ». Loin d’être un livre de plus sur la célèbre Cité, l’ouvrage offre une véritable anthologie illustrée et inédite des plus beaux textes de la littérature consacrés à la Sérénissime en un dialogue fort et émouvant avec les œuvres vénitiennes des plus grands maîtres. Sous sa belle couverture toilée d’un rouge framboise écrasée ornée d’un médaillon de peinture classique, c’est en effet un dialogue nourri, riche et attrayant, allant du XVIe siècle à nos jours, que le lecteur découvrira.
Serties par les textes d’Adrien Goetz, ce sont toute les facettes de ce diamant nommé Venise qui se dévoilent alors au lecteur, tantôt sous la plume des écrivains, tantôt sous les pinceaux des Maîtres : La Sérénissime, ses splendeurs, mais aussi une Venise romantique, une Venise nocturne ou encore instantanée… Venise « non là-bas, mais bien là-haut », ce splendide joyau dont chacun souhaite, ainsi que le souligne Adrien Goetz, « emporter un fragment de ce spectacle démultiplié ».
Un spectacle que surent à merveille laisser percevoir les toiles de Bellini, Canaletto, Guardi, ou encore Longhi, mais aussi que surent décrire avec émotions et d’inoubliables textes John Ruskin dans « Pierres de Venise » et, bien sûr, Marcel Proust, l’on songe au manteau de Fortuny…
Saint-Marc, le Palais des Doges, éblouissent alors de leurs splendeurs littéraires et picturales, les ponts et notamment celui des Soupirs dansent sur le grand canal des toiles et des textes … Goldoni, Shakespeare et Le Marchand de Venise ou encore Voltaire et Montesquieu y discutent avec Carpaccio ou Guardi. Byron y côtoie Turner ou Whistler. Les Palais s’ouvrent et s’éclairent de leurs feux et les masques se faufilent dans les sombres ruelles… Venise endormie, Venise mélancolique, Venise comme un conte oriental… Rilke, Sand, Thomas Mann se lisent avec en regard les toiles de Renoir, Manet, Monet, Signac, et les tons pastel de John Singer Sargent sont un écho à cette littérature toute vénitienne, avec plus près de nous, Philippe Sollers, lui, si amoureux de Venise.
Une belle anthologie invitant par ses évocations littéraires et picturales soignées et choisies, aux plus beaux songes vénitiens.


L.B.K.

 

"Poolology of Housing" edited by pool Architekten, with texts by Raphael Frei, Mathias Heinz, and Simone Jeska, and a foreword by Martin Steinmann, Text English and German, 440 pages, 30 color and 365 b/w illustrations, 287 floorplans and plans, 24 x 33 cm, Park Books, 2019.

 


Ce monumental ouvrage de plus de 400 pages, unique en son genre, explore la créativité impressionnante de pool Architekten, une coopérative d’architecture fondée en 1998 et travaillant essentiellement dans les cadres de l’habitat privé et des bâtiments scolaires. L’architecte Martin Steinmann, enseignant à Lausanne, et auteur de nombreux ouvrages sur l’architecture contemporaine, signe l’introduction de cet ouvrage exigeant et complet. Poolology of Housing donne un très bel éclairage à l’immense travail de ce collectif en insistant plus particulièrement sur la « radiographie » des édifices eux-mêmes, ainsi que le souligne Martin Steinmann, que sur leurs intérieurs ou extérieurs en tant que tels.
Depuis plus de 20 ans, la coopérative zurichoise Pool Architekten travaille essentiellement en effet sur la recherche et la conception de bâtiments résidentiels. Deux cents plans élaborés par les membres de ce collectif sont ainsi reproduits dans ces pages privilégiant le noir et blanc permettant une performante mise en lumière de leurs structures.
Véritable pépinière d’idées, ce riche ouvrage fait la démonstration que si en matière d’architecture beaucoup a déjà été pensé et réalisé, il reste encore une place certaine à la créativité, sans exclure un brin d’utopie… C’est ce creuset d’idées dans lequel ont puisé de nombreux architectes, chaque difficulté donnant lieu à des propositions, certaines retenues, d’autres écartées et inspirant à leur tour quelques années plus tard de nouveaux venus. Novations, audaces, contraintes métamorphosées en créativité, donc, tels sont les fils directeurs de cet immense réservoir d’idées synthétisé dans ces pages qui fourmillent de plans et de concepts incontournables non seulement pour les professionnels mais également pour tout passionné d’architecture.
C’est une véritable culture sociale du logement que le lecteur pourra ainsi découvrir dans ce livre ce splendide ouvrage ; Une bible en ce domaine démontrant combien la recherche architecturale peut être considérée de nos jours comme une science à part entière, et qui, s’en aucun doute, s’imposera en ouvrage de référence.
 

Ker-Xavier Roussel. Jardin privé, jardin rêvé, édition publiée sous la direction de Mathias Chivot, Contributions d'Isabelle Cahn, Mathias Chivot et Valérie Reis, Coédition Gallimard / Musée des impressionnismes Giverny, Livres d'Art, Gallimard, 2019.
 

 

L’art des Nabis a fait l’objet ces derniers temps de belles expositions et publications. L’ouvrage consacré à l’artiste Ker-Xaviel Roussel, un nabi complexe et d’une richesse singulière, aux éditions Gallimard compte parmi eux dans le cadre de l’exposition qui lui est consacrée au musée Giverny jusqu’au 11 novembre 2019. Les Nabis s’opposent à l’art du pastiche et bouleversent les codes esthétiques de leur temps à la fin des années 1880. Ker-Xavier Roussel (1867-1944) rejoindra ce groupe tout en préservant un espace de liberté dans ses créations. Grâce à une épuration des formes, des lignes dégagées de leurs contraintes, des influences de l’art japonais, une nouvelle vision s’établit avec cette approche de l’art. À partir de cette esthétique commune s’écartant rapidement de l’impressionnisme et de l’académisme, le symbole prend une place croissante, ce dont témoignera de manière croissante le travail de Roussel tout au long de sa vie, attitude qu’aimait à souligner Maurice Denis : « Se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». De cette liberté suggérée, Ker-Xavier Roussel va ainsi développer un langage esthétique singulier en insufflant des paraboles mystérieuses à partir de scènes prosaïques. Ainsi que le souligne Mathias Chivot en introduction à ce beau catalogue : « Roussel s’avère beaucoup plus riche, même de ses contradictions ; sa production beaucoup moins monolithe que ce qu’on a pu en dire ». C’est cette richesse et complexité qui constituent le fil directeur de cet ouvrage. Loin d’une uniformité bucolique, l’œuvre de Roussel révèle un double fond, d’autres lectures se superposant au message initial. L’anarchie point derrière la langueur des baigneuses, les paysages mythologiques du peintre servant souvent à une contestation sociale à laquelle adhéra le peintre en cette fin de siècle. Si Roussel compte parmi les figures représentatives des Nabis, il reste à part de ce mouvement, autre singularité… Le catalogue « Jardin privé, jardin rêvé » invite le lecteur à découvrir ces frontières entre réalisme et abstraction, décoration et symbolisme. La mythologie s’introduit subrepticement dans de vastes compositions sur la nature, au cœur des Yvelines à l’Étang-la-Ville et dans les environs de Marly, lieux prospères aux visions du peintre rappelant la Grèce antique ou la Rome d’Ovide. C’est toute la profondeur et le charme de l’œuvre d’un peintre resté trop longtemps dans l’ombre et sur lequel cet ouvrage richement illustré lève enfin le voile.
 

Stephen Wilkes : “Day to Night”, relié avec 2 pages dépliantes, 42 x 33 cm, 260 pages, Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2019.
 


Stephen Wilkes compte parmi les photographes reconnus, une reconnaissance plus que confirmée depuis l’ouverture de son studio à New York en 1983. Travaillant pour les plus grandes agences, son œuvre a également fait l’objet de nombreuses expositions et figure parmi les collections de musées internationaux. Bénéficiaire de nombreux prix, notamment le Lucie Award en 2004 et le prix du magazine Time en 2012, le photographe s’est rendu célèbre pour ses clichés panoramiques. Un étonnant et fascinant tour de force aujourd'hui rassemblé en un très beau livre, intitulé « Day to Night », lui-même servi par des dimensions généreuses 42 x 33 cm.

 

 

Dans ce dernier ouvrage publié par les éditions Taschen, le lecteur découvrira l’impressionnant travail réalisé par le photographe. Prenant jusqu’à 1 500 clichés entre 15 et 18 heures depuis un point fixe, ces derniers sont alors fusionnés pour n’en former qu’un seul, étonnante synthèse qui laisse une impression unique. Les paysages urbains de Manhattan, les Champs-Élysées ou l’Île de la Cité, Trafalgar Square ou encore la Place Rouge dévoilent alors une autre facette inattendue de leur identité pourtant internationalement connue: celle du temps qui passe saisit pourtant sur un cliché unique, éléments diurnes et nocturnes figurant parfois côte à côte…

 

 

C’est tout l’art du grand photographe que de parvenir à ce tour de force et réussir à réduire ce paradoxe, fruit d’une patience incomparable et d’un amour immodéré de son travail. L’exemple de la singularité du travail de Stephen Wilkes peut être résumé avec cette incroyable photographie pour laquelle il a dû patienter deux ans avant d’obtenir l’autorisation et qui lors de la messe de Pâques au Vatican laisse apercevoir le pape François à dix reprises sur le même cliché sans que l’on ne s’en rende compte au premier regard !

 

 

Mais l’originalité du travail de Stephen Wilkes ne tient pas seulement à ces tours de force, mais bien plutôt à cette sensibilité hors norme sur l’objet regardé, qu’il soit paysage ou architecture, personnage ou animal, c’est cet amour du quotidien sublimé, cet élan vers ce qui constitue la vie et qui se trouve admirablement réuni dans ces somptueuses pages commentées par l’écrivain Lyle Rexer.

 

« Rembrandt. Tous les dessins et toutes les eaux-fortes » Peter Schatborn, Erik Hinterding, Relié, avec page dépliante, 29 x 39,5 cm, 756 pages, Taschen, 2019.

 


2019 est l’année de la célébration des 350 ans de la mort de Rembrandt, un anniversaire que les éditions Taschen ont décidé de célébrer par un véritable ouvrage d’exception en version XXL avec une taille imposante 29 x 39,5 cm et plus de 750 pages entièrement consacré à l’art du dessin et de la gravure du plus grand peintre de la peinture hollandaise et l’un des maîtres majeurs de l’histoire de la peinture. Servi par une riche et splendide iconographie, le lecteur découvrira dans cet ouvrage inédit, non pas quelques dessins et gravures du grand maître, mais bien « Tous les dessins et toutes les eaux-fortes » de Rembrandt.
Peter Schatborn, président émérite du Rijksprentenkabinet (département des Estampes) du Rijksmuseum à Amsterdam, et Erik Hinterding, conservateur au département des Estampes du Rijksmuseum, ont souhaité mettre en valeur l’art de Rembrandt en axant l’étude de cet ouvrage avant tout sur la pratique inimitable et incomparable de l’artiste pour le dessin et de la gravure tant Rembrandt sut saisir en toute occasion la fugacité d’une situation, le détail d’une scène ou encore l’atmosphère d’un paysage. Grâce à une acuité extraordinaire et un talent non moins exceptionnel, le dessin et les gravures de Rembrandt tissent le contrepoint idéal de sa peinture.

 

 

C’est ce qui ressort de ces reproductions exceptionnelles réunies pour cette édition, chaque trait de crayon, chaque hachure sur la plaque attaquée par l’acide se révélant dans toute sa profondeur, avec ce jeu d’ombres et de lumière qui caractérise tout son art. Rembrandt capte l’opulence comme l’aridité des scènes du quotidien en les magnifiant par ces jeux d’éclairage que l’on dirait empruntés au monde du cinéma noir et blanc. C’est la première fois qu’un tel ouvrage réunit l’ensemble de l’œuvre sur papier de Rembrandt, une œuvre dont les multiples supports révèlent aussi le génie de l’artiste, que ces œuvres aient été faites au crayon, au pinceau, à la pointe d’argent, au fusain, pastels ou encore à l’encre.

 


Rembrandt développe tout au long de ces pages inoubliables une histoire, celle de son temps, celle de sa vie et de la vie. Tour à tour réalistes, parfois triviales, d’autres fois sacrées ou dramatiques, les scènes captées par l’artiste sur son papier s’inscrivent toujours dans un rapport à la tradition ; Et si Rembrandt s’inspire de ses prédécesseurs, tente toujours de les dépasser en rompant parfois brusquement avec cet héritage. Pour se faire, il sut toute sa vie durant accumuler une culture visuelle impressionnante, sans quitter son pays, en devenant un grand collectionneur non seulement d’œuvres d’art souvent prestigieuses mais également de toute sorte d’objets, précieux ou non. Cette quête de l’insaisissable, notamment en matière sacrée avec ses évocations inoubliables du Christ, le poursuivra jusqu’au terme de sa vie, cherchant toujours à approcher au plus près de l’ineffable, ce dont ces splendides pages rendent compte de manière merveilleuse.

 


 

Frank Zöllner, Johannes Nathan « Léonard de Vinci, tout l’œuvre peint et graphique », relié, 21 x 26 cm, 704 pages, Taschen, 2019.

 


Avec le 500e anniversaire en cette année 2019 de la mort de Léonard de Vinci, nul doute que cette édition d’exception spécialement mise à jour de l’ouvrage en version XXL « Léonard de Vinci », devenu un classique, et signé Frank Zöllner et Johannes Nathan ne peut que connaître qu’un franc succès non seulement en raison de sa riche iconographie, mais également pour la qualité des textes réunis. Les deux auteurs sont en effet connus pour leurs travaux sur le peintre, Frank Zöllner ayant écrit sa thèse de doctorat sur les études de mouvement de Léonard de Vinci et est titulaire d’une chaire d’histoire de l’art médiéval et moderne à l’université de Leipzig. Johannes Nathan est, quant à lui, l’auteur d’une thèse portant sur les méthodes de travail de Léonard de Vinci et enseigne l’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin ; L’œuvre du grand artiste de la Renaissance était donc en très bonnes mains et plumes ! En un fort volume de plus de 700 pages, l’ouvrage réunit l’intégralité de l’œuvre peint et graphique de Léonard, incluant également les œuvres disparues.

 

 

L’iconographie remarquable, notamment pour ses agrandissements et détail, permet d’entrer au cœur même de la création du génie de la Renaissance comme pour le détail de ces mèches de la chevelure du fameux saint Jean Baptiste du Louvre. L’ouvrage permet également de saisir derrière l’immense variété des savoirs de l’artiste combien cette curiosité inlassable n’a eu pour le savant artiste qu’un seul et même objectif : maîtriser et repousser aux limites les frontières de la peinture érigée en science. Grâce à une connaissance intime de la nature, Léonard a recours à toutes les recherches et inventions possibles comme le montre cette multitude de dessins et croquis présentés dans le livre. Rappelons que Léonard consacra les dernières années de sa vie non à la peinture qu’il abandonna, mais à ses recherches scientifiques. Un ouvrage complet et d’ensemble sur l’œuvre non seulement peint de l’artiste, mais aussi graphique s’imposait donc plus encore…

 


Après avoir été formé dans l’atelier de Verrocchio à Florence, le génie de Léonard émerge rapidement et surprend jusqu’à son maître. Sa maîtrise précoce de l’ombre et de la lumière, les reliefs de sa peinture démontrent chez l’artiste cette quête de la perfection qui sera toujours sienne, toute sa vie durant. Léonard se libère des contraintes de son temps, va même jusqu’à abandonner les contours classiques du dessin pour adopter des formes discontinues jusqu’au fameux recours au sfumato pour cette vibration unique de la peinture. Grâce à cet ouvrage, le lecteur accompagnera l’artiste jusqu’en ses recherches ultimes, avec ses études scientifiques multiples en anatomie, optique, mécanique…

 


Chacun de ces domaines, loin de conduire Léonard de Vinci à la dispersion le rapprochera de sa mission principale, celle d’être le peintre de la vie et de ses mystères dont l’homme reste l’élément central en phase avec la nature et la transcendance. Seule une édition d’exception aussi complète, mise à jour, embrassant l’ensemble de son œuvre peint et graphique et de cette qualité pouvait rendre compte de tout l’art et génie de Léonard de Vinci, ce peintre de tous les temps.

 

L’art du Voyage avec les guides Louis Vuitton

 

La marque Louis Vuitton a depuis toujours étroitement associé son nom avec l’art du voyage. La création de la première malle plate, splendide et élégante ancêtre de nos valises à roulettes modernes, sait encore aujourd’hui nous le rappeler. Qu’il s’agisse des valises, sacs, et autres accessoires, le célèbre malletier n’aura de cesse de proposer de nouvelles idées pour améliorer les conditions de voyage dans le luxe et l’esthétique de ses contemporains. Dans le même esprit, les City Guides Louis Vuitton perpétuent cette tradition du voyage élégant en consacrant pour chaque capitale ou ville – Londres, Venise, Rome, etc., un guide alerte, un brin d’humour décalé, parfois piquant, irrésistible. Chaque guide souligne avec ce style à nul autre pareil les plus belles adresses incontournables et souvent cachées de la ville retenue.
 


Le City Guide Rome consacré à la si belle capitale italienne ne fait pas défaut à cette tradition ; Avec une jolie et chatoyante couverture toilée jaune résistante aux épreuves des pérégrinations et ses photos délicieusement vintage sépia jaunie est assurément un compagnon indispensable et idéal avant, pendant et même après son voyage ou séjour dans la célèbre cité romaine ! L’actrice Catherine Spaak est l’invitée pour cette dernière parution, cette Française naturalisée italienne était en effet bien placée pour transmettre les nombreux charmes de la ville éternelle. Féministe et libertaire, sa passion pour Rome l’a conduite à devenir italienne jusqu’à écrire ses livres dans cette langue. Avec cette guide avertie et dynamique, le lecteur pourra parcourir les rues de Rome, noter dans son carnet les plus beaux hôtels de la ville et ceux plus méconnus dans des recoins cachés, goûter à l’élégance de la haute gastronomie romaine comme aux petites trattorias inconnues des flux touristiques estivaux. C’est une ville de Rome secrète et discrète auquel invite ce guide au style savoureusement impertinent … Seules les bonnes adresses fourmillent dans ce guide incontournable où les plus grands musées et galeries côtoient les magasins où réaliser un shopping de choix, une manière de visiter la ville dans l’élégance qui sied si bien à la marque Louis Vuitton.
 

 

Autre approche et autre art de voyager avec les Louis Vuitton Travel Book, pour lesquels la créativité d’un artiste a été sollicitée en un Road Movie particulièrement réussi ; Offrant une esthétique certaine avec ce format à l’italienne fermé par un élastique et complété d’un signet, ils offrent pour chaque capitale et ville un voyage à part entière. Après une immersion dans la ville retenue, chaque artiste a carte blanche pour développer un storyboard selon sa sensibilité et ses propres expériences. Cela donne une vision très personnelle et à la fois communicative d’un lieu, suscitant une curiosité inégalée et une autre manière de retenir angles et points de vue loin des guides classiques.

 


Ainsi, Los Angeles, sous le crayon de Javier Mariscal, qui à l’occasion de ce Travel Book s’est rendu pour la cinquième fois dans la célèbre ville de Californie. Javier Mariscal a su assurément en ces pages capter cette ambiance latino-américaine qui le rapproche et caractérise ces lieux.
Autre ville, autre style et approche encore pour Rome vue par l’illustrateur Miles Hyman qui a su, pour sa part, patiemment s’imprégner de l’atmosphère si particulière de la ville éternelle conjuguant les perspectives, architectures, fontaines et statues comme certains les verbes. Les parts d’ombre tout autant que la lumière vive attirent son crayon, l’artiste n’hésitant pas à se percher en haut d’un immeuble pour une immersion totale de la ville. Et partout, ces ocres déclinées en ce nuancier si caractéristique de la ville. Un Travel Book de couleurs et de sensations.
 

 

C’est également une ambiance graphique radicalement différente qui a été retenue pour le Travel Book consacré à la ville de Séoul par Icinori, un pseudo derrière lequel se cache un couple de créateurs particulièrement doués. Ce Road Movie offre, lui, des touches où l’influence culturelle japonaise transparaît singulièrement pour mieux en saisir les traditions et les lieux, mais aussi toute la modernité. Cette vision très créative de Séoul aiguise assurément la curiosité du lecteur qui n’a qu’une seule envie après avoir découvert ce Travel Book, prendre son avion en direction de Séoul !

 

 

Adolfo Kaminsky, changer la donne, Textes de Élisabeth de Fontenay, Sophie Cœuré et Amaury da Cunha, Préface de Paul Salmona, 132 pages, 210 x 270 mm, Cent Mille Milliards, 2019.

 

 

Voici un très beau livre consacré à Adolfo Kaminski, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale et photographe plus qu’inspiré. Avec sa couverture toilée rigide, gris craie, sa photographie en noir et blanc de l’artiste incrustée en couverture, sa police de caractères originale, la conception graphique et soignée due au talent d’Émilie Rigaud vient servir à merveille cet artiste singulier. L’identité est au cœur des interrogations soulevées par le travail du photographe entre clandestinité et anonymat, héroïsme et combat quotidien pour celui qui sauva des milliers de personnes en réalisant pendant ( et après) la guerre de faux papiers. Faussaire de génie, Adolfo Kaminsky n’a pourtant pas choisi de faire parler de lui, à l’image de ce personnage sur un quai de docks tournant le dos à un chargement de sacs. Et pourtant ! Paul Salmona, directeur du mahJ, souligne avec justesse combien rien ne saurait être jugé anodin dans ces pages réunies en corpus. Chaque cliché fait signe, un réseau signifiant-signifié qui n’aurait pas déplu à Roland Barthes. Ce regard distancié de l’émigré russe juif sublime les rues de Paris, ce Paris de 1946 aux façades branlantes et aux éclairages diffus de lampadaires vacillants… Si la modernité gagne après guerre avec ces enseignes publicitaires tapageuses de Pigalle, la lumière sur les pavés mouillés de la capitale demeure cependant en des reflets intangibles. Ce rapport sensible entre le réel et le faux ne cesse d’interroger le lecteur au fil des pages, qu’est-ce que la réalité ? La vérité ? La véracité ? La certitude ? Toutes ces questions fusent sur celui qui continua jusqu’au début des années 70 à faire des faux pour aider toutes les causes perdues de son temps, celles du FLN, d’Afrique du Sud, de l’Espagne ou du Portugal… Que n’aurait-il pas fait aujourd’hui ? Et, la vie surgit comme par enchantement de ces pierres polies par les siècles, fugacités de ce cliché d’un photographe de mode, photographie d’une prise de vues, sans que l’on sache qui regarde qui. L’émotion pointe parfois lorsqu’une petite fille portant sa poupée arpente une ruelle déserte de Paris encore occupé en 1944, fragilité de ces destinées inscrites pour l’éternité sur le négatif. La philosophe Élisabeth de Fontenay a été elle aussi saisie par ce « Permis de vivre » dans l’essai qu’elle consacre à Adolfo Kaminsky, un artiste dont elle admire ce double souffle d’artiste et d’homme de combat. Homme non religieux, Kaminsky en délivrant ses faux papiers n’en accordera pas moins, cependant, à un grand nombre un « permis de vivre » en cette époque d’ exterminations de masse. Sophie Coeuré retrace quant à elle cette vie de combats, en créant de nouvelles identités et en en effaçant d’anciennes. Amaury da Cunha analyse pour conclure l’art du photographe et sa technique à partir de ses appareils favoris Rolleifleix et autres chambres photographiques pour saisir la normalité, sans idée de scoop. Nous ressortons de ce bel ouvrage revivifiés, le regard rajeuni par cette sensibilité désintéressée au monde, une approche encore si nécessaire à notre époque.

 

Dry Stone Walls Basics, Construction, Significance, Edited by Environmental Action Foundation, 472 pages, 362 color and 187 b/w illustrations,20 x 29.5 cm, Scheidegger & Spiess, 2019.

 


Les éditions Scheidegger & Spiess livrent avec Dry Stone Walls un ouvrage essentiel sur l’un des traits culturels prégnants du paysage suisse et environnant, celui du mur en pierres sèches. Venue depuis la nuit des temps, cette technique de construction profitant de la matière première surabondante en ces lieux répond à des règles culturelles significatives. S’intégrant dans l’écosystème de la manière la moins invasive qui soit, ces murs participent en effet à l’agriculture et à l’élevage depuis des siècles.

 

 

Mais notre époque favorisant des technologies plus modernes et rapides n’a pas favorisé leur entretien et nombre d’entre eux se sont malheureusement déjà effondrés ou menacent de tomber si une aucune intervention n’est entreprise avant qu’il ne soit trop tard. Or, on ne bâtit pas un mur en pierres sèches comme on monte un mur d’agglos ! Différents types de murs sont à considérer ainsi qu’il résulte des recherches détaillées menées par l’Environmental Action Foundation et dont la synthèse est ici reproduite dans ces pages à la fois savantes pour les spécialistes, mais constituant aussi et surtout un véritable plaisir esthétique pour les yeux de l’amateur des belles choses.

 

 

Livre complet et exhaustif sur le sujet avec 472 pages et plus de 500 illustrations, cet ouvrage collectif rappelle non seulement les racines culturelles de cette technique dans laquelle les Romains excellaient et qui rythme le paysage suisse de la plus belle et naturelle manière qu’il soit, ainsi qu’en témoignent les prises de vues artistiques venant illustrer l’ouvrage. Cette somme offre également un manuel pratique guidant celles et ceux qui souhaiteraient entreprendre l’édification ou la restauration des murs en pierres sèches avec de précieux conseils allant jusqu’à préciser les plantes et animaux qui ne manqueront pas de prendre rapidement leur gite et leur couvert en leur sein !

Avec des contributions de Werner Bätzing, Sandro Benedetti, Fredi Bieri, Giovanni Buzzi, François Busson, Klaus C. Ewald, Hans-Karl Gerber, Marianne Hassenstein, Thomas Kesselring, Hans Peter Kistler, Peter Krebs, Christine Loriol, Daniel Pelagatti, Ingrid Schegk, Theodor Schmidt, Mathias Steiger, Richard Tufnell, Andrin Willi et Franziska Witschi.
 

 


« Helena Rubinstein ; L’aventure de la beauté », collectif sous la direction de Michèle Fitoussi, Éditions Flammarion, 2019.

 


Catalogue accompagnant idéalement l’exposition actuellement consacrée à Helena Rubinstein au musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris jusqu’à fin août 2019, l’ouvrage offre un merveilleux portrait de cette femme d’exception qui sut à la fois être une pionnière de l’émancipation féminine, une merveilleuse créatrice dans le monde de l’apparence et de la beauté et s’imposer au titre de bâtisseuse d’un véritable empire dans le vaste monde économique des cosmétiques. C’est ce fabuleux destin que l’ouvrage retrace chapitre après chapitre. Michèle Fitoussi, auteur en 2010 d’une riche biographie consacrée à Helena Rubinstein, offre en ces pages un vivant portrait de cette audacieuse et extraordinaire aventurière commençant sa contribution en ces termes : « Son histoire fait rêver : partie de rien, elle a tout eu. Un conte de fées où l’héroïne franchit les obstacles les uns après les autres, pour se hisser au sommet. »
Née en 1872, Juive polonaise, mais surtout femme audacieuse, Helena Rubinstein n’hésita pas très jeune à revendiquer au tournant du XXe siècle une émancipation alors bien peu admise ; elle osa ainsi immigrer seule en Australie et s’opposer à un mariage arrangé. C’est lors de ce départ en 1896 que la légende veut que sa mère lui ait glissé ces fameux pots de crème et qui firent – ainsi que le souligne dans sa préface Élisabeth Sandager, sa fortune et son extraordinaire destin. Aujourd’hui présentée comme une pionnière de l’émancipation féminine, Helena Rubinstein s’intéressa aussi très tôt à l’apparence et la beauté et ouvrit à Melbourne son premier salon de beauté, un salon déjà aussi audacieux qu’elle et offrant ce style innovant qu’elle affectionnera toute sa vie durant.
Intuitive et dotée d’un sens aigu d’observation, Helena Rubinstein - qui comprit dès cette époque les méfaits du soleil sur la peau, s’intéressera également très tôt à la recherche et aux inventions scientifiques dans les domaines de la beauté et des cosmétiques. Nous lui devons notre fameux mascara waterproof ! C’est en 1905 qu’elle ouvre son premier salon de beauté parisien au 255 de la rue du Faubourg Saint-honoré où elle prodiguera non seulement des conseils de beauté, mais aussi dès ce début de siècle des règles d’hygiène et de diététique. Immigrant ensuite aux États-Unis, elle sut y bâtir sous son propre nom et ces célèbres initiales HR ce vaste empire cosmétique que l’on connaît et s’imposera au titre de la femme la plus riche dans les années 30.
Audacieuse indéniablement, elle osa ainsi imposer le maquillage dans toutes les couches sociales au-delà de celles où il était jusqu’alors cantonné voire rejeté pour proposer ses propres normes et repères. Helena Rubinstein sut également imposer ses propres codes dans le domaine de la mode ou le choix de ses bijoux ainsi qu’en témoignent les textes de ce catalogue, elle qui aimait plus que tout son propre style : « I like my owne taste » retient avec justesse pour titre de sa contribution Iris Meder. Innovante, elle comprit vite également le pouvoir de la publicité et du marketing. Mais, au-delà de ce pouvoir économique, elle sut surtout et avant tout conquérir le pouvoir de la beauté, « le plus important de tous » aimait à souligner celle dont la vie fut aussi consacrée à l’art avec de fabuleuses collections et ce goût sûr et propre à elle que nous livre dans ces pages Mason Klein. Éprise d’art, elle fera également construire le pavillon d’art contemporain au musée d’Art de Tel-Aviv et se rapprochera à la fin de sa vie de ses racines et du judaïsme. C’est cet héritage dans le domaine des cométiques et de l’art que nous a laissé cette femme d’affaires hors pair, mais surtout cette grande ambassadrice de la beauté que donne à découvrir ce riche catalogue. À ce titre l’ouvrage offre une véritable « Aventure de la beauté », celle d’Helena Rubinstein.

 

 

« Notre Planète », Alastair Fothergill et Keith Scholet, préface d’Isabelle Autissier, traduit de l’anglais par Charles Frankel, Editions Dunod, 2019.
 

 

« Notre Planète » est plus qu’un beau livre livrant les plus magnifiques spectacles que nous puissions encore admirer, ces cadeaux et dons offerts par la Terre et la nature, celui-ci entend aussi et surtout dans un message d’espérance tirer la sonnette d’alarme avant que l’irréversible ne soit à jamais atteint. Réalisé par l’équipe de « Planète Terre » et de « Planète Bleue », Alastair Fothetgill, réalisateur de documentaires naturalistes, et Keith Sholey, biologiste et cofondatrice de Sylverback Film production, ce sont les paysages les plus époustouflants de « Notre Planète » qui ravissent en ces pages le regard et le cœur des bipèdes que nous sommes ; Des déserts glacés aux forêts tropicales, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par tant de beauté ; Splendeurs des mers glacées, l’Arctique et l’Antarctique avec les fabuleuses richesses de « la banquise abritant l’un des écosystèmes les plus riches de notre planète », splendeurs encore des eaux douces, de la haute mer… Émerveillement aussi devant ces paysages grandioses des savanes et des déserts, des forêts et des jungles... Mais, cette planète aux beautés et trésors inouïs est aussi ce que nous en avons fait, ce que trop souvent on ne montre pas et tait, et ce qu’elle sera plus encore demain si nous ne réagissons pas. C’est aussi cela, ce triste constat, que ces pages entendent souligner et plus encore laissent malheureusement à entrevoir si... Un constat qui touche bien avant l’homme, ces autres habitants de la planète, « Notre Planète » mais aussi la leur, que sont les animaux ; L’ours blanc, la panthère, l’orang-outan… Des animaux fascinants et que l’ouvrage invite à admirer, et plus que jamais, au plus vite à préserver. Isabelle Autissier en signe la préface trouvant, une fois encore, le timbre de l’alarme avec cette espérance que celui-ci porte loin et puisse être entendu du plus grand nombre. « Devons-nous nous résigner à la chronique d’une catastrophe annoncée ? Non, car il n’y a aucune fatalité », souligne-t-elle en ces splendides pages qui n’entendent justement pas y céder.

 

« Léonard de Vinci par le détail » de Stefano Zuffi, Editions Hazan, 2019.
 

 

On connaît et reconnaît bien sûr le génie de Léonard de Vinci, peintre le plus célèbre au monde et dont est fêté en cette année 2019 le 500e anniversaire de sa mort survenue le 4 mai 1519 au Clos Cloué près du château d’Amboise où l’avait appelé François 1er. On connaît aussi, bien sûr, ses plus grandes œuvres marquant cette Renaissance italienne tant admirée de nos jours. Mais, en connaît-on pour autant les détails, des détails qui peut-être plus que tout autre révèlent l’excellence et le génie du peintre, né un 15 avril 1452 à Vinci dans la vallée de l’Arno. Ce sont justement ces détails d’une infinie précision et d’une impressionnante beauté que Stefano Zuffi, historien de l’art, a entrepris de mettre en lumière dans ce remarquable ouvrage dénommé « Léonard de Vinci par le détail » et paru aux éditions Hazan. Didactique, l’ouvrage commence par une brève mais efficace chronologie suivie d’une présentation des œuvres du peintre sur pleine page comprenant, outre leur numéro d’inventaire, leur localisation actuelle, dimensions, année probable et techniques de réalisation ; une présentation des œuvres plus qu’utile pour apprécier pleinement chaque détail mis en avant. Défilent alors, la « Vierge à la grenade », « Le Baptême du Christ », « l’Annonciation »… Des toiles mais aussi des dessins ou encore planches d’anatomie. Rappelons que Léonard de Vinci n’était pas seulement un grand peintre de génie mais excellait également en sciences, astronomie, ingénierie, architecture, optique, géologie, botanique et ses études ou Carnets en anatomie conservées à la Royal Library du Windsor Castel surprennent encore aujourd’hui. « La vraie grandeur du maître réside peut-être dans le fait qu’il ne mettait aucune limite à la possibilité de connaître le monde et de la représenter, ne se laissant jamais conditionner par des idées reçues ou des contraintes religieuses », relève dans son introduction Stefano Zuffi.
Présentation faite, se sont ensuite les détails, ces extraordinaires détails, rangés astucieusement par thème – animaux, enfants, gestes, nature, regards, sourires, technologie, et anatomie, qui se révèlent au lecteur page après page. Présentés chacun sur une double page avec en parallèle les explications et précisions de l’auteur, il faut découvrir les détails de ses études de chevaux ou de lions dont les hennissements ou les rugissements semblent nous parvenir du XVIe siècle. Léonard de Vinci vouait un respect et un amour inconditionnel pour la nature, il était végétarien et nombre de sensibles anecdotes concernant ses rapports aux animaux nous ont été rapportées notamment par Vasari. Les détails consacrés aux gestes et plus particulièrement aux mains sont également admirables ; des mains d’une finesse d’expressivité inégalée ; il faut ainsi s’arrêter sur cette main du Christ, le fameux « Salvator Mundi », tenant une sphère de cristal de roche où figure de minuscules fossiles ou encore sur ce poing à la tension physique et spirituelle extrême de « Saint Jérôme ». Avant de finir par la technologie et l’anatomie, le sourire ne pouvait à l’évidence dans un tel ouvrage consacré aux détails chez Léonard de Vinci que s’imposer ; ces sourires si énigmatiques, sensuels et si caractéristiques du peintre, sourire de la « Madone Benois », de « La Scapigliata », de « Sainte Anne », de « Saint Jean-Baptiste », et bien sûr, celui le plus connu et inoubliable de « Mona Lisa »…
 

« Traverser la lumière – Bazaine, Bissière, Elvire Jan, Le Moal, Manessier, Singier » sous la direction de Florian Rodari, Coédition Fondation Jean et Suzanne Planque et 5 Continents Éditions, 2018.
 

 

À l’occasion de l’exposition « Traverser la lumière » au musée Granet / Aix-en-Provence, les éditions 5 Continents et la Fondation Jean et Suzanne Planque publient un splendide ouvrage consacré à des peintres injustement trop peu connus en France, des peintres qui ont pourtant su par leurs œuvres atteindre l’abstrait et « traverser la lumière », sans jamais pour autant renoncer tout à fait au figuratif et accepter de céder. Il faut retenir leur nom et surtout découvrir leurs œuvres, des œuvres singulières éclatantes d’une lumière inouïe. Ils se nomment Jean Bazaine, Roger Bissière, Elvire Jan, Jean Le Moal, Alfred Manessier et Gustave Singier. Six artistes qui ont su créer dans l’après-guerre une nouvelle vision, un nouveau langage pictural parfois nommé « la non-figuration », une avancée que les sciences elles-mêmes donneront dans le même temps à voir et à observer.
Refusant l’idée de mouvement à part entière ou de manifeste, ainsi que le souligne Pierre Encrevé dans ces pages, ces six peintres que l’amitié tout autant que la création lieront fortement et intimement, préféreront la voie d’une recherche esthétique commune laissée libre de tout carcan, aussi libérée que la lumière déformante, déstructurante, flottante entre figuratif et abstraction ou « entre non-figuration et non-abstraction, quelle voie ? » pour reprendre le titre paradoxal de la contribution d’Alain Madeleine Perdrillat. Leur quête ? Rendre visibles les mouvements pressentis du réel et l’émotion suscitée par ces réalités fugaces que la lumière n’a de cesse d’engendrer en une création infinie...
Puisant dans ce langage poétique cher à Cézanne qui fut pour la plupart leur maître, mais aussi, bien sûr, Monet, ce père de l’Impressionnisme, sans oublier également Pierre Bonnard ou encore Matisse, les œuvres de ces peintres n’en demeurent pas moins singulières, « une forme de figuration du monde libérée des contraintes de la représentation » souligne Florian Rodari. C’est en effet une infinie modulation de couleurs, de vibrations et de transparence de la lumière, diffractions de la figuration qui se révèle dans chacune de ces œuvres.
Avec une iconographie riche et extrêmement soignée aux nombreuses reproductions pleine page, le lecteur découvrira ainsi cette toile d’Alfred Manessier « Arma Christi » de 1951 où la perception des couleurs et la mise en l’espace vibrent ou chancellent plus qu’elles ne s’abstraient ; des toiles également signées Manessier, Bissière, Singier et qui annoncent déjà ce détachement pour entrer au « cœur du tumulte » et des éléments avec les toiles de Bazaine, d’Elvire Jan, de Le Moal ou encore ces toiles signées Manessier – « Fontaine-l’Evêque » 1959, « Les bois du lac » de 1969 où l’eau frémit, la terre ruisselle laissant la lumière tout envahir… jusqu’à ces œuvres dont « Chant de l’aube II » de Bazaine des années 1970 offerte comme une ode, un hymne à la lumière que les sens comme électrisés ne peuvent que traverser… ou encore « Sable VII » ou ces « Passions » peintes par l’artiste après sa conversion. Nombre de ces peintres se sont, d’ailleurs, à plusieurs reprises tournés vers l’art sacré avec notamment des vitraux d’églises de province, ainsi que le développe Maïlis Favre dans son texte « La lumière exaltée ».
Si ces peintres demeurent de nos jours toujours trop discrets, il n’en demeure pas moins pourtant que des collectionneurs avertis ont su depuis longtemps en reconnaître la valeur. La plupart des œuvres aujourd’hui réunies ont pu l’être, en effet, grâce à œil, au goût et choix de collectionneurs audacieux tels que Jean Planque notamment. Florian Rodari souligne combien « Le collectionneur a le grand avantage sur les historiens et critiques d’art de ne répondre qu’à son émotion devant l’œuvre. Hors des jugements, classifications dont ont besoin ces derniers pour arrimer les enchaînements prétendument logiques de l’Histoire, le collectionneur avance en solitaire, développant son propre goût. » Annonçant l’Expressionnisme abstrait américain, suivi par le Pop Art, ces artistes ont injustement été considérés comme des précurseurs marginaux de ces grands courants qui sans nuances les ont relégués, souligne encore Pierre Encrevé. Pourtant, Alfred Manessier recevra le Grand Prix de la Biennale de Venise en 1962, et c’est avec justesse que ce catalogue d’exception redonne à ces six peintres toute la lumière qu’ils méritent.
Et, indéniablement, au fil de ces pages et œuvres, c’est bien toute la couleur, le mouvement, les vibrations de la lumière qui enveloppent, puis envahissent le lecteur au point de lui faire effectivement « Traverser la lumière », une émotion singulière enrichie par les nombreuses contributions qu’offre cet unique et bel ouvrage.

L’exposition est en cours au musée Granet jusqu’au 31 mars 2019, puis en Allemagne au Kunstmuseum Pablo Picasso Münster et à Roubaix à la Piscine.

L.B.K.

« Modigliani » de Thierry Dufrêne, , Relié sous coffret illustré, 330 illustrations, 29 x 42 cm, 324 p., Éditions Citadelles & Mazenod, 2020.
 


Les qualificatifs élogieux ne manqueront pas pour évoquer la toute dernière parution consacrée au célèbre peintre « Modigliani » parue aux éditions Citadelles & Mazenod. Véritablement exceptionnelle, cette biographie menée sous la plume de Thierry Dufrêne l’est assurément à plus d’un titre, à commencer par la richesse de l’iconographie rassemblée admirablement rendue par le généreux format de l’ouvrage (29x42). Surtout, cet ouvrage entièrement consacré à l’un des plus grands artistes du XXe siècle apparaît, dès les premières pages, comme l’une des synthèses les plus inspirées sur le peintre et le siècle dans lequel il s’inscrit.

 


Thierry Dufrêne revisite, en effet, le mythe de l’artiste maudit qui a longtemps caractérisé le parcours et l’œuvre d’Amadeo Modigliani. Le biographe a multiplié les questionnements sur la genèse de son œuvre, réinterrogeant non seulement ses origines italiennes, mais également ses sources d’inspirations allant de Michel-Ange aux masques africains. Si, bien entendu, la place et le rôle joués par les artistes de Montmartre et de Montparnasse sur le jeune Amedeo seront déterminants, l’admiration pour Toulouse-Lautrec, mais aussi les approches de Gauguin, Degas ou encore Cézanne ne sauraient pour autant être négligées. Le lecteur comprendra rapidement que le musée imaginaire de Modigliani était complexe et touffu, à l’image de la société qui se dessinait, progressivement, sous ses yeux, au tournant du siècle.

 


Paris et les femmes resteront au cœur de son œuvre, ses portraits « sculptées » sur la toile révélant – sans s’y soumettre pour autant – toutes les influences artistiques de ses aînés, Picasso en tête. L’ouvrage parvient à force de démonstrations éclairantes appuyées par une iconographie convaincante a révélé toute l’extrême originalité et complexité de l’œuvre de Modigliani. Nombreux sont les courants de l’histoire de l’art qui trouvent en l’artiste une convergence lumineuse, renouvelant les thèmes abordés en de nouvelles inspirations. C’est notamment le cas pour ces inoubliables portraits de femmes - Jeanne, Hanka ou encore Lunia - dont les reproductions en grand format viennent souligner la luminosité de la palette de Modigliani. Les réalités sociales de son époque se trouvent ainsi sublimées par le regard posé par l’artiste, un regard métamorphosé par sa dernière période (1918-1919) après un long séjour sur la Côte d’Azur.
Une splendide monographie offrant une belle et riche étude qui indéniablement fera date,, autant par la force rhétorique de ses développements que pour la beauté du livre d’art.
 

« Formica » ; Textes d’Aymeric Mantoux et d’Oliver Kaepplin ; Broché avec couverture originale de l’artiste, 23 x 30 cm, 280 illustrations en quadri, 288 p., Éditions Actes Sud, 2020.

 


À souligner cette splendide et riche monographie consacrée au peintre Jean-Pierre Formica aux éditions Actes Sud. L’œuvre de Jean-Pierre Formica ne saurait laisser personne indifférent. Puisant au plus profond de la mémoire, faite de réminiscences, d’empreintes et de traces, elle glisse sur les ailes du temps et se rattache à la méditerranée pour mieux révéler une autre réalité, une réalité plus vivante … Le lecteur demeure, devant son œuvre, bien plus que simplement charmé ou séduit, mais littéralement fasciné, voire ensorcelé devant tant de diversité et de foisonnements !
Avec des textes signés Aymeric Mantoux et Olivier Kaepplin, ce bel et fort ouvrage de plus 280 pages, richement illustré, offre une très belle mise en lumière de cet œuvre à la fois extrêmement diversifié et d’une étonnante continuité de recherches et d’expression. Une continuité poursuivie au travers de multiples périodes ou séries comme pour toujours mieux se rapprocher de ses secrètes sources d’inspiration. « Artiste singulier », ainsi que le nomme Olivier Kaepplin en son introduction, c’est avec une diversité de techniques et matériaux qu’il poursuit, en effet, son œuvre, que ce soit la peinture (acrylique sur papier, huile sur toile) qu’il privilégie ces cinquante dernières années ou le dessin (aquarelle, fusain), le bronze, la céramique ou encore la sculpture sur sel. « Dessinateur, peintre, sculpteur, graveur, l’artiste est tout à la fois. Il a bien entendu eu ses périodes, ses phases. Mais s’est toujours refusé aux compromis, à la mode, au marché. Il n’a jamais douté de ses ruptures qui lui permettaient de se retrouver, d’être fidèle à lui-même. » écrit Aymeric Mantoux.
Jean-Pierre Formica n’a de cesse de chercher et questionner la mémoire, « Les mythes », « La nature », le « Révélé et dévoilé » et de nous en restituer les échos avec cette puissance et poétique qui lui sont propres. Une identité qui puise aux sources de la Méditerranée et du sud. Alternant les couleurs éclatantes et les sombres profondeurs, les explosions, répétitions et les statues de sel, il se renouvelle toujours et encore pour mieux capter et restituer. Pluie, corps, lumière ou nature répondent à cette étrange mémoire toujours plus insolite et secrète. En témoignent les splendides illustrations pleine page, voir plus larges encore pour certaines se dépliant, et présentées en ces pages judicieusement selon une progression thématique choisie.
Les écrits, tant d’Olivier Kaepplin en introduction que celui d’Aymeric Mantoux qui vient clore l’ouvrage, livrent au lecteur les multiples facettes tant de l’artiste que de l’homme du Sud qu’il est.
Une remarquable monographie qui permettra assurément d’attendre et de préparer avec patience et un plaisir certain les nombreuses expositions qui seront consacrées à Jean-Pierre Formica au printemps prochain en 2021. (Arles, Paris, Montpellier et Sète).

 

« Peter Beard » de Nejma Beard, Relié, 25,8 x 37,4 cm, 770 p., Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Collection XL, Editions Taschen, 2020.
 


L’artiste Peter Beard disparu au printemps 2020 a mené sa vie sous le signe de l’art et de la rencontre. Celui qui connut Karen Blixen, contribuant à son amour pour l’Afrique, n’a eu en effet de cesse sa vie durant d’entretenir un dialogue permanent avec ses sujets de curiosités et d’émerveillements. Ces passions furent consignées dans d’innombrables journaux intimes qui deviendront rapidement des œuvres d’art en tant que telles. Esprit foisonnant et curieux, Peter Beard fera la connaissance d’artistes aussi différents que Francis Bacon, Salvador Dali, Andy Warhol avec lesquels il collaborera. Il réservera également dans ses créations une place de choix pour les plus belles femmes aux États-Unis, comme en Afrique, ainsi qu’en témoignent les nombreuses photographies iconiques rassemblées dans cette somptueuse monographie que lui consacre son épouse Nejma Beard poursuivant aujourd’hui le legs de son mari.

 


Cet ouvrage d’art qui a été épuisé en peu de temps lors de sa sortie est aujourd’hui, enfin, de nouveau disponible en un seul grand volume pour le plus grand plaisir des lecteurs appréciant ces rencontres entre univers jusqu’alors éloignés, nature sauvage africaine et univers de la mode, les plus beaux mannequins sur fond d’insectes et autres cabinets de curiosités… Le monde intérieur de Peter Beard s’ouvre ainsi et se donne à voir comme une œuvre d’art à part entière, ce qui n’aurait pu être qu’une vie de dilettante se métamorphosant en création.

 


L’homme sut également se faire un défenseur engagé de la nature et de la cause animale en Afrique alors que cette attitude était loin d’être tendance dans les années 60 et 70. Peter Beard qui avait acheté un grand domaine en Afrique n’hésita pas à dénoncer crûment les ravages de la modernité occidentale sur ces équilibres de plus en plus fragiles, notamment quant aux éléphants du Tsavo décimés par la famine.

 

 

Photographies et collages se font dès lors témoins de ces excès parmi les traces de sa propre vie tels ces cartes postales, tickets, billets, coupures de presse, rassemblés en d’esthétiques collages commentés de sa calligraphie soignée. Un ouvrage en forme de témoignage artistique d’une vie engagée.

 

« Ciao » de Mario Testino ; Relié, 25,8 x 36 cm, 254 p., Editions Taschen, 2020.

 


C’est une véritable et amoureuse ode à l’Italie que livre Mario Testino dans ce splendide ouvrage des éditions Taschen. En un format généreux, à l’image du pays auquel il rend hommage, « Ciao » invite en effet le lecteur à découvrir non seulement les villes italiennes de légende, telles Naples, Rome, Venise, Florence, mais aussi et surtout l’âme de ce pays et de son peuple par sa culture, sa gastronomie, son art de vivre, sans oublier, bien sûr, pour ce célèbre photographe qu’est Mario Testino, la mode.

 


Mario Testino a, en ces pages, souhaité réunir ses plus belles photographies personnelles, des clichés jamais publiés, tel un témoignage intime de son immense œuvre. Péruvien de naissance, le grand photographe qui a très tôt conclu une alliance de cœur avec l’Italie. Les premières images donnent la tonalité de cet ouvrage coloré et passionné avec tour à tour un magnifique drapeau italien ornant la façade d’un bâtiment public à Naples suivi d’une bande de jeunes Napolitains en joyeuse virée dans une automobile…

 

 

 Clochers et tour en Vespa font également bon ménage en Italie, mais Mario Testino n’a pas pour autant souhaité proposer un guide touristique et encore moins des clichés ressassés. L’œil du photographe sait saisir des instantanés puissants et évocateurs, en couleur, comme dans de sublimes noir et blanc. Les magnifiques terrasses de café de la Piazza San Marco à Venise rivalisent de raffinement avec les majestueux escaliers de palais. Mais Mario Testino n’en oublie pas, non plus, pour autant son regard de photographe de mode avec ces jeunes saisis sur le vif ou ce mannequin arborant fièrement la dernière robe d’une célèbre Maison de haute couture… Chaque détail compte sous l’objectif de Mario Testino et cette scène impromptue saisie sur le vif entre le mannequin Éva Herzigova croisant une dame âgée romaine toutes deux en manteau de fourrure vaut plus d’un discours !

 


L’Italie de Testino, c’est mettre au même plan une féerique vitrine de Pasticceria et un intérieur cossu d’un antique palais. Nulle affectation dans ces contrastes, mais un amour sincère pour une patrie et une culture qui se déclinent, ici, en trois parties « Sur la route », « À la mode » et « Bord de mer » afin de saisir l’esprit italien. Une âme italienne si bien perçue par le photographe, qu’il parvient à nous la transmettre grâce à ses remarquables photographies et à cet amoureux témoignage !

 

Didier Ben Loulou : « Sanguinaires », éditions La table Ronde, 2020.
 


Connu pour ses liens privilégiés avec la Méditerranée, après Marseille, Jérusalem, Athènes…, le photographe Didier Ben Loulou nous emmène pour son dernier album en Corse. Un ouvrage des plus réussis, paru aux éditions La Table Ronde, et livrant des prises de vue de l’Île de Beauté bien loin des sentiers battus et rebattus. C’est en effet, une île, certes, toute de beauté, mais surtout de vie et de contrastes, également inquiétante et inhabituellement crépusculaire, que donnent à découvrir les photographies de cet album. Une poésie qui n’appartient qu’au photographe, quelque peu esseulée, et qu’annoncent les citations du poète Yves Bonnefoy ou encore de Fernando Pessoa mises en exergue. Aussi est-ce un beau défi que relève avec ce dernier ouvrage ce photographe qui a su imposer, ces dernières décennies, sa propre griffe dans le monde de la photographie.
L’ouvrage s’ouvre sur ce premier cliché, une Corse sombre entre ciel et mer, où filtrent des rayons de vie et de mystère, et où dansent au premier plan d’étranges mosaïques de couleur, telle une invitation à entrer dans un monde à part, contrasté et puissant. Une tonalité de vue que confirment ce palmier en contre-jour et sa balustrade blanche sur fond d’orage. Ce sont ces ciels d’orage, tourmentés, aux sombres et nombreux nuages qui viennent par la subtile magie de l’objectif du photographe sublimer la beauté et révéler l’âme de cette île à nulle autre pareille ; Les ocres de la terre corse, le bleu et le vert de la Méditerranée la berçant, la protégeant ou la fouettant, des paysages d’hier ou d’aujourd’hui, hors du temps, que viennent émailler quelques silhouettes…

 


Variations bien particulières d’une terre baignée d’une mer omniprésente, laissant surgir la force et la vie des couleurs de la flore et des fruits de Corse, le fragile rose des chardons, l’orange des mandarines… C’est la force d’une fin d’été qui s’immisce dans ces clichés, un lit au rose suranné, les ocres d’un mur, d’un pavage d’antan, ou qui explose avec la fougue du rouge sanguin d’une pastèque ouverte.

 


Un album puissant qui méritait assurément ce titre aussi étrange qu’évocateur, « Sanguinaires» (tiré du nom de la longue route longeant le littoral d’Ajaccio à la presqu’île de Parata) et offrant toute la force et les contrastes de la Corse, une âme et une beauté ombrageuses et sauvages que le photographe Didier Ben Loulou a su avec talent en ces pages concentrer.
 

 

« Chine », Livre de cuisine de Kei Lum Chan et Diora Fong Chan ; Relié, 150 illustrations couleurs, 720 p., 180 x 270 mm ; Editions Phaidon, 2020.
 


C’est une histoire de cœur et de goût pour cette cuisine extrême-orientale millénaire qui a nourri cette bible de la cuisine chinoise, ainsi que le rappellent en introduction les auteurs Kei Lum et Dioa Fong Chan. Contrairement à ce que pensent de trop nombreux Occidentaux ne s’étant jamais rendus en Chine, cette cuisine compte parmi les plus riches et plus variées, une richesse bien souvent occultée – il est vrai - par certains restaurants installés en occident… Afin de rappeler cette extrême diversité qui se confond avec les nombreuses cultures régionales de Chine, 650 recettes ont ainsi été réunies dans cet ouvrage ; Une somme culinaire aux mille saveurs considérée comme la référence en la matière.
Contrairement à certains livres de recettes, Kei Lum et Dioa Fong Chan ont non seulement testé chaque recette, mais ont surtout fait en sorte qu’elles soient réalisables par un particulier, à domicile. Le couple marié depuis plus de 40 ans a voué sa vie à cette passion qui trouve sa consécration dans ces pages écrites avec générosité comme ils le rappellent dans leur témoignage d’enfance débutant cet ouvrage somptueux doré sur tranches avec ses remarquables illustrations.

 


Ce ne sont pas moins de 30 régions chinoises qui livrent, ici, le secret de leur gastronomie souvent millénaire. Certaines recettes seront bien entendu familières aux amateurs de cuisine asiatique tels les fameux travers de porc sauce aigre-douce, pâtés impériaux ou encore les succulents Dim sum. Mais, la surprise viendra assurément de ces mets plus méconnus tels le congée à la mode Laiwam ou le Choy Sum aux feuilles de moutarde marinées… Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les recettes sont souvent pour la plupart parfaitement accessibles en occident. Le lecteur curieux et gourmet y retrouvera toutes les méthodes traditionnelles de préparation et cuisson. Seule condition étant de réunir les ingrédients nécessaires à leur préparation, mais les auteurs ont fait en sorte de toujours garder à l’esprit la faisabilité de ces plats et proposent des mets de substitution le cas échéant. Cette bible qui trouvera assurément bonne place dans les cuisines des amateurs d’exotisme rappelle en ouverture l’esprit même de la cuisine chinoise, une cuisine faite de partage et de. Soupes, hors d’œuvre, nouilles, poissons, fruits de mer, volailles et viandes, œufs, tofu, desserts, rien n’a été omis, y compris les plats de fêtes et même des recettes de haute gastronomie telles celles du grand chef étoilé Samuel Lee du Shang Palace qui sera présenté prochainement dans nos colonnes.
Un ouvrage aussi riche et savoureux sur le plan culinaire qu’un voyage au long cours !

 

« Carole A. Feuerman ; Fifty Years of Looking Good », de John T. Spike, John Yau et Claudia Moscovici ; Version anglaise, 24 x 30 cm, 192 p., 120 illustrations couleur, Éditions Scheidegger & Spiess, 2020.

 

 

Premier et unique ouvrage à être consacré à l’hyperréalisme sculptural, et plus particulièrement à la sculptrice Carole A. Feuerman, pionnière et l’une des plus grandes représentantes américaines en ce domaine. À ce titre, cet ouvrage qui vient de paraître aux éditions Scheidegger et Spiess mérite attention !
Les créations de l’artiste américaine offrent un état d’esprit et une profonde réflexion sur les corps et les visages, masculins, âgés parfois, mais avant tout et surtout féminins. Loin des corps aux attraits séduisants ou érotiques stéréotypés, ce qui anime l’artiste est avant tout cette force et cet équilibre qui fondent toute survie. Le visage serein d’une femme, une posture introspective ou une pleine conscience de soi… Un regard sur la femme souvent loin de celui des hommes.

 


Les sculptures de Carole A. Feuerman sont marquées de cette féminité et beauté plastique singulière qui la caractérise et en fait une des plus grandes artistes de l’hyperréalisme américain aux côtés de Duane Hanson et John De Andrea. Dans ces corps et visages à la fois lisses et vibrants de réalisme se glissent la sérénité de femmes libres, le bien-être de la femme détachée, la douceur des sphères et cette enveloppante fluidité de l’eau quasi omniprésente… Piscine, maillots et bonnets de bain. Mais, aussi des sculptures de corps en bronze ou écailles de métal aux fulgurantes réminiscences hellénistiques… L’œuvre de Carole A. Feuerman est à la fois surprenante, captivante et fascinante. Peu d’artistes laissent si peu indifférents…

 


C’est toute la richesse de l’œuvre de cette pionnière et avant-gardiste de l’hyperréalisme américain que le lecteur pourra découvrir dans ces pages appuyées par une splendide et large iconographie couleur. Lui seront également révélés les secrets de l’artiste, les divers matériaux et techniques utilisés. Un ouvrage complet sous les plumes de John T. Spike, historien et critique d’art, John Yau et Claudia Moscovici offrant une splendide et réelle mise en lumière de l’évolution et du travail de l’artiste, « Survival of Serana », « Monumental Quan » et « Chistina »...
Née en 1945, Carole A. Feuerman s’est consacrée à sculpture dans les 70, le succès fut vite au rendez-vous, enchaînant expositions et galeries. Aujourd’hui, reconnue internationalement – on se souvient d’elle à la Biennale de Venise en 2017 et 2019, elle méritait assurément un bel ouvrage consacré à l’ensemble de son œuvre, et tel est bien le cas avec cette monographie intitulée judicieusement « Fifty Years of Looking Good », lui étant totalement dédiée aux éditions Scheidegger et Spiess.

 

« Le Corbusier ; Lessons in modernism » de Giuliana Altea et Antonellla Camarda ; 22 x 28 cm, 184 p., Version anglaise, Edition Scheiddeger & Spiess, 2020.
 


Le nom de Le Corbusier (de son vrai nom Charles-Édouard Jeanneret-Gris) est de nos jours irrémédiablement indissociable de l’architecture. Ce célèbre architecte et urbaniste, né en 1887, a – il est vrai - bouleversé l’ensemble de l’architecture et de l’habitat, et son immense influence ne cesse encore de fasciner, en témoignent les nombreuses publications récentes lui étant consacrées. Pourtant, au-delà de ce domaine, il est une facette moins connue de l’homme qui mérite assurément d’être également découverte, celle de son amour de l’art plastique. Et c’est justement à cette autre facette que Giuliana Altea et Antonellla Camarda, ainsi que Richard Ingersoll, ont décidé de consacrer une belle étude intitulée « Le Corbusier ; Lessons in modernism » et parue aux éditions Scheiddeger & Spiess.

 


Derrière le célèbre architecte, l’urbaniste ou encore le designer mondialement reconnu se cache, en effet, aussi un peintre et un sculpteur talentueux. Le Corbusier rencontrera et se liera toute sa vie au cours de ses multiples séjours et voyages avec de nombreux artistes tels que Klimt, Ozenfant, sans oublier Fernand Léger, Picasso ou encore Braque. Le Corbusier avait de son vivant à maintes reprises souligné qu’il aimait à se considérer artiste tout autant qu’architecte. Cet art plastique qu’il aimait, Le Corbusier le pratiquera toute sa vie. Surtout, Le Corbusier partagera l’atelier de Costantino Nivola, ce sculpteur italien qu’il rencontrera en 1946 à New York, par l’intermédiaire de son ami et confrère brésilien Oscar Niemeyer. Une amitié et rencontre d’artistes qui devait durer toute leur vie et sur laquelle se penche, ici, Richard Ingersoll dans sa contribution « Le Corbusier, Nivola, and the « United Nations of America »». Le sculpteur Costantino Nivola rassemblera au fil du temps une belle collection des œuvres de son ami architecte ; Pas moins de trois cents dessins auxquels viennent s’ajouter six peintures et six sculptures, « Une petite collection nomade » ainsi que la nomme Giuliana Altea, et aujourd’hui dispersées aux quatre coins du monde entre collections privées, galeries et institutions publiques. Pourtant, les œuvres de Le Corbusier demeurent encore trop peu connues.

 


Ce sont ces œuvres, l’importance accordée à l’art plastique et les divers courants qui ont traversé le travail du peintre ou du sculpteur que cet ouvrage livre au lecteur dans de belles analyses et mises en relief. Le lecteur y découvrira ainsi les dessins, sculptures ou toiles de Le Corbusier accompagnés en ces pages de riches analyses et que viennent également illustrer de nombreuses photographies, notamment avec Pablo Picasso ou encore réalisant les fameuses Fresques de Long Island en 1950. Antonellla Camarda revient, pour sa part, sur la réception du travail de Le Corbusier aux États-Unis (1932-1965).
C’est tout le mérite de ce bel ouvrage que de proposer cette mise en lumière des œuvres plastiques du célèbre architecte Le Corbusier. Une riche et belle mise en perspective !

 

« François Depeaux – Collectionneur des impressionnistes » ; Collectif, Coédition Réunion des Musées Métropolitains de Rouen Normandie / Editions In Fine, 2020.
 


 

Un splendide ouvrage aux éditions In Fine consacré à une non moins splendide et exceptionnelle collection, celle d’un seul et même collectionneur, François Depeaux. François Despeaux, né en 1853 à Bois-Guillaume près de Rouen, a collectionné effectivement toute sa vie durant les plus grands peintres impressionnistes et postimpressionnistes de son temps. Aucun grand nom ne semble avoir échappé à son acuité et goût averti ; Qu’on en juge ! Pas moins de six cents œuvres signées notamment Renoir, Toulouse-Lautrec, Pissarro, dont plus de soixante de Sisley mais également vingt de Monet. Une collection impressionnante, l’une des plus importantes de son temps et dispersée aujourd’hui aux quatre coins du monde.
L’ouvrage, fort de ses 335 pages et offrant une large iconographie de plus de quatre cents illustrations, ouvre au lecteur non seulement les portes de cette fabuleuse collection, mais livre également par de riches contributions un portrait vivant et intime de cet exceptionnel collectionneur, trop peu connu, que fut François Despeaux. Le lecteur y découvrira sa passion et la constitution de sa riche collection, mais aussi ses relations parfois privilégiées avec certains peintres, dont Alfred Sisley ; « Une relation particulière » sur laquelle revient Joanne Snrech du musée des Beaux-Arts de Rouen. Au fil des pages, le lecteur est immergé dans l’ambiance et les toiles – pour nombres reproduites sur pleine-page – des plus grands maîtres de l’impressionnisme ; Enchantement des toiles de Sisley de Crozan à Port Marly, de Monet, mais aussi d’Albert Lebourg, de Joseph Delattre, de Robert Antoine Pinchon ou encore de Frits Thaulow…
Le mouvement impressionniste qui devait marquer le monde de l’art et ce tournant de siècle fut favorisé par une dynamique proximité et rapprochement entre les artistes, les collectionneurs et les galeristes. Anne Distel, spécialiste de la peinture impressionniste et conservatrice au musée d’Orsay, livre, ici, une belle analyse de ce « petit monde étroit » dans sa contribution « Impressionnisme : des peintres, des marchands et des amateurs ». Géraldine Lefèvre, commissaire d’exposition, s’attache, pour sa part, plus particulièrement au « Cercles et collections impressionnismes à Rouen : Léon Monet et François Depeaux ».
L’ouvrage revient ainsi sur les liens étroits qui unirent ce collectionneur hors norme à la ville de Rouen. Celui-ci lui consacra, en effet, de nombreux projets, projets sur lesquels s’est penché Guy Pessiot, auteur de nombreux ouvrages sur Rouen, dans son texte « François Depeaux dans sa ville. Projets contrariés et réalisations d’un visionnaire entêté ». François Depeaux porta aussi une attention toute particulière à l’École de Rouen, une inclinaison analysée en ces pages par François Lespinasse, auteur notamment d’ouvrages consacrés à l’École de Rouen.
Industriel et philanthrope, François Depeaux fut également un des membres fondateurs en 1886 de la Société des Amis des monuments Rouennais et a laissé de célèbres pages de l’histoire de Rouen. Ville qui accueillit dès 1909 la donation Depeaux, quelques cinquante toiles, au sein de son musée des Beaux-Arts, sa collection ayant été précédemment pour des raisons privées en partie dispersée. Ce legs, après celle de Caillebotte en 1894 et celle de Moreau-Nélaton en 1906, ouvrira les portes des musées français aux impressionnistes ; « C’est à eux que l’on doit l’arrivée massive des tableaux impressionnistes dans les musées français », souligne Sylvain Amic, directeur de la Réunion des musées métropolitains Rouen Normandie, dans son introduction à l’ouvrage. La collection Depeaux sera définitivement dispersée lors de sa disparition en 1920.
L’ouvrage comporte enfin de nombreux textes et documents précieux dont un « Florilège de la correspondance de François Depeaux », un « Répertoire » de sa collection ou encore une « Chronobiographie » de ce dernier.
Un riche ouvrage qui ne pourra que trouver bonne place dans toutes les bibliothèques d’art et livrant un beau témoignage sur ce collectionneur trop souvent méconnu que fut François Depeaux ; Ainsi que le souligne avec justesse Sylvain Amic en son ouverture : « Avec sa donation, François Depeaux a changé le destin de sa ville. Le charbon a disparu mais Rouen est désormais une des capitales mondiales de l’impressionnisme. Il était temps de lui rendre un légitime hommage. »
 

"L’eredità di Stefano Bardini a Firenze le opere d’arte, la villa e il giardino" d’Antonio Paolucci, langue : italien, 240 p., Mandragora Editions, 2020.
 


Si de ce côté-ci des Alpes, en France, le nom de Stefano Bardini (1836-1922) reste à tort quelque peu confidentiel, il n’en est pas de même cependant en son pays natal, l’Italie. C’est en effet à Florence que cet illustre antiquaire italien de la deuxième moitié du XIXe siècle a laissé non seulement un véritable héritage avec la villa et les fameux jardins portant son nom, mais aussi, par là même, une page somptueuse de l’histoire de l’art italien. Et c’est cet extraordinaire legs incontournable de l’histoire de l’art qui fait justement et judicieusement aujourd’hui l’objet d’une belle publication d’Antonio Paolucci (lire notre interview) aux éditions Mandragora, publication qui explore la villa, les jardins et les innombrables œuvres d’art de cet endroit unique à Florence.
Sur les lieux de l’ancien couvent San Gregorio della Pace, cet espace dominant toute la cité florentine est devenu depuis le musée Bardini, après sa mise à disparition par Stefano Bardini qui en fit don à la municipalité de Florence en 1922 (la villa sera laissée à l’État italien à la mort de son fils Ugo en 1965). Après une longue période d’abandon, une restauration fut entreprise au début des années 2000 conduisant à faire revivre ces lieux uniques à haute valeur culturelle.

 


L’historien de l’art Antonio Paolucci retrace dans la première partie de ce livre d’art ce fabuleux legs de Stefano Bardini au titre d’un reflet de l’histoire florentine du XIXe siècle. Stefano Bardini était un fils de la petite bourgeoisie provinciale. Élève de l’Académie des Beaux-arts, il souhaitait avant tout devenir peintre et ses débuts furent d’ailleurs prometteurs avec des œuvres remarquées et plusieurs commandes importantes. Le jeune artiste se rapproche alors du mouvement artistique Macchiaoli au Caffè Michelangelo et fréquente Signorini, Bornai, Sectionné, Martelai. Patriote et républicain, il s’engage dès 1866 pour sa patrie et ses idéaux de gauche. Par la suite, c’est surtout en tant que marchand d’art et spécialiste incontesté de la peinture et de la sculpture Renaissance que le nom de Stefano Bardini sera connu. L’essor urbain à Florence à la fin du XIXe siècle rendra alors prospère son activité, de nombreux riches habitants souhaitant décorer leurs demeures de pièces d’exception que Bardini savait mieux que quiconque leur fournir. La plupart des musées internationaux et collections privées ayant profité directement ou indirectement de sa science et de son acuité exceptionnelle à discerner les œuvres d’art remarquables.
C’est en 1881 qu’il se porte acquéreur de l’église et du couvent désaffectés de San Gregorio pour transformer ces lieux en résidence et atelier de restauration. Le présent ouvrage illustre grâce à ses nombreuses photographies anciennes ce que pouvaient être ces salles entières emplies de trésors attendant une nouvelle vie. De cet héritage est né le Museo Bardini avec ses collections uniques de peintures, sculptures, mobiliers, céramiques, tapisseries, armes, instruments de musique, sans oublier les antiquités romaines, étrusques, et biens d’autres trésors, ainsi que le souligne Antonio Paolucci.
L’ouvrage consacre également une partie importante à un autre aspect remarquable du Museo Bardini avec ses inoubliables jardins. Maria Chiara Pozzana dans sa contribution explore les racines européennes des jardins Bardini en rappelant la véritable enquête archéologique qui y fut menée avant d’en proposer une restitution la plus fidèle, ainsi qu’en témoignent les superbes photographies de sculptures, treilles de glycines et vues plongeantes sur la ville de Florence…
L’ouvrage se conclut par un album de famille présenté par Emanuele Barletto avec les deux enfants de Stefano Bardini, Ugo et Emma, à qui l’on doit d’avoir généreusement légué une part essentielle de ce patrimoine.

 

« Une vie avec Matisse, Picasso, Le Corbusier, Christo… Teto Ahrenberg et ses collections», Collectif, 220 x 280 mm, 372 p., Editions Flammarion, 2019.
 


C’est une extraordinaire collection privée d’art occidental du XXe siècle, trop peu connue du grand public, que nous proposent de découvrir pour la première fois les éditions Flammarion avec ce fort bel ouvrage intitulé « Une vie avec Matisse, Picasso, Le Corbusier, Christo… Teto Ahrenberg et ses collections».
Une collections d’art moderne des plus impressionnantes, de plus de 6 000 œuvres, comprenant les œuvres majeures des plus grands artistes du XXe siècle, Matisse, Picasso, mais aussi Chagall, Lucio Fontana, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle et tant d’autres encore… Incroyable, tel est bien le qualificatif qui s’impose !
Des collections révélant indéniablement le goût sûr et l’audace de leur créateur ; Un seul et même collectionneur qui n’est autre que Theodor – surnommé « Teto » - Ahrenberg, né à Göteborg en Suède en 1912. C’est dans les années 40, après une carrière dans le commerce et l’industrie, que ce dernier se découvre cette passion pour l’art moderne. Elle ne devait plus le quitter. Ce sont ses extraordinaires collections, celles de Théodor Ahrenberg, estampes, dessins, toiles, sculptures, que le lecteur pourra avec une admiration certaine en ces pages découvrir.
Mais, c’est également une grande figure majeure de l’art moderne que nous propose aussi de mieux connaître ce bel ouvrage collectif. Un collectionneur averti non seulement d’une extrême clairvoyance mais aussi un homme charismatique. L’ouvrage, une des rares monographies lui ayant été consacrées, s’appuie sur une riche correspondance et de nombreuses photographies, des archives souvent inédites. Aimant plus que tout rencontrer les auteurs des œuvres qu’il convoitait, c’est le plus souvent accompagné des plus grands artistes de son siècle que le lecteur le retrouvera sur ces photographies. Des rencontres uniques que les nombreux chapitres et riches contributions de l’ouvrage ont fait l’heureux choix de retenir, offrant ainsi au lecteur cette proximité rare entre les œuvres, l’artiste et le collectionneur.
Dans les années 60, Theodor Ahrenberg s’établira avec sa famille en Suisse, après un différend avec les autorités suédoises et la confiscation de sa première collection. Là, il créera – après l’échec du Musée Theodor Ahrenberg par Le Corbusier en Suède, le fameux Atelier Le Rocher qui accueillera de jeunes artistes de l’avant-garde. C’est aussi cette vie de passion que donnent à découvrir l’ouvrage. Aujourd’hui, son fils, Staffan Ahrenberg, a tenu à ce que ce livre soit dédié à sa mère et son père, disparu - il y vingt ans- en 1989. Un beau témoignage, donc, et un très bel hommage…
Avec ses 250 illustrations et plus de 370 pages, ce fort ouvrage aussi splendide que riche d’enseignement saura s’imposer, à n’en pas douter, dans toute bibliothèque d’art moderne digne de ce nom.

 

Federico Fellini : « Le Livre de mes rêves » ; Collectif sous la direction de Sergio Toffetti ; Hors collection – Cinéma, 584 p., 251 x 349 mm, Relié, Editions Flammarion, 2020.

 


Une séquence du film de Pier Paolo Pasolini « La ricotta » (1963) fait dire à Orson Welles en réponse à une interview d’un journaliste sur ce qu’il pensait de Fellini (1920-1993) : « Egli danza, si, egli danza ! » (il danse, oui, il danse !). Pasolini avait vu juste dans cette réponse elliptique, la créativité du grand réalisateur italien trouve son essence dans la légèreté de la danse, cette délivrance de la pesanteur qui lui permit d’échapper à la gravité – dans tous les sens du terme – et de fonder un nouveau genre portant ainsi un regard singulier sur le cinéma. C’est ce monde intérieur à nul autre pareil, fait de subjectivité et habité de rêves, qui s’ouvre au lecteur avec « Le lire de mes rêves » de Federico Fellini ; un livre somptueux publié par les éditions Flammarion à l’occasion du centenaire de la naissance du réalisateur de « La strada » (1954), « La dolce vita » (1960), « Huit et demi » (1963), « Amarcord » (1973) et bien d’autres chefs-d’œuvre encore…
Pendant trente années de sa vie, Federico Fellini consigna chaque matin ses rêves, les agrémentant de dessins qui ne seront pas sans échos fertiles dans ses créations cinématographiques. À la manière d’un Carl Gustav Jung avec son fameux « Livre Rouge », Fellini livre ici les archétypes qui structurent son inconscient en une richesse vertigineuse qui explique bien des éléments de son cinéma ; un de ses rêves consignés fait d’ailleurs référence au célèbre psychiatre suisse dont il suivit pendant un certain temps les méthodes analytiques auprès de certains de ses disciples. L’obsession, son goût pour l’exagération, l’emphase et le superlatif trouvent en effet leurs racines dans ce tréfonds de la pensée fellinienne, bien avant qu’elles ne ressurgissent de la plus étonnante manière sur la pellicule.
Aussi, Sergio Toffetti en collaboration avec Gian Luca Farinelli et Felice Laudadio ont-ils reproduit l’intégralité des fac-similés des carnets de Fellini traduits et agrémentés de textes et commentaires sur cette œuvre unique. Avions, caniches, femmes plantureuses, scènes scatologiques, les thèmes ne manquent pas dans les récits et les illustrations confiés au carnet pour témoigner de la riche activité inconsciente de leur auteur, lui qui sur un dessin, s’interroge de savoir s’il s’agit d’un autoportrait ou de celui son père…
Au-delà du foisonnement toujours passionnant pour la compréhension du monde intérieur d’un personnage, « Le Livre de mes rêves » offre surtout le soubassement archéologique de l’univers fellinien, cette strate sourde et grondante sans laquelle toute la fertilité éclatante – et souvent déroutante – du réalisateur pourrait passer inaperçue.
Un ouvrage non seulement incontournable pour les amoureux de Fellini, mais surtout exceptionnel en tant que tel quant à sa réalisation.

 

« Peter LINDBERGH ; Untold Stories », Peter Lindbergh, Felix Krämer et Wim Wenders; Relié, 27 x 36 cm, 320 p., multilingues : Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2020.
 


Aussi exceptionnel qu’inoubliable ! Puisque ce bel ouvrage, en haut format, publié aujourd’hui aux éditions Taschen, est celui-là même qui accompagna la seule et unique exposition dont le grand et célèbre photographe Peter Lindbergh fut commissaire, peu de temps avant sa disparition survenue à Paris le 3 septembre 1919.
À l’occasion de cet évènement intitulé « Untold Stories » et qui eut lieu au Kunstpalast de Düsseldorf, le photographe de légende laissa sa pleine et entière créativité s’exprimer, ce qui lui permit de rassembler en un catalogue d’exception une collection choisie et inouïe de ses œuvres. C’est cette sélection des plus personnelles que le lecteur découvre ou (re)découvrira aujourd’hui en ces pages, des photographies éblouissantes de talent, allant des années 1980 à nos jours, et offrant incontestablement une vue vertigineuse de l’ensemble de son œuvre. Une œuvre et un talent à nul autre pareil ayant su, pendant plus de quarante années, s’imposer, marquer et influencer de sa griffe unique le monde entier de la photographie de mode. C’est un héritage à nul autre pareil que livrent en grand format ces pages somptueuses !

 


Fort, en effet, de ses 320 pages, le lecteur n’y retrouvera pas moins de 150 clichés du grand photographe que fut Lindbergh. Des photographies incontournables et emblématiques, certes, mais aussi des clichés demeurés pour beaucoup inédits.
À cette inoubliable rétrospective, vient s’ajouter un riche et émouvant entretient du photographe avec le Directeur du Kunstpalast, Felix Krämer, accordé à l’occasion de cette première et dernière exposition et dans lequel Peter Lindbergh, lui-même, revient sur les motivations ayant sous-tendu celle-ci. Des pages précieuses livrant une mise en relief inédite et un approfondissement de l’immense œuvre de Peter Lindbergh.
Des photographies essentiellement en noir et blanc, aux lignes et contours purs, marquées de spontanéité et ce naturel si caractéristiques de l’artiste ; Des mises en valeur, des portraits offrant au regard du monde, ses plus belles icônes, notamment Nicole Kidman, Uma Thurman, et bien d’autres encore.

 

 

Des photographies ayant pour nombre d’entre elles fait la une des plus grands magazines de mode, mais aussi des clichés plus intimistes, Jeanne Moreau, Naomi Campbell ou encore Charlotte Rampling…
Le lecteur découvrira également en ces pages un très bel hommage de son ami proche, Wim Wenders. Auteur, photographe lui-même et surtout réalisateur allemand de renom - Paris, Texas en 1984, Les Ailes du désir en 1987 ou encore Le Sel de la Terre en 2014 - Wim Wenders confie, ici, un témoignage rare et précieux offrant un éclairage plus intime et émouvant cette œuvre inouïe.
Un ouvrage splendide et unique, établi par l’un des plus grands photographes de mode lui-même, Peter Lindbergh, tel un testament ou des confessions, et auquel les éditions Taschen par cette publication rendent un très bel hommage.

 

« Histoire de la Mode du XVIIIe au XXe siècle -The Kyoto Costume Institute » ; Sous la direction de Akiko Fukai, avec la collaboration de Tamami Suoh, Miki Iwagami, Reiko Koga et Rie Nii ; 25.3 x 34.3, 640 p., Taschen Éditions, 2019.
 


 

Un grand et magnifique ouvrage dédié à la mode et littéralement époustouflant !
Époustouflant, déjà, par l’ampleur de son sujet, puisque l’ouvrage déroule l’« Histoire de la mode du XVIIIe au XXe siècle », soient pas moins de 3 siècles d’apparat, de mode et de tendances qui se dévoilent au regard ébahi du lecteur. L’ouvrage offre ainsi une source inépuisable de merveilles, de curiosités et d’inspiration qui réjouiront plus d’un amoureux de la mode.
Époustouflant, aussi, par son incroyable iconographie haute-couleur et la qualité de ses illustrations, photographies pleine-page et illustrations d’art. Un émerveillement renouvelé à chaque page tournée, sachant que ce fort ouvrage n’offre pas moins de 640 pages.
C’est donc à un fascinant voyage dans le temps et l’espace de la mode auquel invitent ces exceptionnelles pages puisées dans les fabuleux trésors du Kyoto Costume Institute (KCI). Fondé en 1978, cet Institut unique en son genre réunit, en effet, une des plus vastes collections de costumes historiques et créations jusqu’à nos jours, mais aussi sous-vêtements, souliers et accessoires. Une mine de curiosités, de créations, de rêves et d’émerveillement ; Robes à la française, robes anglaises, caracos, gants, cravates, tissus au fil des siècles jusqu’aux créations les plus contemporaines signées des plus grands couturiers.

 


Mais, l’ouvrage n’est pas seulement un merveilleux voyage dans les siècles et l’univers de la mode, il offre surtout une passionnante étude des codes et clefs vestimentaires au cours de ces siècles. Tout à la fois, révélateur de données historiques, culturelles et sociales, mais aussi, sur un plan plus individuel, de la personnalité et appartenance de celui qui le porte, le vêtement se révèle être un sujet d’étude plus passionnant que jamais.
Les auteurs de cette fascinante somme sont d’éminents spécialistes de la mode.

 

 

Sous la direction de - Akiko Fukai, Directrice du Kyoto Costume Institute, avec la collaboration de Tamami Suoh, Conservatrice au KCI, Miki Iwagami, conférencière en histoire de la mode, Reiko Koga, professeur universitaire de la mode, et Rie Nii, assistante conservatrice au KCI -, chacun à leur façon ont su dans ces pages plus splendides les unes que les autres transmettre et partager leur passion de la mode et des créations des grands couturiers et célèbres Maisons haute couture….
Un ouvrage exceptionnel qui à l’instar de ces grands couturiers et de leurs sublimes créations marquera assurément son temps !
 

« A Fleur de peau – Vienne 1900 – De Klimt à Schiele et Kokoschka », Catalogue sous la direction de Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet, Co-édition Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et Éditions Hazan, 2020.
 


C’est un riche catalogue qui accompagne la belle exposition « À Fleur de peau – Vienne 1900 » marquant la réouverture du musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne en ce début d’année 2020. Retenant Vienne au début du XXe siècle dans le domaine des arts et ses liens privilégiés avec la peau, c’est effectivement un thème des plus porteurs qu’ont judicieusement choisi pour étude tant le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne que cet ouvrage sous la direction de Catherine Lepdor, conservatrice en chef, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, et Camille Lévêque-Claudet, conservatrice, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.
Le monde artistique viennois, au tournant du siècle dernier, 1900, est marqué par un tournant capital, celui de la naissance de l’art moderne. Un tournant majeur trouvant son ancrage dans une nouvelle approche, singulière et douloureuse, de l’individu, placé dorénavant au centre de tous les domaines et interrogations ; La psychanalyse avec Freud, bien sûr, mais aussi en littérature avec notamment Stefan Zweig. De l’architecture aux arts appliqués - avec Otto Wagner, Joseph Hoffman ou encore Koloman Moser - à la peinture, au dessin avec « Klimt à Schiele et Kokoschka », sous-titre de l’exposition et du catalogue, aucun domaine de la scène artistique viennoise n’échappe, en effet, à ce tournant capital.
C’est effectivement, une sensibilité nouvelle, faite de nervosité et de fébrilité, une sensibilité « à fleur de peau », qui allait dominer et amener les plus grands artistes de cette époque viennoise à concentrer leurs recherches et travaux sur la peau et sa réceptivité. Appuyé par une belle et large iconographie, passant de la peinture au dessin, de la sculpture à la création d’objets d’art, les riches contributions de ce catalogue offrent une analyse fine et subtile de cette nouvelle sensibilité à fleur de peau caractérisant Vienne de 1900.
Catherine Lepdor ouvre l’ouvrage avec cette « Vienne (qui) fait peau neuve ». La peau, cette enveloppe de l’homme, contact privilégié entre l’individu et le monde qui l’entoure, avec son environnement, la ville, les objets… et qui permettra aux artistes de cette époque de se réapproprier les rapports ténus et étroits qu’entretient l’individu par sa sensibilité avec le monde. Mariane Bisanz-Prakken, auteur du catalogue raisonné des dessins de G.Klimt, analyse cette « éthérisation de l’être corporel », notamment chez Gustav Klimt. Une étude poursuivie chez Oskar Kokoschka et Egon Schiele par Claude Cernuschi, historien d’art, sous l’angle de la «Physicalité et théâtralité dans les représentations du corps écorché » ou encore par cet « Autre regard sur l’art du portrait chez Schiele » signé Astrid Kury. Des études passionnantes que viendront compléter encore nombre de contributions tout aussi riches de sens et d’enseignements, telles « La peau et l’image » de Matthias Haldermann, « Le pouvoir sensible de la main » de Camille Lévêque-Claudet ou encore venant clore l’ouvrage l’ample contribution de Christian Witt-Dörring « Comme si la peau devenait corps, et l’enveloppe, le contenu », explorant le domaine architectural et les arts décoratifs viennois à l’aube du XXe siècle.
La seconde partie de l’ouvrage, suivant en cela le parcourt de l’exposition, vient illustrer merveilleusement les études et propos avec cette sensibilité viennoise sous toutes ses coutures et domaines – Peau blanche, Sous la peau, Etre bien dans sa peau… - appliquée à tous les domaines, peinture, dessins, sculptures, arts décoratifs… Incontestablement, une « Vienne 1900 à Fleur de peau » !

 

« Blossom », Photographies de Anna Halm Schudel, Textes de Franziska Kunze et Nadine Olonestzky, 22.2 x 33 cm, Edition bilingue anglais / allemand, Editions Scheiddeger & Spiess, 2019.

 


Pour célébrer la beauté des saisons et des fleurs, la photographe suisse Anna Halm Schudel livre un splendide ouvrage déployant de page en page, de photo en photo, toute la réelle magnificence de l’art floral. Intitulé tout simplement « Blossom » ou « Fleurs », l’ouvrage avec sa taille allongée et ses quatre-vingts planches photographiques constitue un véritable « Memento mori » laissant éclater de manière époustouflante presque extravagante toute la diversité des couleurs et des formes florales. Un « Memento mori » saisissant de splendeurs assurément, et dont la couverture rose fuchsia telle une promesse de beauté annonce déjà cet émerveillement qu’offre l’ensemble de ces photographies accompagnées pour l’occasion de textes signés Franziska Kunze, historienne de l’art et de la photographie, et Nadine Olonestzky, écrivain et éditrice aux édition Scheiddeger et Spiess qui en signe la postface. Des textes livrant la symbolique et l’histoire des natures mortes florales, une mise en perspective mettant parfaitement en relief le travail de la photographe. Et tel est bien le sujet, la passion qui anime depuis plus de 20 ans la photographe Anna Halm Schudel, une passion que le lecteur ébahi retrouvera en ses photographies saisissantes de beauté.
Des photographies dans lesquelles les roses éclatent, les bleus côtoient des verts éblouissants ; Pleines pages, gros plans et zooms, les fleurs aux mille couleurs et formes sous l’objectif de la photographe zurichoise Anna Halm Schudel offre au regard leurs trésors de beauté, pétales, pistils, le jaune éclabousse dans des écrins tout de rouge ou de rose. Fleurs en bouquet, en vase, posées, renversées, la photographe explore avec passion, audace et maestria cet art ancestral qu’est l’art floral. Passionnée assurément, Anna Halm Schudel n’hésite pas à aller là où la beauté des fleurs se cache, fleurs séchées, flétries ou encore plongées dans l’eau… Ce sont alors d’autres couleurs, d’autres formes, tels des voiles, ailes ou nageoires qui habillent les fleurs d’Anna Halm Schudel. C’est toute la séduction des fleurs dans leur beauté et leurs plus incroyables métamorphoses qui se trouvent ainsi sous l’objectif de la photographe offertes au regard. Un regard qui se fait abeille, bourdon face à ces photographies éblouissantes de couleurs et de formes.
Une source de beauté florale, de bonheur et d’inspiration infinie…

« Amaze », photographies de Cristina Mittermeier, relié, 255 p., 29,7 x 37,7,édition trilingue, anglais, français, allemand, Éditions teNeues, 2018.
 


Des littoraux, mais quels littoraux !... Rendus, ici, en une beauté renouvelée par les magnifiques photographies de Cristina Mittermeier. Cette photographe mexicaine sait mieux que quiconque insuffler à ses clichés cette respiration inventive et ce souffle vital dont les littoraux, leurs environnements et les hommes de ces peuplades indigènes sont depuis toujours habités. Connue et reconnue internationalement comme une des plus novatrices photographes environnementales de sa génération, Cristina Mittermeier, écologiste convaincue et engagée, entraîne littéralement le lecteur en des pages époustouflantes de cette magie que nous offrent ces littoraux, la nature et le monde.

 


Pour cet ouvrage nommé « Amaze », c’est en premier lieu le thème ô combien porteur de la « satiété » qu’a retenu la photographe livrant, pour accompagner ses œuvres, un texte empreint de spiritualité. « Que signifie avoir assez ? » interroge-t-elle. Sous son objectif, telle une palette de peintre fauviste, les couleurs éclatent, jaillissent offrant une source de vitalité à nulle autre pareille. Rites, ornements et peinture des corps des peuples indigènes répondent aux dieux de la nature. Des pages ponctuées également de portraits, le plus souvent en noir et blanc, offrant par leur sourire ou regard toute l’énigme de la condition humaine et de notre humanité. Ineffable étonnement…
Énigme et tragédie, c’est aussi cela que nous raconte la photographe parcourant les littoraux du nord au sud avec notamment ce récit poignant de ses débuts lors de la construction du barrage de Belo Monte au fin fond de l’Amazonie. Une leçon pour la jeune femme et photographe qu’elle était alors. « Celle-ci vibre dans mon âme comme un grain de sable dans la coquille cloisonnée d’un nautile. Elle me pousse à avancer et me rappelle le but de mon travail. Le souvenir indélébile de la photo que je n’ai su prendre est ancrée au cœur de cette spirale secrète », confie dans un cri murmuré Cristina Mittermeier en préface de cet exceptionnel ouvrage.

 


Plus que tout ce sont les liens unissant les hommes, les peuples et nature, l’humanité et le monde qui interpellent dans ces photographies d’une force suggestive inouïe. Une interconnexion et complexité de la vie et des liens chers à la photographe. Fruit d’un remarquable travail de plus de vingt ans, Cristina Mittermeier souligne encore combien cet ouvrage représente pour elle : « Une fenêtre ouverte sur ma fascination pour la résilience, le courage et la sagesse des dernières populations indigènes de la planète. ». un défi qu’elle relève magistralement capturant par toute la sensibilité de son objectif la variété et la richesse de ces environnements, de ces littoraux dans leur diversité et beauté, hommes et peuples indigènes, mer et animaux… aujourd’hui si menacées par l’homme.
Un ouvrage exceptionnel pour un magnifique message d’espoir signé de la grande et merveilleuse photographe environnementale Cristina Mittermeier.
 

« Born to Ice », Photographies de Paul Nicklen, Préfacé par Léonardo DiCaprio, édition trilingue anglais, français, allemand, Relié, 29.7 x 37.7, 343 p., Editions teNeues, 2019.

 



Non pas splendide, mais grandiose ! Tel est assurément le qualificatif qui convient à ce magnifique ouvrage « Born to Ice » signé du photographe Paul Nicklen et paru aux éditions teNeues. Consacré exclusivement aux régions polaires, ce splendide ouvrage ne s’impose pas seulement par son très grand format, mais aussi et surtout par la beauté époustouflante des photographies de ce grand photographe qu’est Paul Nicklen. Rappelons que ce dernier est un des plus grands photographes environnementalistes de sa génération et a déjà remporté plus d’une trentaine de grands prix de photographie, et ô combien mérités !

 


Pour réaliser cet ouvrage, préfacé par Leonardo DiCaprio, le photographe a sélectionné avec le plus grand soin pas moins de 174 photos, véritables chefs œuvres, parmi celles qui lui sont le plus chères. Une exigence d’excellence livrant en ces pages des prises de vue d’une beauté saisissante devant lesquelles le lecteur ne peut que demeurer ébahi. Mais, une beauté dont on se doit aussi de mesurer toute la fragilité…
Talent, sensibilité et plume, c’est toute la maestria du grand photographe qui s’exprime dans ce magnifique ouvrage. Celui-ci s’ouvre sur l’Arctique, la majesté de l’ours blanc, la magie des mers arctiques, les chiens de traîneaux, et ces grands et étourdissants espaces du Grand Nord… Un témoignage exceptionnel empli de sensibilité et absolument captivant. « La peur et la fascination sont souvent les deux faces d’un même état d’esprit, dont une seule sort victorieuse. », confie Paul Nicklen au lecteur. La seconde partie est consacrée aux non moins grands et fascinants mondes de l’Antarctique. Des espaces et paysages, ici encore, à couper le souffle, colonies de pingouins, de manchots royaux… Le photographe avoue que « Peut-être avez-vous la chance de vous rappeler en détail les rares moments ou ces lieux où la vie vous offre un cadeau tellement spectaculaire que vous en êtes à jamais transformé. Pour moi, ce cadeau a été l’Antarctique ».

 

 

Témoignages poignants de la beauté de la vie, mais aussi, telles ces fabuleuses traces que laissent découvrir la couverture de l’ouvrage, un appel lancé plus qu’urgent que jamais face à la fragilité de ces écosystèmes…
Aussi, pour ces raisons, Paul Nicklen a tenu, lui-même, à accompagner son œuvre de textes écrits de sa propre main, des textes forts rappelant l’extrême urgence à se souvenir de cette interdépendance entre l’homme et la nature ; exigence d’une prise de conscience plus que nécessaire, vitale, face à la pollution de notre environnement, de notre monde, et au dérèglement climatique. Ébloui par tant de beauté et de fragilité, le lecteur ne peut que frémir, comprendre et mesurer les effets dévastateurs des changements climatiques sur l’écosystème de ces régions polaires à nulles autres pareilles. « Nous sommes capables du pire, mais aussi du meilleur », rappelle cependant le photographe. Car n’oublions pas que le monde que nous montre avec tant de sensibilité et de beauté le photographe Paul Nicklen est, il ne l’ignore pas, aussi notre monde, et ce que nous en ferons, celui de demain…
Un ouvrage d’exception d’une splendeur magistrale, celle des régions polaires, transmise par un des plus grands photographes environnementalistes, Paul Nicklen.

 

« Joel Shapiro; Sculpture and Works on Paper, 1969-2019. », Richard Shiff, Editions Scheiddeger & Spiess, 2020.
 


 

Vient de paraître aux éditions Scheidegger et Spiess une très belle monographie consacrée au célèbre sculpteur Joel Shapiro. Un ouvrage qui devrait séduire plus d’un amateur d’art puisque celui-ci couvre en ses pages l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, sculpture et travail sur papier de 1969-2019.
Signé de l’historien d’art, Richard Shiff, l’auteur offre, ici, une profonde et riche analyse du travail et de l’œuvre de l’artiste, une étude intitulée avec pertinence « L’indiscipliné Joel Shapiro ». Richard Shiff y développe une passionnante aventure, renouvelant ainsi les anciennes études qui avaient pu être réalisées, et livrant surtout une vue d’ensemble actualisée jusqu’à nos jours de l’ensemble de l’œuvre et de la carrière de l’artiste (complétée en annexes par une liste des nombreuses et principales expositions de l’artiste, et par des repères biographiques).
A ce titre, ce bel ouvrage consacré à ce grand artiste américain ne peut que faire date et s’imposer en ouvrage de référence.
Né, en effet, à New York en 1941, Joel Shapiro se définit plus volontiers comme sculpteur, dessinateur, graveur et coloriste. Son art et talent, aujourd’hui reconnu internationalement, fut remarqué et reconnu dès 1969 lorsqu’il participa à la célèbre exposition « Anti-Illusion » au Whytney Museum of American Art. Depuis lors, l’artiste n’aura eu de cesse de voir son art présenté dans les plus grandes expositions et galeries au travers le monde, et aujourd’hui encore son œuvre et méthode de travail ne cessent d’interpeller.
Refusant l’idée d’un minimalisme outrancier, Joel Shapiro sera surtout connu pour ses objets ou meubles du quotidien en taille réduite ; Cependant, cette première approche ne saurait traduire l’ensemble de son œuvre. Ses nombreuses sculptures de ces dernières années viennent largement en témoigner.
Un art volontiers tendu vers un effacement des frontières classiques, notamment celles trop souvent abusivement mises entre figuratif et abstraction. Mais, ce que l’artiste au travers de son œuvre n’aura de cesse assurément de chercher sera avant tout cette dimension humaine, subjective et chargée d’émotion. Une approche personnelle qui le distinguera toujours des autres artistes de sa génération. Le lecteur demeure ébahi devant ces sculptures, vivantes de couleurs et de matières, et s’échelonnant jusqu’en 2019, notamment à Paris. Brisant les structures, les lois et règles, ses œuvres se créent et se réinventent, donnant au terme « intrépide » retenu par l’historien d’art son plein sens. Des sculptures telles ces pyrites qui fascinaient tant Rogers Caillois.
Appuyé par pas moins de 300 illustrations, Richard Shiff livre, en effet, en ces pages une analyse dynamique et passionnante du processus créatif de Joel Shapiro, retenant une féconde mise en relief des points de force et influences de l’artiste. Repoussant toujours plus loin les limites matérielles, multipliant les matières, Joel Shapiro a toujours su réaliser et se positionner dans un processus créatif inlassable, perpétuel, offrant une œuvre en mouvement, dynamique, multiforme, et pourtant marquée de cette griffe, de ce point d’unité et de cohérence jamais démenti, et faisant de lui un des plus grands artistes de sa génération.
 

« Fragile », Photographies de Pedro Jarque Kerbs, Co-éditions YellowKorner Éditions et Éditions teNeues, 2019.
 


Splendide ouvrage réunissant les œuvres du grand photographe péruvien Pedro Jarque Krebs (dont on ne compte plus les récompenses et prix !) révélant toute la beauté de la fragilité du monde animal. Avec pour titre justement et simplement « Fragile», Pedro Jarque Krebs confie souhaiter par ses photographies « faire prendre conscience de la beauté et de la diversité de la faune sauvage ». Un défi que le photographe a su relever avec cette élégante beauté et rare sensibilité qui le caractérise. L’image de couverture avec ce flamant offrant dans sa belle et altière posture, le rouge de sa tête et son cou, et toute la finesse et fragilité du rose de ses plumes annonce à elle seule la beauté de cette vulnérabilité magnifiée par le photographe. Une beauté et prouesse que l’on retrouvera également dans ces autres clichés de flamants roses, d’aras bleus ou encore de pélicans sur plus de 200 pages. Une fragilité et beauté plus que donnée, offerte à l’infini par le monde animal.
C’est cette incroyable et splendide diversité qu’a su magnifiquement capter Pedro Jarque Krebs. Les photographies de ses zèbres ou encore des tigres et panthères sont époustouflantes de beauté. Des prises de vues expressives et pleines de tendresses aussi, tels ces chimpanzés ou mandrills. Une diversité empreinte de cet alliage inouï quasi magique nous révélant « tout le mystère de la vie, de la conscience et de l’être », tel que l’a souhaité le photographe. Des prises de vue d’une élégante et mystérieuse fragilité. Splendide !
Mais au-delà de la beauté de ces photographies, c’est aussi et surtout un appel au monde humain que lance Pedro Jarque Krebs, face à ce monde animal menacé. Ainsi que le photographe le souligne dès les premières lignes : « Aujourd’hui, se préoccuper du monde animal n’est pas une simple frivolité, mais une question cruciale qui pose la question de notre propre survie… ». Fragilité d’un monde menacé par l’homme lui-même si nous ne faisons rien. Un problème qui « ne peut plus être ignoré ni remis à plus tard. », écrit encore dans un ultime cri ce grand photographe qu’est Pedro Jarque Krebs, terminant cependant ses propos, avant que ne s’ouvre la magie de ses photographies, sur cette belle note optimiste : « Le plus important est de ne pas perdre espoir, car c’est le seul moyen d’inverser le processus destructeur dans lequel nous sommes engagés. » Comment ne pas consentir...


« LIONS », Photographies de Laurent Baheux, Co-éditions Yellowkorner éditions / Editions teNeues, 2019.
 


Le lion a de tout temps été le Roi des animaux. Jamais détrôné, il a hanté tout autant la mythologie, les Écritures que la peinture ou la littérature. Le lion a su imposer, bien au-delà de son environnement, tout à la fois la beauté de puissance et la puissance de sa beauté. Symbole de pouvoir et de force, il force l’admiration. Mais le lion fut aussi, par un renversement de valeur, un animal également attendrissant, attachant, parfois même ami fidèle des hommes…On songe à saint Jérôme et à son lion qui ne le quitta plus dès lors qu’il l’eut soigné, et représenté par tant de grands maîtres… bref, en un mot le lion fascine ! Et c’est cette fascination, entre admiration, mise à distance et attendrissement que nous donne à voir cet ouvrage exceptionnel signé du photographe Laurent Baheux. Un travail exceptionnel, époustouflant, mené sur plusieurs années dans les contrées africaines et immortalisant en un hommage saisissant toute la beauté de ces félins.
Intitulé simplement « Lions », les photographies en noir et blanc de Laurent Baheux nous offrent toute la noblesse de ces impressionnants félins. Des choix de prises de vues sensibles, des mises au point et gros plans splendides, réussissant à établir une intimité, avec ces animaux sauvages dans leur environnement, absolument incroyable. Les photographies des premières pages - pattes vues de si près qu’on en voit les griffes ou encore cet œil d’une profondeur énigmatique - témoignent immédiatement de l’indéniable talent de Laurent Baheux. Le Lion, mâle imposant, mais aussi la lionne et ses lionceaux capturés par l’objectif du photographe avec une précision et une spontanéité impressionnante ; Lionceau jouant avec la queue de son père, lionne paisible ou inquiète… Lion, parfois aussi, ironique, narquois, crinière rebelle regardant l’objectif du photographe. Et que dire de cette tête de lion ouverte, rugissant de toutes ses forces sa détresse à la face de cette humanité, cette humanité qui s’est prise un jour pour un animal civilisé au-dessus de ce Roi des animaux…
Une alerte que tire également avec cet ouvrage Laurent Baheux, lui qui sait mieux que quiconque pour avoir parcouru le continent Africain que le lion est l’un des trophées, l’un des « big five » des cinq grands animaux, malheureusement les plus prisés. Des photographies se veulent aussi message d’alarme, nous rappelant qu’il y a urgence à ne pas se tromper de combat et ennemi…
Un exceptionnel ouvrage digne de la beauté et de la noblesse du roi des animaux, le lion, et dont les mots de Laurent Baheux disent à eux seuls la valeur morale du photographe :

« Ce livre compile les morceaux choisis de mon travail sur une icône du règne animal, que je ne me lasse pas d’immortaliser et à laquelle je tiens à rendre l’hommage exclusif qu’elle mérite. »
 

« Lynn Chadwick ; A sculptor on the international stage. » de Michael Bird, avec la contribution de Marin S. Sullivan, Daniel Chadwick, Éva Chadwick et Sarah Marchant ; Edition Scheidegger & Spiess, 2019.

 


À souligner de trois traits, une remarquable monographie consacrée au sculpteur Lynn Chadwick (1914-2003) aux éditions Scheidegger et Spiess. Signée de Michael Bird, écrivain et historien d’art anglais, auteur déjà de nombreuses monographies, avec la contribution de Marin S. Sullivan, historien d’art américain, l’ouvrage livre en plus de deux cents pages un riche et ample panorama de l’ensemble de l’œuvre de ce grand sculpteur anglais que fut Lynn Chadwick.
Appuyé par une large et très belle iconographie retenue avec soin, les auteurs ont fait choix pour cet ouvrage de mettre en lumière les différentes étapes et évolution de l’artiste, en retenant une judicieuse mise en vis-à-vis de leur vue respective et parfaitement complémentaires ; Celle, en premier lieu, de Mikael Bird attaché dans un riche écrit à replacer le sculpteur et son œuvre sur la scène internationale, alors que Marin S. Sullivan a, pour sa part, dans une non moins profonde contribution, privilégié et mis en relief l’immense place accordée à Lynn Chadwick aux États-Unis.
Le lecteur assiste ainsi émerveillé à la naissance du sculpteur, avant de ne le suivre de page en page tout au long de sa féconde et longue carrière. Tel un hommage, l’ouvrage s’ouvre avec trois témoignages ou mémoires émouvantes, celles de Daniel Chadwick, Éva Chadwick et de Sarah Marchant, avant que l’on ne découvre Lynn Chadwick dans son atelier, face à ses œuvres dans un jeu de miroir à mille facettes et angles à l’image de ses propres sculptures…
Des œuvres singulières, tout à la fois, froides ou austères par le métal et leurs angles, et irrésistiblement attirantes, captivantes par ce quelque chose - ce « je-ne-sais-quoi » cher à Vladimir Jankélévitch ; Des soudures, moulages, angles et lignes droites offrant au regard un langage secret et poétique, tel ce « Sitting couple », daté de 1973, sculpture choisie et imposant toute sa force dès la couverture de l’ouvrage.
C’est à partir de 1956, avec un premier prix à la Biennale de Venise, que Lynn Chadwick s’affirmera. Sensible à son époque, ses sculptures sont le reflet des tensions et détentes avec notamment ces amples ailes ou nageoires qui tirailleront ses silhouettes avant qu’elles ne s’apaisent quelque peu. Tiges d’acier et stolit, travaillant le cuivre, le laiton, le bronze, sans jamais renier ses ainés et influences, dont bien sûr Germaine Richier, Giacometti ou encore Calder qui très tôt le fascinera, l’artiste sut « sortir » l’art moderne de son obscure part sombre pour apporter une réponse accessible, compréhensible, opportune à toute une génération. Nombre de dessins de l’artiste viennent compléter idéalement les nombreuses et splendides photographies pour beaucoup pleine page.
Le lecteur conquis retrouvera également, en index, outre une liste complète des travaux de l’artiste, ses expositions, une brève biographie que vient compléter un inventaire des œuvres dans les collections publiques. Rien ne manque ! Un travail remarquable, à juste titre mérité et donné comme un très bel hommage, pour ce grand sculpteur, Lynn Chadwick, un artiste trop peu connu du public français.

 

« Darwin’s Theater, Bakker & Blanc architectes, Editions Park Books, 2019.
 


Un ouvrage fort beau et impressionnant revenant sur plus de vingt-cinq ans de travail des architectes Marco Bakker et Alexandre Blanc. Une splendide étude de 600 pages, approfondie et magistralement illustrée, donnant à voir et à admirer leurs réalisations ou projets architecturaux tout aussi splendides et grandioses. Un travail architectural exceptionnel mené sur un demi-siècle et qui méritait assurément une telle rétrospective ! C’est en 1992, en Suisse que Marco Bakker et Alexandre Blanc ont fondé, en effet, leur cabinet Bakker & Blanc architectes (BABL), un premier et grand pas promis à l’avenir et au succès que l’on sait…
Appuyé d’une très riche et magnifique iconographie, intégrant de nombreux plans et photographies couleur pleine page voire sur double page, l’ouvrage a fait choix de retenir précisément 34 études architecturales de Bakker & Blanc architectes, études demeurées à l’état de projet ou réalisées. Des réalisations forçant l’admiration telles celles de Saint Martin, de la Maison Braillard ou encore de La Grangette. Des réalisations magistralement pensées, véritablement d’exception, et révélant toute la philosophie et la vision architecturale de BABL.
Une vision d’ensemble sur plus de vingt-ans témoignant superbement des hautes exigences architecturales de BABL, et que viennent parfaitement traduire le titre de l’ouvrage « Darwin’s Theater » ou la célèbre toile de « La Tour de Babel » de Bruegel l’Ancien mise en exergue de l’ouvrage. Un itinéraire toujours poussé plus loin et plus haut, ne cessant de questionner et repenser l’espace, les volumes, mais aussi et surtout, le temps. Une échelle de mesure cruciale et que BABL a posée comme essentielle, telle l’échelle de Jacob ou cette image précédemment évoquée d’un escalier en colimaçon s’élevant chronologiquement dans le respect des règles de l’art acquises. Une évolution que Darwin n’aurait pas reniée, réitérant les mêmes questionnements éternellement, ne reniant ni le passé ni l’avenir, pour une vision nouvelle œuvrant dans la continuité. Une continuité qui se fait visible en ces pages et que nombre d’illustrations, tableaux, dessins ou photos, viennent également scander comme pour mieux la rappeler. Chaque réalisation ou projet de BABL étant à la fois bâtis sur une tradition perpétuée, intégrant les valeurs anciennes, mais ouvrant sur un nouvel horizon architectural.
C’est cette approche d’une vision d’ensemble, toute à la fois globale et singulière, propre à Bakker & Blanc architectes que nous livre cet ouvrage d’exception ; Un ouvrage qui ne peut, tant pas la valeur de ses études que par sa qualité esthétique, que s’imposer en véritable ouvrage de référence, de référence des plus splendides !
 

« Horses of Iceland », Photographies de Guadalupe Laiz, Editions teNeues, 2019.
 


Toute la beauté des chevaux d’Islande révélée et mise en lumière et photos par la photographe Guadalupe Laiz aux éditons teNeues. Un incroyable et splendide ouvrage offrant les plus belles réalisations de la photographe, internationalement reconnue, réunies et présentées, ici, sur pleine page ou plus souvent encore sur de doubles pages. Exceptionnel !
Y défilent, trottent, galopent ou amblent voire au tölt, ces merveilleux chevaux aux cinq allures reconnaissables entre tous. Avec leur tête de « Gnafron » tendre, leur toupet rebelle, leur crinière indomptable et leur regard aux longs cils… Guadalupe a su avec son objectif en capter les plus exceptionnelles images. Des photographies à couper le souffle aussi uniques que ces chevaux à la race demeurée pure et unique depuis la colonisation de l’Islande au IXe siècle ; une race de chevaux vikings, l’une les plus pures du monde.
Les chevaux d’Islande offrent au regard, et à l’objectif de la photographe, plus de quarante couleurs de robe et pas moins de soixante variations. Mais si aucun d’eux ne se ressemble tout à fait, il n’en demeure pas moins que ces chevaux d’Islande, à la fois splendides et « craquants » font tous, petit ou adulte, gris ou palomino, partie indéniablement des plus beaux chevaux du monde. Une constatation qui s’impose d’elle-même, mais qui n’en augmente pas moins l’indéniable talent de la photographe Guadalupe Laiz, car il est bien difficile de prendre en photo des chevaux si beaux soient-ils… Que dire, dès lors, lorsque celles-ci sont aussi époustouflantes et exceptionnelles ? On ne peut que demeurer ébloui, ébahi, par tant de beauté.
Chevaux de selle ou parfois encore de travail, ils sont depuis des millénaires les plus fidèles compagnons de l’homme. Doux, proches de l’homme, très intelligents et coopératifs, ils se prêtent à merveille à l’équitation notamment thérapeutique. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, avec leur charmante tête et morphologie, ces adorables chevaux d’Islande sont aussi de puissantes montures, énergiques, parfois fougueuses. Une nature adaptable et forte leur ayant permis de vivre et de se développer dans ces paysages si grandioses de l’Islande, mais aussi d’Allemagne ou du Danemark.
Comment, il est vrai, dissocier le cheval de son environnement, de la nature ? La photographe ne l’ignore pas et c’est en amoureux de cette nature qu’elle s’est aventurée dans ces contrées lointaines… Et, tel est aussi l’enjeu et le défi de ces magnifiques chevaux et photographies : rappeler qu’il est plus qu’urgent de protéger cet environnement aussi grandiose que vital pour les chevaux d’Islande, leurs autres congénères et l’homme lui-même. Des questions cruciales chères à Guadalupe Laiz.
Que de beauté, en effet, dans ces splendides paysages dans lesquels s’ébattent, s’élancent et volent ces crinières sauvages au vent… Mais aussi que d’heures pour réussir de telles et uniques photographies ! On ne peut qu’imaginer Guadalupe Laiz, attendant discrètement, patiemment, le moment opportun, idéal pour capturer ces merveilleuses images, ces chevaux d’Islande magnifiquement mis en lumière en ces pages. Un ouvrage exceptionnel de beauté qu’on a peine à refermer !
Et si on optait pour le laisser ouvert ? Magnifique.

 

« Les estampes japonaises (1680–1938) », d’Andreas Marks, Relié, 29 x 39,5 cm, 622 pages, édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Éditions Taschen, 2019.

 


Andreas Marks livre avec « Les estampes japonaises », paru aux éditions Taschen, le plus beau témoignage de la splendeur de cet art bien particulier de l’estampe japonaise, un art dont il est l’un des meilleurs spécialistes, étant le conservateur d’art japonais et coréen de la collection Mary Griggs Burke, mais aussi le directeur du département d’art japonais et coréen, et le directeur du Clark Center for Japanese Art au Minneapolis Institute of Art.
Lorsque l’occident découvrit les premières estampes japonaises, le monde de l’Ukiyo-e ou images du monde flottant, l’étonnement fut grand et le ravissement immédiat, surtout auprès des artistes dont notamment Édouard Manet, Van Gogh, et bien entendu, Claude Monet, subjugué par cet univers des formes et couleurs et qui lui inspirera les plus célèbres toiles de l’impressionniste que l’on connaisse.

 


Ce magnifique recueil, servi par une éblouissante iconographie permise par son extraordinaire format XXL offre au regard les œuvres des plus grands maîtres japonais de l’estampe tels que Hokusai, Utamaro, Hiroshige… 200 estampes parmi les plus mémorables, que l’ouvrage replace dans leur contexte culturel et historique ; Une mise en contexte nécessaire pour appréhender cet art, les estampes n’étant pas seulement de belles images à contempler, mais bien des œuvres venant s’inscrire dans une époque, un monde particulier qu’il convient de déchiffrer, ce que fait admirablement cet ouvrage. Le lecteur pourra ainsi pleinement apprécier l’évolution de cet art qui s’étire et se développe au Japon du XVIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, les estampes de cette dernière période boudées, il y a encore une vingtaine d’années, se sont révélées très recherchées depuis…

 


Reflets de la culture japonaise, tout fait signe dans le monde de l’estampe, à l’image de la brièveté d’un haïku, de l’attention portée à la cérémonie du thé ou à l’arrangement floral de l’ikebana. La qualité des reproductions, ainsi que l’espace important qui leur est réservé, offrent justement cette intimité d’un univers feutré de femmes au kimono chatoyant, de paysages aux montagnes esseulées, de samouraïs démontrant par l’image toute la force du bushido. C’est toute la vie japonaise qui s’exprime sur ces œuvres le plus souvent de taille modeste, mais parvenant en un format réduit à suggérer la magie et la vie du théâtre kabuki, la splendeur des courtisanes… Un raffinement de chaque détail que le lecteur pourra à loisir admirer notamment grâce à 17 pages dépliantes. L’estampe japonaise a survécu bien au-delà de sa période de création, non seulement dans la culture japonaise, mais également dans le rayonnement international et la fascination qu’elle a su susciter et suscite encore de nos jours.
Un livre éblouissant fruit de plusieurs années de travail, qui rend hommage à l’Art de l’estampe japonaise, de la plus belle des manières !
 

« Picasso ; Au cœur des ténèbres, 1939-1945 », Sous la direction de Sophie Bernard avec la collaboration d’Éléonore Harz, Editions In Fine, 2019.

 


On croyait tout connaître de l’œuvre de Picasso, et pourtant… C’est en effet une autre facette, une part plus sombre de l’œuvre du grand peintre, celle « Au cœur des ténèbres » des années 1939-1945 que nous propose de découvrir ce bel ouvrage paru aux éditions In Fine. Sous la direction de Sophie Bernard, conservateur en chef, chargée des collections modernes et contemporaines au musée de Grenoble, l’ouvrage s’attache à mettre en relief toute la richesse de ces œuvres réalisées sur fond de guerre par Picasso durant les années 1939-1945. Une profusion d’œuvres, peinture, dessins, sculptures, que l’ouvrage entend, appuyé de riches contributions, remettre dans son contexte, avant d’aborder cette œuvre chronologiquement année par année, illustrée par un très grand nombre de toiles, dessins, carnets et photographies… Plus de 260 illustrations au total !
Emigré espagnol, exilé, Picasso demeura durant cette période à Paris dans son atelier des Grands Augustin et refusera de partir pour les États-Unis. Déjà largement reconnu, et bien que connaissant les réalités et ravages de la guerre, Picasso invitera ses amis dans les brasseries et cafés parisiens où il avait ses entrées… Picasso refuse, cette fois-ci, l’horreur de la réalité, l’atrocité de la guerre, il s’enferme dans son atelier. Pour lui, il est vrai, la guerre avait commencé dès 1936 avec celle d’Espagne et la réalisation de « Guernica » en signe d’opposition et de soutien aux républicains. Mais, de 1939 à 45, Picasso ne renouvellera pas « Guernica ». Il ne renoue pas avec l’opposition et le combat. Picasso entend continuer à dessiner et peindre ses sujets habituels de prédilection avec la même obsession… Les portraits de Dora Maar qui a succédé à Marie-Thérèse Walter ou les natures mortes se multiplient… « Femme assise dans fauteuil », « Femme au chapeau dans un fauteuil », des toiles datées des années 40, une présence féminine sur laquelle revient Laurence Madeline.
Mais si Picasso n’a pas peint en tant que telle la guerre - « je n’ai pas peint la guerre » dira-t-il - ces années sombres de repli d’un artiste centré sur son œuvre, sur sa vie, ne seront pas pour autant vécues par le peintre sans déchirements intérieurs, ainsi que l’expose Brigitte Lael dans sa riche contribution « Peindre autrement la guerre. ». Les œuvres de cette terrible période seront, en effet, largement imprégnées, teintées du voile de la guerre, de l’occupation, des arrestations, déportations et massacres… Bien que replié sur lui-même, les œuvres réalisées durant la période 1939-1945 trahiront ce refus ambigu du peintre face à l’horreur, et les portraits se feront plus encore défigurés, modelés sur la noire toile de la réalité de la guerre. Les couleurs froides et sombres puisées « Au cœur des ténèbres » viendront marquer ses peintures tel ce « Jeune garçon à la langouste » de 1941… Picasso dessinera, sculptera aussi, mais des hommes noirs tels encore « L’homme au mouton » de 1943. Une activité fébrile, obsessionnelle comme pour mieux neutraliser le poison vénéneux de l’horreur, et faisant l’objet en ces pages de belles études et illustrations. Des œuvres « Au cœur des ténèbres », des ténèbres que Picasso admettra plus volontiers à la Libération : « Il n’y a pas de doute que la guerre existe dans les tableaux que j’ai faits alors. », reconnaîtra le peintre a posteriori…
Il faudra attendre 1944 et surtout 1945 pour que ses toiles retrouvent les couleurs de la liberté, de la Méditerranée et celles de Françoise Gillot…

Un bel ouvrage qui vient idéalement compléter l’exposition du même nom ayant lieu en cette fin d’année 2019 au musée de Grenoble en partenariat avec le musée Picasso-Paris www.museedegrenoble.fr , et qui se poursuivra au Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen à Düsseldorf début 2020.
 

« Textiles du Japon », Thomas Murray, Virginia Soenksen et Anna Jackson, Éditions Citadelles & Mazenod, 2019.

 


C’est assurément un somptueux et splendide ouvrage que proposent les éditions Citadelles & Mazenod avec cette publication unique entièrement consacrée aux « Textiles du Japon ».
Non seulement soyeux avec son coffret et sa reliure bleue en tissu, ce volume à nul autre pareil ne peut que s’imposer, en effet, de par sa beauté en ouvrage véritablement d’exception. Retenant un thème rarement traité, avec plus de 500 pages et 365 illustrations, le lecteur y découvrira les plus précieux tissus de la collection de Thomas Murray, acquise depuis cette année 2019 par le Minneapolis Institut. Une invitation à un voyage inouï au pays des tissus japonais, des textiles en ces pages choisis et sélectionnés pour leur rareté et extrême beauté.
Signé de Thomas Muray, lui-même, célèbre marchand d’art, auteur déjà de plusieurs ouvrages dans ce domaine, de Virginia Soenksen, passionnée de textiles japonais, et Anna Jackson, auteur également de nombreux ouvrage consacré à ce thème, ce livre nous ouvre les coffres enfermant ces inestimables trésors extrême-orientaux que constitue les textiles de la collection Thomas Muray. De splendides pages et illustrations dévoilant au regard ébloui du lecteur des tissus anciens, précieux, pour nombre d’entre eux jamais montrés au public. Une incroyable première, donc, qui réjouira aussi bien les amoureux, amateurs ou professionnels des arts et textiles extrême-orientaux avec un plaisir renouvelé par une fabuleuse magie à chaque page et chapitre.
Les auteurs ont, en effet, fait choix de présenter ces tissus rares, retenus pour leur conservation exceptionnelle défiant le temps, selon trois grandes catégories ou chapitres.
La première partie ouvre au regard les malles les plus majestueuses de la collection Murray en présentant les textiles les plus rares et précieux de cette collection, ceux réalisés par le peuple Aïnou. Joyaux de la collection, le lecteur demeurera ébahi devant autant de beauté tant ces textiles Aïnou offrent un raffinement, une finesse et une noblesse de matière rarement atteintes. De fabuleux vêtements Aïnou en peau de poisson (hukht), en fibres d’orties, d’orme ou coton – retarpe, attush, chikarkarpe, kaparamip, ruunpe ou Chijiri - y sont magnifiquement dépliés pour le lecteur avec pour nombre d’entre eux des détails pleine-page.
Ravissement encore avec cette deuxième partie s’attachant aux Mingei, ces tissus de la vie quotidienne japonaise. Présentés selon leurs matières ou fibres, selon leurs techniques d’impression ou coloration, ou encore selon leurs motifs, ces tissus destinés aux vêtements traditionnels japonais ou d’accessoires offrent une impressionnante variété aux couleurs sombres et profondes, tout de bleu, noir ou marron foncés. Des tissus aux motifs variés, originaux et singuliers, révélant tous sans exception, chacun à leur manière, toute l’élégance et l’extrême délicatesse des créations des tisserands japonais.
Le lecteur s’envolera, enfin, avec la troisième partie, pour l’archipel des îles d’Okinawa, un archipel situé dans la mer de Chine. En ces pages, les tisserands des îles d’Okinawa déploient leurs plus beaux textiles. Des tissus incroyablement flamboyants tissés en ces terres lointaines exclusivement en fibres d’ito-bashō, une plante de la famille des bananes comestibles. Affichant des couleurs et motifs au trait caractéristique tous plus chatoyants les uns que les autres, ces tissus d’Okinawa révèlent pour leur part l’extrême créativité des tisserands de l’archipel d’Okinawa. De ces textiles colorés, ce ne sont que fleurs, oiseaux, papillons qui s’envolent…
C’est à un splendide voyage au pays des tissus du Soleil levant qu’invite incontestablement cet ouvrage d’exception révélant toute le raffinement, la finesse et variété de l’art du tissage japonais de ses fabuleux textiles de la collection Thomas Murray, un voyage d’une beauté infinie…

« Grand Canal » par le photographe Laurent Dequick, Edition Chêne, 2019.

 


Venise toujours ! Comme si vous y étiez… Imaginez-vous voguant sur l’une des nombreuses gondoles, un doux et calme après midi d’hiver ou un chaud soir d’été, le bruit de clapotis des rames et les Palais vénitiens, ayant fait la renommée de Venise, plus féeriques les uns que les autres, défilant juste pour vous… C’est cela « Grand Canal », un fabuleux ouvrage se dépliant totalement et laissant apparaître sous vos yeux ébahis sur pas moins de 38 mètres de long le Grand Canal, la plus large et belle avenue de Venise !
38 mètres de formidables photographies aux couleurs atténuées réalisées par Laurent Dequick pour une féerie toute vénitienne. Photographe et architecte, Laurent Dequick, grand amoureux de Venise, a pour cette magie inouïe retenu 300 photographies sur les 4 500 initialement réalisées. La délicatesse de ses prises de vue laisse danser les plus beaux reflets de ces Palais aux milles légendes… Rien d’étonnant dès lors à ce que son travail au titre de photographe et consacré à la Sérénissime ait été primé deux années de suite en 2017 et 2018.
En 2019, par cet ouvrage, c’est toute la splendeur de cet exceptionnel « Grand Canal » signé Laurent Dequick qui se déploie et dévoile pour vous la beauté si singulière de la Sérénissime. Une beauté à l’heure où les femmes vénitiennes faisaient sécher naguère leurs longs cheveux blonds sur les terrasses de Palais… Une heure entre jour et nuit, entre couleurs et ombres, aux milles détails comme suspendus, et que Laurent Dequick, photographe privilégié de la Galerie YellowKorner, avec un art des plus avertis, a su si bien capter et déplier en cet exceptionnel ouvrage.
Mieux qu’un film ou qu’un classique livre, votre doigt glisse et votre imagination s’envole avec pour seul horizon le « Grand Canal »… sur 38 mètres de long !
 

« Le Temple du Silence ; Les Mondes et Univers oubliés d’Hubert Crowley. » de Justin Duerr, Coll. Urban Books, Urban Comics, 2019.

 


Majestueux et remarquable ! Ces deux qualificatifs devraient suffire à eux seuls à qualifier cet ouvrage consacré à l’artiste Herbert Crowley et signé Justin Duerr aux éditions Urban Comics.
Si ce n’est que Herbert crowley, artiste underground du XXe siècle, et à qui dédié ce superbe ouvrage, a été quelque peu injustement oublié et demeure aujourd’hui trop peu malheureusement connu en France ; D’où son titre évocateur : « Le Temple du silence ; les Mondes et Univers oubliés de Herbert Crowley ». C’est donc tout à la fois une belle invitation à découvrir ce grand artiste et un hommage qui lui est rendu que nous offre Justin Duerr, passionné de culture underground, lui-même artiste, écrivain, et musicien, avec cet extraordinaire album au format allongé hors norme et à la superbe couverture noir et blanc signée Herbert Crowley lui-même.
Herbert Crowley, né en 1873 en Angleterre, fut, pourtant, au début du XXe siècle, largement connu et reconnu pour ses œuvres avant-gardistes, des œuvres singulières, au trait précis et immédiatement reconnaissables. Illustrateur, peintre symboliste et sculpteur, sa vision originale ne pouvait, et ne peut encore de nos jours, laisser indifférent. Herbert Crowley nous donne à voir des mondes extraordinaires, des univers à nuls autres pareils qui enchantent par leur technique et leur vision inclassable. Visionnaire, cet artiste le fut assurément !, lui qui fut proche du psychanalyste zurichois Karl Gustav Jung. Ceux qui connaissent les recherches de ce grand psychanalyste suisse n’en seront nullement étonnés, ouvert à l’imaginaire et, bien sûr, aux songes ce dernier s’intéressa autant à l’alchimie qu’aux mandalas, et plus généralement aux univers oniriques et singuliers. Un attrait pour des mondes étranges puisant aux sources de l’inconscient collectif et que partagent les deux hommes.
Et les magnifiques planches de cet ouvrage d’exception viennent merveilleusement témoigner de cette vision singulière, fantastique aussi insolite que fascinante. Herbert Crowley, qui exposa à l’Amory Show en1913, a su influencer à sa suite nombre d’artistes, notamment ceux du monde de la BD et plus particulièrement celui de l’American Comic. Auteur légendaire et reconnu de comic strip, il fut l’auteur du fameux «The Migglemuch » qui fut publié par dans le New York Herald. Une influence manifeste redonnant à ce grand artiste américain toute la reconnaissance qui lui revient et que Justin Duerr nous offre avec bonheur aujourd’hui de redécouvrir.
Après avoir rappelé la vie de Herbert Crowley , l’auteur a retenu un nombre incroyable d’œuvres de l’artiste, comic strip, illustrations, dessins, sculptures, etc., tous plus étranges et fascinants les uns que les autres, et dont certains sont inédits, n’ayant jamais été publiés. Cette unique et remarquable monographie est le fruit de plusieurs années de recherches, près d’une décennie, menées avec passion et persévérance par Justin Duerr.
Une publication-écrin magnifique pour une découverte à couper le souffle !

 

« Un jardin rêvé ; Rohuna, nord du Maroc. » de Umberco Pasti et Ngoc Minh Ngo, Editions Flammarion, 2019.
 

 

Par ces longs et gris mois d’hiver, qui ne rêve de retrouver la douceur d’un jardin luxuriant aux vastes prairies verdoyantes, d’un « Jardin rêvé »… « Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble ! » écrivait Charles Baudelaire pour premiers vers de son célèbre « Invitation au voyage »...
Et c’est bien à une telle « Invitation au voyage », pour que ce songe de « Jardin rêvé » prennent forme en attendant le printemps, que Umberto Pasti et Ngoc Minh Ngo signent en cette fin d’année ce bel ouvrage nous emmenant dans un des plus beaux jardins du Maroc, celui plus précisément de Rohuna au nord du pays ; Et quel Bonheur de douceur !
Pour cet ouvrage, une co-signature réunissant toute la passion d’un écrivain et horticulteur – Umberto Pasti – et celle d’un photographe de renom - Ngoc Minh Ngo. Rappelons que si Umberto Pasti est, en effet, un écrivain italien célèbre, auteur notamment du « Bonheur du crapaud et jardins » et « Les vrais et les autres », celui-ci est aussi un horticulteur réputé. Et lorsqu’une telle personnalité aussi sollicitée rencontre un non moins passionné de la beauté, Ngoc Minh Ngo, cela donne assurément un ouvrage des plus souriants et luxuriants.
Le jardin marocain de Rohuna a été créé entièrement par l’écrivain et horticulteur, c’est dire que l’auteur sait plus que nul autre de quoi il parle ! Pour l’agencement de ce jardin, il n’a pas hésité à transplanter des milliers de plantes sauvages ; des plantes luxuriantes au développement et coloris incroyables repérées ou trouvées sur les chantiers de construction du village. C’est donc également tout la préservation de la richesse botanique de cette région marocaine qu’a su réaliser Umberco Pasti. Un beau défi relevé avec passion. Aujourd’hui Narcissses, crocus, iris sauvages ou autres encore offrent ainsi, non seulement au propriétaire ou visiteurs des lieux, mais aussi aux heureux lecteurs de ces pages, tout leur parfum, leurs couleurs et leur extraordinaire beauté ! C’est, en effet, également toute cette beauté luxuriante et la splendeur inouïe de ses paysages qu’a su capter Ngoc Minh Ngo dans ses quelque deux cents photographies nous ouvrant les portes d’un songe…
Un songe de plus de 220 pages d’un jardin fabuleux, d’un « Jardin rêvé » ; Rohuna, au nord du Maroc ». Et « Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté ».

 

“Water · A Journey through the Element “ par le photograghe Rudi Sebastian, (anglais et allemand), Editions teNeues, 2019.

 


Le photographe Rudi Sebastian a depuis de nombreuses années consacré son travail aux éléments naturels avec notamment un intérêt particulier pour l’eau. Reconnaissant sa dette à l’égard du peintre Claude Monet, il n’a cessé d’explorer les intrications complexes nouées entre l’élément aquatique et la matière terrestre, les jeux complexes de ce qui est suggéré, tangible ou parfois invisible. Cette quête de l’eau s’inscrit bien entendu dans une démarche écologique plus globale, Rudi Sebastian rappelant que l’origine de la vie trouve naissance dans les eaux primordiales. Ses magnifiques prises de vues témoignent de cette sensibilité unique et de ce regard singulier sur les rapports entretenus entre le liquide et le solide, le vivant et l’inerte. Ce splendide ouvrage d’art des éditions teNeues rend compte admirablement de cette quête à la fois artistique et écologique, philosophique, menée parfois dans les liens ténus que le photographe révèle entre la nature et l’homme et les transformations que ce dernier impose plus qu’il ne faut à son environnement.

 

 

On se réjouit de constater que le Rio Celeste d’un bleu turquoise irréel soit bien le fait d’une réaction chimique entre deux pH différents de deux cours d’eau se rencontrant, et non le fait trop répandu de la pollution de l’homme. Les photographies pleine page de Rudi Sebastian semblent tendre parfois même vers de véritables tableaux tant couleurs et formes nouent, en ces prises de vues exceptionnelles, la plus merveilleuse des conversations. Et si les différentes lectures suscitées par cet ouvrage unique sont nombreuses, l’art, la nature, l’esthétique, l’environnement, l’écologie, la philosophie, la toute première d’entre elles sera assurément l’émerveillement qu’offre cet élément insaisissable, et que le photographe a su approcher de si près avec autant de beauté et de talent.
À noter que le livre est proposé sans emballage plastique afin de réduire ce matériau polluant dans les mers, une initiative à encourager…

 

« Paris 1900 » de Marc Walter et Sabine Arqué, Éditions Taschen, 2019.

 

 

Il fallait assurément un très grand ouvrage à la hauteur de cette « Belle époque » qui marqua à jamais Paris et la France au tournant du siècle dernier; C’est chose faite ou plutôt réalisée avec la parution de ce très grand format intitulé « Paris 1900 » aux Éditions Taschen. « Paris 1900 », c’est tout un monde de douceur de vivre à la française. Un univers à nul autre pareil qui s’ouvrait alors avec ce nouveau siècle qui commençait, et qui offre aujourd’hui encore, par cette publication d’exception, ses plus belles pages et couleurs au lecteur ; Un monde nouveau de prospérité et de paix dont Paris fut la plus belle capitale et la France probablement la plus belle représentante.

 


Avec son format exceptionnel XXL 29x39.5 cm, ses plus de 600 pages signées Sabine Arqué et Marc Walter, ce sont des années tout aussi exceptionnelles que l’ouvrage qui défilent sous le regard et la mémoire. Des années de prospérité tant économiques que culturelles, des années de paix après la dure guerre de 1870 marquées par l’espoir et l’optimisme d’un nouveau monde… Marc Walter, photographe et collectionneur de phytochromes, est déjà l’auteur d’ouvrages remarqués. Sabine Arqué, auteur également de nombreux ouvrages, est pour sa part documentaliste et iconographe. Un duo déjà amplement salué pour leurs précédentes et fort belles publications aux éditions Taschen dont « L’Âge d’or du voyage », « An American Odyssey » ou encore « L’Italie vers 1900, portrait en couleurs » avec Giovanni Fanelli.

 


Les auteurs ont souhaité réaliser un livre pleinement ouvert sur cette époque et mémoire dont aujourd’hui, plus d’un siècle après, chacun se souvient avec une belle et tendre nostalgie. Celle que nos grands-parents ou arrières-arrières grands parents nous ont transmise et qui fait encore de nos jours la renommée internationale de la France. Paris, la Côte d’Azur…une si belle époque, songe-t-on... Une « Belle époque » illustrée pour cet ouvrage d’exception par pas moins de 800 photographies, cartes postales, affiches et phytochromes d’époque.

 

 

Le lecteur se promène ainsi à loisir dans les allées de ce qui fut probablement l’une des plus grandes Expositions Universelles, tous les regards convergeant et se levant vers cette grand Dame au port si altier, la Tour Eiffel, celle qui allait devenir le symbole de Paris et de la France ; Une image qui fait la couverture de cet ouvrage exceptionnel. On se promène aussi sur les grands boulevards où les devantures des grandes enseignes jettent déjà leurs illuminations et décorations, les arpettes arpentant encore les rues avec leurs cartons à livrer… Montmartre se réveille ; Mais, « Paris 1900 » offre également la splendeur des paysages luxuriants de la Côte d’Azur avec ces routes tournantes et zigzagantes de la Riviera, les longues plages de Deauville ou d’Etretat, la Bretagne… Chapitre après chapitre, l’ouvrage parcourt ainsi cette France au tournant du siècle dernier de région en région, les Pyrénées, l’Auvergne, les Vosges et les Alpes… offrant au lecteur cette précieuse possibilité de voyager dans le temps et l’espace de cette "Belle époque" avec à chaque page cette impression inouïe d’une douceur de vivre… Un beau songe nous immergeant dans cette France et le Paris de 1900 qui méritait bien un ouvrage exception au format tout autant d’exception.
 

« Toulouse-Lautrec ; La stratégie de l'éphémère » de Nicholas-Henri Zmelty, Collection Monographie, Format : 275 x 325 mm, 280 pages, Éditions Hazan, 2019.

 

 

Un détail de La Clownesse Cha-U-Kao, toile réalisée en 1895 par Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) et un titre évocateur « La stratégie de l’éphémère » en couverture de beau livre attireront assurément immédiatement – et tout à fait à juste titre - l’attention du lecteur à l’occasion de l’exposition qui se tient actuellement au Grand Palais à Paris. Nicholas-Henri Zmelty, maître de conférences de l’art contemporain, a porté ses recherches sur l’image imprimée et la peinture en France entre 1880 et 1939. Le personnage atypique que fut Toulouse-Lautrec ne pouvait ainsi que retenir son intérêt et donné naissance à cette remarquable monographie particulièrement novatrice en ce qu’elle propose un autre regard sur ce peintre. Toulouse-Lautrec, disparu trop jeune à l’âge de 36 ans, fait partie de ces peintres tout aussi célèbres que mal connus. L’univers favori de l’artiste pour les maisons closes, les cabarets et autres lieux de la vie nocturne montmartroise ont progressivement aiguisé son sens de l’observation qui conduira à ces « croquis » intimes et inimitables de l’âme humaine. Car derrière les chants, les danses, les cris et les fêtes, se cachent la plupart du temps dans les œuvres de Toulouse-Lautrec une vision du monde propre au peintre, ce que tient à démontrer l’auteur qui n’hésite pas à comparer le regard porté sur ce monde de l’éphémère à celui de Degas. Au-delà des visions souvent réductrices d’un Toulouse-Lautrec, haut en couleur, ce qu’il fut assurément, Nicholas-Henri Zmelty invite son lecteur à une perception plus intime de son travail, avec cette urgence de saisir l’éphémère comme l’avaient fait en d’autres lieux les maîtres de l’estampe japonaise. Suivant l’artiste selon le fil chronologique de sa courte carrière, l’ouvrage richement illustré présente le tissage de plus en plus serré des différents modes d’expression auxquels aura recours Toulouse-Lautrec pour saisir l’insaisissable. La peinture, bien entendu, mais aussi la lithographie, le dessin de presse, l’illustration sans oublier l’art de l’affiche, les supports ne manqueront pour permettre à l’artiste de recueillir ces impressions prises sur le vif, mais également pour imposer son art à ses contemporains. À la fin de sa vie, et du siècle qui l’a vu naître, Toulouse-Lautrec doit plus sa notoriété à ses affiches illustrées qu’à sa peinture, clin d’œil ironique de l’histoire pour celui qui s’était fait l’apôtre de l’éphémère…

 

« Le Siècle d'or espagnol » de Guillaume Kientz, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


Le Siècle d’or espagnol est un ouvrage qui s’avère incontournable pour deux raisons. La qualité de son auteur, tout d’abord, qui fait de ce beau livre une précieuse synthèse sur cette période clé de l’histoire de l’art. Guillaume Kientz est, en effet, bien connu de nos lecteurs, cet historien de l’art ayant été pendant près de dix ans chargé des collections espagnoles au musée du Louvre ; Il dirige maintenant, depuis février 2019, les collections européennes au Kimbell Art Museum au Texas et signe la toute première exposition consacrée au peintre Le Greco au Grand Palais en France. Alors qu’il n’y avait guère d’ouvrages de ce genre sur cette période, l’auteur propose d’aborder un Siècle d’or espagnol en lien avec la construction de l’Escorial ; Un édifice qui abritera bientôt les œuvres des plus grands génies de la peinture. C’est cette belle aventure unique que Guillaume Kientz retrace dans ce riche ouvrage convoquant plus de 150 artistes avec des noms inoubliables tels Le Greco, Vélasquez, Murillo, Zurbaran, Ribera… Rappelant l’héritage de la Renaissance et l’originalité de ce nouveau Siècle d’or (1570-1610), l’auteur présente les manifestations du naturalisme en Espagne au début du XVIIe siècle. Un naturalisme tributaire d’une large demande de commanditaires fortunés, ordres, églises… La nouveauté apporté par les Ribalta, Castello, Mingot, Espinosa éclate aux yeux de leurs contemporains et s’accompagne du développement de la nature morte avec des artistes talentueux comme Zurbaran, Barrera et Ponce. Les échanges sont alors nombreux entre l’Italie et l’Espagne, notamment pour l’artiste Jusepe de Ribera. Des influences également réciproques sont soulignées avec le caravagisme qui s’introduit dans les toiles des artistes espagnols. Une section entière est, bien entendu, consacrée au peintre du roi Velasquez, avant que ne soit abordé le baroque espagnol de la deuxième moitié du XVIIe siècle avec la seconde « école de Madrid » et la peinture andalouse marquée notamment par Zurbaran et Murillo. La seconde raison, et non encore dite, de l’excellence de cet ouvrage tient à sa riche et superbe iconographie présentée idéalement en une mise en page soignée qui fait de ce livre un recueil indispensable à la compréhension de la peinture espagnole. Une belle et riche porte d’entrée au Siècle d'or espagnol.

 

 

 

Werner Lampert « La tribu des vaches » Chêne éditions, 2019.
 


Les vaches font partie de notre quotidien à un tel point que, la plupart du temps, elles n’attirent presque plus le regard de nos contemporains ; Les voitures et les trains roulant si vite, que même ces fameuses vaches de nos campagnes ont-elles à peine le temps de nous voir passer… Et pourtant leur diversité – bien au-delà de ce que nos campagnes peuvent laisser paraître – étonnera le lecteur de ce volumineux beau livre édité par Chêne, un hommage à ces animaux trop longtemps cantonnés à des images préconçues et à un rôle alimentaire dans nos assiettes. Et si nous redécouvrions les vaches ? Werner Lampert sera alors notre guide, lui qui a parcouru le monde à leur recherche, les vaches sauvages comme domestiquées, d’étable ou d’extérieur, de plaine ou d’altitude, sacrées ou profanes…
L’auteur est un passionné d’agriculture biologique depuis les années 1970. Il les a gardées, leur a confié ses peines, comme ses joies. Pour Werner Lampert, pas une vache ne se ressemble, et c’est aux origines de l’homme et de ses croyances qu’on la retrouve, souvent associée aux cultes les plus anciens. Cette ode à la vache est plus qu’un plaidoyer sur la biodiversité mais plutôt une adresse poétique à un animal souvent caricaturé : peau de vache, regard de bœuf,… longues sont les adresses négatives portées à l’encontre de cet animal qui a pourtant toujours jalonné de près les pas des hommes. Werner Lampert nous rafraîchit alors la mémoire dans ces pages inspirées, remonte à l’aurochs, premier animal sauvage chassé par l’homme et qui en provoquera d’ailleurs l’extinction… L’ouvrage bénéficie d’une riche iconographie pour parcourir les terres du monde entier, par continent, à la recherche de ces vaches inconnues pour la plupart d’entre elles, Boran, Ankolé, Doela, Télémark, Jaba, Caidamu,… pas une, effectivement, ne se ressemble ! Imposantes ou frêles, de couleurs unies ou tachetées, poil ras ou abondant, la diversité et la beauté de la plupart de ces vaches méconnues ne pourront que surprendre. Des découvertes rehaussées par les admirables visuels de photographes auteurs retenus. Un véritable livre d’art et un beau plaidoyer pour la biodiversité à mettre entre tous les coeurs.
 

« Le Préraphaélisme » Aurélie Petiot, 300 illustrations couleur, relié toile sous jaquette et étui illustré, format 27,5 x 32,5 cm, 400 p., Mazenod, 2019.

 


Aurélie Petiot propose avec l’ouvrage « Le Préraphaélisme » aux éditions Mazenod une somme remarquable sur ce mouvement artistique, né en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle, et injustement demeuré méconnu dans le reste de l’Europe. Les peintres au cœur de ce mouvement ont pour nom William Holman Hunt (1827-1910), John Everett Millais (1829-1896), et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) ; Ce sont eux qui fondèrent la Pre-Raphaelite Brotherhood, une fraternité n’offrant pas seulement une appellation symbolique, mais s’appuyant sur une réelle communauté de valeurs contestant les acquis de la puissante Royal Academy. Avec un retour aux origines de l’art, doublé d’un souhait de réforme sociale, cette « utopie artistique » gagna en puissance dans une Angleterre subissant les inégalités croissantes dues à la Révolution industrielle. C’est cette belle aventure que l’auteur retrace dans ces pages à la riche iconographie (300 illustrations couleur).
Alors que la reine Victoria a entamé son règne et que la Royal Academy a su imposer ses dictats aux artistes, Hunt, Millais et Rossetti font sécession en revendiquant un retour aux sources médiévales d’avant Raphaël, notamment les Primitifs, d’où le nom de leur mouvement. Le grand théoricien de l’art John Ruskin inspirera cet élan qui encourage un retour à la nature et aux symboles littéraires, sans omettre les questions sociales. Ce mouvement aura une courte durée puisqu’il ne durera effectivement que cinq ans, mais cette initiative saura nourrir longtemps après les avant-gardes qui sauront y puiser leur inspiration. Il suffit pour s’en convaincre d’observer notamment dans le détail les reproductions des œuvres d'Edward burne-Jones et William Morris pour constater que cette nouvelle vision de l’art s’est largement étendue à d’autres domaines que celui de la peinture, notamment dans les domaines des arts décoratifs, du mobilier ou encore de la reliure… Présentant initialement leurs œuvres dans des expositions sous le sigle énigmatique P.R.B. ( Pre-Raphaelite Brotherhood), la curiosité que le mouvement suscitera gagnera rapidement le public et la critique. Après cette période de curiosité, de vives attaques vont cependant être lancées à l’encontre du jeune mouvement, notamment sur leur traitement des thèmes sacrés malgré le soutien de Ruskin. Les dimensions sociales sont abordées de front, invitant à une réforme tout en distillant dans leurs œuvres des références à la littérature où l’on retrouve notamment Shakespeare ou Keats. Après la séparation des trois membres fondateurs, le mouvement initié poursuit malgré tout sa route en abandonnant les références initiales au Moyen Âge, pour se tourner vers l’Italie et la peinture de Boticelli, une influence manifeste que l’on retrouvera dans les représentations de femmes de Burne-Jones. L’ouvrage montre combien ce mouvement aura des influences rhizomiques allant même jusqu’à influencer les arts décoratifs, la photographie, l’illustration, et le mouvement symboliste. C’est avec la fin du XIXe siècle que s’éteindra progressivement ce mouvement étonnant qui sut accorder une place importante aux femmes et dont les ramifications iront jusqu’en France selon une lente découverte, ainsi que le souligne Aurélie Petiot, plus particulièrement à travers le mouvement symboliste.
Un ouvrage foisonnant, aussi didactique qu’esthétique.

 

« Fresques des villas romaines » de Donatella Mazzoleni, Umberto Pappalardo, Luciano Romano, 340 illustrations en couleur, relié en toile sous jaquette et étui illustrés, format 27 x 32,5 cm, 416 pages, Citadelles & Mazenod, 2019.

 


C’est un livre unique sur les fresques des villas romaines qui est aujourd’hui disponible aux éditions Citadelles & Mazenod en une nouvelle édition riche de plus de 400 pages et 340 illustrations couleur. Le fait est d’autant plus remarquable que ce livre magnifique est le fruit d’une campagne photographique tout spécialement commandée afin de rendre au plus proche chaque détail de ces œuvres ornant les villas romaines et dont les splendeurs n’ont cessé de charmer nos contemporains depuis leurs redécouvertes. En présentant dans le détail soixante-huit des plus belles fresques, nous entrons dans cette intimité romaine dont le détail de la Villa de Poppée à Oplontis ornant la couverture du livre donne un petit aperçu…
Avec ces fresques, c’est en effet au cœur de la décoration de la villa des Mystères de Pompéi, la Domus Aurea de Rome ou encore Boscoreale que le lecteur s’immiscera subrepticement. Mais cet ouvrage n’est pas seulement un beau livre, les auteurs spécialistes de ces fresques ont étudié dans le détail les fonctions de ces peintures murales dans le contexte de leur création, une manière d’agrandir les espaces intérieurs en élargissant le paysage de la nature aux nombreuses représentations d’animaux et figures mythologiques. En observant chacune des reproductions, il sera possible de constater combien cet art est intimement lié à l’architecture chargée de les recevoir. Pompéi, Rome, mais aussi Oplontis, Boscoreale, Herculanum livrent ainsi dans ces pages des trésors souvent inaccessibles au public. Différentes techniques de trompe-œil ont été utilisées par les artistes de la Rome ancienne usant de cadres architecturaux servant à mieux mettre en valeur la pureté de la nature représentée. Chaque site fait l’objet d’une présentation et d’une étude détaillée par les auteurs, accompagné d’un ensemble de planches faisant littéralement revivre ces évocations picturales étonnant notre regard par leur fraîcheur, vingt siècles après leur composition. La qualité des prises de vues est encore accrue par le choix d’un papier idéal mat, le Tintoretto, au diapason exact de la matière des fresques, un choix particulièrement heureux ayant l’avantage d’éliminer les reflets. C’est ainsi, également à une invitation tactile à laquelle convient les auteurs par ces choix, une approche qui renouvelle peut-être des gestes déjà pratiqués par les commanditaires de ces œuvres d’une très belle réalisation technique, leur destination pour de riches villas expliquant certainement ce haut degré de maîtrise artistique. Qu’il s’agisse de foisonnants entrelacs de colonnades ou de luxuriantes vasques où s’abreuve un frêle oiseau, des pans entiers du quotidien des Romains se dévoilent sous nos yeux ébahis, avec l’impression de lever discrètement le voile d’une intimité raffinée et sublimée par un tel ouvrage d’exception.

 

Larry Silver : "Bosch", 350 illustrations couleur, relié en toile sous jaquette et coffret illustrés, Format 27,5 x 32,5 cm, 430 pages, Editions Mazenod, 2019.
 


Jérôme Bosch (1450 – 1516) suscite toujours l’étonnement, un étonnement qui ne cesse de se renouveler et une fascination qui gagne rapidement lorsque le spectateur prend conscience que ce travail est le fruit d’un peintre du XVe siècle- début XVIe s. Les univers pour le moins singuliers qui peuplent ses toiles n’ont cessé d’interroger non seulement les historiens de l’art, mais également les théologiens sans oublier les psychologues… À nul autre pareil, Jérôme Bosch se démarque de tous ses contemporains en proposant des paysages peuplés d’êtres surnaturels plus vrais que nature. C’est à cette singularité que s’est attaché l’historien de l’art Larry Silver, spécialiste reconnu de la peinture flamande, dans ce splendide ouvrage bénéficiant d’une iconographie remarquable (350 illustrations couleur). Retraçant le parcours de l’artiste en rappelant l’univers spirituel de l’art néerlandais, cet ouvrage d’exception s’attache également à situer Bosch parmi ses contemporains avant d’explorer ces visions apocalyptiques qui ont tant jalonné ses œuvres et l’ont fait passer à la postérité. Jheronimus van Aken, plus connu sous le nom de Jérôme Bosch, compte parmi les peintres les plus énigmatiques et originaux des XVe et XVIe siècles néerlandais. Avec l’artiste, c’est en effet toute une fantasmagorie qui s’ouvre à nos yeux toujours surpris par une telle audace tant ses évocations semblent plus relever des XXe et XXIe siècles transgressifs. Le peintre néerlandais offre ainsi à ses contemporains des tableaux peuplés de scènes plus étranges les unes que les autres semblant sorties de l’inconscient d’un esprit qui se livrerait sur le divan. Pourtant la révolution apportée par Sigmund Freud n’a pas encore eu lieu, et c’est une création pour la moins originale que livre Bosch sur de grands formats dont la superbe et présente édition - en format 27,5x32,5 cm – en autorise la reproduction plus que fidèle. Il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir l’une des doubles pages de ce grand volume pour avoir une idée des détails incroyables représentés par celui qui s’inscrit aux marges du réel et de la drôlerie, du grotesque et de l’imaginaire. Ces bêtes qui surgissent de nos peurs et de nos fantasmes sont d’une certaine manière la représentation picturale du péché et des désordres de l’homme. Bien entendu, en cela, Jérôme Bosch n’a pas tout inventé et un grand nombre du bestiaire s’avère directement inspiré de la mythologie et des sources sacrées si l’on pense par exemple aux fameuses descriptions de l’Apocalypse de saint Jean. Mais avec le peintre néerlandais, les monstres et autres bizarreries font souvent l’objet de surprenantes mutations opérées par le génie créatif d’un artiste en marge des canons de son époque. Et pourtant, la vie de Jheronimus se déroula dans la tranquillité de Bois-le-Duc et de son atelier, auprès de son épouse, fille d’un riche aristocrate. Les Sept Péchés capitaux, la Nef des fous ou encore Le Jardin des délices sont autant de réflexions sur le sens du péché et de la condamnation aux enfers telles qu’elles sont présentes dans un grand nombre de discours théologiques couchés sur le papier. Et lorsque cette pensée se trouve confrontée à l’immense bestiaire hérité du Moyen Âge sous le pinceau d’un artiste de génie que rien n’effraie, alors l’inspiration est sans limites et ouvre à des représentations jamais réalisées avec autant de détails et de précisions jusqu’alors. Jérôme Bosch a su cristalliser ces différents plans d’une manière si naturelle que cela apparaît aujourd’hui incroyable au regard de la distance qui nous sépare de cet artiste atypique. Son influence a été telle que si nous ne possédons aujourd’hui pourtant que vingt tableaux et huit dessins attribués au peintre, un nombre incroyable d’œuvres ont néanmoins voulu copier et imiter le grand maître jusqu’à notre époque ainsi que le souligne en conclusion cet ouvrage remarquable et indispensable pour entrer dans l’intimité de l’atelier de Jérôme Bosch.
 

 

« Les récits légendaires de l’empereur Maximilien Ier » présenté par Stefan Krause, Relié, 36 x 36 cm, 448 pages, Taschen, 2019.

 


Le « Freydal », relatant « les récits légendaires de l’empereur Maximilien Ier », compte depuis longtemps parmi les grand classiques de l’art des tournois, une compilation commandée par l’empereur Maximilien 1er (1459–1519) lui-même et qui appréciait fort ces manifestations martiales organisées sous forme de jeux. Nul étonnement alors que ces divertissements hauts en couleur aient inspiré les créateurs les plus contemporains, dont ceux du fameux de Games of Thrones, tant ces 255 miniatures enluminées d’or et d’argent évoquant ces joutes souvent violentes voire meurtrières, sont d’une splendeur inouïe et ont su dépasser largement le cadre de divertissements de cour. Seule une édition somptueuse et de grands soins pouvait donc en transmettre toute la magnificence ; Aussi, faut-il saluer cette belle initiative des éditions Taschen.

 


Au-delà des récits, il s’agit bien plus d’une allégorie du pouvoir se mettant véritablement en place avec ce héros nommé Freydal, personnage se confondant sans équivoque en fait avec les traits mêmes de l’empereur Maximilien. Habile rhétorique par l’image, ces « récits légendaires » vont ainsi diffuser une épopée dépassant le cadre de la cour des Habsbourg laissant les aventures du héros intrépide s’inscrire dans la lignée du pur amour courtois. Freydal, le héros devra en effet combattre afin de prouver son amour à la dame qu’il aime, en l’espèce Marie de Bourgogne que Maximilien épousera en 1477.

 


Pour réaliser cet ouvrage, il a fallu réunir les comptes rendus détaillés de pas moins de 64 tournois, décrivant les combats à la lance et, derrière ces derniers, toute la splendeur et l’honneur de l’art de la chevalerie. Le lecteur retrouvera, en effet, dans ces récits les codes et les valeurs de courage et d’honneur, des valeurs qui rayonnent de leurs plus belles couleurs sur les pages de ce manuscrit conservé dans les chambres fortes du Kunsthistorisches Museum de Vienne en raison de sa fragilité. L’art des tournois apparaît ainsi au grand jour avec des scènes de combat étonnantes où des boucliers sont projetés en l’air pour être détruits en lames métalliques…

 

 

Rien n’est trop raffiné pour manifester la valeur guerrière des nobles seigneurs de la cour de Maximilien, un exemple à valeur de modèle. Stefan Krause, directeur de l’Arsenal impérial du Kunsthistorisches Museum, introduit le lecteur à cette fascinante évocation en rappelant les origines de ce manuscrit dont les 255 miniatures ont pour la publication été photographiées pour la première fois en couleurs. Un ouvrage exceptionnel, donc, qui paraît à l’occasion du 500e anniversaire de la mort de l’empereur Maximilien, un autre anniversaire important cette année que cet ouvrage commémore somptueusement.
 

Théodore de Bry. « America » Michiel van Groesen, Larry E. Tise, reliure en tissu, 28,5 x 39,5 cm, 376 pages, Taschen, 2019.
 


Les éditions Taschen proposent avec cette nouvelle et très belle parution consacrée à l’ouvrage réalisé par Théodore de Bry, « America », d’accéder à une source rare qui devrait intéresser non seulement les spécialistes de l’histoire de l’Amérique du Nord et centrale, mais également tous les passionnés d’histoire et de géographie. Lorsque cet ouvrage paraît initialement à la fin du XVIe siècle, en 1590 exactement, le Nouveau Monde était encore inconnu pour la plupart des Européens, à l’exception de quelques rares voyageurs osant s’aventurer en ces contrées lointaines et sauvages. L’éditeur flamand Théodore de Bry ouvrit, donc, grâce au livre ces horizons à la curiosité d’un lectorat de plus en plus captivé par ces récits de voyage hérités d’aventuriers tels Thomas Harriot, Sir Francis Drake et Sir Walter Raleigh… En partant de leurs récits, Théodore de Bry les illustra d’inoubliables gravures qui à elles seules justifieraient la découverte de ce splendide ouvrage aux dimensions généreuses 28,5 x 39,5 cm. Mais, les lecteurs du XXIe siècle découvriront également en ces pages, l’extrême curiosité et étonnement ayant présidé à cette publication et à son succès ; Il faut imaginer cette découverte inédite et totale pour les lecteurs de l’époque et de ce siècle, il y a plus de 400 ans !

 

 

Des continents inconnus comme la Virginie (qui correspond à l’actuelle Caroline du Nord) jusqu’à la Floride, l’Amérique centrale y livrent leur visage, paysages et trésors, avec à l’époque neuf premiers volumes, une somme longtemps restée sans comparaison comme le relèvent les deux responsables de cette magnifique édition. Michiel van Groesen, professeur d’histoire maritime à l’université de Leiden, aux Pays-Bas, est un spécialiste des conceptions européennes du monde atlantique à l’aube des temps modernes. Larry E. Tise, professeur émérite en histoire à l’East Carolina University est, en ce qui le concerne, un spécialiste des premiers explorateurs Thomas Harriot et Sir Walter Raleigh aux frères Wright et aux origines du transport aérien.

 

 

Nous découvrons à la lecture de ces étonnantes et splendides pages une vision du monde et de « l’étranger », les autochtones de ces terres habitées au moment de leur découverte par les Européens. Ethnocentrisme, préjugés et autres jugements de valeur jalonnent bien entendu ces récits qui sont bien loin de nos exigences ethnographiques contemporaines, mais ces pages appartiennent assurément à l’Histoire, et pour ces seules raisons, elles méritent d’être découvertes, surtout si bien présentées. Car il faut bien avoir à l’esprit que la plupart de ces récits sont le fait d’un homme, de Bry, qui n’a jamais mis les pieds en Amérique, ces sources étant de seconde main.

 

 

Mais son imagination débordante surmonta ces lacunes et la qualité des illustrations de John White et Jacques Le Moyne compense bien au-delà ces imprécisions avec pour ce volume la réimpression des 218 planches des neuf premiers modèles, avec leurs frontispices et cartes continentales respectives. Un ouvrage qui à lui seul vaut bien des voyages, celui de l’imagination et du rêve sans quitter le confort de son fauteuil…

 

 

Laetitia Cénac et Jean-Philippe Delhomme : « Dans les coulisses de CHANEL. », Éditions de La Martinière, 2019.

 


Ce bel et attrayant ouvrage devrait assurément retenir l’attention de plus d’un ou une passionné(e) de mode, et plus précisément des collections Chanel et de Karl Lagerfeld. Fabuleuse invitation à entrer, le temps d’une saison de mode, d’une collection, ainsi que son titre le suggère « Dans les coulisses de Chanel », l’ouvrage est un véritable reportage dessiné signé Laetitia Cénac et Jean-Philippe Delhomme. Laetitia Cénac connaît plus que nulle autre son sujet, et n’est plus à présenter ; grand reporter au Figaro, ses écrits sur la mode, l’art, le théâtre ou encore l’art de vivre ne se comptent plus. Peintre et dessinateur, Jean-Philippe Delhomme a, lui aussi croqué nombre de coulisses de mode notamment pour Vogue, Louis Vuitton, Madame Figaro, Libération ou son propre blog The Unknown Hipster.
Célébrant, bien sûr, Karl Lagerfeld, icône indissociable de la Maison Chanel, cet ouvrage est aussi un émouvant et bel hommage rendu au grand couturier qui disparaissait ce 19 février 2019, jour même où – belle et étrange coincidentia, l’ouvrage partait aux presses pour impression. Aussi, est-ce avec émotion que le lecteur pourra le retrouver croqué par Jean-Philippe Delhomme et lire en prologue cette rencontre avec le grand couturier, lui qui n’hésitait pas à dire lors de son entrée chez Chanel qu’il avait « réveillé une belle endormie. »
L’ouvrage s’ouvre sur le dernier défilé signé Karl Lagerfeld, celui de la collection prêt-à-porter Chanel de la saison printemps-été 2019. Un défilé unique au décor grandiose et époustouflant ayant apporté, en ce mois d’octobre 2018, le sable blanc, le bleu de la mer et l’éclat inoubliable du soleil sous la verrière du Grand-Palais de Paris. Mieux que des photos, les dessins de Jean-Philippe Delhomme par leur charme et fraîcheur font, en ces pages, battre encore les cœurs d’émotion… Après le casting, le maquillage, l’accessoirisation, les mannequins s’animent par magie et défilent pour le lecteur...
Puis s’ouvrent les portes du célèbre Studio avec Virginie Viard et les coulisses de ce temple de l’excellence. Ce ne sont plus les mannequins, mais les ateliers de la célèbre Maison de haute couture, du plus petit au plus grand, qui défilent maintenant sous les dessins irrésistiblement pleins de charme de Jean-Philippe Delhomme. Choix des matières avec notamment Flore Vladaj, première d’atelier flou ; Choix des coupes avec Christine Allix, première d’atelier tailleur ; Choix aussi des couleurs avec Jean-Philippe Burucoa, premier d’atelier flou et coupe… Brodeuses des célèbres Maisons Lesage et Montex, art millénaire tout de finesse et d’excellence, et dont Karl Lagerfeld aimait à dire : « Je ne conçois pas la mode sans broderie… ». Mais aussi les célèbres plumassiers, plisseurs, et autres petites mains, savoir-faire bien vivants d’une longue et belle tradition française du luxe.
Tous, manufactures, ateliers de maroquinerie, sacs, chapeaux, souliers, bijoux, avec la complicité de Laetitia Cénac et Jean-Philippe Delhomme, y dévoilent, en ces pages, leurs secrets les mieux gardés. Une tradition d’excellence et de savoir-faire où souffle toujours ce vent de création faisant de Chanel une des Maisons de Haute-couture et de prête à porter Française la plus prisée au monde.
Plus qu’un reportage dessiné de haute qualité dédié aux « Coulisses de Chanel » et à Karl Lagerfeld, une véritable mémoire vivante !



« Claude ; Un empereur au destin singulier », Catalogue d’exposition 320 pages, 234 illustrations. Paris, Lienart éditions, 2019.

 


Curieux destin en effet que celui de Tiberius Claudius Drusus, fils de Drusus l’Aîné et d’Antonia la Jeune, né à Lyon en 10 avant Jésus-Christ et plus connu sous le nom de l’empereur Claude. L’Histoire a laissé un portrait peu flatteur de celui qui appartenait pourtant à l’illustre famille impériale julio-claudienne et qui succéda à Caligula, assassiné en 41 de notre ère. C’est cette même garde prétorienne, qui ayant éliminé l’empereur sanguinaire, portera au pouvoir un personnage n’ayant jamais cherché ces honneurs. Claude fut-il pour autant un si mauvais Empereur ?
Le présent catalogue entend revisiter l’image négative que nous a léguée l’Histoire de cet homme – avant d’être empereur, effacé et ayant pour épouses Messaline et Agrippine, des femmes dont le seul nom parle contre elles… De nouvelles recherches ont, en effet, réhabilité ce dernier en soulignant sa réputation d’homme de lettres intéressé aux choses de l’État et bon gestionnaire contrairement à ce qui a été officiellement présenté. C’est lui qui, par exemple, imposera la loi de 48 faisant admettre des Gaulois au sénat romain et dont le discours resta célèbre, gravé sur la Table claudienne aujourd’hui conservée au musée gallo-romain de Fourvière. Geneviève Galliano, conservateur en chef du Patrimoine, souligne l’importance d’une telle recherche à partir des riches collections romaines du musée des Beaux-arts de Lyon, ville de naissance de l’empereur. Le contexte politique et social présenté en ces pages permet de mieux apprécier les nombreuses alliances et choix politiques de Claude. Avec plus de 150 œuvres de différentes natures (statues, bas-reliefs, camées et monnaies, objets ; de la vie quotidienne, peinture d’histoire,…), ce riche catalogue renouvelle ainsi complètement l’image d’un empereur encore trop souvent présenté de nos jours par le cinéma et la littérature comme un personnage fantoche balloté par les évènements. Il ressort de ces pages abondamment illustrées que l’empereur Claude était bien plus avisé que ce que les manuels d’histoire romaine ont bien voulu nous léguer et laisser croire, un empereur soucieux de son peuple et qui permit, surtout, à l’empire d’atteindre son apogée quelques décennies plus tard, ainsi que le rappelle Geneviève Galliano.
 

 

« Les Fleurs par les grands Maître de l’estampe Japonaise », par Amélie Balcou, Editions Hazan, 2019.
 


Après celui consacré aux quatre saisons, voici un autre joli coffret dédié, lui aussi, aux plus belles fleurs des Maîtres de l’estampe Japonaise. Que de beauté ! En ces pages, ce sont, en effet, toute la richesse, la subtilité et la finesse des fleurs de l’art de l’estampe qui s’offrent au regard ; fleur de cerisier, de prunier, d’iris, nénuphar… Avec sa reliure japonaise rouge pivoine en accordéon, c’est un long poème fleuri de « Kachô-ga » qui se déroule. Du XIXe siècle au XXe, le lecteur y retrouvera les grands maîtres incontournables japonais, Hokusai et Hiroshige, mais aussi, Shigenobu (Hiroshige II) Tanagami Konan, Kômo Bairei, Imao Keinen, Watanabe Seiti ou encore pour le XXe siècle, Ohara Shôson, Nishimura Hodo, Ito Sozan ou Zuigetsu Ikeda.
Accompagné de son livret signé Amélie Balcou, ce sont les fleurs dès plus sophistiquées et cultivées aux plus sauvages qui reprennent ainsi vie avec l’art de ces maîtres japonais de l’estampe. Chacun, à sa manière, dans toute sa singularité et selon sa sensibilité, naturaliste, religieuse, bouddhique ou shintoïste, renouvelle et magnifie l’œuvre de la nature. Car, bien sûr, au-delà de ces fleurs, mais aussi de si frêles oiseaux, rapaces ou volatiles insectes, c’est bien toute la beauté de la nature qui s’exprime en ces estampes, une nature célébrée, rêvée ou fantasmée. L’approche bouddhique et animiste de Hokusaï se retrouve dans ses nombreux Carnets, notamment dans sa suite de « Grandes Fleurs » qui sera suivie de celle des « Petites fleurs ». Osant introduire des pigments artificiels, dont le fameux bleu de Prusse, ces séries d’Hokusai influenceront largement Hiroshige. Ce dernier livrera lui aussi de nombreux « Kachô-ga » au format singulier dans un style plus épuré que reprendra son élève Hiroshige II. Les courants « Shin-hanga » au tournant du siècle et ceux du XXe siècle redonneront souffle à cet art des « Kachô-ga ».
Au travers ces représentations et styles différents, selon les époques ou écoles, de Hokusai à Shôson ou Sozan, c’est toujours cette perfection toute japonaise empreinte de fragilité et d’éphémère de l’art de l’estampe qui est recherchée et se donne merveilleusement à voir.

 

« Jardin contemporain - le guide » de Chantal Colleu-Dumond, Flammarion, 2019.
 


Chantal Colleu-Dumond a toujours associé sa vie à la culture en une approche pluridisciplinaire, directrice d’un centre culturel en Allemagne, conseiller culturel et scientifique en Roumanie, dirigeant le service des affaires internationales du Ministère de la Culture, conseiller culturel à Rome ou encore responsable du centre culturel de Fontevraud. Au-delà de ce parcours, ces sont la Bretagne et la Touraine qui ont marqué son enfance avec ses impressions gravées à jamais dans le jardin de sa grand-mère de dahlias mauves et d’allées de framboisiers… Marquées par la couleur et les formes, ces impressions premières ont certainement beaucoup compté pour cette femme qui consacrera toute sa vie à l’esthétique, aux arts étroitement liés à la nature. Aussi n’est-il pas étonnant que son dernier ouvrage porte sur les jardins, avec un angle bien particulier puisque le thème retenu est celui du jardin contemporain. Dirigeant le Domaine régional de Chaumont-sur-Loire, Chantal Colleu-Dumond a cette intime expérience de la création de jardins contemporains, une précieuse expérience lui permettant de proposer dans cet ouvrage une réflexion reposant sur une extraordinaire aventure d’un tour du monde des jardins, jardins d’Europe bien sûr, mais également de Chine, de l’Inde, du Japon, du Brésil et bien d’autres contrées encore... L’angle, ainsi, retenu est celui de l’art avec des créateurs comme Louis Benech, Patrick Blanc, Pascal Cribier, Peter Walker, sans oublier l’inégalable Russell Page. Chaque création fait l’objet de fiches détaillées permettant instantanément au lecteur de se faire une idée du style et de la philosophie. Les architectures (tours végétales de Milan), les sens, les valeurs, les styles sont autant de thèmes étudiés afin d’approfondir notre conception du jardin avec ce guide hors pair qu’est Chantal Colleu-Dumond. Avec un format pratique, une mise en page soignée et une abondante iconographie, ce livre alerte et instructif guidera son lecteur parmi des créations contemporaines enchanteresses où art et nature se veulent définitivement réconciliés.
 

 

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS - PSYCHANALYSE

Platon : « Œuvres complètes » ; Edition sous la direction de Luc Brisson, 2200 p., 168 x 245 mm, Broché, Éditions Flammarion, 2020.

Proposer une édition réunissant la totalité des dialogues de Platon est une entreprise suffisamment audacieuse et rare pour être soulignée. Lorsqu’en plus, ces sources essentielles de l’Antiquité et de la culture classique se trouvent être introduites et commentées par un appareil critique de toute première qualité, c’est alors un argument supplémentaire pour faire de cette édition le texte de référence qui fera assurément date en français.
Luc Brisson, directeur de recherche au CNRS n’est plus à présenter et ses travaux sur Platon ont contribué à mieux faire connaître le grand philosophe de l’antiquité souvent plus cité que lu… Or, justement, grâce à cette monumentale édition des œuvres complètes de Platon, c’est le geste philosophique par excellence qui se trouve au cœur de ces 2200 pages, à savoir le questionnement incessant sur ce qui constitue l’homme et la cité, ainsi que l’abandon de toutes idées reçues et une critique de la sophistique.
À partir de la figure centrale de Socrate qui le conduira à la philosophie - notamment avec son dernier geste face à ses accusateurs - Platon encourage son lecteur à la méthode dialectique, une interrogation et un dialogue ininterrompus sur ce qui semble être acquis. Ainsi que le souligne Luc Brisson en introduction, Platon est « le philosophe par excellence » celui qui donna au terme « philosophie » le sens qu’il a encore de nos jours. L’autonomie de la pensée, l’amour de la sagesse comme quête essentielle de l’individu et fondement de la cité, le dualisme de l’âme et du corps… autant d’idées essentielles parvenues jusqu’à nous et qui trouvent leurs fondements dans la pensée platonicienne.
Cette édition réunit non seulement la totalité des dialogues de Platon, mais a également intégré la traduction inédite des œuvres apocryphes et douteuses, des sources également précieuses afin de mieux comprendre comment s’est constituée la tradition platonicienne après la disparition du philosophe en 348/7 alors qu’il travaillait à la rédaction des « Lois ».
Soulignons, enfin, que cette édition, loin d’être réservée aux seuls érudits et spécialistes de la philosophie antique, a été conçue, grâce aux introductions à chacune des œuvres, pour s’adresser également à nos contemporains, celles et ceux pour qui l’interrogation sur l’homme et la cité demeure au cœur de leurs préoccupations, une question toujours d’actualité !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jacques Attali : « L’économie de la vie », Éditions Fayard, 2020.

C’est un ouvrage d’actualité, comme toujours très informé, des plus instructifs et d’une urgente nécessité que nous propose Jacques Attali avec « L’économie de la vie ». Un ouvrage pour comprendre non seulement le monde d’aujourd’hui, ce qui nous est arrivé, mais aussi et surtout celui de demain, celui encore envisageable ou ceux malheureusement également probables si…
Après avoir dressé, de manière concise, l’histoire des épidémies et pandémies d’hier à nos jours, et souligné la multiplication croissante de celles-ci ces dernières décennies faisant non présager, mais bien prévoir une pandémie mondiale – ce que l’auteur avec d’autres n’avait précédemment pas manqué d’avertir – Jacques Attali revient sur ce que l’humanité entière en cette année 2020 a vécu ; sur ce que nous avons réellement vécu, la crise sanitaire, le confinement, et sur un plan économique, cet arrêt brutal et décidé quasi mondial de l’économie et qui aurait pu être selon lui évité à l’exemple de la Corée du Sud, si nombre de gouvernants n’avaient, avec plus ou moins de sincérité, opté pour suivre celui de la Chine.
Mais après ? C’est à cette interrogation essentielle, celle du choix encore possible du monde de demain, celui de nos enfants, qui demeure au cœur de cet ouvrage et des préoccupations de l’auteur. Car, s’il est nécessaire de tirer les leçons de cette pandémie ayant bouleversé nos vies, écrit-il, encore faut-il également comprendre ce qui nous attend ; « Une crise économique, philosophique, idéologique, sociale, politique, écologique, stupéfiante, presque inimaginable ; plus grave en tout cas qu’aucune autre depuis deux siècles », souligne Jacques Attali.
Il y a dès lors plus que jamais urgence à comprendre les enjeux de ce qu’il nomme « L’économie de la vie ». Ces enjeux qu’impose et imposera le choix – peut-être encore possible - d’un monde vivable ou du moins plus vivable que d’autres. Livrant une vue d’ensemble, il y développe les multiples défis et choix - santé, eau, éducation, choix écologiques… - que suppose dès maintenant ce passage d’une « économie de survie » à une « économie de la vie », de l’économie au social, de l’éducation à la culture, de la nourriture à l’habitat, peu de points essentiels n’échappent à l’acuité de l’auteur. À défaut, ce sont d’autres mondes qui malheureusement sauront inexorablement s’imposer. Jacques Attali n’ignore pas, en effet, ni ne cache ou sous-estime, ce qui nous attend si nous ne prenons conscience de l’extrême urgence de ces choix vitaux, climatiques, économiques, sanitaires et sociaux… de cette « Économie de la vie ».
Et « Se préparer à ce qui vient », annonce le bandeau de l’ouvrage, qui peut, en effet, sciemment y renoncer ?
 

L.B.K.

 

« Arthur Schopenhauer – Parerga et Paralipomena » ; Edition établie et présentée par Didier Raymond ; Traduction de l’Allemand par Auguste Dietrich et Jean Bourdeau, 1088 p., Collection Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2020.

S’il y a bien un philosophe qui bouscule, c’est assurément Arthur Schopenhauer. Rares sont ceux qui n’y ont trouvé réponses, échos, oppositions ou franches réfutations à leurs pensées, doutes ou questionnements. Pourtant, la renommée de ce grand philosophe allemand qui ne saurait laisser indifférent, fut, de son vivant, bien tardive. Il lui faudra, en effet, affronter une longue traversée du désert, bien qu’ayant déjà publié la majorité de ses grands ouvrages, avant que le succès ne soit au rendez-vous. Celui-ci lui sera donné, moins d’une dizaine d’années avant sa disparition survenue en 1860, lors de la parution de «Parerga et Paralipomena », soit plus de trente ans après celle sans succès du « Monde comme volonté et représentation ». Ce ne sera, en effet, qu’en 1851, avec la publication de ces deux volumes, sa dernière œuvre, qu’Arthur Schopenhauer sera enfin salué et reconnu à sa juste valeur par ses contemporains. Or, c’est justement cette œuvre foisonnante aux multiples thèmes que nous donne aujourd’hui à lire la Collection Bouquins dans cette édition établie et présentée par Didier Raymond, professeur à l’Université Paris VIII et spécialiste de Schopenhauer. Et si la traduction littérale du titre grec signifie « Accessoires et Restes », il faut avouer qu’il s’agit là de très savoureux suppléments venant compléter son œuvre maîtresse !
« Parerga » s’ouvre par trois livres majeurs – « Les écrivains et le style » ; « La langue et les mots » ; « La lecture et les livres ». D. Raymond souligne combien ces textes « ont exercé une énorme influence sur des auteurs aussi différents que Nietzsche, Proust ou Wittgenstein. ». Suivent les grands thèmes schopenhaueriens, la religion, la philosophie, le droit et la politique, la métaphysique, le beau et l’esthétique… Une philosophie à la fois éthique et métaphysique, « deux choses que l’on a à tort – pour le philosophe – séparées jusqu’ici… » Des thèmes dans lesquels se glissent pêle-mêle des considérations sur le suicide ou sur l’éducation, des pages parfois surprenantes notamment sur le bruit qui lui était insupportable ou encore ce bref « Essai sur les apparitions et les faits qui s’y rattachent ».
C’est une philosophie qui se veut praticable – « pour bien s’en tirer » aimait-il à écrire - exposée dans un style clair et accessible que nous propose en ces pages, comme toujours, Schopenhauer en opposition avec les philosophies conceptuelles de ses prédécesseurs. Une philosophie de la vie comme subsistance ou survie pour ce philosophe d’un pessimisme radical et ayant fait sienne la célèbre phrase de Bichat « La vie est l’ensemble des forces qui résistent à la mort ». Schopenhauer offre cette pensée mûrement réfléchie, ne craignant ni les critiques ni les oppositions, en témoignent ces « Remarques de Schopenhauer sur lui-même ». Bataillant contre la haine, la bêtise, l’égoïsme, le désir ou encore la vengeance source d’une plus grande souffrance que celle du repentir, des thèmes forts que l’on retrouvera au XXe siècle brillamment développés par Vladimir Jankélévitch.
Certes, si certaines de ses positions peuvent susciter opposition, voire indignation, tel son « Essai sur les femmes », d’une misogynie peu acceptable de nos jours, bien d’autres de ses réflexions demeurent, en revanche, pour cet homme né à la fin du XVIIIe siècle (1788), d’une profonde pertinence, notamment ses prises de position contre l’esclavage et la traite des Noirs ou encore contre la maltraitance des enfants. Rien n’interdit au lecteur, selon les fragments, de hurler, sourire ou de rire aux éclats. Si Schopenhauer est un philosophe génial, nul n’a dit pour autant « parfait » ! Misanthrope à l’excès – il est vrai – (pour qui « l’homme n’est pas seulement un animal méchant par excellence », mais bien une espèce non seulement bestiale mais démoniaque), mais aussi colérique, pessimiste à souhait, intransigeant, méfiant à l’extrême… il a surtout pour lui, en contre point, cette curiosité insatiable et cette fantastique énergie intellectuelle qui en font son charme et en fondent toute sa valeur ; Cette lucidité implacable et sans concessions, fruit d’une féconde réflexion soumise jusqu’à la limite de la contradictio. D’une lucidité tragique mais ne se complaisant nullement dans le malheur, sa philosophie est comme sa « vie dans le monde réel – écrira-t-il – une boisson douce-amère ».
Schopenhauer était conscient de sa valeur, celle-là même que nul ne lui conteste aujourd’hui, celle d’être un des plus grands philosophes. Surtout, Arthur Schopenhauer demeure de par la réflexion et les confrontations qu’il peut susciter, un des philosophes les plus stimulants. Comment, dès lors, en ces temps de confinement, y résister ?!

L.B.K.

 

Jean-Louis Servan-Schreiber : « Avec le temps… », Dessins de Xavier Gorce, Éditions Albin Michel, 2020.

Le temps aura toujours été une composante importante dans la vie du patron de presse et essayiste Jean-Louis Servan-Schreiber et, ses 80 ans dépassés, cette acuité ne s’est pas estompée mais affinée. À l’heure où les projets d’avenir ne sont plus la priorité, c’est la vie dans l’instant présent qui compte maintenant dans le quotidien de l’auteur. Cette vie a d’ailleurs toujours été au centre des priorités de Jean-Louis Servan-Schreiber, lui conférant une certaine sacralité et lui faisant détester tout ce qui est susceptibilité de la menacer, ou pire, de la nier. À défaut d’embrasser une transcendance qui lui a semblé toujours lointaine, l’auteur a donc tout misé sur la vie et son pari, c’est de la vivre jusqu’à son terme, bel impératif philosophique ! Pour mener cette mission de tous les instants, rigueur et discipline sont au programme, une exigence que certains pourront trouver certes peut-être trop contraignante, c’est une question de priorités… Car en lisant « Avec le temps… », le lecteur comprendra qu’il faut s’exercer à vivre de peur de laisser ces instants filer inexorablement, sans s’en rendre compte. Or cette leçon ne s’apprend guère sur les bancs de l’école ni dans les universités, mais au quotidien, démarche philosophique s’il en faut. L’injonction socratique « Connais-toi toi-même » invite à prendre le temps de ce discernement. Sénèque ne dit pas autre chose lorsqu’il rappelle : « Être heureux, c'est apprendre à choisir. Non seulement les plaisirs appropriés, mais aussi sa voie, son métier, sa manière de vivre et d'aimer ». Jean-Louis Servan-Schreiber n’a pas oublié ces leçons du passé, tout en s’imposant de vivre au présent, aujourd’hui encore plus qu’auparavant. Face au relativisme ambiant amplifié par les réseaux sociaux et les réactivités de tout bord, et aux processus de déconstruction sapant toutes les repères jugés intangibles jusqu’à récemment, il importe de se retrouver, cultiver cette intimité avec soi-même pour mieux se comprendre ainsi que nos semblables. Distance avec tout ce qui trouble la vie et proximité avec tout ce qui la nourrit, telle est l’attitude encouragée par Jean-Louis Servan-Schreiber à la veille du grand âge, une réflexion livrée avec humilité et qui pourra retenir l’attention de celles et ceux qui n’auront pas encore atteint ce stade de la vie.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Pier Paolo Pasolini : « Entretiens (1949-1975) », Édition établie par Maria Grazia Chiarcossi, traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, présentation éditoriale par Aymeric Monville, Éditions Delga, 2019.

Les passionnés de l’écrivain Pier Paolo Pasolini se réjouiront de découvrir cette sélection d’entretiens pour la plupart inédits en français dans cette édition établie par Maria Grazia Chiarcossi, grande spécialiste de l’écrivain, ayant notamment préparé son œuvre complète en Italie. Mais ce livre pourra également être une belle porte d’entrée dans l’univers pasolinien pour les néophytes, ces pages abordant les très nombreux thèmes récurrents de son œuvre. Car Pasolini, et c’est un aspect souvent méconnu en France, était très attaché à son statut de journaliste, il contribua d’ailleurs jusqu’à la veille de son assassinat en 1975 à collaborer à de nombreux journaux et revues culturelles, n’hésitant pas à prolonger dans ces articles sa vision engagée du monde et de la société, allant jusqu’à la polémique si nécessaire. Le cinéma sera bien entendu omniprésent dans la première partie, ce qui permettra au lecteur français de placer quelques jalons supplémentaires dans sa connaissance du cinéaste. Mais la politique, sans oublier la poésie, constituent les fils directeurs de sa pensée, une action militante et de résistance face au rouleau compresseur de la pensée unique consumériste qu’il ne cessa sa vie durant de dénoncer et qui lui coûta peut-être la vie. Contrairement à ce qui a souvent été avancé, le polémiste fait preuve d’un grand respect pour son contradicteur, allant même jusqu’à accepter de se mettre à sa place, Pasolini ayant toujours reconnu qu’il était issu d’un milieu petit-bourgeois bien différent des petites gens qu’il décrivit dans ses films et romans. Pasolini surprend, choque, et surtout bouscule nos idées reçues, n’hésitant pas à se placer là où on ne l’attendait guère comme lorsqu’il défendit les policiers d’origine prolétaire agressés par les étudiants bourgeois en 1968… Marxiste et parallèlement fasciné par une certaine transcendance diluée dans les milieux pauvres qu’il décrivit, amoureux du verbe et de la poésie et apôtre de l’argot le plus rude des banlieues romaines, Pasolini suggère une attitude face à ce « rouleau compresseur impérialiste », des interrogations trouvant une actualité la plus sensible aujourd’hui encore, plus de 45 ans après, ainsi que le souligne Aymeric Monville dans sa présentation de l’ouvrage.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Dictionnaire amoureux de l'Allemagne" de Michel MEYER, format : 132 x 201 mm, 880 p., Plon éditions, 2019.

À l’heure du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, il manquait assurément un Dictionnaire amoureux de l’Allemagne. C’est chose faite sous la plume inspirée de l’écrivain et journaliste Michel Meyer. Auteur de nombreux ouvrages sur un pays souvent plus méconnu que réellement familier, Michel Meyer suggère de découvrir « son » Allemagne, celle qu’il a eu l’occasion tout au long de sa riche carrière de parcourir, commenter, dialoguer ; Une Allemagne avec laquelle il a su nouer une histoire de cœur qui débute non loin de ses frontières en France à Schirmeck, petite ville de la vallée vosgienne où il naquit en 1942. Hölderlin et Goethe sont cités en exergue, comme invitation inspirée pour découvrir cette nation à la croisée des chemins depuis la plus haute antiquité. Une Allemagne plurielle, assurément, par ses nombreuses identités remontant bien au-delà des peuples germaniques décrits par Tacite, mais aussi par ses paradoxes et les tourments de sa longue Histoire. Impossible d’échapper aux repères initiaux de l’auteur notamment la Seconde Guerre mondiale vécue en un espace géographique plus que sensible à quelques kilomètres d’un camp de concentration visité quelques années après la chute du nazisme. Malgré cela, l’attraction est intacte. Car même si Michel Meyer s’est posé la question au tournant du dernier millénaire « le démon est-il allemand ? », la sirène de la Lorelei continue à fasciner et à attirer inexorablement vers elle, tous ceux qui cèdent à son chant… Alors consentons sans entraves à découvrir en amoureux cette Allemagne suggérée par Michel Meyer, en commençant cette escapade par l’entrée « Adenauer », premier chancelier d’après-guerre, une lourde responsabilité si l’on songe à ce que l’Europe avait subi du fait de son sinistre prédécesseur. Suivent les fameuses « Affinités électives » chères à tous les lecteurs de Goethe qui sut saisir comme nul autre ce qui fait et défait les unions entre les êtres, des liens ténus et indéfinissables et qu’il parvint pourtant à si bien évoquer. Le lecteur pourra, selon son humeur, poursuivre page après page, avec les « Allemandes » célèbres comme Gretchen, singulière comme Lou Andreas von Salomé. Il pourra aussi ouvrir ce volumineux dictionnaire au gré de son inspiration ou du hasard, et redécouvrir cette incroyable « Chute du Mur » vécue en direct par le journaliste dans la nuit du 9 novembre 1989… Le Dictionnaire amoureux de Michel Meyer réserve également de beaux développements aux artistes, poètes et écrivains qu’il chérit : Hölderlin, Goethe – nous l’avons souligné, mais aussi Rilke ou encore des noms plus proches de nous comme Karl Lagerfeld récemment disparu. Chaque entrée peut être considérée comme une proposition d’appréhender une nation, une civilisation, une culture, avec avant tout cet esprit allemand que ce Dictionnaire amoureux célèbre avec passion.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag « La théorie des algorithmes » conversation avec Régis Meyran, Éditions Textuel, 2019.

Ainsi que le souligne Régis Meyran en ouverture de cette conversation avec le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag (voir notre entretien), il existe une autre alternative au « pour » ou « contre » la machine infernale qui s’introduit, aujourd’hui, de plus en plus dans le discours actuel. C’est cette direction d’une autre alternative vers laquelle le philosophe s’oriente, une autre direction, plus urgente encore et sans concessions sur les risques encourus par l’aveuglement du tout technologique, le nouvel âge de l’IA, l’Intelligence Artificielle. Préférant la pensée rhysomique chère à Deleuze et Guattari et les chemins de traverse pour aborder ces questions essentielles, l’entretien part du postulat qu’être pour ou contre est déjà dépassé, les algorithmes étant déjà omniprésents aujourd’hui dans notre quotidien et dictent déjà, moins sournoisement qu’impérieusement, un grand nombre de traits de notre vie… Miguel Benasayag n’hésite pas à rappeler que des études scientifiques ont déjà démontré une « atrophie » de la zone du cerveau correspondant à l’orientation du fait de l’usage intensif du GPS par des chauffeurs de taxi ! La question serait plutôt : que devons-nous faire, à partir de cette réalité, pour préserver notre dimension humaine et celle des générations à venir dans les prochaines années ? Comment ne pas perdre ce qui fait l’humain, fonctionner ou exister ?
Le philosophe avertit tout d’abord le lecteur de l’inanité de considérer « intelligent » ce qui n’est que le fruit de calculs programmés. La complexité humaine est ailleurs que dans cette « puissance » élevée au rang de la performance, alors que le propre de l’humain (et du vivant) se situe bien au-delà, avec le désir, l’erreur, les hésitations, passions, sans oublier la conscience et l’inconscience, tout cela s’inscrivant dans un corps, notre corps. « C’est le vivant qui crée du sens, pas le calcul », rappelle Miguel Benasayag. Cette mathématisation du monde est, certes, ancienne dans nos sociétés et s’est introduite avec le rationalisme et les mathématiques concurrençant à l’époque le projet divin. Le philosophe avertit cependant que la complexité du vivant ne saurait être réductible au plus complexe des calculs. Aussi savants et perfectionnés que soient ces algorithmes, il leur manquera toujours une dimension masquée qui leur résistera, cette dimension humaine, singulièrement humaine ; Ce que démontrent et confirment dès à présent déjà un grand nombre d’erreurs reconnues par la médecine moderne notamment dans le domaine des antibiotiques. « Ne pas confondre la carte avec le territoire ! », souligne Miguel Benasayag et jeter à la poubelle 90 % de l’ADN considéré comme inutile car non réductible ou résistant au codage, tel que le souhaitent un grand nombre de biologistes aujourd’hui. Au risque, un jour, de se réveiller et de comprendre (trop tard ?) que cette part « irréductible » de notre ADN avait une utilité, son utilité…
Loin de toute pensée organiciste, le lien, la relation et l’interaction sont au cœur du vivant, cette « singularité du vivant » chère à Miguel Benasayag et que n’appréhende pas l’IA aujourd’hui. « Nous sommes les contemporains de la centralité de la complexité […] il nous est impossible de prétendre à une prévision complète », souligne-t-il.
Or, aujourd’hui, des responsables de tout bord (économie, science, finance, politique…) sont sur le chemin de déléguer consciemment les fonctions de toute décision à la machine. Or, le présent immédiat n’occupe qu’à peine 10 à 15 % de nos pensées (une latitude qui laisse une grande place au passé et à l’avenir), alors que l’IA promet une efficacité de présence à 100 %, une performance qui ne peut que plaire aux marchés boursiers et aux partisans de l’efficacité à tout prix. Le corps se trouve dès lors pris dans l’engrenage d’un régime immatériel qui lui dicte et impose ses règles. Celles d’un individualisme exacerbé et de relativisme reposant sur l’idée de plaisir poussé à l’extrême. Le danger ne concerne pas seulement que le corps et le vivant, mais aussi le politique et le social, ces domaines étant désormais de plus en plus soumis aux diktats des algorithmes à la disposition du politique et des décisionnaires. À terme, la démocratie se retrouve remise en cause par ce schéma algorithmique donné pour infaillible au profit d’une tyrannie résultante de ce tout pouvoir algorithmique.
Les prochains combats à mener par des multiplicités agissantes ne seront peut-être plus sur les barricades, mais dans les arcanes des microprocesseurs de nos ordinateurs…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Denis Ramseyer : « Les Kouya de Côte d’Ivoire, un peuple forestier oublié. », Co-édition Musée Barbier-Mueller / Editions Ides et Calendes, 2019.

C’est au cœur de la forêt ivoirienne à la rencontre du peuple Kouya que nous entraîne avec cet ouvrage enrichissant, et présentant un intérêt ethnologique des plus vifs et urgent, Denis Ramseyer, ethnologue-archéologue et historien, chargé d’enseignement à l’Université de Neuchâtel.
Le peuple Kouya est un petit peuple forestier de Côte d’Ivoire. Petit par sa taille, car il ne comporte que vingt milles individus et encore. Mais, petit que par sa taille seulement ! Car s’il demeure peu connu du reste du monde, cette ethnie de Côte d’Ivoire mérite pourtant de l’être tant ses modes de vie, croyances et traditions offrent une belle découverte et étude ethnologique. Fiers de leurs traditions, les Kouya sont avant tout un peuple de forestiers, un peuple parlant une langue comptant parmi les plus menacées, et à ce titre déclarée telle en 2001.
Car, l’alerte est donnée. En effet, si le monde fascinant des Kouya a déjà malheureusement en grande partie disparu, ce dernier est aujourd’hui plus encore menacé. Confronté à de nombreuses situations inextricables, ce peuple risque, si nous n’y prenons garde, non plus seulement d’être oubliés, mais bel et bien de disparaître à jamais…
Après avoir, en effet, subi l’arrivée des missionnaires chrétiens, les Kouya doivent depuis le début du XXIe siècle, affronter les changements climatiques. À ces changements viennent s’ajouter les nombreux conflits ayant marqué, chaque décennie de notre siècle, la Côte d’Ivoire et plus particulièrement la région au cœur de laquelle vivent les Kouya. À tout cela, s’ajoute, qui plus est, une déforestation dévastatrice due au développement de la culture du cacao, elle-même s’accompagnant de l’arrivée de migrants bouleversant l’équilibre social déjà fragile. Ethnie de forestiers menacée de toute part pour laquelle l’auteur tire depuis de nombreuses années déjà la sonnette d’alarme. Depuis 1971, en effet, année lors de laquelle Denis Ramseyer découvre ébahi la Côte- Ivoire et cet attachant peuple Kouya, ce dernier n’a cessé de réunir, assembler notes, enquêtes, reportages photographiques, des travaux que ce dernier ouvrage donne largement à voir et à découvrir. Aussi, est-ce à une enrichissante, mais aussi urgente rencontre ethnologique à laquelle nous invite l’auteur.
Une étude approfondie, richement étayée et illustrée de 150 illustrations couleur, qui ne pourra qu’intéresser ethnologues ou spécialistes de l’Afrique, mais aussi séduire tout amoureux de Côte-d'Ivoire, des Kouya… ou de la terre et de ses habitants tout simplement !

À noter que ce dernier ouvrage vient compléter les précédents travaux de Denis Ramseyer : Reportage photographique en 1972, enquête ethnologique en 1975, étude ethnoarchéologique 1998, étude sur la transformation de la société et de son environnement en 2016.

L.B.K.

 

Jean-Michel Oughourlian : « Optimisez votre cerveau ! ; Neurones miroirs : le mode d’emploi », Edition Plon, 2019.

Un livre instructif, accessible et passionnant, pour ne pas dire indispensable !, sur nos relations personnelles, familiales ou professionnelles, écrit par le Professeur Oughourlain, neuropsychiatre et professeur de psychologie à la Sorbonne.
Dans ce livre, tout part du mimétisme. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on sait que le Professeur Oughourlian est spécialisé dans la psychologie mimétique. Collège et ami de René Girard, il nous explique dans un langage clair le rôle déterminant du mimétisme (notre cerveau reptilien) en son rapport avec nos deux autres cerveaux, que sont le cerveau émotionnel et le cerveau cognitif.
Le cerveau mimétique par un automatisme déconcertant n’a de cesse d’imiter – modèle/rival /rival-obstacle. Qui plus est, ce cerveau mimétique se met en branle au moindre signal perçu, des neurones-miroirs infaillibles et incessants, donc, qui ne nous quittent pas d’un pouce avec plus ou moins d’heureux bonheurs. Une imitation à laquelle notre deuxième cerveau émotionnel, par une impressionnante fidélité, viendra au plus vite emboiter le pas, et renforcer en ajustant notre humeur, nos sentiments et émotions. Notre cerveau cognitif, ce troisième cerveau, viendra, enfin, coiffer le tout. C’est simple.
C’est simple, mais n’allons pas si vite pour autant ! Et si on court-circuitait ce processus de base ? Le Professeur Oughourlian nous explique, en effet, que s’il est certes difficile de déconnecter l’automatisme mimétique de notre premier cerveau, reste que « l’on peut toujours choisir le chapeau que prend notre cerveau cognitif ! » ; Haut de forme, casquette de hooligan ou chapeau du rire ? Tel est l’enjeu de cet ouvrage plus que passionnant et que clôt une poste-face d’Emmanuel Gavache tout aussi convaincante…
C’est, en effet, par une meilleure compréhension du mimétisme et de son ressort sur l’inter-individualité que l’auteur, en sa qualité de neuropsychiatre, nous explique comment fonctionne le cerveau lors des crises et conflits qu’ils soient familiaux ou professionnels, individuels ou de groupe. Le premier pas consistera à comprendre et démêler ce mimétisme ayant déterminé en quelque sorte les cartes et règles avec lesquelles chacun de nous avance ; Sachant que tout mimétisme ne saurait être, bien sûr, négatif et que les exemples positifs ne manquent heureusement pas.
A la base de tout, on l’aura compris, il y a le désir, ce désir mimétique de ce que l’autre a, possède, est, ou même et surtout de ce que l’autre désir. Dans la lignée de René Girard qu’il aime à citer ou de Jean-Pierre Dupuy (« La jalousie ; une géométrie du désir », Seuil, 2016), Jean-Michel Oughourlian nous démêle, de chapitre en chapitre, cet impressionnant écheveau tissé de liens mimétiques. Pouvoir, influence, suggestion, pub, réseaux sociaux, etc., et même mimétisme inversé, jalonnent cet essai. Des mimétismes positifs ou négatifs auxquels personne n’échappe, certes, mais que l’on peut approcher et quelque peu appréhender afin de « supprimer la suggestion, l’asservissement au mimétisme rival », souligne l’auteur.
Cela passe avant tout par accepter l’idée que les conflits, maladies, névroses, proviennent de ce mimétisme /rivalité directe ou inavouée avec « son rival », ce modèle inversé qu’il convient de démasquer, et qui n’est pas pour autant et toujours en tant que tel un « ennemi ». Le mimétisme le plus universel engendre, quoique certain en dise, la jalousie avec pour pathologie l’envie lorsque « le rival devient ennemi », suivie de sa mise à mort dans son exacerbation extrême, souligne encore Jean-Michel Oughourlian. Notre cerveau mimétique est, en effet, imperméable, et seule l’intervention raisonnée de notre cerveau cognitif ralliant à lui le cerveau émotionnel parviendra à le canaliser. De là, l’apport essentiel de cet ouvrage : rendre accessible une meilleure compréhension de ce processus mimétique et de ce qui se joue, permettant de dompter ou d’apprivoiser ce fameux cerveau mimétique.
Un ouvrage qui se lit d’un trait, et auquel on ne peut souhaiter qu’un mimétisme de bon aloi ; Alors, bonne lecture !


L.B.K.

 

« L'Absolue Simplicité » Lucien JERPHAGNON, Michel ONFRAY (Préface), Collection : Bouquins, Robert Laffont éditions, 2019.

Faisant suite aux deux précédents volumes parus dans la collection Bouquins, « L’absolue simplicité » offre au lecteur quelques-uns des autres plus beaux livres de l’historien de la philosophie (lire notre interview) bien connu pour la fulgurance de ses analyses et la vivacité de son jugement. Michel Onfray livre en ouverture à ce troisième volume un témoignage sensible et poignant sur son « vieux maître » et sur la magie des enseignements dont il reçut chaque parole comme un legs précieux. La fausse désinvolture des cours de ce grand maître permettait, en effet, de toucher à cœur de jeunes âmes peu versées sur l’Antiquité et ses leçons. C’est ainsi que cette magie Jerphagnon opéra chez tous celles et ceux qui ont eu le privilège de rencontrer ce bel esprit – un brin malicieux parfois !, et que Michel Onfray évoque avec émotion en ouverture à ce beau et riche nouveau volume de la collection Bouquins. La diversité de ses enseignements ne changea en rien la limpidité de ces changements, les saillies de ses analyses et la sagacité de ses témoignages sur cette Antiquité qu’il chérissait tant, jusqu’à ses péplums qui le faisaient éclater d’un rire complice…
« L’absolue simplicité » regroupe certains des titres incontournables de Lucien Jerphagnon, tels Julien dit l’Apostat, Les Dieux ne sont jamais loin, Augustin et la sagesse, mais aussi des textes moins connus comme ces transcriptions de certains de ses cours, notamment au Grand Séminaire de Meaux ou encore des conférences ou émissions de radio qui témoignent de l’absence de frontières dans les domaines appréhendés par cette pensée fertile. Sa fidélité indéfectible à son maître le philosophe Vladimir Jankélévitch force également le respect dans ces pages d’« Entrevoir et vouloir » réunies en 1969 et augmentées en 2008 ; des pages magnifiques révélant, à elles seules, tout l’art de son auteur de « livrer » sans altérer une pensée dans toute sa richesse et complexité comme pouvait l’être celle de Vladimir Jankélévitch ; Ce « métaphysicien mystique, comme je suis devenu un agnostique mystique ! » - souligne Lucien Jerphagnon, et de poursuivre : « Peut-être était-ce pour cela que j'avais énormément apprécié « Janké » comme nous l'appelions ! » (entretiens Lexnews)…
Peut-on encore être surpris par cette pensée hors-norme et fulgurante de Lucien Jerphagnon ? Une telle question se pose-t-elle en ces décennies d’un nouveau siècle, d’un nouveau tournant ? Les lecteurs de ses chroniques politiques pour la Revue des Deux-Mondes des années 1990 ne pourront, en effet, que retrouver ce rare bonheur de percevoir de nouveau ce léger accent que ce Bordelais impénitent aimait à accentuer d’un clin d’œil complice. Une complicité offerte au lecteur entre deux jugements assénés toujours avec justesse, s’amusant des galipettes de Greenpeace, des gamineries de la presse, et des impôts que le penseur n’a jamais vu baisser de toute sa longue vie… sans oublier cette interminable nuit dont parlait Catulle et que nous fait revivre ce grand maître que fut Lucien Jerphagnon; Un esprit toujours sur la brèche qui poursuit sa quête, ne cessant de susciter de nouvelles interrogations chez ses lecteurs, des questionnement toujours aussi actuels, nécessaires, et peut-être plus urgents que jamais.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Roland Jaccard : « L’enquête de Wittgenstein. », Éditions Arléa, 2019.

Avec « L’enquête de Wittgenstein », le philosophe Roland Jaccard signe un opuscule, ô combien ! vivifiant, voire décapant. Wittgenstein, philosophe viennois (1889-1951), contemporain de Freud, demeure – il est vrai, plus connu en théorie des sciences pour ses ouvrages en logique mathématique qu’en philosophie pour son « Tractatus-logico-philosophicus ». Cependant, bien qu’injustement boudé de nos jours, il n’est pourtant pas sans attraits et un intérêt piquant à le redécouvrir ; Une incitation à laquelle Roland Jacquard s’est employé, en ces pages, avec toute la vigueur et la justesse qu’exige le philosophe viennois. Il faut avouer que tant l’homme que le penseur, ayant étudié à Cambridge auprès de Russell, ne sont pas si simples ; Qu’on en juge : Influencé par Schopenhauer, Nietzsche, Weininger, Krauss, il a gardé du premier un nihilisme de génie, et du second, cette puissance de volonté qui lui évitera à maintes reprises de commettre l’irréparable ; le tout avec un singulier mélange de Kierkegaard qu’il lira, appréciera et dont il partagera un temps la Norvège. Toute sa vie durant, avec cette espèce de fougue nihiliste qui le caractérisa, Wittgenstein se demandera : « Qu’est-ce qu’un homme ? » Une quête philosophique qui le poursuivra et qui justifie pleinement le titre de cet ouvrage : « L’enquête de Wittgenstein ».
Intransigeant à l’extrême, sans concession envers lui-même, n’aimant et ne comprenant que l’excellence, sa devise sera – pour reprendre encore un des titres de Roland Jacquard, « Le néant ou le génie ». Et si cela est clairement dit et énoncé, reste que... car, il faut avouer que la complexité de la pensée de Wittgenstein est de génie, et derrière l’enquête du philosophe, c’est bien Roland Jacquard lui-même qui mène pour son lecteur celle-ci ; une entreprise audacieuse en si peu de pages, mais Roland Jacquard sait lui aussi frapper fort, là où cela répond. N’épargnant ni les qualités ni les faiblesses du philosophe (ni celles de son lecteur), ce dernier trace à coup d’énergiques traits de plume les entrelacs de la vie et de la philosophie de Wittgenstein. Ayant fréquenté les mêmes bancs de lycée qu’Adolf Hitler qu’il haïra, il affichera un certain antisémitisme bien qu’ayant lui-même une ascendance juive ; Snob, aristocrate, solitaire, il n’aura de cesse pourtant de se reprocher son manque d’empathie pour le peuple ; Homosexuel aimant les bas-fonds, mais méprisant ses penchants ; Il sera toute sa vie tiraillé entre « les brûlures de l’enfer et les délices du paradis » ; une aimantation des extrêmes en un mélange d’Oscar Wilde et Pier Paolo Pasolini…. Se jugeant un véritable monstre lui-même, l’usage répété du mot « diable » semble en ces pages presque digne d’un traité de démonologie ! Certes, les prises de position de ce philosophe grand joueur d’échecs ne sauraient être, bien sûr, prises telles quelles ; Mais, n’est-ce pas ce que Wittgenstein aurait exigé lui-même, lui, qui entendait tout critiquer et doutait tout autant de tout… Certes, l’exigence d’excellence de Wittgenstein n’est pas à simple portée de main en notre époque où la médiocrité s’affiche sans complexe, ni même peut-être enviable, reste que cet ouvrage donne, en un tour de force, les clefs de « L’Enquête de Wittgenstein ».

L.B.K.

 

Friedrich Nietzsche « Œuvres » Tome II Trad. de l'allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini. Édition publiée sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor, Bibliothèque de la Pléiade, n° 637, 1568 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2019.

Après un premier volume réunissant « La naissance de la tragédie » et « Considérations inactuelles », la collection de La Pléiade vient de publier le deuxième volume consacré aux œuvres du philosophe allemand Friedrich Nietzsche comprenant notamment deux écrits majeurs, « Humain trop humain » et « Le Gai Savoir » sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor. De 1876 à 1882 s’ouvre pour le philosophe une période féconde sous fond de crise profonde. Cette crise, prélude à la disparition totale de sa conscience dans les dernières années de sa vie, n’affectera paradoxalement pas la créativité de l’auteur, comme si elle constituait un rappel permanent de sa fragilité et donc de l’urgence de la transcender par une intense réflexion. Nietzsche a toujours cherché à réduire cette fracture antique entre âme et corps et ne pouvait alors sous-estimer justement les affections dont il était sujet ainsi qu’il le souligne dans Aurore : “Aussi loin que quelqu’un puisse pousser la connaissance de soi, rien pourtant ne peut être plus incomplet que son image de l’ensemble des pulsions qui constituent son être. A peine s’il peut nommer les plus grossiers par leur nom. » Durant cette période déterminante de sa vie, Nietzsche se libère de ses déterminismes, tout au moins de l’emprise de Wagner et des contraintes de la philologie, discipline dans laquelle il excellait pourtant. « Tuant le père » et abandonnant ses doux rêves de musicien, c’est au « métier » de philosophe qu’il consacre alors toutes ses fragiles forces, renonçant pour cela à ses obligations professionnelles en tant qu’enseignant. « Humain trop humain » cristallise en ses pages ce « monument d’une crise » vécu par le philosophe. Véritable passage initiatique, l’abandon du mouvement wagnérien ouvre à de nouveaux horizons, bien éloignés de cette régénération pourtant tant espérée de la culture allemande par le génie du musicien. Le voyage à Sorrente, et la maladie, encouragent le penseur à un repli sur soi, à une attitude plus philosophique que théoricienne, reléguant ainsi le mythe et la métaphysique loin de ses préoccupations. Une attitude fondée sur l’histoire et l’immanence prélude à la publication de « Humain, trop humain » dont la dédicace à Voltaire est significative, ce livre marquant définitivement la rupture avec ses relations wagnériennes dès lors radicalement hostiles. Les convictions et la métaphysique se lézardent au profit d’une recherche effrénée de la vérité qui passe par le scepticisme, et donc les révisions du jugement, sous forme d’aphorismes passés à la postérité. Nietzsche observe en effet : « Ce n’est pas le monde comme chose en soi, mais le monde comme représentation (comme erreur), qui est si riche de sens, si profond, si merveilleux, portant dans son sein bonheur et malheur ». 1882 marque la première édition du « Gai Savoir », son titre puisant aux sources médiévales des troubadours et ménestrels pour un esprit libre. Convalescent et heureux de l’hiver passé à Gênes, Nietzsche se sent prêt à produire une pensée élevée, servie par un style ciselé. Mais il ne faut pas faire du Gai Savoir une réflexion hédoniste et encore moins paisible, le philosophe au marteau fait preuve d’un travail critique à l’encontre des préjugés et autres morales idéalistes qui témoigne de sa puissance. Ce livre préfigure également l’annonce de la mort de Dieu et du nihilisme : « Gardons-nous de penser que le monde serait un être vivant. » C’est ainsi à un nouvel infini auquel appelle le philosophe : « Le monde au contraire nous est redevenu infini une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations ». Avant que des nuages ne viennent jeter un voile sur cette pensée singulière de la fin du XIXe siècle, ces pages resplendissent de cette volonté de puissance caractéristique du philosophe allemand et si souvent mal interprétée, c’est un, parmi les nombreux attraits, qui encouragera les lecteurs à découvrir ou relire cette pensée fertile grâce à cette édition traduite de l’allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini, et servie par un appareil critique facilitant sa lecture.
 

Friedrich Nietzsche Correspondance, tome V : Janvier 1885 - Décembre 1886 trad. de l'allemand par Jean Lacoste. Édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Notes du traducteur Collection Œuvres philosophiques complètes, Série Correspondance, Gallimard, 2019.

Poursuivant la remarquable entreprise de l’édition de la correspondance de Nietzsche, le dernier volume paru couvre deux riches années 1885 et 1886. Traduit de l’allemand par Jean Lacoste, cette édition établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari fait défiler les jours et les mois qui pour le philosophe ne se ressemblent pas, avec au début de cette année 1885 un 1er janvier passé au lit, et la hantise des nausées avant chaque repas… Le corps souffrant de Nietzsche est à considérer dans le contexte de la solitude qui le touche, mais celle-ci n’entame pourtant pas la production de son œuvre avec le livre IV de Ainsi parlait Zarathoustra et Par-delà bien et mal, sans oublier de nombreuses rééditions… Nice, Bâle, Venise qu’il retrouve avec un plaisir non caché même si le froid et son estomac sont encore des motifs de tracas. Les inquiétudes du grand penseur sont touchantes parfois entre sa chemise de nuit trop courte ou ses chaussettes qui ne vont pas ! « Ce n’est qu’entre gens partageant les mêmes idées que l’on peut s’épanouir, telle est ma conviction ; mon malheur est que je n’ai personne de ce genre et ce n’est pas pour rien que j’ai été si profondément malade et le suis en moyenne toujours ». Nietzsche souhaite ardemment la compagnie – toujours trop rare à ses yeux – d’esprits libres et ce n’est qu’un petit cercle de familiers qui entretiendra une correspondance nourrie avec le philosophe allemand. Ce sont aussi des années de deuil avec la mort du grand musicien Franz Liszt qui lui rappelle cruellement l’univers wagnérien, Cosima sa fille ayant épousé Richard Wagner. Nous quittons le philosophe à la fin de cette année 1886, il ne lui reste plus que deux années avant que la folie ne le gagne, ce 3 janvier 1889 à Turin…
 

Vladimir Jankélévitch : « Philosophie morale », édition réalisée par Françoise Schwab, Coll. Mille et une pages, Éditions Flammarion, 2019.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch, disparu il y a maintenant 34 ans, est à l’honneur cette année ; après une exposition à la BnF François Mitterrand à Paris, c’est au tour des éditions Flammarion de lui consacrer un fort volume dans la collection « Mille et une pages » regroupant des textes du philosophe sur la morale, dont certains peu connus. Vladimir Jankélévitch a laissé une immense œuvre dont certains ouvrages ont à jamais marqué une génération ; De « L’Ironie » jusqu’au « Le je-ne-sais-quoi et Le presque rien » paru en 1980, le philosophe avec son énergie a su interroger bien des postures et démasquer plus encore peut-être nombre d’impostures. Mais dans cette immense œuvre, nombreux sont les textes demeurés plus confidentiels ou connus d’un cercle d’initiés. Aussi, une telle somme consacrée à ces écrits sur le thème de la morale, tel qu’elle a sous-tendu l’ensemble de son œuvre philosophique, vient-elle idéalement compléter les écrits plus classiques publiés et réédités du philosophe.
Cette édition établie par Françoise Schwab a fait choix de retenir des textes allant des premiers livres de morale du philosophe dont sa thèse complémentaire consacrée à « La valeur et signification de la mauvaise conscience » de 1933 jusqu’à celui consacré au « Pardon » paru en 1967. Plus de 30 ans d’une intense réflexion dans lesquels sont venues s’engouffrer les plus profondes blessures et douleurs. Laissant au fil des années et des textes derrière lui en retrait les idéologies empreintes de romantisme et d’irrationalisme, c’est une pensée d’une profondeur fulgurante, incomparable, profondément voire viscéralement liée à l’action, à la volonté de l’action qui se révèle dans ces écrits. Une pensée poussée par le philosophe du «devenir » jusqu’à ses derniers retranchements, les plus imprévisibles et infimes jusqu’à « l’impensable » ou ce « presque rien ». Une construction de « l’irréversible » ne laissant rien passer dans le tamis de cette réflexion serrée sur la morale, aucun préjugé, aucune posture, et laissant la pensée à jamais autre, là où le temps, la mort, et surtout l’amour se rejoignent. Un recueil incluant : « La mauvaise conscience » ; « Du mensonge » ; « Le mal » ; « L’Austérité et la vie morale » ; « Le pur et l’impur » ; « L’Aventure, l’ennui, le sérieux » ; « Le Pardon », à l’exclusion de « L’ironie », de « L‘alternative » et « Du traité des vertus ». Sept livres de philosophie morale où idéologie, généralisation ou synthèse n’ont pas leur place, mais livrant une pensée paradoxale dont témoigne plus encore peut-être le dernier livre sur le « Pardon », déjouant vaines certitudes et compromis, et donnant primauté à la conscience et à la vie. Des écrits où les prédilections du philosophe pour la poésie et la musique dont celle du tout aussi virtuose et fougueux Franz Liszt, trouvent également un terrain fertile. Certains de ces écrits sont plus connus, d’autres ont été remaniés ou augmentés par le philosophe notamment à l’occasion de conférences, mais tous nous parlent de l’homme, de « l’homme comme être moral », de cet « être-limite qui n’a pas de limite, mais franchit celle que l’instant lui impose. »

Et pour ceux qui redouteraient d’ouvrir ce fort volume, on ne peut que laisser entendre la voix inimitable de cet immense philosophe que fût Jankélévitch : « En somme la conscience ne dit pas autre chose que ceci : tout ne peut pas se faire ; certaines actions, en dehors de leur utilité, parfois même contre toute raison, rencontrent en nous une résistance inexplicable qui les freine ; quelque chose en elles ne va pas de soi. Telle est l’hésitation de l’âme scrupuleuse devant la solution scabreuse. La conscience est l’aversion invincible que nous inspirent certaines façons de vivre, de sentir ou d’agir ; c’est une répugnance imprescriptible, une espèce d’horreur sacrée. Mais on ne fait pas sa part au démon du scrupule une fois qu’il a pris possession de notre âme : « Le diable a tout éteint aux carreaux de l’auberge ! » »

L.B.K.

 

Miguel Benasayag « Fonctionner ou exister ? » Éditions Le Pommier, 2018.

Quelques jours avant sa mort, le 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini avait accordé un dernier entretien au journaliste Furio Colombo, article que l’écrivain-poète-cinéaste italien avait souhaité terminer par écrit et auquel il avait donné pour titre « Nous sommes tous en danger ». « Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens ». À plus de quarante années de distance, Miguel Benasayag dresse une situation qui a pris acte de cette prescience qui est devenue réalité. Sommes-nous condamnés à ne plus que fonctionner ? L’altérité chère à Miguel Benasayag ne peut subsister que par une unité complexe de l’existence et du fonctionnement, et non de l’hégémonie de cette dernière. À l’heure où les algorithmes visent à modeler le vivant, les Anciens sont devenus des vieux inutiles que l’on cache, ce qui faisait jusqu’alors la valeur constitue aujourd’hui une déficience, faute de bien « fonctionner »… Nous entrons depuis plusieurs années dans une vision manichéenne du monde, en une alternance binaire gagnant / perdant, sans intermédiaires ou autre possibles. Nos vies présentes sont faites de raccourcis, autant sur les bureaux de nos ordinateurs que vis-à-vis de nos valeurs, de nos existences, de la vie tout simplement. Réactionnaire et technophobe Miguel Benasayag ? Pour les partisans du transhumanisme et de l’utilitarisme du vivant, probablement, mais dans une situation de complexité et d’union des contraires, assurément pas.
Il est vrai que le tragique s’est tari en oubliant que le singulier ne saurait se concevoir sans ses interactions avec l’ensemble. En un monde où les relations sont de plus en plus stérilisées à l’image des couloirs d’hôpitaux, on se sent concerné ou pas, on like ou pas, la pleine conscience (mal) comprise par les occidentaux n’a que faire d’une catastrophe climatique ou humaine lorsque sonne l’heure dite de sa méditation quotidienne… Pour éliminer cette négativité qui fait partie intégrante du tragique de la vie, l’homme a la solution : lui substituer le transhumanisme des sociétés postorganiques, plus de vague à l’âme, plus de bleu au cœur, mais la promesse virtuelle d’un monde sans faille et d’une immortalité assurée. Conjoint écarté car ne « correspondant » plus, familles oubliées pour passer à autre chose, liens rompus pour soigner son petit soi ronronnant, nous ne sommes plus en danger, le mal est déjà fait et constatable quotidiennement. Miguel Benasayag ne souligne pas les risques mais les réalités déjà présentes, la tendance à l’artefactualisation du vivant ne concernent pas seulement que des prothèses, certes utiles, mais touchent bien plus encore de plein fouet le vivant à part entière, une initiative qui plus est laissée aux bons soins des machines et des logiciels. Il faut suivre l’auteur dans ces pages inspirées qui à l’image du film Soleil Vert laisse entrevoir ce vers quoi nous allons et que nous sommes en train d’oublier, Big data s’occupant déjà de nos mémoires. Cauchemar ? Certainement. Des solutions ? Une résistance de tous les instants afin de sortir de notre petit moi, tout en acceptant notre fragilité, nos failles, qui élargissent contrairement ce qu’on en pense trop souvent - notre cercle et constitue notre richesse, notre singularité, « nous sommes les mêmes tant que nous changeons », rappelle le philosophe dans l’un de ses (apparents) paradoxes dont il a le secret. La situation exige le courage de l’existence, un agir situationnel dans le cadre d’une singularité du vivant chère à l’auteur, qui n’est pas reproductible, sauf à la nier. Nous sommes prévenus, n’attendons pas encore.


Philippe-Emmanuel Krautter

A lire l'interview de Miguel Benasayag

 

Ok-Kyung Pak : « Les plongeuses Jamnyo de Jeju en Corée », Éditions Ides et Calendes, 2019.

« Les plongeuses Jamnyo de Jeju en Corée » est une étude anthropologique singulière puisqu’elle nous invite à découvrir l’univers secret et peu connu de l’extrême sud-ouest de la péninsule coréenne, et plus précisément l’île de Jeju. Cette dernière est également appelée l’île aux trois abondances - les vents, les pierres et les femmes, une appellation trouvant sa justification en ces lieux arides où curieusement les hommes sont peu nombreux. Pour affronter le sol volcanique et les vents puissants, il fallait la force d’âme de femmes courageuses, début d’une légende matrilinéaire et d’une réalité constatée au fil des temps. C’est dans cet environnement atypique que l’anthropologue Ok-Kyung Pak a ainsi entrepris, en 2016, une étude de terrain qui l’a conduite à étudier plus particulièrement ces plongeuses en apnée, une activité habituellement réservée aux hommes dans les autres sociétés. C’est ainsi l’univers singulier de cette Île, de ses habitants, et surtout de ses plongeuses nommées Jamnyo que Ok-Kyung pak nous offre de découvrir, une analyse appuyée par plus de 130 illustrations, cartes, schémas et photographies couleur.
Or, ici, c’est par leur seul souffle et une ceinture lestée de plomb que ces femmes risquent leur vie à chaque plongée pour pêcher 15 jours par mois ormeaux, conques, varech… Chaque journée compte 4 à 7 heures de plongée, chacune durant près de 2 mn jusqu’à 20 mètres de profondeur, ce qui est un exploit physique étonnant et pourtant anonyme. Car en ces lieux, il n’est point question de compétition ou de grand bleu, mais de l’intime conviction d’appartenir à un ancêtre commun, la déesse-mère Seolmundae Halmang pour qui chaque plongeuse réalise un rituel chamanique lors des plongées. Leur vie est d’ailleurs entendue également en un sens collectif puisque le fruit de chaque plongée est partagé et toute idée de pêche intensive écartée. Cette approche communautaire, étroitement liée aux éléments naturels dont la mer constitue la force la plus manifeste, offre un rare témoignage de ces temps anciens où l’homme n’avait point comme seul horizon le profit intensif. Au XXIe siècle à des milliers de kilomètres de nous existe encore une société malheureusement en déclin en raison de la pollution des mers et du développement industriel qui perpétue cet étonnant héritage ainsi qu’en témoigne cette belle étude !
 

Metin Arditi Dictionnaire amoureux de l’Esprit français éditions Plon & Grasset, 2019.

Audacieux et téméraire en nos temps troublés que d’aborder le thème de l’Esprit français illustré en page de couverture d’un Cyrano arborant la cocarde multicolore ! Et pourtant cette initiative n’a rien de politique puisqu’elle est le fait de l’écrivain suisse d’origine turque Metin Arditi, envoyé spécial de l’UNESCO pour le dialogue interculturel, ce à quoi cette plume s’adonne avec un plaisir jubilatoire dans ce Dictionnaire amoureux des éditions Plon & Grasset. Partant de cette idée de séduction dont on affuble souvent les Français, l’écrivain talentueux ayant signé de nombreux romans dont Le Turquetto, La Confrérie des moins volants, L’enfant qui mesurait le monde… transporte les lecteurs de ce Dictionnaire dans des entrées qui ne manquent pas d’audace, telles les entrées proches - alphabétiquement s’entend – comme Céline et Dreyfus avec l’antisémitisme en toile de fond… Quel que soit le choix effectué par Metin Arditi, le plaisir manifeste demeure non point de cerner, mais de révéler par petites touches l’Esprit français, ce dernier se matérialise par une mosaïque de points de vue, indispensables selon l’auteur pour répondre au vœu de Molière : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire ». La beauté compte certainement parmi cette identité, beauté multiple et variable qu’elle se manifeste dans l’art d’Édith Piaf ou de Marcel Proust, des Jardins à la française ou de Brassens. Les grands écarts certes ne manquent pas avec l’entrée Jambon-beurre qui suit celle du Jacobinisme et précède Jankélévitch. Ce sont justement dans ces contrastes que le tableau de cet Esprit insaisissable peut certainement le plus facilement se laisser dévoiler, la France aime et cultive les contrastes jusqu’aux conflits et oppositions comme l’avait déjà relevé Jules César dans sa Guerre des Gaules, et plus récemment le Général de Gaulle dans ses Mémoires… En découvrant au fil des pages et de ses thèmes ce Dictionnaire amoureux vu par un « étranger » si familier de la France, l’envie prend immédiatement de prolonger chacune de ces entrées, d’en faire des pistes de lectures et découvertes supplémentaires pour ne point passer à côté de cet Esprit français que restitue si admirablement Metin Arditi dans ces pages truculentes !
 

Pier Paolo Pasolini « Écrits corsaires » traduction de Philippe Guilhon 288 pages - 140 x 200 mm, collection Champs arts Flammarion, 2018.

Pier Paolo Pasolini a assurément pris au pied de la lettre le titre donné à ces articles réunis dans un livre « Écrits corsaires » et aujourd’hui publiés en français dans la collection Champs arts Flammarion avec une traduction de Philippe Guilhon. Corsaire est, en effet, bien l’attitude adoptée par l’écrivain italien et pour l’occasion essayiste polémique, dans ces articles sans concessions parus dans la presse jusqu’aux derniers mois avant sa mort. Le lecteur retrouvera dans certaines contributions le regard lucide de celui qui n’écarta pas les paradoxes les plus inattendus ; le poète hors convention avoue ainsi, bien que n’aimant pas ces jeunes gens aux cheveux longs qu’il décrit, se rallier finalement à leur cause lorsqu’ils font l’objet d’une attaque de la part de la société bourgeoise bien pensante de son époque. Pasolini ne choisit pas la voie facile, n’est en aucune manière partisan du choix médian, mais adopte le ton de la polémique, du combat même, avec sa plume acérée qui lui a valu tant d’inimitiés jusqu’à sa mort, dans l’opposition politique à ses idées jusqu’à la gauche italienne… Adepte de la microrésistance, apôtre des arts dans lesquels il excelle avec une facilité déconcertante, Pasolini pointe et fait mouche en bien des domaines qu’il aborde dans ces pages. Du fameux article sur La disparition des lucioles, métaphore de l’extinction du parti communiste, jusqu’au fascisme des antifascistes, Pasolini se trouve là où on l’attend le moins, décalage toujours fécond qui invite à de nouveaux points de vue, un regard lavé des conventions. Si certains textes sont conjoncturels, la réflexion mise en œuvre peut la plupart du temps être reprise dans bien d’autres contextes actuels, dont Pasolini avait si distinctement prévu l’évolution de manière confondante. Pointent régulièrement dans ces pages alertes, non seulement l’analyste de son temps, mais aussi le poète qu’il ne cessa d’être, l’écrivain parfois, le cinéaste dans d’autres contextes encore, car pour Pasolini, les arts n’étaient en rien questions de disciplines, mais de vie, cette vie qu’il mena intensément jusqu’à son terme pour mieux en explorer les confins.
 

Nietzsche « Sur l’invention de la morale » présentation par Arnaud Sorosina, édition avec dossier, Garnier Flammarion, 2018.

Quel rapport entretenons-nous avec les valeurs comme le bien, le mal, la bonté, la justice ? Nietzsche invite le lecteur à s’interroger à leur sujet et à mieux considérer leur origine, moins naturelle qu’elle ne pourrait paraître selon le philosophe. La religion, bien entendu, apparaît vite au banc des accusés pour le philosophe critique de la culture occidentale. La faute et la culpabilité sont responsables des maux de l’homme moderne qui cherche l’oubli dans le remords et la veulerie, une approche qui ne sera pas étrangère à la psychanalyse quelques décennies plus tard. Arnaud Sorosina, par sa présentation, accompagne le lecteur dans sa découverte de ce livre de Nietzsche. Le texte est ainsi précédé d’une introduction éclairante quant à l’évaluation faite par le philosophe des valeurs : leur origine, leurs développements au cours de l’Histoire par la religion, ainsi que leurs méfaits sur l’homme qui a perdu à cause d’elles sa noblesse et sa santé. Peut-on se libérer de la morale ? Belle interrogation qui accompagnera le lecteur tout au long de ce texte à redécouvrir en nos temps troublés.
 

Jean-Jacques Bedu : « Les Initiés ; De l’an mil à nos jours », Collection Bouquin, Robert Laffont, 2018.

Somme considérable, incontournable ! L’ouvrage « Les Initiés de l’an mil à nos jours » signé Jean-Jacques Bedu ne peut, en effet, que faire date et s’imposer, de par l’imposant travail présenté, en ouvrage de référence. Un joli défi relevé, et ce à bien plus d’un titre.
Audacieux, en premier lieu, l’ouvrage, dans un style volontairement accessible, propose au lecteur pas moins de 2000 ans d’histoire d’initiés, de courants et traditions initiatiques avec plus de 115 entrées ou noms d’initiés, avec pour chacun, sa vie et son parcours condensés, certes, mais jamais de manière lapidaire. On y trouve, bien sûr, Avicenne, Hildegarde, Ibn d’Arabi, Maître Eckhart, Léonard de Vinci, Swedenborg, Papus et Péladan ou encore Krishnamurti, et bien sûr, pour un tel ouvrage, René Guenon… Retenant, par souci de clarté, un ordre chronologique, regroupant ces initiés en 4 grandes périodes – L’an mil ; La Renaissance ; Le Grand Siècle au Siècle des Lumières ; le XIXe siècle ; et le XX siècle débordant sur le XXIe siècle, soit de leur éclosion à aujourd’hui. L’auteur balaye tant l’occident que l’orient ou l’extrême orient, mettant ainsi en évidence les grands courants dans lesquels viennent s’inscrire ces initiés de tous les temps et époques : alchimie, magie, kabbale, Soufisme, Théosophisme, Templiers, Rose-croix, Franc-maçonnerie, occultisme, etc. Courants entremêlant tant les grandes religions et ses différentes doctrines que les sociétés secrètes ou l’occultisme, hermétisme, prophétisme, etc.
Audace, aussi, d’avoir su allier dans ce dédale d’initiés, de sensibilités multiples et croisées ,un riche travail de qualité à une approche accessible et claire dans un style fluide fort plaisant, faisant de cette somme un ouvrage se lisant comme un roman, enchaînant aventures, légendes et destins hors normes. Que de vies, de destins… d’initiés ! On songe à Blake, à Nicolas de Flamel et « son » livre si cher à C.G. Jung.
A ces titres, l’ouvrage ne peut que séduire un large public, chercheurs, universitaires, lecteurs souhaitant être initiés ou tout lecteur curieux ou avide de vies romanesques. Dans ces initiés, un grand nombre de noms séduira, aussi, les littéraires tels Rabelais, Cyrano de Bergerac, Novalis, Goethe, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, ou encore les amateurs d’art avec notamment William Blake, Joséphin de Péladan ou de musique avec Mozart.

Non dénué d’humour, Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, d’ailleurs, à ouvrir son ouvrage avec Gerbert d’Aurillac, un non-initié, et à terminer cette longue histoire d’initiés à travers les âges et les siècles avec Steve Jobs ! Mais, l’auteur ne manque pas, non plus, avec pertinence de sens critique et de prises de position souvent bien venues. Le texte consacré à Louis Massignon est très beau et très justement présenté. Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, également, à douter, à souligner, mettre à plat ou purement et simplement écarter. Eh ! oui, parmi ces initiés se cachent parfois quelques imposteurs ou légendes inopportunes ; on songe notamment à Rabelais ou à Victor Hugo. Soucieux cependant d’objectivité, l’auteur sait aussi mettre en balance son scepticisme avec le poids des légendes, mythes ou à renvoyer les controverses entretenues dos à dos, notamment pour Nostradamus, invitant par là même ses lecteurs à se tourner vers la biographie informée donnée pour chaque entrée. L’ouvrage comporte, par ailleurs, en fin de volume de très riches orientations biographiques thématiques, ainsi qu’un très complet index des noms fort utile ou encore un glossaire.

Y a-t-il encore des initiés en 2018 ? Nous l’avons souligné, l’auteur termine par un clin œil avec Steve Jobs ; que l’on soit séduit ou non par ce dernier choix (n’a-t-il pas plus initié qu’il n’a été initié ?), il demeure que la question reste entière et d’actualité, révélant tout l’intérêt et le mérite de cet ouvrage consacré aux « Initiés de l’an mil à nos jours ».

L.B.K.

 

Pasolini's Bodies and Places (en anglais) Michele Mancini and Giuseppe Perrella N° 241, relié, 640 pages, 22 × 21 cm, anglais, Benedikt Reichenbach, Editions Patrick Frey, 2017.

Pasolini's Bodies and Places est un ouvrage à la fois savant mais parfaitement accessible à tout amateur du cinéma et de l’univers pasolinien. À partir d’hypothèses de travail exprimées au début du livre par l’écrivain, poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini, les auteurs de cet ouvrage, Michele Mancini et Giuseppe Perrella, ont réuni 1734 reproductions de scènes de ses films, archivées et analysées à partir de thématiques centrées sur les corps et les lieux. Véritable cartographie anthropologique s’étendant sur trois continents (Europe, Afrique et Asie), cette réflexion retient cette attitude chère à Pasolini d’établir des chemins et des correspondances entre les borgate de Rome, le Tiers-Monde et les villes soumises au développement néocapitaliste. Ces archives offrent ainsi un témoignage unique sur de véritables univers disparus ou appelés à disparaître et fixés à jamais par la caméra et le regard critique de ce visionnaire que fut Pasolini. À partir de classifications détaillées de postures, expressions du visage, gestes, grimaces, sourires, rires et bien d’autres encore, c’est un véritable laboratoire d’analyses anthropologiques que proposent les auteurs à partir des films du cinéaste. Le lecteur habitué à l’univers pasolinien retrouvera alors bien des correspondances avec les écrits majeurs de Pasolini, les frontières entre les arts s’effaçant sous son regard. Les cultures des périphéries émergent alors, subrepticement, au détour d’un cadrage, ici pour souligner un détail ethnique, là, pour évoquer une attitude à jamais révolue. Les lieux si importants pour Pier Paolo Pasolini rythment la caméra et ses mouvements, qu’il s’agisse d’un environnement fermé comme une prison, un hôpital ou un bar, ou encore ouvert comme le désert ou le mont des Oliviers… Une fois de plus, les mutations imprègnent la pellicule, de manière express ou sous-entendue selon les films. L’aliénation culturelle broyée sous la mondialisation conduit à une uniformité des corps et des lieux, une tendance à l’extrême opposé au cinéma et à l’œuvre de Pasolini, tel est le mérite de l’analyse de ces pages. Une bibliographie et filmographie complètent cette somme incontournable pour tout passionné de l’œuvre de Pasolini.
 

Élisabeth Roudinesco « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse », Édition Plon/Seuil 2017.

L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco signe le « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse » aux éditions Plon. Après son célèbre « Dictionnaire de Psychanalyse » dont on ne compte plus les rééditions qu’elle rédigea avec Michel Plon en 1997, l’auteur précise avoir hésité pour cette nouvelle et autre entreprise. Mais, Élisabeth Roudinesco avoue également avoir « toujours aimé les dictionnaires. Ils recèlent un savoir qui ressemble à un mystère », écrit-elle en incipit de son texte introductif à ce « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse ». Et effectivement, Élisabeth Roudinesco nous livre par cet ouvrage un véritable dictionnaire amoureux, empreint de toute la subjectivité de l’auteur, et dont les mots-clés ou entrées surprendront agréablement le lecteur. Pas de mots classico-magiques de la psychanalyse, pas de grands concepts ou noms trop incontournables pour liste d’entrées, mais des noms de ville, beaucoup de villes, Berlin, Buenos Aires, Francfort, Rome, Vienne, Zurich, etc., dans lesquelles s’inscrivent des choix et enchaînements révélant toute la distance et l’audace de l’auteur. « Des territoires réunis de façon arbitraire », souligne Élisabeth Roudinesco, abordant ce vaste territoire de la psychanalyse par des thèmes aux prises directes avec la société de ce début de siècle : éros, amour, famille, désir, bonheur, les animaux et, bien sûr, l’argent avec celui notamment qui fâche, contre ou entre psychanalystes, et si ce n’est Freud, c’est donc Lacan… Et même si Jung n’a jamais en tant que tel acquis sa maison de Bolligen mais l’a bel et bien bâtie, ce qui l’eut privé de nombre d’analyses et inspirations, le lecteur sourira à l’évocation de certaines entrées telle « Sherlock Holmes », surprenantes avec « Philippe Roth » ou les « Présidents américains ». Parfois les mots s’assombrissent sous les destins notamment de « Marylin Monroe » ou deviennent graves. La femme y trouve une belle place avec des entrées telles que le « Deuxième sexe » ou tout simplement « femmes » pour celle qui avoue n’avoir – en partie grâce à sa mère – accordé la place qui se devait à Beauvoir que tardivement. L’enfance, enfin, ne pouvait être omise, et lui sont accordées de nombreuses pages de ce territoire aux multiples rives. C’est bien à un voyage d’une subjectivité tout amoureuse en ce territoire parfois choisi, parfois rejeté ou maudit, mais toujours fascinant de la psychanalyse auquel nous convie Élisabeth Roudinesco, « un voyage au cœur d’un lac inconnu situé au-delà du miroir de la conscience.»
 

Jean-Louis Servan-Schreiber "L'Humanité, apothéose ou apocalypse ?" Fayard, 2017.

Jean-Louis Servan-Schreiber réfléchit depuis des décennies au sens de nos vies et de la vie, qu’il s’agisse de l’emploi du temps que nous lui réservons, tout aussi bien que du sens que nous lui assignons. Avec ce dernier livre « L’humanité », l’auteur prend encore plus de recul, une distance facilitée par l’âge et ce sentiment que notre époque est plus que jamais touchée par le « court-termisme » comme il le nomme. N’ayant plus le temps de réfléchir au passé, souffrant du présent et redoutant d’envisager le futur, nous sommes de nouveau dans la situation que soulignait déjà en son temps Sénèque dans son De Brevitate Vitae, malades de notre temps et de nos vies. Et pourtant, Jean-Louis Servan-Schreiber ne compte pas parmi ces pessimistes invétérés qui inondent de leurs prédictions tragiques l’environnement médiatique. Relevant, avec raison, combien le XXe siècle a pu être à l’origine de formidables progrès pour une grande partie de l’humanité, sans pour autant oublier ses laissés-pour-compte et tout en soulignant l’individualisme galopant qui en a résulté, jamais l’humanité jusqu’à aujourd’hui n’a eu autant d’impact sur son environnement et ses semblables. Faut-il s’en inquiéter, faut-il s’en réjouir ? Apothéose ou apocalypse ? Telles sont les interrogations soulevées avec humilité par cet éternel scrutateur de notre société, un questionnement nourri par le témoignage d’un certain nombre de personnalités telles Jacques Attali, André Comte-Sponville, Roger Pol Droit, Marcel Gauchet, Pascal Picq ou encore Edgar Morin…
L’accélération des moyens technos-scientifiques laisse l’impression d’une accélération du temps dont nos contemporains ne cessent de souffrir, ce dont a témoigné avec acuité l’auteur dans ses précédents ouvrages. Mais, aujourd’hui, se posent de nouveaux problèmes : que faisons-nous de ces progrès ? Ne sont-ils pas susceptibles d’aller jusqu’à la transformation de l’humain si l’on pense aux avancées de la génétique et du transhumanisme ? Saurons-nous faire face à cet écart grandissant entre une partie de l’humanité ayant plus que le nécessaire, et une partie plus grande encore de cette même humanité qui réclame de n’être pas exclue de ce progrès ? Sans prétendre avoir les réponses à ces questions de fond, l’ouvrage invite à élargir notre regard sur notre époque, dépasser le rythme effréné des news alarmistes qui empêchent le recul et la réflexion, prendre une partie de ce temps si cher à Jean-Louis Servan-Schreiber pour penser à notre avenir, au-delà d’un clivage optimistes-pessimistes.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’au-delà de tout » préface du cardinal Poupard, Collection Bouquins, Robert Laffont, 2017.

Six ans déjà que Lucien Jerphagnon nous a quittés, et pourtant son sourire malicieux et son regard pétillant semblent encore si présents ! Ce grand spécialiste de la philosophie antique et médiévale aimait à se présenter comme un historien de la philosophie, et non en philosophe, n’ayant pas de « jerphagnonisme » à proposer comme il le rappelait d’un clin d’œil complice. Né en 1921, Plotin et saint Augustin, entre autres, n’avaient aucun secret pour lui. La collection Bouquins, après le premier volume Les Armes et les Mots réunissant les titres les plus connus de l’auteur vient de lui consacrer un deuxième volume intitulé « L’au-delà de tout » et réunissant des titres méconnus s’inscrivant dans la période 1955-1962. C’est la pensée intime d’un esprit à la fois jaillissant et secret qui se révèle au fil de ces pages à la saveur incomparable. Ainsi que le rappelle le cardinal Poupard qui signe la préface de ce fort volume, si la pensée et les convictions spirituelles de Jerphagnon ont pu évoluer au cours de son riche parcours, il demeure certaines convictions de fond, immuables, et que résume à elle seule, de manière évocatrice, la phrase d’André Malraux mise en exergue par Jerphagnon lui-même de son essai « Le Mal et l’Existence » : « Tous les grains pourrissent d’abord, mais il y a ceux qui germent… Un monde sans espoir est irrespirable. » André Malraux, L’Espoir, ouvrage qui ouvre aujourd’hui ce recueil. 
Le thème du mal et de la souffrance qu’il engendre est récurrent depuis l’aube de l’humanité croyante, et bien souvent un argument avancé pour critiquer l’idée même de transcendance. Si Dieu est amour, comment peut-il accepter que sa création subisse le mal ? Plutôt que de partir de cette traditionnelle opposition amour / mal, Lucien Jerphagnon souligne combien il s’agit là d’un mystère qui ne saurait être réduit à une « explication » rationnelle, mais à une interrogation sur la propension de l’homme à se diviser. L’auteur développe le fameux exemple de Job dans la Bible, comme l’illustration de l’impuissance de l’homme à comprendre les maux qui peuvent s’abattre sur lui, des épreuves souvent initiatiques qui invitent à un rapprochement de la source transcendante, au lieu de l’en éloigner, ce qui arrive parfois. Prolongeant sa réflexion sur le mal, Lucien Jerphagnon étend son analyse notamment au philosophe Pascal auquel il consacrera un premier essai « Pascal et la souffrance », complété par un autre titre « Pascal », et enfin « Le Caractère de Pascal », chacun de ces ouvrages explorant la position philosophique de celui qui estimait que l’homme est inévitablement malheureux en raison de sa nature même mue par un mécanisme absurde le poussant à être inconstant et misérable. Seule la rencontre du Crucifié, le Dieu humilié, peut confondre le mal et réduire à néant les misères de l’homme. La lecture de ces essais ne peut être dissociée de cette période bien particulière de l’auteur – longtemps tue et ignorée du public, période durant laquelle il fut ordonné prêtre en 1950 avant de quitter les ordres dix ans plus tard, une parenthèse de vie sur laquelle il garda un silence absolu. Ce deuxième recueil démontre, s’il en était encore besoin, que l’on a encore beaucoup à apprendre sur et de ce grand maître, Lucien Jerphagnon.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

 

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

Histoire, Ethnologie, Essais...

« L'Antiquité retrouvée », 4e édition, revue et augmentée, de Jean-Claude Golvin, Aude Gros de Beler, Éditions Errance, 2020.

Le travail de Jean-Claude Golvin n’est plus à présenter, lui, ce talentueux architecte et directeur de recherche au CNRS qui a su majestueusement redonner vie de la plus belle manière qui soit à l’Antiquité grâce à ses aquarelles soignées. Il ne s’agit point là de vues d’artistes, plus ou moins romantiques, auquel le passé nous avait habitués. C’est en une véritable connaissance intime et scientifique du terrain – Jean-Claude Golvin a dirigé pendant dix ans le Centre franco-égyptien de Karnak – que son travail trouve ses sources. Alliant rigueur archéologique au talent de dessinateur, l’Antiquité reprend vie sous la plume aquarellée de l’auteur. Approfondissant le concept de « restitution », Jean-Claude Golvin souligne que proposer au XXIe siècle une image la plus fidèle possible du site de Delphes, du temple d’Amon à Karnak ou encore du Colisée de Rome ne peut se réaliser qu’à l’aide de sources fiables et nombreuses telles que des dessins, textes anciens, mosaïques et bas-reliefs, sans oublier les vestiges archéologiques parvenus jusqu’à nous.
C’est dans l’appréhension et le traitement de ces milliers de données, forcément parcellaires et souvent dispersées, que réside l’art de synthèse et de rigueur de l’auteur pour ces magnifiques dessins. Sans se perdre dans les méandres des ruelles de la Rome antique, Jean-Claude Golvin parvient cependant à en rendre la richesse. Et si les personnages n’apparaissent que très rarement, et en taille à peine visible, c’est pour mieux mettre en évidence la vie des édifices et des sites qui livrent un témoignage suffisamment évocateur du génie de ces civilisations.
« L’Antiquité retrouvée » mérite bien son titre en redonnant vie admirablement à une centaine de sites parmi les plus fameux de l’Antiquité sur près de trente siècles, de 2500 av. J.-C au Ve siècle de notre ère. Le talent de Jean-Claude Golvin, appuyé par les textes éclairants d’Aude Gros de Beler, réside assurément dans cette vision d’ensemble rendant immédiatement lisible la complexité de ces architectures antiques.
C’est un fabuleux voyage dans le temps et dans l’espace que nous offre ce passionnant ouvrage !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Le Proche-Orient - De Pompée à Muhammad, Ier s. av. J.-C. - VIIe s. apr. J.-C. » de Catherine Saliou, Collection Mondes anciens, Éditions Belin, 2020.

C’est à un autre Proche-Orient que celui décrit au quotidien dans les médias auquel invite ce livre essentiel rédigé par Catherine Saliou, professeur d’histoire romaine à Paris 8 et directrice d’études à l’EPHE. Essentiel, car il réussit en près de 600 pages à circonscrire de manière à la fois détaillée et synthétique pas moins de huit siècles d’histoire sur un vaste espace géographique allant de la Syrie à la Mésopotamie et à l’Anatolie. Cet Orient ancien aux sites si évocateurs, tels ceux de Jérusalem, Pétra ou encore Antioche, a été le centre du monde en ces siècles reculés et l’espace quasi illimité de l’Empire romain.
Catherine Saliou propose ainsi une histoire repensée de l'Orient ancien, invitant à mieux comprendre ces interactions complexes entretenues par un modèle romain fondé sur le droit, des institutions et une expansion sans frontières avec ses voisins aussi différents que la Perse, l’Inde, la Chine et l’Arabie… Ces périphéries ne sont pas accessoires dans cette volumineuse étude, mais participent activement aux analyses suggérées par l’auteur grâce à un examen des sources autres que celles officiellement livrées par le pouvoir romain hégémonique. En un raccourci vertigineux, ce livre transporte ses lecteurs de Pompée au prophète Muhammad, du 1er s. av. J.-C. au VIIe s. apr. J.-C. Toutes les disciplines sont convoquées pour ce voyage historique au long cours, la politique bien sûr, mais aussi l’économie, la culture, le social, les techniques, les religions, les langues…
La seconde partie intitulée « Vivre au Proche-Orient Romain » retient l’attention tant l’auteur parvient à restituer cette société si riche dans ses réalités urbaines, sans omettre pour autant les espaces moins visités des campagnes et déserts. De superbes illustrations viennent appuyer ces analyses, ainsi que des cartes originales replaçant ces lieux dans l’espace de manière claire.
Au terme de ce voyage et de cette effervescence de sociétés, l’ouvrage conclut de manière fort instructive sur les différentes manières dont a pu être perçu et évoqué le Proche-Orient Romain du XVIIe à nos jours, un tableau lui aussi évocateur sur la façon dont les responsables politiques ont su parfois réécrire l’Histoire…
 

« Tout César - Discours, traités, correspondance et commentaires » Jules CÉSAR, Alessandro GARCEA (Traducteur, Directeur d'ouvrage), Collection Bouquins, Robert Laffont éditions, 2020.

Assurément cette dernière publication aux éditions Robert Laffont fera date en langue française car, étonnamment, il n’était pas possible jusqu’à présent de disposer en édition bilingue de tous les écrits de l’un des plus grands stratèges et personnalité politique de l’Antiquité, Jules César.
On oublie trop souvent qu’en plus d’avoir été le conquérant de la Gaule et d’une grande partie du monde méditerranéen, à l’image de son illustre prédécesseur Alexandre le Grand, Jules César fut également un historien dont les écrits sont également passés à la postérité. Et, c’est justement l’objet de ce volume de la prestigieuse collection Bouquins que de rassembler en 960 pages l’intégralité des écrits de Jules César, et ce, en version bilingue latin et français.
Le lecteur sous la conduite éclairée d’Alessandro Garcea, grand spécialiste de la littérature latine, aura grand intérêt de débuter sa lecture par l’éclairante introduction résumant en une vingtaine de pages les grands traits de celui qui atteint non seulement la magistrature suprême au sommet de l’État, mais eu également l’intuition d’en dépasser les limites. La politique de la ratio anime en effet l’action de Caius Iulius Caesar, né le 12 juillet 100 av. J.-C. d’une famille d’ancienne noblesse. Curieusement, son action sera largement critiquée par des auteurs latins tels Tite-Live, Plutarque, Suétone ou encore Dion Cassius. La personnalité et l’ampleur de l’action de ce personnage hors-norme ne pouvaient, en effet, que susciter l’inquiétude de ses contemporains à l’encontre de celui qui bouleversera non seulement les frontières de l’Empire romain, mais également ses structures politiques et culturelles. Contrairement à l’image laissée par ses détracteurs, César eut aussi à cœur d’ouvrir la connaissance au plus grand nombre et non plus à une seule élite, faisant de Rome un grand centre intellectuel, nous sommes loin de l’image moderne – et trompeuse – d’un dictateur.
Ce vaste ensemble réunit, enfin, les Commentaires, extraits des discours, traités et correspondance conservés par les Anciens. Le lecteur pourra bien sûr goûter aux charmes intrinsèques de la « Guerre des Gaules » dépassant en ampleur les plus grandes fresques du cinéma hollywoodien, mais surtout y découvrira la dimension littéraire de celui qui ne fut pas qu’un stratège politique et militaire, en un parallèle saisissant avec le général de Gaulle.
La traduction d’Alessandro Garcea met en évidence ce style césarien qui transcende les formules historiques pour atteindre un genre révélant une éthique et une rigueur à la source d’une éloquence stylistique remarquable, ainsi qu’en témoigne cette belle édition.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Aux origines, l’archéologie - Une science au cœur des grands débats de notre temps" de Jean-Paul DEMOULE, La Découverte, 2020.

Jean-Paul Demoule offre avec ce dernier essai une porte d’entrée idéale et accessible au monde à la fois circonscris mais aussi ouvert de l’archéologie. Circonscris, car l’archéologie est de nos jours une science aux frontières bien précises et aux méthodologies rigoureuses et éprouvées, loin des approximations des siècles précédents. Ouvert également par son champ d’investigation considérablement vaste, étendu à l’exploration et compréhension de notre passé et des sociétés qui l’ont caractérisé.
Archéologue réputé, ancien président de l’INRAP et professeur à la Sorbonne, Jean-Paul Demoule milite depuis longtemps pour que sa discipline soit comprise par le plus grand nombre grâce à des publications et interventions toujours saluées pour leur pédagogie et leur engagement. C’est cette même implication qui se trouve au cœur de cet essai passionnant qui intéressera non seulement les puristes de la discipline, mais aussi par son propos élargit un vaste public cultivé qui appréciera cette mise en relation avec les nombreuses problématiques sociétales, y compris idéologiques. Le sous-titre de ce livre s’avère d’ailleurs des plus évocateurs : « une science au cœur des grands débats de notre temps ».
Dès l’introduction, Jean-Paul souligne cette double fonction de l’archéologie : scientifique et idéologique. Alors que la théologie n’est plus guère présente que dans les Séminaires et Instituts spécialisés, l’archéologie a été convoquée – souvent même manipulée – à des fins idéologiques et rhétoriques pour mieux justifier tel passé ou telle « identité nationale »… L’auteur, dans un premier temps, s’attache à cette absence de neutralité axiologique manifeste à certains stades de l’archéologie lorsqu’il s’est agi de « manipuler » l’histoire notamment en France avec l’identité nationale, les fameux Gaulois et autres invasions barbares intéressant certains présidents de la République et responsables politiques. À l’image de certaines sciences dures telles la génétique et la médecine qui en d’autres situations plus tragiques ont pu être « manipulées » par des régimes iniques afin de justifier l’idée de race et d’inégalité entre elles, l’archéologie peut également servir des desseins moins nobles que la seule connaissance, ainsi qu’il ressort des nombreux exemples détaillés rapportés par l’auteur.
Jean-Paul Demoule élargit son propos également au-delà de nos frontières nationales, en soulignant combien sa discipline peut se trouver déviée de sa mission première par des idéologies ultralibérales mettant souvent en péril non seulement une archéologie préventive manquant la plupart de moyens financiers, mais menaçant également la préservation d’un patrimoine fragilisé par des enjeux qui la dépassent tel qu’il ressort de cet essai vif et engagé.
Mais, il n’est pas trop tard pour être optimiste, conclut cependant Jean-Paul Demoule. Et tel est bien le grand mérite de cet ouvrage, soulignant et alertant pour mieux prévenir et enrayer les mauvais usages faits de l’archéologie.
 

Alban Pérès : « Devises de l'Armée française (de l'Ancien Régime au XXIe siècle) », Dictionnaire, Format : 14,8 x 21, 370 p., Editions Arcadès Ambo, 2019.

L’origine de la devise est à trouver dans l’adhésion et le ralliement à une unité symbolisée le plus souvent par des images et autres représentations symboliques, visibles et reconnaissables de loin dans la confusion et les tumultes guerriers. Mais, la devise repose avant tout sur le langage, quelques mots résumant brièvement un esprit et un engagement. Exprimant un certain nombre de valeurs, le message bref délivré par la devise a toujours été revêtu d’une force rhétorique manifeste au point que dès l’Antiquité, prendre à l’ennemi ses emblèmes et devises revenait à l’annihiler complètement. Fort de cette puissance, Alban Pérès, sous-officier de Gendarmerie, a réussi un véritable tour de force en réunissant pour la première fois plus de 1 600 devises de l’Armée française allant de l’Ancien Régime jusqu’à notre époque, devises correspondant à plus de 4 000 unités de l’armée.
La devise est assez bien résumée par le jugement mis en exergue du comte Emanuele Tesauro au XVIIe siècle : « la devise est la philosophie du gentilhomme, la métaphore militaire, le langage des héros. » C’est bien la différence et le signe distinctif qui vont ainsi caractériser toute devise militaire en faisant de ceux qui y adhérent une entité spécifique à nulle autre pareille. Les individus réunis autour de la devise se reconnaissent en effet en elle, véritable code d’honneur résumé de manière laconique par quelques mots la plupart du temps explicites : « N’irritez pas le lion » ou « Il cherche qui dévorer » au Moyen-Âge… Ralliement, motivation sur le champ de bataille, progressivement la devise gagne en complexité avec le XVIe siècle comme le rappelle Alban Pérès en introduction. On parlera alors de corps et d’âme de la devise, notamment en Italie avec l’impresa. La devise élargira encore son emprise à d’autres champs que ceux de la bataille, auprès des familles nobiliaires, corporations, États pour aboutir à la publicité… « Véritable cri de guerre (« En avant ! », repris sous différentes formes par de nombreuses unités), formule patriotique, rappel historique ou simple jeu de mots (« jamais deux 103 », devise du 103e GOA), la devise est pour le militaire le mot d’ordre de son engagement. », souligne le Général d’Andoque de Sériège, Directeur du musée de l’Armée, qui signe la préface de l’ouvrage.
Cet étonnant devisaire de l’armée française séduira bien entendu celles et ceux sensibles au domaine militaire, l’ouvrage exhaustif recensant et expliquant dans le détail chaque devise et l’accompagnant de belles illustrations des représentations dans lesquelles elles s’inscrivent. C’est alors que l’esprit curieux et ouvert pourra également trouver quelques délices à étudier cette étonnante richesse lexicale qui donne lieu à de savoureux paradoxes telle cette devise de l’Ambulance chirurgicale lourde 408 « Gravis ac Celer » ; lourde mais rapide, représentée par un bel éléphant ! Les valeurs martiales plus manifestes sont bien entendu le lot commun tel ce célèbre « Noblesse oblige » du 14e bataillon des chasseurs alpins ou encore plus explicite « Noir et Méchant » du 5e régiment de dragons… La poésie colore parfois de manière inattendue ces brèves formules telle cette devise « Sempre que plus aut » du 141e régiment d’infanterie alpine dont l’origine remonterait à un poème de Valère Bernard (1860-1936), poète de langue occitane. Cette impressionnante somme inédite réservera ainsi bien des surprises à ses lecteurs qui pourront alors deviser savamment sur ces sentences !


Philippe-Emmanuel Krautter

 

Patrick Michel et Yves Ubelmann : « Un patrimoine mutilé, Palmyre : hier, aujourd’hui. Et demain? », 24 x 21 cm, 152 p. Favre Éditions, 2019.

Nous avons tous en mémoire ces images inoubliables de destructions sur le site de Palmyre en 2015. L’ouvrage réalisé par Patrick Michel et Yves Ubelmann a choisi à juste titre, après l’émotion légitime suscitée par ces actes de violence gratuits, de réfléchir à l’avenir de ce site qui était jusqu’alors le lieu le plus visité de Syrie. Tout en rappelant que cette réflexion en faveur des ruines ne saurait en rien omettre les ravages irréversibles commis sur les êtres humains, tués par cette folie aveugle, tel Khaled Al Assaad, décapité pour avoir souhaité protéger les trésors archéologiques…
Ce livre richement illustré propose un triple voyage, celui du site tel qu’il était avant les attaques, la situation actuelle, et enfin envisage les pistes possibles pour l’avenir grâce à des reconstitutions 3D proposées. Les images satellitaires prises par l’UNOSAT permettent cet état des lieux entre ce qui préexistait et une évaluation très fine des dégâts occasionnés. Iconem est également l’autre pivot essentiel pour cette réflexion, cette start-up innovante spécialisée en numérisation 3D ayant déjà réalisé un travail remarquable qui a pu être apprécié lors de l’exposition qui s’est tenue l’année dernière à l’Institut du monde arabe de Paris. Le lecteur découvrira avec consternation par ces multiples documents réunis, la situation actuelle implacable, sous la forme de colonnes brisées, de rêves d’antiques spoliés face à l’impuissance ou à l’inaction des puissances mondiales. Que reste-t-il alors pour sauver de l’oubli définitif ces pages de l’Histoire réduites en poussière ? La magie de la reconstitution virtuelle qui a réalisé d’incroyables progrès ces dernières années et qui offre de réelles pistes à explorer pour prendre les décisions les plus éclairées avant toute reconstruction.
À partir de cet immense travail, les auteurs suggèrent des modélisations possibles qui ont tout d’abord l’immense mérite de préserver la mémoire des lieux après ces destructions massives. Mais c’est également l’occasion indispensable d’une prise de conscience : faudra-t-il envisager une reconstruction de ces structures et édifices ? Et selon quel modèle ? À l’image des grottes de la préhistoire qui ont été « dupliquées » pour des raisons indiscutables de protection, la reconstitution du site antique de Palmyre se pose avec d’autant plus d’intérêts que cette étude offre un travail d’étude incontournable avant toute décision. Afin de mieux comprendre toutes les données relatées dans ce récit engagé, les auteurs rappellent la signification de ce terme essentiel en archéologie d’anastylose, technique de restauration ou reconstruction d’un édifice par l’étude des différents éléments le composant. À partir de cette étape, la reconstruction se réalise avec des fragments originaux complétés par des matériaux de couleurs et qualités différentes pour les lacunes. C’est cette démarche qui est de nos jours privilégiée contrairement à ce qui se faisait naguère où les restaurateurs privilégiaient une fusion la moins visible des pièces authentiques et des parties nouvellement rapportées. Nous savons ce qu’était et est devenu aujourd’hui Palmyre, c’est avec lucidité mais espoir néanmoins, que ce riche ouvrage pose la question essentielle, celle de son devenir…

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Tout Homère", Sous la direction d’Hélène Monsacré ; Avec la contribution de Victor Bérard, Manon Brouillet, Eva Cantarella, Michel Casevitz, Adrian Faure, Xavier Gheerbrant, Giulio Guidorizzi, Jean Humbert, Pierre Judet de la Combe, Gérard Lambin, Silvia Milanezi, Christine Hunzinger ; Postface de Heinz Wismann, 1296 p., Éditions Albin Michel / Les Belles Lettres, 2019.

Homère a-t-il existé ? Si la question peut sembler incongrue au regard de l’œuvre à laquelle est inexorablement associé son nom, le débat reste cependant toujours ouvert. Et, si les Anciens n’évoquaient que le seul Homère lorsqu’il était question de l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, nos contemporains plus dubitatifs, en revanche, n’hésitent pas pour certains à souligner les diversités et ruptures pouvant être constatées au sein même des textes, privilégiant ainsi la piste d’une pluralité d’auteurs. Reste, et emportant l’unanimité, l’œuvre, immense œuvre… Aussi, Hélène Monsacré s’est-elle emparée de ce monument en proposant en un seul fort volume de près de 1300 pages paru aux éditions Albin Michel / Les Belles Lettres, l’intégralité des textes homériques avec une nouvelle traduction de l’Iliade de Pierre Judet de La Combe et la version de l’Odyssée de Victor Bérard. Outre ces deux œuvres phares, l’ouvrage réunit de nombreux autres textes qui, dans l’Antiquité, étaient considérés comme provenant de l’aède dont plusieurs cités se partagent l’origine, Chios, Cumes, Smyrne, Colophon, Pylos ou encore Athènes. Celui qui était naguère considéré comme un demi-dieu demeure de nos jours comme la source d’un monument littéraire, poétique et épique impressionnant, ainsi que le souligne Hélène Monsacré en introduction. La modernité du récit homérique surprendra, cependant, encore le lecteur du XXIe siècle. Si les batailles épiques où les dieux s’immiscent subrepticement pour aider ou au contraire entraver les combattants impressionnent par leur violence, c’est aussi l’occasion d’une curiosité qui rayonne tout au long de la narration, ainsi qu’aimait à le souligner Jacqueline de Romilly (lire notre interview) ; Une curiosité donnant naissance à des assemblées et conseils entre divinités et combattants, prémices de la future démocratie qui apparaîtra plus tard à Athènes au Ve s.
Tout ou presque a pu être dit sur Homère et ses œuvres dès la plus haute Antiquité, Pline l’Ancien allant même jusqu’à rapporter les propos de Cicéron selon lesquels l’Iliade aurait été écrite sur un parchemin et enfermée dans une noix… C’est ce foisonnement qui rend justement l’univers homérique plus séduisant encore, en ce qu’il révèle chaque époque l’évoquant. Un constat indéniable qui ressort de la lecture de ces sources littéraires antiques, des sources qui à la fois commentent et participent à l’aventure homérique. Une aventure immense et inégalée, donnée ici dans la nouvelle traduction pour l’Iliade de Pierre Judet de La Combe ; Une traduction qui séduit spontanément tant cet helléniste talentueux est parvenu à saisir cette « houle gigantesque de près de 16 000 vers » comme il la nomme.
Le Chant I débute par ces premiers mots déterminants :
« Cette colère d’Achille fils de Pelée, déesse, chante-la ! ».
Athéna a des yeux de lumière, Hector casqué de mille reflets rencontre Andromaque en une scène inoubliable, la magie du vers homérique opère spontanément…
Les nombreuses introductions et notes accompagneront le lecteur dans ce périple épique sans qu’il ne se perde… ou juste ce qu’il faut… afin de préserver cet univers mythologique d’où un dieu peut surgir inopinément, pour son plus grand plaisir !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Marie-Pierre Litaudon : « Le Paranymphe d’honneur et de vertu ; Un mystérieux manuscrit dédié à louis XIII. », Préface de Denis Crouzet, Coll.Emblématique, Editions Arcades Ambo, 2019.

Quel est ce mystérieux manuscrit dédié à Louis XIII ? Un précieux et bien énigmatique manuscrit enluminé du XVIIe siècle, appartenant aujourd’hui à une collection privée, présentant une luxueuse reliure claire ornée de fleurs de lys, et dont le présent ouvrage offre de fort nombreuses reproductions couleur. Son titre : « Le Paranymphe d’honneur et de vertu », un titre qui laisse songeur lorsque l’on sait que le terme « paranymphe », provenant du grec (para/ à côté et nymphe/ fiancée) désigne le prince choisi pour conduire la princesse le jour de ses noces de la maison de son père à celui de son époux… Son contenu ? A la fois des plus classiques et des plus intrigants, puisque s’il s’agit d’un ouvrage incitant son jeune destinataire, Louis XIII, à se laisser porter par la vertu et l’honneur, il contient également, comme un rite ou code, les lettres de l’alphabet. Bien étrange, non ? Son auteur, un dénommé « Jean le Goys », mais nous y reviendrons…
Car c’est à une véritable et palpitante, mais non moins sérieuse enquête à laquelle nous convie Marie-Pierre Litaudon, docteur en littérature comparée et passionnée d’archives. Il faut avouer que l’ouvrage, daté de 1606, offert au futur monarque alors âgé de 5 ans, mérite effectivement l’attention et intérêt puisqu’il semble contenir bien plus qu’une instruction à destination du Dauphin, mais une véritable initiation, tel un rite de passage vers le Prince, le Prince philosophe ou guérisseur... Bien des interrogations entourent effectivement cet étrange manuscrit. L’auteur ne dispose, il est vrai, que de peu d’éléments avérés, mais par un tour de force qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage, cette dernière a su avec audace et à propos faire parler les indices, et livrer une riche et passionnante enquête...
Qui est le véritablement auteur de ce fabuleux manuscrit ? Offert, de par ses formules, par un proche et donné pour être l’œuvre de « Jean le Goys », on ne sait cependant et étrangement rien de lui, et Marie-Pierre Litaudon, dès lors, de s’interroger sur sa pertinence… Qui pourrait se dissimuler derrière Sieur « Jean le Goys » ? Le genre de l’ouvrage, souligne l’auteur, est connu au XVIIe siècle et connaît même une certaine vogue ; il demeure un exercice fréquent à la faculté de médecine de Paris, le terme « paranymphe » désignant également le discours prononcé dans les facultés de théologie et de médecine à l’occasion des examens de licence et dans lequel était fait l’éloge des licenciés. Il n’en fallait pas plus pour que l’auteur, avec une intuition toute féminine, oriente ses recherches vers le médecin même du Dauphin, Jean Héroard, médecin de Charles IX et d’Henri III et proche du duc de Nevers. Savant et érudit aux tendances réformistes, ce dernier prônait une royauté d’amour, d’harmonie et de concorde où, en une réunion des contraires, le roi serait Roi-guérisseur des passions de ses sujets… Réunir l’âme et le corps, l’extériorité et l’intériorité, façonner en une manière toute aristotélicienne et permettre au logos en son sens initial grec d’y reprendre toute sa puissance, telle serait alors l’ambition de ce manuscrit…
Un ouvrage alchimique, alors ? Avec sa couleur rouge prédominante, son alphabet, ses commentaires et l’importance donnée à la lettre A, ses divers abécédaires, chiffres et devises, et enfin ses étranges compositions emblématiques, l’énigmatique manuscrit peut, en effet, sembler crypté dans la lignée notamment de Paracelse ou encore de Blaise de Vigenère et de son « Traité des chiffres », auteurs fort prisés à la cour - justement - du fameux duc de Nevers ; De là à se demander si C. G. Jung aurait pu avoir connaissance de ce fabuleux manuscrit…
Une vision, quoiqu’il en soit, des plus attrayantes qui a entraîné Marie-Pierre Lindauton, et à sa suite avec un plaisir manifeste son lecteur, dans cette passionnante quête, l’auteur détaillant, questionnant et approfondissant chaque planche de l’ouvrage. Mais comment savoir ? Et si ce médecin du Roi, Jean Héroard, auteur notamment sous son propre nom de « Institution du prince » également dédié à Louis XIII, avait, qui plus est, laissé un précieux journal...
Un manuscrit insolite, un journal, toute une histoire, direz-vous… Mais, « Qu’est-ce qu’un livre si ce n’est tout d’abord une histoire ? », s’interroge Denis Crouzet , professeur de lettres à l’Université Sorbonne, dès la première ligne de sa préface à l’ouvrage. Et c’est effectivement une instructive et passionnante histoire, informée, documentée, faite de riches questionnements, que nous livre avec « Le Paranymphe d’honneur et de vertu » Marie-Pierre Litaudon.

L.B.K.

 

« Rome, la fin d'un empire, de Caracalla à Théodoric 212-fin du Ve siècle » sous la direction de Catherine Virlouvet, Claire Sotinel, Mondes anciens (Collection dirigée par Joël Cornette), Belin, 2019.

Deux traits marquent souvent l’esprit lorsque l’on évoque l’histoire romaine : sa grandeur faisant de Rome l’un des plus grands empires du monde antique et sa chute, livrée aux coups de butoir des hordes barbares déferlant sur ses frontières… La réalité historique est un peu plus nuancée et le fameux « déclin » de l’Empire romain mérite bien de nombreuses explications et précisions … Des développements qu’apporte avec pertinence cette somme remarquable complétant idéalement le volume de la même collection déjà consacré à « Rome, cité universelle - De César à Caracalla ».
Ce dernier empereur marque en effet une date pivot et essentielle pour comprendre l’aspiration à l’universalité de l’Empire romain. Caracalla en 212 offre la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’Empire, une mesure juridique, mais surtout politique qui consista à intégrer plus encore les populations conquises sous l’identité romaine. Car si Rome sut être intraitable lors de ses conquêtes, n’hésitant pas à tuer, réduire en esclavage celles et ceux refusant l’ordre romain et ses institutions, ce même régime sut cependant intégrer très largement des éléments extérieurs en son sein, une acculturation au sens large comme en témoignent de nombreux engagés dans l’armée romaine d’origine barbare. L’ouvrage explore dans le détail – plus de 650 pages – ces trois siècles qui seront déterminants quant à son histoire et à son terme. Ainsi que le démontre Claire Sotinel, de profondes mutations vont, en effet, progressivement remettre en cause les acquis précédents. Se pose alors la traditionnelle interrogation du « Decline and Fall » de l’Empire romain déjà évoquée par l’historien anglais Edward Gibbon au XVIIIe s. Une décadence ou une évolution de ses structures ? Nombreux sont les spécialistes à s’être opposés et qui s’opposent encore, faisant valoir les nombreuses évolutions positives ayant eu lieu avec le développement du christianisme institutionnalisé dès Constantin, celui de Byzance et de son art, si important les siècles qui allaient succéder…
L’auteur met en lumière toute la complexité de ces interrogations, l’intérêt résidant plus dans leur exploration grâce aux recherches les plus récentes que dans des réponses tranchées, sans nuances. Le lecteur à ce titre lira avec attention la partie consacrée à la crise du IIIe s. avant d’explorer l’importance de l’empire constantinien, premier empire chrétien. Les siècles qui suivront seront caractérisés par un délitement du pouvoir politique au sein de ses frontières comme à l’extérieur, la pression des peuples barbares se faisant de plus en plus forte notamment à l’Est avec les Huns. En 476, le dernier empereur romain Romulus augustule est déposé par Odoacre, la fin officielle d’un empire est entérinée, bien que ce dernier n’ait pas fini pour autant de faire parler de lui, de nombreux traits allaient encore perdurer bien après sa disparition.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« La France avant la France 481-888 » et « Féodalités 888-1180 » sous la direction de Jean-Louis Biget ; « Les Grandes Guerres 1914-1945 » sous la direction de Henry Rousso, Coll. L’Histoire de France », Folio Histoire, 2019.

Folio Histoire offre au lecteur la possibilité de retrouver en format poche la belle collection « Histoire de France » réalisée par Joël Cornette en 13 volumes. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, il ne s’agit en rien d’une Histoire de France fermée et sourde aux multiples influences européennes et mondiales, mais d’une Histoire bien ouverte et tendue vers tous ces espaces, ainsi que l’a souhaité l’initiateur de cette vaste entreprise.
Les temps ont en effet passé depuis cette époque de l’historiographie française analysant et constituant à la fois elle-même son objet d’études. C’est aujourd’hui une vision plurielle qui est en ces volumes convoquée, plurielle tout d’abord en fonction des temps de l’Histoire considérés, trois premiers volumes leur sont ainsi proposés : La France avant la France (481-888) dirigé par Jean-Louis Biget, les Féodalités (888-1180) également dirigé par le même auteur, et enfin Les Grandes Guerres (1914-1945) sous la direction de Henry Rousso. Ainsi que les titres des ouvrages le suggèrent les angles d’analyse retenus sont multiples, non seulement à partir de la tri-fonctionnalité médiévale, mais aussi selon d’autres filtres analytiques comme l’économie, le culturel, le religieux, sans oublier le quotidien…
Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux explorent dans le premier volume cette « France d’avant la France », un titre qui annonce déjà à lui seul toutes les difficultés à « dater » précisément l’apparition du phénomène national et d’idée même de France, une apparition que le grand médiéviste Georges Duby ne discernait pas réellement avant le Xe siècle. Les réalités politiques demeurent en effet, ici encore, plurielles, héritées de la déliquescence de l’Empire romain et éclatées en multiples entités régionales héritées des invasions des Ve et VIe siècles. Du Royaume des Francs au Royaume de la Francie, il faudra un long chemin parsemé de ruptures et de conflits avant que n’émerge une royauté appelée à un long avenir, celui de la France même…
Le deuxième volume de la collection, Féodalités, réintroduit de nouveau une rupture essentielle : alors que l’on pouvait penser le royaume de France définitivement établi avec les Capétiens, la féodalité - les féodalités précisent les auteurs – va progressivement cependant morceler le pouvoir royal en autant d’entités géographiques parcellaires ; C’est l’heure des fiefs, des nouvelles relations contractuelles de la vassalité, ces alliances personnelles que l’on pensait pourtant reléguées aux temps anciens du Royaume. Une rupture qu’analyse Florian Mazel démontrant combien la naissance de la France est loin d’être établie au profit d’un seul royaume des Francs qui perdure. L’ouvrage riche de plus de 900 pages affine notre vision de la féodalité lui préférant un pluriel plus adapté, selon l’auteur, aux nombreuses relations qui en découlent, ainsi qu’ au temps plus long exigé quant à leur établissement. Profitant des dernières recherches sur cette période cruciale de l’Histoire de France, le livre invite à adopter une appréciation plus nuancée de ce qui fut longtemps perçu comme une « mutation féodale » rapide et radicale au tournant de l’an mil.
Saut vertigineux, enfin, vers le présent dans cette collection vouée à l’Histoire de France avec ce troisième volume Les Grandes Guerres consacré aux deux Grandes Guerres mondiales de 1914 à 1945. Nicolas Beaupré adopte cette même attitude globale d’analyse des deux conflits mondiaux, en une approche de guerres totales. Tournant le dos aux conflits précédents, la Première Guerre mondiale introduit, en effet, une rupture par l’ampleur et le désastre qu’elle impose aux hommes et aux structures de la France les plus infimes. Ce sont celles-ci, ces multiples désastres, qui sont analysés dans le détail dans cet ouvrage particulièrement exhaustif avec notamment des développements éclairants sur la reconstruction et économique et démographique, essentiels pour mieux comprendre la montée vers le deuxième conflit mondial. Favorisant une analyse internationale de la position de la France sur ces presque trente années qui connaîtra une instabilité politique chronique de la IIIe République avec sa valse des gouvernements, un retrait crispé de la sphère politique internationale au profit d’un interventionnisme colonial, sans oublier la crise de 1929 qui touchera la France au début des années trente jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale…
Une collection qui réactualise l’Histoire de France et dont la publication en format poche assurera la diffusion qu’elle mérite.

 

Arlette Farge : « Vies oubliées ; Au cœur du XVIIIe siècle. », Coll. « À la source », éditions La Découverte, 2019.

C’est un ouvrage bien surprenant, mais ô combien truffé d’heureuses pépites que nous livre l’historienne Arlette Farge avec cet ouvrage « Vies oubliées ». Cette dernière a eu l’audacieuse idée de regrouper dans ce volume les fragments d’archives, lettres, détails, issus du Siècle des lumières que les historiens habituellement déclassent et laissent de côté faute de consistance. À rebours de ces idées préconçues, contre vents et marées en quelque sorte, cette brillante historienne, spécialiste du XVIIIe siècle et directrice de recherche émérite au CNRS, laisse enfin parler ces bribes de vies depuis si longtemps à tort délaissées et oubliées dans les caves des archives.
Cet ouvrage fort attrayant par la nouveauté de son approche vient s’inscrire et ouvre la nouvelle collection « À la source » aux éditions La Découverte dirigée par Clémentine Vidal-Naquet. Une nouvelle collection qu’on ne peut que saluer, et qui offre aujourd’hui aux historiens la possibilité de revenir aux sources délaissées ou discordantes pour adopter une nouvelle expérience d’approche et d’écriture, plus intime et sensible du passé, gardant l’historien en éveil de ses émotions, au plus près de l’Histoire, mais sans jamais remettre en cause pour autant les exigences et la rigueur de la recherche historique.
Un défi qu’Arlette Farge relève avec justesse et pertinence puisque ces « reliquats », ces « frêles instants » et ténus de vie dont aucun historien ne voulait, offrent au lecteur, en fin de compte, de véritables, étonnants et instructifs instantanés de la vie sociale du XVIIIe siècle ; Par ce travail et approche novatrice, les amours anonymes se retrouvent et s’aiment à nouveau, les prêtres retrouvent foi, et les artisans, domestiques reprennent vie sur fond de politique, de violences et révoltes ; Ainsi cette lettre sans pitié de « Dame La Garde de Polignac » demandant l’enfermement d’un garçonnet à son service ou ce recueil de lettres retrouvé dans les archives de la Bastille : « De petit format, c’est un livre relié, où peuvent se lire des lettres manuscrites de femmes et d’hommes aux noms restés cachés, et sans date. » La misère aussi avec cette émotion que suscitent ces si nombreux « nouveau-nés abandonnés » ou ces « Billets du Mont de Pitié ». Des avis de recherches, des policiers, geôliers, mais aussi des écuyers, sorciers, etc. L’historienne laisse libre cours à son écriture, une fluidité propre à l’intimité et à l’émotion pour ces vies sauvées de la guillotine de l’Histoire.
C’est tout un monde oublié et négligé des livres traditionnels d’Histoire qui s’animent ainsi à nouveau ; un quotidien dépoussiéré, revalorisé, rattrapé in extremis, qui nous est donné à lire dans son intimité, au plus près de ce Siècle des Lumières. Un siècle dont le faste et la grandeur ont souvent fait reléguer les misères, les peines de ces petites gens dont on ne savait pas assez de choses pour leur accorder considération… Que de vies ainsi enterrées une seconde fois dans les tiroirs des archives, et auxquels l’historienne Arlette Farge redonne, dans le respect le plus strict respect des sources de l’Histoire, voix et souffle.


L.B.K.

 

Atlas historique mondial de Christian Grataloup, Patrick Boucheron (introduction) Héloïse Kolebka (Cartographe), Frédéric Miotto (Cartographe), Collectif, L'Histoire - Arènes Editions, 2019.

Dès la plus haute antiquité, l’homme a cherché à représenter le monde qui l’entourait, les contrées connues étant souvent délimitées par des mers infranchissables. Au-delà, la terra incognita était souvent les lieux des dragons et autres divinités que l’homme ne pouvait aborder sous peine d’y laisser la vie. « Derrière chaque carte, il y a une bibliothèque », rappelle l’historien Patrick Boucheron introduisant le volume, et derrière chaque bibliothèque une conception du monde plus ou moins révélée… C’est à cette histoire de l’humanité cartographiée à laquelle invite cet ambitieux Atlas riche de 515 cartes et 670 pages, toutes ces cartes pouvant même être téléchargées à partir du site dédié. À l’heure de l’information numérique et des animations multimédias, les chronologies traditionnelles ne sont plus guère goutées, si tant soit peu qu’elles le furent ! Avec l’Atlas historique mondial réalisé par le spécialiste de géohistoire Christian Grataloup, nous entrons non seulement dans une représentation graphique des grandes civilisations au fil des siècles, mais également dans une lecture analytique rarement présente dans ce genre d’ouvrage, si ce n’est pour l’incontournable Atlas réalisé naguère par le grand historien Georges Duby. Christian Grataloup a su puiser dans l’immense fonds de cartes de la revue L’Histoire pour évoquer cette marche du monde. Ainsi que le rappelle encore Patrick Boucheron, rien n’est plus difficile que de saisir par le trait et la représentation graphique des faits et des évènements, surtout lorsque ceux-ci ont la profondeur et l’importance que l’on sait dans l’histoire des civilisations. C’est cet art bien d’une particulière rigueur se devant de ne retenir que l’essentiel et lignes forces. C’est ce défi – relevé avec virtuosité, qui a été retenu pour cet Atlas dont la première section part, il faut le souligner, des hominidés aux premiers humains depuis 7 millions d’années… (lire nos interviews d’Yves Coppens et Michel Brunet )
Les échelles géographies évoluent bien entendu en fonction des thématiques retenues et des pans entiers de l’Histoire souvent ignorés dans les atlas traditionnels y sont traités notamment le Nouveau Monde mais aussi le drame du génocide arménien qui bénéficie d’une double page cartographiée. Un texte concis et synthétique offre l’essentiel permettant en quelques lignes d’appréhender au mieux la richesse des remarquables cartes élaborées . Codes couleurs clairs, flèches de formes et tailles différentes, typographies variées, tout a été conçu pour donner une compréhension immédiate d’évènements aussi riches que complexes. L’Atlas se conclut par des problématiques plus qu’actuelles avec la protection de la mer depuis 1980 et des Pôles Nord et Sud, signe une fois encore que l’histoire, la géographie et le temps présent, ont souvent des frontières parfois ténues que cet Atlas, en un tour de force réussi, révèle remarquablement.

 

Jacqueline de Romilly « Émerveillements - Réflexions sur la Grèce antique » Pascal CHARVET (Préface), Monique TRÉDÉ (Préface), Arnaud ZUCKER (Préface), Collection : Bouquins, Robert Laffont, 2019.

Le nom de Jacqueline de Romilly restera inexorablement associé aux lettres classiques et à cette passion hellénique qui la fit connaître du grand public avec des titres devenus des depuis classiques. Ce sont ces ouvrages ayant suscité tant d’admiration que la collection Bouquins a eu l’heureuse idée de réunir. Judicieusement nommée « Émerveillements – Réflexions sur la Grèce antique », cette somme de 1376 pages évoque cet amour immodéré des textes grecs de l’historienne, et ce dès les petites classes, notamment ce coup de foudre pour Thucydide, après avoir reçu en cadeau par sa mère un livre de cet auteur en parchemin… Après de brillantes études, Jacqueline de Romilly va très tôt nourrir un intérêt aiguisé pour les idéaux et valeurs nourris par les Grecs, plus encore pour elle que la réalité des faits historiques. Alcibiade, personnage de Thucydide, ne pouvait qu’attirer l’helléniste par cette séduction à laquelle personne n’échappait selon les dires de l’historienne, tout en soulignant l’ambiguïté du personnage, plus soucieux de lui-même parfois que de sa patrie.
Il ressort de ces textes éblouissants tels que Hector, Alcibiade, La Grèce antique à la découverte de la liberté… que ces valeurs se doivent d’être appréhendées plus comme un idéal vers lequel tendre qu’au titre de véritable portrait. Athènes et le Ve siècle constituent un foyer quant à la conception de l’homme, ses passions et le régime politique idéal leur servant de cadre. Dans des pages d’une clarté didactique dont Jacqueline de Romilly avait le secret, nous nous penchons sur le berceau de la démocratie, mais aussi sur ce conteur incomparable que fut Homère et qui anticipa cette curiosité et cette ouverture de l’esprit grec. Mais, au-delà de ces personnages illustres passés à la postérité dans ce que l’on nommait les humanités, Jacqueline de Romilly fait preuve d’une passion constante pour la naissance et le développement des idées. Comment les Grecs donnèrent-ils naissance à des concepts encore prégnants de nos jours ? Bien que le concept de démocratie vienne, bien entendu, le premier à l’esprit et suscite encore de nombreuses questions de nos jours, l’auteur a toujours pris grand soin de nuancer le contenu de ce concept selon les époques et les lieux...
Ce sont toutes ces nuances qui transparaissent dans cette pensée lumineuse, une sensibilité toujours alerte et en alerte, une délicate invitation au lecteur d’appréhender l’importance de cet héritage menacé. (Lire notre interview de Jacqueline de Romilly)

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Naissance de la Grèce : De Minos à Solon. 3200 à 510 avant notre ère" Brigitte Le Guen (dir.), Maria Cecilia D'Ercole, Julien Zurbach, Collection : Mondes anciens, Belin, 2019.

C’est un programme ambitieux qui marque cette dernière publication de la prestigieuse collection Mondes anciens aux éditions Belin, couvrir en moins de 700 pages l’histoire de la Grèce antique de ses origines mythiques à Solon, six siècles avant notre ère, soit près de trois millénaires qui marqueront définitivement la Méditerranée et le monde ancien. L’historienne Brigitte Le Guen qui dirige cet ouvrage réunissant des spécialistes de chacune des périodes concernées s’explique en prologue sur le choix de ces bornes fixant la période couverte par cet ouvrage. Pourquoi Minos ? Parce qu’il est un personnage à la frontière du mythe et de l’histoire et que ce souverain trompa le dieu Poséidon, mensonge qui marqua le départ d’une longue aventure venue de Crète, faite d’espérance, de désirs et… de tromperies aussi ! À l’autre borne du temps, c’est Solon qui conclut cette belle histoire, l’un des Sept Sages de la Grèce , et qui symbolise autour de sa personne les promesses du renouveau, une prospérité de la Grèce reposant sur le commerce et non plus sur la seule agriculture. Entre ces points marquants chronologiques, le lecteur aura le choix cornélien d’une lecture continue, certes passionnante mais exigeante, ou bien de survoler ce temps long sur plus de deux millénaires et descendre de sa machine à remonter le temps selon ses humeurs soit à Troie, terreau fertile de deux des œuvres les plus fameuses de la littérature mondiale avec l’Iliade et l’Odyssée, ou bien encore être ébloui par les ors étincelants de Mycènes, la naissance de la polis, l’émergence des palais et des temples, l’ouverture vers l’extérieur et les nombreuses colonies, sans oublier les concepts fondateurs de la politique… Histoire, de toute façon éblouissante et plurielle, servie par les toutes dernières découvertes archéologiques et une iconographie remarquable, Naissance de la Grèce est certainement l’une des publications récentes les plus mémorables appréhendant avec science et poésie cette riche histoire qui marque encore le présent de nos civilisations occidentales.

 

"L'Afrique ancienne, de l’Acacus au Zimbabwe. 20 000 avant notre ère – XVIIe siècle" sous la direction de François-Xavier Fauvelle, collection Mondes anciens, Belin, 2018.

Une telle somme sur l’Afrique ancienne manquait indéniablement dans la bibliographie française et c’est par un travail remarquable réalisé sous la direction de François-Xavier Fauvelle pour la collection Mondes anciens aux éditions Belin que cette lacune est enfin comblée. Travail remarquable tout d’abord au regard de l’ampleur du sujet, l’Afrique pour désigner un tel continent immense ne pouvait, en effet, que s’entendre au pluriel, et ce, dès lors que les auteurs entendaient entrer au cœur de son histoire dont nous savons depuis les découvertes des préhominidés qu’elle est à l’origine de notre humanité. Ces vingt mille ans jusqu’au XVIIe siècle représentent, certes, une échelle non seulement vertigineuse, mais également et surtout une diversité de cultures, de sociétés et de populations dont ce riche ouvrage parvient à nous dresser un inventaire très clair et didactique. Un défi relevé avec brio. L’homme occidental peine à sortir des préjugés coloniaux en estimant que l’histoire de l’Afrique est celle de sa découverte par les puissances étrangères qui, si elles lui ont apporté la modernité, ont souvent causé plus de désordres dans ses traditions et héritages que d’actions bénéfiques. Les meilleurs spécialistes mondiaux offrent ainsi au lecteur les éléments essentiels pour connaître non seulement ces sociétés africaines qui ont pour nom Kerma, Aksum, Mali, Kanem, Makouria, Abyssinie, Ifât, Ifé, Kongo, Zimbabwe, mais aussi prolonger la réflexion quant aux domaines artistiques, littéraires, techniques… Et ces mêmes auteurs de répéter inlassablement que l’Afrique a bien une Histoire et non point de belles histoires de safaris et autres vues aussi exotiques qu’erronées sur ce continent. Ces études détaillées, mais toujours accessibles, soulignent ces singularités qui désemparent et surprennent souvent les esprits cartésiens habitués aux catégories formelles qui volent en éclats souvent lorsque l’art se masque derrière le religieux, à moins que ce ne soit l’inverse… Ce continent apparaît bien « habité de plusieurs domaines d’histoire, non pas isolés les uns des autres mais articulés, parfois interpénétrés » résistant à l’homogénéisation culturelle. Cette diversité des formes sociales n’en rend que plus riche la découverte de ces bribes d’histoire que les temps anciens ont bien voulu nous léguer par ces routes immémoriales de Tombouctou à La Mecque, de Dongola à Bagdad où ont véhiculé tant d’âmes en quête du sens de leur vie . Ce sont ces chemins, ces voies témoignant d’évènements du quotidien ou exceptionnels qui donnent toute sa splendide solennité à cette statue en buste d’un roi d’Ifé au XIVe siècle ou encore cette nostalgie de temps révolus avec cette inscription à moitié effacée sur la tombe d’un sultan d’Éthiopie… Ce sont bien des écritures de l’Histoire qui se trouvent admirablement réunies et analysées dans cet ouvrage incontournable s’adressant à toutes celles et ceux qui souhaiteront se rapprocher de l’Afrique et mieux la comprendre.

 

« Autour du Léman - Histoire et esthétique d’un espace lacustre. », dirigé par Michael Jakob, Coll. Voltiges, Éditions Métis Presses, 2018.

Le Léman, ce si célèbre lac, a marqué de tout temps l’identité de cette région lovée entre plaines et montagnes, au carrefour de l’Europe. Depuis la plus ancienne histoire de l’humanité, ses rives ont attiré des peuples qui ont fait corps et âme avec cette vaste étendue d’eau ayant imprégné la géographie de cet espace. C’est cette complexité même, aussi belle que riche, qui est l’objet de cette belle étude sous la direction de Michael Jakob, spécialiste renommé de l’histoire du paysage et enseignant notamment à Genève. C’est justement à partir de ce concept de paysage, toujours fluctuant au fil des âges et des pays, qu’il faut partir pour appréhender le Léman, ainsi que rappelle en préface Michael Jakob. Sans réduire les émouvantes descriptions laissées par Pline le Jeune sur ses deux propriétés bordant le lac de Côme, l’attraction pour un paysage lacustre demeure relativement récente dans l’histoire avec le XVIIIe siècle et les fameuses évocations laissées par Jean-Jacques Rousseau notamment sa fameuse idylle dans La Nouvelle Héloïse analysée par Jacques Berchtold, point de départ de la théorie esthétique. Les nouvelles catégories du sublime et du pittoresque laissent le champ libre à un élargissement du regard, là où jusqu’alors la plupart ne voyaient que désolations et rochers… Et, c’est une approche comparatiste et ouverte qui a été retenue avec justesse pour cet ouvrage afin de mieux correspondre à ces fluctuations du paysage. Les dimensions artistiques sont également convoquées afin d’évaluer la place de l’art dans cette représentation que nous nous faisons de la « réalité » lacustre, un singulier à décliner plutôt au pluriel si on en juge la contribution de Clélia Nau quant au rapport lac-miroir. L’œuvre du peintre Hodler ne pouvait qu’être au cœur d’une telle analyse menée par Niklaus Manuel Güdel sans oublier cet autre peintre du Léman en la personne de Jean-Pierre Magnin. Nombreuses sont les contributions de ce riche ouvrage à la mise en page aérée et soignée illustrée par une belle iconographie rendant sa lecture plus encore captivante. Une lecture et des découvertes qui réjouiront tous les passionnés du paysage lémanique !
 

Verena von der Hayden-Rynsch : « Le rêveur méthodique ; Francesco Zorzi, un franciscain kabbaliste de Venise », traduit de l’allemand par Pierre Rusch, Éditions Gallimard, 2019.

Avec « Le rêveur méthodique », Verena von der Hayden-Rynsch, historienne et biographe, livre une biographie informée de Francesco Zorzi, plus connu de certains sous le nom de François Georges de Venise. Né au milieu du XVe siècle à Venise, comme son nom le sous-entend, il fut un personnage influent du tout début de la Renaissance. Franciscain, théologien, kabbaliste chrétien de renom, Zorzi côtoya l’entourage du Roi Henri VIII d’Angleterre, la papauté de Clément VII, mais aussi et surtout nombres de grands noms dont certains furent aussi ses amis : Pic de la Mirandole avec qui il correspondra et dont il commentera l’œuvre, il lira aussi Nicolas de Cues, Marsile Ficin, More et Érasme et entretiendra des liens étroits avec le célèbre architecte Jacopo Sansovino et le non moins célèbre imprimeur Aldo Manuzio (auquel l’auteur a déjà consacré un ouvrage)… Dans la lignée de Bessarion, « L’hermétisme et la Kabbale s’unissent chez Zorzi, comme chez Bessarion, à des échos dantesques, pour créer une synthèse originale des thèmes de l’harmonie et de concorde universelle. », souligne la biographe.
Verena von der Hayden-Rynsch laisse apparaître avec un souci pragmatique son personnage par cercles concentriques : L’Angleterre du XV et XVIe siècle, tout d’abord, où les querelles et les disputatio quant au divorce d’Henri VIII avec Catherine d’Aragon nourrissent tout autant les fractures et controverses que les alliances politiques et théologiques qui aboutiront à l’anglicanisme. Puis, Venise, cette Venise fière et indépendante, celle des doges et prélats, carrefour inévitable mêlant bien des confessions religieuses notamment chrétiennes et hébraïques. Comprenant, en effet, une forte communauté hébraïque venue d’Espagne, elle compte aussi de nombreux éditeurs de cette confession. C’est dans ce contexte foisonnant que Zorzi prend toute son importance, lui, ce franciscain, humaniste, parlant latin, grec, hébreu et araméen, connaissant aussi bien les Écritures que la philosophie néoplatonicienne et pythagoricienne, les philosophies et théologies arabes et l’hermétisme. Initié à la Kabbale juive, il deviendra un kabbaliste chrétien notoire. Ouvert aux grandes religions, prônant une harmonie du monde et de l’homme, il sera l’auteur notamment de « De harmonia mundi », et bien que mise à l’index, son œuvre aura une large influence dans les cercles des initiés notamment auprès de Cornelius d’Agrippa de Nettesheim, mais aussi John Dee.
Verena von der Hayden-Rynsch, en historienne, aborde son personnage sous un angle politique et théologique avant de consacrer une large partie aux œuvres mêmes. S’entremêlent alors dans de fabuleuses bibliothèques aux livres rares et précieux, théologie, philosophie, kabbale, hermétisme, ésotérisme, magie et musique… Humaniste, fervent d’une Europe pacifiée, Zorzi révèle, il vrai, de par sa vie, ses convictions, quêtes et œuvres, cet humanisme vénitien du XVIe siècle qui se diffusera dans toute l’Europe. On dit qu’il aurait inspiré Shakespeare pour « Le marchand de Venise »…Quoi qu’il en soit, Zorzi apparaît bien, en ces pages, comme un énigmatique « rêveur méthodique»…
 

L.B.K.

 

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 3 volumes, Armand Colin, 2017.

Un classique plus qu’incontournable ! C’est un sujet de thèse qui est à l’origine de la vaste aventure de « La Méditerranée » de Fernand Braudel. Nous sommes en 1923 et le jeune historien propose à son directeur Lucien Febvre ce thème immense associé à celui de Philippe II. Après un long travail de recherche dans les archives de plusieurs bibliothèques d’Europe, la guerre éclate et Fernand Braudel mobilisé se trouve prisonnier en Allemagne où il rédigera pendant cinq années l’essentiel de cette somme sans l’aide de ses notes dans trois versions comptant au total 3 000 à 4 000 pages… Avec le recul, l’historien se souvient : « Sans ma captivité j’aurais sûrement écrit un tout autre livre ».
Cette somme unique en son genre se divise en trois volumes. Le premier intitulé « La part du milieu » cherche à mettre en évidence l’influence des éléments naturels et les héritages de civilisation sur les hommes de Méditerranée. Écartant une analyse géographique classique, Braudel privilégie une étude approfondie du lien géographie/social. C’est la diversité qui caractérise les rapports entre grands propriétaires des plaines auxquels des paysans sont soumis et ceux contrastant des montagnards pauvres mais libres, sans oublier marins, pécheurs, corsaires, nomades qui retiennent son attention. Nous entrons au cœur de la géographie intime de la Méditerranée du XVIe siècle avec des richesses aux mains d’un très petit nombre d’individus face à une misère omniprésente du plus grand nombre.
Le deuxième volume explore la dimension économique et sociétale. En ce XVIe siècle, l’économie enregistre une forte prospérité de la Méditerranée enrichie par l’arrivée massive d’or et d’argent provenant d’Espagne avec ses mines d’Amérique et la croissance des banquiers italiens pratiquant le crédit sur toutes les places d’Europe. Mais cette prospérité n’empêche pas ou attise guerres et autres banditismes, et l’opposition entre Islam et Chrétienté.
Le dernier volume s’attache quant à lui aux évènements et à la politique durant le règne de Philippe II, un règne où ce conflit entre Islam et Chrétienté s’exacerbe jusqu’à son point culminant avec la bataille de Lépante. Avec Braudel, et l’École des Annales qu’il représente brillamment, c’est une Histoire évènementielle repensée et élargie qui se trouve réalisée, une Histoire non point de l’Homme, mais de l’individu insistera Braudel. L’historien y repère les oscillations brèves et rapides selon les hommes et forces en présence pour mieux en dégager les conséquences et grandes lignes. En effet, tous ces faits recueillis par Braudel se trouvent éclairés par la précision d’analyse de l’historien dont il sut mettre en lumière les grandes lignes tel l’affaiblissement de la puissance ottomane et la montée en puissance de la Chrétienté. Braudel démontre avec cette démarche combien l’historien doit aller en profondeur à partir de l’analyse de temps courts de l’Histoire, une manière de dépasser l’Histoire purement évènementielle pour une pluridisciplinarité qui connaîtra par la suite le succès que l’on sait.
 

« ARMORIAL des poèmes carolingiens de la Cour de Ferrare » Michel Orcel – Alban Pérès, Arcadès – AMBO, 2018.

Le siècle de Charlemagne a donné naissance non seulement à un espace politique et à des institutions jusqu’alors mises à mal depuis la chute de l’Empire romain, mais également à une véritable renaissance de la culture. Grâce à l’usage de la « minuscule caroline », écriture nouvelle supplantant les différentes écritures locales et par sa généralité sur tout l’empire, l’uniformité allait pouvoir s’établir jusqu’aux frontières reculées ; Une écriture dont nous avons hérité avec la fameuse « minuscule d’imprimerie » encore en usage de nos jours. Cette écriture a non seulement permis le développement d’une véritable littérature, mais a également permis de préserver les sources classiques, base de la culture médiévale (Ovide, Virgile, Cicéron…). Avec l’Académie palatine instituée par Charlemagne, c’est un ensemble d’auteurs qui feront un legs incontournable à la littérature médiévale avec des noms passés à la postérité tels Paulin d’Aquilée, Théodulfe ou encore Alcuin. Une poésie de langue latine reprend ainsi une partie de l’héritage de l’antiquité tout en annonçant les siècles à venir. C’est cet héritage qui a été transmis en Italie, notamment à la Cour de Ferrare, cour qui reçut ces leçons de la Matière de France, récits de guerres et de confrontations célèbres avec notamment la fameuse Chanson de Roland… Ces chansons de geste refleurissent de l’autre côté des Alpes avec l’Arioste et son Orlando furioso ou encore l’Orlando innamorato de Matteo Maria Boiardo, sans oublier Le Tasse. Que révèle cet impressionnant corpus, trop souvent méconnu de nos jours ? Et c’est justement ce cycle carolingien transposé en Italie du XIIIe au XVIe siècle qui se trouve être l’objet d’une belle étude par Michel Orcel et Alban Pérès dans cet ouvrage intitulé « Armorial des poèmes carolingiens de la Cour de Ferrare ». Retenant l’angle original, et jusqu’à maintenant non traité, de l’héraldique imaginaire, les deux auteurs ont réalisé un véritable travail monacal en recueillant l’armorial des personnages en trois sections : les écus (support physique du blason au centre des armoiries), les bannières et les cimiers (partie supérieure dans les ornements extérieurs de l'écu). La seconde partie de l’ouvrage rassemble, quant à elle, les notices par ordre alphabétique en rappelant leur origine textuelle.
Par ce riche et bel ouvrage à tirage limité, le lecteur du XXIe siècle voyage dans des tableaux colorés dont on imagine toute la difficulté quant à leur réalisation pour cette édition, et plonge avec un rare bonheur dans cette seconde partie qui révèle par touches discrètes et successives ces transferts, parfois surprenants ou énigmatiques, des traits culturels de l’héraldique carolingienne en Italie. C’est certainement l’une des qualités premières de cet ouvrage que de révéler après cette enquête « héraldographique » approfondie, les nombreux emprunts, transferts, mutations, rejets et novations de ces processus d’acculturation. La simplicité des figures essentiellement animales, fantastiques et végétales, les couleurs qui trahissent les influences chrétiennes ou païennes, les entrecroisements religieux, et surtout le recours fréquent aux armes à enquerre c’est-à-dire non conventionnelle (10%) sont autant de motifs de curiosité et de nouvelles pistes de recherche que pose cet ouvrage passionnant à plus d’un titre.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Culture générale - Mon livre de référence » coordonné par Gérald Dubos, avec Patrice Gay, Cédric Grimoult, Vincent Hérail, Marie-Luce Septsault, 544 pages, Vuibert, 2018.

La culture générale est la question-piège par excellence. Rares sont les personnes à appréhender sans hésitation cette question qui touche à tous les domaines. Épreuve de nombreux concours, critère pour distinguer des candidats à un poste lors d’un recrutement, la « culture » peut devenir piège lorsqu’elle est affublée de ce second qualificatif - « générale », dont on pourrait longtemps discuter la pertinence… Toujours est-il que les auteurs de cette somme impressionnante de plus de 500 pages abordent cette question de manière décomplexée en offrant un parcours à la carte et individualisé, une démarche indispensable si l’on songe à toutes les disciplines concernées par ce thème irréductible de la pensée humaine, c’est-à-dire sans limites. Les auteurs spécialistes des questions abordées ont à cœur dans ces pages de faire partager leur savoir de manière synthétique en usant d’outils didactiques, encadrés, tableaux, codes couleurs, nombreuses photos, etc. L’ouvrage commence par une frise sur la préhistoire afin de comprendre à quel point-charnière l’homme entre dans l’ère de la culture, aussi élémentaire soit-elle à ses débuts jusqu’au raffinement apporté par Cro-Magnon. L’antiquité est ensuite abordée afin de se remémorer les empires et cités essentiels à la compréhension de l’Histoire. Chaque période étant, ainsi, abordée successivement par le filtre de l’histoire, mais aussi par celui des sciences, des arts, des lettres et de la philosophie avec certains focus anecdotiques tel le rappel de l’origine de la boiterie d’Épictète… À chaque étape, des suggestions pour aller plus loin et des conseils de lecture invitent à aborder les sources et commentaires essentiels du thème abordé. L’ouvrage est articulé graphiquement en codes couleurs sur la tranche afin de repérer facilement les grandes périodes et les thématiques développées : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, XVIIe, XVIIIe… Des pages de jeux sous la forme de quiz sont également proposées afin d’offrir une approche ludique pour mieux assimiler cette masse impressionnante d’informations distillées avec science et art de la synthèse.
 

« Une histoire des civilisations » réalisée sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia et Alain Schnapp aux éditions La Découverte – Inrap, 2018.

L’histoire des civilisations est loin d’être délimitée par des frontières intangibles, les nombreuses découvertes réalisées ces dernières années témoignant de ce caractère évolutif. Évolutif dans la mesure où ces techniques et technologies récentes ont considérablement accru le champ d’action de l’archéologie moderne ainsi que le met parfaitement en évidence cette somme monumentale, mais tout à fait accessible, intitulée « Une histoire des civilisations » réalisée sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia et Alain Schnapp aux éditions La Découverte – Inrap. La datation au Carbone 14 appliquée aux os et fossiles, le formidable bond en avant de l’ADN ont également permis d’établir le génome de l’homme de Neandertal et de le comparer aux nôtres apportant ainsi autant de progrès bouleversant cette science encore jeune. L’archéologie – notamment préventive – s’avère plus que jamais un moyen de mieux comprendre l’histoire de notre monde, et le présent volume, fort de ses 600 pages, entend offrir une synthèse claire et actualisée de cette évolution, depuis les périodes les plus anciennes jusqu’à notre époque contemporaine. Cette échelle du temps appliquée aux successions de civilisations est ainsi au cœur de cette vaste aventure collective, unique en son genre, qui se matérialise par un ouvrage à la fois pluriel et mû par une dynamique pluridisciplinaire de chercheurs majoritairement français. Une des caractéristiques de ces nombreuses études réside dans la mobilité des sociétés humaines, même lorsqu’elles se sont sédentarisées, qu’il s’agisse de mouvements dus aux guerres de conquête, aux intempéries ou aux aléas de l’agriculture. La migration reste un leitmotiv des sociétés humaines, et avec elle, son lot d’emprunts et de diffusions culturelles. Les nombreuses cartes réunies au début de l’ouvrage aident à mieux fixer ces différents cadres géographiques, cartes doublées de tableau synoptique pour chaque région du monde des peuples et civilisations concernés. Ainsi que le soulignent les auteurs en préambule de l’ouvrage, 2 millions d’années se sont écoulés depuis la première sortie d’Afrique du genre Homo et le peuplement de l’ensemble de la planète à l’époque moderne, preuve s’il en était besoin de l’intérêt d’une telle synthèse, accessible au lecteur néophyte. Ce dernier pourra, en effet, se reporter à ces pages abondamment illustrées en fonction de ses centres d’intérêt ou bien tentera l’aventure d’une lecture intégrale de l’hominisation jusqu’à l’aménagement du territoire contemporain en fonction des enseignements de l’archéologie auprès des meilleures sources réunies dans ce livre qui s’impose dès à présent au titre d’ouvrage de référence incontournable.
 

Jean Blot « Ave César – Histoire du passé », Tome III – Rome. », L’Âge d’Homme Editions, 2018.

Jean Blot avec Ave César ne cherche pas à faire œuvre d’historien, l’auteur sait combien de pages illustres furent écrites sous cet angle depuis des siècles. C’est plutôt avec le regard d’un poète et d’un philosophe qu’il explore l’âme du passé, ce passé où l’Occident a tant puisé à l’oubli. L’auteur commence son ouvrage par un salut, sonore et sensuel, en guise de fascination qu’il sait et souhaite collective. Qui n’a jamais vibré sur les marbres du forum et chaviré sous les voûtes des Thermes de Caracalla ? Cette éternelle attraction ne pouvait que survenir après cette antique invite « Urbi et Orbi » reprise par la papauté de la fameuse Urbs latine, distinction juridique et religieuse de cet autre espace au-delà de la ville, l’ager délimité par le pomerium. Dorénavant, les frontières sont étendues au monde par l’illustre pax romana, indissociable cependant d’un autre adage latin, Si vis pacem, para bellum… C’est une quête de la sensibilité qui anime Jean Blot dans ces pages qui appellent à cette démarche temporelle si chère à Proust, le souhait de l’auteur étant celui d’un temps communautaire, un Moi collectif, social. Jean Blot sait bien tout ce qu’une telle entreprise peut avoir de démesuré et c’est avec humilité qu’il interroge la muse Psyché et en recueille les révélations dans des pages à la fois intimes et convaincues. Après la Grèce dont il explora également l’âme, c’est aujourd’hui en ces pages, l’âme commune que révèle Rome qui retient son attention. Peut-on parler d’un élan jungien traversant les chronologies de l’Histoire ? Peu nous importe car l’auteur revisite les origines et les mythes, sous les auspices d’un animal sauvage, une identité née sous le signe de la jumellité, transgression de la règle pour mieux asseoir le Droit qui caractérise ce régime, les paradoxes pleuvent sur Rome et Jean Blot ne s’en trouve pas désarçonné pour autant… De Tite-Live à Fustel de Coulanges, de Hegel à Polybe, sans oublier Cicéron et Sénèque, les va-et-vient de l’Histoire conspuent les dualités pour tendre à l’unité, ce qui fit dramatiquement Rome avec l’Imperium mundi et la volonté irrépressible du Carthago delenda est lancée par Caton l’Ancien… Jean Blot converse alors avec Flaubert et Salammbô, « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar… », Histoire et fantasmes, qui des deux aura le dessus ? Le chaos – héritage des divinités grecques – sait aussi s’immiscer dans ce bel ordre à établir, guerres civiles, dictatures au sens antique du terme, c'est-à-dire encadrées par le droit, révoltes des esclaves laissent quelques taches sur ces mosaïques immaculées. Mais le Moi collectif retrouvé au fil de ces pages ne conduit-il pas, par cette heureuse lecture, à faire surgir de nos mémoires au détour d’une venelle romaine ou d’une épigramme laissée au hasard d’un monument cette vision qui unit le passé au présent en un éternel renouvellement ? C’est tout ce que nous souhaitons aux lecteurs de ces pages inspirées !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Le monachisme médiéval » de C.H. Lawrence, trad. Nicolas Filicic, Les Belles Lettres, 2018.

Disponible jusqu’à maintenant qu’en anglais, l’ouvrage incontournable sur le monachisme médiéval en occident signé C.H. Lawrence est maintenant accessible dans une traduction française de Nicolas Filicic, aux Éditions Les Belles Lettres. Les lecteurs francophones pourront ainsi désormais disposer d’une source de référence pour explorer et approfondir ce phénomène complexe grâce à l’analyse fine et détaillée de ce médiéviste, C.H. Lawrence, professeur émérite à l’Université de Londres. Comment, en effet, appréhender et comprendre cette forme de vie religieuse née dans le désert d’Égypte au IV° siècle ? Embrassant le monachisme dans une acception large incluant non seulement moines et moniales, mais aussi chanoines, frères mendiants ou encore béguines, l’auteur avoue que cette passion est née juste après guerre à l’occasion d’une visite à l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire. En ces lieux, le chercheur eut l’occasion d’expérimenter personnellement cette vie monastique avec ses Offices au cœur de la nuit, la chaleur et l’hospitalité de ses membres, une expérience qui contribua largement à cette étude de l’histoire monastique. Les premiers temps du monachisme se situent essentiellement en orient avec des moines s’isolant dans la prière en solitude, et d'autres fondants avec le cénobitisme les premières communautés. Ainsi que le rappelle C.H. Lawrence, c’est du grec « monos » (seul) dont est issu le mot moine, une solitude constitutive de la prière au divin. L’ouvrage souligne ce paradoxe et ces mouvements entre moines choisissant la vie érémitique et communautés cénobitiques, les premiers étant souvent rejoints malgré eux par des moines attirés par leur personnalité et donnant naissance à de nouvelles communautés avec saint Pacôme et saint Basile notamment. Puis ce mouvement gagne l’occident avec la règle de saint Benoît qui structure la vie de chaque monastère selon des principes stricts entre prières et travail, ora et labora. Ce mouvement prit une telle importance que les siècles suivants virent une véritable croissance du monachisme en occident où ces institutions prirent une force économique et sociale non négligeable dans les rouages de la société médiévale. Cluny, Citeaux, mais aussi les ordres de chevalerie religieux tels les templiers sont étudiés dans le détail dans le contexte des différentes composantes de la société médiévale. C.H. Lawrence dans un style limpide et clair réussit ainsi avec cet ouvrage ce tour de force de rendre accessible la complexité du monde médiéval vu par le prisme de ses communautés religieuses.

 

 

Jean-Louis Brunaux « Vercingétorix » Biographies Nrf Gallimard, 2018.

La seule évocation du nom de Vercingétorix a longtemps été synonyme de manuel d’histoire à l’iconographie convenue, du chef gaulois vaincu jetant ses armes fièrement au pied de Jules César conquérant. Fierté nationale enchaînée, rhétorique historique mise en branle, à l’image de Jeanne d’Arc et d’autres figures « nationales », le personnage Vercingétorix a le plus souvent été appréhendé dans un contexte passionné et idéologique. C’est une tout autre approche qu’a retenue l’historien et directeur de recherche au CNRS Jean-Louis Brunaux que nos lecteurs connaissent pour ses ouvrages présentés dans ces colonnes sur Alésia et Les Druides : Des philosophes chez les Barbares. Avec cette biographie, nous sortons des images d’Épinal, l’auteur enquête en des pages passionnantes sur cette figure confuse, brouillée par les représentations données les artistes du XIXe siècle et cet air martial confondu avec les traits de Napoléon III… Jean-Louis Brunaux dépasse l’Histoire héritée du fameux livre La Guerre des Gaules laissé à la postérité par César faisant de la défaite d’Alésia, une révolte de plus matée par le pouvoir romain. Alésia est beaucoup plus qu’une révolte, mais bien un soulèvement massif face à la domination romaine, une résistance organisée et dirigée par un homme « enfermé dans une histoire qui n’est pas la sienne » souligne l’auteur. Vercingétorix n’a jamais cherché à faire de la Gaule une nation, une idée anachronique et étrangère, mais bien à combattre un ennemi sur son territoire. Cette biographie apporte des informations remarquables sur des aspects curieusement jamais abordés dans les études consacrées au chef gaulois : son milieu familial, son enfance, son éducation, ses relations politiques entre peuples voisins et avec Rome. Sources historiques, mais aussi archéologiques, viennent étayer cette connaissance que nous donne l’historien sur ce personnage emblématique de la civilisation gauloise, un singulier souvent trompeur d’ailleurs, car il vaudrait mieux parler de peuples gaulois au pluriel si l’on souhaite appréhender cette réalité plus complexe que celle laissée par les manuels scolaires. Partons donc avec Jean-Louis Brunaux sur les traces de ce chef militaire, mais aussi grand leader politique, bien plus redoutable que le vaincu du conquérant César !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

© RMN-GP. Jean-Gilles Berizzi

Depuis 1865, le Musée des Antiquités nationales (MAN) de Saint-Germain-en-Laye est le premier et seul musée français à être consacré à l’archéologie du territoire national. Du Paléolithique au Premier Moyen Âge, c’est une succession de salles qui invitent le visiteur à se familiariser aux différentes périodes de notre humanité, avec des objets parfois discrets comme ces fragiles biches du Chaffaud délicatement gravées sur un os de renne, d’autres fois objets fameux comme l’incontournable « Dame à la capuche » ou « Dame de Brassempouy » qui ne fait qu’un peu plus de 3 cm, mais dont le visage hiératique gravé sur l’ivoire de mammouth impressionne tout autant notre mémoire… Pour découvrir avec intelligence tous ces trésors, deux approches sont possibles. Se laisser guider au fil des salles et au gré des nombreux panneaux accompagnant le visiteur ou bien préparer ou prolonger sa visite par des lectures qui permettront d’approfondir et de mieux apprécier la richesse de ce fonds exceptionnel.
 

Anne Lehoërf « Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette, Belin.

« Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » est le premier volume d’une nouvelle collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette. Confié à Anne Lehoërf, cet ouvrage retrace en plus de 600 pages 40 000 ans de préhistoires, terme conjugué au pluriel pour mieux rendre la complexité d’une telle échelle. L’auteur, professeur de protohistoire européenne, évoque en prologue un personnage imaginaire, qu’elle surnomme « Gotaj » et qui aurait pu vivre au sud-est de l’Angleterre, il y a 3 500 ans. Au-delà la brève fiction introductive, c’est toute la difficulté du chercheur qui est évoqué dès les premières lignes. Ces femmes et ces hommes d’avant l’Histoire n’ont pas laissé de témoignages écrits de leur vie sur terre. Seuls les objets et leurs impacts sur la nature peuvent constituer ces livres ouverts à partir desquels les archéologues reconstruisent leurs faits et gestes, à défaut de leurs pensées exactes. Anne Lehoërf parvient cependant grâce à son style et à sa rigueur scientifique à nous donner une évocation la plus complète possible de cette première Europe couvrant une période très longue de 40 000 ans où des récits se profilent déjà sur les parois des différentes grottes devenues célèbres depuis. D’autres représentations prennent forme également cette fois-ci en trois dimensions avec les premières statuettes, une volonté manifeste de matérialiser et d’extérioriser ce que le cerveau conçoit et souhaite exprimer. Les hommes de ces préhistoires occupent les espaces géographiques comme les espaces des grottes, des implantations mues par une multitude de motivations rappelées par l’auteur, avec une sédentarisation progressive par l’agriculture et l’affirmation d’une identité avec la « Révolution » néolithique. Qu’il s’agisse des choix funéraires, des alignements et autres mégalithes, l’homme marque sa présence sur la terre, en la bornant, en en rappelant les frontières symboliques pour mieux s’en affranchir, se lançant dans de vastes voyages sur terre comme sur mer. Guerres et paix, alliances et pouvoir se mettent en place pour anticiper ce qui donnera naissance aux premières cités États et empires à venir. Un ouvrage précieux non seulement pour le fait qu’il sait garder en haleine son lecteur au fil des pages, mais aussi pour les nombreux savoirs qu’il met en rapport par une synthèse éclairante.

 

Coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino éditions MSM.

Le coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino publié par les éditions MSM s’avère incontournable, tant pour la qualité du texte proposé selon les derniers états de la recherche scientifique que par sa la forme avec une mise en page et une iconographie soignées. Deux volumes qui couvrent une échelle (pré) historique vertigineuse, puisque le premier commence par les débuts de l’univers et le big bang jusqu’aux grands singes, avant l’apparition de l’homme. L’auteur réussit ce pari de nous rendre plus intelligents par cette synthèse toujours délicate à réaliser, retenant les faits et les données essentielles à la compréhension de la biosphère avant l’apparition de l’homme, sans noyer le lecteur dans d’inutiles détails (que les passionnées pourront approfondir grâce à l’abondante bibliographie). La réussite de cette présentation tient également à la mise en page « graphique » qui n’a rien à envier au web ! Schémas clairs, graphiques explicites, tableaux et pavés résumant l’essentiel guident l’apprentissage et aident à la mémorisation de cette succession impressionnante de données. Le deuxième volume introduira plus directement le lecteur aux collections du MAN en débutant par le toujours fascinant thème de l’hominisation qui depuis Darwin demeure une donnée scientifique non contestée, si ce n’est par les théories fantaisistes … Nous pouvons ainsi identifier les premiers hominidés avec aisance grâce aux rappels des différentes découvertes réalisées notamment par Michel Brunet et Yves Coppens (lire nos interviews), et rêver à la longue marche buissonnière des hominidés en un tableau éclairant. Un chapitre également utile s’attache au propre de l’homme, une question toujours sensible et passionnante qui, de tout temps, a divisé philosophes, théologiens, historiens et scientifiques. Toutes les périodes sont embrassées et traitées avec ce même souci didactique que dans le premier volume, des premiers temps du Miocène jusqu’à l’Holocène qui verra naître le règne de l’Homo sapiens et de l’écriture…

 

Alain Villes « La Sainte-Chapelle du château » Itinéraires Île-de-France, Éditions du Patrimoine.

Impossible de visiter le Musée d’archéologie nationale sans découvrir la Sainte-Chapelle du château, un haut lieu non plus de la Préhistoire, mais de l’Histoire de France. Grâce au petit guide pratique édité par les Éditions du Patrimoine, cet héritage de pierre et de verre prendra de nouveau vie tant les nombreux évènements qu’abritent ces voûtes résonnent encore pour celles et ceux qui veulent bien les entendre ! Imagine-t-on en entrant en ces murs que Louis IX (1214-1270) la fit édifier avant qu’il ne prépara la croisade où il perdra la vie ? Avant-garde du gothique rayonnant, la chapelle étonne pour cette alliance éternelle de la lumière et de la matière, où la pierre se métamorphose en dentelles de verre le temps d’un rayon de soleil. Le lecteur de ce guide à l’abondante illustration identifiera ainsi plus aisément ces « chuchotements » qui pourraient bien être ceux d’une perpétuelle querelle entre le fameux Robert Comte d’Artois et, depuis Maurice Druon, sa non fameuse tante Mahaut, tous deux réunis, une fois de plus, aux clefs de voûte de la sainte chapelle… Cette galerie de portraits sera ainsi plus aisée à identifier guide à la main. L’ouvrage rappelle aussi les vicissitudes qu’eut à connaître l’édifice au fil des siècles, imposant maintes restaurations jusqu’à nos jours.

 

Renaud Ego « Le geste du regard » L’Atelier contemporain, 2017.

De la pensée au dessin, il n’y a qu’un trait, encore fallait-il – historiquement ou plus exactement préhistoriquement – oser le tracer ; Et n’est-ce pas ce que fit le premier artiste des cavernes lorsqu’il se saisit d’un morceau de charbon calciné pour une première ligne appelée à un long destin… C’est cette quête, cet incroyable saut de l’abstraction vers la figuration, et en même temps, de la figuration au symbolisme pluriel qui est au cœur de cette passionnante étude menée par Renaud Ego. Nous avons tous à l’esprit les fulgurances d’André Malraux sur Lascaux, l’un des premiers penseurs du siècle dernier, à s’être décalé du regard scientifique porté sur l’art rupestre et ses usages. L’écrivain voyait en Lascaux une de ces cités englouties qui à peine émergée laissait entrevoir tout un pan surprenant de notre rêve du monde. Il n’est pas le seul écrivain pour lequel « ce geste du regard » interpellait, fascinait, à ce titre citons également Georges Bataille ou encore le poète et essayiste Pierre Lartigue.
« Le geste du regard est l’hypothèse de son chemin vers la figure » suggère Renaud Ego. Notre univers est constellé d’images, à un point tel que nous avons du mal à imaginer qu’il ait pu en être autrement. Figurer une chose ou un être n’est pas chose naturelle et spontanée. Ce basculement de la pensée vers le trait et la représentation constitue l’un des passages clés de la conscience humaine. Analogie de la matière forçant la main de l’artiste des cavernes ? Peu importe, de l’image du geste au geste de l’image, c’est un entrelacs conceptuel qui s’opère au fil du temps où parures, taille des bifaces vont anticiper la naissance de l’image. Cette dernière pose un repère dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une impression fugace et intuitive, le premier point anticipe la ligne qui elle-même conditionne la forme à venir. De nouveaux repères sont posés, ce qui est figuré, de ce qui ne l’est pas, en un rapport espace et temps qui ouvre à la créativité à venir. Avec le feu, la figure est probablement la première alchimie qu’ait pu connaître l’humanité des temps premiers, véritable métamorphose d’une substance en apparence, et de cette apparence en forme à penser comme le souligne Renaud Ego. Mais que dévoile ce passage à l’acte ? Ne laisse-t-il pas autant de secrets derrière lui qu’il n’en révèle ? Le négatif de la main tracée ou du dos de bison s’étirant sur la paroi n’ouvre-t-il pas encore plus d’abîmes dans cette naissance de la conscience encore vierge de l’humanité ? Pourquoi et comment ce premier trait du dos d’un bison bien plus long et sans interruption que ne le peut le bras d’un homme a-t-il-pu être tracé, comment appréhender ce geste, ce « regard du geste » si justement nommé ?
Poser le premier trait fut en son temps un grand pas pour l’humanité, ainsi qu’en témoigne ce brillant essai qui élargit avec intelligence notre propre regard.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Bertrand Galimard Flavigny « Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » Perrin éditions, 2017.

Quel est le rapport, parfois intime, que lie l’être humain avec la reconnaissance et les honneurs en occident ? C’est à cette question - source de bien d’espoirs, d’intérêts ou parfois d’illusions- à laquelle répond avec pertinence cette passionnante étude de l’« Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » (Éd. Perrin) retracée par Bertrand Galimard Flavigny, essayiste, critique et romancier ; auteur déjà de l’Histoire de l’ordre de Malte, de Les Chevaliers de Malte, et en collaboration avec Arnaud Chaffanjon de l’Ordre & contre-ordres de chevalerie.
L’auteur poursuit, ici, avec cette somme, sa recherche sur les ordres de chevalerie, plus particulièrement celui l’ordre de Malte, en l’élargissant à une vaste échelle historique, avec notamment l’étude de la Légion d’honneur ; bien des honneurs et distinctions dont l’auteur lui-même, Chevalier de la Légion d’honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Commandeur pro Merito Melitensi de l’ordre souverain de Malte, est gratifié. Le sujet est plus profond qu’il n’y paraît tant les notions de pouvoir, d’estime, de reconnaissance et d’autorité se conjuguent dans cette matière délicate où les caricatures peuvent trop rapidement passer à côté de phénomènes de société révélateurs. C’est bien entendu cette dimension qu’a retenue l’auteur avec le sérieux qu'on lui connaît dans ses précédents ouvrages. L’idée même de récompense est ancienne, presque consubstantielle à l’homme - et dans une certaine mesure au monde animal. Très vite adoptée par les premières communautés humaines, systématisées et organisées avec un rare souci de l’efficacité dans le monde romain, la décoration trouve ainsi loin dans le temps ses racines, ainsi que le rappela avec lucidité Bonaparte au Conseil d’État : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des “hochets”. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène des hommes »…
Dans le royaume de France, on pense bien entendu à l’institution de la chevalerie, pivot essentiel de la féodalité, reposant sur un système hiérarchique d’allégeances et de reconnaissances sous la forme de dons / contre-dons : avec une allégeance inconditionnelle du vassal (imposant aide et assistance) récompensée par le don d’une terre, un fief. C’est cette structure pyramidale qui fondera la force, mais aussi la faiblesse du système, lorsqu’elle se dissociera progressivement de la tête du pouvoir – le roi – et se désagrégera en autant de pouvoirs locaux autonomes. Bertrand Galimard Flavigny rappelle l’importance de la théorie des trois ordres analysée par Georges Duby et structurant la société du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime jusqu’à la Révolution française, une théorie trouvant ses origines dans la trifonctionnalité mise en évidence en son temps par Georges Dumézil. L’Église n’est pas écartée de ces analyses, bien au contraire, avec les nombreuses congrégations religieuses. « Une certaine idée de la récompense » comme le souligne l’auteur naît ainsi progressivement, de l’anneau d’or à l’ordre de saint Louis, tout est mis en œuvre pour asseoir cette reconnaissance essentielle aux structures de la société de ces temps. Avec la Révolution, ce sont tous les privilèges qui sont abattus… avant d’en rebâtir de nouveau… Ainsi, refleuriront rapidement des décorations révolutionnaires pour aboutir quelques années plus tard à la naissance de la fameuse Légion d’honneur, souhaitée par Bonaparte, et qui a perduré jusqu’à nos jours, comme l’analyse en détail Bertrand Galimard Flavigny dans des pages nourries d’une riche documentation et précieuses annexes. Un ouvrage, agréablement bien écrit, dont l’intérêt n’échappera ni aux historiens ni aux lecteurs avertis.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

Art, Culture, Essais...

« Un Art amoureux de la nature – Le Land Art et ses mutations. » sous la direction de Muriel Berthou Crestey ; Relié, Illustrations couleur, 200 illustrations, 22 x 22 cm, 204 p., Éditions Ides et Calendes, 2020.

Merveilleux ouvrage entièrement consacré au Land Art, cet art regroupant des artistes en parfait dialogue avec la nature et l’environnement. Les Land artistes, contrairement aux idées reçues, ne constituent pas un courant de plus ou nouveau, mais appartiennent à un mouvement dont l’origine remonte aux années 1960-1970. Nommés également artistes environnementaux ou naturophiles, ces derniers avaient déjà entamé dès cette époque une large réflexion écologiste et entendaient rompre avec le marché de l’art. Plus de 50 ans après, le Land Art a connu bien des mutations, et c’est aussi cette formidable évolution que l’ouvrage entend mettre en lumière.
Mené sous la direction de Muriel Berthou Crestey, critique d’art, chercheuse et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la photographie, l’ouvrage offre au lecteur une réelle et belle mise en perspective d’un courant artistique demeuré encore trop peu connu, alors même que son expansion fut et demeure internationale avec notamment des influences jusqu’au Street Art. Leurs créations révèlent ou ont des liens profonds avec la terre, l’eau, le feu, l’air ou le vent… Chaque Land artiste a su au sein de ce vaste courant artistique trouver et affirmer sa propre perception et voie. « Les œuvres du Land Art entretiennent une relation paradoxale avec la nature (…) Dans cette opposition, les artistes choisissent alternativement de s’accorder à son harmonie, de protéger sa fertilité, d’exalter sa puissance, de valoriser sa luxuriance, de l’instrumentaliser ou de la détruire pour maîtriser son développement. », débute en ces termes Muriel Berthou Crestey son introduction.
L’auteur a avant tout souhaité que cette mise en perspective soit la plus révélatrice de l’évolution du Land Art, à la fois originale et dynamique notamment grâce à des entretiens exclusifs avec des Land artistes contemporains internationaux. Ainsi, outre Jean-Luc Parent et ses célèbres sphères, le lecteur retrouvera également Marinette Cueco, Chris Drury, Tania Mouraud sans oublier Jean-Paul Ganem, Andy Goldsworty ou encore NILs-UDO. Ces artistes internationalement connus et reconnus ont tous volontiers accepté de livrer à Muriel Berthou Crestey les liens privilégiés qui les unissent dans leurs créations à la nature. Ils y livrent chacun à leur façon leur approche personnelle et holistique que ce soit dans leurs réflexions, recherches ou leurs créations. À cette approche directe et intimiste, le lecteur découvrira également le Land Art par une riche et splendide iconographie de plus de 200 illustrations dont des photographies inédites pour certaines.
Curiosité, étonnement, fascination… Un ouvrage qui ne peut qu’être source d’inspiration ou de rêverie...
 

Michel Orcel : « Nice, ville invisible » ; Album de photos ; Préface d'A. Madeleine-Perdrillat, Arcades Ambo éditions, 2020.

Nous connaissions Michel Orcel, poète et traducteur, romancier également, mais le photographe demeurait jusqu’alors bien caché… Et pourtant, l’album qu’il vient de livrer sur sa ville de Nice tient à la fois du témoignage sensible et d’une promenade inspirée dans une ville que nous pensions pourtant connaître un peu, et qui sous l’objectif de Michel Orcel se dévoile en autant de métamorphoses surprenantes. Délaissant fort heureusement les clichés azuréens convenus sur la ville, le photographe abandonne la couleur pour le noir et le blanc et ses infimes nuances entre-deux. Le résultat enchante le regard autant qu’il nourrit le rêve.
Il existe de nos jours des lieux, pourtant familiers, qui peuvent offrir, à celles et ceux qui savent regarder, des facettes étonnantes. Le temps s’est trouvé être un conseiller inspiré pour ce photographe, lui qui a su déambuler avec amour dans cette ville en glanant, recueillant et sublimant ces témoignages et vestiges encore préservés des ravages de la modernité. La cascade de Gairaut, des vues du musée Chéret, des détails de l’immeuble Fratelli Branca sont autant de preuves que le temps laisse quelques fois des bribes de ce qui semblait révolu, une manière de faire mentir le fameux adage latin Memento mori… et que le photographe, qui se présente volontiers comme amateur, a su avec sensibilité capter.
On ne trouvera guère d’âmes qui vivent dans cet album, mais combien les pierres et les éléments semblent pourtant animés sous l’objectif de Michel Orcel qui parvient à se saisir de cet esprit des lieux de bien belle manière.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Mariella Guzzoni : « Les Livres de Vincent – Les écrivains qui ont inspiré Van Gogh », traduit de l’italien par Christine Piot, Éditions Actes Sud, 2020.

Rares sont les artistes n’ayant entretenu qu’un lien exclusif avec leur art. Nombre d’écrivains se sont ainsi au fil des siècles nourris de peinture, de sculpture ou de musique, et à l'instar nombre d’artistes peintres ont eux-mêmes puisé leurs sources d’inspiration dans la littérature. Tel est le cas de Vincent Van Gogh, ce peintre de génie passionné d’art, bien sûr, mais aussi de spiritualité, lui qui avait jeune hésité à devenir pasteur. Marielle Guzzoni, passionnée elle-même de Van Gogh et de littérature, s’est penchée sur les liens privilégiés qu’entretint l’artiste avec les écrivains, collectionnant dans sa haute et splendide ville du nord de l’Italie qu’est Bergame, les éditions lues et préférées du peintre.
Vincent Van Gogh fut, il est vrai, toute sa vie durant influencé par les écrivains, lui qui écrira « J’ai une passion plus ou moins irrésistible pour les livres ». Ses lectures guident autant ses pensées qu’elles ne deviennent une source inépuisable d’inspiration de ses créations, récits, théâtre, poésie, rythment ses jours et années, Baudelaire, Pierre Loti, Alphonse Daudet... Chaque période de sa vie, chaque lieu de résidence semblent rattachés à des écrits et écrivains bien particuliers. George Eliot dans les années 1875, Dickens qu’il découvre à Londres, mais aussi des historiens tel Thomas Carlyle sans oublier, bien sûr, Shakespeare. Les années hollandaises seront marquées par l’influence de Balzac, des Goncourt, de Zola, mais aussi de Fromentin ou encore de l’historien et critique d’art Charles Blanc… toute liste serait fastidieuse, et il fallait tout le talent et la passion de Mariella Guzzoni pour nous livrer en ces pages un Vincent lecteur assidu, passionné et vivant.
Ce sont ses lectures, ses auteurs préférés, qui viendront, ainsi qu’en témoigne la riche correspondance que le peintre entretiendra avec son frère, nourrir ses sources d’inspiration et ses plus grandes œuvres et que nous livre avec passion Mariella Guzzoni dans cet ouvrage très agréablement jalonné d’illustrations, toiles de l’artiste ou autres reproductions dont nombre d’estampes japonaises et de livres d’inspiration japonaise.
Un ouvrage qui devrait retenir à juste titre l’attention de nombre de passionnés de Van Gogh, d’amateurs d’art et de littérature.
 

"Le musée comme expérience. Dialogue itinérant sur les musées d'artistes et de collectionneurs » de Dario & Libero Gamboni, Collection Bibliothèque Hazan, 142 x 210 mm, 672 p., Editions Hazan, 2020.

Il est de certains musées comme du cinéma lorsque l’on ajoute à leur sujet le qualificatif « d’auteur », et ce, en raison de l’intimité et de l’expérience singulière que ces derniers offrent à leurs visiteurs. Il est vrai que la place même du musée, sa mission, son intégration ou ouverture, est si souvent de nos jours occultée et ignorée. Or, tel est le cœur de ce passionnant et fort volume signé - au sens strict du terme - de la main même par Dario et Libero Gamboni.
À la mort de son père, l’architecte Libero Gamboni se trouve en possession d’une importante collection d’objets dont la destinée se pose alors. Interrogeant son cousin Dario, lui-même historien de l’art à Genève, Libero Gamboni va dès lors entretenir avec lui une riche correspondance sur la place du musée et de sa mission, l’idée même de l’identité d’une collection dans un cadre muséal à notre époque au XXIe siècle. De toutes ces riches interrogations est né un volume riche de plus de 660 pages au cœur duquel un certain nombre de musées et institutions ont été retenus en ce qu’ils ont conçu notamment l’idée même d’accrochage comme mode d’expression et non de seule conservation…
Le lecteur entre ainsi dans cet univers souvent ignoré, des chemins de traverse de l’art que l’on rencontre au gré d’une découverte et où l’expérience prime plus que celle de l’évènement. C’est toute une histoire des musées d’artistes et de collectionneurs qui se trouve ainsi en ces pages composée et où une part subjective tient bien évidemment sa place.
Cette subjectivité subtile qui participe à l’idée même de musée retrace l’histoire de ces derniers à partir des années 1800 jusqu’à l’époque actuelle avant de s’attacher à quelques exemples représentatifs de cette tendance autour du globe. Face aux interrogations de Libero quant à la préservation de la collection familiale, son cousin Dario lui conseille, en effet, de découvrir des maisons d’artistes dont le contenu a été préservé tel le musée Vincenzo Vela, point de départ de cette riche correspondance dès 2012. Ce sera dès lors un cheminement autour du globe, en Italie, Londres, Munich, Paris, Boston, Philadelphie, Mexico, Istanbul… où chaque institution présentée a cherché à préserver cet ADN initial sans pour autant sombrer dans un passéisme stérile.
Fragile équilibre, toujours renouvelé, le musée d’auteur offre de nos jours une alternative à la mondialisation des institutions internationales, une autre manière de vivre l’expérience de l’art, et auquel cette belle somme rend l’hommage qu’il mérite.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Hayley Edwards-Dujardin ; « Henri Matisse- un artiste à (re)découvrir en 40 notices, Coll. “Ça, c’est de l’art”, Éditions du Chêne, 2020.

C’est une jolie porte d’entrée à l’œuvre du célèbre peintre Henri Matisse que nous propose, aujourd’hui, Hayley Edwards-Dujardin dans la collection “Ça, c’est de l’art” aux éditions du Chêne. 40 thèmes ou notices déploient toute la palette et la joie de ce grand peintre du bonheur. Un résistant incontournable et inégalé qui a toujours su offrir au travers de ses œuvres, femmes alanguies, fenêtres ouvertes, intérieurs ou papier découpés, ces instants uniques d’un monde à part, d’un monde à préserver.
Au-delà des nombreuses toiles majeures ou plus méconnues de Matisse émaillant ou répondant à chacune des notices, Hayley Edwards-Dujardin a, en ces pages, entendu surtout surprendre et susciter la curiosité en livrant aux lecteurs, jeunes ou moins jeunes, mille et un secrets, détails, anecdotes ou précisions inattendus. Matisse a-t-il vraiment peint ses petits-enfants sur le plafond de sa chambre d’hôtel à Nice ? Est-il vrai que le célèbre peintre a découvert l’art et qu’il renonça alors à ses études de droit lors d’une crise d’appendicite ?
Parallèlement aux nombreux repères chronologiques, géographiques et encadrés, nombre de thèmes retiendront l’attention ; ainsi dans la partie intitulée “les incontournables”, le thème, bien sûr, de la danse et de la musique, les poissons rouges ou encore Jazz, mais également dans la seconde partie des “inattendus” chers à l’auteur, Nu bleu, Le Rêve, cette belle endormie que fut Lydia Delectorskaya, sans oublier la fameuse et célèbre Chapelle du Rosaire. Matisse se dévoile…et c’est si bien. Aragon avait pleinement raison d’écrire que “L’optimisme de Matisse, c’est le cadeau qu’il fait à notre monde malade.”
Un ouvrage qui fourmille de découvertes et qui ne pourra que réjouir assurément ceux qui attendent avec impatience l’exposition consacrée au grand peintre au Centre Pompidou cet automne-hiver.
 

« Histoires de dessins » ; Sous la direction de Joëlle Pijaudier-Cabot, Laurent Busine et Dominique Abensour ; 15.8 x21 cm, 143 illustrations, 208 p., Frac Picardie-Hauts-de-France / Editions In Fine, 2020.

Avis aux amateurs et passionnés de dessins !
Les éditions In Fine en collaboration avec le Fonds régional d’art contemporain de Picardie Hauts-de-France a eu l’heureuse initiative de rendre accessible au public les œuvres essentielles de la collection de dessins contemporains qu’a pu réunir le Frac Hauts-de-France depuis sa création, il y déjà maintenant plus de vingt-cinq ans, en 1983.
Présenté selon trois chapitres, plus passionnants les uns que les autres, l’ouvrage entend offrir au lecteur une approche à la fois historique, dynamique et actualisée de l’art du dessin contemporain. Un tire –« Histoires du dessin » - dès lors parfaitement justifié et ouvrant de nombreuses perspectives et découvertes.
D’abord, une belle réminiscence emmenant le lecteur dans des « Promenades et souvenirs » remontant des années 60 aux années 80, suivie d’un thème audacieux – « Le hasard et le vagabond » - allant des années 1980 au début des années 2000, avant que ne s’ouvre l’horizon du dessin contemporain avec ces « Dimensions variables » des années 2000 jusqu’à 2010.
C’est cet art audacieux, surprenant, qu’est le dessin contemporain, n’ayant de cesse d’abolir les frontières entre les différentes disciplines et pratiques, que les auteurs, Joëlle Pijaudier-Cabot, conservatrice en chef honoraire du patrimoine, Laurent Busine, historien d’art et auteur, et Dominique Abensour, critique d’art et commissaire d’exposition, ont su en ces pages, mettre pleinement en perspective. Par un regard à la fois ouvert et rétrospectif, ils livrent ainsi une vision ample et instructive de l’histoire du dessin contemporain éclairée par les œuvres majeures de la collection du Frac.
La collection de dessins contemporains du Frac, qui s’est dans cette dernière décennie dotée de dépôts significatifs, offre, il est vrai, un large éventail permettant de souligner tant la spécificité que l’extrême dynamisme d’un art en perpétuelle évolution.
 

« NOIR ; Des grottes de Lascaux à Pierre Soulages », Hayley Edwards-Dujardin ; Relié cousu, 170 x 240 mm, 108 p., Coll. « Ça, c’est de l’Art », Éditions du Chêne, 2020.

Noir, une couleur qui pour certains n’en est pas une, et qui pour d’autres, les contient toutes… Quelle est donc la place de cette énigmatique couleur dans l’art ? C’est à cette passionnante interrogation, après la couleur bleu, qu’est consacré le nouveau volume de « Ça c’est de l’art » aux éditions Chêne. Réalisé de nouveau et avec toujours autant de soin par Hayley Edwards-Dujardin, historienne de l’art, ce sont de captivantes découvertes qui attendent le lecteur tout au long de ces 40 notices consacrées à « la reine des couleurs », tel qu’aimait à le dire Auguste Renoir. Après quelques repères indispensables - historiques, géographiques, scientifiques, fabrication, etc. – chacune des notices livre son lot de secrets et mystères sur le noir dans l’histoire de l’art. Quelles ont été les différentes théories scientifiques ou esthétiques, de Newton ou de Goethe sur cette étrange couleur ? Quel est son rapport à la lumière ?
« Des grottes de Lascaux à Pierre Soulages », chaque période de l’histoire du noir dans l’art est ainsi plaisamment présentée sur une double page avec son illustration tirée des plus grands chefs-d’œuvre. Extrêmement concis, clair et agréablement mis en page, l’ouvrage offre parallèlement une multitude de précisions, d’anecdotes, d’échelles ou schémas non seulement sur le noir, mais aussi de précieuses mises au point sur les œuvres et peintres présentés, ou encore des focus philosophiques, littéraires ou cinématographiques… Depuis quand, par exemple, les hommes s’habillent-il en noir ? Que symbolise-t-il ?
L’auteur est partie de l’idée judicieuse qu’il n’existait pas un et unique noir mais que chacun et chacune avait son propre noir ! Mélancolique, élégant ou mortifère… que nous dit le noir ? Un point de réflexion que vient confirmer la science et que l’ouvrage propose de suivre. De l’art rupestre, en passant par le Caravage, Goya, Berthe Morisot, Picasso et bien d’autres peintres, le noir a su s’imposer dans l’art, mystique au XIXe siècle, il acquière au siècle suivant force incroyable au XXe siècle. Et qui mieux, en effet, que Soulages a su révéler tout ce qu’avait à dire cette étrange mais extraordinaire couleur qu’est le noir ?
Langage poétique, géométrique ou émotionnel, ce sont tous ces captivants messages que nous adresse le noir dans l’art et que Hayley Edwards-Dujardin nous propose de découvrir comme toujours très agréablement en ces pages ; Le noir pour aventure !
 

« L'Hôtel Waldhaus à Sils - 111 ans d'histoire et de petites histoires, ou la déraison d'un rêve familial » de Urs Kienberger, avec des témoignages recueillis par Andrin C. Willi et des textes de Rolf Kienberger ; Photographies nouvelles de Stefan Pielow, Relié, 344 p., 67 illustrations en couleur et 83 en noir et blanc, 17 x 24 cm, Scheidegger & Spiess, 2019.

Il suffit pour se convaincre du charme des lieux que de lire la correspondance de Friedrich Nietzsche au sujet de Sils pour comprendre le caractère exceptionnel de cette région alpine suisse. Le philosophe sensible et régulièrement affecté de multiples maux ne trouvait le repos qu’à cet endroit où il a vécu les jours les plus heureux de sa vie. C’est sur ces hauteurs qu’un hôtel de légende – le célèbre Hôtel Waldhaus - a depuis réuni une clientèle légendaire et offert un service ininterrompu d’hôtellerie de luxe dans un contexte familial qui perdure encore de nos jours.
Cette icône de l’hôtellerie suisse fait ainsi l’objet d’une belle histoire narrée par Urs Kienberger, l’arrière-petit-fils des fondateurs du Waldhaus, Amalie et Josef Giger-Nigg. Celui-ci est en effet bien placé pour évoquer cette mémoire car il a lui-même dirigé l’établissement de 1989 à 2014 avec sa sœur Maria Kienberger et l’époux de celle-ci, Felix Dietrich-Kienberger. 111 années d’histoire et de petite histoire sont ainsi, en ces pages, réunies en un bel album de famille, mais aussi une aventure déraisonnable si l’on songe à ce que cette entreprise représentait, un vaste hôtel de luxe isolé en plein cœur des lacs et des montagnes de la Haute-Engadine… Mais, bien des atouts rares et précieux s’offraient à l’entreprise, un lieu non seulement exceptionnel par sa beauté et sa qualité de vie, mais également un cadre bénéficiant d’un ensoleillement maximal.
L’architecture de cette vénérable maison est évoquée dans ces pages avec son style Belle-Epoque, un style heureusement préservé et parvenu jusqu’à nous. Luxe, confort, élégance, ces critères sont restés inchangés depuis, ce qui explique la notoriété mondiale de cet hôtel prisé des stars, têtes couronnées et notables. Mais au-delà de ces fastes et couronnes, c’est surtout cette touchante histoire familiale qui retiendra l’attention. Où retrouver ailleurs une telle adhésion, une telle ferveur à une cause commune dépassant les rivalités, jalousies et difficultés souvent indissociables d’une affaire de famille ? C’est toute la magie de l’Hôtel Waldhaus que d’opposer une attraction inexorable à toute adversité et de graver, jour après jour, année après année, une page du livre d’or de l’hôtellerie de légende ainsi que le démontre cet ouvrage abondamment illustré.
 

« L’art à ciel ouvert – La commande publique au pluriel (2007-2019)», Collectif sous la direction de Thierry Dufrêne, 220 x 280 mm, 115 illustrations, 240 p., Éditions Flammarion, 2020.

Connaissons-nous réellement les multiples commandes publiques d’art destinées aux espaces publics français de ces dernières décennies ? Et pourtant…C’est ce que propose de nous faire découvrir cet ouvrage collectif paru chez Flammarion sous la direction de Thierry Dufrêne. Et effectivement, le lecteur sera surpris du nombre de créations d’art ayant investi les lieux publics de l’hexagone, nos lieux publics, ces dix dernières années. Œuvres contemporaines monumentales ou plus discrètes, parfois éphémères, présentes dans les espaces verts ou les bâtiments publics, écoles ou milieux hospitaliers, etc., des grandes métropoles mais aussi dans les espaces de nombreuses villes de tailles plus réduites. Des commandes des établissements publics ou des collectivités soutenues par le ministère de la Culture venant habiter notre quotidien et nos espaces de vie publique. L’ouvrage poursuit ainsi l’entreprise déjà menée avec succès avec un premier tome consacré aux commandes publiques d’œuvres d’art pour les lieux publics durant les années 1982-2007.
Que nous les aimions ou non, comprenons-nous, ou du moins, connaissons-nous les œuvres contemporaines devant lesquelles nous passons régulièrement, parfois même plusieurs fois par jour ?
Thierry Dufrêne rappelle que ces œuvres placées dans les espaces publics sont souvent le premier contact et découverte de l’art pour beaucoup. Ce dernier a fait choix pour nous emmener dans cette découverte de retenir une approche thématique dynamique et instructive. Des thèmes larges, énergiques ou courageux offrant au lecteur une meilleure visibilité et compréhension de l’art dans les lieux publics et des commandes publiques réalisées de 2007 à 2019. Dans cette volonté de compréhension, le thème du dialogue – « s’adresser à la ville – s’imposait avec ses enjeux écologiques ou « Praticables ». Mais aussi l’approche nouvelle de la sculpture – « Rejouer la sculpture » avec souvent une « Architecture détournée ». Un nouveau rapport à l’artiste mais aussi au temps et au passé avec des hommages dont notamment celui à Jean Moulin de Stéphane Balkenhol dans le hall de la gare de Metz ou Wim Delvoye dans le jardin de l’Observatoire de Paris (Hommage à F. Arago) ou encore de Guillaume Leblon (Géologie de la mémoire) à Saint-Martin-Cantalès (Cantal). Des œuvres aussi habitant pleinement l’espace, telles Les Terrasses de Kader Attias ou Mars et L’Atlas à Marseille, ou encore le front de mer au Havre. Franck Riester, ministre de la Culture, qui préface l’ouvrage souligne combien ces choix et commandes publiques ont eu pour objectif « de placer l’artiste au cœur de nos politiques, démocratiser l’art ». Des artistes reconnus notamment Leandro Erlich sur le parvis de la gare du Nord à Paris, ou souvent moins connus et qui méritent d’être découverts.
S’appuyant sur de nombreuses illustrations, documents, focus, entretiens, l’ouvrage a pour objectif de livrer au lecteur une vision plus large, exposant la pluralité des projets, les diversités esthétiques et variété des œuvres d’art destinées aux espaces publics durant les années 20017 à 2019. D’où le titre de l’ouvrage « L’art à ciel ouvert ; La commande publique au pluriel (2007-2019) ».
À souligner qu’aux nombreuses contributions analytiques, viennent s’ajouter en fin d’ouvrage, une cartographie des lieux ainsi qu’une liste exhaustive des œuvres présentées.
 

« 75 Designers pour un Monde durable. » de Geneviève Gallot préfacé par Cynthia Fleury, 220 x 285 cm, Éditions de La Martinière, 2020.
 

L’urgence à sauver la planète n’est plus seulement proclamée, elle est devenue une urgente nécessité, une urgente réalité. Dès aujourd’hui pour demain, nous devons revoir nos réflexes et modes de vie pour des comportements plus responsables tant à l’égard du climat, de la biodiversité que concernant notre consommation. C’est à seul prix et prise de conscience, véritable défi, que la terre – notre terre – sera « réanimée » et pourra être sauvée.
C’est dans cet esprit d’avenir responsable que Geneviève Gallot a eu l’heureuse initiative de réunir « 75 Designers pour un monde durable ». Un ouvrage des plus urgents publié aux éditions de La Martinière avec une préface de Cynthia Fleury. Le célèbre titre du philosophe Miguel Benasayag - « Résister, c’est créer » - prend, ici, en ces pages engagées, plus que jamais valeur d’avenir et de réalité. Car ce sont effectivement des designers engagés et militants pour une terre demain habitable qui ont bien voulu répondu à l’appel de ce beau défi lancé par Geneviève Gallot.
Des designers n’hésitant pas à innover en traitant et transformant notamment pour cela les déchets, nos déchets, tel Piet hein Eek qui « réutilise tout ce que le monde (lui) fournit » et délaisse… Déchets plastiques, aluminium ou déchets informatiques, l’esthétique du design par leurs créations se réinvente. Nos déchets deviennent par leur talent de véritables matières premières.
Pour cela, ces designers ont entrepris de réinterroger les matériaux, les réutilisant, les remployant pour des objets du quotidien – pots, assiettes, chaises, lampes, étagères… - esthétiques et en parfaite harmonie avec un mode durable. Copeaux de bois pour François Azambourg, cannes de la méditerranée pour Antoine Boudin…
Des techniques ancestrales et savoir-faire traditionnels venus du monde entier sont également redécouverts et réutilisés après avoir été inconsidérément balayés et oubliés par notre monde industriel et consumérisme. C’est un monde nouveau du design à l’esthétique redoutablement éthique et responsable qui se dévoile et déploie enfin !
Parce que le monde de demain est un défi lancé à tous, cet ouvrage de plus de 270 pages, fourmille d’idées. Il offre à tous à chacun de découvrir un design esthétique, harmonieux, et surtout respectueux de l’environnement. Refusant tant le gaspillage, la pollution que les exclusions sociales, chaque designer a souhaité livrer en ces pages des créations libres mais responsables, originales mais écologistes, laissant entrevoir chacun à leur façon un monde et un avenir plus radieux ou, du moins, quelque peu moins sombres… Et n’est-ce pas déjà beaucoup ?

 

« Shifting Patterns – Christopher and the Eishin Campus », Collectif, Sous la direction d’Eva Guttmann, Gabriele Kaiser et Claudia Mazanek ; Disponible en version anglaise ou allemande, 20,5 x 23,5 cm, 192 p., Editions Park Books, 2019.

Une attrayante couverture verte pour ce précieux ouvrage collectif intitulé - « Shifting Patterns – Christopher and the Eishin Campus » - et consacré aux recherches et travaux du célèbre anthropologue et architecte Christopher Alexander. En ce volume, les auteurs de « Shifting Patterns » ont fait choix de proposer l’une des premières études interdisciplinaires et transculturelles entièrement consacrée aux travaux de Christopher Alexander, et plus particulièrement à la théorie « Des systèmes générateurs de systèmes », une théorie élaborée à la suite de la célèbre « Théorie des Pattern Languages » par Christopher Alexander.
Internationalement connu et reconnu pour avoir posé dans son célèbre ouvrage publié en 1977, la fameuse « Théorie des Pattern Languages », le présent ouvrage entend mettre l’accent plus particulièrement sur une autre étape essentielle de l’immense travail réalisé par Christopher Alexander. « Pattern Languages », cet ouvrage clef de la théorie d’Alexander de 1968 écrit avec Sara Ishikawa et Murray Silverstein fut, en effet, complété une dizaine d’années plus tard, en 1979 précisément, par un autre ouvrage « The New Theorie of Urban Design », une façon intemporelle de construire. Christopher Alexander y a approfondi sa théorie en y ajoutant celle des « Systèmes générateurs de systèmes ». Bien que moins connue, cette théorie a apporté un approfondissement et élargissement des recherches et travaux d’Alexander Christopher, et à ce titre méritait assurément d’être aujourd’hui exposée et analysée à la lecture des conceptions urbaines contemporaines.
S’appuyant, ainsi que l’indique le titre de l’ouvrage, sur l’exemple concret du campus de Tokyo, The Eishin Campus, école privée de plus de mille étudiants construite entre 1982 et 1987, l’une des plus grandes et fameuses réalisations de Christopher Alexander, l’ouvrage propose une étude interdisciplinaire, internationale et multiculturelle, comprenant notamment les contributions d’Eva Guttmann, Gabriele Kaiser, Claudia Mazanek. A ces riches contributions viennent s’ajouter de non moins riches entretiens notamment avec Hajo Neis et Takaharu proposant une application de cette théorie au système scolaire et universitaire.
Une étude dynamique, approfondie et incontournable de la « Théorie des Systèmes générateurs des systèmes » et de l’ensemble des recherches et travaux de Christopher Alexander des plus riches alliant interdisciplinarité et transculturel offrant une féconde antithèse avec la conception commerciale standardisée contemporaine.

 

"La Chine rêvée de François Boucher", sous la direction de Yohan Rimaud, Coéditions musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon / Éditions In Fine, 2019.

Il n’est guère exagéré de dire que la Chine a été considérée comme une province lointaine de la France au XVIIIe siècle. Ce siècle sut chérir en effet rapidement ces lieux exotiques qui fascinèrent tant les Européens des Lumières. Le peintre et collectionneur François Boucher participa notamment à cette attraction, lui qui fit preuve d’une « boulimie », ainsi que le relève Pierre Rosenberg en préface. Une fascination que le peintre traduisit non seulement dans son art, mais également dans le choix des pièces ses nombreuses collections. Il contribuera ainsi à ouvrir les mentalités à ces arts extrême-orientaux méconnus jusqu’alors, ou tout au moins limités à une petite élite aristocratique. Sur une décennie allant de 1735 à 1745, Boucher ouvre sa palette aux couleurs extrême-orientales, une influence essentielle pour cette époque que l’on qualifiera de rococo durant le règne de Louis XV. La compagnie des Indes Orientales trace de nouveaux sillons dans les mers des Indes et de l’Asie, rapportant porcelaines, laques, étoffes, papiers peints en plus des épices et du thé. Le meilleur côtoie le pire dans cet immense marché ouvert, mais l’attraction est certaine pour les artistes occidentaux découvrant de nouvelles matières, couleurs et approches. Les dessins et peintures de François Boucher auront également une grande importance pour les arts décoratifs de son temps par le truchement de l’estampe, ainsi que le soulignent les auteurs de cet ouvrage, catalogue de l’exposition se tenant parallèlement sur ce thème au musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon. Le lecteur découvrira intérêt avec cet ouvrage richement illustré une autre facette de cet artiste, par ailleurs bien connu du XVIIIe siècle pour ses peintures classiques de nus mythologiques et ses représentations pastorales. Un grand nombre de contributions permettent ainsi de mieux comprendre en quoi cette ouverture d’un artiste emblématique de son siècle est révélatrice de l’esprit de l’époque, une période où le commerce maritime connaît un essor essentiel. L’esprit galant et l’exotisme rêvé de l’orient suscitent un certain érotisme accueilli par les Libertins du XVIIIe siècle se libérant de la fin de règne étouffante de Louis XIV. Si les « chinoiseries » abondent, tout autant que les japonaiseries au siècle suivant, l’influence de la Chine donnera également naissance à de véritables œuvres d’art, représentations stylisées et réinterprétées par l’occident et dont les siècles suivants hériteront en grande partie.


Publié à l’occasion de l’exposition « Une des provinces du rococo. La Chine rêvée de François Boucher » présentée au musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon du 8 novembre 2019 au 2 mars 2020.

 

« The Giedion Wold – Siegfried Giedion et Carola Giedion-Welcker in Dialogue », Editions Scheidegger & Speiss, 2019.

C’est une superbe monographie consacrée à Siegfried et Carola Giedion que nous livrent les éditions Scheidegger & Speiss. Ce célèbre couple d’esthètes à la proue de l’Avant-garde allemande et dont la renommée n’a eu de cesse de rayonner bien au-delà des frontières. Siegfried et sa femme, Carola, née Welker, furent en effet de véritables partenaires avançant côte à côte, sachant avec cet élan et détermination qui étaient les leurs, bousculer et bouleverser tant l’histoire de l’architecture, l’art moderne que la littérature.
L’ouvrage de plus de 400 pages appuyé d’une importante iconographie, offre une belle mise en lumière de leurs travaux et intense vie. Le livre retrace en onze chapitres (auxquels s’ajoutent cinq de correspondance) leur immense champ d’intérêt, proposant ainsi les clefs permettant d’apprécier pleinement toutes les connexions et influences qu’eut cet exceptionnel couple d’érudits Avant-gardistes. Des pages retissant ces liens reliant l’espace, le temps, la technique, l’architecture et l’art, si chers au couple. Ecrivain, critique, Siegfried (1888-1968) étudia et enseigna l’histoire de l’art et l’histoire de l’architecture. Entre photographies, dont de nombreuses photos du couple en vacances entouré de leurs amis, œuvres et reproductions ou fac-similés, le lecteur aura le plaisir à découvrir également une partie de leur correspondance. Une correspondance révélant les liens et centres d’intérêt qui les unissaient notamment avec nombre d’artistes. Avec notamment également de très belles photographies de Carola (1893-1979), le lecteur entrera aussi dans leur intimité, se glissant comme par effraction dans ce bureau à l’époustouflante bibliothèque…
Une réelle mise en relief de leurs travaux et de leur intense et exceptionnelle vie, laissant percevoir l’immense influence qu’eurent Siegfried Giedion et Carola Giedion-Welker avec de nombreuses œuvres dont ils surent apprécier la pleine valeur, Max Ernst, Brancusi... C’est une pensée et une vision cohérente et d’ensemble de l’architecture, de l’art et de la société, celle de Siegried Giedion et Carola Giedion- Welcker, qui en ces pages se dessinent. De Munich, à Ascona au bord du lac de Côme en passant par Belle-Île, c’est tout un univers à la fois privé, ouvert et unique, celui de Siegfried et Carola Giedion que ce riche et bel ouvrage propose de découvrir.
 

« Jan Groover, Photographer Laboratory of forms », Collectif, Co-édition Musée de L’Élysée de Lausanne / Scheidegger & Spiess éditeurs, 2019.

Heureuse initiative que de rendre accessible l’œuvre du photographe Jan Groover. En effet, pour la première fois, est enfin disponible aux éditions Scheidegger & Spiess une belle et riche monographie entièrement consacrée à la vie et au travail photographique de Jan Groover, une publication menée en collaboration avec le musée de l’Élysée de Lausanne qui abrite actuellement une rétrospective sur l’ensemble de l’œuvre photographique de Jan Groover.
L’ouvrage est intitulé très pertinemment, « Jan Groover photographe, Le laboratoire des formes », tant il est vrai que Jan Groover a porté ses recherches et travaux photographiques sur les volumes et les formes. Appuyé d’une riche iconographie, l’ouvrage revient sur la carrière de la photographe, qui née en 1943, fut initialement illustratrice, dessinatrice et peintre avant de se tourner définitivement dès les années 70 vers la photographie. Une vocation qu’elle mena aux États-Unis avant de s’installer dans l’ouest de la France.
À partir des années 70, Jan Groover se concentrera avant tout sur une capture très personnelle du réel avec des prises de vues savamment composées. Des mises au point effectuées telles des natures-mortes et intégrant des objets courants du quotidien américain de son époque. Une capture de l’American way of life subjective propre à Jan Groover. Insufflant vie aux objets, même les plus communs, elle n’eut de cesse de rechercher par son objectif une abstraction du réel. Friches urbaines, voitures n’échappèrent pas non plus à l’acuité de son regard. La photographe dans son travail n’oublia, en effet, jamais qu’elle fut aussi peintre…
Des compositions travaillées tant au regard des volumes, mais aussi des couleurs. Les variations de Jan Groover sont infinies… Passant de clichés aux teintes atténuées, diluées, entre camaïeux et monocolores, parfois proches ou même en blanc et noir, qui ne sont pas sans rappeler les compositions du célèbre peintre italien Morandi. Mais aussi des compositions plus contrastées où formes et couleurs se répondent en un flamboyant dialogue.
Un riche ouvrage dirigé et préfacé par Tatyana Franck avec de belles contributions d’Émilie Delcambe Hirsch, Pau Maynes Tolosa et Paul Frèches ; Des contributions que vient clore un texte émouvant de Bruce Boice, artiste et critique d’art ; Qui mieux effectivement que Bruce Boice, son mari, pouvait mieux parler de la vie et du travail de Jan Groover ?
Un ouvrage inédit rendant un bel hommage à Jan Grover, qui disparue trop tôt, en 2012, « rêvait de tout réinventer »…
 

« Lo-TEK » de Julia Watson ; Préface de Wade Davis, Éditions Taschen, 2019.

Un ouvrage passionnant et instructif consacré au mouvement architectural original Lo-TEK militant pour une (re)construction écologique selon les traditions et la philosophie indigènes. Un art architectural ancestral que l’auteur, Julia Watson, explore et détaille méticuleusement chapitre après chapitre selon les régions du globe ; Montagnes avec notamment les cultures en terrasses des Incas du Pérou ou celles de Bali ; Les forêts, celles du Brésil ou de Mexico ou de Tanzanie ; Les déserts de Mexico, du Kenya ou d’Iran ; Enfin, les marais du Pérou, d’Irak ou d’Inde, du Bénin et de l’Indonésie... Avec plus de 400 pages, selon quatre parties sous reliure à la japonaise (rendant leur lecture facile), c’est une véritable symbiose avec la nature que propose Julia Watson au lecteur. L’auteur, australienne, connaît depuis longtemps son sujet, designer, environnementaliste, globe trotteuse infatigable, elle a déjà écrit de nombreux ouvrages.
En ces pages, c’est tout un savoir traditionnel et écologique que le lecteur découvrira avec Lo-TEK, un savoir-faire multiséculaire acquis et maîtrisé depuis des temps reculés et transmis de génération en génération qui est ainsi dévoilé. Un ouvrage fort instructif appuyé par une iconographie abondante, photos, cartes, schémas, entretiens… Rien n’a échappé à la vigilance de l’auteur, techniques d’irrigation, structures des forêts de bananiers, schémas des méthodes de constructions d’Irak ou encore méthodes de traitements des eaux… Préfacé par l’anthropologue Wade Davis, l’ouvrage offre au lecteur de sillonner 20 pays, du Pérou aux Philippines et de la Tanzanie à l’Iran.
Bien des surprises qui attendent, en ces pages, le lecteur ! Ce sont des créations et techniques absolument étonnantes que nous révèle et transmet l’architecture indigène. « Radical indigène », souligne Julia Watson, en sous-titre de l’ouvrage. Des « innovations » parfois anciennes de plusieurs milliers d’années, un joli paradoxe architectural que Lo-TEK entend bien préserver, perpétuer et faire connaître… Un passé ancestral de techniques et matériaux architecturaux tourné dorénavant, dès aujourd’hui, vers le futur. Toits, murs, fenêtres, etc., des méthodes de constructions et matériaux indigènes, naturels et traditionnels, adaptés aux climats souvent extrêmes.
En notre siècle où les changements climatiques s’ajoutent à bien d’autres turbulences, c’est une démarche écologique et sereine que propose Julia Watson, un chemin de sagesse par celle qui a parcouru les plus grands sites naturels sacrés du monde. Une lecture instructive bien venue.
 

« Matisse ; Métamorphoses. », Collectif, Editions Scheidegger & Spiess, 2019.

Matisse est toujours un bonheur ! Un bonheur d’autant plus parfait lorsque c’est une facette moins connue de ce grand artiste du XXe siècle qui est donné à découvrir au lecteur. Et tel est bien le cas avec ce bel et riche ouvrage intitulé « Matisse ; métamorphoses » paru aux éditions Scheidegger & Spiess (Zurick). A travers un nombre considérable de photographies et illustrations, c’est en effet un aspect bien moins étudié du processus créatif de cet artiste hors norme que fut Henri Matisse que découvrira en ces pages le lecteur.
Matisse travaillait également, parallèlement à sa peintures et toiles ou papiers découpés plus connus du public, le plâtre, l’argile mais aussi le bronze. Ses modelages ou sculptures lui servaient de base pour ses créations, un processus qu’avait déjà adopté en son temps Léonard de Vinci. Or, bien que moins connues, ces réalisations méritent pourtant d’être mises en lumière pour l’énergie et la dynamique qu’elles ont su insuffler à l’œuvre de Matisse. Renvoyant aux modèles et photographies de nus, mais aussi à l’art africain, l’art antique, tous ces travaux ont permis à Matisse de tisser des liens entre les différents sources de ses œuvres, et c’est à l’ouvrage que le lecteur pourra surprendre Matisse en train de sculpter dans nombre de photographies !
Mais, plus encore, certaines de ces sculptures, bien que venant s’intégrer dans un long processus de création, ont également constitué pour Matisse de véritables créations à part entière. Ces sculptures méritaient assurément d’être redécouvertes pour elles-mêmes, ainsi qu’en témoignent les bronzes Nu de dos I-IV, quatre reliefs extraordinaires. C’est au sein même de ces réalisations, de ces sculptures, que le lecteur pourra parfaitement appréhender l’ensemble du processus créatif de Matisse, passant progressivement d’un naturalisme premier à une abstraction pour arriver à une stylisation extrême. Nus assis, allongé ou de dos, visages ou relief, la pureté de ces sculptures, injustement négligées des études, forcent l’admiration et fascinent… Grand nu assis, Jeannette 1910-1911, Henriette (visage) 1925-1927, Nu debout (Katia) de 1905 et bien d’autres encore.
Qui plus est, le lecteur découvrira que ces multiples transformations ou mutations se retrouvent également dans la peinture même de l’artiste. Un dialogue des plus féconds qu’a su ainsi établir Henri Matisse entre ses sources, modèles, modelages, sculptures et toiles.
Ce sont toutes ces fascinantes « Métamorphoses » qui s’opèrent en ces pages sous le regard même du lecteur. Une approche qui assurément n’aurait en rien déplu à André Malraux, tant les liens tissés entre transformations et métamorphoses voulus et recherchés par Matisse s’avèrent d’une extraordinaire énergie créatrice. Un riche et bel ouvrage au cœur même du processus créatif de Matisse.
 

« Collection Weisman & Michel ; Fin de siècle –Belle-époque (1880-1916) », Collectif, version bilingue Français/anglais, Éditions Musée de Montmartre – Jardin de Renoir, 2019.

Une première ! Un bel et riche ouvrage présentant pour la première fois l’ensemble de la collection de David E. Weisman et de Jacqueline E. Michel. Appuyée une importante iconographie, ce ne sont pas moins de 150 œuvres qui sont ainsi livrées en ces pages au regard du lecteur. Toulouse-Lautrec, Picasso, Pierre Bonnard, Suzanne Valondon ou encore Ibels, Steinlen…
Des œuvres uniques de la fin du XIXe et début XXe siècle. Un tournant de siècle marqué par une créativité inouïe, celle des Avant-gardes et de Montmartre, un Montmartre en pleine effervescence, bouillonnant de toute sa hauteur. C’est cette période, celle de la Belle-époque, qui allait marquer irréversiblement l’histoire de l’art que les œuvres de la collection Weisman & Michel viennent traduire en une diversité et beauté étonnante.
Avec ces « Artistes de Montmartre et le cabaret du chat noir », un lieu magique à nul autre pareil que Phillip Denis Cate fait revivre, dans sa contribution, avec des œuvres d’Adolphe Willette ou Théophile Alexandre Steinien… ; Un chat noir, symbole de toute une époque, image d’un cabaret, et de bien d’autres encore tout aussi célèbres, et qui ne cesseront de faire batte le centre artistique du monde. « Un centre du monde » qu’illustrera merveilleusement Toulouse-Lautrec, mais aussi Georges Bottini, Édouard Saunier… Des artistes auxquels Pillip Cate laisse, de nouveau, libre cours. Toiles, dessins ou affiches défilent alors à chaque page sous les yeux du lecteur.
Saskia Ooms s’attachera, pour sa part, plus particulièrement aux œuvres de Suzanne Valadon, une artiste très présente dans la collection Weisman & Michel qui, il est vrai, devait ouvrir « La voie de la vérité ». Des peintures, mais aussi nombre de dessins de l’artiste offrant aux crayon, fusain, sanguine ou craie ces multiples silhouettes féminines. Merveilleuse collection !
Cette collection comprend également un fond important d’illustrations et caricatures provenant de la presse de l’époque qui sut aussi s’inscrire dans ce courant Avant-gardiste ; « Un art journaliste de l’avant-garde » qui avec, humour et sourires, viendra, avec la chanson de cette fin de siècle et les illustrations et dessins notamment d’Henri-Gabriel Ibels, refermer ce riche et bel ouvrage.
Un ouvrage livrant, pour la première fois, toute la variété et beauté de la collection Weismann & Michel, et réservant au lecteur bien des trésors et surprises.
 

« Hiroshige ; paysages célèbres des soixante provinces du Japon. », livret de Anne Sefrioui, Éditions Hazan, 2019.

Hiroshige s’imposa à l’ère Edo par ses somptueuses estampes de paysages. C’est à ce titre qu’il réalisa la célèbre série des « Paysages célèbres des soixante provinces du Japon » publiée entre 1853 et 1856. C’est donc une belle invitation au voyage dans ce Japon du XIXe siècle que nous proposent les éditions Hazan avec cet ouvrage. Véritable fac-similé, présenté avec son pliage à la japonaise en accordéon, il est en outre accompagné dans son coffret d’un riche et dense livret signé Anne Sefrioui, auteur de nombreux livres d’art, éditrice spécialisée dans le domaine du livre d’art et directrice de collection aux éditions Les Belles Lettres.
Entreprise par Hiroshige à la toute fin de sa vie, cette série exceptionnelle confirme à elle seule toute la maturité de l’artiste, et c’est donc à juste titre que les éditions Hazan, à la suite de « L’estampe japonaise » (2018), livrent aujourd’hui ce nouveau coffret exclusivement consacré aux «Paysages célèbres des soixante provinces du Japon ». Dans un style caractéristique du mouvement artistique de l’ukiyo-e, on y retrouve le cadrage vertical qu’affectionnait Hiroshige et ce bleu à nul autre pareil qui lui valut le fameux surnom « Hiroshige bleu ». La nature, les saisons et l’eau y sont, bien sûr, plus qu’omniprésentes, une beauté de la nature qu’Hiroshige n’aura de cesse, avec autant de talent que de poésie, de représenter et de célébrer.
Si le Maître japonais assit, certes, sa renommée dans les années 1833 avec la célèbre série des « Cinquante-trois stations sur la route de Tokaïdo », il a alors 35 ans, l’art du paysage était cependant de longue date déjà maîtrisé par Hiroshige qui l’apprit très jeune auprès de son maître Utagawa Toyohiro. L’artiste saura très vite y insuffler son propre style et poésie. Outre ce bleu caractéristique déjà mentionné, on y retrouve ces dégradés inimitables et cet étonnant dialogue qu’Hiroshige a su instaurer entre la poésie se dégageant de ses paysages et la présence des habitants de ces provinces japonaises. Douces rivières ou cascades, paysages de montagne ou de mer à couper le souffle, temples secrètement cachés… Ces compositions savamment établies avec raffinement et délicatesse lui valurent des demandes toujours plus nombreuses de la bourgeoisie japonaise, une bourgeoisie qui en cette époque d’ouverture du Japon voue un véritable engouement pour les expéditions et voyages. En écho à ces voyages, les estampes d’Hiroshige et plus particulièrement ces « Paysages célèbres des soixante provinces du Japon » offrent autant de poésie, de rêve que de souvenirs…
Et c’est toute la poésie et le rêve de ces sublimes paysages du Japon au XIXe siècle réalisés par l’un des plus grands Maîtres de l’estampe japonaise, que fut Hiroshige, qui nous sont ainsi donnés à admirer et à faire défiler comme de lointains et magnifiques souvenirs…

À noter que ce splendide ouvrage vient à merveille s’inscrire dans le cadre de l’exposition du même nom qui se tient à Aix-en-Provence (8 novembre 2019- 22 mars 2020) et celle du « Japon rêvé, image du monde flottant » ayant lieu à l’Atelier des Lumières de Paris jusqu’à la fin de l’année 2019.
 

« Photo/Brut ; Collection Bruno Decharme & Compagnie. », Collectif sous la direction de Bruno Decharme, Éditions Flammarion, 2019.

Pour fêter les cinquante ans des Rencontres de la photographie d’Arles, Bruno Decharme a fait choix de présenter les liens privilégiés noués entre l’art brut et la photographie. Un fort ouvrage de plus de 500 illustrations mettant en lumière le travail de cinquante-trois artistes. Des œuvres révélant pleinement la teneur et la spécificité de ces liens ténus qu’entretiennent ces artistes tant dans le domaine de l’art brut que dans celui non moins fécond de la photographie.
Un sujet que Bruno Decharme connaît mieux que quiconque puisque ce dernier a réuni ces dernières années une extraordinaire collection d’art brut comptant pas moins de cinq mille œuvres de 300 artistes. Ce sont ainsi près de cinq cents œuvres provenant de sa collection, mais aussi de collections privées ou publiques que le lecteur découvrira avec un vif intérêt et étonnement dans ce volume de plus de trois cents pages. Retenant des artistes connus, mais aussi plus confidentiels, l’ouvrage dévoile des créations originales, singulières révélant une inventivité hors normes venant bouleverser toutes les catégories et positions habituelles retenues.
Un domaine des plus porteurs dont l’auteur, fondateur de l’Association ABCD (Art brut- Connaissances & diffusion), et son pôle de recherches dirigé par Barbara Safarova et son équipe, nous ouvrent grand les portes, offrant ainsi au lecteur ce nouvel et large horizon de la photographie plein de promesses…
C’est effectivement un champ fécond et des plus novateurs que nous livre Bruno Decharme avec cet ouvrage complétant idéalement l’exposition du même nom qui s’est tenue lors des rencontres toujours plus prisées de la photographie d’Arles en 2019, et qui ne peut que trouver bonne place dans toutes les bibliothèques d’amateurs curieux ou avertis, experts ou professionnels, d’art brut et de photographie.
 

« Pierre Bonnard, Au fils des jours – Agendas 1927-1946 » Céline Chicha-Castex, Alain Lévêque et Véronique Sarrano, Co-édition BnF/Editions L’Atelier Contemporain, 2019.

Les rencontres avec le peintre Pierre Bonnard sont toujours, que ce soit sa peinture, ses dessins ou sa correspondance, un plaisir infini… Aussi est-ce ce plaisir renouvelé d’instants uniques que nous offrent les éditions de l’Atelier contemporain avec cette publication donnant à découvrir les agendas de l’artiste s’échelonnant sur près de vingt ans, de 1927 à 1946. Vingt agendas couvrant les années de maturité de l’artiste et les dernières années de sa vie, l’artiste s’étant éteint le 23 janvier 1947 au Cannet. Une publication exceptionnelle établie par Céline Chicha-Castex, Véronique Serrano et Alain Lévêque (écrivain et auteur déjà de nombreux ouvrages sur Pierre Bonnard), et rendant accessibles, pour la première fois , les agendas de Pierre Bonnard conservés au département des Estampes de la BnF, ceux des années antérieures à 1927 ayant été pour la plupart perdus ou faisant partie de collections privées ; Des agendas recélant de véritables trésors, donnant à découvrir, au jour le jour, les années 1927 à 1946 de l’artiste et offrant un éclairage unique sur l’ensemble de son œuvre.
De fabuleux agendas contenant presque « miraculeusement » notes et croquis de la main même de l’artiste. Plus carnets qu’agendas proprement dits, c’est réellement un Pierre Bonnard intime dans ses recherches et études que le lecteur découvrira, au fils des jours, ainsi que l’annonce très justement le titre de ce bel ouvrage. L’artiste consignait quotidiennement, en effet, dans ses agendas dessins, croquis et annotations ; Des agendas-carnets de marques « Bijou » ou « Mignon » qu’il conservait en permanence sur lui dans sa poche. Il faut avouer qu’au regard de ces merveilleuses pages, les noms de ces célèbres enseignes prennent, ici, toute leur signification !
Ce sont de fraîches fragrances d’amandier, de douces senteurs de savons, bulles de beauté qui s’échappent de ses toiles données à voir dans une mise en page des plus soignées. Des esquisses révélant les incessantes préoccupations, recherches et études de l’artiste. Des croquis pris sur le vif, de lieux familiers ou encore ses fameux chats, et surtout des nus et portraits de proches qui viendront ou non nourrir ses futures toiles. Des œuvres données par cette édition en vis-à-vis, établissant ainsi un dialogue singulier et intimiste unique. Femmes à la toilette, sujets de ses si célèbres toiles, mais aussi, bien sûr, des portraits ou encore des paysages de vacances ; délicieuses compositions, natures mortes dans une douce lumière de printemps…
Le lecteur admiratif y retrouvera toutes les hésitations de l’artiste, motifs, volumes, contours, compositions, cadrages s’y cherchent et se déploient suscitant émerveillement. Dénués de leurs couleurs, ce sont les hachures qui viennent en donner tout le relief et la lumière, cette lumière si chère à Pierre Bonnard. Des pages telles des fenêtres ouvertes serties des textes de Véronique Serrano et Alain Lévêque, apportant précisions, détails et explications, et replaçant ainsi ces pages d’agendas dans le contexte de leur époque. Faisant suite à la préface de Céline Chicha-Castex, le lecteur pourra également lire un souriant et long « Dialogue d’Alain Lévêque avec un ami pessimiste »…
Mais parce qu'également agendas, en tant que tels, ils offrent aussi aux curieux des pépites tels les rendez-vous, déjeuners, listes de course de l’artiste, ou le temps qu’il fait… Rencontrer Bonnard est une douce promesse de lumière… « Il laisse, dans l’inquiétude, une trace lumineuse de son passage qu’il nous rend espoir. Quelle est cette espérance qu’il nous insuffle, dès les plus modestes pages de ses agendas ? C’est d’être comblé par le fini, par le plus simple que trouvent insuffisant ces dangereux rêveurs qui détournent de l’ici pour un ailleurs illusoire… », souligne Alain Lévêque.
Un ouvrage remarquable et unique dans lequel l’ombre de la main de Pierre Bonnard dessine encore, révélant toute la quête artistique de l’artiste, dans cette atmosphère eudémoniste et intimiste qui lui était si chère… Instants de bonheur !

Sont également parus aux éditions de L’Atelier contemporain : « Pierre Bonnard ; Les exigences de l’émotion » avec une préface d’Alain Lévêque et « Observations sur la peinture ; Pierre Bonnard » introduction Antoine Terrasse, préface Alain Lévêque.

L.B.K.
 

 

« Carlo Zinelli » » de Florence Millioud Henriques, Coll. Polychrome, Éditions Ides et Calendes, 2019.

Les éditions Ides et Calendes ont eu l’heureuse initiative de publier un ouvrage entièrement consacré à Carlo Zinelli, cette figure incontournable de l’Art brut italien du XXe siècle. Signé Florence Millioud Henriques, spécialiste de l’Art brut, cet ouvrage constitue la toute première étude en langue française consacrée à l’artiste. En ces pages, l’auteur a entendu mettre en lumière et en parallèle l’œuvre et la vie de Zinelli, un choix qui s’imposait tant le tragique destin de celui qu’on devait appeler simplement « Carlo », demeure inextricable.
Né en 1916 en Italie à San Giovani Lupatoto, Zinelli fut dès son plus jeune âge un être blessé au plus profond de son corps et de son âme. Orphelin de mère à deux ans, présentant une personnalité « borderline » pour laquelle il sera sévèrement réprimandé à l’armée, Carlo sera contraint à partir de ses vingt-cinq ans de faire de nombreux séjours en hôpital psychiatrique, avant d’être définitivement interné en 1947 pour schizophrénie paranoïaque. Il y demeurera 27 ans, jusqu’ sa mort en 1974, il a 58 ans.
À ce destin tragique, Zinelli opposera durant ces longues années d’internement une puissance créatrice incroyable. Ce sont ces créations singulières, aussi puissantes que flottantes, que nous donne à voir et à découvrir Florence Millioud Henriques avec ce texte sensible appuyé par de nombreuses illustrations couleur.
C’est une multitude d’êtres, hommes, animaux ou motifs qui se déploient, passent, volent ou flottent sur les extraordinaires dessins à la gouache ou au crayon de Carlo Zinelli. Des mondes vides peuplés d’êtres blessés, meurtris, mutilés, percés ou enterrés, ombres sans vie ou destin, avançant inévitablement… Florence Millioud Henriques souligne dès le début : « le monde de Carlo (1916-1974), c’est ce peuple d’humanoïdes qui défilent à contresens. Nous, nous allons vers la droite, naturellement, presque machinalement. Mais les silhouettes de Carlo perforées par le vide, trouées par un ailleurs ou engrossées par d’autres existences, s’orientent obstinément vers la gauche, comme aspirées par cette direction. » La direction d’un ailleurs qui hante tout autant l’imaginaire de Carlo que ses œuvres. Des œuvres colorées ou en noir et blanc exprimant toute l’extraordinaire puissance créatrice de Zinelli et puisant aux sources mêmes de l’inconscient. Un imaginaire fantastique avec pour seule réalité, celle imaginaire, débridée de Carlo, une liberté enfermée dans une camisole de force…
Un univers à part entière, singulier et infini de plus de 2000 œuvres. Des dessins qui feront l’objet d’expositions, du vivant de Zinelli, dans l’atelier de l’hôpital, et que le peintre Jean Dubuffet saura repérer, apprécier à leur juste valeur, et intégrer dans sa Compagnie d’Art brut, aujourd’hui Collection de Lausanne.
Un essai, fin et sensible, venant idéalement compléter le Catalogue raisonné déjà réalisé de l’œuvre de Carlo Zinelli, et contribuant à faire connaître, pour la première fois en langue française, cet artiste singulier de l’art brut que fut Carlo Zinelli.
 

L.B.K.

 

« Soulages ; D’une rive à l’autre. » de Mikaël de Saint Cheron et Mathieu Séguéla, Editions Actes Sud, 2019.

C’est à une rencontre avec Pierre Soulages à laquelle invitent les Editions Actes Sud avec ce bel ouvrage intitulé « Soulages ; D’une rive à l’autre. ». Une heureuse rencontre à l’occasion du centième anniversaire de l’artiste orchestrée de main de maître par Mikaël de Saint Cheron et Mathieu Séguéla. Une couverture des plus réussies, une mise en page soignée œuvrant pour une splendide mise en relief de l’œuvre du peintre avec pas moins de 22 magnifiques reproductions pleines pages – en quadri - auxquelles s’ajoute un important nombre de photographies.
Une passionnante rencontre qui se doit, cependant, d’être conjuguée en ces pages au pluriel puisque les auteurs Mikaël de Saint Cheron et Mathieu Séguéla ont fait choix de retenir parallèlement aux multiples rencontres de Pierre Soulages lui-même, leurs propres rencontres avec l’artiste. Des rencontres, plus qu’une rencontre donc, toutes plus surprenantes et enrichissantes les unes que les autres, révélant toute la profondeur de pensée et la force de vision de l’un des plus grands peintres actuels.
La première rencontre, sous le regard et la plume de Mikaël de Saint Cheron, est guidée par le noir comme il se doit. Intitulée « L’Outrenoir », cette première rencontre nous révèle toute la puissance du noir dans l’œuvre du peintre ; Une couleur, absorbant et incluant à elle seule toutes les autres, qui n’a cessé de le fasciner, questionner. Avec «L’Outrenoir », porte d’entrée majestueuse, le lecteur retrouvera le peintre avec Léopold Sédar-Senghor, mais aussi avec Georges Duby ou Jacques Le Goff à Conques avec son abbatiale, sa lumière et ses vitraux. Comment comprendre, percer un tel mystère s’interroge Mikaël de Saint Cheron ; Conques comme un contrepoint à cet « Outrenoir » qui déjà se métamorphose…
Métamorphose, en effet, avec la seconde rencontre, sous l’égide de Mathieu Séguéla ; des rencontres qui prennent alors les teintes du pays du Soleil levant. Le Japon consacra plusieurs expositions à Pierre Soulages dont une grande rétrospective au musée d’art Seibu de Tokyo en 1984. Soulages y rencontrera la calligraphie, les signes mais aussi le langage secret des pierres… Sans oublier l’art de la laque qui à sa manière par ses reflets nous conduira de nouveau jusqu’aux rives de « L’Outrenoir ». Des rives extrême-orientales tracées de signes et hiéroglyphes à l’encre noire… Pour le peintre, « L’art n’a ni frontières, ni temporalité ».
Et c’est bien « D’une rive à l’autre » que ce bel et profond ouvrage nous entraîne, ouvrant un vaste horizon, un autre regard tant sur Pierre Soulages que sur son œuvre. Approchant au plus près une œuvre fabuleusement inclassable et une pensée s’inscrivant tout autant dans l’histoire de l’art que dans la philosophie de l’art, tel « un Triangle d’or » entre Pierre Soulages, l’Afrique noire et le Japon.
Splendide !

Un magnifique ouvrage marquant, en cette année 2019, le centième anniversaire du peintre Pierre Soulages, ainsi que l’ouverture de la première exposition que lui consacre le musée du Louvre du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020.
 

Camille Saint-Jacques : « Talus et Fossés », préface d’Yves Michaud, Éditions L’Atelier contemporain, 2019.

La publication aux Éditions L’Atelier contemporain de « Talus et fossés », carnet-journal du peintre Camille Saint-Jacques, est une fenêtre entr’ouverte, une belle invitation à entrer dans l’univers intime et singulier de cet artiste trop peu connu. Un artiste peintre, il est vrai, si discret que si ses œuvres sont connues, leur auteur reste dans l’ombre ; Un paradoxe que Camille Saint-Jacques ne conteste ni ne réfute, lui, cet artiste si « calme et tranquille », ainsi que le souligne Yves Michaud en préface à l’ouvrage.
Et pourtant ! L’univers de Camille Saint-Jacques enveloppe le lecteur d’une atmosphère à nulle autre pareille, un monde intérieur dans lequel on se glisse subrepticement, plus qu’on n’y plonge, avec un réel et plaisant eudémonisme. Car en ces pages et multiples chapitres, nulle théorie ou manifeste, mais une écriture délicate, menée au jour le jour par l’artiste, qui nous dit, à l’image de ses peintures sur papier, ce qu’est pour lui le sel de la vie ; « Talus et Fossés », c’est une narration de la vie, celle-là même qui colore ses œuvres.
Camille Saint-Jacques compose et peint littéralement ses écrits, en effet, comme il brosse et tisse ses toiles ; En toute discrétion, avec ce souci d’épurer, d’alléger, mais habité d’une réflexion incessante, parfois mélancolique, parfois nonchalante, mais toujours solidement ancrée et vivante… Une pensée ouverte à tous les possibles, consentant à se laisser surprendre, à prendre le risque, tel un funambule sur le fil de la vie avec pour balancier ses pinceaux… Des réflexions menées et ordonnées sur une sonate quotidienne, propre à lui, comme ces chiffres romains et arabes datant en un singulier calcul son œuvre polymorphe ayant emprunté bien des supports et aux multiples confluences ; Un rythme paisible dont Camille Saint-Jacques demeure le seul chef d’orchestre. Réduisant, épurant tant les matières que les supports comme pour mieux tisser cette féconde pensée, demeurant à chaque instant consciente de la subtilité, complexité et fragilité d’un trait, du peintre et de l’homme… « Bien sûr, il m’a fallu du temps – combien, je l’ignore – pour ne rien faire. Je veux dire aller à l’essentiel : sortir la peinture de moi, faire comme si elle n’existait plus ou était appelée à disparaître à jamais, m’en défaire. « Essentiel » est le mot. », nous confie l’écrivain sur l’artiste.
Un carnet- journal tenu de 2016 à 2018 augmenté d’un cahier de ses œuvres, qui révèle aussi les rencontres, amitiés ou lectures de l’artiste, de l’écrivain, du critique d’art, de l’enseignant…
Et jamais loin, le cadre, les dimensions, les interrogations et questionnements, et ce brin de mélancolie que l’on sent indissociable de sa vie intérieure, mais dont un rien, un étonnement, une brindille de couleurs, « une poussière » fera surgir cette étincelle de vie, de couleur, de matière, de son œuvre, irrésistiblement. « Passer le moment de mettre un peu d’ordre dans mon cadre de vie, d’agir en ménagère, c’est d’avantage la curiosité que l’ambition qui est à l’œuvre », écrit Camille Saint-Jacques. Et ce sont ces innombrables « Caps sur l’inconnu » qui scandent ce journal avec la profondeur du ciel pour horizon ou « Le ciel pour miroir ».
« Talus et Fossés » nous livre d’une bien belle manière la clef en fa intime de Camille Saint-Jacques, cette calme intranquillité que son œuvre traduit si bien à ceux qui écoutent…


L.B.K.

 

« Mise au point », Entretien du photographe Didier Ben Loulou par Fabien Ribery, Arnaud Bizalion Éditeur, 2019.

Il faut découvrir ce bel entretien accordé par le photographe Didier Ben Loulou à Fabien Ribery et publié aux éditions Arnaud Bizalion Éditeur. On y retrouve toute la profondeur, la sensibilité, mais aussi la réserve de ce photographe singulier. C’est avec le tirage Fresson qu’il chérit et son inséparable Hasselblad tourné vers l’autre, le monde et plus particulièrement vers la lumière de la Méditerranée que Didier Ben Loulou s’est imposé ces dernières années sur la scène de la photographie. Sud, Israël Eighties, Marseille, Athènes, Jaffa-La passe, Sincérité du visage, pour ne citer que quelque un de ses albums, mais également ses écrits, dont « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs », révèlent, tous sans exception, sa richesse intérieure, à la fois solitaire et aimanté à l’autre, écoutant les pierres, écritures et traces, ces mémoires des civilisations, plus épris de l’homme et de l’humanité que de l’Histoire proprement dite. Passant très tôt du noir et blanc à la couleur, son regard porte loin, et les nombreuses photographies qui égrainent l’ouvrage en témoignent, une quête tournée tant vers le passé et l’avenir que vers l’extérieur, la peau, le grain pour mieux atteindre l’intérieur, là où se jouent tant de choses.
C’est ce regard singulier et complexe, loin du photographe reporteur, que nous laisse découvrir cet entretien nommé judicieusement « Mise au point » : Son enfance et parcours, ses rencontres avec Levinas, les Ateliers Fresson, des rencontres qui seront fondatrices pour son travail ; Israël, Jérusalem et la pensée hébraïque nourrissent également ces pages d’entretien, mais aussi ses auteurs et artistes de prédilection - dont Stratis Tsirkas, « Cités à la dérive. », un roman trop peu connu, et si essentiels pour ce photographe épris de littérature, de poésie et de peinture. Ses propos en fin d’ouvrage notamment sur Jaffa sont d’une extrême profondeur et sensibilité faits de questionnements et de nuances, d’exils et de déracinements, « une mémoire qui porte la trace de la disparition »…
La même sensibilité et humilité habitent le photographe et l’homme, acceptant volontiers de répondre sans artifices ni faux semblants, livrant ainsi un éclairage à la fois profond et intime sur son travail et cheminement, pour trouver l’essentiel, la poésie du monde. « Un voyage intérieur », dira-t-il, qu’il sertit volontiers de lectures et de mots, lui qui avoue préférer « ne pas savoir vers où et quoi je m’achemine ; Ça implique l’urgence, de la disponibilité au hasard en échappant à tout système prédéterminé ou idée avancée. »
Didier Ben Loulou ne recherche nullement l’absolu de la beauté, mais plus subtilement la vie dans ce qu’elle a de plus fragile et d’enfoui. « Être dépassé, accepté ce qui nous dépasse, qui ne nous appartient pas », dira-t-il encore, cette impression rare de ne pas être celui qui cadre et choisit…
Immergé ou suspendu au milieu du temps, sa profondeur d’objectif et de regard prennent source dans ces multiples paradoxes, une richesse intérieure qu’il accueille sans résistance, questionnant inlassablement le silence et les visages, cherchant dans les empreintes et la mémoire des lettres les mouvements et pulsions de la vie, mais aussi les paysages et aujourd’hui la nature ; « Dénuder autrement ce qui se dévoile à nous », aime-t-il à dire lorsqu’on lui parle de nus.
C’est cela, la photographie de Didier Ben Loulou, ce point fugace et ineffable que la vie recèle dans ce qu’elle a – non de plus secret, mais de plus mystérieux. Là réside la puissance du photographe puisant à la qualité d’âme de l’homme lui-même.

L.B.K.

Des photographies de Didier Ben Loulou seront exposées lors de l'exposition "Non Grata" à l’occasion de La Fiac 2019, du 17 au 20 octobre, à la Galerie Marty de Cambiaire, 16 Place Vendôme 75001 Paris.

Regarder notre interview du photographe Didier Ben Loulou

 

Robert Walser : « Histoires d’images. », Poche, Éditions Zoé, 2019.

Les éditions Zoé ont eu l’heureuse initiative de rééditer en version poche le recueil intitulé « Histoires d’images » regroupant des textes signés de l’écrivain et poète suisse Robert Walser (1878-1956), salué en son époque par Kafka ou Robert Musil. Ces textes, dans une traduction de Marion Graf, sont bien plus qu’un voyage au cœur de l’art, ce sont de véritables poèmes en eux-mêmes tant leur style offre cette saveur rare, chatoyante et moderne que la patine du temps n’a en rien terni.
« Histoires d’images », rassemble vingt et un textes exactement, écrits entre 1920 et 1935 pour la presse. Reconnu et salué notamment dans le milieu littéraire berlinois depuis 1914, ces années d’entre guerre seront les plus fécondes de l’écrivain, mais nombre de ses textes demeureront cependant épars et ne feront l’objet d’un travail de publication que post-mortem. A ce titre, il faut saluer les éditions Zoé qui depuis maintenant de longues années ont largement contribué à la reconnaissance en France de l’écrivain et poète. Appuyé par les œuvres auxquelles l’auteur se réfère, « Histoires d’images » est devenu un classique non seulement dans le domaine de l’art mais aussi celui de la littérature. Comprenant des textes et poèmes, Robert Walser y déploie majestueusement, sans jamais d’ostentation, ce regard qui lui fut propre, un regard d’une sensibilité singulière où se glissent clins d’œil et sourires malicieux; abordant la peinture des grands maîtres notamment celle de Bruegel, Fragonard, Renoir ou Hodler…, s’arrêtant sur des détails avec une perspicacité à la fois aiguisée et pleine de malice, ou aimant, plus encore, dialoguer ou faire dialoguer les artistes et leurs œuvres ou leur modèle. Passeur de génie, Robert Walser aimait à transmettre, réveiller avec parfois  cette audacieuse espièglerie qui le caractérise. Et lorsque l’auteur écrit : « Il joue avec l’esprit, enfin, il ne joue pas, il peint, mais le peintre n’est-il pas également un joueur, exactement comme le poète. », n’est-ce pas de lui-même également dont il parle ?
Merveilleux Robert Walser, c’est une approche toute subjective, dynamique et pleine d’exquises surprises qu’il entend offrir à ses lecteurs ou plutôt interlocuteurs d’hier et d’aujourd’hui. Jamais on ne s’ennuie avec Robert Walser, un dialogue permanent et vivifiant s’installe toujours instantanément entre les œuvres, l’auteur et son lecteur. Un dialogue que l’auteur n’a eu de cesse de nourrir et de mener toute sa vie durant. D’abord avec son frère aîné Karl, puis au début du siècle dernier avec le mouvement des sécessionnistes berlinois en tant que secrétaire, puis plus largement encore avec ses nombreux lecteurs. Son approche empreinte de cette subjectivité décalée et éclairée ouvrira la voie à bien des critiques d’art qui marqueront à sa suite le XXe siècle.
 

 

"Piero Della Francesca" de Christian Garcin, Arléa, 2019.

Les regards de Piero Della Francesca sont, comme les sourires de Léonard de Vinci, énigmatiques, entre réel et invisible, ils renvoient à une autre dimension. C’est cette « énigme du regard et du temps » si caractéristique de la peinture de ce grand peintre de la Renaissance italienne qu’a interrogée Christian Garcin dans cet opuscule. Cet instant unique, fait de lumière et de vibration que l’auteur a souhaité en ces pages saisir, non par une étude biographique exhaustive du peintre du Quatrocentto, mais par une fine et subtile compréhension de cette fascination qu’a exercé le réel, la vision du réel, sur le peintre italien sa vie durant, et ce dès son plus jeune âge. Auteur de nombreuses fresques dont celles d’Arezzo, de Montechi et de nombreuses autres aujourd’hui malheureusement disparues, Piero Della Francesca a introduit, pour reprendre les termes même de Christian Garcin cet « équilibre parfait entre l’homme et le monde qui se trouvera modifié le jour même de sa mort ». La cécité dont il a été frappé avant sa mort a aussi permis, selon l’écrivain, à ce que le peintre ne revienne pas sur les recherches et études de ses peintures.

L.B.K.

 

 

« Bleu ; De l’Égypte ancienne à Yves Klein. », Harley Edwards-Dujardin, Coll. « Ça, c’est de l’Art », Éditions du Chêne, 2019.
« Léonard de Vinci », Harley Edwards-Dujardin, Coll. « Ça, c’est de l’Art », Éditions du Chêne, 2019.


Voici deux bien plaisants et attrayants ouvrages à partager pendant l’été, parus aux éditions du Chêne dans cette toute nouvelle collection « Ça, c’est de l’Art » ; des ouvrages pédagogiques, ludiques savamment réalisés et ayant pour finalité de rendre la peinture agréablement accessible sans jamais la dénaturer.
Le premier de ces plaisants ouvrages, offrant une couverture bleu azur à faire rêver, entreprend justement de nous instruire sur cette fascinante couleur bleue que l’on retrouve en peinture, tout au long de l’histoire de l’art « De L’Égypte ancienne à Yves Klein ». Ainsi, intitulé tout simplement « Bleu », y apprend-on que le bleu, ce bleu quasi incontournable en peinture, n’a cependant été employé – hormis pour l’Égypte, en fait que tardivement tant en raison de sa connotation négative notamment pour les romains, qu’en raison de sa fabrication fort coûteuse et luxueuse. Agrémenté de schémas, de cartes, chronologies et de nombreux et instructifs cartels, l’ouvrage signé Hayley Edwards-Dujardin, historienne de l’art, entend faire (re)découvrir cette couleur en pas moins de 40 notices. Et c’est un régal ! Connaissez-vous, par exemple, le bleu Phtalo ou le bleu céruléen ? Saviez-vous que le bleu a parfois été considéré comme une couleur froide ou même féminine ? Ce sont toutes ces nuances, précisions, passant aussi bien par la Chine ou l’Inde, qui selon les époques et les œuvres retenues, livrent à chaque page leurs secrets et le mystère du bleu. Extrêmement bien fait, didactique, l’auteur a privilégié les dialogues entre les arts, la géographie et les époques en une approche transversale qui suscite curiosité et surprises. Une époque, un artiste, une œuvre ; De Giotto à David Hockney et ses célèbres piscines californiennes, de Van Gogh à Whistler ou de Staël et la Provence… Retenant une double chronologie, celles des œuvres incontournables et celle plus audacieuse des inattendues, s’appuyant sur une iconographie choisie, l’ouvrage réjouira assurément aussi bien des initiés ou néophytes, petits ou grands. Une mine de bleu dans laquelle on plonge allègrement !

Dans le même esprit, et cette même nouvelle collection « Ça, c’est de l’art », l’ouvrage « Léonard de Vinci » offre un plaisir certain de lecture et de (re)découvertes de l’œuvre du grand peintre. À l’occasion du 500e anniversaire de la mort du grand maître de la Renaissance en 1519 au château d’Amboise, et fort de la multitude des parutions lui ayant été consacrée en cette année 2019, l’ouvrage entend, pour sa part, proposer une autre approche de l’artiste et de son œuvre plus didactique et agréablement ludique. Signé également Hayley Edwards-Dujardin, historienne de l’art, l’œuvre de Léonard de Vinci y est abordée en 40 notices, de Léonard peintre, au dessinateur, mais aussi inventeur, ingénieur, scientifique, anatomiste, botaniste, etc. Divisé en deux parties, entre œuvres incontournables de Léonard de Vinci et des œuvres plus inattendues ou du moins, moins connues, chaque toile ou planche de l’artiste est accompagnée d’un commentaire concis, clair et judicieux. Appuyé pour chaque notice de repères chronologiques, d’éléments biographiques et de précisions indispensables à l’appréhension de l’oeuvre, du dessin ou planche, l’ouvrage est truffé d’anecdotes parfois cocasses et de multiples curiosités souvent bien surprenantes ; Saviez-vous que La Joconde avait voyagé à bord du paquebot Le France en 1962 ? ou que Léonard aimait aussi à divertir les cours par sa musique, mais aussi avec des rébus et devinettes ? Mille curiosités à l’image de celles qui animèrent le grand maître de la Renaissance toute sa vie durant et qui firent de lui, Léonard de Vinci, le peintre le plus connu au monde.
Une nouvelle collection au bel avenir.
 

« Conversations avec Francis Bacon », préface de Yannick Haenel, éditions L’Atelier Contemporain, 2019.

« Conversations avec Francis Bacon » préfacé par Yannick Haenel aux éditions L’Atelier Contemporain entend lever bien des malentendus, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, ayant entouré autant l’œuvre que le peintre. À cette fin, l’ouvrage a réuni des interviews accordées par l’artiste lors de ses venues à Paris, mais aussi des textes de sa main ou encore des photographies. Et, il faut avouer que ce volume atteint merveilleusement sa cible et fait voler en éclats bien des préjugés au sens littéral du terme. Trop souvent étiqueté, comme pour mieux s’en débarrasser, de peintre « de la cruauté ou de la violence », Bacon est encore de nos jours, en effet, hâtivement rejeté, objet d’aversion par un public qui se dit interloqué voire choqué. Or, en ces pages, par un entrechoquement d’interviews et de textes, l’artiste s’y dévoile loin de ces clichés. Certes provocateur, ironique souvent, mais aussi avec cette profondeur paradoxale mal comprise, il laisse le soin au lecteur et à celui qui regarde son œuvre libre de comprendre et de saisir ce que fut sa recherche.
Si Francis Bacon est le peintre de la chair et du sang, de ces corps distordus, de ces visages à vif, de ces bouches déformées, il refusera cependant toujours d’être ce peintre donné « de la cruauté ou de la torture » ; Peindre ce qui se crée et fait l’homme, cet être de chair que nous sommes ; corps fait de vaisseaux, de sang, d’organes et surtout doté de cet étrange système nerveux. Là est probablement l’une des clefs d’entrée de l’œuvre de l’artiste. « Réinventer la technique avec la même force que celle du système nerveux » n’aura-t-il de cesse de répondre à ses interlocuteurs, à Jean Clair, à Michael Peppiatt, Jacques Michel... Bacon n’entend pas être un peintre hostile à la vie, bien au contraire, il aime la vie, martèle-t-il également. Cela est même pour lui une obsession, mais la vie avec tout ce qu’elle suppose et impose de force créatrice. « Saisir la vie jusqu’à la mort qui travaille ». De là, sa manière de peindre, commencer par une tâche, puis d’autres, et laisser advenir le hasard, susciter l’accident… tenter de saisir ce qui s’échappe, sans jamais figer ou fixer, ce qui fait l’émotion, vit et déjà meurt, ce qui est là-dedans et toujours en mouvement. « Les corps ne sont pas convulsés mais en mouvement » dira-t-il.
Connu pour ses portraits, Bacon ne peint pas d’après modèle, ne fait pas d’esquisses, refus de tout expressionnisme ou d’un réalisme qu’il laisse aux illustrateurs. Rien de figuratif, non un visage, mais cette présence qui bouge et vit. Pas pl