REVUE CULTURELLE

Votre Webmag de la Culture

1999-2019

LEXNEWS fête ses 20 ans

  

ACCUEIL

CINEMA

EXPOS

TECHNOLOGIES

CD

CONCERTS

FASHION

LIVRES

DVD BRD

INTERVIEWS

SPORTS

SAVEURS

GASTRONOMIE

JARDIN

ESCAPADES

CADEAUX

 

Édition Semaine n° 25 / Juin 2019

 

 

L'ACTUALITE DU LIVRE & ET DES REVUES

 

Dernières Chroniques

 

Nota bene

Beaux Livres - Catalogues exposition

La Pléiade

Littérature, Poésie, Romans

Dictionnaires, langue...

Philosophie, société, essais...

Spiritualités

Musique, Cinéma

Histoire, Ethnologie, Essais

Art, culture, Essais

Sciences

Livres à écouter et numériques

Côté Revues

Catalogues

Interviews

BD

Vie Pratique - Sports

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nota bene

Euripide : « Électre / Oreste », traduction et présentation de Marie Delcourt-Cuvers, Folio Théâtre, n° 192, 2019.


La mythique histoire d’Électre et d’Oreste, sœur et frère unis par la vengeance, a inspiré un nombre considérable d’auteurs. Mais qui mieux qu’Euripide, cet antique poète macédonien du Ve s. av. J.-C. qui ne connut pas la défaite d’Athènes, sut théâtraliser l’incommensurable tragédie de la destinée humaine ? Ces deux pièces sur les dix-huit qui nous soient parvenues de ce prolixe auteur antique de presque une centaine de pièces, ont et constituent indéniablement encore de nos jours une source inépuisable d’inspiration, amour, vanité de la victoire, dieux et destin… Ici, celui d’Électre et d’Oreste fils d’Agamemnon, destin d’une sœur et d’un frère liés par une commune et fatale vengeance, tuer leur mère Égisthe et son amant, Clytemnestre, ayant assassiné le roi leur père. A ce titre, ces deux tragédies demeurent-elles aussi indissociables qu’incontournables. Aussi est-il bienvenu de retrouver Électre et Oreste dans un même Folio en une traduction et présentation signées Marie Delcourt-Cuvers. Une réunion dont a également fait choix Ivo van Hove pour son spectacle à la Comédie-Française jusqu’au 3 juillet 2019.

Louis Aragon : « La Grande Gaîté » suivi de « Tout ne finit pas en chanson », avec une préface de Marie-Thérèse Eychart, NRF Poésie : Gallimard, 2019.


Ce NRF Poésie / Gallimard avec une préface de Marie-Thérèse Eychart constitue un événement, puisque le recueil de « La Grande Gaîté » d’Aragon incorporé jusqu’à présent dans des ouvrages plus volumineux dont, bien sûr, La Pléiade en 2007 n’avait pas été publié seul, pour lui-même, depuis 1969. Ce recueil écrit en 1927-28 alors qu’Aragon n’a pas encore trente ans étonnera par la rupture qu’il introduit avec son style lâché, agressif, obscène, sans retenue, et pourtant si maîtrisé. Il a été écrit à période cruciale de la vie du poète marquant un tournant ; pris dans les tourments du surréalisme, la place du roman, son engagement politique au parti communiste, et enfin sa rupture avec Nancy Cunard rencontrée en 1926, Aragon vit une profonde crise existentielle que ce recueil hurle à la face du monde. Désespéré, le poète a entrepris de se rendre à Venise et de mettre fin à ses jours. C’est également lors de ce voyage sans espoir, qu’il découvrira – signe du destin ?, le fameux carnet de Marceline Desbordes-Valmore (« Les yeux pleins d’Églises », Éd. La Bibliothèque, 2010) et qu’il rentrera à Paris via Milan. Louis Aragon éclairera en 1973 -74 ses recueils par des commentaires dans « L’Œuvre poétique » ; c’est à ce titre que « Tout ne finit pas par des chansons » fait, ici, suite à « La Grande Gaîté », venant ainsi refermer les célèbres « Poème à crier dans les ruines » et « Rien ne va plus », des poèmes sur l’indépassable douleur d’un cœur brisé d’amour, celui du poète Louis Aragon.

Federico Garcia Lorca : « Yerma », nouvelle traduction et présentation d’Albert Benssoussan, Folio Théâtre, n°191, 2019.


« Yerma » de Federico Garcia Lorca constitue le deuxième volet de sa trilogie paysanne. Ecrite en 1934, cette pièce fait aujourd’hui l’objet dans la collection Folio Théâtre d’une nouvelle traduction et d’une riche présentation signées Albert Bensoussan. Comme dans toute l’œuvre lorquienne, la femme en demeure, bien sûr, élément central, ici, sur fond de stérilité. Un thème omniprésent dans les textes bibliques et ayant également poursuivi l’auteur depuis son enfance, mais prenant dans ces pages, loin des voix et maternités divines, toute la cruelle poigne d’un « poème tragique », ainsi qu’aimait à le définir F. Garcia Lorca. Misérable comme la fiancée de « Noces de sang » ou la jeune fille de « la Maison de Bernardha Alba », Yerma, épouse cloitrée, enfermée comme toutes les femmes du théâtre de Lorca, est stérile ; frustrée, délaissée par son mari, nourrie du désespoir d’une maternité qui ne vient pas, Yerma ira jusqu’au bout, jusqu’à l’irréparable, celui de la vérité et d’un infaillible destin. Un texte fort en trois actes livrant un cœur devenu sec et desséché dans une aride terre Andalouse. La pièce sera donnée deux ans avant la guerre civile, et si elle déclenchera, à l’époque, de la droite critiques et scandales, elle connaîtra néanmoins le succès que l’on sait et marquera à jamais la gloire du dramaturge et poète assassiné.

Christian Garcin : « Piero Della Francesca », Editions Arléa, 2019.


Les regards de Piero Della Francesca sont, comme les sourires de Léonard de Vinci, énigmatiques, entre réel et invisible, ils renvoient à une autre dimension, « à un ailleurs ». C’est cette « énigme du regard et du temps » si caractéristique de la peinture de ce grand peintre de la Renaissance italienne qu’a interrogée Christian Garcin dans cet opuscule tout de nuances. C’est, en effet, cet instant unique, fait de lumière, d’ombres et de regards que l’auteur a souhaité en ces pages saisir, non par une étude biographique exhaustive de ce peintre du Quatrocentto, mais par une fine et subtile compréhension de cette fascination qu’a exercée la vision du réel sur le peintre italien sa vie durant, et ce dès son plus jeune âge. Auteur de nombreuses Fresques dont celles d’Arezzo, de Montechi et bien d’autres malheureusement aujourd’hui disparues, Piero Della Francesca a introduit, pour reprendre les termes mêmes de Christian Garcin, cet « équilibre parfait entre l’homme et le monde qui se trouvera modifié le jour même de sa mort ». La cécité dont il a été frappé avant sa mort a aussi permis, selon l’écrivain, à ce que le peintre ne revienne pas sur les recherches et études de ses peintures, et par là même sur cette représentation singulière qui le caractérise ; Cette opposition entre une esthétique terrestre des corps, une perfection de la perspective impossible et le regard de ceux qui ont gardé traces de « l’Ailleurs » ; On songe aux fresques de La légende de la vraie Croix, au Baptême du Christ, à La Flagellation du Christ… Une peinture faite de couleurs, d’ombres et de lumière, « temps suspendu à la lumière d’un regard » et qui rendent la peinture de Piero Della Francesca unique.

 

Littérature - Poésie - Romans

 

Oscar Wilde : « Rien n’est vrai que le beau ; Œuvres choisies, Lettres. », préface de Pascal Aquien, Quarto Gallimard, 2019.

 


S’il y a bien un auteur qu’il faut relire en ces temps pesants et à l’avenir incertain, c’est bien Oscar Wilde. Cet écrivain irlandais au désarmant humour si british, épris de cette esthétique cultivée si malmenée de nos jours, et partant en lambeaux sans que personne ne les remplace... Oscar Wilde, c’est la vie pour l’art, l’art pour vie et un art de vivre certain, ainsi que l’annonce le titre de ce Quarto Gallimard consacré à l’écrivain - « Rien n’est vrai que le beau ». Avec une vive et riche préface, Pascal Aquien, auteur d’une biographie « Oscar Wilde, Les mots et les songes » (2006) ayant participé à l’édition de ses œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade », donne assurément le « la » sous le titre « Lire Oscar Wilde, pour mieux vivre ».
Quel plaisir effectivement toujours renouvelé que de relire « Le portrait de Dorian Gray », œuvre majeure de l’écrivain, ce roman inspiré du « Faust » à la magie ensorcelante où le thème du double et du temps, sont abordés de manière si singulière. Rien n’importait plus à Oscar Wilde que d’aborder le sérieux de la vie avec la légèreté qu’il convient de lui imposer, et la légèreté avec tout le sérieux qu’elle mérite. L’écrivain ne se plaisait-il pas à dire : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mon œuvre. » Dans cette entreprise de faire de la vie, de sa vie, une véritable œuvre d’art, tant l’écrivain que l’homme, ne sont pas sans sincérité ni profondeur. Une profondeur que l’époque, les mœurs et les évènements de sa vie passionnément tumultueuse se chargeront largement de teinter de sombre et de noir. C’est cette autre facette de l’écrivain, profondément sombre, que l’on retrouve également dans ses œuvres ou lettres, dont celles écrites après le scandale de la révélation de son homosexualité, son procès, sa condamnation et incarcération à la prison de Reading. Un encrier d’encre noire renversé, comme des taches d’encre sur une page, mais qu’Oscar Wilde plia et déplia jusqu’à sa mort…
Outre, « Le Portrait de Dorian Gray », le présent volume réunit également les contes, histoires et nouvelles de l’écrivain. On y retrouve ainsi « Le Fantôme des Canterville » ou encore « Le portrait de Mr. W.H. ». Des contes souvent moins connus et dans lesquels l’imagination d’Oscar Wilde danse et se déploie, tel « Le Prince heureux » dont les yeux de saphirs versent des larmes devant la misère du monde et le conduiront à devenir ce mendiant aveugle dont le cœur ne cessera de battre… À ces contes, histoires et nouvelles vient s’ajouter en Appendice « Le chant du Cygne », « contes parlés » tels que l’auteur a pu les conter. Tissés de magie, de mondes merveilleux, Oscar Wilde s’y révèle un fabuleux conteur. Ces petits contes donnés de mémoire, dont Wilde aimait à varier les versions selon ses interlocuteurs, sont, ici, introduits par de nombreuses et savoureuses anecdotes.
L’ouvrage comprend également les lettres de l’écrivain écrites entre 1875 et 1900, année de sa mort, dont la fameuse lettre adressée peu de temps après sa libération au directeur de la prison de Reading et dans laquelle Oscar Wilde prend position pour améliorer le sort des détenus notamment celui des enfants. L’ouvrage se referme enfin sur deux forts dossiers - « Oscar Wilde et l’art » et « Oscar Wilde à Paris, Échos dans la presse, correspondances, les souvenirs. » ; deux annexes, tout comme la préface et biographie, largement illustrées.
Oscar Wilde n’est jamais tout à fait, là, où on l’attend, et relire ces « Œuvres choisies », c’est toujours y retrouver cette pensée, y puiser une réflexion, un aphorisme qu’on avait un temps laissé passer ou oublier, et qui donnent cette saveur toute particulière tant à l’œuvre qu’à la vie de l’écrivain.
À ce titre, il faut retrouver le goût d’Oscar Wilde.
 

L.B.K.
 

Jean-Luc Giribone : « La Nef immobile ; Sept contes sans fées », Coll. Les Cosmopolites, éditions La Bibliothèque, 2019.

 


Il faut entrer dans « La Nef immobile » de Jean-Luc Giribone comme on pousserait les lourdes portes d’un palais englouti, celles du « Palais du Récit », le premier des sept contes que donne à lire l’ouvrage. Dans cet étrange Palais, après avoir franchi les énigmatiques salles annonciatrices, s’impriment alors comme sur une bande vierge les événements, péripéties et étranges bruissements de ces « sept contes sans fées ». Il faut les laisser surgir comme lors d’un assoupissement, les laisser s’animer pour en percevoir toute la profondeur. L’auteur aime à se jouer de l’espace-temps, l’étirant, le rétractant en une étrange alchimie. Et, entre fiction et réalité, la poésie des pages exerce en une savante magie un ensorcellement d’optique et chromatique qui n’aurait probablement pas déplu à Goethe. La lumière se diffracte, le temps se condense, et les couleurs, bruits et mots s’entremêlent ou s’entrechoquent laissant transparaître les frontières floues d’un autre monde sans fous ni fées (ou presque). Un monde labyrinthique dans lequel l’auteur erre avec naturel et que Mircea Eliade n’aurait pas renié. Des univers à trois ciels dont le ciel social, invisible, bien moins bleu, et pourtant omniprésent. En ces lieux s’effectue le jugement de la « persona » ; là, les dieux pèsent telle la plume de Maât la réussite sociale condamnant ou non aux enfers de l’invisible et de l’anorexie sociale… Dans les méandres de ces contes, la réalité prend des airs fantasmagoriques et les rêves se prennent aux pièges d’une fatale réalité ; Et le joyau intérieur « devenu réel et il n’était pas vraiment fait pour, ça se voyait. Flétri, il s’affaissait sur lui-même comme une plante desséchée ; terni, il devenait une désertification pâle. » Les palais se métamorphosent en temples ou sanctuaires où les étoilent brillent de leurs larmes amères. Des mondes intérieurs et extérieurs laissent d’étranges liens se tisser entre conscience et psyché, une dialectique menant au « Soi » ou aux « Catacombes rouges », tel un mandala flamboyant aux allures toutes jungiennes. Aux confins des mondes de la réalité et de l’irréel, se vivent, il est vrai, d’étranges contes ; Chateaubriand n’écrivait-il pas : « Après ce cap avancé, il n’y avait plus rien qu’un océan sans bornes et des mondes inconnus ; ma jeune imagination se jouait dans ces espaces immenses ». Celle de Jean-Luc Giribone y plonge avec poésie et dérision. Un certain tournis prend le lecteur. C’est un vent virevoltant, celui d’ « une vision fantastiquement réelle », une respiration hypnotique étrangement maîtrisée, qui souffle dans ces « contes sans fées », mais non sans charme, jusqu’à cette « Nef immobile » entre mer et terre.
 

L.B.K.

 

Alec Scoufi : « Au Poiss’d’or », préfacé par Cédric Meletta, Coll. L’IndéFINIE, Éditions Séguier, 2019.
 


Plaisir que de plonger avec ce roman au titre sulfureusement évocateur, « Au Poiss’d’or », – non dans « un », mais dans « Ce » vrai Paname des années 20, ce Paris entre Clichy et Sébasto aussi sombre que haut en couleur sous la plume vive et enlevée d’Alec Scoufi.
Un Paris dont P’tit Pierre, un sale gamin de Saint Germain en Laye, rêve et pour lequel, comme pour un long tour du monde, il volera ses parents et fuguera avec « Cette amère certitude qu’un soir ou l’autre sonnerait l’heure de la fatalité » ; Ce sera alors pour P’tit Pierre les rencontres initiatiques entre mauvais ou chiches potes, flics et putains, et la découverte du monde trouble de l’homosexualité ; une homosexualité vécue, cachée à l’abri des péquenauds, redoutant les barbeaux et autres marlous de la zone… Auteur de plusieurs romans, poète et chanteur lyrique, Alec Scoufi a lui-même vécu les fonds troubles de ces années folles ; né en 1886 à Alexandrie, arrivé à Paris dans les années 20, il sera retrouvé assassiné, probablement par un de ses amants, rue de Rome en 1932. Sa vie demeure encore aujourd’hui entourée d’une étrange aura sulfureuse et mystérieuse, et plusieurs romans de Patrick Modiano y feront référence.
Avec ce roman écrit en 1929 à la verve infatigablement pigmentée, ce Parigot à l’accent rauque que l’on n’entend plus guère, l’auteur entraîne P’tit Pierre de Rochechouart à Barbès, de Pigalle à Sébasto ; Il y découvre les bars aux arrières salles enfumées, les étroits et sordides hôtels sans étoile, mais promettant « neige blanche » et « paradis perdus »… Lors des descentes, les gueules se font patibulaires ou marmoréennes, c’est alors pour P’tit Pierre « la poisse », surtout ne pas se faire serrer, « se faire poissé ». On sourit ou rit de cette gouaille toute parisienne, de ces dialogues enlevés, verts et croustillants entrecoupés de descriptions infaillibles et cocasses. Mais dans ce Paris bigarré, l’auteur sait aussi y glisser ce charme si singulier et désuet d’un Paname aujourd’hui disparu ; cette poésie d’un Paris fantasmagorique à nul autre pareil. Et, entre « Le Poiss’d’or », petit hôtel meublé où trouvera refuge P’tit Pierre, les lupanars de fortune, le pèze et le flouze, les boulevards rient aussi certains soirs de manèges et de fêtes, masquant de leurs nocturnes lumières leurs sombres rues perpendiculaires faites de tournis et d’oubli… Ce Paname dont P’tit Pierre avait tant rêvé de la terrasse de Saint Germain Laye lorsqu’ « il faisait bon regarder longtemps, longtemps, la grande ville au loin, toute fourmillante bientôt de petites lumières qui se multipliaient sans cesse. De là-haut, quand vient le soir, les métros ne sont plus que chenilles luisantes. Et soudain, près des nues, le squelette de la Tour allumait ses vertèbres. » P’tit Pierre, loin de sa mère trop aimante et de ce beau-père boulanger bourru pour qui « les gosses, ça se pétrit », deviendra alors Chouchou et découvrira les corps, la sensualité de son propre corps et son homosexualité. La sensibilité de l’auteur s’y dévoile, pudique et audacieuse, mélange d’amours clandestines ou poisseuses, de misère où la petite mort côtoie la grande.
Servi par une excellente préface signée Cédric Meletta, ce roman se lit ou plutôt défile comme ces irremplaçables films en noir et blanc empruntant leurs inoubliables couleurs à ce Paname à jamais chamarré.

 

L.B.K.
 

Ogawa Ito : « La papeterie de Tsubaki », traduit du japonais par Myriam dartois-Ako, Editions Philippe Picquier, 2018.
 

 

Ogawa Ito, auteur remarquée par son roman « Le restaurant de l’amour retrouvé » signe avec « La papeterie de Tsubaki » traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, un bien joli roman plein de délicatesse et de tendresse ; Un troisième roman donnant une place privilégiée, comme une offrande, à toute la beauté de cet art ancestral qu’est l’art de la calligraphie japonaise. C’est, en effet, tout le raffinement de cet art, des traditions et de la culture japonaise en générale qui s’y dévoile. Non une tradition figée, historique tirée des siècles passés, mais bien cette tradition japonaise telle qu’elle peut encore survivre aujourd’hui et pouvant être plus que retrouvée tout simplement vécue…
Amemiya Hatoko, jeune fille de vingt-cinq ans, après la disparition de sa grand-mère, reprend la papeterie, « La papeterie de Tsubaki » et devient tout comme son aïeule écrivain public. Écrivain public au Japon n’a rien du simple scribe, au contraire, l’écrivain public rédige des lettres plus intimes, délicates, des lettres de deuil, de séparation…de la plus banale mais délicate à la plus incongrue des lettres, celles que leur auteur n’a su ou pu écrire… L’écrivain public entre dans la vie et l’intimité de ceux et celles qui viennent le voir, lui demander conseil et plus souvent aide. Amemiya Hatoko a été initiée très jeune à cet art sous l’autorité de sa grand-mère et entourée par sa grand-tante, elle se rappelle ces longues heures d’écriture et d’exercices, ce pinceau fait d’une mèche de ses cheveux ; C’est sa main, son corps, tout son être qui vont alors se souvenir… Hatoko, bien ancrée dans ce XXIe siècle avec ses élans rebelles et son langage d’aujourd’hui, va seule face à son écritoire, ces trésors et secrets légués par son aînée, découvrir comme une seconde initiation tout le raffinement et l’esthétique de cet art qu’elle a à l’adolescence rejeté et fuit : choisir l’instrument d’écriture, le pinceau, la plume de verre, le stylo… ; la couleur de l’encre, le papier, l’enveloppe, le timbre… Mais aussi les idéogrammes, l’écriture dont le lecteur retrouvera, çà et là, au gré des pages, de bien jolies illustrations. Des calligraphies dansantes et jouant avec le regard … Chaque missive, chaque mission confiée exige d’elle une nouvelle sensibilité, des rituels autres, l’encre ne sera pas broyée de la même manière pour des condoléances… Mais, il lui faudra aussi rédiger et signer du nom de l’auteur de ces messages laissés à ses soins et sensibilité avec tout le raffinement de cette politesse extrême-orientale, loin des banales et stéréotypées formules ; Nous sommes bien loin de nos mails et texto !
Hatoko va au fil des quatre saisons qui scandent les chapitres du roman, se prendre au jeu, redécouvrir toute la profondeur de cet art et des traditions de ce Japon fait de rituels et de fêtes dont son enfance a été bercée, la fête de « L’Adieu aux lettres »… S’ouvrant petit à petit aux autres, elle va redécouvrir aussi celle qui fut avant elle l’écrivain public de « La papeterie de Tsubaki » à Kamakura, celle qui fut sa grand-mère et au-delà bien sûr elle-même. Un roman écrit comme un hommage, Hatoko est devenue fière de cet héritage légué par son aînée, elle en exprime par la plume de l’auteur en ces pages pleines de tendresse, sa gratitude, et ce « merci » qu’elle n’a su ou pu dire…


L.B.K.
 

Pascal Janovjak « Le Zoo de Rome » roman, Actes Sud, 2019.
 


Pour celles et ceux qui ont pu un jour traverser le Boparco, ce jardin zoologique de Rome au cœur du parc de la villa Borghèse, il ne fait pas de doute que ces pages sembleront bien étrangères à leur visite, à moins que... Et c’est toute la magie du roman de Pascal Janovjak avec « Le zoo de Rome » paru aux éditions Actes Sud que de plonger son lecteur en une fascinante aventure, celle de l’homme, et de celle de la nature appréhendée en des limites fixées par lui mais qui le dépassent, assurément. Un univers hypnotique dans lequel nous entrons progressivement au fil des pages, sans réaliser cette attraction fatale, nous avons le sentiment étrange de faire partie de ses murs, d’en devenir un de ses pensionnaires, oui mais lequel ?
L’auteur évoque en un récit chronologique parallèle l’histoire du zoo de Rome, crée en 1911, et qui évoluera en fonction de la société et de ses états d’âme. Le zoo reflète en effet l’inanité de ces lieux incongrus, mélangeant des espèces de contrées différentes en de semblants espaces géographiques distincts, métaphore de nos sociétés en perte de repères. Ce lieu étrange reflètera ainsi un siècle d’Italie, de modernité faite d’aléas et de fausses certitudes, et minant ainsi plus les protagonistes humains que les animaux cherchant à survivre, plus sûrement, dans ce non-sens. Les temporalités progressent parallèlement sans que l’on sache si elles s’entrecroisent ou se permutent. Le zoo s’avère être dans ces pages sourdes le pouls de la société dans lequel il s’inscrit. La phrase de Hobbes revient spontanément à l’esprit en dévorant ces pages indépendamment des préférences de chacun pour ces lieux : « l’homme est un loup pour l’homme ». Zoo figure de proue du fascisme où l’eugénisme bat son plein pour des races animales pures et glorieuses, ou zoo fantomatique à l’heure du libéralisme qui n’a que faire de ces lieux de divertissement révolus, sauf à être à la recherche d’un scoop ou d’un happening lorsque le dernier représentant d’une espèce vient à être menacé d’extinction… La société du spectacle est loin d’être en voie de disparition avec Pascal Janovjak, Guy Debord a encore de beaux lendemains. Décrié ou arche des temps modernes, le zoo de Rome avale le temps qui passe et pose la question ultime : Ne sommes-nous pas condamnés plus rapidement que nos congénères animaux à une fermeture anticipée ? L’auteur laisse avec ce roman singulier le soin au lecteur, si ce n’est d’y répondre, du moins d’y réfléchir…
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Éric Dussert et Christian Laucou : « Du corps à l’ouvrage ; Les mots du livre. », éditions La Table Ronde, 2019.
 


Un ouvrage incontournable pour tous ceux qui aiment, gravitent, chérissent le monde du livre, amis, bibliomanes, bibliophiles, éditeurs, imprimeurs, relieurs… « Du corps à l’ouvrage » regorge de termes, définitions, précisions sur ce qui a fait du livre un bien à nul autre pareil depuis l’invention du « codex ». Termes techniques de typographie, d’imprimerie, de reliure y côtoient les noms et bibliographies des grands imprimeurs ou éditeurs, des termes anciens aux plus novateurs, il dresse à sa manière l’échelle temps du livre (échelle que le lecteur retrouvera sur le profil des pages). Sympathique et soigneusement présenté, l’ouvrage est inventif, astucieux et pratique avec ses mémos, schémas, filigranes, son dossier technique et ses échelles diverses. Signé Éric Dussert, critique littéraire, essayiste et bibliothécaire, et Christian Laucou, typographe, graveur, historien des techniques d’impression et de littérature, l’ouvrage ne se veut ni dictionnaire ni encyclopédie encore moins guide… Plutôt opuscule de typographie ou « bréviaire» – mais chacun ira de sa dénomination, il se feuillette, se lit avec un réel plaisir. Les expressions « cul-de-lampe » ou « paire de couilles » notamment y perdent joliment leur vulgarité ; les expressions tirées du bestiaire ne sont pas non plus en reste – savez-vous ce que sont par exemple « un chien », « un mulet » ou « une chiure de mouche » ? On y retrouve également les différents formats du livre, du papier, les mesures typographiques et corps, l’anatomie des caractères, etc. « Du corps à l’ouvrage » est truffé de trouvailles, et dans un foutraque réjouissant, un savant vrac ordonné alphabétiquement, il laisse au lecteur le loisir de découvrir ou de se souvenir de ces notions essentielles ou termes alambiqués ; ces « mots du livre » qui font du livre, encore en ce XXIe siècle, ce bien irremplaçable et précieux, cet inestimable et fascinant univers. On songe aux grands imprimeurs, typographes et éditeurs de tous les temps (Manuzio, Plantin, Mermod, Louis Jou et Pierre Seghers…), metteurs en page, comme des hommages aux lecteurs impénitents que furent Jorge Luis Borges, Umberto Eco ou encore Alberto Manguel ( lire notre interview), mais aussi à ces petits éditeurs indépendants, résistants, qui perpétuent encore aujourd’hui cet amour des livres bien faits dignes de ce nom. Une mémoire et des traditions d’un art à part entière, l’Art du livre, que chaque amoureux des livres se devrait de connaître, d’apprécier à sa juste valeur, et surtout de transmettre… À ce titre, merci aux auteurs, à Éric Dussert et Christian Laucou. Un ouvrage qui, à l’heure numérique, ne peut que trouver place privilégiée dans toutes bonnes bibliothèques et plus encore dans le cœur de tout amoureux du Livre à la veille du Salon du livre.


L.B.K.

 

Françoise Armengaud : « Mémoires de Dame Pelote, chatte de Michel de Montaigne », Coll. L’ombre animale, Éditions La Bibliothèque, 2019.
 


« Mémoires de Dame Pelote, chatte de Michel de Montaigne », un titre qui interpelle, et un contenu dès plus plaisant pour ceux qui aiment les chats et plus encore peut-être pour celles et ceux qui apprécient la compagnie de Michel de Montaigne. Ici, on le retrouve dans son intimité, celui de son château et de sa tour, bien sûr, avec sa chatte prénommée « Pelote ». Une chatte, intrépide, ne reculant devant aucune audace, et n’épargnant de son ironie ou même de son insolence toute ronronnante ni les souris gasconnes ni son maître… Mais, qui aime les chats, en connaît la connivence, cette présence au-delà de la parole qui sait si bien imposer autant sa place que son indépendance. Les écrivains et leur amour des chats sont légion, Colette, Malraux… et en ces pages, Françoise Armengaud offre à ses lecteurs l’occasion d’écouter celle qui fût probablement conviée dans l’intimité la plus secrète de Michel de Montaigne; Dame Pelote, chatte extraordinaire puisque chat de Montaigne est, qui plus est, dotée d’un vif et fin entendement. Montaigne ne l’ignore pas, lui, qui marchant de long en large dans sa tour, n’hésite pas a l’interpeller : « Tu entends Pelote ? », « Et qu’en penses-tu Pelote ? » Qui, d’ailleurs, ne s’est jamais surpris à interroger son chat sur ces questions demeurées sans réponses pour les humains ? Il est vrai que Michel Eyquem de Montaigne sous ses fameuses solives a fort à penser et Pelote aime tant en évoquer dans ses mémoires la teneur, les lectures ou contes aussi, qu’il lui a contés ; des poèmes et des poètes également (retraduits pour certains avec une féline malice par l’auteur)… Dame Pelote, comme tous ses congénères, a l’ouïe fine, une mémoire d’éléphant et des griffes aiguisées. Des mémoires, foi de chat ; N’a-t-elle pas d’ailleurs été gratifiée, elle, Pelote en ces temps troublés d’une mission diplomatique des plus secrètes ? Puisqu’elle nous le dit… Et, avouons que Dame Pelote sous la plume de Françoise Armengaud, contrairement au chat de Mallarmé, ne feint pas, elle, d'être chat chez Montaigne !

 

L.B.K.

 

Ivan Tourgueniev « Poèmes en prose et autres poèmes inédits » traduit du russe par Christian Mouze, éditions Maurice Nadeau, 2018.
 


Le nom d’Ivan Tourgueniev, mort sur le sol français à Bougival en 1883, est plus passé à la postérité pour la force de ses romans, tel Pères et Fils aux élans précurseurs de révolution qui se profilent avec ses oppositions de générations. Mais pour le deux centième anniversaire de sa naissance en 1818, les éditions Maurice Nadeau ont eu la belle initiative de réunir, pour la première fois en français, une facette plus méconnue du grand écrivain russe avec l’intégralité de ses Poèmes en prose. Tourgueniev ne les conçut pas en un ordre cohérent, mais comme une leçon tirée de sa vie, une vie qui se conclut. Que découvrons-nous dans ces pages ? Le recueil commence par une ode à la langue russe, seul soutien et appui du poète dans les temps troublés de la Russie alors qu’il ne lui reste plus qu’une seule année à vivre. Mais, la littérature perdure, certes, après la mort, et les liens entre les vivants et ceux qui ne le sont plus se métamorphosent grâce à la lecture, ce « Quand je ne serai plus… ». La poésie de Tourgueniev peut se faire grave lorsqu’elle ouvre les portes de la mémoire, « ces roses étaient belles et fraîches… », réminiscences des temps d’été en Russie qui distillaient leur douceur contrastant avec le froid ressenti désormais par le poète dans sa datcha où tout devient sombre et glacial. Nous imaginons le regard perdu de Tourgueniev, sa main tenant sa barbe blanche en la seule compagnie de son vieux chien. L’âme russe transparaît dans ces poésies de mémoire, subtiles associations de nostalgie teintées d’espoir, où la force de l’amour peut terrasser l’implacable mort, lorsqu’elle prend la forme du face-à-face d’un inoffensif passereau et d’un redoutable chien de chasse. Au terme du chemin de sa vie, Tourgueniev livre un recueil d’une âme qui malgré les années n’a pas perdu de la stridence des choses de la vie. Un rare moment d’intimité avec le grand écrivain.

 

« Eluard, Picasso ; Pour la paix », accompagné de « Pablo Picasso, mon ami sublime » signé Michel Murat, éditions Hazan, 2018.
 

 

Ravissement que d’ouvrir cet ouvrage consacré à la Paix, qui plus est lorsque cette paix est célébrée par les vers de Paul Eluard et illustrée par les traits et dessins de Pablo Picasso.
L’ouvrage construit autour de « Le visage de la paix », ce recueil né d’une intime collaboration entre le poète et le peintre en 1951, contient également bien d’autres poèmes et recueils de Paul Eluard dans lesquels s’entrelacent les dessins et portraits de Picasso, à l’image de leur indéfectible amitié.
Le livre s’ouvre, ainsi, sur « Poèmes pour la paix » que le poète a écrits en 1918 et imprimés à l’adresse de « toutes les personnalités engagées dans ou contre la conduite de la guerre ». Le pacifisme de Paul Eluard est connu, et Michel Murat qui signe le livret « Pablo Picasso, mon ami sublime » accompagnant l’ouvrage souligne : « une conviction profonde, qui peu à peu va devenir une manière d’être au monde et de s’adresser aux hommes, un « cours naturel » de la pensée, indissociable de sa personnalité : un pacifisme capable de rayonner en temps de guerre. » Emplis de tendresse, ces poèmes donnent place à la femme, au couple, et à Gala, sa première femme qu’il a épousée en 1917.
Suivent « Cours naturels », « Les armes de la douleur », « La victoire de Guernica » et autres poèmes des années 38-40, des poèmes pour une paix souhaitée, revendiquée et qui trouveront leur plein écho dans « Le visage de la paix », fruit de cette amitié qui liera leur vie durant le poète et l’artiste.
Eluard et Picasso se sont, en effet, rencontrés dans les années 30, après la rupture de Picasso, devenu déjà célèbre, avec sa première épouse et les mondanités. Eluard, pour sa part, qui avait déjà auparavant acheté quelques toiles de peintre, est littéralement séduit par l’œuvre et la personnalité du peintre. Poèmes faisant l’éloge de Picasso et portraits du poète et de Nusch signés Pablo Picasso, s’enchaînent alors se répondant en un dialogue qui témoigne de cette profonde et fertile amitié scellée plus encore lors de la guerre d’Espagne. Il faudra attendre 1944, pour que Paul Eluard reprenant l’idée de l’éditeur italien Vittorini, rassemble et publie sous le titre « A Pablo Picasso » les nombreux poèmes qu’il a écrits et dédiés au peintre et son « ami sublime ». Ce sont ces poèmes écrits entre 1926 et 1944 que le lecteur retrouvera également dans cet écrin de poésie.
Un écrin d’où s’envolent la fameuse colombe de Picasso devenue symbole universel de la paix et les si célèbres vers « Liberté… J’écris ton nom »…


L.B.K.

 

Dominique Rolin « Lettres à Philippe Sollers 1958-1980 » Gallimard, 2018.
 


Lorsque Philippe Sollers rencontre Dominique Rolin, il a vingt-deux ans, elle en a quarante-cinq. Tant d’années les séparent, mais qui vont justement les rapprocher. Une rencontre qui se traduit immédiatement en termes de clandestinité et de secret pour protéger cet amour qui dérange et peut-être dérange encore de nos jours ? Pourtant contre vents et marées, océans et lagunes, en une véritable communion, ces deux esprits libres vont évoluer au fil des années. C’est cette passion, la leur, tissée de cœur, d’esprit et de lettres entrelacées qui se trouvent réunies aujourd’hui en un deuxième volume. Après le volume paru l’année dernière des lettres de Philippe Sollers écrites à Dominique Rolin, c’est au tour de celles écrites par Dominique Rolin à Philippe Sollers d’être ainsi publiées et offrant au lecteur le point de vue de l’écrivain déjà établi lorsqu’elle signe ses premières correspondances. La littérature unit ces deux êtres mus par une passion pour l’écriture, ce dont témoignent ces lettres des premières années où Dominique Rolin découvre « Une curieuse solitude » paru en 1958 où elle perçoit déjà cet « extraordinaire instinct de lumière ». L’écriture de leur livre respectif occupe leur esprit, les réunit et les fait échanger en un même élan. Un véritable axiome lie ces deux êtres passionnés en un projet de vie, exigeant action pour une œuvre à façonner. Les inquiétudes et blessures nombreuses dans la vie de Dominique Rolin transparaissent dans ces premières lettres d’une âme sensible prête à se soumettre de nouveau à la passion tout en sachant les risques encourus, mais l’amour est plus fort : « D’ailleurs il n’est plus question d’hésiter ou de feindre » souligne-t-elle… Cette éternelle jeune femme jusqu’à un âge avancé connaît la solitude, a su composer avec elle jusqu’à l’ivresse. « L’Infini chez soi », « Le Marais » ont déjà exploré les méandres autobiographiques qui ont su préserver cette « sauvegarde de soi » grâce à l’écriture et à la force des mots. Chacun respecte cet espace inconditionnel même si quelques mots encouragent le jeune Sollers sur « cette zone d’inquiétude qui te fait doute de toi, de ton énergie. Toujours tu en seras blessé, de cette inquiétude, car c’est cela même qui te préserve et te sauve (…) Rends-lui grâce car elle te fait au lieu de te défaire ». La passion amoureuse scande chaque lettre au fil des années rapprochant les deux amants souvent éloignés. Passion des arts, musiques suggérées par Philippe Sollers, peintures commentées par Dominique Rolin, le regard et l’écoute réunis. Les lieux sont essentiels et si Venise qui unit les deux écrivains dans l’anonymat le plus complet n’est pas présente si ce n’est dans un dessin reproduit, l’île de Ré est en revanche offerte par les lettres reçues par Dominique Rolin : « Chaque jour tu m’envoies une part de cet éclair tranquille qui t’habite et que tu dévides… », lieu de la création. La correspondance laisse filtrer quelques nouvelles du monde et de ses actualités, toujours avec la distance critique qui caractérise les deux intellectuels : « Je me disais que le monde est une chose bien emmerdante : il a toujours mal quelque part : à l’Algérie, au Cuba, au Congo, au Berlin, et maintenant à sa Tunisie ». Les années filent et le bonheur d’écrire demeure intact : « t’écrire ainsi chaque matin est indispensable » en une veine intarissable jusqu’à la date du 13 août 1980, dans l’attente du retour de Philippe Sollers et dernière lettre reproduite dans ce témoignage romanesque d’une belle histoire d’amour.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Jacques Damade : « Darwin au bord de l’eau ; Le monde humain II », Coll. L’Ombre animale, Ed. La Bibliothèque, 2018.
 


« Darwin au bord de l’eau » emmène son lecteur en d’étonnantes promenades sur la côte normande, à Houlgate, en compagnie de Darwin et de ce narrateur solitaire dont jamais on ne saura le nom. Ce dernier se promène, la mer et la longue plage normande, partant parfois à l’ouest vers la Dives ou plus souvent vers l’est, non vers les Roches noires de Marguerite Duras, mais vers ces Vaches noires qu’il fait siennes le temps d’une promenade, d’un ouvrage. « L’immobilité du ciel sans nuage, la sauvagerie de la houle – un fond sonore parfaitement rythmé - mettent en relief la solennité des falaises. Elles m’enseignent un savoir que mes congénères ignorent. Elles sont les maîtresses du temps, d’un temps long, vertigineux… ». Longeant ces falaises millénaires habitées de fossiles, croisant mouettes, cormorans de toujours, et bipèdes d’aujourd’hui, c’est à une jolie et profonde réflexion sur « Le monde humain », le vivant à laquelle l’auteur nous convie subrepticement. Dans un style à la fois aérien au rythme des flux et reflux, des vagues et de la lumière que vient assombrir parfois l’ombre des nuages sur le sable, adoptant un rythme cadencé sans jamais de hâte ou nonchalant selon son humeur ou celui du temps, brume cotonneuse des matins normands, bruine scintillante se jouant des reflets ou gros grain qui vous menace de son regard, l’auteur en compagnie de son narrateur nu-pied ou botté poursuit, en ces pages, son idée, sa réflexion, ici, sur l’échelle de Darwin du "Monde humain ». C’est ainsi au gré de ses pérégrinations que le narrateur en « sapiens à l’heure de l’anthropocène » interpelle le bipède, le loup aussi d’ailleurs, le vivant, Darwin et questionne, sans théorie ou militantisme, « L’évolution des espèces » et le temps qui s’écoule tel le sable de cette plage dans un immense et infini sablier…

« Pourquoi en est-on resté à la survie ? », questionne le narrateur avant de poursuivre : « Pour faire vite : Comme elle est la clé de l’évolution, par un tour de passe-passe on en a fait la clé de la vie sur terre. On est passé par-dessus la distinction entre la vie, ses conditions pendant le temps de passage sur terre, et les raisons de l’évolution des vivants… Darwin d’ailleurs ne parle pas toujours de survie dans la structuration du vivant – pourquoi ce papillon a telle couleur, ce type des pattes antérieures, pourquoi le corps du sapiens s’allonge-t-il, pourquoi le duvet a donné la plume, puis le vol, etc. ».

Et la magie opère. Jacques Damade, il est vrai, n’en est pas à son premier essai et a déjà été salué pour « Les Îles disparues de Paris » ou encore « Les Abattoirs de Chicago ; Le monde humain I ». Bien que changeant ici de décor, joliment illustré par Thomas Beulaguet, c’est toujours avec ce même style singulier, alliance de légèreté, de profondeur et de poésie, que l’auteur laisse aller le regard, les pensées et les rêveries de son narrateur… Un essai aux changements de rythmes et césures qui se veut mi-sérieux mi-raisin, associant dialogues cocasses, gravité et images poétiques, et convoquant tour à tour Mandelstam, Portmann, Caillois mais aussi des peintres, Constable, Boudin... Une musicalité bien à lui entre bruine, gouttes de pluie, rupture et accélération, où Darwin pourrait interpréter quelques notes de « Jardins sous la pluie » d’un Claude Debussy, lui qui arpenta également cette même plage, sans jamais cependant y composer. Longtemps après avoir refermé l’ouvrage, ce sont encore ces sonorités singulières de « Darwin au bord de l’eau » qui jouent et résonnent…

L.B.K.

 

 

Benjamin Whitmer : « CRY FATHER », Gallmeister, Paris 2018.

 


« La plus part du temps je vois ton visage, il ne me quitte pas. Et la plupart du temps je fais en sorte que ce soit le cas. Je t'écris parce que ça me force à te hisser hors de ma mémoire pour te placer devant moi. … Je sais que si je m'arrête d'écrire tu couleras si profond qu'il me sera impossible de te hisser de nouveau à la surface. Tu couleras à jamais et il ne me restera plus que ce qu'il reste à tout le monde. Le souvenir d'un très gentil petit garçon aujourd'hui disparu. Mais tu n'as pas disparu pour moi. »
C'est pour conjurer cette perte et cette douleur profonde quasi insurmontable que Patterson va parcourir aussi l'Amérique pour y exercer un métier des plus pénibles, déblayer les décombres des zones sinistrées. Quand il peut, épuisé, il va près de Denver dans sa petite cabane, mais rien, ni l'alcool ni les bagarres, ni les vieux soûlards qui lui servent d'amis, ni les femmes trop faciles, ni la drogue ni les courtes visites à Laney, sa femme et leur autre fils Gabe, rien n'arrive à le sortir de la spirale violente dans laquelle il se laisse engloutir. Il y a bien Junior, qui lui rappelle Justin, son fils, et auquel il s'attache sincèrement et qu'il veut aider pour un avenir meilleur... ou pour le pire... C'est un roman construit autour de dialogues percutants sans place pour les petites natures, qui tel un western des temps modernes, montre une Amérique loin des clichés du rêve américain. Efficace dès les premières phrases, le décor est planté et l'ambiance pesante s'installe entre les personnages et le lecteur : « Patterson Wells pousse la porte d'entrée et trouve Chase au travail devant un tas de cristal meth gros comme son crâne réduit – Assieds-toi, fils de pute, dit Chase, accroupi, perché comme un oiseau sur le canapé, les yeux fumants comme s'il s'était injecté cette merde directement dans les conduits lacrymaux. »
C'est un univers d'hommes largués, abîmés par la vie, les excès en tous genres et la gâchette facile, qui jouent leur vie comme s’ils en avaient plusieurs, sauf que… Benjamin Whitmer livre avec Cry Father un très beau roman où une certaine pudeur impossible à exprimer plane sur chacun des personnages et qui sera pour certains un linceul plus doux que la vie réelle. Un roman sur une douleur sourde qui percute l'âme et se révèle être aussi celui d'un amour paternel plus fort que tout jusqu’au jour où Patterson fermera les yeux pour rejoindre Justin... Mais en attendant, il lui écrit.


Sylvie Génot-Molinaro
 

Un million de minutes de Wolf KÜPER, Actes Sud, 2018.
 

 

« On ne peut pas dire que c'est à cause du Dr K. F. Finkelbach que je suis, en ce moment même - comme tous les jours depuis 72331 minutes - allongé dans mon hamac sur la plage d'une île relativement isolée au sud de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande. À côté de moi, les enfants... Mais rien ne s'était passé comme prévu, et quelque part, c'était aussi un peu grâce au Dr Finkelbach... » En posant la question numéro 5 du test officiel d'intelligence et de comportement à Nina, quatre ans, la petite fille de Wolf et de Véra, ce psychologue renommé resté perplexe par les premières réponses de la fillette annonça :
- Qu’est-ce qui est mouillé et qui tombe du ciel ?
- Un chien répondit Nina après une longue réflexion...

Pourrait-on dire que Nina vit dans une autre dimension, dans un autre imaginaire avec d'autres repères ? Une chose est sûre, Nina a un rythme personnel et sa normalité n'est pas la nôtre. En revanche, Nina est pertinente dans ce qu'elle perçoit et un soir où son papa, docteur en politiques internationales de l'environnement, expert auprès des Nations Unies, n'avait que dix minutes à lui consacrer pour les histoires du soir, Nina l'a gentiment houspillé :
- Dix minutes ? Dix minutes pour trois histoires ? T'es pas bien dans ta tête ? Ah, papa, je voudrais un million de minutes avec toi. Rien que pour les jolies choses, tu vois ? a dit Nina en écrasant mes joues entre ses mains...Un million de minutes. Demain tu me racontes une histoire d'un million de minutes d'accord ? Et comme ça, aujourd'hui, tu peux régler tout ton stress, ça marche ?
Après quelques rapides calculs, cela faisait bien deux ans... OK, Nina aura bien son million de minutes. Toute la famille largue les amarres, Nina qui a tant besoin de temps pour grandir, apprendre tranquillement et s'adapter le mieux possible dans le monde où elle est née, Mister Simon, son petit frère, Véra et Wolf. Ce récit n'est ni une utopie, ni un caprice d'enfant, ni une fuite, ni une décision prise à la légère. C'est réellement ce million de minutes consigné dans le livre de bord de Wolf qui y est raconté, une épopée à la recherche des plus jolies choses, la nature, la vie, l'amour, les rencontres, les coups durs, les doutes, les petites et grandes victoires de chacun et chacune, apportées comme temps de bonheur à sa famille. Un million de minutes vécues entre la Thaïlande, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le retour en Allemagne après que le sablier se soit entièrement vidé. Wolf Küper n’écrit pas, là, seulement trois cent vingt-sept pages, non, mais bien une PAGE, celle d'un amour total pour ce qui lui est devenu essentiel. Il nous fait partager sa réflexion d'un million de minutes avec humour et tendresse, parfois aussi avec une émotion telle qu'elle prend le lecteur et l’emmène, pourquoi pas, vers ce million de minutes qui a radicalement changé sa vie et celle de sa famille. Ne rien dévoiler de plus, il faut tout simplement lire ce livre... Aujourd'hui, il réside au Cap, en Afrique du Sud, où il vit de sa plume.
 

Sylvie Génot Molinaro

 

Giorgio Manganelli « Salons » traduit de l’italien par Philippe di Meo, L’Atelier contemporain, 2018.
 


Si le nom de Giorgio Manganelli est moins familier de ce côté-ci des Alpes, cet écrivain italien jouit pourtant dans son pays natal d’une solide réputation depuis la publication d’Hilarotragaedia en 1964, plus de 50 ans maintenant, ainsi que le rappelle le traducteur Philippe di Meo dans sa présentation de l’ouvrage. C’est une singularité nourrie de fictions et d’irréalité, rejetant toute œuvre programmatique pour leur préférer une convergence d’inspirations qui donne ce style unique à l’écriture de Manganelli. Salons, publié aujourd’hui en langue française par les éditions de L’Atelier contemporain, est un recueil de chroniques d’expositions imaginaires que l’auteur fit à la suite d’images disparates (tabatières, armoires, éventails, tableaux célèbres…) soumises à son regard par l’éditeur Franco Maria Ricci. La qualité de ces petites chroniques et leur élan à dépasser les cadres convenus leur valurent d’être reprises par les éditions Adelphi.
Les devanciers de Manganelli sont illustres quant à la thématique des Salons, Diderot, Baudelaire ont eux aussi avant lui cherché à déceler ce qui nourrit et transcende l’œuvre d’art. Giorgi Manganelli suit de ce fait leurs traces, mais de manière toute personnelle. L’ouvrage débute par « Toutes les couleurs du fool » et le peintre et chimiste Édouard Bénédictus, un nom qui ravit notre chroniqueur pour toutes ses promesses, et qui pour l’anecdote aurait inspiré à Céline le personnage de Sosthène de Rodiencourt de Guignol’s band . La rencontre du sérieux du chimiste et de l’alchimiste de la peinture donne naissance à des métamorphoses qui enchantent Manganelli, visiblement séduit par cette personnalité si difficile à appréhender. Il y a un goût certain pour l’héraldique chez Manganelli, une curiosité qui le pousse vers ces Initiés, capables de tout comme ces Infrangibles fantômes perceptibles dans l’œuvre de Lalique. Du célèbre verre naît, en effet, des métamorphoses extatiques, une vie infinie sans dégradation, pureté fragile qui fascine l’écrivain-poète. Une exposition d’éventails est, elle aussi, prétexte à ces irruptions du temps sur l’évanescence, gestes rageurs d’une femme parfois plus définitifs pour le fragile objet que le temps qui passe. Et « l’éventail se fait fabuliste, porteur d’images, et confie sa propre survie à sa capacité à mêler une fable microscopique, une citation orgueilleuse au privé et au solennel… ». Que de secrets et indiscrétions, ces objets amis d’Éole ont à nous murmurer, et Manganelli de se réjouir de ces confidences de…l’éventail ! Ces petits riens signifient beaucoup dans la prose de notre auteur italien, rares sont les choses insignifiantes lorsqu’elles ont su retenir son attention, et le lecteur aura grand plaisir à découvrir ces lignes dans la belle traduction que nous laisse Philippe di Meo, restituant à merveille ce style hypnotique qui attire dans les méandres symboliques de ces méditations atypiques sur l’art.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Pitigrilli : « Cocaïne », Coll. L’indéFINIE, Editions Séguier, 2018.

 


Nombreux sont les livres drôles mais celui-ci, « Cocaïne » de Pitigrilli aux éditions Séguier, n’est pas seulement drôle, il est, qui plus est, savoureux sans aucun sérieux. Sous le pseudonyme Pitigrilli, se cache cependant, Dino Segre, cet italien né en 1893, et dont la vie et les actes de collaboration avec le régime fasciste font malheureusement moins sourire. On songe notamment à la regrettable détention de Carlo Levi dont il sera tenu coresponsable. Journaliste, romancier reconnu à la réputation sulfureuse dans l’entre-deux guerres pour ses nouvelles et récits notamment érotiques, Dino Segre fuira en Argentine. Ce n’est que depuis quelques décennies que ses ouvrages trouvent une certaine réhabilitation.
Reste que dans « Cocaïne », en un style maniant aussi bien l’image décapante que les épithètes désopilantes, Pitigrilli ravit son lecteur. Sur fond de cocaïne, de débauche et bien d’autres choses encore, passant des hauts quartiers malfamés de Paris, Montmartre, Clichy, aux froids quartiers luxueux plus bas de la capitale ou ailleurs encore, défilent sous la plume de Pitigrilli, et par la verve de son narrateur, journaliste dandy italien, fraîchement arrivé à Paris, sujets cocasses et corrosifs, les femmes avec une irrévérence, le journalisme sans concession, les drogues, les amours et l’amour libre, une décapitation capitale presque publique, et même dieu, « ce grand farceur » ! Hésitant entre un humour décapant et un irrésistible cynisme, dandy devenu audacieusement journaliste, désinvolte et sceptique, le narrateur ne peut rester en place et demeure incapable d’offrir à ses interlocuteurs, et donc au lecteur, ce commun sérieux tenu pour raisonnable. Ici, les femmes sniffent de la cocaïne comme d’autres se repoudrent le nez ; Là, les hommes prennent des têtes de « cocu convalescent » ou de « cocu chronique » lorsque leur femme, passant de la Butte à Chaillot, « offrent les plus impressionnants phénomènes de mimétisme du monde animal ». L’effronté journaliste s’embarquera alors pour de luxueuses croisières ou stations balnéaires, tous lieux de paradis artificiels et décadents où s’enchaînent jeux de mots, paradoxes grinçants, audacieuses impertinences et cocasserie des images, jusqu’à…
Publié en 1921, « Cocaïne », premier et l’un des plus célèbres romans de Dino Segre fut l’objet d’une vive polémique lors de sa parution quant à son sujet la drogue, mis à l’index par l’Église, il demeurera longtemps écarté des éditions. Aujourd’hui, sa réédition notamment en langue française aux éditions Séguier s’accompagne d’une poste-face d’Umberto Eco intitulée « Pitigrilli, l’homme qui fit rougir ma mère ». Dans cette dernière, Umberto Eco, sans pour autant le qualifier de très grand écrivain, n’hésite cependant pas à souligner, parallèlement aux influences d’Annunziennes, le côté parisien de Pitigrilli, « une forme d’élégance boulevardière », une influence toute parisienne modelant « non seulement son style, brillant, spontané, à la syntaxe dépouillée, mais jusqu‘à son onomastique… ». Une postface jetant un éclairage sur l’œuvre entière de Pitigrilli, de « Cocaïne » jusqu’ à ses derniers récits, après sa conversion au catholicisme.

 

Bernhard Schlink : « La femme sur l’escalier », Coll. Folio, Gallimard, Paris 2018.
 


« La femme sur l’escalier » est avant tout l’histoire d’un intriguant tableau. Sur cette toile, d’une belle taille, une hauteur de porte, une jeune femme, jolie et longiligne, nue, descend un escalier. On pourrait le rapprocher du « Nu descendant un escalier » de Marcel Duchamp, mais non, justement, il en est l’opposé, l’entière contradiction, il ressemblerait plutôt au tableau de Gerhard Richter intitulé « Ema (Nu sur un escalier) », mais là, aussi, l’auteur avertit ses lecteurs que toute ressemblance avec ce dernier serait fortuite. Qui est-elle, cette femme, alors ? Elle est l’épouse d’un riche homme d’affaires allemand prêt à tout pour la reprendre, elle, qui l’a quitté pour le jeune peintre, auteur du tableau. Ce dernier, lui, est prêt à l’échanger pour récupérer sa toile, son chef œuvre. Un jeune avocat allemand, brillant, en établira le contrat, mais… L’histoire n’est pas non plus sans rappeler un certain portrait, lui écrit et signé O. Wilde, mais là encore on se tromperait. Non, décidément, l’histoire de ce tableau, de cette femme est encore autre, une intrigue bien ficelée par Bernhard Schlink, auteur déjà d’une dizaine de romans et à son actif le fameux best-seller « Le liseur ». La femme, après avoir été aidée par le jeune avocat, veuf et amoureux transi, disparaît avec le tableau qui miraculeusement réapparaît, quarante ans tard, lors d’une exposition à l’Art Galery de Sidney…L’avocat, maintenant moins jeune, va-t-il enfin comprendre comment, lui, alors brillant et cultivé avait-il pu se laisser si facilement berné ? Après tout, elle n’était entrée dans sa vie que nue sur un tableau. Que peut faire ou obtenir une femme telle qu’Irène Grundlach ? Car, tel est son nom, Irène Grundlach, née Adler. Les choses auraient-elles pu se passer autrement ? L’avocat, du haut de son implacable rigueur, de son pragmatisme et de sa carrière, parviendra-t-il, aujourd’hui, tant d’années après, enfin à le savoir ? L’auteur se joue et déroute son lecteur autant que l'est le narrateur ; s’entrecroisent alors le monde de la finance, de l’art et les paradigmes, étriqués, audacieux, déterminés, de chacun, et puis les failles comme un château de sable qui se fissure… Mais, peut-on réparer les griffures, les blessures ou brûlures du passé ? Retenez bien son nom, « La femme sur l’escalier », un roman captivant à lire d’une traite.

L.B.K.

Patrick Mauriès : « Quelques Cafés italiens », Éditions Arléa, 2019.
 


Un bien plaisant opuscule consacré en ces heures estivales à « Quelques Cafés italiens » signé Patrick Mauriès aux éditions Arléa. C’est sous les signes de ces fragrances toutes italiennes que l’auteur a en effet choisi d’emmener son lecteur de café en terrasse à la recherche de ce parfum si prégnant : « celui, mêlé, d’expresso, de bitter, d’amande et de marsala qu’exaltent les cafés en Italie – bien distincts des nôtres… ». Patrick Mauriès a écrit ces pages sur plusieurs années lors de ses pérégrinations de caffè en caffè, sans hâte ni calcul, juste le plaisir de ce partage qu’offrent encore aujourd’hui ces lieux singuliers que sont les cafés italiens. Des lieux ni intimistes ni tout à fait extérieurs où présent et histoire s’offrent volontiers aux mots et à l’élégance de l’écriture. Le Caffe Florian, bien sûr, à Venise, Petruccio à Naples… Flânerie, frivolité, passions, bavardages, commérages dans lesquels s’invitent quelques photographies, mais aussi et surtout, poésie, théâtre, peinture, écrivains et belles se mirant dans les jeux flous des miroirs de l’histoire. « Les cafés sont des théâtres d’ombres ; chacun d’eux draine une étrange Lituanie d’images, des fragments flous de décors, des détails figés… », écrit l’auteur ; s’immisce aussi une joyeuse typologie des cafés italiens et de leurs clients, café de résidence, de passage, « boite à politique », etc. ; plus qu’une aride définition, c’est de chatoyantes personnalisations qui s’y déploient au gré des cafés et époques… Des lieux fatigués de leur longue histoire, plus lointaine que celle des cafés parisiens, et leur donnant cet air de vieil aristocrate ou de fiers flibustiers, mais toujours, là, bruissants des feux de leur mémoire. Réminiscences, anecdotes, c’est à une heureuse nostalgie que nous convie en ces pages Patrick Mauriès, picorant çà et là au filtre de la poésie, remontant jusqu’à l’histoire même du café telle quelle nous le fut rapportée par Antoine Galland (« De l’origine et du progrès du café », éditions La Bibliothèque, 2017). Dans cet élégant style qui leur sied si bien, les cafés italiens de leurs fastes et lustres d’antan y prennent alors corps et vie, avant que l’auteur ne les laisse flotter ou voguer… L’auteur a glissé pour cette réédition dans sa préface quelques lignes actualisées, notant une certaine résurgence des cafés mais sans pour autant renier son amoureuse attirance pour ces illustres caffè italiens, passant de l’ombre des longues arcades italiennes où s’alignent presque à l’infini tables et chaises à ces terrasses surannées, mais aujourd’hui encore toutes ensoleillées et sachant si bien prolonger le soir venu le plaisir de s’y retrouver ou d’y lire.

L.B.K.
 

« Rome éphémère » Gérard Macé, Arléa, 2019.

 


Rome, soleil et azur, quelques touches d’ocres sur les feuillages lorsque la chaleur accable les arbres comme les passants. Gérard Macé s’invite subrepticement dans ces places et ruelles d’une ville qui s’offre sous un regard sinon complice, tout au moins intime. Avec l’auteur comme guide, les promenades ne sont plus à redouter à l’heure du zénith et le Tibre brille de désinvolture, contraste de ses quais, d’un côté soigné pour les cohortes des temps modernes de coureurs et autres cyclistes alors que sur l’autre rive herbes folles et embarcations ayant peut-être connu le temps de Sénèque se perdent dans leurs rêves. Gérard Macé souligne dans ces pages ces intrications singulières entre campagne et urbanité – la fameuse urbs latine – nature et artefact jusqu’en ses moindres détails au détour d’un pavé ou d’une fontaine… Le baroque est omniprésent, aujourd’hui comme hier, il scande le paysage romain dans ses édifications comme lors de ses destructions, théâtre de l’impermanence absolue dans la continuité, paradoxe de plus. Ce « théâtre de pierres » a été édifié par les plus grands architectes, éternelles rivalités d’un Borromini et du Bernin pour des jeux d’ombres et de lumières qui ravissent les regards, dans tous sens du terme. L’illusion baroque transforme jusqu’à la matière, la pierre est pétrie comme de l’argile, transmutations alchimistes de la ligne en courbe jusqu’à l’ivresse. L’auteur, dans ses déambulations toutes romaines, invite à la prudence du regard, une attention aux détails qui pourraient échapper comme ces œuvres parfois cachées de Borromini, chapelles des Rois Mages et Sant’Ivo qui se laissent désirer. Théâtralité plus manifeste du Bernin avec l’enlèvement de Proserpine dont la chair porte encore l’empreinte des doigts du ravisseur comme si le rapt datait d’hier ou encore magie de l’extase de sainte Thérèse, blessée d’amour jusqu’au tréfonds du marbre de l’église Santa Marie delle Vittoria… C’est à un éternel recommencement auquel invite cette découverte de la « Rome éphémère » signée Gérard Macé dans ces pages illustrées par les belles photographies de Ferrante Ferranti et inspirées par une connaissance intime de la ville éternelle, loin des foules et des chemins convenus.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Dante Alighieri « L'Enfer » traduction nouvelle de Michel Orcel, éditions La Dogana, 2019.
 


 

Tout amoureux de Dante Alighieri (1265–1321) chérit ces vers fameux ouvrant l’œuvre maîtresse la Divine Comédie, chef-d'oeuvre de la littérature mondiale :


Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.

Ce sont ces mêmes vers qui ont poussé le poète, romancier et traducteur Michel Orcel à proposer une nouvelle version de « L’Enfer » en réaction à certaines traductions récentes dont il ne goûte guère le style ! Réaction atrabilaire, certes, mais qui donne naissance à un somptueux travail sur la première partie de l’œuvre, L’Enfer, paru aux éditions La Dogana, cet extraordinaire poème évoquant le périple du narrateur successivement à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. L’éditeur Florian Rodari ne cache pas son plaisir d’avoir enfin pu proposer une traduction nouvelle de la première partie de cette œuvre unique en son genre qui repose sur cette alchimie toujours fragile entre rythme, scansion et musique, passée à la postérité depuis des siècles. Quels poètes ou artistes n’ont en effet su louer la beauté de son récit, celle de sa versification ? Botticelli vient bien entendu immédiatement à l’esprit, lui qui sut si bien saisir toute la nouveauté proposée par le texte du poète avec les illustrations mémorables qu’il réalisa à la pointe d’argent et à l’encre ou encore William Blake et sa centaine de dessins tout autant tourmentés que voluptueux, sans oublier Delacroix, Gustave Doré, Auguste Rodin... Michel Orcel a su empoigner cette poésie conçue en tercets enchaînés d'hendécasyllabes en langue florentine pour proposer une traduction par le décasyllabe français, le plus proche de l’original et autorisant une musicalité certaine, fidèle à l’esprit et à la lettre de Dante.
Formé à l’école de Thomas d’Aquin, sans omettre les leçons d’Aristote, ainsi que la rappela le pape Benoît XV dans sa lettre Encyclique In Praeclara Summorum en 1921, c’est en effet la foi catholique qui inspire cette œuvre puissante qui ne ménage pas ses effets, comme ses coups de poignards effilés. Le traducteur a su, lui aussi, être guidé par cette force puissante afin d’en restituer la beauté et les splendeurs qui font de la Divine Comédie une œuvre au cheminement singulier, cheminement qui n’a rien d’une promenade de santé comme le relève dans sa préface Florian Rodari, saluant cette tempétueuse audace dont fait preuve Michel Orcel pour des choix de traduction qui n’ont rien de convenu : « Corde jamais ne projeta fléchette qui si vite vola dans l’air, légère, comme cette nacelle que je vis » « Pousse donc ta tête plus avant jusqu’à pouvoir bien distinguer de tes yeux le visage de la pute souillonne, échevelée, qui, de ses ongles merdeux, se griffonne tantôt à croupetons tantôt dressée »… des réalités bien triviales – âmes sensibles, attention - non occultées par cette traduction et qui n’en rendent pas moins saisissants ces contrastes à l’occasion de "L’excursion cosmique à laquelle Dante veut convier le lecteur dans sa « Divine Comédie » » et qui « … s’achève devant la Lumière éternelle qui est Dieu lui-même, devant cette Lumière qui est dans le même temps « l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles », selon un autre pape amoureux des arts, Benoît XVI. C’est justement tout le génie de l’œuvre de Dante que de rendre, grâce à la poésie, ces cheminements de l’âme des tréfonds de la vie à la lumière ultime. La puissance du style du poète fait mouche avec la traduction de Michel Orcel, jubilations multiples qui valent plus d’un film aux effets spéciaux. Le lecteur serpente sur ce chemin sinueux fait de nos turpitudes et de celles de nos aînés, la pestilence guette chaque pas alors que le rayonnement de cette œuvre éclaire ces pénombres de la plus belle des manières. Vivement le Purgatoire !

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

"Sept petites douceurs" Shaun Levin, Éditions Philippe L''Antilope, 2019.

 


Shéhérazade devait inventer une histoire chaque nuit et jouait sa vie en tenant en haleine la curiosité du sultan pendant 1000 et une nuits... « Je », le narrateur de ce texte érotico-gourmand, lui non plus, ne veut pas perdre son amant, alors il lui confectionne des douceurs, des gâteaux pour le garder près de lui bien que ce dernier vive une double vie avec une femme ou parfois un autre homme, il trouve ainsi une consolation à chaque séparation. « Hier soir, après le retour de mon amant chez sa maîtresse, pour oublier cet amour que je lui donne encore, je me suis consolé en me préparant un gâteau au chocolat et à la noix de coco, glacé au rhum...» Féru de philosophie, Le Banquet de Platon et autres textes antiques accompagnent ses pensées les plus intimes, spirituelles ou communes entre ses rendez-vous amoureux ou dans sa vie quotidienne ; « Depuis un certain temps, je ne vais nulle part sans Le Banquet, tirant du réconfort dans l'opulence des autres. C'est là que je prends des leçons d'amour. » Mais avant toute chose, trouver des recettes de gâteaux de toutes sortes, simples à faire et qui pourraient bien rendre addicte... Alors le texte est ponctué de recettes, ses recettes, celles qu'il prépare et que l'on aurait également bien envie de manger… Qui que nous soyons, l’auteur nous fait partager les saveurs de la vie de ce « Je » que l'on perçoit un peu mieux à chaque chapitre. Ce roman n'a rien d'aussi léger ni d'aussi sucré que l'on pourrait de prime abord le penser, c'est une histoire d'amour, un amour profond et intense « Un mot de lui me sort du chaos ou m'y replonge. Chaque mot de lui transforme ma personne, me jette d'un mur à l'autre ; je passe en un rien de temps de quatre à quatorze ou vingt-quatre ans. Il est ma mère, mon père ; l'un, l'autre ou même les deux, je ne sais jamais. Il est ma voix, mon chant ; chaque mot, chaque silence avec lui est un souvenir transformé. » Mais dans la rue, pas question de se prendre par la main, trop de gens les connaissent... Et alors, pas facile de s'affranchir, d'être à l'extérieur, hors de l'appartement ou de ces lieux de rencontres laissant parfois les amours prendre d'autres directions que quelques douceurs sucrées, gâteaux ou autres scones ne peuvent stopper. « Où trouve-t-on le courage d'agir toujours comme on l'entend ? - Dans la solitude... » Shaun Levin raconte certes l'amour et ses affres, mais aussi son rapport à la littérature, et autres nourritures de l'esprit, tout passe par les sens, la vue des corps des amants, le toucher des caresses érotiques, le goût des douceurs, l'ouïe dans l'attente des bruits qui annoncent la promesse d'une nuit où l'odorat y sera tout en éveil, des parfums de l'amour et celui des gâteaux fraîchement cuits... Quelles délices alors de se retrouver après des semaines d'absence et de séparation qu’aucune confidente ne saurait combler et apaiser le doute. « J'aimerai qu'il m'aime – Il t'aime – J'en doute – Tu es inquiet qu'il puisse ne plus t'aimer ? - Je suis plein comme un œuf. Il faut que je m'allonge. » Cet amour entre Martin et « Je » pourra-t-il durer ? Y a- t-il une recette pour cela ? C'est bien là le vrai sujet dont parle ce livre, au-delà du genre, des conventions, des cultures et au-delà du temps.

 

Sylvie Génot Molinaro
 

Vénus Khoury-Ghata : « Marina Tsvétaïéva  mourir à Elabouga », Éditions Mercure de France, 2018.

 

 

Un roman fort pour un destin tragique celui de la poète russe Marina Tsvétaïéva. L’auteur, Vénus Khoury-Ghata, romancière et poète, procédant par cercles concentriques, a retenu les dernières années de Marina Tsvétaïéva, des années de misère, de douleurs et de souffrance. Sans nouvelles de son mari, seule avec sa fille aînée Alias, désormais unique, Marina Tsvétaïéva se bat dans cette période trouble contre la faim, le froid et la misère. Elle ne doit sa survie qu’à l’écriture, à la poésie et à ses amants ou amantes. Dans un style presque coupé, tranché, dur parfois jusqu’aux mots cinglants et brûlants, l’auteur dépeint cette solitude qui habite la poétesse plus qu’elle ne l’entoure. Une solitude qui la ronge, empreinte de douleurs, de ruptures et de cris étouffés. C’est une Marina Tsvétaïéva meurtrie au cœur à vif, mais bouillonnante, volcanique, une braise dans la neige que nous donne à lire Vénus Khoury-Ghata.

Son cœur est une prison et Marina Tsvétaïéva ira jusqu’au bout du désespoir… Écrire et accumuler les amants, les réels et ceux épistolaires, mais avant tout écrire. Écrire et aimer, écrire pour oublier, écrire pour avancer dans et jusqu’au bout de l’enfer. « Mettre le feu à ton cœur » écrit l’auteur. Le poète Lvovitch, le peintre Lann,  le prince Volkonsky  , Andréi Biely, Ilya Ehrenbourg,  Mandelstam, et bien sûr Pasternak avec lequel Marina Tsvétaïéva  entretiendra une correspondance de plus de 25 ans jusqu’à sa mort. Rilke, également, mais qu’elle ne rencontrera pas. « Tu aimais et détestais avec la même fougue, l’âme chauffée à blanc. En toi, il y avait un volcan » écrit encore Vénus Khoury-Ghata. Que de lettres écrites au sang de la poésie et de l’amour, souvent restées sans réponses ou lendemain…  

 

« Au-delà de quelles mers et de quelles villes

Dois-je te chercher, toi l’aveugle, l’invisible ?

Je m’en remets pour les adieux aux fils télégraphiques

Et, appuyée sur le poteau qui les supporte, je pleure… »

 

Moscou, Prague, Berlin, Paris avec son jeune fils Mour, puis de nouveau Moscou et enfin Elabouga… Marina Tsvétaïéva, dans ce destin tragique, a su « aimer jusqu’à la dernière minute » jusqu’au bout de l’impasse, et demeurera toujours cette femme sans concessions, provocante, habitée du seul souffle qui ait eu pour elle un sens, celui de la poésie et de l’amour, celui qui a fait d’elle l’une des plus grandes poètes russes du XXe siècle. 

L.B.K.

 

 

Josyanne Savigneau et Philippe Sollers : « Une conversation infinie », Bayard, 2019.

 

Cette « conversation infinie », clin d’œil aux affinités électives chères à Goethe, manifeste un élan, rare de nos jours, entre Josyane Savigneau et Philippe Sollers pour reconnaître chacun à leur manière leur singularité. Une rencontre quotidienne faite de complice amitié autour d’un café ou d’un verre et qu’ils se proposent aujourd’hui par cette parution de partager avec leurs non moins complices lecteurs. Cet entretien témoigne en effet d’une longue estime, les auteurs n’hésitant pas à se reconnaître « camarades de combat » à l’encontre de la contrainte sociale et du mensonge. Mais plus que « contre », ces dialogues libres nourrissent cet art menacé de la conversation, qui ne recherche par l’accord parfait, encore moins un improbable consensus, mais la conversatio, chère aux Latins. C’est un autre rapport à la vie qui découle de ces échanges et ces pages, fuyant le vulgaire et les clichés, sans pour autant négliger les obsessions de nos contemporains. L’art de la conversation, oui, est chose rare aujourd’hui où nous devenons économes de l’essentiel, tout en manifestant cette prodigalité narcissique manifeste sur les réseaux sociaux, forts de leur vacuité. Ici, point de like ou de lol aussi elliptiques que simplistes, mais des argumentations, des propos sur l’amour que ne renieraient pas Ronsard ou Barthes, citant Ezra Pound ou encore le Cantique des Cantiques, loin de l’hystérie d’un président des États-Unis et sa définition tarifée de l’amour… Les propos sont audacieux, osés même pour notre époque puritaine. Tel ce thème, presque tabou puisqu’il porte sur Dieu, un gros mot qu’heureusement les auteurs ont l’audace d’aborder dans ces pages libres. Philippe Sollers associe nature et Dieu selon Spinoza, mais aussi Baudelaire : « La Nature est un temple… » Josyane Savigneau bouscule son interlocuteur, soulignant son catholicisme singulier, Sollers sans désarmer de répondre qu’il se reconnaît en « un catholicisme de sensations permanentes », Dieu reconnaîtra les siens… Pour la fidélité, autre thème abordé, le consensus est plus rapide, les deux auteurs ayant clairement manifesté un credo pour une fidélité intellectuelle non réduite à sa dimension sexuelle, plutôt plurielle. Le diable s’immisce dans ces conversations impromptues pour lequel Philippe Sollers a l’antidote absolu, la Beauté… et une certaine mauvaise réputation qui lui sied à merveille, l’Enfer étant pavé…
Nombreuses sont les pages qui pourraient encore être soulignées de ce petit livre divertissant et bien plus sérieux qu’il n’y paraît, car il aborde des thèmes dont nos contemporains n’osent plus parler sans un haussement d’épaules ou un rictus réprobateur.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

José-Flore Tappy Trás-os-Montes (poèmes) La Dogana, 2018.
 


Dans ce dernier recueil Trás-os-Montes, José-Flore Tappy nous transporte dans l’une de ces provinces de l’ancien royaume de Portugal, une contrée « derrière les monts ». Retenons ces premiers vers où une Vierge byzantine esseulée verse des larmes sur la vacuité de nos vies. Quelle prière murmurent ces larmes ? L’oubli dans la fuite, fuite de ce temps qui rattrape inexorablement de son ombre. La pénombre gagne, omniprésente alors que la nuit insaisissable fixe les choses, comme les êtres. Nuit non transfigurée qui voit renaître le quotidien avec ces tâches que l’on tente de laver à grande eau…

« l’eau, tu la jettes sur la pierre sale,
la fais glisser, on voudrait l’éponger,
mais tu vas vite, effaces en hâte
les marques de pas,
les traces noirâtres
»

José-Flore Tappy se saisit du temps par le silence « comme une urgence sans fin ». Les ombres et la lumière dessinent des parcours existentiels que le vent balaie parfois sur le potager, réminiscences sensibles et aiguisées par la lucidité :

« Dans l’intervalle, parfois,
s’immisce comme un regret,
mais elle le pousse du pied,
scorie sans intérêt
»

La solitude héritée devient refuge les jours d’orage, la poétesse en un camaïeu de transparences cherche à percer la pénombre, cette alternance « du clair, du sombre », quête fragile de l’exercice de mémoire, dans cette campagne qui a laissé des traces indélébiles sur ces vers sensibles. La nuit revient toujours, « pourquoi la craindre, vouloir à tout prix la chasser ? » s’interroge José-Flore Tappy en une poésie cristalline que seule trouble la vibration du souvenir. Lorsque l’aube guette, devant ces instants fragiles, ces pages manifestent un déploiement d’espérances et un renouvellement de la vie par cette voix si ténue, espoir du poète et souffle léger que ce recueil délicat imprime jusqu’à la dernière page tournée.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

La fille au Leica d''Helena Janeczek. éditions Actes Sud, 2018.

 

 

Elle s'appelait Gerda Pohorylle mais pour tous elle était Gerda, Gerda Taro. Elle était belle, jeune, étincelante, vive et se débrouillait dans sa vie compliquée en exil, elle s'était engagée politiquement, elle photographiait les combattants sur les terrains dangereux de la guerre d'Espagne. Qui se souvient d'elle ? Personne... Il s'appelait André Friedmann mais pour tous il était Robert Capa ou Bob. Il était beau, jeune et photographe reporter et il témoignait aussi en images de ce qui se passait sur le terrain pendant la guerre d'Espagne. Qui se souvient de lui ? Tous... Ils se sont rencontrés à Paris, se sont admirés, se sont aimés, se sont presque confondus dans leurs travaux, se croyaient immortels, si jeunes, si pleins de talent et pourtant, un jour ...
« Tu imagines alors que quelqu'un lit à voix haute un quotidien daté du 27 juillet 1937, le 1er août de cette année elle aurait eu 27 ans... Il est écrit que Madrid résiste héroïquement même si, avec le secours criminel de l'aviation allemande, l'ennemi a progressé en direction de Brunete où s'est déroulé un fait tragique. Une photographe est morte, alors qu'elle était venue de loin pour immortaliser la lutte du peuple espagnol : un exemple de valeur tel que le général Enrique Lister s'est incliné devant son cercueil et que le poète Rafael Alberti a dédié les paroles les plus solennelles à la camarade Gerda Taro ». Le monde s'écroule pour tous ses amis, ses complices, ses amours, tous inconsolables... Qui était donc cette étoile filante ? Dans ce beau roman, Helena Janeczek, l'auteur, nous raconte à travers les souvenirs de trois personnes qui l’ont connue, aimée d'amour ou d'amitié, ont pris parti et position pour Gerda et qui tous traversés par la douleur de sa perte vont décider, mémoire vivante, de conter ce qu'ils ont partagé avec elle.
Ainsi la vie de Gerda se dessine ligne après ligne, à travers les souvenirs du Dr Willy Chardack (Buffalo – N.Y. 1960), de Georg Kuritzkes (Rome 1960) et de Ruth Cerf (Paris 1938), aussi vivante que possible, là à chaque ligne. Cette grande photographe engagée qu'a été Gerda et injustement oubliée devait ressurgir de l'ombre de Robert Capa, et ce roman, qui se lit comme une enquête, redonne à cette toute jeune femme une place prépondérante dans cette période de trouble politique où il fallait négocier, se cacher, courir plus vite , fuir parfois, et obtenir des images qui pourront témoigner du monde et de la lutte. « Malgré ta mort et ta dépouille – l'or ancien dans tes cheveux – la fraîche fleur de ton sourire au vent et la grâce quand tu sautais en te riant des balles pour fixer les scènes de combat, tout cela, Gerda, nous réconforte encore. » À Gerda Taro, morte sur le front de Brunete», écrira Luis Pérez Infante. Roman très documenté « La fille au leica » est aussi une page d'histoire qu'il ne faut ni négliger ni oublier. C'est dans un contexte politique charnière pour l'Espagne que cette jeune femme émancipée va laisser sa trace. « Et puis, Mlle Pohorylle, citoyenne polonaise née à Stuttgart, possédait les vertus martiales que Hitler exigeait de la jeunesse allemande : agile comme un lévrier, résistante comme le cuir et parfois dure comme l'acier. Mais la résistance et la dureté de Gerda étaient faites d'une autre pâte : ni guerrière ni mortuaire. Vivre coûte que coûte, mais pas à n'importe quel prix, Gerda le désirait plus que tous les autres réunis. Et en effet, elle surmontait les contraintes et les obstacles qui s'opposaient à ce désir avec un élan irréfrénable, que seule la masse métallique d'un tank avait réussi à écraser. » Et ce roman signé Helena Janeczek, ayant reçu le prix Strega 2018, en témoigne.
 

Sylvie Génot-Molinaro
 

Curzio Malaparte « Journal d’un étranger à Paris » traduit de l’italien par Gabrielle Cabrini, coll. Petite Vermillon, La Table Ronde éditions, 2018.

 


 

En 1947, l’écrivain italien Curzio Malaparte revient à Paris, ville qu’il redécouvre « après quatorze ans d’exil en Italie ». Et de ce retour naîtront ces pages jubilatoires d’un « Journal d’un étranger à Paris ». Après ses arrestations et séjours en prison pour ses activités antifascistes (après avoir été un théoricien du fascisme dans l’entre-deux-guerres…), Paris fait figure de vent de liberté qu’accompagnent les quelques rares amis qui lui ont gardé un indéfectible soutien, ce dont l’écrivain leur sera toujours reconnaissant. Dans la capitale française de cette époque, c’est un bouillonnement d’idées que le diariste vit à pleines dents avec dîners, rencontres de figures en vue, François Mauriac, André Malraux, Albert Camus et bien d’autres encore. Parmi ces belles rencontres, fuse son humour grinçant dans les pages de ce journal où l’écrivain préfèrerait être mort pour la libération de l’hôtel Excelsior plutôt que celle de Rome… Malaparte avoue hurler parfois avec les chiens toute une soirée, une conversation qui le nourrit parfois plus que celle de ses congénères, une lecture d’une douce acidité dans ce style qui lui fût propre.

 

Pierre Reverdy – Pablo Picasso « Le Chant de morts » préface de François Chapon, Poésie Nrf, Gallimard, 2018.

 



À celles et ceux qui auront eu le bonheur de découvrir les originaux de cette incommensurable poésie de Pierre Reverdy lors de l’exposition Picasso Chefs-d’œuvre, ce petit opuscule de la célèbre collection Poésie/Gallimard les réjouira assurément ! Si l’ampleur et la taille de l’ouvrage ne pouvaient être respectées pour une édition de poche accessible, la beauté et la poésie nouées de manière inextricable dans ce recueil subsistent, la magie opère et la graphie du poète et celle du peintre, entrelacées, demeurent d’une extrême lisibilité. Ainsi que le souligne François Chapon dans sa préface, ce volume provoque « un saisissement par l’impact de son dévidement linéaire et des balafres sanglantes qui le scandent », un saisissement hypnotique serait-on tenté d’ajouter tant le concert des arts s’accomplit en ces pages au plus haut degré. Picasso tel un calligraphe peint et « écrit », l’étymologie du mot grec graphein renvoyant indistinctement à ces deux procédés. Mémorables vers où le poète évoque : « Je me suis pris à l’aile exquise du hasard » et le peintre de se faire l’écho de ce vol extatique d’un trait d’hirondelle… Le lecteur se réjouira de lire d’un seul souffle ce poème, et se ravira d’en redécouvrir de temps à autre une page retenue par le hasard, une compagnie fertile à savourer par à cette belle initiative.

 

Picasso « Le regard du minotaure – 1881-1937- tome 1 » et « Si jamais je mourrais -1938-1973 – tome 2 » de Sophie Chauveau. Éditions Télémaque, 2018.
 


Il ne fallait pas moins de ces deux tomes pour permettre à Sophie Chauveau, auteur reconnu pour ses romans biographiques, d’explorer la personnalité complexe et pour le moins contradictoire de Pablo Picasso, surtout par ce choix audacieux de retenir le prisme de la vie privée de l’homme avant celle de l’artiste, marque de fabrique – il est vrai, de l'auteur. Le sujet et l’objet même de l’ouvrage n'est pas ici d'admirer ou de détester plus que de raison cet immense artiste, nombreux sont ceux l’ayant déjà fait et qui le feront encore, Picasso étant une légende de la peinture, un monstre sacré dans l'histoire de l'art. Ce statut l'a mené, aussi loin que Sophie Chauveau remonte dans son passé, dans un labyrinthe de sentiments aussi créatifs que destructeurs ; « Ce qui est terrible, c'est qu'on est à soi-même son propre aigle de Prométhée, à la fois celui qui dévore et celui qui est dévoré », lucidité ? Cet homme est dès son plus jeune âge un ogre en devenir. Rien ne lui résiste, il n'a qu'une seule ennemie, la mort qui de toute façon gagne toujours et l’obsédera jusqu'à la dernière minute de son long passage sur terre. Pourquoi perdre du temps dans ce qui n'est pas essentiel, créer, aimer, boire, manger, fumer jusqu'à tout détruire. Picasso souffre dans sa chair de la mort de sa sœur. « Pas un jour sans jouir, pas un jour sans peindre », une revanche sur l'insupportable ? Non « Le terrible, c'est qu'on a jamais fini avec la peinture. Il n'y a pas un moment où tu te dis : Allez, j'ai bien travaillé et demain c'est dimanche. Non, dès que tu t'arrêtes, c'est que tu as déjà recommencé. En peinture, on ne peut jamais lettre le mot « Fin ». En peinture, en dessin, en sculpture, en collages divers, en céramique, en toutes techniques qu'il aura abordées, touchées, et maîtrisées jamais de fin et les sources d'inspirations sont si nombreuses autour de lui, chez les autres artistes et tout prendre, tout comprendre, tout digérer et tout rendre « à la Picasso »... Également tout critiquer et tout révolutionner... Mais, qui admirer quand on se prend un peu pour Dieu ? Restent les grands, les très grands, Delacroix, Caillebotte, David, Corot, Ingres, Daumiers, Manet, Degas ou Bazille, Cézanne... et Matisse, le seul qu'il respectera au-delà de tous. Picasso dévore et jouit de tout et en premières victimes des femmes, de ses femmes dont les prénoms resteront à jamais liés à ces amours autant qu’à son œuvre. Tristes sorts pour celles qu'il a séduites, admirées, faites mères, trahies, délaissées, abandonnées, trompées, laissées crever sans bouger le petit doigt, ou tout au contraire dans la plus grande discrétion aidées, ses femmes comme ses amis, comme ses enfants... Rédemption ? Oh, non Picasso y trouve encore une nouvelle force pour créer ! Créer, être reconnu de son vivant et vivre de son art, quel artiste de son siècle n'a pas espéré le millième de ce que Picasso a pu engranger d'argent (caché en Suisse), de célébrations à travers la monde, de vente aux plus grands collectionneurs ? Matisse, lui ne fantasme pas sur Picasso, de douze ans son aîné, il n'a pas toujours considéré l'Espagnol, c'est peut-être cela qui attire le catalan vers cet alter ego.
Deux tomes pour être au plus près de cet artiste incontournable et de ses chefs-d’œuvre, deux tomes pour entrer dans sa vie sans être voyeur, sans être vu du maître, et porter un regard distant sur ses peurs, ses envies, ses dénis, ses fantômes et les puissances destructrices qui le hantent, son « bordel » intérieur qui hurle à la vie, à la mort et à son œuvre. Deux tomes pour tenter d’offrir au lecteur une autre approche de tout ce qui a, en fin de compte, fait du petit Pablito ce géant qui souffrira toute sa vie de sa petite taille dévorant tout sur son passage. Une immersion privée dévoilant l’homme face à son œuvre. « Celui qui a vécu jusqu'au bout l’orgueil de la solitude n'a plus qu'un seul rival : Dieu », écrivit si justement Emil Cioran.
Et peut-être, ne jamais oublier que l’on n’en a jamais fini avec Picasso.


Sylvie Génot

 

Benoît Castillon du Perron : « Mourir avec la rivière », éditions Arcades Ambo, 2018.

 

 

« Mourir avec la rivière » signé Benoît Castillon du Perron et publié aux éditions Arcades Ambo raconte ou plutôt conte l’univers biographique d’un petit garçon qui grandit et qui, un jour, est devenu grand… Un univers, tout d’abord, doré, fait de vastes parcs, de hauts et grands escaliers ornés de tableaux tout aussi grands qu’eux, mais un univers bien trop vaste et hermétique pour ce petit être, tenu à l’écart du monde des adultes et du club de ses trois sœurs, seul dans la chambre verte de l’oncle Romain, seul à regarder l’horizon et cette rivière, sa rivière et cette photo en noir blanc donnée en couverture de l’ouvrage : « Et c’est ainsi que je reviens au bord de la rivière, ma rivière, ma douce, ma si jolie et ma si tendre morte. Je ne sais plus, tant le temps a passé, si le noir des trous d’eau, entre les nénuphars, s’est élargi au soir, définitif, qui tuera tout et tous, ou si je puis encore m’éveiller, réveiller avec vous ce qui fut l’une de mes plus grandes joies, et fouler à nouveau, en une danse légère, nécessaire et sacrée, les chemins d’autrefois pour moi seuls inventés, et retourner, sans doute pour la dernière fois, parmi joncs et roseaux délicatement froissés, revoir luire au bas du talus, là-bas, au pied des peupliers, les trésors de l’essentielle enfance où j’allais puiser sans fin, par les beaux soirs d’été. »


Et c’est dans la mémoire de cette rivière, devenue matrice, refuge, dans laquelle on entre, pas à pas, avant que subrepticement, elle n’entraîne le lecteur dans cette enfance où déjà se dessinent les ombres. Une enfance aux nombreuses pages et souvenirs qui jamais ne lassent tant elle s’écoule en de jolis moments et phrases comme la douce rivière du garçonnet ou ces notes d’un nocturne de Chopin joué pour lui seul par une complice grand-mère. Mais les étés se suivent laissant aussi advenir un long et doux ennui qui grandit malgré les portes ouvertes des greniers, malgré la rivière, ne laissant « Jamais apaisée, cette envie de partir comme j’étais parti dans tes bras, ce désir d’écarter les murs, d’élargir l’horizon, cette pulsion montante, de plus en plus puissante au fur à mesure que je grandissais ; tout cela qui ne supportait plus, maintenant, la contrainte d’une porte, d’un simple verrou fermé… ».

Entre pêche et jeux, percent les illusions, désillusions et secrets des adultes, la larme vite cachée de sa grand-mère, un père de plus en plus absent que remplacent les certitudes toujours plus implacables de cette mère à l’affection si mondaine, alors s’ajoutant à l’ennui, s’immisce le manque, ce puits qui se creuse. « Allongé, presque nu, à l’avant du bateau, je joue à être mort. Mes pieds, mes mains traînent dans l’eau. Dans le bleu flamboyant du ciel, je regarde fondre les nuages. Mes paupières se ferment, rougissent, s’emplissent de tâches noires… La brise, sur ma peau, fait comme l’empreinte irrésistible d’une lèvre. Mais mourir n’est pas si aisé. »


Entre souvenirs et mots choisis, l’auteur saisit, navigant tout à la fois entre sensibilité à fleurs d’âge de l’enfance et émotion des souvenirs de l’adulte, les moments clefs de ce paradis de l’enfance qui se fissure, la rivière de La Saulière qui laisse place à celle de l’Abbaye, au collège, à la séparation, aux crises et aux cris, et aux années 68... L’adolescence qui accoste se fait maintenant empreinte. Les morceaux du puzzle des vies s’ajustent avec en contrepoint les larcins, vengeances et mensonges d’un adolescent poursuivant encore l’auteur des lignes, champs de bataille de pulsions. Le rythme s’accélère malmenant la monotonie des étés et des rentrées. Les photos du vieux Leïca fixent le lecteur et s’enchaînent alors comme un film en 24 x36, aujourd’hui, remastérisé et gravé par les mots de l’auteur jusqu’à ses 17 ans, lorsqu’on n’est pas sérieux.

Puis, le cinéma encore, la poésie, la littérature plus encore et les rencontres d’amis, ceux que l’on n’oubliera jamais, amis perdus ou ennemis de demain et frères de toujours… Époque des amitiés profondes, des séparations familiales, des chambres de bonne, des premiers emplois où la vie de bohème vibre de sa jeunesse et de sa beauté.


Notre narrateur, après un intermède flashback, est devenu Jean (Jean, ici, aussi…), et c’est bien ainsi. Jean est devenu un peu adulte, mais pas encore assez pour retenir la belle Maud et les autres. Puis, Joy apparut et demeura. Entouré maintenant de sa famille, de sa femme et de ses enfants déjà grands, le narrateur regarde Jean s’avancer vers lui, éclairé par la lune, jusqu’à cette étrange bulle… La réalité, « Cela faisait bien longtemps qu’il n’y croyait plus, tout au moins pas au sens où tout le monde l’entend.» ! Demeure l’âme de la rivière. Un joli ouvrage où le travail de l’écriture s’efface pour laisser place à un style personnel au rythme scandant ceux de la vie qui grandit, s’affirme, se vit et s’écrit.

L.B.K.

 

Marc Pautrel : « La vie princière. », Gallimard, 2018.

 


Le dernier roman de Marc Pautrel, « La vie princière », commence par une lettre, une lettre adressée à une femme. Celle-ci débute ainsi : « Chère L***, Je voudrais pouvoir te remercier de tout. Rester à tes côtés pendant ces quelques jours a été merveilleux, de la première à la dernière minute. » Tout et dit et rien ne l’est… Rien n’est jamais aussi simple, surtout lorsqu’on est écrivain, l’inconscient efface, les souvenirs persistent, le corps résiste. Dans un style qui se veut net, comme un regard lointain qui se souvient trop bien, et dont aucune mise au point ne serait nécessaire, le narrateur, pensionnaire de ce vaste Domaine à la végétation tout italienne, se souvient…
Elle, elle à ses côtés. L***, italienne, venue pour une semaine, et n’être qu’avec elle. L***, belle, intelligente, vive, qui aimait, aime tant parler, parler et parler, marcher aussi… Et, maintenant, repartie, et lui, seul, face à lui-même, sans elle à ses côtés, avouant comme on confesse, quelques lignes plus loin : « […] je ne pouvais plus faire qu’une chose, la seule chose que je sache faire dans la vie : me nourrir de mes propres phrases, et qu’il allait me suffire de t’écrire une lettre […] ».
Une lettre pour ouverture d’un livre qui s’écrit, ne peut que s’écrire… écrire contre le temps, retisser la ligne de vie d’une rencontre amoureuse avant qu’elle ne perde sa réalité. Retenir, tenir encore ce « dernier moment où en une demi-seconde tout pourrait encore changer […] ». Une écriture fluide, diaphane, transparence d’une lumière italienne, pour réminiscence de ces instants où ils dévalèrent ensemble la pente des collines du vaste Domaine, laissant les mots glisser, et « […] t’expliquer que j’étais tombé amoureux de toi, de te dire ce qui s’était passé et comment c’était arrivé […] ». Chaque mot est là, présent, tout proche, à portée de pages. « Redoubler l’éternité », écrit le narrateur… L***, dans les allées de « La vie princière », avec ce désir de laisser les phrases dirent chaque minute, chaque journée de cette présence d’L*** dans l’ombre des grands pins du Domaine, juste dire et pouvoir écrire : « Et qu’alors, je serais soulagé. »

 

Pierre Voélin « Sur la mort brève » Fata Morgana, 2017.

 

 

Pierre Voélin signe avec Sur la mort brève un recueil de poésie à la fois empreint de gravité et en même temps d’un souffle qui dépasse celui des contingences des vies humaines. La nature est complice de la poésie de l’auteur, tour à tour témoin ou participant, rarement indifférente. « L’esprit s’ouvre à des puits de neige », des « Sentinelles obscures » et « D’anciennes fêtes rouvrant leur manteau et la miséricorde en pleurs » ponctuent nos marches obscures. Comme un espace à la fois feutré et paradoxalement sonore, la nuit osseuse a des accents de barque antique traversant le Styx… Poudroiement de graines exquises pour un cœur pris dans les étaux du lierre, végétal enserrant la mémoire du poète en une étreinte mortelle. La mort rôde sans que nous sachions si elle est miroir ou reflet, et si nos prières dans le « bréviaire des étoiles » offrent une voie ou une voix « d’une langue incertaine » ? Le poète s’interroge plus qu’il n’assène, une invitation à la patience des incertitudes. « Sur la mort brève » rappelle la mémoire implacable du « battement sourd des heures », cette « mémoire glisse comme un lac de montagne. L’implacable mémoire ». Caractère inéluctable des instants où tout bascule, « Elle marche, On ne l’entend pas venir » ; et le poète, de préciser en un rappel inéluctable, ce témoignage indicible et inouï de la nature : « Seules des feuilles récitent », et nous nous ferons complices avec lui de ces murmures qui signent nos fins. Un recueil aux murmures et au timbre mélodieusement grave comme un bruissement d’automne.
En une éternelle confession avec la mémoire et la nature, Pierre Voélin signe également « De l’enfance éperdue » aux mêmes éditions Fata Morgana.

 

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Sollers « Beauté » roman, Gallimard, 2017.

 


Euterpe, la muse grecque sait plaire selon l’étymologie de son nom et ses charmes ont certainement inspiré l’écrivain Philippe Sollers pour son dernier roman Beauté. Elle est associée à la musique et le lecteur pourra s’interroger : la muse ne s’est-elle pas substituée à Lisa, cette pianiste aimée par le narrateur dans ses pérégrinations grecques ? Notre rhapsode des temps modernes loue depuis longtemps déjà les arts et la beauté qui s’en dégage de différentes manières. Comme ses antiques devanciers, Philippe Sollers sait mettre en avant ce qui est plus que ce qui paraît. Le romancier excelle dans l’art de la variation - mélodique, rythmique ou harmonique - peu importe. Ainsi, la référence récurrente dans Beauté aux Variations pour piano, opus 27 d’Anton Webern rattache tout naturellement aux dieux grecs pour l’écrivain, l’écoute des rares fragments d’hymnes à Apollon parvenus jusqu’à nous lui donne raison. Sa pensée et ses œuvres tissent sur un métier une toile infinie, et Beauté ajoute encore quelques pages encourageant à cette prise de conscience : notre monde ne cesse de s’enlaidir. Les voix s’élèvent alors tel un chœur de vierges effarouchées, Sollers réactionnaire, Sollers conservateur, Sollers rétrograde ! Non point, Sollers plutôt optimiste, La beauté sauvera le monde aurait pu être de sa plume si Dostoïevski ne l’avait devancé. Du chaos peut ressortir la beauté, c’est un thème récurrent de tous les mythes fondateurs et des sagesses millénaires. Webern aimait citer Hölderlin qui estimait que « Vivre, c’est défendre une forme », ce qui perdure malgré les aléas du temps. Face à cela, l’obscénité inconsciente prédomine sur les écrans comme dans la vie quotidienne, les deux se confondant. Les dieux grecs font signe pour Hölderlin, le poète croit en leur résurrection, ce qui fait dire trop rapidement à Schelling qu’il a perdu l’esprit, image qui fait penser à la « folie » présumée de Nietzsche, mais en sommes-nous si sûrs ? Pour cela, pourquoi ne pas rêvrer comme l’y invite Philippe Sollers, un rêve vrai pour lequel il faut se rendre disponible, se déconnecter des interminables sollicitations modernes. Jüng a également fait ces voyages, Ulysse aussi, en enlevant ses bouchons de cire, mais attention au chant des sirènes… On retrouve dans ces pages inspirées les touches en botte du fin escrimeur qu’est Philippe Sollers qui encourage de lire Hamlet plutôt que d’assister à une de ces représentations contemporaines « foireuses » ! Le narrateur est dans les cieux avec Lisa alors que l’interminable guerre de Troie a toujours lieu, en bas. « Les phénomènes passent, je cherche les lois ». Face à la manipulation de l’ignorance, l’omniprésence des projecteurs aveuglants et du bruit médiatique, le sacré se voile, l’ennui guette, alors il est temps d’entendre et d’écouter ce que les anciens Grecs percevaient déjà, leurs dieux et leurs éclairs n’ont pas disparu, Beauté en témoigne !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

Stéphan Huynh Tan « Anarchie en France, en Allemagne et en Savoie » Pierre Guillaume de Roux éditions, 2018.
 


Stéphan Huynh Tan est un écrivain au long cours qui puise son encre dans la mémoire de ses pérégrinations autour du monde et des plus belles pages de la littérature qu’il ne cesse également d’explorer. Que peuvent bien avoir en commun Stendhal, Gobineau, Ernst Jünger et Xavier de Maistre ? Sous la plume de notre essayiste, qui a notamment déjà publié un Dictionnaire de Chateaubriand, leurs aspirations mais aussi leurs contradictions tissent un maillage serré qui peut paraître bien souvent incommode à démêler pour le lecteur noyé par les sollicitations médiatiques du XXIe siècle. Mais Stéphan Huynh Tan, lui, est en retrait du monde, sait prendre le temps d’aborder ces rivages comme le faisaient nos aïeux, otium revisité des temps modernes où le lecteur gourmand se met à table avec Henri Beyle, la duchesse de Sanseverina n’est jamais très loin, pour « un bon dîner dans la compagnie d’un esprit libre »… Le promeneur écrivain sillonne les clues de Barle, non loin de Digne-les-Bains, une manière de retrouver le temps primordial, grandeur discrète, d’où tout est parti ou presque. Nos cathédrales des temps modernes comme il les nomme avec une pointe caustique où s’entassent caddies et monceaux de victuailles ne rassasient pas notre homme, il leur préfère les vraies, non cet amas de ferrailles et de plastique, mais celles en pierre où le lecteur impénitent retrouve les souvenirs de l’auteur des Chroniques italiennes et des Promenades dans Rome. La saveur de la lecture de Stéphan Huynh Tan est d’apporter à ces textes que nous pensions pourtant connaître de nouvelles épices, une lumière rasante d’un soleil de fin d’été sur la garrigue. Avec le comte Arthur de Gobineau, nous filons à Turin, une ville secrète qui ne se livre pas au premier venu. L’endroit sied à l’auteur de L’Essai sur l’inégalité des races humaines, et notre essayiste de ne pas résister à plonger dans la lecture de ce pavé de mille deux cents pages développant des théories plus que controversées sur les races… Le mythe aryen, la race blanche dissoute dans ses métissages multiples, sombre constat de ce que la pensée peut produire dans ses contradictions, lui qui pourtant s’avérait philosémite. Le livre poursuit cette exploration de ces auteurs aux frontières de l’Histoire, tel Ersnt Jünger dont la valeur militaire n’attendra pas le nombre des années, un courage que certains souhaitent obscurcir par certains de ses écrits nationalistes avant la Seconde Guerre mondiale alors que l’écrivain se retirera de la vie publique et de toute participation au régime nazi qu’il détestait. Le livre conclut avec Xavier de Maistre, le frère de Joseph, exilé de sa bien-aimée Savoie. Il y a comme une curiosité d’entomologiste chez Stéphan Huynh Tan, passion d’ailleurs partagée par Ernst Jünger, curieux de ces insectes étonnants que sont parfois les écrivains, et dont il sait avec une verve bien singulière rendre la grandeur comme les contours plus obscurs. C’est un étrange plaisir que de lire les pages de ce dilettante à la rigueur caustique et implacable, de ce plaisir qui saisit le lecteur comme un décapant étourdissement.

Philippe-Emmanuel Krautter

Lord Byron : « Le Corsaire et autres poèmes orientaux » ; Présentation et traduction de Jean Pavans ; Édition bilingue, Coll. NRF / Poésie, Éditions Gallimard, 2019.
 

 

Heureuse initiative que de publier en poche en un seul volume et en version bilingue ces quatre œuvres de Lord Byron – Oraison vénitienne, Le Giaour, Mazeppa, et enfin, Le Corsaire. Une ode et trois poèmes narratifs n’ayant jamais été réunis jusqu’à présent dans une édition française, et ce, qui plus est, avec une riche présentation et belle traduction signées Jean Pavans. Ce dernier, essayiste, romancier, grand traducteur d’œuvres anglo-saxonnes dont notamment Henry James, a retenu ici une traduction nouvelle, réactualisant ainsi les très anciennes traductions françaises jusqu’alors disponibles. Pour cela, il a fait choix d’une approche sans artifices excessifs retenant une versification libérée se situant, selon les poèmes, entre vers libres et prose régulièrement rythmée en dodécasyllabes ou en décasyllabes non rimés. Jean Pavans commence sa présentation du présent recueil en qualifiant le poète de « Salamandrin », un emprunt à Charles Baudelaire, qui annonce avec pertinence la tonalité et l’élan qu’il a souhaité donner à cette nouvelle traduction. Et, c’est effectivement un vent oriental ardent qui souffle sur les flammes de ces œuvres du poète mort à Missolonghi en Grèce, mais en 1824 encore sous domination ottomane ; Le Giaour débute d’ailleurs par une sombre ode à cette Grèce soumise, une déploration qui viendra également émailler Le Corsaire.
Le recueil s’ouvre par « Oraison vénitienne » de 1919. Une ode dédiée à la Sérénissime, cité si chère au cœur de Lord Byron, et la plus orientale qui n’ait jamais existé ainsi qu’aimait à le rappeler André Malraux. Initialement intégrée en ouverture à Mazeppa, cette dernière est cependant si profondément sombre et mélancolique qu’il s’agit moins d’une ode que d’une véritable « oraison » ou « plutôt d’une déploration funèbre sur les gloires disparues d’une République humiliée et soumise aux tyrannies des empires », souligne dans sa préface Jean Pavans. On y retrouve toute la mélancolie du poète, cette « mélancolie toujours inséparable du sentiment du beau », écrivait Baudelaire, et qui en ces vers s’y dépose comme la brume de la lagune pour lui donner toute sa beauté, mais aussi cet étrange voile prophétique :

« Ô Venise ! Ô Venise ! Quand tes murs de marbre
Seront gagnés par les eaux, il y aura
Un cri des nations devant tes salons engloutis,
Une forte lamentation le long de la mer vorace ! »


Suivent trois poèmes ou contes orientaux, véritables récits épiques et d’aventures. Giaour, tout d’abord, contant le combat désespéré d’un cavalier chrétien aux amours funestement contrariées, inspiré d’un conte turc, et que représentera à trois reprises Georges Delacroix.
« L’esprit ruminant les chagrins coupables
Est pareil au scorpion cerclé de feu
Les flammes en s’embrasant se resserrent
Autour de leur captif, et le harcèlent
»

Byron n’est pas éloigné de son personnage Giaour. « Cependant - souligne Jean Pavans, Byron ne meurt pas dans le brasier où la société le jette ; il y vit, plutôt qu’un scorpion, c’est une salamandre ; » En ces vers s’exprime ainsi toute la pertinence du qualificatif retenu de « Salamandrin ». Une salamandre qui plus encore qu’elle ne traverse le feu, s’en nourrit.
Puis suit, Mazeppa, inspiré de la fameuse légende ukrainienne avec cette célèbre chevauchée du héros enchaîné jusqu’à sa rédemption ; légende ayant inspiré bien des artistes, écrivains et poètes, toiles et poèmes symphoniques dont celui du romantique et non moins fougueux Franz Liszt.
La présente édition se referme, enfin, avec Le Corsaire. Un poème contant les aventures d’un pirate grec, Conrad, aux ardentes amours et qui inspirera Verdi pour son célèbre opéra avec un livret signé Francesco Maria Piave. Dans ce poème épique aux accents d’autoportrait ou de confessions, inspiré du même conte turc que Le Giaour, s’expriment à la fois toute la profondeur et la fougue du poète. Le Corsaire connaîtra dès sa publication un indéniablement et immense succès justifiant qu’il donne son titre à ce recueil comprenant ces quatre œuvres, alors que le poète a déjà acquis une belle renommée.
C’est ce précieux alliage, « mélange paradoxal d’exaltation et de nihilisme - souligne Jean Pavans - qui forme la « personnalité diabolique » de son auteur », mais donne aussi toute sa beauté à ce recueil.
 

L.B.K.

 

Sans Eux - roman de Caroline Fauchon, Éditions Actes Sud, 2019.



« Les hommes avaient quitté l'espace public et même leur habitation. Ils se terraient, ils s'effaçaient. Dans les journaux, on parlait de « retrait du monde ». Que s’était-il passé ? « À cette époque, il y avait des hommes de tous âges, dans tous les milieux et sur tous les territoires. Ils occupaient une place importante dans la plupart des sociétés mais, déjà, imperceptiblement, leur déclin s'annonçait ». Ainsi sommes-nous avertis qu'un événement d'ordre majeur est en train de se passer dans le premier roman de Caroline Fauchon. Est-ce avec un regard d'anthropologue, de journaliste, de sociologue, d'ethnologue, de photographe reporter ou de simple témoin de l'extinction d'une partie de notre espèce que les femmes de ce roman vivent ce phénomène ? Peut-on envisager une nouvelle organisation, une nouvelle économie, de nouvelles attitudes et l’avènement d’une société strictement matriarcale ? Quels seront les souvenirs de ce que furent les hommes ? Et où sont-ils cachés ? Ces hommes n’ayant plus qu'une faible et trouble place dans les souvenirs des femmes, ont-ils même existé ? Simple mythe ?
Chaque chronique de la narratrice conte et créé cette nouvelle histoire de l'humanité à travers les récits des dernières relations avec les hommes. « À l'heure où j'écris, je me rends compte que j'ai abondamment puisé dans leur vie pour mes fameuses chroniques. J'ai pillé le récit de leurs origines et les anecdotes qu'elles me confiaient. En quête d'explications, j'en ai fait des archétypes du nouveau monde qui advenait. » mais, toutes ces femmes sont-elles vraiment prêtes pour cette nouvelle vie sans hommes ? « En fin de compte, génétiquement, l'humanité était prête à un tel bouleversement. Nos réticences et nos inquiétudes sont pus d'ordre moral ponctua Eugénie avec une assurance dénuée de toute provocation qui me désarçonna... La pente naturelle était bien à la disparition progressive des catégories... Le temps était venu de nous redéfinir... Bientôt nous ne nous souviendrons que vaguement des hommes et nous les reconstruirons à partir de souvenirs ou d'images qui sont en train de vampiriser le réel et de créer le mythe du mâle, bien éloigné sans doute de sa réalité concrète... Désormais sans eux, comme nous étions naguère sans dieux, nous ferons d'eux notre légende originelle. » À la lecture de ce roman au titre annonciateur « Sans eux » impossible de savoir si on est dans une analyse froide et scientifique d’homogénéisation des genres de notre société, d'un pur effet de science- fiction, d'une réflexion philosophique sur l'avenir de notre espèce et des modifications génétiques et physiques à venir, que faire? Peut-être, se rattacher aux récits du dernier homme qui trouvera refuge chez une femme… jusqu'au retour des hommes.


Sylvie Génot Molinaro

 

« Partis pris - Littérature, esthétique, politique » de Marc Fumaroli, édition par Paul-Victor Desarbres, introduction Maxence Caron, Collection : Bouquins, Éditions Robert Laffont, 2019.
 


La réunion en un fort volume des « Partis pris » de l’académicien Marc Fumaroli dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sera l’occasion pour nos contemporains de savourer l’un des derniers ambassadeurs de la pensée classique. Professeur au collège de France et membre de l’Académie française, Marc Fumaroli (lire notre interview) se joue des disciplines dans lesquelles sa pensée excelle avec une facilité déconcertante entre histoire et littérature, arts et questions contemporaines ainsi qu’en témoignent ces exercices d’admiration réunis par Paul-Victor Desarbres. Le grand spécialiste du XVII°siècle et de la rhétorique ne cache pas en effet son goût immodéré pour le Grand Siècle et cet art de la persuasion qui a pour nom rhétorique, héritage des Grecs et des Romains avec notamment Cicéron mais aussi Augustin sans oublier les médiévaux suivant les traces de leurs aînés. Les humanités sont toujours pour l’académicien ce réservoir sans fonds de l’expérience humaine, ne cédant en rien aux sirènes de la logique formelle à l’imitation des sciences dures. Amour de la sagesse, dialogue des arts du langage, des arts visuels et de la musique, Marc Fumaroli fait défiler pour le lecteur les trésors hérités de la pensée de Corneille, de La Fontaine, Racine, Bossuet, Pascal… que de noms gravés dans la mémoire collective culturelle et pourtant si délaissés de nos jours. Décomplexé, Marc Fumaroli se veut être un laudateur de cet héritage sans pour autant en être le thuriféraire, ce qui rend la lecture de ces pages non seulement agréable, mais offrant aussi pour notre époque de nouvelles lumières. Ce sont justement ces Lumières qui retiennent également l’intérêt de notre penseur, Voltaire, Rousseau, Tiépolo… dont l’analyste sait rendre les traits saillants. Et si notre modernité pense audacieusement avoir tout inventé, le passé le plus glorieux de l’Ancien Régime se charge avec l’académicien de remettre les pendules à l’heure ! Les plus jeunes lecteurs pourront ainsi découvrir combien cet héritage – loin de tout passéisme et pédantisme – demeure essentiel pour comprendre la plupart des chefs-d’œuvre de la culture. L’auteur ne cessant d’alerter sur les risques encourus par cette amnésie encouragée, pour ne pas dire prônée de toute part, à l’image d’une autre académicienne dont il n’hésite pas à citer intégralement les propos alarmants, Jacqueline de Romilly (lire notre interview). Pour ces penseurs, il y a urgence, si nous souhaitons préserver ce “vivre ensemble” français comme le nomme Marc Fumaroli et dont le présent volume pourrait bien être le manifeste le plus éclatant.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Emmanuel Moses : « Monsieur Néant. », Coll. Les Billets de La Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2019.

 

 

On avait perdu de vue « Monsieur Néant », mais le revoilà avec ce nouvel ouvrage signé Emmanuel Moses, son nom simplement inscrit en toutes lettres sur cette couverture couleur moutarde quelque peu annonciatrice… Car Monsieur Néant possède une faculté de vision d’une redoutable lucidité sans concessions ni repos, une vision qu’il partage avec quelques congénères et ses lecteurs. À une terrasse de café, assis dans un train, n’importe où, Monsieur Néant ne regarde pas, il observe, pense et se laisse emporté, égaré dans cette étrange fabrique du monde. Infatigable, mais si drôle et plaisant Monsieur Néant !

Que faire cependant ? demande-t-il ; « S’en remettre à ses ruminations, à ses obsessions, à son concert polyphonique intérieur (…) ou se montrer plus confiant envers le monde extérieur, objectif, admettre que l’être n’est pas qu’un pour-soi, mais que c’est aussi, que c’est surtout un l’en-soi en regard duquel il faut se modeler et se moduler sans cesse ? ». Doté de ce don comme cela peut par chance ou malchance arriver, il ne perçoit, non pas tant la dérision, que le dérisoire. N’allez pas croire pour autant que Monsieur Néant soit un béat pessimiste, « cioranesque » à souhait ;  Et s’il s’écrie parfois : « “Quel fardeau que celui-ci d’être. " " Pas pour les mouettes ou hirondelles. ", songe-t-il encore (...) »

Un drôle de personnage Monsieur Néant ! Et n’en déplaise, il a « tout le temps du monde », et aime surtout à rêver… « Cette activité paresseuse, capricieuse, enivrante, en un mot délectable ». Distrait, marchant à côté de cette modernité, d’un autre temps ou plus justement de « son » temps, préférant les villes surannées, les souvenirs, plus solitaire que seul, il emprunte volontiers les multiples références littéraires d’Emmanuel Moses. Humain par fatalité, il a aussi un cœur présentant quelques arythmies d’atermoiement, « Les violons parfois »… Mais, en un tour de main ou de rictus, il demeure Monsieur Néant, un nom qu’il revendique d’ailleurs à ses heures, se rappelant peut-être les vers de «Tard dans la nuit » de Reverdy.

De petits chapitres en tours d’esprit et d’humour, l’auteur anime son personnage dans des situations cocasses relevées de grains caustiques et d’un léger brin d’incrédulité attachante, le laissant habiter « ce néant », un univers singulier hors du commun et de l’ordinaire où se glissent les étés azuréens, le gris vert du lichen et les ailes des cigales et des papillons… « La pensée pouvant être d’une infinie légèreté » susurre Emmanuel Moses à ses lecteurs. Et n’est-ce pas l’essentiel…

 L.B.K.

 

 

Olivier Rasimi : « Cocteau sur le rivage », Coll. La rencontre, Éditions Arléa, 2019.

 


« Une foule immense de grands parapluies noirs berce ses nénuphars au-dessus du brouillard », tel est l’incipit de ce délicat et sensible ouvrage « Cocteau sur le rivage » signé Olivier Rasimi. Il annonce les battements lourds et désespérés d’un cœur brisé, celui de Jean Cocteau à la mort de Radiguet, son ami, son amant… Lorsque le jeune auteur de « Le Diable au corps » meurt en cette année 1923, le 12 décembre, il a tout juste 20 ans ; Cocteau, abattu, terrassé, n’aura pas la force d’assister à l’enterrement auquel amis, poètes, écrivains, artistes, et une foule immense, se pressent. Un enterrement tout de blanc comme un linceul où même les lys pleurent...
Olivier Rasimi, poète et musicien, par admiration et respect, a décidé en ces pages de vouvoyer Cocteau, comme pour mieux se faire pardonner cette intrusion dans la douleur et l’immense chagrin de l’artiste. C’est avec cette élégante distance que l’auteur entraîne son lecteur dans l’intimité de cette période désespérée, dévastée de la vie de Cocteau. Ce sera Villefranche sur Mer près de Nice, Villefranche qui se drape maintenant de cette soie froide et sombre comme « un décor, un immense carton peint d’un opéra sans voix » écrit l’auteur ; même la chapelle du village semble se taire lorsque Cocteau se laisse glisser dans les fumées d’opium… « Je ne suis plus moi-même. Je continue à vivre en somnambule. Mes réveils sont d’une épouvante. Je ne peux même pas décrire ce qui m’arrive. J’ai cent ans et l’âme à vif comme une peau brulée. », écrira Cocteau à sa mère.
Dans un style sensible aux poétiques évocations, refusant toutes effusions ou débordements, Olivier Rasimi procède par touches fugitives, presque sans bruit, préférant laisser Jean Cocteau apparaître et se dévoiler, lui seul, face à son malheur. « L’âme des choses se déplace toujours en ligne courbe », écrit-il. Avec cette élégance d’écriture, une délicatesse qui jamais ne heurte ni n’étouffe, c’est un roman lancé comme un ténu fil tissé de soie et d’argent au fond du désespoir. La douleur de devoir regarder la mort en face, et qui prendra pour Jean Cocteau les traits de son propre visage, de sa propre main, qu’il n’aura de cesse dans sa chambre d’hôtel de dessiner et redessiner inlassablement... Trois années d’un inconsolable cœur brisé, de dessins, de pièces de théâtre et de mer ; Trois années de poésie écrite à l’encre du chagrin et de bleu infini… Conjurer, traverser et tenter de saisir l’insaisissable… C’est ce que nous propose Olivier Rasimi avec « Cocteau sur le rivage », un délicat roman de deuil, celui de Jean Cocteau à la mort de Radiguet, « un deuil comme un duel qu’on mène contre une ombre »...


L.B.K.

 

Philippe Renonçay : « Les portraits de Laura Bloom », Coll. « Qui vive », Editions Buchet-Chastel, 2019.
 


C’est un profond et étrange ouvrage que livre avec « Les portraits de Laura Bloom » Philippe Renonçay. Cela débute – mais cela commence-t-il vraiment ?, par une rencontre, celle d’Emmanuel Lorne, photographe et de Laura, Laura Bloom ; une rencontre qui contre tout préjugé n’apparaît pas tout à fait banale, une main invisible qui déjà se pose et que le lecteur pressent… « Tout avait été là aussitôt, d’un bloc comme une totalité impérieuse qui n’attendait que de déployer son chemin fatal », dira Emmanuel Lorne. Est-ce dû à la présence d’Hubert Leutze, retraité, taxidermiste et ami d’Emmanuel ? Le récit s’enveloppe de brumes, de celles d’un matin froid et humide sur une longue plage endormie qui ne se lèveront peut-être plus jamais, celles d’un temps inéluctable qui comme un implacable vent du désert ne cesse d’ensevelir. Les vies, les histoires, se croisent, vivent ou revivent dans la lumière des néons des fenêtres de la Grande Salle des Portraits ou dans la noire pénombre de la forêt de Vilnius… Celle d’Hannah, celle aussi d’Arthurs Duca proche d’Hubert, vivants, disparus, aimés absents. L’atmosphère s’opacifie, l’air se raréfie et le lecteur entrevoit l’ombre sombre s’étendre sur les lignes et les personnages ; « La nuit était épaisse et les lumières peinaient à repousser l’obscurité, comme si ce n’était pas juste le soleil qui s’était couché, mais l’atmosphère elle-même qui était devenue plus dense, et que la clarté qui, du quai, continuait de s’élever, le faisait au prix d’une lutte de plus en plus éprouvante. » Mais les oiseaux dans les recoins des greniers du muséum d’Histoire naturelle ne reprennent-ils pas secrètement vie la nuit ? On s’enfonce dans les mémoires, les souvenirs, sans savoir vraiment s’il s’agit de réminiscences ou d’imagination ; les vies se dilatent laissant de frêles ombres fugaces revivre lorsque les présences elles-mêmes deviennent évanescentes. Les personnages épinglent chacun à leur manière les détails, l’intime et l’Histoire, « mais, une mémoire sans faille, n’encombre-t-elle pas ? » interroge Arthurs Duca, à moins qu’elle ne vienne corriger de l’oubli, se demande encore Hubert Leutze ? Comment retenir l’amour, la vie, insuffler souffle à l’absence, et tel Jacob conjurer la perte de l’être aimé et plus encore l’oubli ? Tout n’est-il pas infiniment complexe, enfoui quelque part en chacun, mais où ? Ces absents, ces doubles, ce même et cet autre glissant dans la chambre secrète, étrange et mystérieuse...
Un roman où la finesse d’écriture laisse transparaître ces formes éthérées qui s’évanouissent, insaisissables tels des songes hantés sans que l’on sache très bien distinguer ce « mélange de vie prodigieuse et de nostalgie ».


L.B.K.

 

Christine de Pizan "Cent ballades d'amant et de dame" Édition bilingue et trad. de l'ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, Collection Poésie/Gallimard (n° 540), Gallimard, 2019.
 


Il est grand temps de lire ou relire ces Cent ballades d’amant et de dame à l’occasion de la nouvelle traduction de Jacqueline Cerquiglini-Toulet dans la collection Poésie/Gallimard. Car ces Ballades courtoises sont le fait d’un grand poète, une femme de surcroît, Christine de Pizan, née à Venise en 1364 et morte à Poissy en 1430. Curieusement, le lecteur découvrira qu’en plus d’un art consommé du vers, cette femme sut s’imposer également dans d’autres domaines comme celui de l’art militaire en rédigeant un traité sur cette matière pourtant bien peu féminine à l’époque… Veuve et néanmoins femme libre, auteur de plusieurs ouvrages, Christine de Pizan a décidé de vivre de sa plume, et fût même, souligne Éric Dussert dans « Cachées par la forêt » (vr. : notre chronique), la première femme à faire de son écriture une activité à part entière, une activité d’homme fait plus que rare à l’époque. Mais curieusement et paradoxalement, c’est plus par la contrainte, par une commande qui lui a été faite que celle-ci va réaliser ce recueil de Ballades qui portera son nom à la postérité. L’amour est alors décliné à partir de deux personnages, un amant et une dame, sans oublier un mari jaloux, une sobriété propre à l’art courtois, point de roman en ces pages. Trame classique d’un amant aimant, d’une femme ignorant en apparence ce sentiment, s’en suit une menace de suicide et une inflexion progressive des réserves de la dame qui entend à ce qu’on l’aimât pleinement. Empêchement, honneur, jalousie et autres sentiments mettent à l’épreuve l’amour en une balance aussi inexorable que fragile dans le prolongement du temps. Variations sur l’amour et non point traité, Cent ballades d’amant et de dame convoquent son lecteur pour mieux en comprendre les paradoxes, les fragilités et cette fatalité d’une ombre grandissante qui vient tout emporter. Jacqueline Cerquiglini-Toulet est parvenue avec un talent certain à restituer ces vibrations de la plume de Christine de Pizan, ce rythme donnant toute sa force à cette poésie que le lecteur plus assidu pourra suivre dans le texte original placé en regard. Une ballade en terre amoureuse avec l’une de ses plus belles messagères !

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

"Transport" d'Yves Flank – roman, Éditions de  L'Antilope.
 

 

« Transport », premier roman d'Yves Flank est d'une force étrange qui nous transporte de l'inhumain à un érotisme suave, d’une réalité brutale aux rêves secrets d’alcôves, de la puanteur de la mort aux parfums musqués de l'amour... « Transport » pénètre les sens, fait couler des larmes de rage. « Transport » est un huit clos dans un wagon. Un wagon de ces trains maudits qui transportaient les juifs vers un destin funeste, femmes, hommes et enfants de tous âges, de toutes provenances, qui au fil des quelques jours qu'ils partagèrent connurent toutes les étapes psychiques et physiques de l'espoir à l'abandon total. Et pour beaucoup à une certaine forme de libération, mourant à même le sol, pour d'autres espérant juste sortir de ce wagon, lucides d'un enfer proche. « Il faut résister, ne pas perdre espoir, quand les portes s'ouvriront, car elles s'ouvriront, tous auront la force de se précipiter dehors, et peu importe, je sauterai et vous sauterez avec moi, il y aura de l'eau ou de l'herbe ou des cailloux, on sautera tous, moi la première, vous me suivrez, toi, toi, toi et toi aussi. » Là, un homme et une femme essayent de survivre. Les pensées et les paroles s'entremêlent aux gestes. Espérer tous ensemble, renoncer seul...
Sommes-nous réellement dans ce wagon ? Réalité et rêves sont omniprésents dans les quatre parties de ce texte bouleversant. Toutes sortes de bruits, d'odeurs, de sensations, de mots et de phrases dans des langues différentes, de souvenirs, d'appels au secours, toutes sortes d'humanités dans quelques mètres carrés... Les pensées peuvent-elles adoucir, sauver l'âme de la perte de tout repère, de tout ? Des pensées qui s'entrechoquent à un autre niveau de conscience. Celles de l'homme, de la femme qui à chaque fois, vivante, mourante ou morte demande à son amant : « Mon amour, sors-moi de cet enfer, souviens-toi, mon amour (...) tu vois, mon amour, ils reculent déjà, leurs yeux témoignent de leur frayeur et de leur désarroi, notre amour les éloigne, ce ne sont plus que quelques points noirs s'évanouissant dans la poussière, nous pouvons entrer dans le sommeil... »
Ce premier roman tente de dire l'indicible ; Ne rien en dire d'autre, juste le lire.

 

Sylvie Génot Molinaro

 

 

Gilles Voirin : « La Pierre et le bocal ; Les mots d’Owen.», Librinova, 2018.

 

Voici un ouvrage dont la lecture pourrait bien avoir sur le lecteur des effets immédiats, étonnants et intéressants à observer !

Si vous aimez les mots étranges et venus d’ailleurs, les personnages infiniment sympathiques, attachants - autant pour leurs failles que pour leur force, si vous aimez les belles histoires d’amour et d’amitiés, ces grandes histoires de vie qui se nouent parfois entre Z’Humains et Z’Animaux, si vous aimez surtout les histoires qui ressemblent à s’y méprendre à des histoires vraies, alors ce livre est peut-être fait pour vous… 

L’ouvrage suscite bien des souvenirs, réflexions, sourires et élans de tendresse, toutes ces sortes de choses qui nous font nous sentir vivants et nous donnent envie de nous mettre debout pour dire : « Oui, moi aussi, il me faut dès maintenant et pour toujours, faire ce qui est si important pour moi, depuis si longtemps ! ».

Le récit, ponctué d’accroches et d’approches variées, est imagé. La poésie y est permanente,  le vocabulaire riche et étonnant, son rythme foisonnant. La Vie est simplement là, présente ou perturbante parfois comme peut l’être la rencontre avec de jolis mots comme " Hyaline " ou "Alliciant"…

Certaines définitions pourront, certes, paraître acides telle celle des « Fêtes de fin d’année : (…) orgies de grosses bouffes et de petits sentiments », mais bien d’autres, aux airs de sentence, suscitent une bouffée d’oxygène aux effets roboratifs indéniables ; Ainsi, peut-on lire : « (Être) libre de pouvoir se donner le droit, comme une autorisation que l’on se donne à soi-même (…) de pouvoir réaliser son rêve.»

Écrit « mots à maux », ce texte exprime l’intime « en gardant l’essentiel, (…) l’intelligence de soi ». Un ensemble, très coloré aux multiples nuances possédant cette rare qualité d’être animé de l’intérieur par une présence, celle de « l’Unité ». Le fond et la forme se marient en ces pages avec constance en un élan qui traverse l’écriture, le récit et ses personnages. La construction des phrases bien qu’enfantine parfois lorsqu’il s’agît de raconter la jeunesse,  devient plus élaborée quand le narrateur aborde la maturité naissante. Et si quelque chose de la simplicité règne, c’est bien cette harmonie qui donne à l’ensemble une puissance dépassant largement la force de chacun des éléments pour constituer le tout.

Avec ce récit initiatique, Gilles Voirin affronte l’écriture pour que son héros puisse « écrire des livres qui lui ressemblent et qui le rassemblent », et incontestablement celui-ci est l’un d’eux.

Dorothée Dora.

 

 

« L’Égal des Dieux ; Cent et une versions d’un poème de Sappho recueillies par Philippe Brunet », Préface Karen Haddad, Éditions Allia, 2018.
 


Ce joli opuscule intitulé « L’Égal des Dieux ; Cent et une versions d’un poème de Sappho » se doit d’être ouvert avec sa couleur sépia comme une malle aux mille trésors. Car s’il est exclusivement consacré au fameux poème « Une femme aimée » de la poétesse antique Sappho, il comporte en ses pages bien plus d’un trésor… Fabuleuse et véritable mosaïque, il offre en effet une multitude extraordinaire de traductions de ce poème allant de celle de Catulle à la plus moderne signée Philippe Brunet de 2018. Une diversité de versions qui révèle dans leurs variations ou appropriations toute la beauté et la richesse de ces quelques vers de la poétesse demeurés inachevés. Une initiative éditoriale précieuse des Éditions Allia sous la direction de Philippe Brunet avec une riche préface signée Karen Haddad. Ce sont ainsi pas moins de cent et une variations que découvrira le lecteur, chacune apportant sa singularité, son style et rythme, selon son auteur et époque. Ainsi, pouvons-nous retenir à titre d’illustration le titre même du poème donné pour « Chanson » par Pierre de Ronsard, « Chansonnettes » au XVIe s. ou « Ode » au XVIIe s. dont « Ode à Vénus » notamment, puis traduit selon par « L’Aveu, A Thaïs », « Les Symptômes d’amour », « Les effets de l’amour » ou encore « A une maîtresse », « A une femme », « A l’objet aimé », « A une femme aimée », « A la bien aimée », « A Lesbie » ou encore « Passion » ou même « Déclarations »… Variation de versification ou de prose, effets rhétoriques ou métaphoriques, « aussi variables que l’état amoureux lui-même », se donnent ici pour honorer les vers de celle qui fût l’une des plus grandes poétesses antiques. Ce « Sublime » pour reprendre le titre même de ce traité grec de l’époque romaine de Longin donnant en grec les vers de la poétesse, version grecque reproduite en début de l’ouvrage et dont « Catulle a inventé la traduction comme détournement et donné l’exemple », souligne Philippe Brunet dans la postface de ce travail de longue haleine. Suivront alors versions latines, puis… « Cent et une versions » jusqu’à nos jours…
Ces différentes traductions ne doivent pas être comparées ou opposées, mais bien découvertes pour elles-mêmes s’ajoutant, se complétant et s’entrelaçant. Une démarche ou choix éditorial qui se justifie d’autant plus que le poème initial demeure parcellaire ou fragmentaire. Cette multitude de versions joue comme un rayon ultraviolet laissant apparaître, selon les auteurs, tel ou tel passage. Des initiatives ou choix qui parfois interpellent, signés souvent par de bien grands noms tels que Ronsard, de Baïf, Racine, Lamartine, mais aussi Alexandre Dumas ou plus près de nous Margueritte Yourcenar ou encore André Markowicz. Le lecteur plonge littéralement dans cette lecture, ces lectures plus exactement, avec une délectation, un amour certain y trouvant parfois la voie d’exercices poétiques lui révélant toute la beauté de ces vers murmurés par cette voix lointaine à nulle autre pareille, celle de Sappho elle-même.

«
Il me semble égal à un dieu, cet homme,
Quel qu’il soit, assis devant toi, de face,
Qui t’écoute, proche, si proche, douce,
        Lorsque tu parles,
»
(Traduction Ph.Brunet, p.137).
 

L.B.K.

 

Éric Dussert : « Cachées par la forêt », Editions La table Ronde, 2018.
 


C’est avec une infatigable passion littéraire pour les écrivains oubliés ou cachés qu’Éric Dussert nous fait découvrir aujourd’hui avec « Cachées par la forêt » pas moins de 138 femmes de lettres injustement effacées des mémoires. Essayiste, critique littéraire et directeur de collection, il nous avait déjà enthousiasmés avec « Une forêt cachée » réunissant plus de 150 écrivains également méconnus (Éd. La Table Ronde). Et si ce premier volume avait été en 2013 fortement salué pour ces pépites, gageons que le nouveau, entièrement consacré aux femmes, par son audacieuse curiosité ne pourra l’être que tout autant sinon plus.
Ni anthologie ni recueil de textes, mais abordées par ordre chronologique, partant de l’Asie du IXe siècle aux dernières décennies du XXe siècle européen, ce sont les vies et œuvres de ces femmes de lettres aujourd’hui injustement méconnues qui, avec la complicité de l’auteur, reprennent vie comme pour mieux conjurer le sort et le temps. De ces femmes, à tort trop vite oubliées, peu sont effectivement connues de nos jours, du moins de nous ; peut-être, Mary Wollstonecraft (1757-1797), mère de Mary Godwin, elle-même, auteur de Frankenstein et épouse de Percy Shelley ? Et « Le Dit du Genji » ? Sait-on seulement que là encore son auteur est une femme ? Et pourtant, ainsi que le souligne avec malice l’auteur : « On aura beau observer le paysage sous toutes ses coutures, on aura beau s’en étonner, en rester ébahi, il n’en apparaît pas moins que l’histoire du roman est éminemment féminine. ».
Et c’est tout le talent d’Éric Dussert, par cet ouvrage revigorant, au rythme avenant et non dénué d’humour, de les faire revivre, suscitant ainsi notre curiosité pour ce monde des lettres tout féminin malencontreusement dérobé à la mémoire. Certes, certains fâcheux pourront toujours relever un ou deux noms manquants, une ironie qui serait presque de bon aloi ! Notons cependant que certains noms absents de ce volume féminin sont à rechercher dans le premier plus général où elles avaient déjà été intégrées, ce qui est tout à l’honneur de l’auteur. 
Fruit d’un long travail de recherches, cet ouvrage se laisse lire comme une multitude de fructueuses rencontres, différentes chaque fois, mais offrant toutes, selon leur origine et époque, une singularité, si ce n’est un certain talent.  Que de femmes, en effet, « Cachées par la forêt » ont osé – car c’est bien d’audace qu’il faut parler – prendre un pinceau, une plume d’oie, un stylo… avec enthousiasme ou timidité, conviction ou réticence, mais souvent avec talent pour écrire et dire leurs pensées, leurs imaginaires ou idéaux, et tels des soldats inconnus, ont un jour souhaité avec leurs mots écrire les pleins et les déliés de l’histoire littéraire. Il n’était pas seulement temps de les réhabiliter, de leur redonner cette visibilité méritée, c’était nécessité. Ainsi que le souligne Éric Dussert en ouverture : « Ne reste qu’à désencombrer la réceptivité de la société, des lecteurs et lectrices en premier lieu, et des institutions pour finir. En somme, d’ouvrir les esprits. Mais après avoir observé ce que le siècle de Simone Veil, de Joan Didion, de Virgina Woolf, d’Herta Müller, de Leylà Erbil et de Svetlana Aleksievitch pouvait entretenir d’espérance et de frustrations, il convient désormais de concevoir l’enjeu avec toute sa taraudante exigence : fermer les yeux n’annihilera pas des siècles de production littéraire. » Que rajouter ?!


L.B.K.
 

Véronique Le Goaziou : « Monsieur Viannet », Editions La Table Ronde, 2018.

 


Un début sombre. La triste vie de Monsieur Viannet, avec en arrière fond une triste et sale histoire, les séjours en prison, les foyers et centres d’hébergement, et aujourd’hui ce sondage pour lequel la narratrice, comme tant d’autres (éducateurs, juges, policiers, etc.) lui pose et repose les mêmes questions dans ce minuscule appartement, avec sa femme, belle, quasi silencieuse et la télé pour décor. Chez lui, avant, quand il était petit, on ne questionnait pas, dit-il. La narratrice, elle, ne sait pas, ne connaît pas, elle questionne, c’est son métier… Qu’est-ce qui a changé dans sa vie après le centre d’hébergement ? Bien sûr, elle n’en a pas la moindre idée, que pourrait-elle savoir d’ailleurs ?
Véronique le Goaziou, sociologue et chercheuse, dépeint avec ce quatrième roman l’univers, gris, glauque de ceux qui un jour ont décroché de la société, vers ce hors où l’être glisse et se perd. Pourquoi glisse-t-on, rechute-t-on ? « Des gens comme vous ne vont pas dans les centres comme ça. », dit M. Viannet, « Y a ceux qui y vont et y a ceux qui n’y vont pas. C’est comme ça, non ? non ? ». L’auteur campe le décor, un décor désœuvré où dans le froid de la petite pièce non chauffée, l’économie des meubles, des gestes et des mots laisse une part belle au dialogue, à ces dires qui voudraient tant dire et où l’être tente encore, entre deux bières, de se débattre. Mais c’est si difficile et s’il s’énervait, se demande la narratrice ? M. Viannet lui a dit qu’il n’était pas un gars de la rue, lui, d’ailleurs aujourd’hui il ne sort plus, maigre, vouté, assis sur son canapé. « Il y a des gars, ils portent depuis qui sont tout petit », rajoute-t-il, « des sacrées glissades, putain ! »… L’auteur dépeint patiemment en creux des dialogues, minutieusement à l’image de la narratrice posant doucement ses questions, les postures, les mains, le dos et les choses, un canapé, un canapé comme tout le monde, souligne M. Viannet, et puis, la famille, les enfants, mais les mots se cherchent, se bousculent et s’enrayent… L’univers de M. Viannet se rétrécit, s’enferme sur lui-même, bière après bière. « Ce n’est pas une vie. » – lit-on? Mais la narratrice est là pour un sondage, non pour poser des questions, elle se doit de garder dans son métier ses distances, elle n’est pas là pour les aider, les aimer… Le sombre début se durcit comme sous l’effet d’un pigment noir. Dans la petite pièce devenue glaciale, les doigts de la narratrice se sont tendus, crispés, les bières se sont accumulées et l’air enfumé comme un étau s’est resserré. La narratrice sent le poids, l’émotion, les larmes de la femme, la grisaille été comme hiver, le désœuvrement, l’enfer de l’ennui, « La lassitude, la douleur, le néant, et puis… ? » Elle devrait s’en aller, partir maintenant, mais elle a des questions, son métier, et puis… Parce que « ce n’est pas une vie, mais c’est sa vie », celle d’Alexandre Viannet, d’un homme, encore un peu vivant, humain, elle décidera de revenir ; oui, revenir encore, jusqu’à ce jour, ce 22 décembre…
Entre des dialogues pris sur le vif et les profonds silences des existences, Véronique Le Goaziou relève le défi de décrire avec à la fois réalisme et une tendresse sans concessions, ces vies contemporaines laissées pour compte au trop lourd destin et le désespoir si peu dicible de ces naufragés de la vie.
 

L.B.K.

 

Paola Masino : « La Massaia ; Naissance et mort de la fée du foyer. », trad. Marilène Raiola, Éditions de La Martinière, 2018.
 


« La Massaia », qui signifie femme au foyer en italien, est un bien beau et étrange roman, étonnement publié qu’aujourd’hui en langue française. Écrit par Paola Masino dans les années 38-40, dans une Italie marquée par la propagande mussolinienne, c’est avant tout l’écriture d’un refus, d’une révolte féminine, qui sera nommée quelques décennies plus tard féministe. L’auteur, Paola Masino, femme éprise de liberté, compagne de Massimo Botempelli, fondateur avec Malaparte de la revue 900, mettra plus de 15 ans à voir son ouvrage publié après avoir subi bien des vicissitudes, celles de la censure italienne de l’époque et de la guerre.
Avec une singulière sensibilité, toute empreinte de réalité magique, de fantastique, se cognant à la dureté d’une lumière trop forte, ce roman révèle, comme pourrait le faire la restauration délicate et douloureuse d’une œuvre d’art, les couleurs existentielles ensevelies sous des strates de peinture et de mauvais vernis. « Massaia » est le nom même que l’auteur a donné à cette jeune enfant, une étrange petite fille qui a décidé de grandir ou plutôt de demeurer enfouie, blottie, sale et poisseuse, dans une vielle malle avec pour seule compagnie une couverture aussi sale qu’elle, tapissée de toiles d’araignées, de miettes de trognons de pain rassis et moisis, et de livres, beaucoup de livres… Massai ne voit le monde, sa mère toujours prête à mourir de chagrin et ses vilaines sœurs, que de cette vielle malle où en accord avec son être peut-être le plus profond et intime, elle demeura jusqu’à l’adolescence. Car un beau jour, soudainement, elle décide d’en sortir et de devenir après maints lavages et décapages, une belle et jolie jeune fille à marier… Une métamorphose qui ne saurait être cependant pour Massaia un conte de fées. Loin de Cendrillon, cette soudaine transformation, tant souhaitée par son entourage, sonne pour elle non une naissance, mais le glas de son enfance, une mise à mort sans qu’aucun ange ou buisson ne puisse arrêter le bras levé tenant le couteau... « Moi, je voulais une robe noire. Celle-ci, je vais toute la salir, j’en suis sûre. Une robe noire pour marquer la fin de mon unique enfance. »
Alors commence, pour elle, la vie d’épouse, de mère, de femme au foyer, de ménagère et d’un quotidien qui toujours et inlassablement s’impose. Massaia saura-t-elle, pourrait-elle même s’y plier et devenir la fée du foyer ? C’est tout l’enjeu et la force de ce roman singulier que de recourir aux symboles, au fantastique, aux coups de théâtre et au comique pour mieux convoquer à la fois une lucidité sans concession et cette autre réalité plus diffuse, subtile, onirique et magique que Bontempelli, puis Pier Paolo Pasolini, rechercheront également, et qui conduira l’auteur à croire ce livre, pourtant salué par Italo Calvino, véritablement maudit.
L’ouvrage, en effet, dut subir avant de pouvoir paraître dans cette Italie d’avant-guerre de Mussolini bien des censures et coupures, et ne sera imprimé en un seul volume qu’en 1943. Mais, tout juste imprimé, l’ouvrage est détruit par un incendie dans les entrepôts de l’éditeur. Puis, ce fut, de par la guerre, la clandestinité pour le couple Masino-Bontempelli… Ce n’est qu’en 1945 qu’il paraîtra enfin en Italie. Plus étrange encore, il aura fallu attendre 2018 et cette heureuse initiative des Éditions de La Martinière pour que ce fort et beau roman italien puisse, enfin, avec une traduction de Marilène Raiola, être découvert avec bonheur par un large public francophone.


L.B.K.

 

Goliarda Sapienza : « Rendez-vous à Positano », Coll. Météores (n°16), éditions Le Tripode, 2018.

 


Littéralement subjuguée lors d’un simple repérage par ce petit village du nom de Positano perché sur la côte amalfitaine, comme suspendu entre mer et ciel, à quelques kilomètres de Naples, Goliarda, la narratrice, ne peut s’en détacher. Fascinée par la beauté des lieux, par ses villageois, et surtout par cette énigmatique femme dont la beauté rivalise avec le paysage, elle entreprend d’y demeurer et d’en savoir plus… Se nouera alors, entre ces deux femmes, une profonde amitié quasi amoureuse de plus de vingt ans. Par une étrange alchimie menée entre vécu et roman, entre réminiscences et songes, l’auteur happe à son tour son lecteur et l’entraîne dans la sensualité des criques brûlées de soleil méditerranéen ou dans la fraîcheur des ruelles étroites de Positano avec son dédale d’escaliers de pierre à la rencontre d’Erica. Erica, si belle, si mystérieuse enveloppée dans son élégant halo, et habitant cette maison quasi-inaccessible au plus haut du village, à la fois retirée, fermée et ouverte sur toute la beauté de cette baie infinie. Qui est Erica avec sa fine et élégante silhouette quasi mystique, sa pâleur et cette froide aura tenant à distance tout Positano émerveillé ? Goliarda apprendra à la connaître et se tisseront alors entre elles deux, dans cette atmosphère à la fois insaisissable et palpable de tendresse, de sensualité, ces liens forts faits de silences, de rires et de larmes. Hypnotisé, on plonge doucement dans ces vies, la mer, Positano, enveloppé dans le voile léger de la tendresse, celui qui pudiquement cache les brûlures du désir et la violence des amours. Car, dans ces confessions se distillera aussi le lancinant poison des secrets dévoilés… Et s’engouffreront dans ces vies et ces pages, comme le vent et les pluies diluviennes d’une fin d’été dans les ruelles de Positano, pulsions, battements de vie, de survie et de mort. Vie marquée de revers de fortune, de déceptions et de joies consolatrices avec pour fond, Positano, petit village perdu dans la tourmente de l’histoire de l’Italie et de l’après-guerre. Auteur engagé, on y retrouve des thèmes chers aux intellectuels italiens de cette époque notamment de Pier Paolo Pasolini avec la modernité avançant implacablement, l’argent comme nouvelle force fasciste et ce temps ancestral marquant Positano comme un axis mundi. Erica et Goliarda sauront elles y échapper ? Sortiront-elles indemnes de la tourmente de la force des orages de la vie ? Se refuser à partir, fuir ou accepter ce « Rendez-vous à Positano » hors du temps… Goliarda ne retournera dans cette baie cachée « au-delà des monts, frontière métaphysique entre le rêve et le réel créé », que bien après, longtemps après…

« Ce n’est qu’après avoir, moi aussi, osé jeter un regard dans le trou noir du non-être, sans pour autant arriver à m’y abandonner, retenue peut-être par une curiosité démesurée qui a toujours été l’axe de ma nature, ou seulement parce que je ne trouvais personne de vraiment décidé à me donner un bon coup de pouce, que le désir me reprit de retourner dans ce petit village encore intact dans son humanité de visages et de pierres, avec sa mer limpide où laver nos « péchés » et ceux des autres. Où je pourrais poser les paumes de mes mains sur les rochers et les troncs des caroubiers encore intouchés et prier là où le bonheur d’être jeune était encore intact – en esprit du moins – comme un papillon bloqué sous la vitre immortelle du souvenir. »


« Rendez-vous à Positano » est l’un des derniers ouvrages écrits par Goliarda Sapienza alors que sa monumentale œuvre « L’art de la joie » n’a pas encore rencontré le succès qu’il méritait et qu’il aura seulement quelques années après, lors de sa publication posthume en France en 2005, puis en 2018 aux éditions Le Tripode.

G. Sapienza découvrit Positano à la fin des années 40 lors d’un repérage cinématographique avec le cinéaste Francesco Masseli, son premier mari. Trop beau, le film sera tourné ailleurs. Pour autant, Goliarda Sapienza, tout comme sa narratrice, ne pourra se décider à partir et il faudra que Luchino Visconti s’impatiente à Rome pour la faire rentrer ! Mais, Goliarda Sapienza ne tardera pas à y revenir… jusqu’à écrire cet ouvrage. Achevé en 1994, juste deux ans avant sa mort, « Appuntamento a Positano », aujourd’hui traduit en français par Nathalie Castagné et également édité par les éditions Le Tripode, bien que moins volumineux que « L’art de la joie », mais méritant tout autant d’être connu, réunit à lui seul toute la fascinante et fragile force d’écriture propre à son auteur.


L.B.K.

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

Dry Stone Walls Basics, Construction, Significance, Edited by Environmental Action Foundation, 472 pages, 362 color and 187 b/w illustrations,20 x 29.5 cm, Scheidegger & Spiess, 2019.

 


Les éditions Scheidegger & Spiess livrent avec Dry Stone Walls un ouvrage essentiel sur l’un des traits culturels prégnants du paysage suisse et environnant, celui du mur en pierres sèches. Venue depuis la nuit des temps, cette technique de construction profitant de la matière première surabondante en ces lieux répond à des règles culturelles significatives. S’intégrant dans l’écosystème de la manière la moins invasive qui soit, ces murs participent en effet à l’agriculture et à l’élevage depuis des siècles.

 

 

Mais notre époque favorisant des technologies plus modernes et rapides n’a pas favorisé leur entretien et nombre d’entre eux se sont malheureusement déjà effondrés ou menacent de tomber si une aucune intervention n’est entreprise avant qu’il ne soit trop tard. Or, on ne bâtit pas un mur en pierres sèches comme on monte un mur d’agglos ! Différents types de murs sont à considérer ainsi qu’il résulte des recherches détaillées menées par l’Environmental Action Foundation et dont la synthèse est ici reproduite dans ces pages à la fois savantes pour les spécialistes, mais constituant aussi et surtout un véritable plaisir esthétique pour les yeux de l’amateur des belles choses.

 

 

Livre complet et exhaustif sur le sujet avec 472 pages et plus de 500 illustrations, cet ouvrage collectif rappelle non seulement les racines culturelles de cette technique dans laquelle les Romains excellaient et qui rythme le paysage suisse de la plus belle et naturelle manière qu’il soit, ainsi qu’en témoignent les prises de vues artistiques venant illustrer l’ouvrage. Cette somme offre également un manuel pratique guidant celles et ceux qui souhaiteraient entreprendre l’édification ou la restauration des murs en pierres sèches avec de précieux conseils allant jusqu’à préciser les plantes et animaux qui ne manqueront pas de prendre rapidement leur gite et leur couvert en leur sein !

Avec des contributions de Werner Bätzing, Sandro Benedetti, Fredi Bieri, Giovanni Buzzi, François Busson, Klaus C. Ewald, Hans-Karl Gerber, Marianne Hassenstein, Thomas Kesselring, Hans Peter Kistler, Peter Krebs, Christine Loriol, Daniel Pelagatti, Ingrid Schegk, Theodor Schmidt, Mathias Steiger, Richard Tufnell, Andrin Willi et Franziska Witschi.
 

 


« Helena Rubinstein ; L’aventure de la beauté », collectif sous la direction de Michèle Fitoussi, Éditions Flammarion, 2019.

 


Catalogue accompagnant idéalement l’exposition actuellement consacrée à Helena Rubinstein au musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris jusqu’à fin août 2019, l’ouvrage offre un merveilleux portrait de cette femme d’exception qui sut à la fois être une pionnière de l’émancipation féminine, une merveilleuse créatrice dans le monde de l’apparence et de la beauté et s’imposer au titre de bâtisseuse d’un véritable empire dans le vaste monde économique des cosmétiques. C’est ce fabuleux destin que l’ouvrage retrace chapitre après chapitre. Michèle Fitoussi, auteur en 2010 d’une riche biographie consacrée à Helena Rubinstein, offre en ces pages un vivant portrait de cette audacieuse et extraordinaire aventurière commençant sa contribution en ces termes : « Son histoire fait rêver : partie de rien, elle a tout eu. Un conte de fées où l’héroïne franchit les obstacles les uns après les autres, pour se hisser au sommet. »
Née en 1872, Juive polonaise, mais surtout femme audacieuse, Helena Rubinstein n’hésita pas très jeune à revendiquer au tournant du XXe siècle une émancipation alors bien peu admise ; elle osa ainsi immigrer seule en Australie et s’opposer à un mariage arrangé. C’est lors de ce départ en 1896 que la légende veut que sa mère lui ait glissé ces fameux pots de crème et qui firent – ainsi que le souligne dans sa préface Élisabeth Sandager, sa fortune et son extraordinaire destin. Aujourd’hui présentée comme une pionnière de l’émancipation féminine, Helena Rubinstein s’intéressa aussi très tôt à l’apparence et la beauté et ouvrit à Melbourne son premier salon de beauté, un salon déjà aussi audacieux qu’elle et offrant ce style innovant qu’elle affectionnera toute sa vie durant.
Intuitive et dotée d’un sens aigu d’observation, Helena Rubinstein - qui comprit dès cette époque les méfaits du soleil sur la peau, s’intéressera également très tôt à la recherche et aux inventions scientifiques dans les domaines de la beauté et des cosmétiques. Nous lui devons notre fameux mascara waterproof ! C’est en 1905 qu’elle ouvre son premier salon de beauté parisien au 255 de la rue du Faubourg Saint-honoré où elle prodiguera non seulement des conseils de beauté, mais aussi dès ce début de siècle des règles d’hygiène et de diététique. Immigrant ensuite aux États-Unis, elle sut y bâtir sous son propre nom et ces célèbres initiales HR ce vaste empire cosmétique que l’on connaît et s’imposera au titre de la femme la plus riche dans les années 30.
Audacieuse indéniablement, elle osa ainsi imposer le maquillage dans toutes les couches sociales au-delà de celles où il était jusqu’alors cantonné voire rejeté pour proposer ses propres normes et repères. Helena Rubinstein sut également imposer ses propres codes dans le domaine de la mode ou le choix de ses bijoux ainsi qu’en témoignent les textes de ce catalogue, elle qui aimait plus que tout son propre style : « I like my owne taste » retient avec justesse pour titre de sa contribution Iris Meder. Innovante, elle comprit vite également le pouvoir de la publicité et du marketing. Mais, au-delà de ce pouvoir économique, elle sut surtout et avant tout conquérir le pouvoir de la beauté, « le plus important de tous » aimait à souligner celle dont la vie fut aussi consacrée à l’art avec de fabuleuses collections et ce goût sûr et propre à elle que nous livre dans ces pages Mason Klein. Éprise d’art, elle fera également construire le pavillon d’art contemporain au musée d’Art de Tel-Aviv et se rapprochera à la fin de sa vie de ses racines et du judaïsme. C’est cet héritage dans le domaine des cométiques et de l’art que nous a laissé cette femme d’affaires hors pair, mais surtout cette grande ambassadrice de la beauté que donne à découvrir ce riche catalogue. À ce titre l’ouvrage offre une véritable « Aventure de la beauté », celle d’Helena Rubinstein.

 

« Léonard de Vinci ; Anatomiste » de Martin Clayton et Ron Philo, Édition Actes Sud, 2018.

 


Si Léonard de Vinci est l’un des peintres les plus connus dans le monde entier, ce n’est que depuis quelques décennies qu’il est également présenté au titre d’ingénieur, et ses inventions et projets de ponts, forteresses, armements sont aujourd’hui connus, mais rares sont les ouvrages l’ayant jusqu’à présent véritablement présenté et reconnu au titre de scientifique à part entière. Et pourtant ! De son aveu même, ses études et recherches scientifiques constituaient pour lui sa principale activité, une activité qu’il privilégia toute sa vie durant. Or, l’ouvrage « Léonard de Vinci ; Anatomiste » qui vient de paraître aux éditions Actes Sud offre enfin l’occasion de découvrir cette facette du peintre à laquelle il consacra, après avoir cessé de peindre, entièrement ses dernières années de vie. L’anatomie n’avait pour lui, en ce XVe siècle et début XVIe, aucun secret, en témoignent le nombre impressionnant de ces fabuleux feuillets, planches, croquis et études qu’il consacra à ce domaine. « Ses études d’anatomie, fruits d’une remarquable dextérité manuelle, alliée à une intelligence profonde de la structure du corps, à un exceptionnel talent de dessinateur et à un style littéraire limpide, comptent parmi les plus pointues jamais réalisées. » soulignent Martin Clayon, Directeur du département des peintures et dessins de la Royal Library et Ron philo, Professeur associé à l’Université of Texas Science Center. Ce sont ces extraordinaires Carnets, études et croquis que donne enfin à voir cet ouvrage étayé par une riche analyse après quatre siècles de sommeil les ayant dérobés au regard du public.
Également peu connus de son vivant en dehors de ses proches, ces carnets scientifiques aux milliers de feuillets et planches ne furent, en effet, redécouverts que tardivement au XIXe siècle. Parmi ces derniers, outre l’astronomie, l’optique, la géologie ou encore la botanique, l’anatomie occupe une place de choix dans les centres d’intérêt et recherches de Léonard de Vinci, ce dernier domaine étant, bien sûr, le plus étroitement lié à son activité de peintre. Ces époustouflants études et feuillets comportant outre des croquis très détaillés d’excellente qualité, mais également de nombreuses mentions portées par la main même du maître (parfois sur une seule face, parfois même recto-verso) sont aujourd’hui pour la plus grande majorité conservés à la Royal Library au Château Windsor. Ce ne sont pas moins de 87 d’entre elles qui sont aujourd’hui présentées dans cet ouvrage grâce au remarquable travail réalisé par Martin Clayon et Ron Philo, et ainsi enfin rendues accessibles à un large public. Reproduites avec précisions et qualité, commentées de manière approfondie, elles sont rangées par chapitre et confrontées pour chaque à nos connaissances les plus actuelles. Corps, muscle, cœurs et autres organes, mais aussi cerveau et même système nerveux… Que de surprises attendent le lecteur ! Et si la mort n’était venue le faucher en cette année 1509 alors que Léonard de Vinci projetait de publier ses Carnets, nul doute qu’« il aurait alors pesé sur l’évolution de l’anatomie. », soulignent encore les auteurs.
Un ouvrage qui rend un bien bel hommage à celui qui fut non seulement un peintre de génie, mais également un très grand scientifique, en cette année 2019, centenaire de la mort de Léonard de Vinci, qui s’éteignit en France au Château du Clos-Cloué le 2 mai 1519.
 

« Tadao Ando ; Le défi » sous la direction de Frédéric Migayou, Édition Flammarion / Centre Pompidou, 2018.

 


« Tadao Ando ; Le défi », un remarquable ouvrage au titre si juste. Car en ces splendides pages que de défis relevés avec brio ! Le lecteur y retrouvera, en effet, non seulement le ou les multiples défis qu’a su avec tant de talent relever Tadao Ando en sa qualité d’architecte japonais internationalement reconnu, mais découvrira également, indissociable de son œuvre, l’architecte, l’homme qu’est aussi Tadao Ando. Un autre défi relevé avec virtuosité par cet ouvrage ne se limitant pas à présenter l’œuvre d’un des plus grands architectes contemporains, mais dévoilant ou plus exactement laissant se dévoiler l’homme : Tadao Ando lui-même et par lui- même, celui qui sut devenir l’un des plus célèbres architectes de notre époque.
Le lecteur y découvrira ainsi interviews et de nombreux textes signés de la main même de Tadao Ando ; Cet architecte incomparable aux œuvres à nulles autres pareilles, se jouant des contraintes, domptant la lumière pour mieux laisser danser ou filer ces lignes géométriques et épurées, s’intéressant plus à la spatialité qu’aux espaces en tant que tels. Des textes passionnants appuyés par de riches et profondes contributions sous la direction de Frédéric Migayrou, responsable du service architecture du centre Pompidou et signées de Massao Furuyama, Akira Asada ou encore Riichi Miyake.
De chapitre en photographie, le lecteur ira ainsi à la rencontre de l’autodidacte – lui qui affirme être encore aujourd’hui marqué par cette autodidaxie et en éprouver encore le vertige… ; Ses influences, lui que l’on rangera un peu vite dans le courant du post-modernisme ; Ses voyages, Tadao Ando passera jeune notamment plus de sept mois à parcourir le monde, de Moscou à l’Europe, puis l’Afrique ; Il s’établira en tant qu’architecte et créera son agence Osaka au Japon en 1969. Depuis, sa renommée ne s’est jamais démentie, récompensé notamment par le prestigieux prix Pritzker en 1995.
Suivant ce parcours hors du commun de Tadao Ando, défilent alors au fil des pages et des somptueuses photographies, dont de nombreuses photographies en noir et blanc du célèbre architecte lui-même, ses premières réalisations - la maison Azuma nommée par l’architecte la « maison pour une guérilla urbaine », aux plus récentes, des réalisations exceptionnelles, époustouflantes : Naoshima, Musée d’art moderne de Fort Worth, sans oublier la Dogana à Venise… Que de maisons, musées, théâtres, « un défi sans fin » pour reprendre ses propres mots ; Se dévoilent aussi ses dessins au crayon, et pour la première fois reproduits, inédits, ses carnets ou croquis de voyages, cette source d’inspiration qui marquera son œuvre, de ses plus jeunes réalisations aux plus récentes. Une chronologie, bibliographie sélective et une biographie compètent enfin l’ouvrage.
Une monographie remarquable pour un destin exceptionnel, celui de Tadao Ando.

 

Venceslas KRUTA : « L’art des Celtes », Éditions Phaidon.

 

 

Le grand spécialiste de l’art celtique Venceslas Kruta livre avec cet ouvrage « L’art des Celtes » aux éditions Phaidon une somme incontournable. Proposant une introduction accessible à l’art celtique ainsi qu’une analyse de plus de 250 chefs-d’œuvre allant du VIIe siècle av.J-C. jusqu’au VIIIe siècle apr.J-C., cet ouvrage à l’iconographie soignée explore toutes les formes de la culture et production artistique de ces peuples. De la fin du premier Âge du Fer jusqu’au christianisme, l’auteur détaille ainsi les zones géographiques et l’échelle chronologique des objets présentés aux fins de mieux appréhender et mettre en évidence les permanences de l’art celte mais aussi ses caractéristiques et spécificité. Les notices accompagnant chaque objet présenté introduisent le lecteur à la découverte de cet art souvent mystérieux, et dont les nombreux entrelacs et formes énigmatiques sont révélés par de judicieux et opportuns éclairages. Pour chaque période, une synthèse sur fond de couleur est proposée, allant de la naissance de l’art celtique à l’art chrétien des Îles britanniques en passant par l’Italie, le continent et l’art des oppida. Ce livre introduit également à la religion et à la mythologie des Celtes en mettant en évidence les traits fondamentaux de leurs croyances, des croyances que l’on retrouvera très souvent d’une région à l’autre et sur une longue échelle historique. La virtuosité des meilleurs artistes est également soulignée dans ces pages passionnantes qui nous permettent de mieux comprendre cet art souvent énigmatique et dont une part importante sera occultée par la suprématie de l’Empire romain. Un ouvrage didactique, complété d’une très utile chronologie comparée et servi par des œuvres d’art remarquables.

 

« Se brûler les Ailes », Éditions Phaidon, 2018.

 


« Se brûler les Ailes » aux Éditions Phaidon est un splendide ouvrage offrant cette source d’inspiration inépuisable que sont les mythes grecs et romains, mais en ces pages, avec cette heureuse initiative de les aborder par le filtre de l’art, de l’art antique à l’art le plus contemporain.
Appuyé par une iconographie choisie et remarquable, souvent hors des sentiers battus, retenant tout autant les chefs-d’oeuvre de la peinture, de la sculpture, photographie, cinéma que de la littérature ou la musique, l’ouvrage chemine dans le dédale des mythes selon un rythme agréable et avenant, passant des grands thèmes incontournables à des choix plus audacieux et plaisants.
Rappelant que « même les dieux antiques ont été jeunes », l’ouvrage commence par « les mythes de la création » et « les origines de Dieux et des hommes » ; Prométhée surgit alors vigoureusement avec la Renaissance italienne et Piero Di Cosima, avec Rubens ou les marbres avec Brancusi et cette installation aquatique réalisée par Pierre Huyghe de « La Muse endormie » du sculpteur, ou encore Gabriel Orozco. Puis, Prométhée et Rossetti, Vénus, Botticelli, mais aussi les tirages de Dijkstra ou Fabrice Monteiro… Les thèmes, les dieux et les œuvres s’enchaînent alors et s’entrecroisent, « Les amours des Dieux », « Narcisse », « Œdipe et le sphinx »… avec pour chacun, cet extraordinaire florilège d’œuvres picturales, mais aussi littéraires, musicales ou encore cinématographiques ; Telle Médée et ces représentations de Delacroix, Cézanne, Turner, mais aussi plus près de nous, celle sculptée de Eduardo Paolozzi ou photographique de Carolee Schneemann… L’ouvrage nourrit par sa diversité et la qualité de ses choix, connaissances et imaginaire, et ne pourra que réjouir tout autant les amateurs de mythologie que les fins connaisseurs. Rares sont, en effet, les chapitres où le lecteur ne découvre ou ne s’étonne d’une œuvre et de sa représentation d’un Dieu immortel. Une immortalité sur plus de trois millénaires qui sied si bien aux Éditions « Phaidon ». Sous la démangeaison des ailes, les songes et l’imagination du lecteur s’envolent sur ces traces d’Icare qu’offre ce magnifique ouvrage. L’irréel et l’intemporalité des mythes, des dieux et de l’art y règnent, et « La métamorphose des Dieux », si chère à André Malraux, prend en ces splendides pages toute sa force et réalité. De pertinentes annexes complètent, enfin, l’ouvrage avec un tableau des correspondances des dieux grecs et romains et les lignées et descendances.
La fascination, cette magie des Dieux, qu’ont toujours su exercer les mythes, opère ; étonné, hypnotisé ou médusé parfois, c’est toujours avec regret que l’on referme cet ouvrage empli de chefs-d’oeuvre et de mythes…
 

Nelly Delay : « L’estampe japonaise », Éditions Hazan, 2018.
 


Tout amateur et amoureux de l’art de l’estampe japonaise a rêvé de posséder cet ouvrage de référence incontournable qu’est « L’estampe japonaise », aussi faut-il saluer cette nouvelle édition signée Nelly Delay aux Éditions Hazan. Très joliment présenté dans sa reliure asiatique comme un écrin avec son ruban, l’ouvrage offre surtout une riche table des matières couvrant cet art de l’estampe japonaise à nul autre pareil de ses origines jusqu’à l’ère Meïji avec l’ouverture du Japon sur l’occident. Si la technique même de l’estampe provient non du Japon mais de la Chine dès les VIe et VIIe siècles, en revanche, les sources mêmes de cet art de l’estampe demeurent cependant japonaises. Alliant très tôt, en effet, raffinement, esthétique et technique, l’estampe japonaise, de par les commandes des grandes familles, allait connaître cet avenir sans précédent qui encore aujourd’hui ne peut que forcer l’admiration. Avec une iconographie soignée et exceptionnelle de pas moins de 500 estampes provenant des plus grandes collections, dont certaines inédites, l’ouvrage ravit autant le regard qu’il vient répondre à la curiosité et interrogations des amateurs, même des plus avertis, de l’art de l’estampe japonaise. Celui-ci débute par un chapitre consacré aux « primitifs » japonais, ces premiers maîtres, précurseurs et ayant eu l’audace de développer la technique de l’estampe, avant d’aborder ensuite « Les estampes de brocarts » du XVIIIe siècle, dont celles si célèbres d’Utamaro … Un texte riche, clair et accessible, accompagne chaque chapitre, et le lecteur aura tout loisir de découvrir nombres d’informations, précisions et détails dans les légendes jalonnant l’ensemble de l'ouvrage. Viennent ainsi ensuite les estampes japonaises du XIXe siècle avec ce raffinement et délicatesse indissociables des grands maîtres de l’estampe que sont Hokusai ou encore Hiroshige. Le chapitre « La fin d’Edo, le baroque et les fantômes » offre quant à lui, un époustouflant éventail d’étonnantes estampes signées Eisen, Utagawa ou encore Kuniyoshi venant ainsi compléter le chapitre intermédiaire précédemment consacré aux curiosités de cet art avec notamment ces estampes de Jakuchu, estampes tout de noir et blanc comme un théâtre d’ombres. La fin de l’ère Edo, l’ouverture sur l’occident et l’ère Meïji viennent enfin fermer ce fabuleux voyage au pays des estampes. À noter encore que de riches annexes (La fabrication de l’estampe ; Tableau des ères, biographies, signatures des artistes et cachets des éditeurs notamment…) complètent idéalement ce bel et précieux ouvrage dont la réédition était attendue.
 

« Le Talisman de Sérusier » catalogue sous la direction de Claire Bernardi et Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Musée d’Orsay, RMN, 2018.
 


C’est bien évidemment le tableau de Paul Sérusier Le Talisman qui orne la couverture de ce catalogue dont le revers a été reproduit au quatrième de couverture, une intimité à l’œuvre voulue et à laquelle invitent les commissaires de l’exposition.

 

 

La valeur iconique du tableau Le Talisman, superbement mis en lumière par l’exposition qui lui est consacrée au musée d’Orsay, fait l’objet dans le catalogue qui l’accompagne d’une première étude signée Estelle Guille des Buttes-Fresneau par laquelle cette dernière souligne le basculement auquel invitera l’œuvre de la reproduction à la suggestion. Cette leçon « initiatique » sera relayée par Maurice Denis qui conservera toute sa vie ce tableautin auquel il tenait tant.

 

Maurice Denis (1870 - 1943)Paysage aux arbres verts ou Les Hêtres de Kerduel1893Huile sur toileH. 46 ; L. 43 cmParis, musée d'Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

 

 L’œuvre va rapidement acquérir un statut mythique, servant de fondation et d’attraction pour les contemporains et successeurs de Sérusier ainsi que l’analyse dans sa contribution Catherine Méneux. Une dimension également étudiée par Claire Bernardi qui montre bien comment Le Talisman est devenu une création plus regardée en tant qu’icône de l’histoire de la peinture que pour elle-même. Chaque discours fait sur elle, avec Maurice Denis tout d’abord, a accentué cette valeur programmatique, ce qu’elle n’avait pas initialement, si ce n’est des intuitions « nébuleuses » comme le reconnaissait Sérusier lui-même. Ce catalogue propose ainsi de parcourir par ses riches et analytiques contributions ces chemins sinueux entre couleurs qui s’émancipent et formes qui s’amenuisent. Des décors qui prennent ainsi une autre dimension, nourris d’interrogations transcendantales, laissant place à des paysages rêvés sinon vécus et dont le lecteur peinera à sortir… Et n’est-ce pas, là, toute l’énigmatique puissance du Talisman de Sérusier ?

 

« La Bible et les peintres de la Renaissance » sous la direction de Roselyne de Ayala, préface de Jean Delumeau, Citadelles & Mazenod, 2018.
 


La Renaissance ne saurait être dissociée de ses peintres à la renommée indiscutable qui ont su par leur génie en marquer à jamais toute la grandeur ; Michel-Ange, Raphaël, Titien, Giovanni Bellini… sont des noms qui à eux seuls suscitent l’émerveillement. De son côté, la Bible de par la force de ses récits a marqué, depuis plus longtemps, les esprits et les imaginations, que l’on songe notamment au récit de la Genèse ou de l’Apocalypse... Il n’est donc en rien étonnant que les grands peintres de la Renaissance imprégnés de sentiments religieux aient entretenu et tissé de par leurs œuvres des liens étroits avec la Bible, source privilégiée dont sont nés nombre de chefs-d’œuvre de la Renaissance. Mais, connaissons-nous cependant encore de nos jours ces rapports privilégiés ? C’est sous cet angle, riche d’analyses et de surprises, que les éditions Citadelles & Mazenod publient aujourd’hui ce remarquable ouvrage "La Bible et les peintres de la Renaissance" préfacé par l’académicien, historien et spécialiste de l’histoire des mentalités religieuses, Jean Delumeau (lire notre interview), et placé sous la direction de Roselyne de Ayala.
Jean Delumeau prend soin de rappeler dès les premières lignes : « Associer Bible et Renaissance, c’est ouvrir un immense dossier, et nécessairement, recourir à plusieurs clés de lecture auxquelles il faut tour à tour faire appel. » Ce sont ces clés passionnantes, parfois surprenantes, mais toujours instructives que le lecteur découvre page après page. Avec une iconographie plus que choisie et soignée de plus de 200 reproductions d’œuvres ou détails pour beaucoup pleine page ou double page, l’ouvrage réjouira à n’en pas douter tout amoureux d’art religieux qu’il soit historien, théologien ou amateur d’art plus généralement.

 


Présentés selon deux parties – l’Ancien Testament et le Nouveau, ce sont les grands thèmes bibliques et les œuvres des peintres de la Renaissance les ayant retenus qui se succèdent dans un vis-à-vis époustouflant : La Genèse, l’Exode, Les livres des Prophètes, etc., mais aussi les Évangiles, les Actes des Apôtres et l’Apocalypse. Le chapitre consacré à La Genèse rappelle dès les premières pages combien les peintres de la Renaissance ont su avec force représenter cet épisode biblique avec pour chacun leurs évocations et phantasmes, leurs manières, leurs couleurs traduisant ainsi leur foi, mais aussi parfois leurs suspicions ou malice. Il suffit pour s’en convaincre de rapprocher les détails des célèbres fresques de Raphaël au Vatican du triptyque « La Création du Monde » de Jérôme Bosch ou encore de « La Création du monde et L’Expulsion du Paradis » de G. di Paolo ; trois représentations, trois Univers ou Créations du Monde si différentes et pourtant représentant toutes le même premier livre du Pentateuque… Pour autant, nous ne sommes pas encore au Siècle des Lumières, et à l’époque de la Renaissance - souligne Jean Delumeau - les artistes qu’ils soient religieux ou non n’auraient jamais eu l’audace de remettre en cause la véracité ou l’historicité des récits bibliques. Ces représentations exigent aujourd’hui pour être pleinement appréhendées d’être remises dans leur contexte historique et religieux, notamment à la lumière des querelles religieuses. Ainsi, les convictions de Luther ont-elles profondément modifié les représentations que l’homme de la Renaissance se faisait du Paradis terrestre. Une mise en perspective révélant toute la complexité de l’homme de la Renaissance, sorti certes du Moyen-Âge, mais non encore entré dans le Siècle des Lumières, et demeurant tiraillé entre un fort sentiment eschatologique et une indéniable ouverture sur le monde.
Ce sont aussi les différentes et célèbres représentations des grandes figures de la Bible que le lecteur découvrira : Samson, David ou encore Saul, Salomon, mais aussi des femmes, Ruth, Esther, Judith… Le lecteur ne pourra également que demeurer émerveillé devant la diversité, la force et la grandeur, des œuvres illustrant la vie de Jésus qu’elles soient signées Fra Angelico, Piero della Francesca, Le Pérugin, Botticelli, Véronèse ou encore Vasari… Des représentations où l’art occidental de la Renaissance se détache de celui d’orient, plus intériorisé et méditant, pour se tourner résolument vers l’extérieur et le concret, ainsi que le souligne encore Jean Delumeau. L’ouvrage qui a retenu pour couverture un détail de la célèbre toile « Ève » de L. Cranach l’Ancien se ferme pour dernier chapitre sur la Vierge Marie avec notamment la célèbre « Assomption de la Vierge » rouge du Titien de l’église Santa Maria dei Frari de Venise.
Une magnifique lecture de la Bible, de l’Ancien et du Nouveau Testament, mise en lumière, en perspective par les plus belles représentations que nous ont offert et transmis les grands peintres de la Renaissance. Et c’est assurément pour ce splendide ouvrage sur « Le jardin des délices » de Jérôme Bosch illustrant le paradis terrestre qu’il convient de terminer.
 

 

Casanova « Mes années vénitiennes », Anthologie réunie et présentée par Michel Delon, 448 pages, relié en soie sous boîte en tissu damassé vénitien, 250 ill couleurs, 19 x 25,5 cm, Citadelles & Mazenod, 2018.

 


L’ombre de la célèbre basilique San Marco l’a vu naître et jusqu’à sa rocambolesque évasion d’une prison – les terribles Plombs – dont personne ne s’était échappé jusqu’alors, ce n’est qu’une histoire d’amour avec Casanova. Amour pour une ville, amour des femmes et de la vie, vie que cet esprit libre du XVIIIe siècle a toujours su magnifier et intensifier à l’extrême. Lorsque le regard se porte sur cette ancienne prison des Plombs de Casanova à Venise, à droite du Palais des Doges, et que ses terribles cachots laissent imaginer la rigueur de la captivité, on se dit que rien, vraiment rien, ne pouvait arrêter la fougue de cet homme épris de liberté.

Les Plombs [la prison de Venise] en quinze mois me donnèrent le temps de connaître toutes les maladies de mon esprit ; mais il m’aurait été nécessaire d’y demeurer davantage pour me fixer à des maximes faites pour les guérir.

Le jeune homme aurait pourtant pu être homme d’Église, il avait même reçu les ordres mineurs mais… Est-il besoin de rappeler que Giacomo Girolamo Casanova, né en 1725, aura toute sa vie durant sensuellement savourer le goût des fêtes et de la séduction, mais aussi de l’aventure et de la politique après avoir renoncé à sa charge d’ecclésiastique… L’homme, fin stratège, fut habile dans la dissimulation – et parfois même la tromperie – pour parvenir à ses fins, des qualités qui lui permirent également de satisfaire aux fonctions d’espion.

 

 

Cette figure emblématique de libertin du XVIIIe siècle ne pouvait se suffire du cadre aussi doré fut-il de la Sérénissime, il entreprendra aussi une succession de voyages, Constantinople, Corfou… qui feront de lui un européen avant l’heure. Son impétuosité n’a d’égale que son audace, il sait tout faire ou presque, séduire, danser, d’une élégance rare, alchimiste à ses heures, et bien sûr aussi écrivain... Sa faconde émerveille la gent masculine et bien entendu féminine, pour celui qui n’eut qu’un seul amour celui qu’il sut donner et recevoir des femmes. Venise est comme le point d’attraction inexorable pour cette âme qui choisira ou sera obligé, de se déplacer loin d’elle, mais ce sera toujours pour y revenir, physiquement, par la pensée et surtout par l’écriture qu’il servit si bien. Car on oublie trop souvent, pour ne retenir que ses frasques charnelles, que Casanova est un véritable écrivain, ce qu’a toujours souligné et souligne encore Michel Delon, professeur émérite de littérature française à la Sorbonne et grand spécialiste du siècle des Lumières et de la littérature libertine.

 

 

Le français savoureux – car Casanova écrit dans la langue de Molière - garde un accent italien dont le diapason sert les propos les plus graves comme les plus légers. Sa plume convoque tout autant l’histoire de la Sérénissime que celle de l’Europe, les deux étant indissociables même si la grandeur de Venise se conjugue déjà au passé en ce XVIIIe siècle. Ces pages savoureuses sont tour à tour magie, philosophie, littérature, politique, diplomatie et bien d’autres qualificatifs qui ne suffisent jamais à embrasser la totalité de ce personnage aux mille et une vies. Casanova vit dans un monde d’images, ce dont témoigne ce livre somptueux à l’iconographie soignée et dont les pages font revivre, le temps d’un somptueux voyage inséré dans un délicat écrin de soie, ces années vénitiennes, plurielles et uniques.

 

"Trésors des cathédrales" sous la direction de Judith Kagan et Marie-Anne Sire, Collection Patrimoines en perspective, Pages : 320Illustrations : 350Format : 24 x 30, Éditions du Patrimoine, 2018.

 


Redécouvrons les trésors que recèlent nos cathédrales ! Tel pourrait être le mot d’ordre lancé par cet ouvrage non seulement beau mais savant, au sens noble du terme. Une telle synthèse s’avérait indispensable si l’on songe qu’aucune somme de ce genre n’avait été entreprise depuis un demi-siècle… Un tel oubli est réparé grâce à l’entreprise dirigée par Judith Kagan et Marie-Anne Sire qui ont osé ouvrir les portes de ces lieux souvent méconnus, pour ne pas dire ignorés du grand public. On oublie en effet trop souvent que l’idée même de Trésors d’une cathédrale correspondait et correspond encore dans certains cas (lire notre dossier Milan) à des institutions spécifiques, souvent multiséculaires, et possédant des œuvres d’art que nombre de musées internationaux envient. Point de bondieuseries dans ces lieux, mais bien plutôt tout ce que le sacré a su inspirer de beautés et de virtuosités aux plus grands artistes, connus ou anonymes, qu’il s’agisse d’orfèvrerie, émaux, textiles, objets d’art voire d’objets insolites…

 


C’est cette histoire des trésors que retracent tout d’abord les auteurs, des trésors « ensembles miroirs témoins de l’Histoire », ainsi que le souligne Marie-Anne Sire rappelant que ces premières réalités naissent après l’édit de Milan en 313 de notre ère, et avec la liberté de culte instituée par Constantin aux chrétiens. Ces constitutions de trésors servent initialement à faire vivre des communautés encore fragiles, voire persécutées par l’extérieur. Progressivement, ces trésors auront pour fonction d’asseoir l’autorité de ces églises et leur rayonnement. Lieu de foi mais aussi de pouvoir, cette puissance s’évalue en fonction de son poids en or, argent, pierres précieuses tout autant, si ce n’est plus, que la qualité de sa prédication et évangélisation. Qu’allaient devenir tous ces biens passé le vent de la Révolution française ?

 

 

Entre dispersions, pillages et transferts à des musées publics, leur destin sera tributaire des lieux et des personnes, et ce qui en est resté témoigne de la magnificence de ces Trésors d’Ancien Régime dont aujourd’hui l’État a la charge en tant que « monuments historiques », une charge qui implique une véritable politique spécifique de conservation et de valorisation ainsi qu’en témoigne ce beau livre richement illustré. La seconde partie de l’ouvrage donne une idée de ces magnifiques témoignages de l’art sacré livrés siècle après siècle, avec notamment la présentation de 30 trésors ouverts au public. Que l’on soit croyant ou non, ces objets rares et précieux ont encore beaucoup de choses à nous dire, sur notre histoire, notre patrimoine, nos croyances et par-dessus tout sur notre sens de la beauté.

 

Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa Musée Cernuschi - Paris Musées, 2018.
 


Le courant artistique Rinpa est considéré, ainsi que le relève Hosomi Yoshiyuki, directeur du musée Hosomi, comme l’un des arts les plus représentatifs du Japon. Le mot Rinpa vient du nom d’un artiste du milieu de l’époque d’Edo, Ogata Korin dont le caractère « rin » fut repris. Mais, ce seront surtout Hon’ami Koetsu et Tawaraya Sotatsu qui seront les fondateurs de ce mouvement né dans ce Japon du début du XVIIe siècle. Ils puiseront leur source d’inspiration majeure essentiellement dans l’Époque de Heian avec l’élégance et le raffinement qui caractérisaient la Cour impériale. Les thèmes de la nature et des arts vont ainsi être développés à l’envi et donner naissance à cette émotion permanente encore perceptible de nos jours en plein cœur de Tokyo au rouge des érables à l’automne ou au délicat rose des fleurs de cerisier au printemps…
Okudaira Shunroku consacre ainsi en ouverture de ce riche catalogue un essai introductif sur ce qui fût peut être un des actes de naissance de ce mouvement en s’interrogeant sur la créativité de Sotatsu et sur l’élégance de Korin, créativité et élégance qui seront reprises par leurs différents successeurs les siècles suivants comme le rappelle Fukui Masumi dans sa propre contribution. Unité et sensibilités distinctes selon les artistes, un souffle qui animera des artistes au siècle passé avec Kamisaka Sekka dont l’œuvre est analysée par Manuela Moscatiello, ce pionnier du design japonais moderne du XXe siècle. À la lecture de ce catalogue à la fois esthétique par sa mise en page soignée et fort instructif de par les éléments culturels indissociables de l’Histoire du Japon, on ne pourra que découvrir ou revoir cet évènement incontournable qui se tient actuellement au musée Cernuschi.

 

Yoshitoshi « Cent aspects de la lune » John Stevenson, Coffret illustré de 23,5 x 33,5 cm comprenant : un livret de commentaires de 192 pages et 160 illustrations couleur, relié à la japonaise ; un fac-similé de 208 pages et 102 illustrations couleur, relié sous toile, Citadelles & Mazenod, 2018.
 

 

Grand maître de l’estampe japonaise, si Yoshitoshi fut l’héritier de la tradition de l’estampe classique, il instilla cependant dans son œuvre diverses influences dont certaines héritées de l’Occident dans ce Japon de l’ère Meiji qui vient de s’ouvrir ( lire l’exposition Meiji). Injustement méconnu en Occident, ce coffret lui rend en quelque sorte hommage en rendant enfin accessible les « Cent aspects de la lune » de l’artiste, cent estampes intégralement reproduites selon l’édition originale. John Stevenson grand spécialiste de l’art asiatique a accompagné ce somptueux fac-similé révélant toute la virtuosité de cet artiste japonais dans le rendu des émotions de ses personnages historiques et légendaires d’un riche livret permettant sa compréhension au-delà de son seul aspect esthétique. Nous y apprenons ainsi que le travail de Yoshitoshi connut de son vivant un vif succès et ses œuvres à peine parues étaient épuisées le jour même, signe de l’intérêt que suscitait sa manière originale de rendre le Japon ancestral et de son temps. L’auteur y accompagne son lecteur planche après planche afin de mieux comprendre l’originalité de Yoshitoshi et ce paradoxe qu’il induit dans son œuvre : Car, si l’artiste a, en effet, recours à de nombreuses influences témoignant de la modernité (clair-obscur, modelé des personnages), c’est pour mieux mettre en valeur l’importance du legs du Japon ancestral, clé de la lecture de son approche.

 

 

L’exemple de l’estampe Gosechi no myobu (Dame Gosechi) éclaire cette démarche et volonté de Yoshitoshi. Trois personnages y sont assis sous la lune dans la véranda d’un palais en ruine. L’un d’entre eux est grave alors que l’autre essuie des larmes de son visage du pan de son kimono. Sont-ce des fantômes, des nostalgiques d’un temps révolu ? Yoshitoshi ne répond pas, bien sûr, mais laisse le doute s’immiscer donnant voix aux émotions qui émanent de ces corps courbés par la peine. L’imagination de cet artiste que l’on présente instable et bipolaire est puissante et irradie son œuvre en livrant, tour à tour, des estampes colorées pleines de poésie ou des ambiances crépusculaires et propices aux esprits…
C’est ce témoignage sensible d’un monde flottant qui se dissipe dans les brumes de la modernité dont témoigne l’œuvre de Yoshitoshi. Un éclairage rendu accessible aujourd’hui aux Occidentaux grâce à cette très belle édition Citadelles & Mazenod d’une œuvre étonnante, trop méconnue, qui méritait assurément d’être découverte à part entière dans toute sa spécificité.
 

 

Hokusai : « Les trente-six vues du Mont Fuji », Éditions Hazan, 2018.

 


Pour les amoureux des estampes japonaises, et tout aussi réussi, ce coffret, plus grand format, d’un joli bleu de Prusse japonisant, et entièrement consacré à la série des « Trente-six vues du Mont Fuji » réalisée par l’un des plus grands Maîtres de l’estampe japonaise : Katsushika Hokusai.
Présentées dans leur intégralité avec leur reliure japonaise en accordéon, ce sont ainsi les plus belles et célèbres estampes d’Hokusai qui sont ainsi offertes au regard de celui qui en dépliera les feuillets. Mont Fuji, ponts, sentiers et la célèbre « Vague de Kanagawa » ne cessent, en ces pages, de forcer l’admiration. Le Maître également surnommé le « fou du dessin » a réalisé cette série dans les années 1830 ; A l’apogée de son art, chacune d’elle, de par son originalité, révèle toute la force et spécificité de l’artiste. Celui qui sut saisir les influences de l’occident, notamment de la perspective, tout en préservant l’héritage de la grande tradition classique de l’estampe japonaise. Ainsi, si le Mont Fuji ou l’art japonais du paysage s’imposent, ici, de par leurs couleurs et originalité, c’est avant tout et au-delà le rapport à la nature même qui doit s’y lire. Une nature qui laisse le Mont Fuji s’y montrer sous tous les points de vue, en toutes saisons, de l’aurore à l’aube, par temps clair ou sous la célèbre estampe « L’orage au sommet »…
A ces « Trente-six vues » viennent s’ajouter dix autres estampes supplémentaires du Maître, intégrées à la série et qu’Hokusai réalisa, après l’immense succès rencontré, à la demande de son éditeur. La célébrité de cette série fut telle qu’elle influencera nombre d’artistes occidentaux, peintres dont van Gogh, Monet, mais aussi des compositeurs, on songe bien sûr à Claude Debussy…
46 estampes, donc, accompagnées de leur livret sous la plume d’Amélie Balcou, à plier, déplier à loisir avec toujours ce même immense plaisir des yeux.

 

« Les Saisons par les grands Maîtres de l’Estampe japonaise », éditions Hazan, 2018.

 

 

Voilà, un bien joli petit coffret qui ne manquera pas de plaire ! Dans un écrin rose, en un pliage en accordéon, s’y trouvent réunies les plus belles et célèbres estampes japonaises. Côte à côte reliées et rangées selon les quatre saisons, ce sont paysages, finesse et couleurs des estampes japonaises qui défilent et se révèlent ainsi au regard. Quatre saisons, pour 56 estampes signées des plus grands Maîtres japonais, allant de l’époque d’Hokusai à celle d'Hasui. Magnifiques et rares estampes vêtues du manteau des flocons de neige, pluies de printemps laissant éclore les fragiles fleurs de cerisiers japonais, couleurs franches des étés japonais en miroir de la mer ou du Mont Fuji… Des estampes signées des grands maîtres Hokusai, Hiroshige, mais aussi bien sûr, Utamaro, Gakutia ou encore Sanabon, Eisen… Présentées pour beaucoup sur deux pages, ces estampes rappellent combien les artistes japonais furent toujours très fortement attachés à la nature et aux saisons avec notamment, rappelons-le, un calendrier luni-solaire suivi, avant l’adoption du calendrier grégorien, jusqu’en 1873.
Le coffret, format quadri, est accompagné d’un livret donnant les clés pour admirer au mieux ce panorama inédit dédié aux « Grands Maitres de l’estampe japonaise ». Outre l’auteur, la date, dimension, etc., de chaque estampe présentée, est également donnée en vis-à-vis de manière concise son contexte pictural, historique ou littéraire. Un ensemble présenté par un texte introductif signé Amélie Balcou en cette année marquant le 150e anniversaire de l’ère Meiji (Vr : notre chronique de l’exposition) et le 160e anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et la France.

The Red Book Hours - Discovering C.G. Jung's Art Mediums and Creative Process, Jill Mellick, 1st edition, 2018 Text English, Hardback, leather-bound, 452 pages, 545 color and 22 b/w illustrations 24 x 30 cm, Verlag Scheidegger & Spiess, 2018.

 


Cette parution exceptionnelle des éditions Verlag Scheidegger & Spiess plongera le lecteur dans l’univers incroyable et souvent méconnu du célèbre Livre Rouge du psychiatre et psychanalyste suisse Carl Gustav Jung. Véritable genèse et exploration de cette réflexion ultime du grand savant, The Red Book Hours offre, pour sa part sous la forme d’un très bel ouvrage, de nombreuses clés de lecture de cette pensée profonde et féconde, mais souvent délicate et difficile à appréhender que fut celle de C.G.Jung.
Rappelons dès avant que l’ouvrage de C.G. Jung nommé Le Livre Rouge s’avère être le livre de l’ensemble des mythes intérieurs vus par le grand psychanalyste en un face à face inouï avec l’inconscient, parallèlement à son travail scientifique : "Les années durant lesquelles j’étais à l’écoute des images intérieures constituèrent l’époque la plus importante de ma vie, au cours de laquelle toutes les choses essentielles se décidèrent. Car c’est là que celles-ci prirent leur essor et les détails qui suivirent ne furent que des compléments, des illustrations et des éclaircissements. Toute mon activité ultérieure consista à élaborer ce qui avait jailli de l’inconscient au long de ces années et qui tout d’abord m’inonda. Ce fut la matière première pour l’œuvre d’une vie."
Mais pour parvenir là, Carl Gustav Jung a toujours ressenti le besoin de « quelque chose » de plus que ses analyses et ses écrits sur la question. Le fait de représenter un grand nombre d’intuitions sur la pierre ou à l’aide de pigments a assurément ouvert des horizons inconnus de lui jusqu’alors. À la lecture de cet ouvrage dénommé à juste titre The Red Book Hours, abondamment illustré d’éléments personnels de C.G. Jung, notamment ses intérieurs, sa maison de Bollingen et de Küsnacht, nous découvrons que Le Livre Rouge est très certainement la face immergée de l’iceberg du grand penseur suisse. Jill Mellick , professeur émérite et psychologue clinicienne, a mené pour cette parution exceptionnelle avec passion cette quête, ayant elle-même exploré la place des arts créatifs dans les dimensions psychologiques et spirituelles. C’est en 1913 que Jung fait l’expérience personnelle de visions très puissantes, et pour certaines d’entre elles terrifiantes. Ce qui aurait pu pourtant l’anéantir a été cependant le moteur d’explorations inédites et inouïes dans cet univers singulier et sortant du connu. Toutes ces expériences furent consignées méticuleusement par le psychanalyste zurichois, année après année, en une succession de journaux, notes et commentaires avec une rare acribie. Ce sont ces précieuses notes qui seront finalement retranscrites par C.G. Jung lui-même en un même volume relié de cuir rouge et écrit en une calligraphie soignée accompagnée d’enluminures, le Liber Novus, titre original en latin pour Le Livre Rouge. Ce livre étonnant ne fut pourtant étrangement jamais publié de son vivant et ce n’est que récemment qu’il a été édité. The Red Book Hours est le complément indispensable à la compréhension de cette somme unique qui n’a pas d’équivalent dans la littérature occidentale du XXe siècle. En explorant les affinités de C.G. Jung avec les arts et les processus créatifs, allant jusqu’au détail de l’analyse des nombreux pigments que conservait le psychanalyste vivant au bord du lac de Zurich, Jill Mellick éclaire par ce riche travail présenté par cette belle édition, les recherches de Jung ayant abouti à la rédaction finale du célèbre Livre Rouge. Nous entrons ainsi dans ce processus créatif interdépendant de l’environnement géographique de Jung avec cette omniprésence des éléments, l’eau, la terre, l’air, mais aussi ces « pigments de l’imagination » chers au psychanalyste suisse nourri d’alchimie, l’auteur ayant eu accès à sa collection personnelle. C’est le laboratoire d’une pensée à nulle autre pareille au siècle dernier qui se dévoile dans ces pages à l’iconographie soignée, pensée qui n’a pas fini de livrer ses trésors ainsi qu’en témoigne avec beauté ce livre d’art.


"Monastères d'Europe - Les témoins de l'invisible" de Jacques Debs Marie Arnaud, Zodiaque Arte Éditions, 2018.

 


Les monastères ont recouvert les étendues du monde ancien de leurs édifices, pôles actifs des sociétés dès la fin de l’Antiquité. Ils représentaient alors les centres religieux, politiques, sociaux et économiques incontournables de leur temps, mais qu’en reste-t-il de nos jours ? Sont-ils voués à un destin de reliques et de témoins du passé ou ont-ils encore quelque chose à nous dire dans notre monde désacralisé. Les incessantes marches vers Saint-Jacques-de-Compostelle, les nombreuses retraites de croyants qu’ils hébergent mais aussi de personnes en quête de sens laissent entendre qu’il y a encore peut-être une « actualité » des monastères à notre époque. Quête de sens, de spiritualité d’hier, d’aujourd’hui et de demain ? C’est cette interrogation qui a animé Jacques Debs et Marie Arnaud dans cet ouvrage à l’abondante iconographie nous faisant entrer dans le cœur vivant des monastères d’Europe, de l’Atlantique à l’Oural. Une histoire de pierres et d’âmes dont les deux dimensions s’entrecroisant en une piété vivante et intime. La beauté de la plupart de ces édifices témoigne de cette quête de la transcendance, horizontalité pour ces femmes et ces hommes ayant dédié leur vie à Dieu par l’accueil de touristes, de fidèles, le chant, la production de biens artisanaux… Verticalité à tous les instants de la journée et de la nuit en une prière unie dans des lieux réputés comme le Mont Saint-Michel ou isolés au fin fond des terres d’Arménie tel St Grégoire de Tatev qui ne compte qu’un seul moine. Le principal enseignement de ce beau livre est que tous ces lieux sont des témoignages de vie et d’espérance et non des musées poussiéreux. Il suffit pour s’en persuader d’observer ces visages rayonnants, caustiques parfois, bienveillants toujours. De belles pages mettent en vis-à-vis d’admirables fresques héritées du XIe siècle en Géorgie face à ce moine barbu en méditation, permanence de la foi. Toutes et tous témoignent de cet élan conscient d’un monde en difficulté et du rôle qu’ils ont à jouer, en toute humilité pour rester des phares allumés dans la nuit. C’est cette quête de la transcendance ouverte sur le monde qui surabonde dans ces pages inspirées, un beau témoignage enjoignant le lecteur à pousser les portes toujours ouvertes de nos monastères.

« Monastères d’Europe – Les témoins de l’invisible » une série documentaire de Marie Arnaud et Jacques Debs, DVD, Arte, 2018.

 


La série de documentaires consacrée aux monastères d’Europe est un véritable pèlerinage en images dans l’intimité de ces lieux de prière. La première impression ? Celle de lieux inspirés où des femmes et des hommes témoignent d’une joie et d’une intensité de vie souvent méconnue lorsque l’on pense à ces lieux de méditation. Certaines moniales avouent même sous le micro, qu’initialement, jamais elles n’auraient pensé s’enfermer le reste de leur vie dans des lieux qu’elles estimaient obscurs et peu attractifs. C’est cette lumière qui irradie la plupart des visages rencontrés du Nord au Sud de l’Ouest à l’Est de cette Europe. Tous les charismes sont bien entendu réunis dans ces cinq épisodes qui s’articulent autour de thématiques variées comme les éléments, les situations géographiques extrêmes jusqu’aux monastères botaniques. Qu’ils soient à quelques kilomètres de nos vies ou à l’autre bout du monde, ces lieux de prière livrent leur intimité, leurs questionnements et doutes parfois, mais toujours resplendissent de cette lumière de la foi qui n’a cessé de briller depuis les débuts du christianisme. Point de prosélytisme cependant dans ces documentaires menés avec un sens de l’esthétique et une empathie manifeste pour recueillir ces témoignages vibrants de sincérité. Tout n’est pas rose dans les monastères et les réalités rattrapent parfois les vocations, les résistances aux nombreuses tentations de la vie moderne notamment lorsque ces mêmes monastères ne vivent que du tourisme, mais à chaque fois la transcendance qui secourt ces âmes vouées à l’intercession et à la prière méditante supplante ces difficultés pour la plupart. Unique en son genre, cette odyssée auprès des monastères ayant bravé les siècles devrait inspirer plus d’un spectateur, qu’il soit croyant ou non croyant.
 

« William Bouguereau » de Frederick C. Ross & Kara Lysandra Ross, 240 pages, format :24 x 30,5 cm , 200 illustrations en couleur, La Bibliothèque des Arts, 2018.
 


C’est un académisme de toute une époque qui a inspiré cette représentation touchante de deux jeunes filles en une scène toute bucolique à souhait « La pêche aux grenouilles », et reproduite sur la couverture de cette belle monographie consacrée au peintre William Bouguereau. L’impressionnisme et la peinture moderne avaient fait injustement quelque peu sombrer dans l’oubli ce peintre né à La Rochelle en 1825, et ayant eu son heure de gloire au cœur du XIXe siècle. Las de ces scènes jugées trop convenues, le public s’est détaché de cet artiste jusqu’à quasiment totalement l’oublier. Et pourtant, si l’on considère cette œuvre reproduite, le jugement est sévère, ce regard mi-amusé, mi-interrogatif de la jeune enfant aux pieds effleurant l’onde semble refléter l’introspection de sa voisine dont le regard s’abime sur cette même onde. Trouée de lumière sur l’étang, plissés des vêtements réalistes jusqu’aux moindres détails, tout est vie dans cette scène pourtant si statique. De nos jours, Bouguereau fait l’objet d’une redécouverte et d’une heureuse réhabilitation, sa cote ne cessant d’augmenter pour celui qui fut Prix de Rome en 1950 et Grand officier de la Légion d’honneur en 1903. Curieusement, aucune publication monographique sur lui n’avait été publiée jusqu’à maintenant en français. Erreur réparée par ce bel ouvrage, abondamment illustré, et signé Frederick C. Ross, diplômé de Columbia University, président du Art Renewal Center (ARC) et co-auteur d’un catalogue raisonné en deux volumes de l’œuvre de William Bouguereau. Kara Lysandra Ross, sa fille, historienne de l’art et vice-présidente de l’ARC l’a accompagné dans cette réalisation permettant, enfin, de découvrir toutes les facettes de cet artiste prolifique avec plus de 800 œuvres achevées. Bouguereau s’avère être un peintre des émotions, ainsi que le souligne Kara Lysandra Ross, et ce n’est pas cette scène cocasse de nymphes se jouant d’un satyre qui le démentira. L’artiste était également connu pour sa générosité aidant les pauvres et les opprimés auxquels il consacrait une grande partie de son temps. Faut-il voir dans cette empathie le reflet de cette acuité émotionnelle ? Probablement. La peinture académique a longtemps souffert de cette image figée et conventionnelle dont on l’a souvent affublée parfois non sans raison. Or, avec William Bouguereau, c’est autre chose qui transparaît dans un grand nombre de ses œuvres, même si, bien entendu, ses scènes mythologiques sont marquées par la grandeur de leur évocation. C’est surtout dans son art consommé du portrait que sa sensibilité se fait peut-être le plus ressentir. Il suffit pour s’en convaincre d’observer avec attention cette intensité du regard d’un grand nombre d’entre eux, au point de s’attendre à un clignement de cils… La lumière, le rendu de la carnation, le détail d’un plissé, tout pourrait écraser et plaquer, or rien de tel ne survient avec Bouguereau. Que ces femmes soient altières, lointaines ou au contraire mutines, la vie surgit sur ses toiles même dans les instants les plus tragiques comme ce terrible tableau « Premier deuil ». Une générosité perceptible dans l’œuvre du peintre, et bien rendue par les auteurs de cette riche monographie, devrait réchauffer le cœur et le regard de celles et ceux qui auront le plaisir de découvrir cet ouvrage.

"Egon Schiele" Édition sous la direction de Dieter Buchhart avec la collaboration d'Anna Karina Hofbauer, Coédition Gallimard / Fondation Louis Vuitton, Livres d'Art, Gallimard, 2018.

 


C’est l’autoportrait au gilet qui illustre la couverture du catalogue « Egon Schiele » paru sous la direction Dieter Buchhart aux éditions Gallimard. Le peintre et dessinateur viennois a excellé, en effet, dans cet art de se représenter, une approche que certains qualifieront de narcissique. Pourtant, ce narcissisme présumé s’avère peut-être le plus proche du mythe originel en la quête éternelle de son image. L’œil semble fier, l’allure altière, l’élégance du vêtement jusqu’aux cheveux étirés pourraient laisser croire à un certain dandysme, or avec Schiele, il n’en est rien. Le riche catalogue élaboré à l’occasion de l’exposition Schiele à la Fondation Vuitton invite son lecteur à une exploration des talents de cet artiste trop vite disparu, tel Narcisse une nouvelle fois. Avec des textes signés de Dieter Buchhart, Jean Clair, Alessandra Comini et Jane Kallir, l’ouvrage invite à découvrir l’intimité de l’œuvre de celui qui choqua et bouleversa les codes esthétiques de son temps, celle de la Vienne du début du siècle avec cet esprit de Sécession qu’il partageait avec son aîné et ami Gustav Klimt. Suzanne Pagé en ouverture souligne la rétivité de Schiele à tout académisme, alors que Dieter Buchart distingue la force de la ligne dans le parcours de l’artiste, d’un trait ornemental à la ligne amputée et fragmentée, en passant par une ligne existentielle. Dix années seulement séparent sa rupture avec l’académisme, de sa mort en 1918, distance étonnante et révélatrice de sa fulgurance. Belle métaphore opérée par Alessandra Comini avec l’image de la ligne de vie chez l’artiste, une ligne qui cherche à évoquer les contours du moi tout en dressant un contour pour le protéger. Jean Clair replace la comète Schiele dans le contexte de la Vienne cosmopolite, point de cristallisation irréversible entre l’orient et l’occident, le christianisme et le judaïsme, prélude aux bouleversements à venir. Schiele accompagne, sans le savoir, la révolution en marche opérée par la psychanalyse, dans cette même ville, par Freud. La beauté héritée de l’antiquité s’estompe, pour laisser la place à l’introspection de l’humain, une voie suggérée par Schiele dans l’art au début du XXe siècle, ainsi qu’en témoigne ce beau catalogue.

Jean-Louis Gaillemin : « Egon Schiele. Narcisse écorché » Collection Découvertes Gallimard (n° 475), Série Arts, Gallimard, 2005.

 

 


C’est cette même image de Narcisse que reprend Jean-Louis Gaillemin dans ce Découvertes Gallimard consacré au peintre et qui accompagnera idéalement le visiteur de l’exposition à la Fondation Vuitton. Délaissant les images convenues de l’artiste maudit – Schiele eut à souffrir en effet un certain nombre de peines durant sa courte vie, l’auteur de ce Découvertes, Jean-Louis Gaillemin, lui a préféré une analyse de la quête artistique de l’artiste, celle qui mena en déstructurant les corps jusqu’à l’impossible. Une lutte obstinée contre la mort environnante, celle qui emportera trop tôt son épouse, et quelques jours plus tard, l’artiste lui-même. Une alchimie en peinture qui le conduira jusqu’aux extrêmes, une manière une fois de plus de revenir au mythe initial, Narcisse cessa de vivre lorsqu’il découvrit son image…

 

"Toutânkhamon. Le voyage dans l'au-delà" de Sandro Vannini, relié avec 3 pages dépliantes, 25 x 34 cm, 448 pages, Taschen, 2018.

 


À personnage de légende tel Toutânkhamon, il fallait un livre d’envergure, et c’est avec brio ce qu’a réalisé Sandro Vannini à partir de reproductions photographiques exceptionnelles. L’auteur a commencé sa carrière en tant que photographe et c’est à partir de cet art qu’il a pu réaliser des clichés dans les lieux les plus exclusifs – et le plus souvent interdits au public – pour proposer cette somme de 444 pages en grand format. Travaillant sur les sites égyptiens depuis 1997, cette connaissance intime de l’Égypte antique lui a permis d’élaborer patiemment une véritable collection d’archives visuelles à partir de laquelle il a pu concevoir cet ouvrage. Les conditions climatiques extrêmes de la vallée des Rois exigeaient une connaissance professionnelle de la photographie numérique de pointe, c’est cette maîtrise qui a valu à son auteur de collaborer avec le Musée égyptien du Caire pour la restauration de pièces antiques détruites.

 

 

Sandro Vannini évoque ainsi dans ces pages magnifiquement illustrées par ses clichés le chemin de Toutânkhamon vers le paradis grâce aux trésors de l’Égypte antique. Réalisé en hommage au centenaire de la première expédition d’Howard Carter, ce livre d’art d’exception, grâce à ses images de très haute résolution, fait partager à son lecteur cet extraordinaire voyage dans l’au-delà de l’un des pharaons les plus célèbres. Les témoignages exhumés par l’archéologue en 1922, après 34 siècles d’oubli, reprennent ainsi vie sous l’objectif de l’auteur en un luxe de détails qui éclairent la conception de la vie après la mort que pouvaient avoir les Égyptiens de cette époque. Les couleurs et les détails sont révélés grâce à la persévérance et l’acuité du photographe.

 

 

Troublants regards sur fond d’or évoquant par leur hiératisme l’attente de la vie éternelle, offrandes et rites qui en disent long sur la conception de la vie et de la mort des Égyptiens antiques contemporains du célèbre pharaon, funérailles sous les atermoiements des pleureuses que l’on croirait percevoir de ces pages inoubliables… Un étonnant voyage en images dont les légendes sont signées par le spécialiste Mohamed Megahed et les avant-propos de chaque partie rédigés par des égyptologues réputés. Sandro Vannini confiait : « J’ai toujours cultivé l’illusion de capter une part de l’âme de l’ancienne Égypte dans mes photos, de la faire voyager et de la préserver pour toujours », avec ce livre ses vœux sont indéniablement exaucés !
 

Italy around 1900. Un portrait en couleur, Taschen, 2018.

 


Qui n’a jamais rêvé devant ces photographies anciennes cette Italie enchantée et enchanteresse du début du XXe siècle, ensemble composant un paysage entre onirisme et représentation artistique un brin surannée ? L’éditeur Marc Walter, designer graphique et photographe, Sabine Arqué, documentaliste et chercheur photographe, et l’auteur Giovanni Fanelli, professeur en histoire de l’architecture à l’université de Florence font revivre en un somptueux livre d’art cet univers si particulier. Alors que l’unité de l’Italie est encore à peine établie, ses paysages nourrissent depuis l’Antiquité l’imaginaire des voyageurs qui n’ont eu de cesse d’en découvrir les charmes. Étape obligée du Grand Tour réalisé par les membres de l’aristocratie européenne, l’Italie compte parmi ses paysages des noms incontournables tels les lacs, celui de Côme ou Majeur, Venise, Florence, Pise, Rome, Naples… chacun de ces lieux, dont la seule évocation du nom vous entraîne, a été immortalisé par la peinture puis par la photographie en des prises de vues inoubliables.

 

 

C’est tout cet univers à jamais disparu qui resurgit dans ces pages à l’iconographie soignée. Paysage spectaculaire du lac de Côme, lieu d’un tourisme de qualité initié notamment sous l’influence anglaise avec ses palaces encore présents aujourd’hui, telle la Villa Serbelloni présentée dans nos pages, ruelles populaires où une foule de riverains vaque à leurs occupations quotidiennes, scènes bucoliques que l’on dirait sorties tout droit d’un roman de Stendhal… La Méditerranée décline sa palette de bleus et de verts, et unit ce qui jusque-là résidait sous des influences européennes diverses et multiples, l’Autriche, la Sardaigne, les États pontificaux… Les arts, la musique avec l’esprit national vibrant de Giuseppe Verdi, tout fait signe pour rappeler l’antique fondation de l’Empire romain métamorphosée en nation, fraîchement reconnue internationalement.

 

 

Cette extraordinaire sélection de photochromes provenant de la collection de Marc Walter fait revivre, page après page, ces cités fastueuses dont le seul nom compose un paysage mental enrichi par ces impressions colorées à la délicieuse touche vintage. Le lecteur parvient ainsi à refaire ce Grand Tour en visitant les sites classiques de la Place Saint-Marc curieusement esseulée, du Panthéon à Rome où se reposent quelques charrettes tractées par des chevaux. Chaque lieu semble offrir une nouvelle fraîcheur, celle provenant d’une époque où ces lieux étaient avant tout des endroits de vie et non encore des musées à ciel ouvert. Il n’est pas rare de nos jours d’entendre à Venise quelques touristes innocents s’interroger sur les heures de fermeture de la Cité des Doges la nuit approchant ! Les présentes pages révèlent avec une splendide magie combien d’eau a coulé sous le Pont des Soupirs depuis cette Italie du tournant du siècle passé. Un merveilleux témoignage livré par les auteurs, mais également malheureusement un bel hommage à Marc Walter qui vient juste de nous quitter.

 

« Bijoux d’Artistes de Calder à Koons ; La collection idéale de Diane Venet », Flammarion, 2018.
 


L’ouvrage « Bijoux d’artistes, de Calder à Koons ; La collection de Diane Venet » réunit à lui seul, avec pas moins de 220 pages, plus de 200 bijoux d’exception d’artistes du XX et XXI siècles. Bagues, bracelets, colliers, signés des plus grands : A. Giacometti, Louise Bourgeois, Fernand Léger, Jacques Lipchitz, Louise Nevelson ou encore Dali, A & G. Pomodoro pour n’en citer que certains. Ce sont des noms prestigieux qui scandent de leurs éblouissantes créations les pages de ce livre, objets de cette collection originale et singulière, toute d’élégance et de goût, signée Diane Venet. Une collection, que vous avez peut-être eu la chance de voir ce printemps au musée des Arts décoratifs de Paris, née d’une vraie passion ; « Ma passion pour le bijou d’artiste est née il y a une trentaine d’années – souligne en début de l’ouvrage Diane Venet, le jour où Bernar s’est amusé à enrouler autour de mon doigt une fine baguette d’argent pour en faire une alliance… ». Des bijoux fabuleux d’artistes incontournables ou parfois plus surprenants en ce domaine tels que Pablo Picasso, Braque, Sonia Delaunay, Fontana, G. de Chirico, Man Ray, Niki de Saint-Phalle ou encore A. Warhol ou Anish Kapoor. C’est à un véritable musée imaginaire auquel nous convie Diane Venet. Certains ont été offerts par des artistes contemporains, notamment César, J. Chamberlain, Jacques Villeglé, des bagues, pendentifs, broches… Ou encore ces lunettes d’exception comme ces audacieuses créations signées Hiroshi Sugimoto ou Avish Khebrehzadeh. Une collection inédite qui s’offre ainsi à portée d’yeux du lecteur. Ainsi que le souligne en introduction Olivier Gabet, directeur du musée des Arts décoratifs de Paris, « Les meilleures collections ne sont pas exhaustives, les plus chères, les plus obsessionnelles : les plus belles collections sont celles où une sensibilité singulière se conjugue au goût, à l’originalité et à beaucoup d’amour. ». Et que d’amour d’or, d’argent, de cuivre, de joyaux et de beauté il y a en ces splendides pages aux mille et un trésors ! Servie par une iconographie remarquable, chaque création exceptionnelle au nom d’artistes majestueux ou moins connus, chaque bijou unique, précieux, se dévoile pour le lecteur sur sa pleine page. Certains ont été portés comme ce collier de Louise Bourgeois, ainsi qu’en témoigne l’émouvante photographie d’elle avec son père en 1948 ; ou ces colliers aux géométries inspirées de la Grèce archaïque de Costa Coulentianos qu’il offrit à ses femmes aimées et qu’elles portèrent, toutes, lors de ses obsèques. Tous, exceptionnels dans leur originalité et singularité, sont ici présentés, par ordre alphabétique selon le nom de leur créateur, avec pour chaque création, descriptions, détails, précisions ou anecdotes. Un bel écrin tout de noir et d’or, pour cette collection idéale et inédite de Diane Venet, qui ne pourra qu’enchanter et susciter plus d’un joli rêve…


L.B.K.

 

« L’ENVOL ou le rêve de voler », Collectif, co-édition Maison Rouge et Flammarion, 2018.
 


Le bel ouvrage « L’envol ou le rêve de voler » accompagne, au titre de catalogue, l’ultime exposition de la Maison Rouge – Fondation A.Galbert qui fermera malheureusement définitivement ses portes fin octobre 2018. C’est dire combien le joli bleu retenu pour la couverture de cet ouvrage se teinte et se recouvre, pour beaucoup, de gris et de regrets… Mais le thème même - « L’envol ou le rêve de voler » est si beau, si profondément intime à l’homme que ce dernier catalogue ne pourra qu’emporter pour longtemps par son envol, dans les mémoires, les souvenirs de la Maison Rouge.
Avec une iconographie des plus soignées (158 illustrations, pour de nombreuses en couleur et pleine-page), l’ouvrage présente quelque 200 créations évoquant ce désir si cher à l’homme, celui de voler, de perdre pied, de se détacher de la terre… Photos, peintures, sculptures, réalisations et dessins, sont accompagnés de textes d’auteurs venant d’horizons fort divers – psychanalystes, philosophes, historiens, théologiens, professeurs, offrant ainsi au lecteur une diversité et richesse de regards croisés. Retenons notamment en signature de ces contributions : Jérôme Alexandre, Marie Darrieussecq, Beatrice Steiner ou encore Antoine Gabert. Suivant une thématique, elle aussi, large et diversifiée, le lecteur pourra tout à loisir voler d’un thème à l’autre selon ses inspirations ; Machine et esprit, danse, extase et chutes, fictions, etc. Retenant des œuvres modernes ou contemporaines, sans remonter au-delà du XXe siècle mais, sans cependant tout à fait oublier les ailes d’Icare et le caractère archétypal du thème, l’ouvrage livre aux lecteurs bien des espaces, des horizons et des ciels propices aux jeux et à la liberté. Et si on y trouve nombre de machines, des plus sophistiquées aux plus extravagantes, s’y déploient également des ailes et des plumes convoquant avec délices et malice l’imaginaire et les rêves… Un très beau catalogue à partager en famille pour rêver et peut-être… s’envoler !

 

« Picasso ; Lever de rideau ; L’arène, l’atelier, l’alcôve. », Catalogue sous la direction de F.Rodari, Ed. Musée Jenisch-Vevey - Cabinet cantonal des estampes et 5 Continents Editions, 2018.
 


Le catalogue « Picasso ; Lever de rideau ; L’arène, l’atelier, l’alcôve », catalogue d’exception, accompagnant l’exposition au Cabinet cantonal des estampes du musée Jenisch-Vevey à Vevey (Suisse), réjouira tout autant les spécialistes, amateurs avertis que ceux n’ayant eu la chance de voir cet événement. Car il s’agit bien d’un événement ! Réunissant estampes, eaux fortes et lithographies, sous la direction de Florian Rodari, c’est toute la passion de Picasso pour l’art gravé qu’il pratiqua ou plus exactement qu’il expérimenta toute sa vie qui se trouve ainsi présentée. L’ouvrage donne en effet à voir, et surtout, à découvrir une large et très belle étendue de l’œuvre gravé de l’artiste avec des planches provenant de deux collections majeures déposées au musée Jenisch-Vevey, celle de Jean et Suzanne Planque et celle de Wener Coninx. Florian Rodari et Camille Jaquier offrent au lecteur en ouverture de l’ouvrage le portrait de ces deux collectionneurs suisses, trop souvent méconnus du public, que furent Wener Coninx (1911-1980) et Jean Planque (1910-1998). Des œuvres rares, allant des années 1905 avec des planches de la Suite des Saltimbanques aux années 1968 avec la fameuse Suite des 347, qui permettent de parcourir avec celles issues de la Suite Vollard (1930-1937), et autres eaux fortes ou lithographies, plus de 60 ans de l’œuvre gravé de Picasso.

Fort d’une belle iconographie soignée et de riches contributions signées Florian Rodari, Élisa de Halleux, historienne de l’art, C et Sébastien Goeppert, auteurs du catalogue raisonné des livres illustrés de Picasso, ce catalogue présente ces œuvres gravées de Pablo Picasso selon les grands thèmes chers à l’artiste, suivant en cela le parcourt de l’exposition. Florian Rodari nous en offre les clefs avec quatre textes consacrés respectivement à l’arène, l’atelier et l’alcôve, sans oublier « La Célestine », ce thème typiquement picassien issu de la littérature espagnole du XVe siècle. Défilent, alors, cirques, chevaux, corridas, taureaux, toréadors, et bien sûr, ces corps enlacés, enchaînés, déchaînés avec toujours proche l’image du Minotaure… Des estampes osées, obsessionnelles, telles que Pablo Picasso en aura dessiné, peint, gravé toute sa vie ; une puissance de vie, de création, comme un défi surhumain pour ce démiurge ayant cherché et puisé inlassablement, avec cette ténacité qui lui était propre, le dépassement de l’artiste, de l’œuvre, de lui-même. Une angoisse existentielle transformée, métamorphosée en énergie créatrice, parcourt l’ensemble de son œuvre gravé comme si l’artiste, lui Pablo Picasso, avait voulu, contrairement au poème de Pierre Seghers, non pas perdre la mémoire, mais bien se perdre pour ne jamais rien perdre. C’est cette immense et insondable énergie créatrice que nous donne à comprendre par leurs contributions et essais, Florian Rodari avec le thème du regard, de la théâtralisation, du jeu même du « Théâtre du regard » dans l’œuvre de Picasso ; une étude suivie du thème « Le couple comme dialectique créatrice dans l’œuvre gravé de Picasso » signée Élisa de Halleux et de « L’ultime combat du Minotaure » par C. Goeppert-Franck et Sébastien Goeppert.

Un catalogue « quasi raisonné », précieux, offrant ainsi des œuvres, estampes, lithographies rarement montrées dont de nombreuses issues de la Suite Vollard ou la Série des 347, avec pas moins de 120 illustrations, pour certaines pleines pages. Des œuvres gravées, eaux fortes, aquatintes, sur cuivre, zinc, sur vélin, à la craie, au pinceau, etc., ayant jalonné toute la vie de Picasso. Un ouvrage placé, ainsi que le souligne Florian Rodari, sous « l’enseigne du théâtre et du désir qui anime chaque spectateur dans l’attente des trois coups, quand l’esprit se réjouit, que le rideau se lève enfin et révèle aux yeux ce qui est encore de l’ordre de l’inconnu. » Et c’est effectivement un splendide lever de rideau, justifiant pleinement le titre de  cet ouvrage de référence, qui se lève sur plus de 200 œuvres gravées de Picasso provenant de ces deux collections uniques, celle de Jean Planque et celle de Wener Coninx, et conférant à cet événement un caractère exceptionnel.

 

A découvrir, La Collection Jean & Suzanne Planque

à Aix-en-Provence


 

Van Dongen & le Bateau-Lavoir catalogue d’exposition, Somogy, 2018.
 


C’est le portrait de Fernande Olivier réalisé en 1907 par le peintre Kees van Dongen qui illustre la couverture de ce catalogue consacré au peintre et au Bateau-Lavoir. La compagne et modèle de Pablo Picasso prêta ses traits à la toile de celui qui partageait leur vie au fameux Bateau-Lavoir, des années de bohême fertiles, gravées à jamais sur ces œuvres. Le présent catalogue étudie ainsi ces années, bien que courtes en fin de compte, deux ans seulement, mais si riches d’expériences et d’enseignement pour Van Dongen, laissant dans son œuvre une influence si marquante. Ainsi que le relève Geneviève Rossillon, présidente du musée de Montmartre, Van Dongen s’intéresse à cette époque essentiellement à la vie artistique au Bateau-Lavoir, berceau de l’Art moderne. Anita Hopmans explore, quant à elle, ces deux années à nulle autre pareille qui demeureront précieuses chez l’artiste jusqu’à ses dernières années à Monaco où il s’éteindra à l’âge de 91 ans.

 

Kees van Dongen, Montmartre, le Sacré-Coeur, 1904
huile sur toile, 81 x 65 cm, Nouveau Musée national de Monaco
© ADAGP 2018, Paris

 

C’est l’esprit des lieux qui happe le peintre, saisi dans sa jeunesse et dans sa fougue par tous ces possibles autorisés par l’extrême liberté de création qui régnait alors dans cet atelier géant. « La bande à Picasso », ainsi nommée, avec Salmon, Apollinaire, Max Jacob et tant d’autres fourmille d’idées et de talents dans une incroyable vie en commun. Van Dongen a pris sa part dans l’élaboration de cet art moderne, une contribution, certes, plus discrète que l’auteur des Demoiselles d’Avignon, mais néanmoins certaine si l’on songe à cet emploi de la couleur et à ces formes que le peintre donne à ses Lutteuses de Tabarin, avec déjà leurs yeux cernés de noir, ces visages énigmatiques et lointains, impression accentuée plus tard dans l’évolution de son art. La lumière de Van Dongen s’établit sous l’éclairage électrique du monde du spectacle, sa chaleur excessive sur la peau des artistes, jusqu’à l’extrême. Le peintre gardera longtemps la mémoire nostalgique de ces années ainsi qu’en témoignent ses illustrations pour le texte de Roland Dorgelès, paru en 1949, intitulé Au beau temps de la Butte. On y voit l’incomparable Max Jacob « pauvre guilleret, minable le matin et en frac le soir », ces couleurs vives et caricatures exacerbées, c’est une époque révolue, les deux hommes le savent. La deuxième partie du catalogue permettra, enfin, au lecteur de plonger plus encore dans cet univers captivant avec la reproduction des œuvres présentées lors de l’exposition consacrée au peintre au Musée de Montmartre, une ode à la liberté et à la couleur.

 

 

La Bible de Gutenberg de 1454 Stephan Füssel Relié, 2. vol. avec livret, 23,5 x 33 cm, 1400 pages, Taschen, 2018.

 

 

2018 marque l’année du 550e anniversaire de la mort du célèbre imprimeur Johannes Gutenberg (1394-1468). A cette occasion, les éditions Taschen ont fait le choix – et quel choix ! – de rééditer dans une somptueuse publication la fameuse Bible de l’imprimeur germanique dans sa version intégrale et originelle. C’est un spécialiste des sciences du livre qui est à l’origine de cette édition exceptionnelle de la célèbre Bible Gutenberg datant de 1454. Stephan Füssel est en effet directeur de l’Institut des sciences du livre de la Johannes-Gutenberg-Universität de Mayence (ville natale de Johannes Gutenberg) où il est titulaire de la chaire Gutenberg.

 

 

Lire aussi Genève et la Réforme

 

Ayant une connaissance intime des débuts de l’imprimerie et du rôle du livre du XVIIIe au XXe siècle, Stephan Füssel a su également repousser son champ d’études en l’élargissant à l’avenir des nouveaux médias. Il n’est donc pas étonnant que cette fabuleuse édition en deux volumes ait été confiée à ses soins, d’autant plus que la version de la Bible de Gutenberg demeure, rappelons-le, la Bible la plus connue du grand public.

 

 

Cet ouvrage sacré a été en effet le symbole d’une véritable révolution puisqu’elle fut le premier livre d’importance à avoir été imprimé avec des caractères en métal mobiles, à la différence des manuscrits jusque-là réalisés par les moines copistes. Ce fut au milieu du XVe siècle une profonde évolution qui allait élargir la diffusion des idées ouvrant sur la Renaissance et plus tard sur le Siècle des Lumières, le savoir se trouvant ainsi partagé et accessible à un plus grand nombre, multipliant des écrits jusqu’alors trésors des bibliothèques des monastères, une révolution donc que seules les technologies de la fin du XXe siècle tenteront d’égaler avec Internet.

 

 

 Lire aussi Anvers et  l’imprimerie

 


C’est à partir de l’exemplaire conservé à la bibliothèque de Göttingen qu’a été réalisée cette somptueuse réédition, un exemplaire imprimé en latin sur vélin et l’un des rares au monde qui soit parvenu jusqu’à nous, ce qui explique que l’UNESCO l’ait fait figurer au Registre de la mémoire du monde. Le lecteur aura grand intérêt en découvrant cet ouvrage divisé en deux volumes réunis en coffret à commencer par l’étude proposée par Stephan Füssel exposant la personnalité de Gutenberg et les conséquences de l’imprimerie qu’il initiera, prenant bien soin de rappeler que si le procédé existait auparavant en Asie, en Europe, il fut en revanche le premier à inviter ce système de caractères métalliques mobiles appelé à un incroyable avenir.

 

 

Avec ses 1 282 pages, cette édition offre deux sources essentielles pour l’histoire du livre et de la culture : le livre modèle de Göttingen et le seul acte officiel subsistant sur la Bible de Gutenberg rédigé par Ulrich Helmasperger. Fort de ces informations, il sera alors loisible de feuilleter ces pages étonnantes pour celles et ceux habitués à la froideur des typographies modernes pourtant héritées de cette invention. L’héritage des manuscrits enluminés se fond avec la typographie fleurie conçue par Gutenberg, rencontre de deux univers appelés progressivement à se séparer de plus en plus et que ce magnifique coffret fait revivre, le temps d’une édition d’exception.
 

"Guernica" édition publiée sous la direction d'Émilie Bouvard et Géraldine Mercier, Coédition Gallimard / Musée national Picasso-Paris, Gallimard, 2018.

 


La quatrième de couverture du catalogue Guernica publié aux éditions Gallimard reproduit une citation de Picasso suffisamment évocatrice : « Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi »… Cet engagement entier de la personne et de l’art du peintre transcende en effet la dimension esthétique d’une manière radicale dans l’œuvre de Picasso et notamment pour Guernica. Ce cheval hennissant dont la langue acérée est pointée comme une lame de rasoir témoigne de la violence au cœur de cette œuvre iconique de l’engagement de l’artiste. Émilie Bouvard rappelle la destinée de cette peinture à l’huile de taille monumentale de plus de 3 mètres de haut sur plus de 7 mètres de long. Témoin de la guerre d’Espagne vue de Paris par un artiste espagnol en 1937, Guernica cristallise l’aboutissement du peintre à cette époque et les fracas de la guerre, tout d’abord civile puis mondiale quelques années plus tard.

 

Dora Maar, Huile sur toile "Guernica" en cours d'exécution, état VII, atelier des Grands-Augustins, Pari, en mai-juin 1937, Paris, 1937, Musée national Picasso-Paris, don Succession Picasso, 1992 © RMN­‐Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2018

 

Exposer Guernica ne saurait ainsi être un accrochage de plus, mais bien un engagement prolongeant celui de l’artiste au risque d’en dénaturer l’originalité et les sens. Tant d’interprétations ont été portées sur cette œuvre dont elle s’est trouvée enrichie ou alourdie selon les cas. On connaît l’intérêt que porta André Malraux à l’œuvre de Picasso à qui il consacra son fameux livre La Tête d’obsidienne en 1974, deux ans avant de disparaître. Pour le ministre, romancier et passionné de l’art « Picasso fut habité par la métamorphose plus profondément que par la mort », même dans cette œuvre où elle rôde incontestablement.

Les métamorphoses opérées par Picasso trouvent leur origine dans le regard insatiable de l’artiste porté sur des sources iconographiques diverses et variées que rappelle le catalogue ; allant de l’Apocalypse de Saint-Sever (XI° s.) jusqu’à Delacroix avec Le 28 juillet, Tauromachie, Minotaure, cheval, chacun de ces emblèmes puissants dans l’œuvre de Picasso avant Guernica vont converger de manière éblouissante dans cette arène internationale anticipée. Le lecteur aura cette chance avec ce précieux catalogue de faire défiler les pages du laboratoire intérieur de l’artiste de manière contextuelle et selon une nouvelle approche qui sort des sentiers battus et à laquelle le lecteur est convié de manière dynamique.

 

Till-Holger Borchert « Peinture flamande de Van Eyck à Rubens » 360 illustrations couleur, relié sous jaquette, format 30 x 39 cm, nombre de pages 498 pages, 2014, Citadelles & Mazenod, 2014.

 


Till-Holger Borchert, spécialiste réputé de la peinture des Pays-Bas et conservateur en chef du Groeningemuseum de Bruges, a réalisé avec « Peinture flamande de Van Eyck à Rubens » aux éditions Mazenod un somptueux ouvrage, véritable promenade d’art avec les plus grands artistes de ce courant de peinture. Par sa connaissance intime de ces peintres qu’il fréquente depuis longtemps et ses différentes fonctions de conservateur et de commissaire d’expositions ( « Jan van Eyck, les primitifs flamands et le Sud » en 2002 et « De Van Eyck à Dürer – les primitifs flamands et l’Europe centrale » en 2010-2011), l’auteur a retenu à juste titre un dialogue au cœur de ces œuvres. Grâce à des détails extraordinaires révélés par le grand format de l’ouvrage et la qualité des illustrations, c’est tout l’art du détail caractérisant la peinture flamande qui se trouve placé au premier plan de ce livre d’art. L’auteur en avant-propos rappelle d’ailleurs ce jugement repris par le grand historien de l’art Aby Warburg « Le diable est dans les détails… », ce qui s’applique notamment aux arts plastiques… Rares sont les observateurs d’œuvres d’une telle richesse ayant le temps, la patience et l’acuité d’en découvrir les infimes contours et recoins lors d’une visite dans une exposition ou un musée.

Aussi Till-Holger Borchert se fera-t-il dans ces pages, le temps d’une lecture, le guide de cette intimité, qui exige recul et connaissance, ce que l’auteur transmet avec une générosité sans bornes et invitant d’ailleurs son lecteur à faire suivre cette découverte par celle des œuvres in situ, une approche incontournable pour lui. C’est une sélection d’une quarantaine de chefs d’œuvres qui ont été retenus pour leur importance, richesse symbolique et caractère de la peinture flamande. Le livre débute naturellement par Jan Van Eyck, celui qui fut considéré comme le père de l’art pictural flamand pour le réalisme de ses détails et la beauté de ses paysages. L’Agneau mystique du peintre étudié en ouverture donne une idée de la démarche entreprise par Till-Holger Borchert qui n’est pas sans rappeler celle d’un cinéaste : vue éloignée du polyptyque fermé puis ouvert, avant d’entrer dans le cœur de l’oeuvre en une succession de gros plans éclairés par une « voix off », celle de l’historien de l’art. Il ne manque que la musique pour que l’expérience soit complète, une belle leçon. Plutôt que de privilégier un nombre incalculable d’œuvres, l’auteur a fait choix de retenir une sélection réduite mais donnant lieu à une initiation entière et complète.

 

 

Ainsi au fil des pages, l’historien de l’art fera-t-il défiler pour le lecteur de ces chefs-d’œuvre déterminants pour l’art européen, des toiles effarantes de Jérôme Bosch qui semblent encore plus psychédéliques avec force détails proposés par l’auteur, au dramatisme puissant de Rubens avec La Descente de Croix de la cathédrale d’Anvers, sans oublier la joie transmissible de Jordaens avec Le roi boit ! Une expérience unique au cœur de l’intimité de la peinture flamande.

 

Pierre-Joseph Redouté « Le livre des fleurs » Werner Dressendörfer, H. Walter Lack, relié, reliure tissu, imprimé sur papier Acquerello, avec ruban marque-page, 28,5 x 39,5 cm, 336 pages, dans une mallette en carton avec poignée, Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, 2018.
 


Redouté, un nom qui évoque subrepticement un bouquet de couleurs et de senteurs, une poésie florale qu’aucune technologie numérique n’est parvenue à ce jour à égaler. C’est l’œuvre et le génie d’un visionnaire et d’un poète, Pierre-Joseph Redouté, qui fait pour le grand des bonheurs l’objet du présent ouvrage réunissant somptueusement 144 gravures en grand format. Né en plein siècle des Lumières, c’est à la veille des heures révolutionnaires qu’il s’oriente dans l’illustration botanique, qu’il est introduit à la cour de Versailles et très tôt remarqué par la reine Marie-Antoinette. Il deviendra même dessinateur et peintre officiel du Cabinet de la Reine, sa consécration est dès lors établie.

 

 

La tempête révolutionnaire n’éteint pas son génie, il entre à l’Académie des sciences, se fait remarquer par Joséphine de Beauharnais qui le protégera et en fera son peintre officiel. Les régimes passent, mais la reconnaissance de Redouté ne faiblit pas, et ce dernier traverse les affres des régimes politiques et voit son œuvre encensée pour sa qualité botanique et son esthétique unanimement saluée. Les gravures réunies dans ce livre d’art exceptionnel témoignent du soin apporté par l’artiste pour associer exactitude scientifique et esthétique avec ces mises en couleur à la main de fleurs, fruits et rameaux. Afin de rendre plus exactement les détails de ses représentations, Redouté va jusqu’à perfectionner la technique de gravure au pointillé en ayant recours à de minuscules points de couleur plutôt qu’aux lignes pour mieux rendre les infimes variations de couleur dans ses œuvres.

 

 

Car si l’on associe très souvent le nom de Redouté à ses fameuses roses inoubliables, on oublie parfois que l’artiste a manifesté un intérêt insatiable à l’art botanique de manière générale, les plantes les plus méconnues retenant également son attention. La légende aime à dire que Marie-Antoinette aurait convoqué Redouté à minuit pour qu’il lui peigne un cactus, ceci n’aurait rien d’étonnant pour cet artiste curieux de tout. L’éphémère des fleurs, et notamment de ses roses, est comme un rappel philosophique du caractère transitoire des choses et des régimes politiques qui ne parviendront pas à abattre son génie. 144 espèces de fleurs, rameaux d’arbres et fruits sont ainsi réunis dans cette réédition exceptionnelle qui attire le regard pour sa beauté indéniable, mais dont il ne faudra pas négliger la valeur scientifique à l’époque qui fit de Redouté, mort en 1840, un artiste également aimé des sciences.

 

« Une lutte moderne, de Delacroix à nos jours » catalogue sous la direction de Dominique de Font-Réaulx et Marie Monfort, Louvre éditions – Le Passage, 2018.

 


C’est un détail de La Lutte de Jacob avec l’ange qui orne la couverture de cet ouvrage collectif consacré aux trois œuvres peintes tout spécialement par Eugène Delacroix en l’église Saint-Sulpice de Paris, une commande reçue pour la chapelle des Saints-Anges et qui l’occupa jusqu’en 1861. Métaphore de l’artiste en lutte avec son art mais aussi avec ces questions existentielles se posant à l’homme quant à son destin. Cette œuvre est souvent présentée, à juste titre, comme le

testament spirituel du peintre qui disparaît trois ans plus tard.

À l’occasion de l’exposition consacrée au musée Eugène Delacroix à ces trois œuvres et venant de faire récemment l’objet d’une restauration exemplaire, le présent ouvrage revient sur la genèse de ce projet, ses sources d’inspirations puisées auprès des grands maîtres et sur l’influence qu’eurent ces toiles sur les successeurs de l’artiste tels Maurice Denis, Gustave Moreau, Marc Chagall… Il aura fallu une restauration complète des œuvres de la chapelle des Saints-Anges pour redécouvrir ce qui restait jusqu’alors caché sous un voile de brume et d’opacité rendant quasi impossible leur lecture. Si les mouvements et le dynamisme des actions pouvaient être devinés, les couleurs et les jeux de miroirs restaient absents jusqu’à ce mois de novembre 2016 où les couleurs comme par enchantement ont retrouvé leur place et leur éclat. Ainsi que le soulignent les auteurs en introduction, unir les œuvres de la chapelle au musée Delacroix en une thématique commune renoue ainsi ce lien indéfectible qui unit le peintre entre son atelier souhaité proche du lieu de la commande qu’il lui échut et lui demanda tant d’énergie. Grâce aux nombreux détails et informations rendus visibles par la restauration, c’est toute l’histoire du projet de Delacroix qui est de nouveau compréhensible et partageable au plus grand nombre ainsi qu’en témoignent les essais réunis dans cet ouvrage.

Glacis inutiles supprimés, lisibilité des compositions améliorée, chaque strate interrogée, toutes ces questions techniques de restauration offrent une mine d’informations précieuses sur l’art et la technique du grand peintre du XIX° s. Par ailleurs, l’ouvrage rappelle les sources essentielles de Delacroix pour concevoir et élaborer ces œuvres de grand format, le peintre ayant toute sa vie durant manifesté un respect pour ses illustres prédécesseurs tels Raphaël, Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens ou Rembrandt. En fin de carrière, le peintre ne désavoue pas, bien au contraire, ces inspirations qui nourrissent son art et tout particulièrement ce projet pour l’église Saint-Sulpice. Nous pourrons ainsi grâce aux nombreuses contributions réunies pour cet ouvrage mieux saisir les nombreuses intrications artistiques, historiques, religieuses et métaphysiques qui caractérisent ces trois chefs œuvres et que ce livre encourage à aller sans plus tarder redécouvrir in situ en passant et s’arrêtant, bien entendu, préalablement à la très belle exposition qui leur est consacrée au musée Delacroix.

 

« Delacroix » de Peter Rautmann Citadelles & Mazenod, 2018.

 



Peter Rautmann propose avec cette monographie d’exception parue aux éditions Mazenod un regard autre sur ce grand peintre que fut Eugène Delacroix, celui de la modernité et ses liens avec la création européenne de son temps. Historien de l’art et spécialiste du romantisme allemand et européen, « son » Delacroix s’ouvre sur un détail du tableau Les Convulsionnaires de Tanger, toile où la couleur dialogue avec le sujet en un lien à la fois intime et puissant de ces visages tendus sur un fond d’azur immaculé. Partant des crises artistiques du début du XIXe siècle, le livre explore cette expérience de son art entreprise par Delacroix tout au long de sa riche et fertile carrière. Ne recherchant pas une étude exhaustive mais privilégiant plutôt une étude approfondie de certaines œuvres déterminantes, Peter Rautmann analyse le processus même du travail artistique du peintre invitant pour cela toutes les étapes allant du projet, des esquisses, dessins, gravures, photographies jusqu’à l’œuvre inachevée. Dépassant les idées traditionnelles avancées pour caractériser l’art de Delacroix, notamment l’importance et la force de la couleur, l’auteur entreprend également l’étude d’autres clés ouvrant à une plus profonde compréhension de son œuvre, l’aspect graphiste avec l’importance du noir et des ténèbres, ainsi que celle de la ligne, du mouvement et de l’espace. La dimension subjective n’est pas non plus occultée dans ces pages superbement mises en pages et illustrées par une iconographie choisie avec attention pour ces 320 illustrations couleur. La personnalité de Delacroix s’immisce dans ses tableaux avec une sensibilité psychique et émotionnelle à fleur de toile, ce dont témoignent d’ailleurs les pages de son fameux Journal. Retraçant les déterminantes années 1820, la tempête romantique, l’ouvrage ouvre également sur d’autres espaces et horizons avec la découverte essentielle pour Delacroix de l’Orient, irradiant son travail de lumière et de mouvements. De par sa formation, Peter Rautmann invite d’autres disciplines pour jeter des ponts avec l’œuvre de Delacroix notamment l’esthétique, la musique, les sciences, la littérature… En ces pages, Eugène Delacroix se révèle être non seulement un homme de son temps ne reniant pas l’héritage du passé, mais aussi une figure de proue d’un courant artistique ouvrant sur les siècles à venir avec le modernisme dont il est d’une certaine manière le prophète et l’avant-garde.

 

L'épopée du canal de Suez sous la direction de Gilles Gauthier Coédition Gallimard / Institut du monde arabe / Musée d'Histoire de Marseille, Gallimard, 2018.
 


Si le mot « canal » renvoie plus de nos jours à des chaines de diffusion médiatiques qu’aux cours d’eau artificiels que creusa l’homme dès le début de son histoire pour dépasser le cadre de sa géographie, il demeure cependant que de tout temps, relier mer et terre a été une priorité. Le canal de Suez compte assurément parmi ces efforts insensés si l’on pense à la difficulté de la tâche : permettre à des bateaux de passer du Nil à la mer Rouge, et permettre à la Méditerranée et mer Rouge de se rejoindre, de communiquer… Si l’on ajoute à cela que, ce qui deviendra le canal de Suez se trouve au croisement de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, il est plus facile de comprendre pour quelles raisons dès l’Antiquité cette tache surhumaine a été au cœur des projets des puissants, notamment de Sésostris, le pharaon mythique. L’égyptologue Christiane Ziegler souligne combien son tracé, connu à l’époque des sources antiques, reste de nos jours sujet à discussion, la topographie se modifiant considérablement au fil des siècles. L’homme moderne redonnera vie à cette voie mythique avec, en 1859, le creusement du Grand Canal de Suez reliant la Méditerranée à la mer Rouge sur une étroite bande de terre de 125 km comme le rappelle Ghislaine Alleaume. Le présent catalogue retrace cette aventure avec force archives photographiques sépia qui ne pourront que laisser une nostalgie certaine de ces lieux plus proches alors de l’Antiquité que de la modernité… Et pourtant c’est bien la modernité et cette force de l’homme sur la nature qui motivent le percement « pharaonique » de cet isthme sous la direction de Ferdinand de Lesseps avec des moyens, certes, plus modestes que ceux entrepris il y a quelque temps pour relier l’Angleterre à la France sous la Manche. Philippe Régnier rappelle, pour sa part, les différents projets proposés avant celui retenu définitivement alors que Caroline Piquet met dans sa contribution en évidence les enjeux stratégiques des puissances internationales concernées par ce nouveau mode de communication fluvial inauguré en 1869. Il faudra en effet dix ans pour que cette entreprise soit accomplie avec un prix humain non négligeable si l’on pense à ces milliers d’ouvriers qui y laisseront leur vie. Ce sera également le point de départ de nouveaux équilibres : nationalisme arabe, lutte pour l’indépendance de l’Égypte… Cette épopée est retracée avec un nombre important de documents reproduits, une histoire prolongée par les questions d’actualité et des projets d’extension, de doublement du canal. Une aventure pouvant être précédée, suivie ou compétée par la visite de l’exposition sur ce même thème se tenant actuellement à l’Institut du Monde Arabe.

 

Alice au Pays des Merveilles et De l'autre côté du Miroir de Lewis Carroll illustrés par Pat Andrea (édition bilingue) 49 œuvres de Pat Andrea et 120 détails. 1 volume broché sous jaquette, 400 pages, 25 X 23 cm, La Petite Collection Editions Diane de Selliers, 2018.

 


L’œuvre de Lewis Carroll Alice au Pays des Merveilles fait partie du patrimoine littéraire depuis de nombreuses années au même titre que Le Petit Prince. Et en effet, quelle joie inépuisable que de découvrir à chaque nouvelle lecture ces mots et tour de passe-passe, ces écrits aux entrées multiples, surtout lorsqu’ils font l’objet d’une édition aussi singulière que celle réalisée par les éditions Diane de Selliers réunissant Alice au Pays de Merveilles et De l’autre côté du Miroir. Afin de proposer au lecteur, grand ou petit, la meilleure introduction à ce texte conçu non seulement par un écrivain, mais aussi par un logicien et mathématicien averti, quarante-neuf toiles originales ont été commandées à l’artiste Pat Andrea ; des œuvres qui accompagnent idéalement la traduction d’Henri Parisot.

 

 

Avant de plonger dans la lecture de ces deux œuvres emblématiques, il suffit de feuilleter les 400 pages de cette édition pour mesurer combien l’artiste Pat Andrea est littéralement habité par l’écriture et l’univers de Lewis Carroll. Ainsi que le souligne Diane de Selliers, l’artiste fut dès le départ de ce projet fasciné par les correspondances de son travail avec ces œuvres. Le travail de ce peintre et sculpteur néerlandais est en effet marqué par le sexe, la violence sourde, ces rapports de tension entre les êtres et les choses aux lignes brisées. Ces huis clos, inversions et autres étrangetés trouvent des échos dans l’univers carrollien où les corps sont souvent étirés ou réduits selon leur rapport aux adultes. Chaque œuvre est présentée en deux parties offrant le plaisir d’une lecture intégrale du texte ou au contraire de s’arrêter plus longtemps sur des extraits bilingues nouant des rapports intimes aux œuvres de Pat Andrea. Le lecteur pourra ainsi avec délectation découvrir ou redécouvrir ces œuvres si familières sous un autre angle, angle idéalement complété par l’appareil critique de Jean Gattégno, l’un des grands spécialistes de Lewis Carroll.
 

Il suffit pour s’en convaincre de scruter attentivement les nombreuses illustrations réunies dans ce catalogue soigné pour mieux percevoir cette acuité, a priori discrète mais véridique. Corot porte son regard au-delà de l’apparence, à l’image d’ailleurs de ses tableaux de nature, les deux se confondant parfois. Ainsi que le rappelle Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan, Corot est indissociable des débuts de l’impressionnisme avec son sens de la lumière et son attirance pour le travail sur le motif et du souvenir. Méconnaître le peintre de figures que fut également Corot reviendrait à oublier une part intime et profonde de l’artiste, une intrication héritée du Titien, Rubens ou Watteau comme le souligne Sébastien Allard. Le genre du portrait chez Corot se concentre essentiellement entre les années 1820 et 1840 pour se métamorphoser par la suite en représentation de la « figure » avec un modèle « désindividualisé ». Le portrait chez Corot se réalise principalement à partir de proches (amis et famille) avec une acuité particulière quant aux portraits d’enfants, genre dans lequel le peintre exprime sans retenue l’éventail de sa palette et de sa sensibilité, sans « influence » excessive du modèle.

Avec ce livre abondamment illustré des œuvres de Corot, le lecteur entre ainsi dans l’univers intime, plus méconnu et secret de l’artiste, un angle inhabituel pour mieux comprendre l’art du grand peintre de paysages qu’il fut et demeure.

 

 

« Claude ; Un empereur au destin singulier », Catalogue d’exposition 320 pages, 234 illustrations. Paris, Lienart éditions, 2019.

 


Curieux destin en effet que celui de Tiberius Claudius Drusus, fils de Drusus l’Aîné et d’Antonia la Jeune, né à Lyon en 10 avant Jésus-Christ et plus connu sous le nom de l’empereur Claude. L’Histoire a laissé un portrait peu flatteur de celui qui appartenait pourtant à l’illustre famille impériale julio-claudienne et qui succéda à Caligula, assassiné en 41 de notre ère. C’est cette même garde prétorienne, qui ayant éliminé l’empereur sanguinaire, portera au pouvoir un personnage n’ayant jamais cherché ces honneurs. Claude fut-il pour autant un si mauvais Empereur ?
Le présent catalogue entend revisiter l’image négative que nous a léguée l’Histoire de cet homme – avant d’être empereur, effacé et ayant pour épouses Messaline et Agrippine, des femmes dont le seul nom parle contre elles… De nouvelles recherches ont, en effet, réhabilité ce dernier en soulignant sa réputation d’homme de lettres intéressé aux choses de l’État et bon gestionnaire contrairement à ce qui a été officiellement présenté. C’est lui qui, par exemple, imposera la loi de 48 faisant admettre des Gaulois au sénat romain et dont le discours resta célèbre, gravé sur la Table claudienne aujourd’hui conservée au musée gallo-romain de Fourvière. Geneviève Galliano, conservateur en chef du Patrimoine, souligne l’importance d’une telle recherche à partir des riches collections romaines du musée des Beaux-arts de Lyon, ville de naissance de l’empereur. Le contexte politique et social présenté en ces pages permet de mieux apprécier les nombreuses alliances et choix politiques de Claude. Avec plus de 150 œuvres de différentes natures (statues, bas-reliefs, camées et monnaies, objets ; de la vie quotidienne, peinture d’histoire,…), ce riche catalogue renouvelle ainsi complètement l’image d’un empereur encore trop souvent présenté de nos jours par le cinéma et la littérature comme un personnage fantoche balloté par les évènements. Il ressort de ces pages abondamment illustrées que l’empereur Claude était bien plus avisé que ce que les manuels d’histoire romaine ont bien voulu nous léguer et laisser croire, un empereur soucieux de son peuple et qui permit, surtout, à l’empire d’atteindre son apogée quelques décennies plus tard, ainsi que le rappelle Geneviève Galliano.
 

 

« Les Fleurs par les grands Maître de l’estampe Japonaise », par Amélie Balcou, Editions Hazan, 2019.
 


Après celui consacré aux quatre saisons, voici un autre joli coffret dédié, lui aussi, aux plus belles fleurs des Maîtres de l’estampe Japonaise. Que de beauté ! En ces pages, ce sont, en effet, toute la richesse, la subtilité et la finesse des fleurs de l’art de l’estampe qui s’offrent au regard ; fleur de cerisier, de prunier, d’iris, nénuphar… Avec sa reliure japonaise rouge pivoine en accordéon, c’est un long poème fleuri de « Kachô-ga » qui se déroule. Du XIXe siècle au XXe, le lecteur y retrouvera les grands maîtres incontournables japonais, Hokusai et Hiroshige, mais aussi, Shigenobu (Hiroshige II) Tanagami Konan, Kômo Bairei, Imao Keinen, Watanabe Seiti ou encore pour le XXe siècle, Ohara Shôson, Nishimura Hodo, Ito Sozan ou Zuigetsu Ikeda.
Accompagné de son livret signé Amélie Balcou, ce sont les fleurs dès plus sophistiquées et cultivées aux plus sauvages qui reprennent ainsi vie avec l’art de ces maîtres japonais de l’estampe. Chacun, à sa manière, dans toute sa singularité et selon sa sensibilité, naturaliste, religieuse, bouddhique ou shintoïste, renouvelle et magnifie l’œuvre de la nature. Car, bien sûr, au-delà de ces fleurs, mais aussi de si frêles oiseaux, rapaces ou volatiles insectes, c’est bien toute la beauté de la nature qui s’exprime en ces estampes, une nature célébrée, rêvée ou fantasmée. L’approche bouddhique et animiste de Hokusaï se retrouve dans ses nombreux Carnets, notamment dans sa suite de « Grandes Fleurs » qui sera suivie de celle des « Petites fleurs ». Osant introduire des pigments artificiels, dont le fameux bleu de Prusse, ces séries d’Hokusai influenceront largement Hiroshige. Ce dernier livrera lui aussi de nombreux « Kachô-ga » au format singulier dans un style plus épuré que reprendra son élève Hiroshige II. Les courants « Shin-hanga » au tournant du siècle et ceux du XXe siècle redonneront souffle à cet art des « Kachô-ga ».
Au travers ces représentations et styles différents, selon les époques ou écoles, de Hokusai à Shôson ou Sozan, c’est toujours cette perfection toute japonaise empreinte de fragilité et d’éphémère de l’art de l’estampe qui est recherchée et se donne merveilleusement à voir.

« Notre Planète », Alastair Fothergill et Keith Scholet, préface d’Isabelle Autissier, traduit de l’anglais par Charles Frankel, Editions Dunod, 2019.
 

 

« Notre Planète » est plus qu’un beau livre livrant les plus magnifiques spectacles que nous puissions encore admirer, ces cadeaux et dons offerts par la Terre et la nature, celui-ci entend aussi et surtout dans un message d’espérance tirer la sonnette d’alarme avant que l’irréversible ne soit à jamais atteint. Réalisé par l’équipe de « Planète Terre » et de « Planète Bleue », Alastair Fothetgill, réalisateur de documentaires naturalistes, et Keith Sholey, biologiste et cofondatrice de Sylverback Film production, ce sont les paysages les plus époustouflants de « Notre Planète » qui ravissent en ces pages le regard et le cœur des bipèdes que nous sommes ; Des déserts glacés aux forêts tropicales, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par tant de beauté ; Splendeurs des mers glacées, l’Arctique et l’Antarctique avec les fabuleuses richesses de « la banquise abritant l’un des écosystèmes les plus riches de notre planète », splendeurs encore des eaux douces, de la haute mer… Émerveillement aussi devant ces paysages grandioses des savanes et des déserts, des forêts et des jungles... Mais, cette planète aux beautés et trésors inouïs est aussi ce que nous en avons fait, ce que trop souvent on ne montre pas et tait, et ce qu’elle sera plus encore demain si nous ne réagissons pas. C’est aussi cela, ce triste constat, que ces pages entendent souligner et plus encore laissent malheureusement à entrevoir si... Un constat qui touche bien avant l’homme, ces autres habitants de la planète, « Notre Planète » mais aussi la leur, que sont les animaux ; L’ours blanc, la panthère, l’orang-outan… Des animaux fascinants et que l’ouvrage invite à admirer, et plus que jamais, au plus vite à préserver. Isabelle Autissier en signe la préface trouvant, une fois encore, le timbre de l’alarme avec cette espérance que celui-ci porte loin et puisse être entendu du plus grand nombre. « Devons-nous nous résigner à la chronique d’une catastrophe annoncée ? Non, car il n’y a aucune fatalité », souligne-t-elle en ces splendides pages qui n’entendent justement pas y céder.

 

« Léonard de Vinci par le détail » de Stefano Zuffi, Editions Hazan, 2019.
 

 

On connaît et reconnaît bien sûr le génie de Léonard de Vinci, peintre le plus célèbre au monde et dont est fêté en cette année 2019 le 500e anniversaire de sa mort survenue le 4 mai 1519 au Clos Cloué près du château d’Amboise où l’avait appelé François 1er. On connaît aussi, bien sûr, ses plus grandes œuvres marquant cette Renaissance italienne tant admirée de nos jours. Mais, en connaît-on pour autant les détails, des détails qui peut-être plus que tout autre révèlent l’excellence et le génie du peintre, né un 15 avril 1452 à Vinci dans la vallée de l’Arno. Ce sont justement ces détails d’une infinie précision et d’une impressionnante beauté que Stefano Zuffi, historien de l’art, a entrepris de mettre en lumière dans ce remarquable ouvrage dénommé « Léonard de Vinci par le détail » et paru aux éditions Hazan. Didactique, l’ouvrage commence par une brève mais efficace chronologie suivie d’une présentation des œuvres du peintre sur pleine page comprenant, outre leur numéro d’inventaire, leur localisation actuelle, dimensions, année probable et techniques de réalisation ; une présentation des œuvres plus qu’utile pour apprécier pleinement chaque détail mis en avant. Défilent alors, la « Vierge à la grenade », « Le Baptême du Christ », « l’Annonciation »… Des toiles mais aussi des dessins ou encore planches d’anatomie. Rappelons que Léonard de Vinci n’était pas seulement un grand peintre de génie mais excellait également en sciences, astronomie, ingénierie, architecture, optique, géologie, botanique et ses études ou Carnets en anatomie conservées à la Royal Library du Windsor Castel surprennent encore aujourd’hui. « La vraie grandeur du maître réside peut-être dans le fait qu’il ne mettait aucune limite à la possibilité de connaître le monde et de la représenter, ne se laissant jamais conditionner par des idées reçues ou des contraintes religieuses », relève dans son introduction Stefano Zuffi.
Présentation faite, se sont ensuite les détails, ces extraordinaires détails, rangés astucieusement par thème – animaux, enfants, gestes, nature, regards, sourires, technologie, et anatomie, qui se révèlent au lecteur page après page. Présentés chacun sur une double page avec en parallèle les explications et précisions de l’auteur, il faut découvrir les détails de ses études de chevaux ou de lions dont les hennissements ou les rugissements semblent nous parvenir du XVIe siècle. Léonard de Vinci vouait un respect et un amour inconditionnel pour la nature, il était végétarien et nombre de sensibles anecdotes concernant ses rapports aux animaux nous ont été rapportées notamment par Vasari. Les détails consacrés aux gestes et plus particulièrement aux mains sont également admirables ; des mains d’une finesse d’expressivité inégalée ; il faut ainsi s’arrêter sur cette main du Christ, le fameux « Salvator Mundi », tenant une sphère de cristal de roche où figure de minuscules fossiles ou encore sur ce poing à la tension physique et spirituelle extrême de « Saint Jérôme ». Avant de finir par la technologie et l’anatomie, le sourire ne pouvait à l’évidence dans un tel ouvrage consacré aux détails chez Léonard de Vinci que s’imposer ; ces sourires si énigmatiques, sensuels et si caractéristiques du peintre, sourire de la « Madone Benois », de « La Scapigliata », de « Sainte Anne », de « Saint Jean-Baptiste », et bien sûr, celui le plus connu et inoubliable de « Mona Lisa »…
 

« Gustave Moreau ; Du songe à l’abstrait », Somogy Edition d’Art, 2018.

 

 
« Gustave Moreau ; Du songe à l’abstrait » paru aux éditions Somogy donne à voir une analyse et partie de l’œuvre du peintre quelque peu moins connue et surtout plus énigmatique faisant une très belle part aux songes... L’œuvre de Gustave Moreau a toujours été, de par ses nombreuses influences, difficile à qualifier. Donné pour peintre majeur du symbolisme, il fut aussi présenté comme académique, romantique italianisant… Les œuvres reproduites en ces pages, pour beaucoup sur pleine page, moins figuratives, viennent encore brouiller un peu plus l’analyse. En témoigne cette extraordinaire série de toiles dénommée « Ébauche » où tout figuratif semble avoir disparu…
C’est là toute la richesse de ce peintre, et le mérite de ce bel ouvrage, que d’aborder son œuvre par ce prisme moins classique et d’ouvrir ainsi au lecteur cet univers « du songe à l’abstrait ».
Appuyé par de riches contributions, l’ouvrage commence par un texte signé Marie-Cécile Forest, directrice du musée national Gustave Moreau, « Gustave Moreau « L’au-delà abstrait » » offrant une belle synthèse sur ce que fut la trajectoire de l’œuvre de l’artiste. Cet artiste, né en 1826 et dont Matisse fut l’élève. Partant, ensuite, de la célèbre toile « Le Triomphe d’Alexandre le Grand », toile dans laquelle percent ces nuées et songes de l’abstrait, et faisant également l’objet d’une belle analyse de Véronique Sorano Stedmman, l’ouvrage remonte l’échelle du temps et celle des œuvres dans lesquelles « Abstraction, matière et imagination » s’immiscent et s’imposent, ainsi que le met en lumière dans sa non moins riche contribution Dario Gamboni, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Genève. Telles ces toiles « Ébauche » ou « Ébauche, Plantes marines pour « Galatée » » où s’impose en fond ce mystérieux bleu, des toiles jusqu’à présent jamais encore exposées ou reproduites dans leur ensemble.
Bien que peintre de la ligne et de la forme, l’œuvre de Gustave Moreau ne saurait être appréhendée sans en comprendre la palette et les couleurs. Ce que témoignent ces nombreux et fabuleux « « Essais de couleur » sur papier de Gustave Moreau », ainsi que le souligne avec pertinence dans sa contribution Emmanuelle Macé, chargée d’étude au musée national Gustave Moreau. De merveilleux essais de gouache et d’aquarelle, une technique que Gustave Moreau utilisera jusqu’à sa mort, rehaussés parfois de mines de plomb sur papier vélin. Des essais, pour beaucoup qualifiés aujourd’hui d’œuvre à part entière, et où les couleurs dansent, notamment ceux de sa célèbre toile « Jupiter et Sémélé », ouvrant au lecteur les plus beaux songes colorés…
De là, la tentation est forte de faire de Gustave Moreau le peintre ayant ouvert la voie à l’abstraction, bien qu’une telle analyse demeure toujours fortement sous influence de chaque époque. Aussi est-ce de manière pertinente, partant du texte du peintre américain Paul Jenkins de 1961, que Cécile Debray, directrice du musée de l’Orangerie, dans son texte intitulé « Gustave Moreau, grand-père de l’abstraction ? » se penche de nouveau sur cette question. Une œuvre et une vie qui avance vers l’inévitable et que tant le peintre lui-même que le lecteur de cet ouvrage ne peuvent ignorer… Dès lors, peut-on se demander si c’est vers un abstrait ou la mort que le peintre s’avance toujours plus ? C’est par cette trajectoire de l’œuvre et du destin de l’artiste que se clôt la première partie de l’ouvrage avec le beau texte de Rémi Labrousse, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université de Ouest-Nanterre, intitulé « Un travail de deuil ? », avant que ne s’ouvre la seconde partie consacrée à la présentation des œuvres. Ces œuvres mystérieuses, colorées et étranges de Gustave Moreau, pour qui – rappelons-le, la peinture était cosa mentale et se devait d’ouvrir à l’imagination, aux rêves et aux songes vers cet univers supérieur, « Du songe à l’abstrait »… Et n’est-ce pas indéniablement le cas ?

« Le trésor de Toutankhamon » de Zahi Hawass & Sandro Vannini, Editions Mazenod, 2019.

 


Événement phare, l'exposition "Toutankhamon - Le trésor du Pharaon", à la Grande Halle de la Villette de Paris imposait un ouvrage à la dimension du grand pharaon. C’est chose faite avec ce bel ouvrage réalisé par l’incontournable égyptologue Zahi Hawass, figure majeure de l’égyptologie contemporaine ayant réalisé des découvertes capitales telles les tombes des constructeurs des pyramides de Gizeh, la Vallée des Momies d’Or à Bahariya, l’identification de la momie de la reine Hatchepsout. L’autre point fort de cette somme impressionnante réside dans la qualité des photographies du non moins grand photographe Sandro Vannini, mondialement connu pour la splendeur de ses prises de vue à la fois artistiques et d’une précision redoutable. C’est à un véritable voyage dans l’univers spirituel du grand pharaon qui est proposé par ce livre riche de 324 illustrations, dont 26 pages dépliantes. Le lecteur sera en effet introduit au cœur de la pyramide, de l’antichambre jusqu’à la chambre funéraire, invité à découvrir les plus belles merveilles qu’ont pu livrer les fameuses fouilles de Howard Carter en 1922. Zahi Hawass se souvient en introduction de sa première visite durant l’hiver 1964, il n’avait alors que 17 ans et ne se doutait pas qu’il serait l’un des principaux responsables du département égyptologie de son pays…
Lorsque Toutankhamon, succéda à son père Akhenaton, il imposa un retour du dieu Aton au dieu Amon, revenant ainsi du courant amarnien caractérisé par un seul dieu vénéré au polythéisme égyptien traditionnel. Le pharaon était, en effet, classiquement l’émanation d’Amon sur terre jusqu’à cet épisode singulier imposé par Akhenaton quant à la vénération unique du dieu solaire Aton. Toutankhamon opère donc un retour au cadre classique après une période de flottement, démontrant une fois de plus que la religion égyptienne était avant tout une religion ouverte avec une pléthore de divinités en permanente mutation. L’ouvrage permet de s’immerger dans cet univers unique en entrant dans le sanctuaire de Toutankhamon par l’escalier et le couloir d’entrée et d’y découvrir ainsi, comme Carter le fît, cette superbe tête de Nefertoum – Toutankhamon enfant – dépliée sur trois pages. Suivent une série de pièces et d’espaces livrant des trésors plus fabuleux les uns que les autres défilant page après page en une ivresse d’or vertigineuse. Coupe de calcite translucide, statues gardiennes dorées, lits rituels, chars, jusqu’au fameux masque d’or, cornaline et lapis-lazuli... Ce n’est que splendeur et magnificence, une émotion qui fut celle de Howard Carter et qui est partagée dans ces pages. Pour chaque lieu et pièce, des notices complètes permettent de les replacer dans leur contexte et d’en souligner non seulement la qualité esthétique mais également l’importance archéologique. C’est à un voyage enivrant auquel convie cet ouvrage remarquable, relevant ce pari fou de restituer un environnement et de proposer une telle visite avec tous ces trésors, une visite aujourd’hui devenue impossible sur le lieu même où reposait le grand pharaon.

 

« Traverser la lumière – Bazaine, Bissière, Elvire Jan, Le Moal, Manessier, Singier » sous la direction de Florian Rodari, Coédition Fondation Jean et Suzanne Planque et 5 Continents Éditions, 2018.
 

 

À l’occasion de l’exposition « Traverser la lumière » au musée Granet / Aix-en-Provence, les éditions 5 Continents et la Fondation Jean et Suzanne Planque publient un splendide ouvrage consacré à des peintres injustement trop peu connus en France, des peintres qui ont pourtant su par leurs œuvres atteindre l’abstrait et « traverser la lumière », sans jamais pour autant renoncer tout à fait au figuratif et accepter de céder. Il faut retenir leur nom et surtout découvrir leurs œuvres, des œuvres singulières éclatantes d’une lumière inouïe. Ils se nomment Jean Bazaine, Roger Bissière, Elvire Jan, Jean Le Moal, Alfred Manessier et Gustave Singier. Six artistes qui ont su créer dans l’après-guerre une nouvelle vision, un nouveau langage pictural parfois nommé « la non-figuration », une avancée que les sciences elles-mêmes donneront dans le même temps à voir et à observer.
Refusant l’idée de mouvement à part entière ou de manifeste, ainsi que le souligne Pierre Encrevé dans ces pages, ces six peintres que l’amitié tout autant que la création lieront fortement et intimement, préféreront la voie d’une recherche esthétique commune laissée libre de tout carcan, aussi libérée que la lumière déformante, déstructurante, flottante entre figuratif et abstraction ou « entre non-figuration et non-abstraction, quelle voie ? » pour reprendre le titre paradoxal de la contribution d’Alain Madeleine Perdrillat. Leur quête ? Rendre visibles les mouvements pressentis du réel et l’émotion suscitée par ces réalités fugaces que la lumière n’a de cesse d’engendrer en une création infinie...
Puisant dans ce langage poétique cher à Cézanne qui fut pour la plupart leur maître, mais aussi, bien sûr, Monet, ce père de l’Impressionnisme, sans oublier également Pierre Bonnard ou encore Matisse, les œuvres de ces peintres n’en demeurent pas moins singulières, « une forme de figuration du monde libérée des contraintes de la représentation » souligne Florian Rodari. C’est en effet une infinie modulation de couleurs, de vibrations et de transparence de la lumière, diffractions de la figuration qui se révèle dans chacune de ces œuvres.
Avec une iconographie riche et extrêmement soignée aux nombreuses reproductions pleine page, le lecteur découvrira ainsi cette toile d’Alfred Manessier « Arma Christi » de 1951 où la perception des couleurs et la mise en l’espace vibrent ou chancellent plus qu’elles ne s’abstraient ; des toiles également signées Manessier, Bissière, Singier et qui annoncent déjà ce détachement pour entrer au « cœur du tumulte » et des éléments avec les toiles de Bazaine, d’Elvire Jan, de Le Moal ou encore ces toiles signées Manessier – « Fontaine-l’Evêque » 1959, « Les bois du lac » de 1969 où l’eau frémit, la terre ruisselle laissant la lumière tout envahir… jusqu’à ces œuvres dont « Chant de l’aube II » de Bazaine des années 1970 offerte comme une ode, un hymne à la lumière que les sens comme électrisés ne peuvent que traverser… ou encore « Sable VII » ou ces « Passions » peintes par l’artiste après sa conversion. Nombre de ces peintres se sont, d’ailleurs, à plusieurs reprises tournés vers l’art sacré avec notamment des vitraux d’églises de province, ainsi que le développe Maïlis Favre dans son texte « La lumière exaltée ».
Si ces peintres demeurent de nos jours toujours trop discrets, il n’en demeure pas moins pourtant que des collectionneurs avertis ont su depuis longtemps en reconnaître la valeur. La plupart des œuvres aujourd’hui réunies ont pu l’être, en effet, grâce à œil, au goût et choix de collectionneurs audacieux tels que Jean Planque notamment. Florian Rodari souligne combien « Le collectionneur a le grand avantage sur les historiens et critiques d’art de ne répondre qu’à son émotion devant l’œuvre. Hors des jugements, classifications dont ont besoin ces derniers pour arrimer les enchaînements prétendument logiques de l’Histoire, le collectionneur avance en solitaire, développant son propre goût. » Annonçant l’Expressionnisme abstrait américain, suivi par le Pop Art, ces artistes ont injustement été considérés comme des précurseurs marginaux de ces grands courants qui sans nuances les ont relégués, souligne encore Pierre Encrevé. Pourtant, Alfred Manessier recevra le Grand Prix de la Biennale de Venise en 1962, et c’est avec justesse que ce catalogue d’exception redonne à ces six peintres toute la lumière qu’ils méritent.
Et, indéniablement, au fil de ces pages et œuvres, c’est bien toute la couleur, le mouvement, les vibrations de la lumière qui enveloppent, puis envahissent le lecteur au point de lui faire effectivement « Traverser la lumière », une émotion singulière enrichie par les nombreuses contributions qu’offre cet unique et bel ouvrage.

L’exposition est en cours au musée Granet jusqu’au 31 mars 2019, puis en Allemagne au Kunstmuseum Pablo Picasso Münster et à Roubaix à la Piscine.

L.B.K.
 

« Jardin contemporain - le guide » de Chantal Colleu-Dumond, Flammarion, 2019.
 


Chantal Colleu-Dumond a toujours associé sa vie à la culture en une approche pluridisciplinaire, directrice d’un centre culturel en Allemagne, conseiller culturel et scientifique en Roumanie, dirigeant le service des affaires internationales du Ministère de la Culture, conseiller culturel à Rome ou encore responsable du centre culturel de Fontevraud. Au-delà de ce parcours, ces sont la Bretagne et la Touraine qui ont marqué son enfance avec ses impressions gravées à jamais dans le jardin de sa grand-mère de dahlias mauves et d’allées de framboisiers… Marquées par la couleur et les formes, ces impressions premières ont certainement beaucoup compté pour cette femme qui consacrera toute sa vie à l’esthétique, aux arts étroitement liés à la nature. Aussi n’est-il pas étonnant que son dernier ouvrage porte sur les jardins, avec un angle bien particulier puisque le thème retenu est celui du jardin contemporain. Dirigeant le Domaine régional de Chaumont-sur-Loire, Chantal Colleu-Dumond a cette intime expérience de la création de jardins contemporains, une précieuse expérience lui permettant de proposer dans cet ouvrage une réflexion reposant sur une extraordinaire aventure d’un tour du monde des jardins, jardins d’Europe bien sûr, mais également de Chine, de l’Inde, du Japon, du Brésil et bien d’autres contrées encore... L’angle, ainsi, retenu est celui de l’art avec des créateurs comme Louis Benech, Patrick Blanc, Pascal Cribier, Peter Walker, sans oublier l’inégalable Russell Page. Chaque création fait l’objet de fiches détaillées permettant instantanément au lecteur de se faire une idée du style et de la philosophie. Les architectures (tours végétales de Milan), les sens, les valeurs, les styles sont autant de thèmes étudiés afin d’approfondir notre conception du jardin avec ce guide hors pair qu’est Chantal Colleu-Dumond. Avec un format pratique, une mise en page soignée et une abondante iconographie, ce livre alerte et instructif guidera son lecteur parmi des créations contemporaines enchanteresses où art et nature se veulent définitivement réconciliés.
 

« Le Musée imaginaire de Michel Butor ; 105 œuvres décisives de la peinture occidentale », Flammarion, 2019.

 

 

Dernier ouvrage paru de Michel Butor avant sa disparition, c’est dans une belle et nouvelle édition que le lecteur pourra le retrouver aujourd’hui aux Éditions Flammarion. À l’instar de celui d’André Malraux, le poète évoque ou plus précisément dévoile dans ce « Musée imaginaire » les chefs œuvres de l’histoire de l’art occidental qui ont jalonné tout autant sa vie que son œuvre et poésie. De Giotto à Basquiat, passant par Cranach l’ancien, Johannes Vermeer ou encore Caspar David Friedrich, Monnet, Bonnard…
Michel Butor livre en ces pages au lecteur de fines synthèses telles celles consacrées à Turner ou Corot, mais aussi l’amène à saisir avec son acuité empreinte de poésie et d’imaginaire certains personnages ou détails qui sous son regard et sa plume s’animent comme pour mieux subjuguer. C’est un véritable dialogue vivant qui s’établit alors entre le poète, l’œuvre et le lecteur, l’invitant à déambuler ou voyager dans cette fabuleuse et choisie histoire de l’Art. Une expérience alliant art et littérature avec ce style avenant et généreux qui caractérise les œuvres de Michel Butor, telles notamment ces pages consacrées à la Pièta de Villeneuve-lès-Avignon attribuée à Enguerrand Quarton exposée au Louvre et qui laisseront le lecteur songeur… Nous dévoilant ce qui doit être visible, lisible « qu’avec un certain regard ».
Un intime tête à tête avec plus de 100 chefs œuvres majeurs de l’Art occidental que le poète nous propose au regard, un regard plein de curiosité et d’originalité avec parfois aussi des œuvres ou des peintres moins connus. Chaque choix et texte signé du poète, écrivain et essayiste, dans une mise une page soignée, vient souligner avec justesse et pertinence dans un vis-à-vis saisissant les œuvres de ce « Musée imaginaire de Michel Butor ». Et, chaque page se révèle être ainsi sous ses mots plus qu’une belle découverte, mais bien une mise en perspective et lumière à laquelle le lecteur est chaleureusement et intimement convié.

 

« Vézelay » sous la direction de Mgr Hervé Giraud, direction scientifique : Christian Sapin et Nicolas Tafoiry, photographies de Pascal Lemaître, Aude Boissaye et Sébastien Randé, collection La Grâce d’une cathédrale, La Nuée Bleue, 2018.

 

 

Jules Roy aimait à comparer la basilique de Vézelay , au pied de laquelle il vécut si longtemps, à la longue chevelure de la Magdaléenne, nommée aussi Marie de Magdala ou Marie Madeleine. Consacrée, en effet, à Marie Madeleine avec l’arrivée de ses reliques au IXe siècle, la Basilique de Vézelay a toujours exercé une attraction puissante. Sa position haute perchée en haut de ce célèbre promontoire dominant tout le paysage, la renommée de ce lieu incontournable du pèlerinage vers Compostelle, les nombreux évènements inscrits dans sa mémoire collective telle la croisade prêchée par saint Bernard à Pâques 1146, n’ont fait que renforcer jusqu’à nos jours la notoriété de cette grande et si belle basilique.
La collection « La Grâce d’une cathédrale » ne pouvait que consacrer un volume à cet édifice à nul autre pareil. Autant de facettes, autant d’inspirations qui toutes élèvent le regard vers le sommet de ses voutes, inexorablement. C’est cette attraction qu’ont souhaité rendre Christian Sapin et Nicolas Tafoiry, les auteurs de ce très beau volume placé sous la direction de Mgr Hervé Giraud. Servi par de magnifiques photographies de Pascal Lemaître, Aude Boissaye et Sébastien Randé, l’ouvrage invite à entrer page après page dans l’intimité du lieu, avec son architecture fusionnant introspection romane et élan gothique en son for intérieur. Même les âmes peu tournées vers la transcendance se trouvent ébranlées par la puissance spirituelle qui se dégage des lieux. Une harmonie cristallisée à différentes époques de son évolution, des pierres façonnées par le souffle de l’Histoire, et avant toute chose une lumière unique qui happe le visiteur solitaire même parmi la foule des belles saisons.

 


Mgr Hervé Giraud, archevêque de Sens et évêque d’Auxerre, souligne que « tout Vézelay » est questionnement, « un questionnement éternel », ce qui est certainement l’une des portes d’entrée les plus fertiles pour découvrir l’édifice et ce qu’il représente véritablement. « Qui cherches-tu ? » interroge le Christ ressuscité à Marie Madeleine au matin de Pâques, une interrogation qui ne peut être que notre en entrant dans ce carrefour et en découvrant cette pierre angulaire comme le rappelle Mgr Hervé Giraud dans sa préface. Le pèlerin ou le simple visiteur, le curieux ou l’âme en recherche de foi ne pourront, en effet, que demeurer hypnotisés et interroger chacun des deux cents chapiteaux romans. Parole gravée, évangélisation pourtant si fluide qu’on la croirait mobile, cette pierre de Vézelay ne saurait se réduire incontestablement à celle d’un pur chef-d’œuvre de l’art, ce qu’elle est manifestement, certes, mais... C’est à cette découverte à laquelle invitent les auteurs de cette étude complète qui débute avec les origines du site accueillant un sanctuaire gallo-romain, transformé au IXe siècle en communauté de prière chrétienne avant l’établissement du monastère. C’est bien entendu l’arrivée des reliques de Marie Madeleine au XIe siècle qui métamorphosera la destinée de Vézelay, le rayonnement qui sera alors le sien s’étendra à toute l’Europe et de nombreux pèlerins convergeront vers elle dans leur cheminement vers Compostelle. Nous découvrons ses grandeurs, mais aussi ses vicissitudes dues aux rivalités avec des abbayes concurrentes, les terribles ravages occasionnés par les Guerres de religion, sans omettre le coup de glas apporté par la Révolution. Mais l’attraction de Vézelay fut telle qu’elle sut résister à toutes ces épreuves, y compris celles de ses restaurations audacieuses, en bénéficiant en 1979 du classement de l’UNESCO. A l’évidence, Vézelay n’a pas fini de questionner celles et ceux qui découvriront cet ouvrage indispensable à la compréhension de ce lieu unique.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« La cuisine indienne végétarienne », Pushpesh Pant, Editions Phaidon, 2018.
 


Végétariens ou en voie de le devenir pourquoi ne pas adopter la cuisine indienne végétarienne ? Des idées rafraîchissantes et de couleurs… Mais, la cuisine indienne si attrayante et savoureuse soit-elle ne s’invente pas, inutile de sortir toutes les épices entassées dans le placard !
La dernière parution des éditions Phaidon « La cuisine végétarienne indienne » vous guidera incontestablement dans le choix des bons ingrédients et proportions pour réaliser de savoureux menus indiens végétariens propres à égayer vos quotidiens ou repas de fêtes. L’ouvrage propose en effet pas moins de 130 recettes de cuisine indienne à base de légumes, graines, légumineuses et fruits. Choux, pommes de terre, aubergine, potiron, etc., chaque recette, simple ou plus sophistiquée, présentée sur deux pages avec en vis-à-vis sa splendide illustration photo pleine-page, est une promesse de régal et de plaisir pour les sens ; Le choux s’illumine d’épices orangées, les lentilles s’enrobent de douces et joyeuses couleurs et les aubergines au yaourt s’égayent de soleil…
L’auteur, Pushpesh Pant, indien d’origine et critique gastronomique n’en est pas à son premier ouvrage de cuisine, des ouvrages toujours attendus et largement salués. Celui-ci prend soin avant tout chose en introduction de nous rappeler les biens faits des légumes, surtout « comment apprendre à les aimer » et à les faire aimer des grands et petits. C’est de sa mère et grand-mère qu’il apprit jeune le goût des subtiles saveurs des plats traditionnels indiens avec leur diversité et spécificité selon les régions. Morilles au yaourt, pommes de terre au sésame, potiron à la noix de coco, ragoût de légumes ou encore purée d’aubergines aux saveurs indiennes, etc., enchantent avec leur fiche de préparation simple et claire.
Avec ces recettes signées Pushpesh, toutes plus appétissantes et réjouissantes les unes que les autres, même les radis, patates ou épinards ravissent et prennent couleurs et saveurs. Pour cette cuisine nutritionnelle et saine, l’auteur rappelle qu’il n’utilise que des herbes fraîches, du lait entier et du beurre doux. Présentées par grands chapitres, partant des épices et de leur mélange, les recettes égrainent les légumes et légumes-feuilles jusqu’aux desserts et boissons en passant par les légumes-racines, légumes-fruits, les cucurbitacées, gousses et graines, légumes secs et fruits. Des chapitres et des recettes de « Cuisine indienne végétarienne » pour toutes les saisons et occasions !
 

 

Orphée de Jean Cocteau, Nouvelle collection : les livres rares et illustrés, Nombre de pages : 144, Hauteur : 33 cm, Largeur : 24 cm, Profondeur : 4 cm, Poids : 1,6 kg, Éditions des Saints Pères, 2018.

 


Les éditions des Saints Pères viennent de créer une nouvelle collection de livres rares illustrés. Une promesse d’ouvrages uniques et splendides que ne dément pas la toute première édition consacrée à Orphée de Jean Cocteau. Le point de départ de cette belle initiative se trouve dans la volonté de fait revivre des éditions d'ouvrages rares, réalisés par de grands artistes, et ce avec des lithographies spécialement créées à cette occasion. Quel meilleur exemple de cette démarche conjuguée des arts et de la littérature que celui de ce magnifique Orphée signé Jean Cocteau ? L’auteur eut à cœur de transposer à l’époque moderne, en 1925, le célèbre mythe d’Orphée, deux ans après la disparition de Raymond Radiguet, une perte douloureuse qui le plongea dans un désespoir profond. Cocteau résume ainsi l’histoire tragique d’Orphée : « Vous connaissez le mythe : Orphée, le grand poète de Thrace, passait pour dompter les fauves. Or, il venait de réussir quelque chose de beaucoup plus difficile : il venait de charmer une jeune fille, Eurydice, de l’arracher au mauvais milieu des Bacchantes. La reine des Bacchantes, furieuse, empoisonna la jeune femme. Orphée obtint d’aller la chercher aux Enfers, mais le pacte lui interdisait de se retourner vers elle ; s’il se retournait, il la perdait pour toujours. Il se retourna. Les Bacchantes l’assaillirent et le décapitèrent, et, décapité, sa tête appelait encore Eurydice ». Cette tragédie en un acte et un intervalle réinterprète le mythe antique dans une Thrace de son inspiration. Un cheval qu’Orphée a ramené lui délivre un message mystérieux : « Madame Eurydice Reviendra Des Enfers », curieux message dont les initiales du message sont soulignées dans l’oeuvre… Avec cette entrée en matière, Cocteau ne dénature pas le mythe mais décide de le revisiter au XXe siècle. De nouveaux personnages s’invitent dans ce récit, l’ange Heurtebise, la Mort, un commissaire, sans oublier… le fameux cheval blanc ! Cocteau par cette tragédie sensible traverse la réalité et rejoint de manière bien singulière ces fameux mystères dionysiaques où la poésie sera reine et où la mort perd son pouvoir.

«Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne » . Cocteau, Orphée, 1925

Et même si Eurydice meurt, et qu’Orphée éploré part à sa recherche – comment ne pas voir là une quête personnelle de l’auteur endeuillé – les deux amants sont réunis dans l’au-delà. Le temps est aboli, ce que la poésie consacre. Cocteau était très fier de l’édition qui parut en 1944 aux éditions Rombaldi présentée dans un coffret avec serpents et quarante lithographies de la main du poète.

 

 

 C’est cette même édition qui fait aujourd’hui l’objet d’une superbe reproduction aux éditions des Saints Pères. Imprimées en noir et blanc, bleu pour les noms des personnages, ces pleines pages sont scandées par les dessins du poète, dessins passés à la postérité depuis. Véritables entrelacs participant à l’évocation poétique, ces représentations ouvrent à bien d’autres horizons suggérés par l’inspiration du poète. Serons-nous initiés aux mythes orphiques ? L’art de Cocteau mis en valeur par cette remarquable édition contribuera à assurément élever l’âme de son lecteur, ce qui n’est déjà pas, tant s'en faut, le moindre de ses mérites.

 


À noter la postface de Dominique Marny, écrivain, commissaire d’expositions et présidente du Comité Cocteau. Elle a consacré cinq livres à son grand-oncle, Jean Cocteau, dont Jean Cocteau ou le roman d’un funambule (éditions du Rocher). Elle est présidente du Comité Jean Cocteau. Le livre a été imprimé sur les presses de l'imprimerie de Bayeux. Chaque coffret est fabriqué à la main.

 

The Art of C. G. Jung, , Hardcover, 249 x 287 mm / 192 pages, The Foundation of the Works of C.G. Jung (Author), W. W. Norton & Company, 2018.

 


L’approche des arts réalisée par le célèbre médecin psychiatre Carl Gustav Jung dépasse largement un pur intérêt artistique si l’on considère les enseignements qu’il en tirera pour ses recherches. Cet explorateur de l’inconscient et des archétypes n’aura en effet eu cesse de chercher à travers le dessin, la peinture sans oublier la sculpture qu’il pratiquât également ces « signes » témoignant de cette psyché en syntonie avec le cosmos, ce que ses détracteurs qualifieront injustement de mysticisme ou de spiritualisme. Son acuité pour les couleurs et les formes, jamais innocentes et toujours pleines de ressources, ne cesse de fasciner plusieurs décennies après sa mort, ainsi qu’en témoigne ce très bel ouvrage « The Art of C.G. Jung » réalisé par Ulrich Hoerni,, Thomas Fischer et Bettina Kaufmann et édité par la Fondation des œuvres de C.J. Jung chez W. W. Norton & Company.
Ces images surgies de l’inconscient ne sont pas ces invraisemblances que nous ressentons souvent au réveil le matin mais bien un dialogue plus ou moins ouvert avec cette part de nous-mêmes que nous ignorons trop souvent… à nos dépens. Les auteurs révèlent une partie secrète du travail du grand psychiatre suisse en exposant et expliquant cette sensibilité que Jung eut toute sa vie et jusqu’à ses derniers jours pour la représentation artistique, en tant que spectateur ou créateur. Qu’il s’agisse de réactions au modernisme dadaïste ou des influences des enluminures médiévales sur le Livre Rouge, tout fait signe ou presque pour cet homme qui passera sa vie à griffonner des croquis de fortifications se métamorphosant en mandala, de magnifiques pastels où d’inspirants nuages témoignent de sa sensibilité jusqu’à ce bois aux reflets aquatiques proches d’inspirations nabistes. Jung ne souhaita pas de son vivant que ces œuvres soient publiées sous son nom et les présenta souvent de manière anonyme. L’ouvrage abondamment illustré sera aussi l’occasion de découvrir le monde intérieur de C.G. Jung avec ces personnages énigmatiques telle cette représentation de Phanès, divinité primordiale relevant de la théogonie orphique réinterprétée par lui en une constellation proche de Gustav Klimt. L’abstraction gagne avec les représentations alchimistes relevant du Livre Rouge, symboles spirituels, forces primordiales et visions transcendantes scandent chaque peinture ou dessin en d’étranges entrelacs. C’est cette part du travail de Jung que Freud écarta radicalement, et c’est elle qui aujourd’hui séduit dans ces pages inspirées et qui ont tant à nous dire !

 

L'annuel 2018 de l'AFP, 2018 en photo, le choix de l'AFP, AFP (AGENCE FRANCE PRESSE), La Découverte, 2018.

 


Si le sigle AFP est familier à toute personne s’intéressant à l’actualité, les photos livrées par cette institution incontournable de l’information ne sont pas toujours connues de tous selon les journaux ou médias suivis. Avec cette sélection de l’année 2018 en photos, nous pourrons refaire défiler cette année riche en évènements aux quatre coins du globe. C’est en effet souvent par le filtre des meilleurs photographes de l’Agence que l’instantané d’un évènement majeur se révèle de manière frontale ou plus indirecte. Près de trois cents clichés sont ainsi réunis dans ce livre, dont certains tragiques si l’on pense à Shah Marai, chef des photographes de l’AFP à Kaboul, tué en avril dernier, d’autres plus bucoliques avec ces meules de foin dans un champ de Normandie… Chaque photographie concentre non seulement une ambiance mais invite aussi à une réflexion personnelle sur le sens de la modernité tel ce cliché d’une sieste urbaine en plein cœur de New York dans des cabines prévues à cet effet. Les conflits scandent malheureusement trop souvent cette année avec ses malheurs gravés dans la chair ou l’âme de ces visages abattus, résignés ou révoltés. Paradoxe d’un drap levé en signe d’espoir sur un champ de ruines devant un camp de réfugiés palestiniens, éternels visages d’enfants victimes de la folie guerrière des hommes, colère du Kenya après un vote ou une famine oubliée, difficile de trouver des pauses d’humanité dans ces actualités criantes. Quelques victoires tout de même avec l’équipe de France de Football ou encore l’élan fou d’un jeune sans jambes rivalisant de virtuosité au skate, ces petits riens ou un grand tout qui ont composé la vie de nos semblables et la nôtre en cette année 2018.

Simone Zanoni : « Mon Italie », Éditions de La Martinière, 2018.

 


Simone Zanoni, célèbre chef, aujourd’hui du non moins célèbre restaurant étoilé Le George du George V – Four saisons - Paris, n’est plus à présenter ! Paris, donc, après des années anglaises auprès de Gordon Ramsay, puis à Versailles en qualité de Chef du restaurant du Trianon Palace pendant plus de dix ans. Mais, si Simone Zanoni est connu pour son exceptionnel parcours, c’est aussi et avant tout – à n’en pas douter – pour l’excellence de son savoir-faire par lequel cet italien d’origine a su acquérir cette notoriété enviée et que rien ne semble démentir.
Aujourd’hui, avec cet ouvrage, c’est ce savoir-faire d’excellence que le chef Simone Zanoni entend partager avec vous, à vos côtés dans votre cuisine et autour de votre table. Avec Simone Zanoni, c’est donc toute l’Italie qui s’invite. « Mes racines sont en Italie bien entendu, là où je suis né. C’est avec ma mère et ma grand-mère que m’est venu le gout pour la cuisine. Je me souviens que je restais longtemps avec elles au fourneau où j’apprenais progressivement les recettes traditionnelles de notre pays, les ragouts, la manière de préparer les pasta, etc. » aime-t-il rappeler. Non seulement une Italie ensoleillée, mais bien, son Italie, « Mon Italie », ainsi que le souligne le titre même de cette bible de la gastronomie italienne. Une gastronomie italienne toute de couleurs et de saveurs qu’il décline passionnément de plat en plat, des entrées ou antipasti jusqu’aux desserts, ces dolci si doux à l’oreille comme au palais. En tout, pas moins de 120 recettes, ses recettes, exposées de manière concise et claire, et servies par de splendides photographies signées Jean-Claude Amiel. Chaque page est un régal pour les yeux et une promesse de plaisirs à renouveler. Pâtes, risotto, pizza, etc., chaque recette révèle tout le talent et la passion du bien-faire de ce chef à la personnalité généreuse et attachante. Mais, le chef Simone Zanoni, conscient avant toute prouesse de l’importance des produits même, de leur qualité, choix et préparation, n’a pas hésité à consacrer une première partie de son ouvrage aux produits de base. Italien d’origine et de cœur, ce sont aussi les différentes régions de son pays avec leur spécificité et leurs spécialités dans lesquelles il nous emmène en de véritables reportages. Ce sont ainsi toutes les saveurs gorgées de soleil de la gastronomie italienne, en des recettes accessibles, que nous livre par cet ouvrage le célèbre Chef Simone Zanoni.
 

Stella Paul : « L’histoire de la couleur dans l’art », Éditions Phaidon, 2018.

 


Un ouvrage passionnant et haut en couleur ! Notre monde habitué aujourd’hui à la couleur dans tous les domaines, n’en ignore plus la force évocatrice, mais en connaît-on vraiment les significations, et ce plus particulièrement dans le domaine de l’art ? Pour répondre à cette interrogation et nous éclairer, Stella Paul explore dans cet ouvrage la longue histoire de la couleur ou plus exactement des couleurs dans celle de l’art ; Quelles sont ou ont été dans l’histoire de l’art les émotions suscitées et le langage des couleurs ? Dans cette histoire qui s’écrit, l’auteur convoque œuvres, courants, théories et même découvertes scientifiques. Les couleurs, il est vrai, ne se laissent pas cernées si facilement, leur langage va bien au-delà d’une classique sémantique ; valeur symbolique, rapport à l’espace, relation avec la lumière, métamorphoses, communication subliminale… Qui plus est, ainsi que le souligne l’auteur, « Toutes les couleurs ne sont pas égales et leurs valeurs changent selon le contexte culturel et temporel. » Que nous disent les couleurs dans les œuvres d’art au fil des siècles ? L’or des icônes, le bleu de Pablo Picasso, les couleurs du bonheur d’un Matisse ou celles du Maître des impressionnistes que fut Monet ?
Pour ce thème captivant, l’auteur a choisi de traiter la force d’expression de chaque couleur prise une à une, du rouge au noir, en passant par l’or distinct du jaune, bien sûr, ou encore le gris… Que révèle ce rouge écarlate, ce vermillon ? Pigments aux multiples mystères qui furent longtemps étroitement liés à alchimie, il garde encore dans l’art une profonde force symbolique. Nombre de couleurs révèlent aussi un pouvoir contradictoire, presque versatile, tel le vert. Certains pigments peuvent même changer parfois du tout au tout lorsqu’on y ajoute une autre couleur, on pense notamment au rose ou encore aux multiples nuances de gris, gris-jaune, gris-bleu...
Pour cet ouvrage, Stella Paul n’a pas hésité à partir de loin, de très loin même avec les premiers hominidés et les couleurs pariétales ; la couleur étant « au cœur de l’art depuis que les premiers hominidés ont extrait de l’ocre du sol et qu’ils ont appliqué des pigments sur des os, sur des parois des cavernes et, sans doute sur d’autres surfaces, aujourd’hui disparues », souligne l’auteur qui n’a pas hésité non plus à retenir pour ce nuancier approfondi comme premier chapitre cette couleur-mère de toutes les couleurs, « Les couleurs de la terre ». Appuyé par une riche iconographie, cet ouvrage ne manquera pas de trouver bonne place dans les bibliothèques des amateurs des arts.

 

Les Triomphes de Pétrarque illustrés par le vitrail de l'Aube au XVIe siècle 100 vitraux de l'Aube du XVIe siècle, 336 pages, illustrées, au format 24,5 x 33 cm, 1 volume sous coffret, Editions Diane de Selliers, 2018.


Pétrarque subit avec Dante les conséquences des luttes florentines entre guelfes et gibelins. Tous deux furent en effet exclus de la grande cité, et leur exil donnera naissance aux plus belles pages de la poésie italienne du trecento. Pétrarque est né en 1304 à Arezzo près de Florence, mais son père ayant été éloigné comme indésirable, le jeune homme ira de ville en ville du sud de la France Avignon, Carpentras, Montpellier et Bologne. Sa rencontre avec Laure marquera définitivement l’âme du jeune homme, à l’image de Béatrice pour Dante. La muse se métamorphosera et inspirera le génie poétique de celui qui ne cessera de décliner les vers de cet amour impossible. Humaniste complet avant la Renaissance, sa soif de découvrir les sources antiques comme les Pères de l’Église n’a d’égale que son élan pour soutenir la papauté romaine contre Avignon.

 

 

Diane de Selliers rêvait de réunir dans ses éditions les trois couronnes de la littérature italienne que représentent Dante, Boccace et Pétrarque. Défi relevé puisque après les deux premiers, c’est aujourd’hui au troisième illustre nom d’entrer dans la prestigieuse collection « Les Grandes Rencontres » avec l’une de ses œuvres allégoriques majeures Les Triomphes. Bien que s’inspirant du modèle antique du triomphe militaire romain - Pétrarque était un familier de Cicéron et mourut en traduisant César – le poète écrivait pourtant en langue vulgaire toscane. Un choix qui révèle sa quête ? Toute sa vie, en effet, le poète cherchera à convaincre ses contemporains d’évoquer le thème amoureux d’une manière différente de ce qui se pratiquait jusqu’alors. La subjectivité et la sensibilité extrême enlacent toute sa poésie :


« Je vis à quel servage, à quel supplice, à quelle mort qui tombe amoureux court »…


L’Amour, la Chasteté, la Mort, la Renommée, le Temps et l’Éternité scandent Les Triomphes, ce long poème né d’un songe un jour au pied d’un arbre… Triomphes , dans lequel à chaque vers, chacune de ces allégories, en un long écho, tente de supplanter les autres du haut d’un char à l’antique.

 

 

L’amour pour Laure nourrit en filigrane cette longue respiration entreprise dès 1338 à 34 ans, et qui demeurera d’ailleurs inachevée à sa mort en 1374. Voyage initiatique, c’est lorsque le poète ferme les yeux que son regard se fait le plus lucide en s’ouvrant vers l’Éternité et l’amour sacré. Cette œuvre connaîtra une postérité remarquable aux siècles suivants et inspirera un grand nombre d’œuvres d’art. Cette exceptionnelle édition a retenu l’angle original des vitraux pour l’illustration, et parmi eux un lieu méconnu, celui de la baie d’Ervy-le-Châtel dans l’Aube près de Troyes. Ces vitraux du XVIe siècle forment la seule œuvre de ce genre à illustrer Les Triomphes de Pétrarque, ce qui laisse à penser que le manuscrit du poète a bien voyagé jusqu’à ces contrées septentrionales pour inspirer un talentueux maître -verrier.

 

 

Il faut en tournant ces pages ne pas oublier les difficultés qu’ont pu rencontrer le photographe Christophe Deschanel et la conservatrice Flavie Vincent-Petit pour capter l’essence même d’un vitrail, véritable jeu de cache-cache avec la lumière, les surfaces et les profondeurs. Ce sont ces choix de détails originaux, de cadrages artistiques qui viennent par magie renforcer encore cette impression de dialogues étroits noués entre l’œuvre et le vitrail ; ces « Goûts réunis », leitmotiv du travail des éditions Diane de Selliers depuis leur création. Ainsi, ce dialogue terrifiant du Triomphe de la mort avec ce détail du vitrail où la mort couronnée reflétée par un miroir répond aux vers du poète :

« Or je consens à te faire honneur
que je n’ai point coutume d’accorder :
tu passeras sans peur et sans souffrance »


Les Éditions Diane de Selliers ont fait appel pour cette traduction inédite des Triomphes au poète Jean-Yves Masson. Ce dernier a pour celle-ci retenu la régularité du rythme avec le choix du décasyllabe aux fins de rester au plus près de l’ hendécasyllabe italien de Pétrarque. Les choix opérés par Jean-Yves Masson visent à inscrire ce texte classique en notre siècle et accessible à nos contemporains. Point d’archaïsme, subtil équilibre entre l’héritage du poète et la vue de cette poésie au XXIe siècle, laissant loisir aux puristes de passer de la traduction au texte original placé en vis-à-vis.
A cette traduction, s’ajoute un véritable appareil critique dont les introductions signées également Jean-Yves Masson et Paule Amblard (que nos lecteurs connaissent pour son livre remarqué « Un pèlerinage intérieur ») et qui explore l’univers symbolique de la baie d’Ervy-le-Châtel comme une initiation, et des textes passionnants signés Flavie Vincent-Petit consacrés à l’âge d’or du vitrail champenois. Que pouvait-on rêver de plus pour une telle édition d’exception ?
 

MEIJI - Splendeurs du Japon impérial sous la direction de Sophie Makariou et Nasser D. Khalili, MNAG Liénart Editions, 2018.

 

 

Il serait réducteur de présenter l’ère Meiji comme une pure ouverture du Japon à la fin du XIXe siècle sur le monde balayant d’un revers de Kimono toute la tradition sur ce passage. Et si ce détail d’une paire de paravents peints par Ando Jûbei trahit quelques concessions à la modernité, ces impressions cotonneuses de palais enneigés et ce silence à peine troublé par l’irisation de l’onde par les carpes représentées relèvent cependant des codes classiques hérités du Japon traditionnel. C’est donc avec mesure et bien des nuances qu’il faudra aborder cette période charnière du Japon, ainsi qu’en témoigne le catalogue de l’exposition qui en révèle toutes les splendeurs. Aucune société, même la plus soumise, n’a su balayer ses acquis culturels par l’influence de courants extérieurs, surtout lorsqu’il s’agit du Japon, toujours volontaire pour observer et adapter, sans pour autant abandonner ses traits culturels classiques, même dans la plus grande modernité.

Et si le droit romain abordera les rives du pays du Soleil Levant en son Code civil et que le katana ne sera, plus guère porté sur la hanche gauche du samouraï, la fascination pour le mont Fuji dont témoigne le même Jûbei, maître du cloisonné, en dit long sur les permanences culturelles d’un pays à la longue et riche histoire. Le Japon produira certes en masse pour l’Occident avec toutes les dérives que comporte ce genre de massification de l’art, mais gardera cependant et préservera tout une portion de cette production plus réussie et plus soignée pour des acquéreurs japonais. Académies et institutions vont alors concurrencer le modèle traditionnel reposant sur la relation maître (sensei) et disciple. Des estampes se colorisent à souhait, révélant des vêtements à l’occidentale, les « longs nez » font leur apparition dans les représentations, les codes s’élargissent pour un Japon qui s’industrialise de manière étonnante si l’on considère ses codes féodaux à peine consumés. Le lecteur appréciera aussi le renouveau cloisonné résultant de ces mutations.

Un style et avec lequel l’occidental a depuis longtemps entretenu une certaine attirance et familiarité due notamment au Japonisme déferlant en Occident concomitamment et faisant le bonheur des premiers collectionneurs et esthètes tels les Goncourt ou encore l’esthète et dandy Robert de Montesquiou qui n’hésita pas, dès la fin du XIXe siècle, à employer les services d’un jardinier venant tout droit du Japon... C’est tout un pan de l’Histoire du Japon moderne qui se dévoile dans ces pages colorées et riches d’enseignements, du point de l’Extrême-Orient, comme de l’Occident.
 

« Ando. L’œuvre complet de 1975 à nos jours » de Philip Jodidio, relié, 30,8 x 39 cm, 740 pages, Taschen, 2018.

 

 

Il fallait une édition à l’envergure de celle du grand architecte japonais pour lui rendre l’hommage que son art mérite. Un défi relevé avec esthétique et élégance, comme il se devait, par les éditions Taschen avec ce monumental ouvrage intitulé simplement « Ando. L’œuvre complet de 1975 à nos jours ». L’ouvrage offre à l’amateur de belles architectures toute la quintessence de cet artiste dont les plus belles réalisations se trouvent présentées dans ce luxueux ouvrage de taille impressionnante 30,8 x 39 cm. Somptueuse, cette monographie sous la plume avisée du spécialiste Philip Jodidio permet chapitre après chapitre une découverte intime du travail de l’architecte. Le nom de Tadao Ando est suffisamment connu de par le monde pour ne pas rappeler son parcours si ce n’est qu’il est le seul architecte à avoir remporté les quatre plus prestigieuses distinctions de son art : les prix Pritzker, Carlsberg, Kyoto et le Praemium Imperiale. Débutant dans la boxe, puis autodidacte en architecture, cet homme au parcours singulier n’a pas cessé sa vie durant de sortir des chemins battus.

 


Inspiré par la sensibilité de son pays d’origine, Ando a su puiser ses sources d’inspiration dans la notion d’espace qu’il perçoit comme une sagesse physique. Ses créations sont souvent présentées comme des haïkus architecturaux pour leur minimalisme concentrant l’essentiel des choses et des espaces et où la lumière rythme la matière, le béton lisse notamment. L’architecture conçue par Ando voit converger la dimension humaine aux volumes géométriques simples, les accords nature-espace-matière. L’architecte Ando a forgé son style par une observation incessante des différentes architectures afin d’y privilégier cette harmonie entre la construction et la joie ressentie par ses habitants en son sein. Ando a ainsi réussi à faire reculer les limites du rapport dimension, hauteur, surface et volumes tridimensionnels, laissant toujours la lumière lier ces éléments dans sa diversité.

 


Plus de 700 pages dressent ainsi le parcours de cette carrière foisonnante depuis le milieu des années 70 jusqu’aux toutes dernières créations de l’architecte avec le Poly Theater de Shanghai et le Clark Center du Clark Art Institute de Williamstown (Massachusetts). L’origine, les plans architecturaux ainsi que de splendides photographies des plus belles constructions sont ainsi proposés qu’il s’agisse de résidences privées, d’églises, de musées ou d’espaces culturels dans les pays du monde entier en format XXL.

 


Également disponible en une Édition d’art limitée à 100 exemplaires, comprenant un dessin original signé par Tadao Ando

 

« Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » sous la direction de Séverine Lepape, département des Arts Graphiques du musée du Louvre, 19,7 x 25 cm, 224 pages, 150 illustrations, broché avec grands rabats, Coédité avec le musée du Louvre, Lienart éditions, 2018.

 


Entrer dans la matérialité de l’œuvre, tout en s’en éloignant suffisamment pour mieux en juger la portée, voilà le fil directeur qui anime les auteurs de ce catalogue « Gravure en clair-obscur. Cranach, Raphaël, Rubens » accompagnant idéalement l’exposition du musée du Louvre « Gravure en clair-obscur ». Ce jeu de proximité et d’éloignement, parallèle à celui de l’ombre et de la lumière, offre non seulement une meilleure compréhension de l’art d’une époque, mais invite également à de nouvelles recherches sur les usages des encres, des couleurs grâce à des procédés d’investigation scientifique tels que cela ressort dans l’impressionnant tableau joint en annexe du projet CLARO. Ce remarquable catalogue s’inscrit également dans la collection « Arts graphiques / Musée du Louvre » initialement présentée dans nos colonnes avec « À l’ombre des frondaisons d’Arcueil » jusqu’à l’avant-dernière publication consacrée aux dessins d’Israël Silvestre.

 

Monogrammiste ND_Sainte Famille avec sainte Elisabeth gravure en couleur

PD W-4-27The Trustees of the British Museum

 

Séverine Lepape, commissaire de l’exposition, dresse un tableau des nouvelles recherches autour des estampes en clair-obscur, insistant justement sur les avancées de la recherche quant à cette matérialité des estampes en couleur depuis une vingtaine d’années. Peter Fuhring, quant à lui, évoque cet art de la collection de l’estampe en couleurs en France avec bien des noms passés à la postérité tels Marolles, Rothschild, Lugt sans oublier Pierre Jean Mariette qui a également laissé son nom à sa fameuse collection. Vanessa Selbach retrace le gout pour l’estampe en couleurs en France dans le premier tiers du XVIIe siècle, période de transition importante du bois à la taille-douce sur cuivre. La deuxième partie de cet ouvrage abondamment illustré reproduit les feuilles présentées dans l’exposition accompagnées de notices complètes, une agréable manière de prendre son temps, avant ou après l’exposition, afin de mieux explorer cet univers de nuances infinies si bien évoqué dans ces pages.
 

« Les premiers voyageurs photographes ; 1850-1914 », sous la direction d’Olivier Loiseaux, préface de Jean-Robert Pitte, textes d’Olivier Loiseaux et Gilles Fumey, co-éditions BnF, Société de géographie et Editions Glénat, 2018.

 


C’est à un fabuleux voyage autour du monde et dans le temps auquel nous convie ce bel ouvrage réalisé sous la direction d’Olivier Loiseaux, conservateur en chef du département des cartes et plans à la Bibliothèque nationale de France. Un voyage privilégié dans l’espace-temps grâce à ces clichés pris, il y a plus d’un siècle voire presque un siècle et demi, entre 1850-1914, par des voyageurs photographes (explorateurs, savants, aventuriers, militaires, missionnaires…) et auxquels l’ouvrage rend par ces pages un bel hommage.
De par l’esthétique même de ces photographies anciennes, pour nombre prises dans des situations extrêmes, nous mesurons combien ces photographes voyageurs, professionnels ou non, avaient déjà acquis une maîtrise impressionnante de la technique photographique. Certains clichés sont l’œuvre de célèbres photographes tels Felice Beato, Désiré Charnay, Timothy O’Sullivan ou encore William Henri Jackson, dont un des clichés, pris dans ces hauteurs rocheuses que l’on devine vertigineuses, a été retenu pour couverture de l’ouvrage. C’est en effet une étonnante esthétique intemporelle que nous révèlent ces photographies d’un temps ancien, déjà lointain, notamment celles de Philippe Remélé du désert de Libye, de Victor Deporter de la citadelle de D’El Goléa dans le Sahara algérien. Les clichés d'Édouard Joseph Bidault de Glatiné nous content encore aujourd’hui les rêves d’un Arthur Rimbaud au pays Harrar en Éthiopie en 1888, les inoubliables photographies des charmes de Constantinople en 1860 des frères Habdullah devancent quelque peu les célèbres pages de Pierre Loti, et les clichés de Julien Thoulet en Terre Neuve ou de William Libbey en Alaska, évoquent encore l’histoire devenue légendaire « Des derniers rois de Thulé »…
Rangés par continent puis par région, apparaissent alors aux yeux du lecteur ces pays, paysages ou scènes d’un autre temps tels ces horizons époustouflants de la fin du XIXe siècle d’Angkor et signés Louis Lucien Fournereau ou ceux de Perse, d’Inde, d’Arizona ou ceux peut-être plus époustouflants encore du Colorado de Timothy O’Sullivan. Des clichés du Canal de Suez en construction, de New York ou du Queensland au tournant du siècle dernier, nous rappellent également combien ces hommes du XIXe et début du XXe siècle avaient foi dans un progrès - dont nous connaissons aujourd’hui les limites, mais qui conduisit non seulement ces voyageurs, professionnels ou non, à utiliser avec conviction et talent cette nouvelle technique, la photographie, mais aussi à en explorer avec audace de multiples variantes ( Tirages albuminés, sur verre, positifs de projection ou encore cyanotypes). Une audace pleine de promesses qui, bousculant quelque peu peintres et peinture, donnera à la photographie ses lettres de noblesse légitimant la naissance d’un nouvel art.
Si ces aventuriers d’un autre siècle ont ainsi pu transmettre à leurs contemporains, connaissances, sciences et cultures, ce sont aussi par ces mêmes clichés extraordinaires qu’ils nous lèguent aujourd’hui encore, à nous homme du XXIe siècle, ce siècle de la fiction et des voyages virtuels, les traces de civilisations ou de paysages pour nous méconnus ou aujourd’hui disparus.
Avec une préface de Jean-Robert Pitte, président de la Société de géographie, et des textes signés Olivier Loiseaux et Gilles Fumey, professeur des universités, docteur en géographie et chercheur au CNRS, l’ouvrage offre ainsi à ses lecteurs de fructueux regards croisés mêlant géographie, histoire, ethnographie, architecture… Cette belle réalisation n’aurait, enfin, pas été possible sans les fabuleuses collections de la Société de géographie de Paris, la toute première Société de géographie de par le monde, fondée en 1821, et dont la bibliothèque ne regroupe pas moins de 145 000 photographies. C’est à cette Société de géographie que les auteurs ont souhaité dédier le dernier chapitre.
Un ouvrage offrant au lecteur de merveilleux souvenirs d’un voyage inédit de par le monde et le temps en compagnie de voyageurs photographes de jadis aux rêves aussi grands que leur talent.
 

Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, ouvrage collectif sous la direction d'Aurélie Clemente-Ruiz, Hazan, 2018.
 


Si l’exposition actuellement proposée à l’IMA sur les cités millénaires donne la priorité à la réalité virtuelle, et donc au numérique, le présent catalogue sur papier aura également toute sa place afin de mieux situer cette extraordinaire aventure dans son contexte scientifique, archéologique et culturel. Ainsi que le souligne en ouverture Audrey Azoulay, présidente de l’Unesco, les conflits qui déchirent une partie du monde arabe ont été source d’incommensurables souffrances humaines et d’atteintes irréversibles au patrimoine culturel de leurs pays. La réalité virtuelle ne peut, certes, remédier à tout cela, mais elle offre cette possibilité d’une action de mémoire indéniable à l’heure où les réflexes des nouvelles générations se réalisent plus à partir d’une démarche audiovisuelle que littéraire. C’est le contexte de ces quatre régions concernées par l’exposition, que sont Mossoul, Alep, Palmyre et Leptis Magna qui se trouve ainsi complété dans ces pages informées. Véritable état des lieux de ces sites, l’ouvrage a donné la parole à de nombreux témoins ayant vécu ces bouleversements, qu’il s’agisse d’archéologues, d’historiens, mais aussi d’architectes, écrivains ou poète notamment le poète Adonis. Évocations des contextes historiques, focus sur tel ou tel bâtiment, questions fondamentales posées telle celle de la reconstruction de Palmyre, nombreux sont les angles qui complètent idéalement la visite virtuelle proposée par l’IMA avec l’exposition Cités millénaires - Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul.

 

« Picasso bleu et rose » Catalogue officiel de l’exposition au musée d’Orsay du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019, Hazan, 2018.

 



« J’ai voulu être peintre et je suis devenu Picasso », qui d’autre que le peintre pouvait mieux illustrer le 4e de couverture du catalogue publié à l’occasion de l’exposition du musée d’Orsay « Picasso, bleu et rose » ? Picasso s’avère en effet la plus belle illustration de consentement à son destin en devenant lui-même dans son art, et non un peintre académique de plus tel que l’eut plus probablement souhaité son père. Or cette métamorphose s’accomplit très tôt dans le parcours de l’artiste, lors de ces années qualifiées de bleu et rose, ces couleurs devenues « période » dans l’œuvre de l’artiste et qui, en effet, prédominent dans ce très beau catalogue à l’iconographie abondante. Réalisé sous la direction de Laurent Le Bon, l’ouvrage explore ces années cruciales du début du XXe siècle allant de 1900 à 1906, six années seulement qui tissent la trame de la tapisserie monumentale à venir et dont l’artiste allait étendre toutes les possibilités tout au long de sa carrière. « La première étincelle d’un feu d’artifice » telle est l’autre métaphore employée par les auteurs pour cet artiste hors-norme qui écrivit son destin en une mission si personnelle qu’elle ne convainc à ses débuts que l’ artiste, lui-même, déroutant même ses proches.

Face au « succès Picasso » dont l’exposition et le catalogue témoignent, on oublie trop souvent les phases d’extrême solitude et de désespoir qu’eut affrontées l’artiste devant l’incompréhension générale jusqu’au cercle de ses amis les plus intimes. Les différentes contributions insistent sur cette idée de continuum quant à ces influences bleues et roses au lieu d’une conception cloisonnée, ces fils, une fois de plus restant tissés dans la trame picassienne de manière inexorable. Qu’il s’agisse de l’entretien avec le spécialiste John Richardson ou du journal de ces premières années du siècle dans la capitale française pour le jeune artiste, c’est une connaissance presque intime qui est donnée au lecteur de ce qui composera le paysage intellectuel, artistique et émotionnel de Picasso, entre musées et galeries, misère et vie nocturne, sans oublier les amis omniprésents. Nous tournons les pages de ce Journal, année après année, voyant ces évènements cruciaux surgirent dans la vie de l’artiste comme cette année 1901 qui vit le suicide de son meilleur ami Casagemas, et qui aura un impact si important sur la couleur bleue prédominante dans l’œuvre de l’artiste, couleur froide synonyme de mort avant que le rose et l’ocre-rose n’adviennent. Quelques touches de couleurs égaient encore sa création avec La Naine et L’Attente, mais ces dernières laissent déjà entrapercevoir une vision tragique de la vie, manifeste dans La Buveuse d’absinthe dont les plaisirs apparaissent mortifères. Au terme de cette abondante somme, le lecteur réalisera combien certaines périodes – six années seulement – peuvent contenir en germe une abondante moisson présente et à venir, c’est toute la réussite de cette exposition et de ce catalogue qui l’accompagne.

 

"Freud. Du regard à l'écoute" sous la direction de Jean Clair, 336 pages, ill., sous couverture illustrée, 190 x 240 mm, cartonné, Coédition Gallimard / Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, 2018.

 

 

 


Comment les sciences, l’art et la spiritualité convergent avec la psychanalyse à partir de la figure centrale de Sigmund Freud, médecin viennois né au milieu du XIXe siècle et mort à Londres, après avoir fui tardivement et malade, Vienne, l’Allemagne et la tragédie de la Shoah ? Fort d’une iconographie remarquable, c’est à partir de cette forte et riche personnalité, fondatrice de la psychanalyse, la replaçant dans son temps, que l’ouvrage étudie ces différents angles. Même si Freud se qualifiait de « juif tout à fait sans Dieu », ainsi que le rappelle le directeur du mahJ, Paul Salmona, le judaïsme demeure pourtant indissociable d’un grand nombre de traits marquant ayant conduit à la naissance de la psychanalyse, dont la méthode interprétative. Jean Clair, en ouverture, souligne également l’importance du cadre viennois pour la naissance de la psychanalyse, un bouillonnement culturel propice à une exploration du bouillonnement de l’inconscient. Une ébullition des idées ayant conduit à tous les possibles, aux fantaisies les plus incroyables, étudiées dans une riche contribution par Laura Bossi.

 

Une leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet,

1887 Huile sur toile, 300 x 425 cm

 

Qu’il s’agisse du principe de biogénétique fondamental développé par Ernst Haeckel aux rapprochements phylogénétiques opérés par Freud entre psychanalyse, anthropologie et ethnologie, ces éléments se devaient de retrouver leur juste place.

 

"L’art et la science d’Ernst Haeckel »

 Lire notre chronique

 

 

La place justement des images, analysées également dans une riche contribution par Philippe Colmar, s’avère essentielle dans ses rapports avec la psychanalyse, entre ce qui est montré et suggéré, explicite ou refoulé. Exposer un motif, c’est s’exposer, surtout lorsqu’il s’agit de représentations à connotations sexuelles. Le judaïsme chez Freud nourrit bien des réflexions, objet de la présente exposition au Musée des arts et d’histoire du Judaïsme, ainsi que l’illustre la contribution de Gérard Haddad.

À la lecture de cet essai, l’empreinte du judaïsme sur cette science naissante au XXe siècle est bien moins ténue qu’il n’y paraît, même si la volonté expresse de son fondateur de les dissocier a certainement joué dans cet éloignement apparent. Nombreux seront les angles proposés pour mieux comprendre la place de Freud et cette pensée fondatrice, passionnante et foisonnante du père de la psychanalyse : Freud neurobiologiste, évolutionniste, amateur d’art, explorateur des rêves et de la sexualité… avant d’aborder au final une sélection de textes réunis en anthologie sous la signature d’auteurs tels Ernst Gombrich, Jean-Bertrand Pontalis, Yosef Hayim Yerushalmi et bien d’autres encore contribuant à une meilleure connaissance de cette figure intellectuelle majeure du siècle passé. Un ouvrage qui ne pourra que passionner et susciter la curiosité des professionnels, mais aussi de tout à chacun ouvert à la pensée de Freud ou curieux de psychanalyse.

 

 

"Londres" de Florence Bourgne, Jacques Carré et Jean-Claude Garcias, Citadelles & Mazenod, 2018.

 


Londres, ville familière même lorsqu’elle n’a pas encore été arpentée, et secrète tant qu’elle n’a pas été vécue de l’intérieur, n’a de cesse d’attirer à elle comme un joyau aimanté. Étirée tout au long de la Tamise, fleuve emblématique de son identité, Londres est plurielle, non seulement dans la géographie de ses quartiers, mais également quant aux multiples sensibilités qui s’y côtoient. Les trois auteurs, universitaires et amoureux de la capitale anglaise, offrent avec ce bel ouvrage plus qu’une mémoire de la ville anglaise, une visite d’exception. Avec plus de 500 reproductions, c’est au cœur de la ville et de ses périphéries qu’ils ont su plonger pour capter ses pulsations, secrètes pour certaines, familières pour d’autres. Si l’idée de centre est toujours délicate pour Londres, il demeure cependant des pôles définis par leur histoire et leur culture. Le centre politique bien entendu, certainement le plus connu internationalement pour ses icônes architecturales avec Westminster, mais aussi le West End et Camden pour leurs célèbres grands magasins et institutions culturelles, sans oublier Mayfair pour ses galeries tout aussi réputées. Les premières reproductions donnent la tonalité de cet ouvrage magnifique avec l’incontournable brume sur Big Ben et la Tamise, l’enchevêtrement inextricable d’architectures de différents siècles où la modernité surgit de manière impromptue des habitations de naguère.

 

 

Lire aussi notre dossier spécial Londres

 

Car il ne faut jamais oublier les racines médiévales de la cité qui irriguent encore inconsciemment ses habitants, ses rues, avenues et ses quartiers. Déjà, en ces temps reculés, la capitale est cosmopolite et culturelle, une diversité qu’elle n’a cessé de préserver depuis, et l’image d’Épinal d’un blouson de cuir côtoyant un costume trois-pièces de Saville Row n’est pas si éculée… Les auteurs invitent le lecteur à découvrir cette riche Histoire sans laquelle la connaissance de la ville demeurerait toujours imparfaite, les origines du commerce, les lieux de pouvoir, la place des artistes et l’esthétique selon les époques, tout fait signe à Londres, même plusieurs siècles après les ravages causés par la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur plus pressé, à la veille de son voyage, jettera son dévolu sur ce chapitre plus proche de nous « Du modernisme au postmodernisme", un chapitre dressant en une centaine de pages un portrait concis et complet de Londres telle que le visiteur peut la vivre aujourd’hui. Mais il reviendra à n’en pas douter à cette Histoire si prégnante chez ce peuple un brin traditionaliste dans une âme ouverte aux changements, une alchimie qui échappe souvent au continental venu de l’autre côté du Channel et que ce bel ouvrage contribue à mieux comprendre.

 

« Picasso Chefs-d’œuvre ! » collectif sous la direction de Coline Zellal, Musée Picasso Paris - Éditions Gallimard, 2018.

 

 


Quel est le rapport de Picasso au concept de chef-d’œuvre ? À partir de cette interrogation riche et fertile chez l’artiste le plus connu du XXe siècle, le présent catalogue a proposé plusieurs pistes de recherche. Si les témoignages directs manquent sur la manière dont Picasso pouvait considérer lui-même ce rapport, Émilie Bouvard rappelle en introduction que l’artiste était néanmoins soucieux de sa réception et qu’il établissait une hiérarchie parmi ses créations en conservant certaines d’entre elles tout au long de sa vie. L’homme était cependant particulièrement conservateur, non seulement en matière d’œuvres, mais aussi à l’égard de toutes sortes d’objets qui croisaient sa vie.

Alors, rechercher ce qu’il avait pu juger réussi est une tâche ardue qui dépasse le « cadre » de l’artiste, pour l’élargir à sa réception par la critique, le public et la postérité. Les notions de séries compliquent encore cette approche, à partir de quand un chef-d’œuvre répété garde-t-il ce caractère ? Question délicate si l’on songe aux nombreux Arlequins et Baigneuses réunies dans ces pages. La frénésie créatrice de Picasso peut laisser entendre que l’ultime chef-d’oeuvre relève plus d’une quête de l’absolu inatteignable qu’une réalité concrète du quotidien de l’artiste. C’est pour mieux appréhender cette question que le parcours conçu par l’exposition offre de circonscrire l’œuvre de Picasso quant à sa réception sur près d’un siècle. L’impressionnante iconographie réunie dans ces pages montre combien cette réception participe à l’élaboration du chef-d’oeuvre, une œuvre rangée au statut iconique parfois comme pour Les Demoiselles d’Avignon et Guernica, plus discrète pour d’autres, mais non moins importante pour l’artiste. Il apparaît vite que le peintre, sculpteur, graveur dépasse la notion même de chef-d’œuvre matérialisé par une œuvre unique pour lui donner une dimension qui transcende l’espace et le temps à partir de sa création, sans cesse renouvelée tout au long de sa vie. La flamme vive de son regard démontre qu’il cherchait quelque chose dont il avait la prescience et dont il se rapprocha toute sa vie. L’a-t-il atteinte ? Son œuvre et ce riche catalogue contribueront peut-être à s’approcher au plus près de la réponse.

 

"André Gide, André Malraux. L’amitié à l'œuvre (1922-1951)" un livre de Jean-Pierre Prévost, avec la collaboration de l'Alban Cerisier, avant-propos de Peter Schnyder, Coédition Gallimard / Fondation Catherine Gide, 2018.
 


La rencontre entre André Malraux et André Gide, entre ces deux André, ces deux écrivains ayant, et l’un et l’autre, laissé leur nom à la postérité littéraire du XXe siècle, a lieu en 1922. À cette date, André Malraux n’a que vingt et un ans, et un avenir prometteur comme le juge son aîné, André Gide, qui lui, a dépassé la cinquantaine, et demeure intrigué par le talent précoce du jeune homme. Ce sera le début d’une longue amitié, une estime mutuelle sur une trentaine d’années, ayant pour cadre principal les éditions Gallimard et plus particulièrement la NRF. André Malraux entre en effet dans la célèbre maison grâce à cet appui prestigieux et offrira en retour une collaboration active, non seulement en tant que directeur artistique, mais aussi membre du comité de lecture dès 1928, et le jeune écrivain dirigera l’édition des œuvres complètes de Gide. Une amitié littéraire indéfectible qui se doublera d’un combat commun contre le fascisme dans les années 1930. Les deux hommes feront également le fameux voyage à Moscou avec, pour Gide, la désillusion évoquée dans son célèbre livre Retour d’URSS. Malraux choisira, lui, la guerre d’Espagne et le combat auprès des Républicains espagnols. Jean-Pierre Prévost a réussi à faire revivre cette amitié par une abondante réunion de documents et d’archives souvent inédits accompagnés d’une iconographie remarquable. Un album mémoire de cette amitié tissée entre les deux intellectuels avant tout à partir d’affinités littéraires dès les premières années, avec cet amour indéfectible des livres. C’est un jugement sur l’œuvre de Gide d’une étonnante maturité pour un jeune homme de cet âge qui scelle leur rapprochement, un intérêt vite réciproque lorsque André Gide volera au secours de l’imprudent téméraire, parti à Angkor pour un trafic illégal de vestiges archéologiques et condamné à trois ans de prison par la justice coloniale. Ce sera le point de départ d’une vaste réflexion sur la politique coloniale des puissances européennes bien avant 1950, et qui anticipera les futures crises de la décolonisation, ainsi qu’une critique radicale des fascismes qui grondent avant 1940. La littérature s’inscrit en un tout chez ces deux personnalités radicalement différentes, mais toutes deux mues par une haute conception de l’écriture. Avec cet album, ce sont d’inoubliables photographies d’époque du premier congrès des écrivains soviétiques où nous voyons un André Malraux griffonner nerveusement quelques notes, alors que quelques pages plus loin André Gide, à un autre congrès au côté de son jeune ami, affiche un visage stoïque… La Condition humaine en 1933 récompensé par le Goncourt et Le Temps du mépris en 1935 consacrent le talent d’André Malraux sans que cela n’affecte les relations entre les deux hommes. Au lendemain de la guerre, si les rencontres entre les deux amis s’espacèrent, les liens n’en restèrent pas moins solides. Seul bémol, après la mort de Gide, Malraux s’agace de l’idolâtrie faite à son ami et décline tout témoignage sur le vif. Un peu plus tard, cette réserve sur la portée de l’œuvre de Gide se confirmera, non pour renier cette amitié, mais pour souligner combien l’Histoire y faisait défaut. Une amitié décidément exigeante jusqu’à son terme.

 

« La Beauté du Temps » de François Chaille, Dominique Fléchon, 280 pages - 241 x 286 mm Couleur - Relié sous jaquette, Flammarion, 2018.

 


Tempus fugit, l’adage est bien connu et nous sommes prévenus, et pourtant nous courrons inlassablement après ce temps si évanescent… Cependant, cette quête aussi vaine qu’infernale est loin d’être contemporaine, déjà les Antiques s’interrogeaient tels Sénèque ou encore Marc-Aurèle sur ce que nous faisions de ce temps imparti aux hommes, synonyme de vie et de quête existentielle. Nul étonnement alors que depuis les temps anciens, créateurs et autres inventeurs aient cherché à capter d’une manière ou d’une autre ce temps notamment grâce cloches, campaniles, puis les horloges, pendules, montres de poche, puis de poignet. François Chaille et Dominique Fléchon sont partis à la recherche du temps, non point dans la littérature, mais dans l’horlogerie proprement dite, celle qui offre, elle aussi, un miroir toujours évocateur sur la manière dont l’homme a appréhendé le temps, et a souhaité le dompter en des mécanismes de plus en plus complexes et esthétiques. Les auteurs ont entrepris une longue quête dont le point de départ est le temps des cathédrales, si cher au médiéviste Georges Duby, et qui marque le cœur battant de la vie quotidienne et spirituelle de cette époque. Cette pulsation se devait d’être audible, ce seront alors ces magnifiques créations horlogères qui donneront à entendre le temps des offices et des prières scandant les journées. La Renaissance apportera, quant à elle, un vent d’ouverture conduisant l’homme à s’interroger sur sa place dans le monde, un monde qui voit ses frontières s’élargir et ose aborder l’inconnu. L’horlogerie a su traduire cette audace, les complications horlogères se développèrent, alors, marquant ce rien n’est impossible. Chaque siècle a apporté son lot d’inventions, mais également sa propre esthétique, sans cesse renouvelée, affinée, se faisant ainsi l’écho des plus belles créations artistiques de leur époque. La somptueuse iconographie réunie par les auteurs en témoigne de la manière la plus brillante. Comment ne pas s’extasier sur cette montre de la duchesse de Luynes où or, argent, rubis et jaspe, sans oublier les diamants bien sûr, composent le plus bel écrin pour égrener les heures ? Les avant-gardes ne sont pas, eux aussi, oubliés, avec des créations étonnantes traduisant tout autant les évolutions technologiques qu’esthétiques, telles cette grande complication de Patek Philippe ou cette non moins fastueuse montre-bracelet à heure sautante pour femme d’Audemars Piguet… Nul doute alors que la raffinée duchesse de Windsor, Wallis Simpson, ait jeté son dévolu sur cet esprit du temps avec des créations qu’elle inspira à Van Cleef & Arpels notamment cette fameuse montre cadenas. Le temps file, avons-nous dit, et ce bel ouvrage nous emporte non point jusqu’à son terme, mais tout au moins vers les créations les plus récentes de notre siècle, une belle manière de ne point négliger l’une des données qui nous est la plus précieuse, ainsi qu’en témoignent ces pages sur La Beauté du Temps.

 

Xavier Salmon « Pastels du musée du Louvre XVIIe – XVIIIe siècles » format : 257 x 292 mm, 384 pages,Louvre éditions, Hazan, 2018.

 


Les détails des différents portraits réunis dans les premières pages de ce magnifique livre édité par Hazan en coédition avec Louvre éditions donnent immédiatement la tonalité de l’ouvrage : émerveillement et raffinement. Émerveillement tout d’abord de la fraîcheur de ces œuvres que le temps n’est pas parvenu à altérer, chose remarquable lorsque l’on sait la fragilité de la poudre laissée par ces bâtonnets et les vicissitudes qu’elles eurent à connaître avec la période révolutionnaire. Raffinement aussi avec le soyeux de ces étoffes rendu par la main de l’artiste ou ces regards pétillants captés à jamais par le geste du pastelliste. Xavier Salmon va droit au but lorsqu’il rappelle avec raison qu’aucune collection de pastels de ces XVIIe et XVIIIe siècles n’égale celle du Louvre. Couvrant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, ces instantanés fragiles reflètent l’esprit d’une société, celle de l’Ancien Régime, qui par ces portraits semble encore vibrer devant l’œil du lecteur. C’est cette magie qui capte immédiatement l’attention, le geste d’une main dont les veines trahissent discrètement l’âge, un regard énigmatique dont on ne sait s’il est complice ou distant, voire ironique, bruissement des étoffes perceptibles au seul regard ou encore cette étonnante fraîcheur carnée de Madame de Pompadour captée par Maurice Quentin de la Tour… Le Siècle des Lumières scintille avec le génie de ses plus grands artistes qui se sont essayés à cet art plus discret que la peinture à l’huile.

 

Perronneau Marie-Anne Huquier Musée du Louvre

 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

 

Cette magnifique galerie défile au gré des pages avec les notices détaillées pour chaque œuvre et ce plaisir de glaner au hasard de ses affinités tel portrait, tel détail, telle sensation avec les pastels de Rosalba Carriera, Maurice Quentin de la Tour, Jean-Baptiste Siméon Chardin, Jean-Baptiste Perronneau, Jean Étienne Liotard, Jean-Marc Nattier ou encore Élisabeth Louise Vigée Le Brun, sans oublier certains artistes moins connus comme Marie-Suzanne Giroust, Adélaïde Labille-Guiard, Joseph Boze ou Joseph Ducreux. Un ouvrage qui trouvera assurément une belle place dans les bibliothèques.

 

« Les Impressionnistes à Londres, Artistes français en exil, 1870-1904 » catalogue de l’exposition sous la direction de Caroline Corbeau-Parsons avec la collaboration scientifique d’Isabelle Collet, Editions Paris Musées, 2018.

 


C’est un détail de l’œuvre fameuse de Claude Monet « Le Parlement de Londres » peint au tournant du siècle qui illustre la couverture du catalogue « Les Impressionnistes à Londres », rappelant ainsi le contexte de cette célèbre vue. Si Claude Monet avoue « Je dois reconnaître que le climat est des plus surprenants : les merveilleux effets que j’ai pu voir durant les deux mois passés à observer sans cesse la Tamise sont incroyables », il ne faut pas oublier que ce jugement n’est pas celui d’un artiste en voyage d’agrément mais d’un exilé forcé de quitter son pays. Quittant la France en guerre, ces artistes de cette fin de siècle en mal d’acheteurs et de commandes trouvent dans ce pays d’accueil non seulement de nouvelles sources d’inspiration ainsi qu’en témoigne le jugement de Claude Monet également de nombreuses relations utiles à leurs affaires grâce aux réseaux d’artistes déjà installés. Daubigny, Legros précèdent en effet Monet, Pissarro, Tissot et Sisley accompagnés de sculpteurs tels Carpeaux, Dalou, Rodin… un nombre suffisamment important pour que cette période anglaise ait eu une influence sur chacun d’entre eux, ce dont témoignent les articles réunis dans ce riche catalogue. Entre la chute du Second Empire et le début de la IIIe République, la défaite de Sedan joue, en effet, un rôle déterminant pour le départ de ces artistes comme le rappelle Caroline Corbeau-Parsons dans en introduction. Les différentes contributions du catalogue analysent la situation de ces peintres dans cet exil artistique de 1870 à 1904 avec, en premier lieu, cette Année terrible avant l’exil en 1871.

 

James Abbott McNeill Whistler, Noctune en bleu et argent : les lumières de Cremorne, huile sur bois, 1872 Tate, Londres, legs d’Arthur Studd en 1919. © Tate 2017. Photo : Joe Humphrys

 

Puis, c’est de l’autre côté de la Manche que se penchent les analyses proposées : comment ces artistes parvinrent-ils à s’implanter dans la capitale britannique ? Avec quelles aides et pour quels résultats ? Les échanges entre artistes anglais et français sont également éclairés avant d’étudier le célèbre motif de la Tamise et de Westminster cher notamment à Monet. Une chronologie, une bibliographie ainsi que la liste des œuvres exposées complètent ce catalogue à l’iconographie soignée et nombreuse (250 illustrations pour 272 pages).

 

 

UAM une aventure moderne, catalogue sous la direction d'Olivier Cinqualbre, Frédéric Migayrou et Anne-Marie Zucchelli, Centre Pompidou éditions, 2018.

 


Jouant sur la dénomination du sigle UAM, Union des Artistes Modernes, le catalogue publié à l’occasion de l’exposition au Centre Pompidou a retenu comme sous-titre Une Aventure Moderne, un choix approprié si l’on pense à la durée de ce mouvement prolifique sur près de trente années et dont le champ d’action fut sans frontières. Renouant en quelque sorte avec certaines époques de l’Ancien Régime réunissant tous les arts, ce mouvement a également su associer artistes français et étrangers pour une aventure dans la modernité du XXe siècle. La maquette du livre a, bien à propos, retenu une esthétique dans l’esprit de ce courant, privilégiant une abondante iconographie qui permet au lecteur de plonger littéralement dans cet univers créatif. Reflet d’une période et d’une société, ainsi que le souligne le directeur du musée des arts décoratifs Olivier Gabet, la perception de l’UMA a évolué au fil des années. C’est moins sa rupture avec la production antérieure qui retient désormais l’attention que cette « dissidence » incertaine qui marque ces créations. En faisant défiler les pages de ce catalogue, les créations de Francis Jourdain, Fernand Léger, Sonia Delaunay ou encore Le Corbusier lancent indéniablement un défi au siècle de la science et de la technique.

 

Le Corbusier (1887 - 1965) Pavillon des temps nouveaux, panneau mural "Habiter"
1937 Papiers découpés et encre brune sur papier 21 x 31 cm
© Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
© F.L.C. / Adagp, Paris

 

Rêver l’avenir en appréhendant le présent au quotidien, dans tous ses possibles, du Pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier et Pierre Jeanneret à l’hôtel particulier de Jacques Doucet. Les fauteuils perdent leurs pieds, acier et métal peint nouent des mariages inattendus, un élan vers plus de pureté, une simplification des moyens vers l’essentiel et ce « besoin de créer pour le plus grand nombre » comme l’affirment Carlu, Salomon et Pingusson. Cet élan se matérialise par de grandes manifestations et notamment les quatre salons tenus par l’UAM de 1930 à 1933, tentative d’apporter une réponse aux problèmes artistiques vécus en ces temps troublés. L’architecture et la création des grandes villas emblématiques de ce courant étonnent encore le regard du XXIe siècle avec cette interpénétration de volumes éclatés, jeux de lumière et de formes d’une rare liberté. Cette impulsion se prolonge encore vers des créations plus collectives, scolaires, sociales… un mouvement qui ne se tarira officiellement qu’à la fin des années 50 avec la disparition de l’UAM, mais dont les créations, même si le courant lui-même a pu souffrir quelque peu de l’oubli, continueront à inspirer nombre d’artistes et de créateurs jusqu’à nos jours.

 

« Indiennes, un tissu révolutionne le monde ! » Collectif, 232 p., Format :25 x 28,5 cm, 250 ill. couleur, reliure : Reliure couture au fil, La Bibliothèque des Arts, 2018.

 


Les Indiennes, ces tissus de coton imprimé dans les tons de rouge issus de la garance remontent aux XVIIe et XVIIIe siècles et nous sont plus familières que l’on ne pourrait le penser. Venus des comptoirs des Indes lointaines à ces époques où seuls de longs voyages en bateau en ramenaient les étoffes, ces trésors étaient non seulement rares et précieux par leur provenance mais également recherchés car ils étaient synonymes d’exotisme et d’évasion en un siècle ouvert sur l’extérieur et sur les plaisirs, ainsi que le relève le romancier Jean-Claude Gorgy en 1789 : « Le plaisir s’établit dans l’alcôve au lieu du luxe qui l’avait occupée jusqu’alors. » À partir de ces tissus qui connurent une diffusion mondiale, seront produites des multitudes de motifs allant des fleurs aux allégories, en passant par des paysages et autres thèmes littéraires. Le présent livre explore l’une des collections privées françaises les plus riches en la matière, celle de Xavier Petitcol, acquise récemment par le Musée national suisse. Les Indiennes ou « Toiles cirées peintes » vont connaître une véritable folie, une mode qui gagnera toute l’Europe et rapidement toutes les couches sociales. Chefs-d’oeuvre pour les plus belles qui sont peintes, et réalisations plus communes, cohabiteront par la suite, contrepartie d’un succès mondial. Les auteurs de ce livre illustré par les plus belles pièces de la collection nous font entrer dans cette aventure passionnante qui - au-delà de ces beaux tissus- transporte le lecteur dans le commerce et les plus grandes manufactures françaises et suisses de ces époques, une manière de mieux comprendre cette histoire qui eut tant d’influences sur l’habillement, l’ameublement et la décoration. Nous entrons au cœur des procédés de fabrication, découvrons l’encadrement réglementaire avec ses prohibitions afin de protéger le marché national des manufactures, le développement de ces manufactures en Suisse puis en Amérique et en Afrique. Les siècles suivants par leur développement d’une production de masse contribueront à lui faire perdre son identité au profit d’un marché sans limites, celui des cotonnades imprimées. Partons à la découverte des Indiennes, véritables narrations miniatures qui décoraient – et décorent parfois encore – des alcôves et autres chambres à coucher, doux rêves de paysages animés et d’histoires merveilleuses que ce livre nous fait revivre bien agréablement.

Les auteurs : Helen Bieri-Thomson, directrice du Château de Prangins-Musée national suisse ; Bernard Jacqué, historien des arts industriels et ancien maître de conférence à l’Université de Haute-Alsace ; Jacqueline Bacqué, conservatrice honoraire du Musée de l’impression sur étoffes, Mulhouse ; Liliane Mottu, professeure titulaire émérite, Université de Genève ; Xavier Petitcol, collectionneur de tissus imprimés et expert honoraire en étoffes anciennes. Diplômé de l’École du Louvre ; Margret Ribert, conservatrice des arts décoratifs, Musée historique, Bâle ; Patrick Verley, historien de l’histoire économique des XVllle et XlXe siècles.

 

Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet, 208 pages – 25 x 30 cm – 128 illustrations, coédition Musée d’Orsay / RMN GP, 2018.

 


C’est à une véritable plongée dans l’abstraction des formes et des couleurs à laquelle invite ce catalogue prolongeant l’exposition du musée de l’Orangerie en cours jusqu’au 20 aout 2018. Ainsi que le rappelle en ouverture Cécile Debray, commissaire de l’exposition et directrice du musée de l’Orangerie, Claude Monet consacrera les trois quarts de sa production à des vues de son jardin et des nymphéas de Giverny. Ce chiffre éloquent montre combien au-delà de la représentation du réel, le peintre se tourne de plus en plus vers le formel en d’inlassables recherches jusqu’à ses derniers jours.

 

Philip Guston : Painting, 1954. Huile sur toile, 160,6 cm x 152,7. The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth

 

Illustré par de nombreux détails d’œuvres de Monet, le catalogue invite le lecteur à retrouver ces liens parfois évidents, d’autres fois plus ténus, entre la fin de l’impressionnisme marqué par ces dernières toiles et les créations de l’expressionnisme américain. La réception des Nymphéas dans l’entre-deux-guerres ne peut que laisser dubitatif si l’on songe au « critique » François Fosca qui ne voit là qu’un essai raté d’un vieillard…

 

Guston, Philip, Dial, 1956 © New York, Whitney Museum of American Art / The Estate of Philip Guston, courtesy Hauser & Wirth / musée de l'Orangerie

 

Le retour à l’ordre après le premier désastre mondial ne s’accommode pas des explorations picturales allant vers l’abstraction, on veut de l’ordre, du concret et du sérieux comme le souligne Laurence Bertrand Dorléac. Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale et les années 50 pour qu’enfin ce legs soit apprécié à sa juste valeur et prolongé par le travail d’artistes de l’expressionnisme abstrait comme le rappelle Jean-Pierre Criqui ; un nouvel élan autorisé en cela par les œuvres tardives du peintre français qui avait banni depuis longtemps toute figure humaine, facilitant ainsi leur réception par l’abstraction. De nombreux documents, témoignages et études complètent le présent catalogue qui permettra d’apprécier respectivement les œuvres tardives de Monet et celles de l’expressionnisme américain sous un nouveau regard.

 

« Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes » Catalogue d'exposition sous la direction de Rodolphe Rapetti, 23,5 × 30,5 cm - 312 p. - 177 ill., Musée d'Orsay / RMN-GP - 2018

 


Prélude indispensable à l’émancipation politique, la prise de conscience d’une identité culturelle a été très tôt associée au symbolisme européen dans les pays baltes anticipant ainsi leur indépendance survenue au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le présent catalogue qui reproduit en couverture le détail de l’œuvre de Johann Walter Jeune paysanne interroge le lecteur et l’invite à entrer dans cet univers marqué par un symbolisme omniprésent et protéiforme selon la sensibilité de chaque artiste. Servi par une mise en page et une iconographie soignées, cet ouvrage retrace ces légendes et ce folklore qui ont construit l’identité et nourri l’âme de l'Estonie, Lettonie et Lituanie.



Konrad Mägi (1878-1925)Paysage de Norvège au pin1908-1910Huile sur toileH. 58,5 ; L. 75,2 cmTallinn, Musée d’art d’Estonie© Photo courtoisie du Musée d’art d’Estonie

 

Si les influences d’artistes comme Munch, Gauguin ou encore Van Gogh ont pu être perceptibles dans le travail des artistes baltes, c’est bien une identité propre qui se constitue et qui au-delà des différences de ces trois pays converge vers un symbolisme commun. Rodolphe Rapetti et Julien Gueslin font entrer le lecteur dans ce kaléidoscope balte et aux origines de ces trois cultures nationales. Chaque pays est ensuite étudié dans son propre rapport à l’art et à l’histoire. Puis les trois sections de l’exposition sont présentées avec la reproduction des œuvres accompagnées de notices complètes permettant ainsi de plonger dans cet univers complexe et passionnant, un prélude indispensable pour mieux comprendre ce qui nourrit ces « âmes sauvages » !

 

Didier Ben Loulou : « SUD », Editions La Table Ronde, 2018.

 


Ouvrir le dernier recueil de photographies de Didier Ben Loulou, qui vient de paraître aux éditions de La Table Ronde, intitulé tout simplement « SUD », c’est accepter la promesse d’un long voyage, d’un ailleurs, celui de la Méditerranée… Un monde où la vie bat, tape comme le soleil du sud ou gronde comme un ciel d’orage en plein été. Telle la première photographie de cet ouvrage avec l’ange de Jaffa, annonciateur, guerrier ou ange déterminé ?... Il faut regarder ces tirages pris entre 1980 et 2017, revenir, tourner les pages, oser comme on se souvient des morts et de la vie. Le photographe n’a pas souhaité pour ce recueil de chronologie, de titres, d’ordre, Jérusalem, Marseille, l’Espagne, la Sicile, le Maroc, Jaffa, mais le SUD. Seulement partir pour un long voyage, prendre son envol sur les ailes du large à San Remo ou à Marseille, se poser comme l’oiseau de Jaffa avant de repartir en bateau avec pour seule trace la vapeur du ferry dans la brume du Golf Saronique, ou à cheval, temps qui se croisent, et dans l’écume, les vagues, la houle d’une calanque de Marseille ou de La Ciotat, oser plonger. Didier Ben Loulou ne cherche ni les belles et tendres couleurs ni à témoigner, il photographie et n’ignore ni le rouge ni les couleurs éclatantes de Jaffa, de Marseille, Jérusalem, du « SUD ». Là où s’insuffle la vie de la Méditerranée, faite tout autant de bleu azuréen que de nuages, de confrontation de bateaux et d’âmes échouées. Il sait que dans ce long périple, il y aussi les chiens errants d’Athènes ou de Palerme, mais au-delà aussi le jaune d’un printemps à Jaffa qui éclate ou le jaune d’un camion qui éclaire, ou cet imperturbable vert le long d’une balustrade sicilienne ou encore le rose vif d’un tee-shirt sur la peau mate d’une jeune fille. Ses photographies parlent ou plutôt écrivent, « graphent », cette Méditerranée, ce « SUD » ( D. Ben Loulou est également l’auteur des « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs », Éd. Arnaud Bizalion, 2016). L’attente aussi le photographe la connait, l’attente des silhouettes dans ces rues vides, désertées, plein soleil d’Israël ou d’Espagne. Didier Ben Loulou aime aussi à ravir ces visages, détail d’une main, profils saisis avec ses empreintes et brûlures des vies… Et le photographe de continuer sa route, les prises, les paris. Percevoir les vies, la vie, ombres de Jérusalem, ombre sur un carrelage ensoleillé ou longeant un mur d’ocre et de jaune. C’est l’enfant de Jaffa, l’homme de dos de Sicile… et ce baiser repris pour couverture telle une promesse d’instant de vie, l’aube d’une étape, celle du « SUD » qui s’éveille et interpelle. Un très bel album qui fait suite et confirme la valeur du travail du photographe Didier Ben Loulou.

 

L.B.K.

A regarder notre interview vidéo de Didier Ben Loulou

 

 

« Le pain est d’or » de Massimo Bottura & Friends, Phaidon, 2018.

 


Il fallait oser et le chef triplement étoilé Massimo Bottura et ses amis ont conçu un livre de recettes à partir d’ingrédients ordinaires pour réaliser des recettes extraordinaires ! Militant contre le gaspillage alimentaire international, Massimo Bottura a eu recours à sa notoriété pour mobiliser la profession et un public le plus large possible afin de proposer des alternatives à ce qu’il estime à bon droit ne pas être une fatalité. Le chef a fait ses preuves, dans ce qui n’est pas un coup médiatique de plus, mais une vraie action militante de fond depuis 2015 et l’Exposition Universelle de Milan avec la création du Refettorio Ambrosiano dans la banlieue italienne où sont servis au quotidien des repas aux plus démunis à partir des surplus abimés lors de l’exposition. Invitant les plus grands chefs à proposer leurs recettes de ces petits restes qui honoreraient plus d’une table de qualité, cette vaste expérience a donné également lieu à un beau livre édité par Phaidon et qui a pour nom « Le Pain est d’or » du nom d’une recette de sa mère à base de pain rassis, de lait chaud et de sucre… Chaque cuisinier sait par expérience que c’est lorsque les ingrédients viennent à manquer que l’imagination est de ce fait sollicitée pour plus de créativité. Alain Ducasse, Yannick Alléno, Michel Troisgros, Mario Batali, Joan Rocca et bien d’autres toques célèbres ont prêté leurs concours et sollicité leur mémoire pour proposer des recettes inventives à partir de produits accessibles pour des recettes savoureuses présentées dans le détail et avec une mise en page joliment réussie sur papier sépia. Envie de pâtes au pesto menthe-chapelure, un poulet xinxim, ragout de veau ou de poisson ? Les idées ne manqueront pas avec « Le pain est d’or », un livre aisément applicable au quotidien et agréable à feuilleter avec ses nombreuses illustrations et ses éventuelles « notes » personnelles laissées à discrétion !

 

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS

Friedrich Nietzsche « Œuvres » Tome II Trad. de l'allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini. Édition publiée sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor, Bibliothèque de la Pléiade, n° 637, 1568 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2019.

Après un premier volume réunissant « La naissance de la tragédie » et « Considérations inactuelles », la collection de La Pléiade vient de publier le deuxième volume consacré aux œuvres du philosophe allemand Friedrich Nietzsche comprenant notamment deux écrits majeurs, « Humain trop humain » et « Le Gai Savoir » sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor. De 1876 à 1882 s’ouvre pour le philosophe une période féconde sous fond de crise profonde. Cette crise, prélude à la disparition totale de sa conscience dans les dernières années de sa vie, n’affectera paradoxalement pas la créativité de l’auteur, comme si elle constituait un rappel permanent de sa fragilité et donc de l’urgence de la transcender par une intense réflexion. Nietzsche a toujours cherché à réduire cette fracture antique entre âme et corps et ne pouvait alors sous-estimer justement les affections dont il était sujet ainsi qu’il le souligne dans Aurore : “Aussi loin que quelqu’un puisse pousser la connaissance de soi, rien pourtant ne peut être plus incomplet que son image de l’ensemble des pulsions qui constituent son être. A peine s’il peut nommer les plus grossiers par leur nom. » Durant cette période déterminante de sa vie, Nietzsche se libère de ses déterminismes, tout au moins de l’emprise de Wagner et des contraintes de la philologie, discipline dans laquelle il excellait pourtant. « Tuant le père » et abandonnant ses doux rêves de musicien, c’est au « métier » de philosophe qu’il consacre alors toutes ses fragiles forces, renonçant pour cela à ses obligations professionnelles en tant qu’enseignant. « Humain trop humain » cristallise en ses pages ce « monument d’une crise » vécu par le philosophe. Véritable passage initiatique, l’abandon du mouvement wagnérien ouvre à de nouveaux horizons, bien éloignés de cette régénération pourtant tant espérée de la culture allemande par le génie du musicien. Le voyage à Sorrente, et la maladie, encouragent le penseur à un repli sur soi, à une attitude plus philosophique que théoricienne, reléguant ainsi le mythe et la métaphysique loin de ses préoccupations. Une attitude fondée sur l’histoire et l’immanence prélude à la publication de « Humain, trop humain » dont la dédicace à Voltaire est significative, ce livre marquant définitivement la rupture avec ses relations wagnériennes dès lors radicalement hostiles. Les convictions et la métaphysique se lézardent au profit d’une recherche effrénée de la vérité qui passe par le scepticisme, et donc les révisions du jugement, sous forme d’aphorismes passés à la postérité. Nietzsche observe en effet : « Ce n’est pas le monde comme chose en soi, mais le monde comme représentation (comme erreur), qui est si riche de sens, si profond, si merveilleux, portant dans son sein bonheur et malheur ». 1882 marque la première édition du « Gai Savoir », son titre puisant aux sources médiévales des troubadours et ménestrels pour un esprit libre. Convalescent et heureux de l’hiver passé à Gênes, Nietzsche se sent prêt à produire une pensée élevée, servie par un style ciselé. Mais il ne faut pas faire du Gai Savoir une réflexion hédoniste et encore moins paisible, le philosophe au marteau fait preuve d’un travail critique à l’encontre des préjugés et autres morales idéalistes qui témoigne de sa puissance. Ce livre préfigure également l’annonce de la mort de Dieu et du nihilisme : « Gardons-nous de penser que le monde serait un être vivant. » C’est ainsi à un nouvel infini auquel appelle le philosophe : « Le monde au contraire nous est redevenu infini une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations ». Avant que des nuages ne viennent jeter un voile sur cette pensée singulière de la fin du XIXe siècle, ces pages resplendissent de cette volonté de puissance caractéristique du philosophe allemand et si souvent mal interprétée, c’est un, parmi les nombreux attraits, qui encouragera les lecteurs à découvrir ou relire cette pensée fertile grâce à cette édition traduite de l’allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini, et servie par un appareil critique facilitant sa lecture.
 

Friedrich Nietzsche Correspondance, tome V : Janvier 1885 - Décembre 1886 trad. de l'allemand par Jean Lacoste. Édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Notes du traducteur Collection Œuvres philosophiques complètes, Série Correspondance, Gallimard, 2019.

Poursuivant la remarquable entreprise de l’édition de la correspondance de Nietzsche, le dernier volume paru couvre deux riches années 1885 et 1886. Traduit de l’allemand par Jean Lacoste, cette édition établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari fait défiler les jours et les mois qui pour le philosophe ne se ressemblent pas, avec au début de cette année 1885 un 1er janvier passé au lit, et la hantise des nausées avant chaque repas… Le corps souffrant de Nietzsche est à considérer dans le contexte de la solitude qui le touche, mais celle-ci n’entame pourtant pas la production de son œuvre avec le livre IV de Ainsi parlait Zarathoustra et Par-delà bien et mal, sans oublier de nombreuses rééditions… Nice, Bâle, Venise qu’il retrouve avec un plaisir non caché même si le froid et son estomac sont encore des motifs de tracas. Les inquiétudes du grand penseur sont touchantes parfois entre sa chemise de nuit trop courte ou ses chaussettes qui ne vont pas ! « Ce n’est qu’entre gens partageant les mêmes idées que l’on peut s’épanouir, telle est ma conviction ; mon malheur est que je n’ai personne de ce genre et ce n’est pas pour rien que j’ai été si profondément malade et le suis en moyenne toujours ». Nietzsche souhaite ardemment la compagnie – toujours trop rare à ses yeux – d’esprits libres et ce n’est qu’un petit cercle de familiers qui entretiendra une correspondance nourrie avec le philosophe allemand. Ce sont aussi des années de deuil avec la mort du grand musicien Franz Liszt qui lui rappelle cruellement l’univers wagnérien, Cosima sa fille ayant épousé Richard Wagner. Nous quittons le philosophe à la fin de cette année 1886, il ne lui reste plus que deux années avant que la folie ne le gagne, ce 3 janvier 1889 à Turin…
 

Vladimir Jankélévitch : « Philosophie morale », édition réalisée par Françoise Schwab, Coll. Mille et une pages, Éditions Flammarion, 2019.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch, disparu il y a maintenant 34 ans, est à l’honneur cette année ; après une exposition à la BnF François Mitterrand à Paris, c’est au tour des éditions Flammarion de lui consacrer un fort volume dans la collection « Mille et une pages » regroupant des textes du philosophe sur la morale, dont certains peu connus. Vladimir Jankélévitch a laissé une immense œuvre dont certains ouvrages ont à jamais marqué une génération ; De « L’Ironie » jusqu’au « Le je-ne-sais-quoi et Le presque rien » paru en 1980, le philosophe avec son énergie a su interroger bien des postures et démasquer plus encore peut-être nombre d’impostures. Mais dans cette immense œuvre, nombreux sont les textes demeurés plus confidentiels ou connus d’un cercle d’initiés. Aussi, une telle somme consacrée à ces écrits sur le thème de la morale, tel qu’elle a sous-tendu l’ensemble de son œuvre philosophique, vient-elle idéalement compléter les écrits plus classiques publiés et réédités du philosophe.
Cette édition établie par Françoise Schwab a fait choix de retenir des textes allant des premiers livres de morale du philosophe dont sa thèse complémentaire consacrée à « La valeur et signification de la mauvaise conscience » de 1933 jusqu’à celui consacré au « Pardon » paru en 1967. Plus de 30 ans d’une intense réflexion dans lesquels sont venues s’engouffrer les plus profondes blessures et douleurs. Laissant au fil des années et des textes derrière lui en retrait les idéologies empreintes de romantisme et d’irrationalisme, c’est une pensée d’une profondeur fulgurante, incomparable, profondément voire viscéralement liée à l’action, à la volonté de l’action qui se révèle dans ces écrits. Une pensée poussée par le philosophe du «devenir » jusqu’à ses derniers retranchements, les plus imprévisibles et infimes jusqu’à « l’impensable » ou ce « presque rien ». Une construction de « l’irréversible » ne laissant rien passer dans le tamis de cette réflexion serrée sur la morale, aucun préjugé, aucune posture, et laissant la pensée à jamais autre, là où le temps, la mort, et surtout l’amour se rejoignent. Un recueil incluant : « La mauvaise conscience » ; « Du mensonge » ; « Le mal » ; « L’Austérité et la vie morale » ; « Le pur et l’impur » ; « L’Aventure, l’ennui, le sérieux » ; « Le Pardon », à l’exclusion de « L’ironie », de « L‘alternative » et « Du traité des vertus ». Sept livres de philosophie morale où idéologie, généralisation ou synthèse n’ont pas leur place, mais livrant une pensée paradoxale dont témoigne plus encore peut-être le dernier livre sur le « Pardon », déjouant vaines certitudes et compromis, et donnant primauté à la conscience et à la vie. Des écrits où les prédilections du philosophe pour la poésie et la musique dont celle du tout aussi virtuose et fougueux Franz Liszt, trouvent également un terrain fertile. Certains de ces écrits sont plus connus, d’autres ont été remaniés ou augmentés par le philosophe notamment à l’occasion de conférences, mais tous nous parlent de l’homme, de « l’homme comme être moral », de cet « être-limite qui n’a pas de limite, mais franchit celle que l’instant lui impose. »

Et pour ceux qui redouteraient d’ouvrir ce fort volume, on ne peut que laisser entendre la voix inimitable de cet immense philosophe que fût Jankélévitch : « En somme la conscience ne dit pas autre chose que ceci : tout ne peut pas se faire ; certaines actions, en dehors de leur utilité, parfois même contre toute raison, rencontrent en nous une résistance inexplicable qui les freine ; quelque chose en elles ne va pas de soi. Telle est l’hésitation de l’âme scrupuleuse devant la solution scabreuse. La conscience est l’aversion invincible que nous inspirent certaines façons de vivre, de sentir ou d’agir ; c’est une répugnance imprescriptible, une espèce d’horreur sacrée. Mais on ne fait pas sa part au démon du scrupule une fois qu’il a pris possession de notre âme : « Le diable a tout éteint aux carreaux de l’auberge ! » »

L.B.K.

 

Miguel Benasayag « Fonctionner ou exister ? » Éditions Le Pommier, 2018.

Quelques jours avant sa mort, le 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini avait accordé un dernier entretien au journaliste Furio Colombo, article que l’écrivain-poète-cinéaste italien avait souhaité terminer par écrit et auquel il avait donné pour titre « Nous sommes tous en danger ». « Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens ». À plus de quarante années de distance, Miguel Benasayag dresse une situation qui a pris acte de cette prescience qui est devenue réalité. Sommes-nous condamnés à ne plus que fonctionner ? L’altérité chère à Miguel Benasayag ne peut subsister que par une unité complexe de l’existence et du fonctionnement, et non de l’hégémonie de cette dernière. À l’heure où les algorithmes visent à modeler le vivant, les Anciens sont devenus des vieux inutiles que l’on cache, ce qui faisait jusqu’alors la valeur constitue aujourd’hui une déficience, faute de bien « fonctionner »… Nous entrons depuis plusieurs années dans une vision manichéenne du monde, en une alternance binaire gagnant / perdant, sans intermédiaires ou autre possibles. Nos vies présentes sont faites de raccourcis, autant sur les bureaux de nos ordinateurs que vis-à-vis de nos valeurs, de nos existences, de la vie tout simplement. Réactionnaire et technophobe Miguel Benasayag ? Pour les partisans du transhumanisme et de l’utilitarisme du vivant, probablement, mais dans une situation de complexité et d’union des contraires, assurément pas.
Il est vrai que le tragique s’est tari en oubliant que le singulier ne saurait se concevoir sans ses interactions avec l’ensemble. En un monde où les relations sont de plus en plus stérilisées à l’image des couloirs d’hôpitaux, on se sent concerné ou pas, on like ou pas, la pleine conscience (mal) comprise par les occidentaux n’a que faire d’une catastrophe climatique ou humaine lorsque sonne l’heure dite de sa méditation quotidienne… Pour éliminer cette négativité qui fait partie intégrante du tragique de la vie, l’homme a la solution : lui substituer le transhumanisme des sociétés postorganiques, plus de vague à l’âme, plus de bleu au cœur, mais la promesse virtuelle d’un monde sans faille et d’une immortalité assurée. Conjoint écarté car ne « correspondant » plus, familles oubliées pour passer à autre chose, liens rompus pour soigner son petit soi ronronnant, nous ne sommes plus en danger, le mal est déjà fait et constatable quotidiennement. Miguel Benasayag ne souligne pas les risques mais les réalités déjà présentes, la tendance à l’artefactualisation du vivant ne concernent pas seulement que des prothèses, certes utiles, mais touchent bien plus encore de plein fouet le vivant à part entière, une initiative qui plus est laissée aux bons soins des machines et des logiciels. Il faut suivre l’auteur dans ces pages inspirées qui à l’image du film Soleil Vert laisse entrevoir ce vers quoi nous allons et que nous sommes en train d’oublier, Big data s’occupant déjà de nos mémoires. Cauchemar ? Certainement. Des solutions ? Une résistance de tous les instants afin de sortir de notre petit moi, tout en acceptant notre fragilité, nos failles, qui élargissent contrairement ce qu’on en pense trop souvent - notre cercle et constitue notre richesse, notre singularité, « nous sommes les mêmes tant que nous changeons », rappelle le philosophe dans l’un de ses (apparents) paradoxes dont il a le secret. La situation exige le courage de l’existence, un agir situationnel dans le cadre d’une singularité du vivant chère à l’auteur, qui n’est pas reproductible, sauf à la nier. Nous sommes prévenus, n’attendons pas encore.


Philippe-Emmanuel Krautter

A lire l'interview de Miguel Benasayag

 

Ok-Kyung Pak : « Les plongeuses Jamnyo de Jeju en Corée », Éditions Ides et Calendes, 2019.

« Les plongeuses Jamnyo de Jeju en Corée » est une étude anthropologique singulière puisqu’elle nous invite à découvrir l’univers secret et peu connu de l’extrême sud-ouest de la péninsule coréenne, et plus précisément l’île de Jeju. Cette dernière est également appelée l’île aux trois abondances - les vents, les pierres et les femmes, une appellation trouvant sa justification en ces lieux arides où curieusement les hommes sont peu nombreux. Pour affronter le sol volcanique et les vents puissants, il fallait la force d’âme de femmes courageuses, début d’une légende matrilinéaire et d’une réalité constatée au fil des temps. C’est dans cet environnement atypique que l’anthropologue Ok-Kyung Pak a ainsi entrepris, en 2016, une étude de terrain qui l’a conduite à étudier plus particulièrement ces plongeuses en apnée, une activité habituellement réservée aux hommes dans les autres sociétés. C’est ainsi l’univers singulier de cette Île, de ses habitants, et surtout de ses plongeuses nommées Jamnyo que Ok-Kyung pak nous offre de découvrir, une analyse appuyée par plus de 130 illustrations, cartes, schémas et photographies couleur.
Or, ici, c’est par leur seul souffle et une ceinture lestée de plomb que ces femmes risquent leur vie à chaque plongée pour pêcher 15 jours par mois ormeaux, conques, varech… Chaque journée compte 4 à 7 heures de plongée, chacune durant près de 2 mn jusqu’à 20 mètres de profondeur, ce qui est un exploit physique étonnant et pourtant anonyme. Car en ces lieux, il n’est point question de compétition ou de grand bleu, mais de l’intime conviction d’appartenir à un ancêtre commun, la déesse-mère Seolmundae Halmang pour qui chaque plongeuse réalise un rituel chamanique lors des plongées. Leur vie est d’ailleurs entendue également en un sens collectif puisque le fruit de chaque plongée est partagé et toute idée de pêche intensive écartée. Cette approche communautaire, étroitement liée aux éléments naturels dont la mer constitue la force la plus manifeste, offre un rare témoignage de ces temps anciens où l’homme n’avait point comme seul horizon le profit intensif. Au XXIe siècle à des milliers de kilomètres de nous existe encore une société malheureusement en déclin en raison de la pollution des mers et du développement industriel qui perpétue cet étonnant héritage ainsi qu’en témoigne cette belle étude !
 

Metin Arditi Dictionnaire amoureux de l’Esprit français éditions Plon & Grasset, 2019.

Audacieux et téméraire en nos temps troublés que d’aborder le thème de l’Esprit français illustré en page de couverture d’un Cyrano arborant la cocarde multicolore ! Et pourtant cette initiative n’a rien de politique puisqu’elle est le fait de l’écrivain suisse d’origine turque Metin Arditi, envoyé spécial de l’UNESCO pour le dialogue interculturel, ce à quoi cette plume s’adonne avec un plaisir jubilatoire dans ce Dictionnaire amoureux des éditions Plon & Grasset. Partant de cette idée de séduction dont on affuble souvent les Français, l’écrivain talentueux ayant signé de nombreux romans dont Le Turquetto, La Confrérie des moins volants, L’enfant qui mesurait le monde… transporte les lecteurs de ce Dictionnaire dans des entrées qui ne manquent pas d’audace, telles les entrées proches - alphabétiquement s’entend – comme Céline et Dreyfus avec l’antisémitisme en toile de fond… Quel que soit le choix effectué par Metin Arditi, le plaisir manifeste demeure non point de cerner, mais de révéler par petites touches l’Esprit français, ce dernier se matérialise par une mosaïque de points de vue, indispensables selon l’auteur pour répondre au vœu de Molière : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire ». La beauté compte certainement parmi cette identité, beauté multiple et variable qu’elle se manifeste dans l’art d’Édith Piaf ou de Marcel Proust, des Jardins à la française ou de Brassens. Les grands écarts certes ne manquent pas avec l’entrée Jambon-beurre qui suit celle du Jacobinisme et précède Jankélévitch. Ce sont justement dans ces contrastes que le tableau de cet Esprit insaisissable peut certainement le plus facilement se laisser dévoiler, la France aime et cultive les contrastes jusqu’aux conflits et oppositions comme l’avait déjà relevé Jules César dans sa Guerre des Gaules, et plus récemment le Général de Gaulle dans ses Mémoires… En découvrant au fil des pages et de ses thèmes ce Dictionnaire amoureux vu par un « étranger » si familier de la France, l’envie prend immédiatement de prolonger chacune de ces entrées, d’en faire des pistes de lectures et découvertes supplémentaires pour ne point passer à côté de cet Esprit français que restitue si admirablement Metin Arditi dans ces pages truculentes !
 

Pier Paolo Pasolini « Écrits corsaires » traduction de Philippe Guilhon 288 pages - 140 x 200 mm, collection Champs arts Flammarion, 2018.

Pier Paolo Pasolini a assurément pris au pied de la lettre le titre donné à ces articles réunis dans un livre « Écrits corsaires » et aujourd’hui publiés en français dans la collection Champs arts Flammarion avec une traduction de Philippe Guilhon. Corsaire est, en effet, bien l’attitude adoptée par l’écrivain italien et pour l’occasion essayiste polémique, dans ces articles sans concessions parus dans la presse jusqu’aux derniers mois avant sa mort. Le lecteur retrouvera dans certaines contributions le regard lucide de celui qui n’écarta pas les paradoxes les plus inattendus ; le poète hors convention avoue ainsi, bien que n’aimant pas ces jeunes gens aux cheveux longs qu’il décrit, se rallier finalement à leur cause lorsqu’ils font l’objet d’une attaque de la part de la société bourgeoise bien pensante de son époque. Pasolini ne choisit pas la voie facile, n’est en aucune manière partisan du choix médian, mais adopte le ton de la polémique, du combat même, avec sa plume acérée qui lui a valu tant d’inimitiés jusqu’à sa mort, dans l’opposition politique à ses idées jusqu’à la gauche italienne… Adepte de la microrésistance, apôtre des arts dans lesquels il excelle avec une facilité déconcertante, Pasolini pointe et fait mouche en bien des domaines qu’il aborde dans ces pages. Du fameux article sur La disparition des lucioles, métaphore de l’extinction du parti communiste, jusqu’au fascisme des antifascistes, Pasolini se trouve là où on l’attend le moins, décalage toujours fécond qui invite à de nouveaux points de vue, un regard lavé des conventions. Si certains textes sont conjoncturels, la réflexion mise en œuvre peut la plupart du temps être reprise dans bien d’autres contextes actuels, dont Pasolini avait si distinctement prévu l’évolution de manière confondante. Pointent régulièrement dans ces pages alertes, non seulement l’analyste de son temps, mais aussi le poète qu’il ne cessa d’être, l’écrivain parfois, le cinéaste dans d’autres contextes encore, car pour Pasolini, les arts n’étaient en rien questions de disciplines, mais de vie, cette vie qu’il mena intensément jusqu’à son terme pour mieux en explorer les confins.
 

Nietzsche « Sur l’invention de la morale » présentation par Arnaud Sorosina, édition avec dossier, Garnier Flammarion, 2018.

Quel rapport entretenons-nous avec les valeurs comme le bien, le mal, la bonté, la justice ? Nietzsche invite le lecteur à s’interroger à leur sujet et à mieux considérer leur origine, moins naturelle qu’elle ne pourrait paraître selon le philosophe. La religion, bien entendu, apparaît vite au banc des accusés pour le philosophe critique de la culture occidentale. La faute et la culpabilité sont responsables des maux de l’homme moderne qui cherche l’oubli dans le remords et la veulerie, une approche qui ne sera pas étrangère à la psychanalyse quelques décennies plus tard. Arnaud Sorosina, par sa présentation, accompagne le lecteur dans sa découverte de ce livre de Nietzsche. Le texte est ainsi précédé d’une introduction éclairante quant à l’évaluation faite par le philosophe des valeurs : leur origine, leurs développements au cours de l’Histoire par la religion, ainsi que leurs méfaits sur l’homme qui a perdu à cause d’elles sa noblesse et sa santé. Peut-on se libérer de la morale ? Belle interrogation qui accompagnera le lecteur tout au long de ce texte à redécouvrir en nos temps troublés.
 

Jean-Jacques Bedu : « Les Initiés ; De l’an mil à nos jours », Collection Bouquin, Robert Laffont, 2018.

Somme considérable, incontournable ! L’ouvrage « Les Initiés de l’an mil à nos jours » signé Jean-Jacques Bedu ne peut, en effet, que faire date et s’imposer, de par l’imposant travail présenté, en ouvrage de référence. Un joli défi relevé, et ce à bien plus d’un titre.
Audacieux, en premier lieu, l’ouvrage, dans un style volontairement accessible, propose au lecteur pas moins de 2000 ans d’histoire d’initiés, de courants et traditions initiatiques avec plus de 115 entrées ou noms d’initiés, avec pour chacun, sa vie et son parcours condensés, certes, mais jamais de manière lapidaire. On y trouve, bien sûr, Avicenne, Hildegarde, Ibn d’Arabi, Maître Eckhart, Léonard de Vinci, Swedenborg, Papus et Péladan ou encore Krishnamurti, et bien sûr, pour un tel ouvrage, René Guenon… Retenant, par souci de clarté, un ordre chronologique, regroupant ces initiés en 4 grandes périodes – L’an mil ; La Renaissance ; Le Grand Siècle au Siècle des Lumières ; le XIXe siècle ; et le XX siècle débordant sur le XXIe siècle, soit de leur éclosion à aujourd’hui. L’auteur balaye tant l’occident que l’orient ou l’extrême orient, mettant ainsi en évidence les grands courants dans lesquels viennent s’inscrire ces initiés de tous les temps et époques : alchimie, magie, kabbale, Soufisme, Théosophisme, Templiers, Rose-croix, Franc-maçonnerie, occultisme, etc. Courants entremêlant tant les grandes religions et ses différentes doctrines que les sociétés secrètes ou l’occultisme, hermétisme, prophétisme, etc.
Audace, aussi, d’avoir su allier dans ce dédale d’initiés, de sensibilités multiples et croisées ,un riche travail de qualité à une approche accessible et claire dans un style fluide fort plaisant, faisant de cette somme un ouvrage se lisant comme un roman, enchaînant aventures, légendes et destins hors normes. Que de vies, de destins… d’initiés ! On songe à Blake, à Nicolas de Flamel et « son » livre si cher à C.G. Jung.
A ces titres, l’ouvrage ne peut que séduire un large public, chercheurs, universitaires, lecteurs souhaitant être initiés ou tout lecteur curieux ou avide de vies romanesques. Dans ces initiés, un grand nombre de noms séduira, aussi, les littéraires tels Rabelais, Cyrano de Bergerac, Novalis, Goethe, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, ou encore les amateurs d’art avec notamment William Blake, Joséphin de Péladan ou de musique avec Mozart.

Non dénué d’humour, Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, d’ailleurs, à ouvrir son ouvrage avec Gerbert d’Aurillac, un non-initié, et à terminer cette longue histoire d’initiés à travers les âges et les siècles avec Steve Jobs ! Mais, l’auteur ne manque pas, non plus, avec pertinence de sens critique et de prises de position souvent bien venues. Le texte consacré à Louis Massignon est très beau et très justement présenté. Jean-Jacques Bedu n’hésite pas, également, à douter, à souligner, mettre à plat ou purement et simplement écarter. Eh ! oui, parmi ces initiés se cachent parfois quelques imposteurs ou légendes inopportunes ; on songe notamment à Rabelais ou à Victor Hugo. Soucieux cependant d’objectivité, l’auteur sait aussi mettre en balance son scepticisme avec le poids des légendes, mythes ou à renvoyer les controverses entretenues dos à dos, notamment pour Nostradamus, invitant par là même ses lecteurs à se tourner vers la biographie informée donnée pour chaque entrée. L’ouvrage comporte, par ailleurs, en fin de volume de très riches orientations biographiques thématiques, ainsi qu’un très complet index des noms fort utile ou encore un glossaire.

Y a-t-il encore des initiés en 2018 ? Nous l’avons souligné, l’auteur termine par un clin œil avec Steve Jobs ; que l’on soit séduit ou non par ce dernier choix (n’a-t-il pas plus initié qu’il n’a été initié ?), il demeure que la question reste entière et d’actualité, révélant tout l’intérêt et le mérite de cet ouvrage consacré aux « Initiés de l’an mil à nos jours ».

L.B.K.

 

Pasolini's Bodies and Places (en anglais) Michele Mancini and Giuseppe Perrella N° 241, relié, 640 pages, 22 × 21 cm, anglais, Benedikt Reichenbach, Editions Patrick Frey, 2017.

Pasolini's Bodies and Places est un ouvrage à la fois savant mais parfaitement accessible à tout amateur du cinéma et de l’univers pasolinien. À partir d’hypothèses de travail exprimées au début du livre par l’écrivain, poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini, les auteurs de cet ouvrage, Michele Mancini et Giuseppe Perrella, ont réuni 1734 reproductions de scènes de ses films, archivées et analysées à partir de thématiques centrées sur les corps et les lieux. Véritable cartographie anthropologique s’étendant sur trois continents (Europe, Afrique et Asie), cette réflexion retient cette attitude chère à Pasolini d’établir des chemins et des correspondances entre les borgate de Rome, le Tiers-Monde et les villes soumises au développement néocapitaliste. Ces archives offrent ainsi un témoignage unique sur de véritables univers disparus ou appelés à disparaître et fixés à jamais par la caméra et le regard critique de ce visionnaire que fut Pasolini. À partir de classifications détaillées de postures, expressions du visage, gestes, grimaces, sourires, rires et bien d’autres encore, c’est un véritable laboratoire d’analyses anthropologiques que proposent les auteurs à partir des films du cinéaste. Le lecteur habitué à l’univers pasolinien retrouvera alors bien des correspondances avec les écrits majeurs de Pasolini, les frontières entre les arts s’effaçant sous son regard. Les cultures des périphéries émergent alors, subrepticement, au détour d’un cadrage, ici pour souligner un détail ethnique, là, pour évoquer une attitude à jamais révolue. Les lieux si importants pour Pier Paolo Pasolini rythment la caméra et ses mouvements, qu’il s’agisse d’un environnement fermé comme une prison, un hôpital ou un bar, ou encore ouvert comme le désert ou le mont des Oliviers… Une fois de plus, les mutations imprègnent la pellicule, de manière express ou sous-entendue selon les films. L’aliénation culturelle broyée sous la mondialisation conduit à une uniformité des corps et des lieux, une tendance à l’extrême opposé au cinéma et à l’œuvre de Pasolini, tel est le mérite de l’analyse de ces pages. Une bibliographie et filmographie complètent cette somme incontournable pour tout passionné de l’œuvre de Pasolini.
 

Élisabeth Roudinesco « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse », Édition Plon/Seuil 2017.

L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco signe le « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse » aux éditions Plon. Après son célèbre « Dictionnaire de Psychanalyse » dont on ne compte plus les rééditions qu’elle rédigea avec Michel Plon en 1997, l’auteur précise avoir hésité pour cette nouvelle et autre entreprise. Mais, Élisabeth Roudinesco avoue également avoir « toujours aimé les dictionnaires. Ils recèlent un savoir qui ressemble à un mystère », écrit-elle en incipit de son texte introductif à ce « Dictionnaire amoureux de la Psychanalyse ». Et effectivement, Élisabeth Roudinesco nous livre par cet ouvrage un véritable dictionnaire amoureux, empreint de toute la subjectivité de l’auteur, et dont les mots-clés ou entrées surprendront agréablement le lecteur. Pas de mots classico-magiques de la psychanalyse, pas de grands concepts ou noms trop incontournables pour liste d’entrées, mais des noms de ville, beaucoup de villes, Berlin, Buenos Aires, Francfort, Rome, Vienne, Zurich, etc., dans lesquelles s’inscrivent des choix et enchaînements révélant toute la distance et l’audace de l’auteur. « Des territoires réunis de façon arbitraire », souligne Élisabeth Roudinesco, abordant ce vaste territoire de la psychanalyse par des thèmes aux prises directes avec la société de ce début de siècle : éros, amour, famille, désir, bonheur, les animaux et, bien sûr, l’argent avec celui notamment qui fâche, contre ou entre psychanalystes, et si ce n’est Freud, c’est donc Lacan… Et même si Jung n’a jamais en tant que tel acquis sa maison de Bolligen mais l’a bel et bien bâtie, ce qui l’eut privé de nombre d’analyses et inspirations, le lecteur sourira à l’évocation de certaines entrées telle « Sherlock Holmes », surprenantes avec « Philippe Roth » ou les « Présidents américains ». Parfois les mots s’assombrissent sous les destins notamment de « Marylin Monroe » ou deviennent graves. La femme y trouve une belle place avec des entrées telles que le « Deuxième sexe » ou tout simplement « femmes » pour celle qui avoue n’avoir – en partie grâce à sa mère – accordé la place qui se devait à Beauvoir que tardivement. L’enfance, enfin, ne pouvait être omise, et lui sont accordées de nombreuses pages de ce territoire aux multiples rives. C’est bien à un voyage d’une subjectivité tout amoureuse en ce territoire parfois choisi, parfois rejeté ou maudit, mais toujours fascinant de la psychanalyse auquel nous convie Élisabeth Roudinesco, « un voyage au cœur d’un lac inconnu situé au-delà du miroir de la conscience.»
 

Jean-Louis Servan-Schreiber "L'Humanité, apothéose ou apocalypse ?" Fayard, 2017.

Jean-Louis Servan-Schreiber réfléchit depuis des décennies au sens de nos vies et de la vie, qu’il s’agisse de l’emploi du temps que nous lui réservons, tout aussi bien que du sens que nous lui assignons. Avec ce dernier livre « L’humanité », l’auteur prend encore plus de recul, une distance facilitée par l’âge et ce sentiment que notre époque est plus que jamais touchée par le « court-termisme » comme il le nomme. N’ayant plus le temps de réfléchir au passé, souffrant du présent et redoutant d’envisager le futur, nous sommes de nouveau dans la situation que soulignait déjà en son temps Sénèque dans son De Brevitate Vitae, malades de notre temps et de nos vies. Et pourtant, Jean-Louis Servan-Schreiber ne compte pas parmi ces pessimistes invétérés qui inondent de leurs prédictions tragiques l’environnement médiatique. Relevant, avec raison, combien le XXe siècle a pu être à l’origine de formidables progrès pour une grande partie de l’humanité, sans pour autant oublier ses laissés-pour-compte et tout en soulignant l’individualisme galopant qui en a résulté, jamais l’humanité jusqu’à aujourd’hui n’a eu autant d’impact sur son environnement et ses semblables. Faut-il s’en inquiéter, faut-il s’en réjouir ? Apothéose ou apocalypse ? Telles sont les interrogations soulevées avec humilité par cet éternel scrutateur de notre société, un questionnement nourri par le témoignage d’un certain nombre de personnalités telles Jacques Attali, André Comte-Sponville, Roger Pol Droit, Marcel Gauchet, Pascal Picq ou encore Edgar Morin…
L’accélération des moyens technos-scientifiques laisse l’impression d’une accélération du temps dont nos contemporains ne cessent de souffrir, ce dont a témoigné avec acuité l’auteur dans ses précédents ouvrages. Mais, aujourd’hui, se posent de nouveaux problèmes : que faisons-nous de ces progrès ? Ne sont-ils pas susceptibles d’aller jusqu’à la transformation de l’humain si l’on pense aux avancées de la génétique et du transhumanisme ? Saurons-nous faire face à cet écart grandissant entre une partie de l’humanité ayant plus que le nécessaire, et une partie plus grande encore de cette même humanité qui réclame de n’être pas exclue de ce progrès ? Sans prétendre avoir les réponses à ces questions de fond, l’ouvrage invite à élargir notre regard sur notre époque, dépasser le rythme effréné des news alarmistes qui empêchent le recul et la réflexion, prendre une partie de ce temps si cher à Jean-Louis Servan-Schreiber pour penser à notre avenir, au-delà d’un clivage optimistes-pessimistes.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Lucien Jerphagnon « L’au-delà de tout » préface du cardinal Poupard, Collection Bouquins, Robert Laffont, 2017.

Six ans déjà que Lucien Jerphagnon nous a quittés, et pourtant son sourire malicieux et son regard pétillant semblent encore si présents ! Ce grand spécialiste de la philosophie antique et médiévale aimait à se présenter comme un historien de la philosophie, et non en philosophe, n’ayant pas de « jerphagnonisme » à proposer comme il le rappelait d’un clin d’œil complice. Né en 1921, Plotin et saint Augustin, entre autres, n’avaient aucun secret pour lui. La collection Bouquins, après le premier volume Les Armes et les Mots réunissant les titres les plus connus de l’auteur vient de lui consacrer un deuxième volume intitulé « L’au-delà de tout » et réunissant des titres méconnus s’inscrivant dans la période 1955-1962. C’est la pensée intime d’un esprit à la fois jaillissant et secret qui se révèle au fil de ces pages à la saveur incomparable. Ainsi que le rappelle le cardinal Poupard qui signe la préface de ce fort volume, si la pensée et les convictions spirituelles de Jerphagnon ont pu évoluer au cours de son riche parcours, il demeure certaines convictions de fond, immuables, et que résume à elle seule, de manière évocatrice, la phrase d’André Malraux mise en exergue par Jerphagnon lui-même de son essai « Le Mal et l’Existence » : « Tous les grains pourrissent d’abord, mais il y a ceux qui germent… Un monde sans espoir est irrespirable. » André Malraux, L’Espoir, ouvrage qui ouvre aujourd’hui ce recueil. 
Le thème du mal et de la souffrance qu’il engendre est récurrent depuis l’aube de l’humanité croyante, et bien souvent un argument avancé pour critiquer l’idée même de transcendance. Si Dieu est amour, comment peut-il accepter que sa création subisse le mal ? Plutôt que de partir de cette traditionnelle opposition amour / mal, Lucien Jerphagnon souligne combien il s’agit là d’un mystère qui ne saurait être réduit à une « explication » rationnelle, mais à une interrogation sur la propension de l’homme à se diviser. L’auteur développe le fameux exemple de Job dans la Bible, comme l’illustration de l’impuissance de l’homme à comprendre les maux qui peuvent s’abattre sur lui, des épreuves souvent initiatiques qui invitent à un rapprochement de la source transcendante, au lieu de l’en éloigner, ce qui arrive parfois. Prolongeant sa réflexion sur le mal, Lucien Jerphagnon étend son analyse notamment au philosophe Pascal auquel il consacrera un premier essai « Pascal et la souffrance », complété par un autre titre « Pascal », et enfin « Le Caractère de Pascal », chacun de ces ouvrages explorant la position philosophique de celui qui estimait que l’homme est inévitablement malheureux en raison de sa nature même mue par un mécanisme absurde le poussant à être inconstant et misérable. Seule la rencontre du Crucifié, le Dieu humilié, peut confondre le mal et réduire à néant les misères de l’homme. La lecture de ces essais ne peut être dissociée de cette période bien particulière de l’auteur – longtemps tue et ignorée du public, période durant laquelle il fut ordonné prêtre en 1950 avant de quitter les ordres dix ans plus tard, une parenthèse de vie sur laquelle il garda un silence absolu. Ce deuxième recueil démontre, s’il en était encore besoin, que l’on a encore beaucoup à apprendre sur et de ce grand maître, Lucien Jerphagnon.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

(à lire notre interview

de Lucien Jerphagnon)

 

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

Histoire, Ethnologie, Essais...

"L'Afrique ancienne, de l’Acacus au Zimbabwe. 20 000 avant notre ère – XVIIe siècle" sous la direction de François-Xavier Fauvelle, collection Mondes anciens, Belin, 2018.

Une telle somme sur l’Afrique ancienne manquait indéniablement dans la bibliographie française et c’est par un travail remarquable réalisé sous la direction de François-Xavier Fauvelle pour la collection Mondes anciens aux éditions Belin que cette lacune est enfin comblée. Travail remarquable tout d’abord au regard de l’ampleur du sujet, l’Afrique pour désigner un tel continent immense ne pouvait, en effet, que s’entendre au pluriel, et ce, dès lors que les auteurs entendaient entrer au cœur de son histoire dont nous savons depuis les découvertes des préhominidés qu’elle est à l’origine de notre humanité. Ces vingt mille ans jusqu’au XVIIe siècle représentent, certes, une échelle non seulement vertigineuse, mais également et surtout une diversité de cultures, de sociétés et de populations dont ce riche ouvrage parvient à nous dresser un inventaire très clair et didactique. Un défi relevé avec brio. L’homme occidental peine à sortir des préjugés coloniaux en estimant que l’histoire de l’Afrique est celle de sa découverte par les puissances étrangères qui, si elles lui ont apporté la modernité, ont souvent causé plus de désordres dans ses traditions et héritages que d’actions bénéfiques. Les meilleurs spécialistes mondiaux offrent ainsi au lecteur les éléments essentiels pour connaître non seulement ces sociétés africaines qui ont pour nom Kerma, Aksum, Mali, Kanem, Makouria, Abyssinie, Ifât, Ifé, Kongo, Zimbabwe, mais aussi prolonger la réflexion quant aux domaines artistiques, littéraires, techniques… Et ces mêmes auteurs de répéter inlassablement que l’Afrique a bien une Histoire et non point de belles histoires de safaris et autres vues aussi exotiques qu’erronées sur ce continent. Ces études détaillées, mais toujours accessibles, soulignent ces singularités qui désemparent et surprennent souvent les esprits cartésiens habitués aux catégories formelles qui volent en éclats souvent lorsque l’art se masque derrière le religieux, à moins que ce ne soit l’inverse… Ce continent apparaît bien « habité de plusieurs domaines d’histoire, non pas isolés les uns des autres mais articulés, parfois interpénétrés » résistant à l’homogénéisation culturelle. Cette diversité des formes sociales n’en rend que plus riche la découverte de ces bribes d’histoire que les temps anciens ont bien voulu nous léguer par ces routes immémoriales de Tombouctou à La Mecque, de Dongola à Bagdad où ont véhiculé tant d’âmes en quête du sens de leur vie . Ce sont ces chemins, ces voies témoignant d’évènements du quotidien ou exceptionnels qui donnent toute sa splendide solennité à cette statue en buste d’un roi d’Ifé au XIVe siècle ou encore cette nostalgie de temps révolus avec cette inscription à moitié effacée sur la tombe d’un sultan d’Éthiopie… Ce sont bien des écritures de l’Histoire qui se trouvent admirablement réunies et analysées dans cet ouvrage incontournable s’adressant à toutes celles et ceux qui souhaiteront se rapprocher de l’Afrique et mieux la comprendre.

 

« Autour du Léman - Histoire et esthétique d’un espace lacustre. », dirigé par Michael Jakob, Coll. Voltiges, Éditions Métis Presses, 2018.

Le Léman, ce si célèbre lac, a marqué de tout temps l’identité de cette région lovée entre plaines et montagnes, au carrefour de l’Europe. Depuis la plus ancienne histoire de l’humanité, ses rives ont attiré des peuples qui ont fait corps et âme avec cette vaste étendue d’eau ayant imprégné la géographie de cet espace. C’est cette complexité même, aussi belle que riche, qui est l’objet de cette belle étude sous la direction de Michael Jakob, spécialiste renommé de l’histoire du paysage et enseignant notamment à Genève. C’est justement à partir de ce concept de paysage, toujours fluctuant au fil des âges et des pays, qu’il faut partir pour appréhender le Léman, ainsi que rappelle en préface Michael Jakob. Sans réduire les émouvantes descriptions laissées par Pline le Jeune sur ses deux propriétés bordant le lac de Côme, l’attraction pour un paysage lacustre demeure relativement récente dans l’histoire avec le XVIIIe siècle et les fameuses évocations laissées par Jean-Jacques Rousseau notamment sa fameuse idylle dans La Nouvelle Héloïse analysée par Jacques Berchtold, point de départ de la théorie esthétique. Les nouvelles catégories du sublime et du pittoresque laissent le champ libre à un élargissement du regard, là où jusqu’alors la plupart ne voyaient que désolations et rochers… Et, c’est une approche comparatiste et ouverte qui a été retenue avec justesse pour cet ouvrage afin de mieux correspondre à ces fluctuations du paysage. Les dimensions artistiques sont également convoquées afin d’évaluer la place de l’art dans cette représentation que nous nous faisons de la « réalité » lacustre, un singulier à décliner plutôt au pluriel si on en juge la contribution de Clélia Nau quant au rapport lac-miroir. L’œuvre du peintre Hodler ne pouvait qu’être au cœur d’une telle analyse menée par Niklaus Manuel Güdel sans oublier cet autre peintre du Léman en la personne de Jean-Pierre Magnin. Nombreuses sont les contributions de ce riche ouvrage à la mise en page aérée et soignée illustrée par une belle iconographie rendant sa lecture plus encore captivante. Une lecture et des découvertes qui réjouiront tous les passionnés du paysage lémanique !
 

Verena von der Hayden-Rynsch : « Le rêveur méthodique ; Francesco Zorzi, un franciscain kabbaliste de Venise », traduit de l’allemand par Pierre Rusch, Éditions Gallimard, 2019.

Avec « Le rêveur méthodique », Verena von der Hayden-Rynsch, historienne et biographe, livre une biographie informée de Francesco Zorzi, plus connu de certains sous le nom de François Georges de Venise. Né au milieu du XVe siècle à Venise, comme son nom le sous-entend, il fut un personnage influent du tout début de la Renaissance. Franciscain, théologien, kabbaliste chrétien de renom, Zorzi côtoya l’entourage du Roi Henri VIII d’Angleterre, la papauté de Clément VII, mais aussi et surtout nombres de grands noms dont certains furent aussi ses amis : Pic de la Mirandole avec qui il correspondra et dont il commentera l’œuvre, il lira aussi Nicolas de Cues, Marsile Ficin, More et Érasme et entretiendra des liens étroits avec le célèbre architecte Jacopo Sansovino et le non moins célèbre imprimeur Aldo Manuzio (auquel l’auteur a déjà consacré un ouvrage)… Dans la lignée de Bessarion, « L’hermétisme et la Kabbale s’unissent chez Zorzi, comme chez Bessarion, à des échos dantesques, pour créer une synthèse originale des thèmes de l’harmonie et de concorde universelle. », souligne la biographe.
Verena von der Hayden-Rynsch laisse apparaître avec un souci pragmatique son personnage par cercles concentriques : L’Angleterre du XV et XVIe siècle, tout d’abord, où les querelles et les disputatio quant au divorce d’Henri VIII avec Catherine d’Aragon nourrissent tout autant les fractures et controverses que les alliances politiques et théologiques qui aboutiront à l’anglicanisme. Puis, Venise, cette Venise fière et indépendante, celle des doges et prélats, carrefour inévitable mêlant bien des confessions religieuses notamment chrétiennes et hébraïques. Comprenant, en effet, une forte communauté hébraïque venue d’Espagne, elle compte aussi de nombreux éditeurs de cette confession. C’est dans ce contexte foisonnant que Zorzi prend toute son importance, lui, ce franciscain, humaniste, parlant latin, grec, hébreu et araméen, connaissant aussi bien les Écritures que la philosophie néoplatonicienne et pythagoricienne, les philosophies et théologies arabes et l’hermétisme. Initié à la Kabbale juive, il deviendra un kabbaliste chrétien notoire. Ouvert aux grandes religions, prônant une harmonie du monde et de l’homme, il sera l’auteur notamment de « De harmonia mundi », et bien que mise à l’index, son œuvre aura une large influence dans les cercles des initiés notamment auprès de Cornelius d’Agrippa de Nettesheim, mais aussi John Dee.
Verena von der Hayden-Rynsch, en historienne, aborde son personnage sous un angle politique et théologique avant de consacrer une large partie aux œuvres mêmes. S’entremêlent alors dans de fabuleuses bibliothèques aux livres rares et précieux, théologie, philosophie, kabbale, hermétisme, ésotérisme, magie et musique… Humaniste, fervent d’une Europe pacifiée, Zorzi révèle, il vrai, de par sa vie, ses convictions, quêtes et œuvres, cet humanisme vénitien du XVIe siècle qui se diffusera dans toute l’Europe. On dit qu’il aurait inspiré Shakespeare pour « Le marchand de Venise »…Quoi qu’il en soit, Zorzi apparaît bien, en ces pages, comme un énigmatique « rêveur méthodique»…
 

L.B.K.

 

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 3 volumes, Armand Colin, 2017.

Un classique plus qu’incontournable ! C’est un sujet de thèse qui est à l’origine de la vaste aventure de « La Méditerranée » de Fernand Braudel. Nous sommes en 1923 et le jeune historien propose à son directeur Lucien Febvre ce thème immense associé à celui de Philippe II. Après un long travail de recherche dans les archives de plusieurs bibliothèques d’Europe, la guerre éclate et Fernand Braudel mobilisé se trouve prisonnier en Allemagne où il rédigera pendant cinq années l’essentiel de cette somme sans l’aide de ses notes dans trois versions comptant au total 3 000 à 4 000 pages… Avec le recul, l’historien se souvient : « Sans ma captivité j’aurais sûrement écrit un tout autre livre ».
Cette somme unique en son genre se divise en trois volumes. Le premier intitulé « La part du milieu » cherche à mettre en évidence l’influence des éléments naturels et les héritages de civilisation sur les hommes de Méditerranée. Écartant une analyse géographique classique, Braudel privilégie une étude approfondie du lien géographie/social. C’est la diversité qui caractérise les rapports entre grands propriétaires des plaines auxquels des paysans sont soumis et ceux contrastant des montagnards pauvres mais libres, sans oublier marins, pécheurs, corsaires, nomades qui retiennent son attention. Nous entrons au cœur de la géographie intime de la Méditerranée du XVIe siècle avec des richesses aux mains d’un très petit nombre d’individus face à une misère omniprésente du plus grand nombre.
Le deuxième volume explore la dimension économique et sociétale. En ce XVIe siècle, l’économie enregistre une forte prospérité de la Méditerranée enrichie par l’arrivée massive d’or et d’argent provenant d’Espagne avec ses mines d’Amérique et la croissance des banquiers italiens pratiquant le crédit sur toutes les places d’Europe. Mais cette prospérité n’empêche pas ou attise guerres et autres banditismes, et l’opposition entre Islam et Chrétienté.
Le dernier volume s’attache quant à lui aux évènements et à la politique durant le règne de Philippe II, un règne où ce conflit entre Islam et Chrétienté s’exacerbe jusqu’à son point culminant avec la bataille de Lépante. Avec Braudel, et l’École des Annales qu’il représente brillamment, c’est une Histoire évènementielle repensée et élargie qui se trouve réalisée, une Histoire non point de l’Homme, mais de l’individu insistera Braudel. L’historien y repère les oscillations brèves et rapides selon les hommes et forces en présence pour mieux en dégager les conséquences et grandes lignes. En effet, tous ces faits recueillis par Braudel se trouvent éclairés par la précision d’analyse de l’historien dont il sut mettre en lumière les grandes lignes tel l’affaiblissement de la puissance ottomane et la montée en puissance de la Chrétienté. Braudel démontre avec cette démarche combien l’historien doit aller en profondeur à partir de l’analyse de temps courts de l’Histoire, une manière de dépasser l’Histoire purement évènementielle pour une pluridisciplinarité qui connaîtra par la suite le succès que l’on sait.
 

« ARMORIAL des poèmes carolingiens de la Cour de Ferrare » Michel Orcel – Alban Pérès, Arcadès – AMBO, 2018.

Le siècle de Charlemagne a donné naissance non seulement à un espace politique et à des institutions jusqu’alors mises à mal depuis la chute de l’Empire romain, mais également à une véritable renaissance de la culture. Grâce à l’usage de la « minuscule caroline », écriture nouvelle supplantant les différentes écritures locales et par sa généralité sur tout l’empire, l’uniformité allait pouvoir s’établir jusqu’aux frontières reculées ; Une écriture dont nous avons hérité avec la fameuse « minuscule d’imprimerie » encore en usage de nos jours. Cette écriture a non seulement permis le développement d’une véritable littérature, mais a également permis de préserver les sources classiques, base de la culture médiévale (Ovide, Virgile, Cicéron…). Avec l’Académie palatine instituée par Charlemagne, c’est un ensemble d’auteurs qui feront un legs incontournable à la littérature médiévale avec des noms passés à la postérité tels Paulin d’Aquilée, Théodulfe ou encore Alcuin. Une poésie de langue latine reprend ainsi une partie de l’héritage de l’antiquité tout en annonçant les siècles à venir. C’est cet héritage qui a été transmis en Italie, notamment à la Cour de Ferrare, cour qui reçut ces leçons de la Matière de France, récits de guerres et de confrontations célèbres avec notamment la fameuse Chanson de Roland… Ces chansons de geste refleurissent de l’autre côté des Alpes avec l’Arioste et son Orlando furioso ou encore l’Orlando innamorato de Matteo Maria Boiardo, sans oublier Le Tasse. Que révèle cet impressionnant corpus, trop souvent méconnu de nos jours ? Et c’est justement ce cycle carolingien transposé en Italie du XIIIe au XVIe siècle qui se trouve être l’objet d’une belle étude par Michel Orcel et Alban Pérès dans cet ouvrage intitulé « Armorial des poèmes carolingiens de la Cour de Ferrare ». Retenant l’angle original, et jusqu’à maintenant non traité, de l’héraldique imaginaire, les deux auteurs ont réalisé un véritable travail monacal en recueillant l’armorial des personnages en trois sections : les écus (support physique du blason au centre des armoiries), les bannières et les cimiers (partie supérieure dans les ornements extérieurs de l'écu). La seconde partie de l’ouvrage rassemble, quant à elle, les notices par ordre alphabétique en rappelant leur origine textuelle.
Par ce riche et bel ouvrage à tirage limité, le lecteur du XXIe siècle voyage dans des tableaux colorés dont on imagine toute la difficulté quant à leur réalisation pour cette édition, et plonge avec un rare bonheur dans cette seconde partie qui révèle par touches discrètes et successives ces transferts, parfois surprenants ou énigmatiques, des traits culturels de l’héraldique carolingienne en Italie. C’est certainement l’une des qualités premières de cet ouvrage que de révéler après cette enquête « héraldographique » approfondie, les nombreux emprunts, transferts, mutations, rejets et novations de ces processus d’acculturation. La simplicité des figures essentiellement animales, fantastiques et végétales, les couleurs qui trahissent les influences chrétiennes ou païennes, les entrecroisements religieux, et surtout le recours fréquent aux armes à enquerre c’est-à-dire non conventionnelle (10%) sont autant de motifs de curiosité et de nouvelles pistes de recherche que pose cet ouvrage passionnant à plus d’un titre.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Culture générale - Mon livre de référence » coordonné par Gérald Dubos, avec Patrice Gay, Cédric Grimoult, Vincent Hérail, Marie-Luce Septsault, 544 pages, Vuibert, 2018.

La culture générale est la question-piège par excellence. Rares sont les personnes à appréhender sans hésitation cette question qui touche à tous les domaines. Épreuve de nombreux concours, critère pour distinguer des candidats à un poste lors d’un recrutement, la « culture » peut devenir piège lorsqu’elle est affublée de ce second qualificatif - « générale », dont on pourrait longtemps discuter la pertinence… Toujours est-il que les auteurs de cette somme impressionnante de plus de 500 pages abordent cette question de manière décomplexée en offrant un parcours à la carte et individualisé, une démarche indispensable si l’on songe à toutes les disciplines concernées par ce thème irréductible de la pensée humaine, c’est-à-dire sans limites. Les auteurs spécialistes des questions abordées ont à cœur dans ces pages de faire partager leur savoir de manière synthétique en usant d’outils didactiques, encadrés, tableaux, codes couleurs, nombreuses photos, etc. L’ouvrage commence par une frise sur la préhistoire afin de comprendre à quel point-charnière l’homme entre dans l’ère de la culture, aussi élémentaire soit-elle à ses débuts jusqu’au raffinement apporté par Cro-Magnon. L’antiquité est ensuite abordée afin de se remémorer les empires et cités essentiels à la compréhension de l’Histoire. Chaque période étant, ainsi, abordée successivement par le filtre de l’histoire, mais aussi par celui des sciences, des arts, des lettres et de la philosophie avec certains focus anecdotiques tel le rappel de l’origine de la boiterie d’Épictète… À chaque étape, des suggestions pour aller plus loin et des conseils de lecture invitent à aborder les sources et commentaires essentiels du thème abordé. L’ouvrage est articulé graphiquement en codes couleurs sur la tranche afin de repérer facilement les grandes périodes et les thématiques développées : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, XVIIe, XVIIIe… Des pages de jeux sous la forme de quiz sont également proposées afin d’offrir une approche ludique pour mieux assimiler cette masse impressionnante d’informations distillées avec science et art de la synthèse.
 

« Une histoire des civilisations » réalisée sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia et Alain Schnapp aux éditions La Découverte – Inrap, 2018.

L’histoire des civilisations est loin d’être délimitée par des frontières intangibles, les nombreuses découvertes réalisées ces dernières années témoignant de ce caractère évolutif. Évolutif dans la mesure où ces techniques et technologies récentes ont considérablement accru le champ d’action de l’archéologie moderne ainsi que le met parfaitement en évidence cette somme monumentale, mais tout à fait accessible, intitulée « Une histoire des civilisations » réalisée sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia et Alain Schnapp aux éditions La Découverte – Inrap. La datation au Carbone 14 appliquée aux os et fossiles, le formidable bond en avant de l’ADN ont également permis d’établir le génome de l’homme de Neandertal et de le comparer aux nôtres apportant ainsi autant de progrès bouleversant cette science encore jeune. L’archéologie – notamment préventive – s’avère plus que jamais un moyen de mieux comprendre l’histoire de notre monde, et le présent volume, fort de ses 600 pages, entend offrir une synthèse claire et actualisée de cette évolution, depuis les périodes les plus anciennes jusqu’à notre époque contemporaine. Cette échelle du temps appliquée aux successions de civilisations est ainsi au cœur de cette vaste aventure collective, unique en son genre, qui se matérialise par un ouvrage à la fois pluriel et mû par une dynamique pluridisciplinaire de chercheurs majoritairement français. Une des caractéristiques de ces nombreuses études réside dans la mobilité des sociétés humaines, même lorsqu’elles se sont sédentarisées, qu’il s’agisse de mouvements dus aux guerres de conquête, aux intempéries ou aux aléas de l’agriculture. La migration reste un leitmotiv des sociétés humaines, et avec elle, son lot d’emprunts et de diffusions culturelles. Les nombreuses cartes réunies au début de l’ouvrage aident à mieux fixer ces différents cadres géographiques, cartes doublées de tableau synoptique pour chaque région du monde des peuples et civilisations concernés. Ainsi que le soulignent les auteurs en préambule de l’ouvrage, 2 millions d’années se sont écoulés depuis la première sortie d’Afrique du genre Homo et le peuplement de l’ensemble de la planète à l’époque moderne, preuve s’il en était besoin de l’intérêt d’une telle synthèse, accessible au lecteur néophyte. Ce dernier pourra, en effet, se reporter à ces pages abondamment illustrées en fonction de ses centres d’intérêt ou bien tentera l’aventure d’une lecture intégrale de l’hominisation jusqu’à l’aménagement du territoire contemporain en fonction des enseignements de l’archéologie auprès des meilleures sources réunies dans ce livre qui s’impose dès à présent au titre d’ouvrage de référence incontournable.
 

Jean Blot « Ave César – Histoire du passé », Tome III – Rome. », L’Âge d’Homme Editions, 2018.

Jean Blot avec Ave César ne cherche pas à faire œuvre d’historien, l’auteur sait combien de pages illustres furent écrites sous cet angle depuis des siècles. C’est plutôt avec le regard d’un poète et d’un philosophe qu’il explore l’âme du passé, ce passé où l’Occident a tant puisé à l’oubli. L’auteur commence son ouvrage par un salut, sonore et sensuel, en guise de fascination qu’il sait et souhaite collective. Qui n’a jamais vibré sur les marbres du forum et chaviré sous les voûtes des Thermes de Caracalla ? Cette éternelle attraction ne pouvait que survenir après cette antique invite « Urbi et Orbi » reprise par la papauté de la fameuse Urbs latine, distinction juridique et religieuse de cet autre espace au-delà de la ville, l’ager délimité par le pomerium. Dorénavant, les frontières sont étendues au monde par l’illustre pax romana, indissociable cependant d’un autre adage latin, Si vis pacem, para bellum… C’est une quête de la sensibilité qui anime Jean Blot dans ces pages qui appellent à cette démarche temporelle si chère à Proust, le souhait de l’auteur étant celui d’un temps communautaire, un Moi collectif, social. Jean Blot sait bien tout ce qu’une telle entreprise peut avoir de démesuré et c’est avec humilité qu’il interroge la muse Psyché et en recueille les révélations dans des pages à la fois intimes et convaincues. Après la Grèce dont il explora également l’âme, c’est aujourd’hui en ces pages, l’âme commune que révèle Rome qui retient son attention. Peut-on parler d’un élan jungien traversant les chronologies de l’Histoire ? Peu nous importe car l’auteur revisite les origines et les mythes, sous les auspices d’un animal sauvage, une identité née sous le signe de la jumellité, transgression de la règle pour mieux asseoir le Droit qui caractérise ce régime, les paradoxes pleuvent sur Rome et Jean Blot ne s’en trouve pas désarçonné pour autant… De Tite-Live à Fustel de Coulanges, de Hegel à Polybe, sans oublier Cicéron et Sénèque, les va-et-vient de l’Histoire conspuent les dualités pour tendre à l’unité, ce qui fit dramatiquement Rome avec l’Imperium mundi et la volonté irrépressible du Carthago delenda est lancée par Caton l’Ancien… Jean Blot converse alors avec Flaubert et Salammbô, « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar… », Histoire et fantasmes, qui des deux aura le dessus ? Le chaos – héritage des divinités grecques – sait aussi s’immiscer dans ce bel ordre à établir, guerres civiles, dictatures au sens antique du terme, c'est-à-dire encadrées par le droit, révoltes des esclaves laissent quelques taches sur ces mosaïques immaculées. Mais le Moi collectif retrouvé au fil de ces pages ne conduit-il pas, par cette heureuse lecture, à faire surgir de nos mémoires au détour d’une venelle romaine ou d’une épigramme laissée au hasard d’un monument cette vision qui unit le passé au présent en un éternel renouvellement ? C’est tout ce que nous souhaitons aux lecteurs de ces pages inspirées !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« Le monachisme médiéval » de C.H. Lawrence, trad. Nicolas Filicic, Les Belles Lettres, 2018.

Disponible jusqu’à maintenant qu’en anglais, l’ouvrage incontournable sur le monachisme médiéval en occident signé C.H. Lawrence est maintenant accessible dans une traduction française de Nicolas Filicic, aux Éditions Les Belles Lettres. Les lecteurs francophones pourront ainsi désormais disposer d’une source de référence pour explorer et approfondir ce phénomène complexe grâce à l’analyse fine et détaillée de ce médiéviste, C.H. Lawrence, professeur émérite à l’Université de Londres. Comment, en effet, appréhender et comprendre cette forme de vie religieuse née dans le désert d’Égypte au IV° siècle ? Embrassant le monachisme dans une acception large incluant non seulement moines et moniales, mais aussi chanoines, frères mendiants ou encore béguines, l’auteur avoue que cette passion est née juste après guerre à l’occasion d’une visite à l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire. En ces lieux, le chercheur eut l’occasion d’expérimenter personnellement cette vie monastique avec ses Offices au cœur de la nuit, la chaleur et l’hospitalité de ses membres, une expérience qui contribua largement à cette étude de l’histoire monastique. Les premiers temps du monachisme se situent essentiellement en orient avec des moines s’isolant dans la prière en solitude, et d'autres fondants avec le cénobitisme les premières communautés. Ainsi que le rappelle C.H. Lawrence, c’est du grec « monos » (seul) dont est issu le mot moine, une solitude constitutive de la prière au divin. L’ouvrage souligne ce paradoxe et ces mouvements entre moines choisissant la vie érémitique et communautés cénobitiques, les premiers étant souvent rejoints malgré eux par des moines attirés par leur personnalité et donnant naissance à de nouvelles communautés avec saint Pacôme et saint Basile notamment. Puis ce mouvement gagne l’occident avec la règle de saint Benoît qui structure la vie de chaque monastère selon des principes stricts entre prières et travail, ora et labora. Ce mouvement prit une telle importance que les siècles suivants virent une véritable croissance du monachisme en occident où ces institutions prirent une force économique et sociale non négligeable dans les rouages de la société médiévale. Cluny, Citeaux, mais aussi les ordres de chevalerie religieux tels les templiers sont étudiés dans le détail dans le contexte des différentes composantes de la société médiévale. C.H. Lawrence dans un style limpide et clair réussit ainsi avec cet ouvrage ce tour de force de rendre accessible la complexité du monde médiéval vu par le prisme de ses communautés religieuses.

 

 

Jean-Louis Brunaux « Vercingétorix » Biographies Nrf Gallimard, 2018.

La seule évocation du nom de Vercingétorix a longtemps été synonyme de manuel d’histoire à l’iconographie convenue, du chef gaulois vaincu jetant ses armes fièrement au pied de Jules César conquérant. Fierté nationale enchaînée, rhétorique historique mise en branle, à l’image de Jeanne d’Arc et d’autres figures « nationales », le personnage Vercingétorix a le plus souvent été appréhendé dans un contexte passionné et idéologique. C’est une tout autre approche qu’a retenue l’historien et directeur de recherche au CNRS Jean-Louis Brunaux que nos lecteurs connaissent pour ses ouvrages présentés dans ces colonnes sur Alésia et Les Druides : Des philosophes chez les Barbares. Avec cette biographie, nous sortons des images d’Épinal, l’auteur enquête en des pages passionnantes sur cette figure confuse, brouillée par les représentations données les artistes du XIXe siècle et cet air martial confondu avec les traits de Napoléon III… Jean-Louis Brunaux dépasse l’Histoire héritée du fameux livre La Guerre des Gaules laissé à la postérité par César faisant de la défaite d’Alésia, une révolte de plus matée par le pouvoir romain. Alésia est beaucoup plus qu’une révolte, mais bien un soulèvement massif face à la domination romaine, une résistance organisée et dirigée par un homme « enfermé dans une histoire qui n’est pas la sienne » souligne l’auteur. Vercingétorix n’a jamais cherché à faire de la Gaule une nation, une idée anachronique et étrangère, mais bien à combattre un ennemi sur son territoire. Cette biographie apporte des informations remarquables sur des aspects curieusement jamais abordés dans les études consacrées au chef gaulois : son milieu familial, son enfance, son éducation, ses relations politiques entre peuples voisins et avec Rome. Sources historiques, mais aussi archéologiques, viennent étayer cette connaissance que nous donne l’historien sur ce personnage emblématique de la civilisation gauloise, un singulier souvent trompeur d’ailleurs, car il vaudrait mieux parler de peuples gaulois au pluriel si l’on souhaite appréhender cette réalité plus complexe que celle laissée par les manuels scolaires. Partons donc avec Jean-Louis Brunaux sur les traces de ce chef militaire, mais aussi grand leader politique, bien plus redoutable que le vaincu du conquérant César !

Philippe-Emmanuel Krautter

 

© RMN-GP. Jean-Gilles Berizzi

Depuis 1865, le Musée des Antiquités nationales (MAN) de Saint-Germain-en-Laye est le premier et seul musée français à être consacré à l’archéologie du territoire national. Du Paléolithique au Premier Moyen Âge, c’est une succession de salles qui invitent le visiteur à se familiariser aux différentes périodes de notre humanité, avec des objets parfois discrets comme ces fragiles biches du Chaffaud délicatement gravées sur un os de renne, d’autres fois objets fameux comme l’incontournable « Dame à la capuche » ou « Dame de Brassempouy » qui ne fait qu’un peu plus de 3 cm, mais dont le visage hiératique gravé sur l’ivoire de mammouth impressionne tout autant notre mémoire… Pour découvrir avec intelligence tous ces trésors, deux approches sont possibles. Se laisser guider au fil des salles et au gré des nombreux panneaux accompagnant le visiteur ou bien préparer ou prolonger sa visite par des lectures qui permettront d’approfondir et de mieux apprécier la richesse de ce fonds exceptionnel.
 

Anne Lehoërf « Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette, Belin.

« Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix » est le premier volume d’une nouvelle collection Mondes Anciens sous la direction de Joël Cornette. Confié à Anne Lehoërf, cet ouvrage retrace en plus de 600 pages 40 000 ans de préhistoires, terme conjugué au pluriel pour mieux rendre la complexité d’une telle échelle. L’auteur, professeur de protohistoire européenne, évoque en prologue un personnage imaginaire, qu’elle surnomme « Gotaj » et qui aurait pu vivre au sud-est de l’Angleterre, il y a 3 500 ans. Au-delà la brève fiction introductive, c’est toute la difficulté du chercheur qui est évoqué dès les premières lignes. Ces femmes et ces hommes d’avant l’Histoire n’ont pas laissé de témoignages écrits de leur vie sur terre. Seuls les objets et leurs impacts sur la nature peuvent constituer ces livres ouverts à partir desquels les archéologues reconstruisent leurs faits et gestes, à défaut de leurs pensées exactes. Anne Lehoërf parvient cependant grâce à son style et à sa rigueur scientifique à nous donner une évocation la plus complète possible de cette première Europe couvrant une période très longue de 40 000 ans où des récits se profilent déjà sur les parois des différentes grottes devenues célèbres depuis. D’autres représentations prennent forme également cette fois-ci en trois dimensions avec les premières statuettes, une volonté manifeste de matérialiser et d’extérioriser ce que le cerveau conçoit et souhaite exprimer. Les hommes de ces préhistoires occupent les espaces géographiques comme les espaces des grottes, des implantations mues par une multitude de motivations rappelées par l’auteur, avec une sédentarisation progressive par l’agriculture et l’affirmation d’une identité avec la « Révolution » néolithique. Qu’il s’agisse des choix funéraires, des alignements et autres mégalithes, l’homme marque sa présence sur la terre, en la bornant, en en rappelant les frontières symboliques pour mieux s’en affranchir, se lançant dans de vastes voyages sur terre comme sur mer. Guerres et paix, alliances et pouvoir se mettent en place pour anticiper ce qui donnera naissance aux premières cités États et empires à venir. Un ouvrage précieux non seulement pour le fait qu’il sait garder en haleine son lecteur au fil des pages, mais aussi pour les nombreux savoirs qu’il met en rapport par une synthèse éclairante.

 

Coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino éditions MSM.

Le coffret « Préhistoire » de Jean-Marc Perino publié par les éditions MSM s’avère incontournable, tant pour la qualité du texte proposé selon les derniers états de la recherche scientifique que par sa la forme avec une mise en page et une iconographie soignées. Deux volumes qui couvrent une échelle (pré) historique vertigineuse, puisque le premier commence par les débuts de l’univers et le big bang jusqu’aux grands singes, avant l’apparition de l’homme. L’auteur réussit ce pari de nous rendre plus intelligents par cette synthèse toujours délicate à réaliser, retenant les faits et les données essentielles à la compréhension de la biosphère avant l’apparition de l’homme, sans noyer le lecteur dans d’inutiles détails (que les passionnées pourront approfondir grâce à l’abondante bibliographie). La réussite de cette présentation tient également à la mise en page « graphique » qui n’a rien à envier au web ! Schémas clairs, graphiques explicites, tableaux et pavés résumant l’essentiel guident l’apprentissage et aident à la mémorisation de cette succession impressionnante de données. Le deuxième volume introduira plus directement le lecteur aux collections du MAN en débutant par le toujours fascinant thème de l’hominisation qui depuis Darwin demeure une donnée scientifique non contestée, si ce n’est par les théories fantaisistes … Nous pouvons ainsi identifier les premiers hominidés avec aisance grâce aux rappels des différentes découvertes réalisées notamment par Michel Brunet et Yves Coppens (lire nos interviews), et rêver à la longue marche buissonnière des hominidés en un tableau éclairant. Un chapitre également utile s’attache au propre de l’homme, une question toujours sensible et passionnante qui, de tout temps, a divisé philosophes, théologiens, historiens et scientifiques. Toutes les périodes sont embrassées et traitées avec ce même souci didactique que dans le premier volume, des premiers temps du Miocène jusqu’à l’Holocène qui verra naître le règne de l’Homo sapiens et de l’écriture…

 

Alain Villes « La Sainte-Chapelle du château » Itinéraires Île-de-France, Éditions du Patrimoine.

Impossible de visiter le Musée d’archéologie nationale sans découvrir la Sainte-Chapelle du château, un haut lieu non plus de la Préhistoire, mais de l’Histoire de France. Grâce au petit guide pratique édité par les Éditions du Patrimoine, cet héritage de pierre et de verre prendra de nouveau vie tant les nombreux évènements qu’abritent ces voûtes résonnent encore pour celles et ceux qui veulent bien les entendre ! Imagine-t-on en entrant en ces murs que Louis IX (1214-1270) la fit édifier avant qu’il ne prépara la croisade où il perdra la vie ? Avant-garde du gothique rayonnant, la chapelle étonne pour cette alliance éternelle de la lumière et de la matière, où la pierre se métamorphose en dentelles de verre le temps d’un rayon de soleil. Le lecteur de ce guide à l’abondante illustration identifiera ainsi plus aisément ces « chuchotements » qui pourraient bien être ceux d’une perpétuelle querelle entre le fameux Robert Comte d’Artois et, depuis Maurice Druon, sa non fameuse tante Mahaut, tous deux réunis, une fois de plus, aux clefs de voûte de la sainte chapelle… Cette galerie de portraits sera ainsi plus aisée à identifier guide à la main. L’ouvrage rappelle aussi les vicissitudes qu’eut à connaître l’édifice au fil des siècles, imposant maintes restaurations jusqu’à nos jours.

 

Geneviève Haroche-Bouzinac « La vie mouvementée d’Henriette Campan », Flammarion, 2017.

Quelle vie ! Ou que de vies ! Ainsi pourrait se résumer cette biographie extrêmement bien documentée à l’écriture vive et plaisante consacrée à « La vie mouvementée d’Henriette Campan » et signée Geneviève Haroche-Bouzinac, auteur déjà d’une biographie remarquée de Louise Élisabeth Vigée Le Brun (Prix Chateaubriand 2011 et Mellor Book Prize 2012). Si l’auteur, professeur à l’Université d’Orléans, a consulté pour cet ouvrage nombre d’archives, elle a surtout eu le privilège de prendre connaissance de lettres et documents privés ou inédits en France et aux États-Unis dont peu de biographes avaient eu auparavant accès. À ce titre, il faut saluer cette biographie actualisée et dynamique consacrée à cette figure si singulière soumise à un destin des plus capricieux. Qu’on en juge ! Elle connut changement de siècles, de rois, de régimes, proche des filles de Louis XV, de la reine Marie-Antoinette, côtoyant Joséphine et Hortense de Beauharnais, Napoléon, sa vie traverse l’Ancien régime, la Révolution, le Consulat, l’Empire, la Restauration, les Cent jours jusqu’à Louis XVIII. Témoin privilégié de l’Histoire, et pourtant trop peu ou mal connue, cette femme instruite, cultivée, polyglotte, aimant les livres et les idées méritait bien cet ouvrage fruit d’un rigoureux travail de recherches. Histoire de France, histoire d’une vie, de vies que Henriette Campan a su transmettre tant par ses carnets et mémoires que par sa riche activité épistolaire, « cette épistolière aux dons de chroniqueuse », souligne l’auteur de cette biographie vivante.
Cette biographie s’ouvre alors que Henriette n’a encore que cinq ans, le 5 janvier 1757 exactement, ce jour même où Damien tentera d’assassiner Louis XV à Versailles. Une fin de journée mouvementée, prompte à terroriser une si jeune enfant, et qui se souviendra toute sa vie de cet épisode lorsqu’elle empruntera l’avenue de Paris à Versailles. Mais la petite fille effrayée pouvait-elle imaginer que cette terreur, cet effroi, cette incertitude de quelques heures lui révélaient déjà tous les vicissitudes et bouleversements qu’elle sera amenée à vivre tout au long de sa vie ? Car c’est bien « une vie mouvementée », faite d’espoirs, de déceptions, de craintes et de terreur que va vivre Henriette Campan, née Genet, et qui connaîtra toute jeune fille encore la vie et les fastes de la Cour.
1768, elle a juste 16 ans et fait, en effet, son entrée à la Cour de Versailles au titre de lectrice de Mesdames Victoire, Sophie et Louise, avant de devenir une proche de Marie-Antoinette auprès de laquelle elle demeura attachée 22 ans. Longtemps elle se souviendra de ces premiers instants lors de son entrée à la Cour où « Le faste du décor, les fauteuils de parade montés sur estrade, les « énormes nœuds d’épaules brodés en paillettes d’or et d’argent qui (ornent) les habits des pages des valets de pied » l’impressionnent […] « Le premier jour où je fis la lecture dans le cabinet intérieur de Madame Victoire, écrit-elle, il me fut impossible de prononcer plus de deux phrases ; mon cœur palpitait, ma voix était tremblante et ma vue troublée». Cette vue se troublera, durant ces années de Cour, si souvent de larmes… Elle y connaîtra la mort de Louis XV, s’y mariera (plus proche de ses beaux-parents que de son mari), connaîtra la chute de Louis XVI et accompagnera Marie-Antoinette jusqu’à ses dernières nuits aux Tuileries ; elle y sera heureuse, malheureuse, avant d’échapper de justesse à l’échafaud. Et pourtant, ce sont encore de longues années pleines de rebondissements qui l’attendent…
Il lui faudra en effet sous l’infortune tout recommencer. Femme de lettres, entreprenante et dynamique, éprise d’idées nouvelles, elle deviendra alors cette enseignante et directrice hors pair d’instituts pour jeunes filles, d’abord à Saint-Germain-en-Laye, puis à Ecouen, et qui firent sa haute réputation. Forte d’une méthode éducative moderne pour jeunes filles sous l’influence d’un vent venu de la République des États-Unis, saura-t-elle cependant à la tête de la Maison de Légion d‘Honneur imposer ses vues à l’Empereur ? L’histoire lui en laissera-t-elle l’opportunité ? Si, dans ces époques troublées, Henriette sut contourner, déjouer, et malheureusement parfois aussi échouer, elle demeurera jusqu’à sa mort survenue le 16 mars 1822, cette femme fine, lucide, déterminée, aimante surtout, entourée de ses enfants, nièces et anciennes élèves chez qui elle séjournera avec à ses côtés, toujours, sa bonne servante Voisin, devenue son amie.
C’est cette vie mouvementée, riche de rencontres et d’évènements, d’une femme témoin de l’Histoire, qui ‘aura eu tant de vies…’ que nous offre à découvrir Geneviève Haroche-Bouzinac dans un style plaisant, avenant et rigoureux, sans lourdeurs historiques, et ce, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

L.B.K.

 

Renaud Ego « Le geste du regard » L’Atelier contemporain, 2017.

De la pensée au dessin, il n’y a qu’un trait, encore fallait-il – historiquement ou plus exactement préhistoriquement – oser le tracer ; Et n’est-ce pas ce que fit le premier artiste des cavernes lorsqu’il se saisit d’un morceau de charbon calciné pour une première ligne appelée à un long destin… C’est cette quête, cet incroyable saut de l’abstraction vers la figuration, et en même temps, de la figuration au symbolisme pluriel qui est au cœur de cette passionnante étude menée par Renaud Ego. Nous avons tous à l’esprit les fulgurances d’André Malraux sur Lascaux, l’un des premiers penseurs du siècle dernier, à s’être décalé du regard scientifique porté sur l’art rupestre et ses usages. L’écrivain voyait en Lascaux une de ces cités englouties qui à peine émergée laissait entrevoir tout un pan surprenant de notre rêve du monde. Il n’est pas le seul écrivain pour lequel « ce geste du regard » interpellait, fascinait, à ce titre citons également Georges Bataille ou encore le poète et essayiste Pierre Lartigue.
« Le geste du regard est l’hypothèse de son chemin vers la figure » suggère Renaud Ego. Notre univers est constellé d’images, à un point tel que nous avons du mal à imaginer qu’il ait pu en être autrement. Figurer une chose ou un être n’est pas chose naturelle et spontanée. Ce basculement de la pensée vers le trait et la représentation constitue l’un des passages clés de la conscience humaine. Analogie de la matière forçant la main de l’artiste des cavernes ? Peu importe, de l’image du geste au geste de l’image, c’est un entrelacs conceptuel qui s’opère au fil du temps où parures, taille des bifaces vont anticiper la naissance de l’image. Cette dernière pose un repère dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une impression fugace et intuitive, le premier point anticipe la ligne qui elle-même conditionne la forme à venir. De nouveaux repères sont posés, ce qui est figuré, de ce qui ne l’est pas, en un rapport espace et temps qui ouvre à la créativité à venir. Avec le feu, la figure est probablement la première alchimie qu’ait pu connaître l’humanité des temps premiers, véritable métamorphose d’une substance en apparence, et de cette apparence en forme à penser comme le souligne Renaud Ego. Mais que dévoile ce passage à l’acte ? Ne laisse-t-il pas autant de secrets derrière lui qu’il n’en révèle ? Le négatif de la main tracée ou du dos de bison s’étirant sur la paroi n’ouvre-t-il pas encore plus d’abîmes dans cette naissance de la conscience encore vierge de l’humanité ? Pourquoi et comment ce premier trait du dos d’un bison bien plus long et sans interruption que ne le peut le bras d’un homme a-t-il-pu être tracé, comment appréhender ce geste, ce « regard du geste » si justement nommé ?
Poser le premier trait fut en son temps un grand pas pour l’humanité, ainsi qu’en témoigne ce brillant essai qui élargit avec intelligence notre propre regard.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Bertrand Galimard Flavigny « Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » Perrin éditions, 2017.

Quel est le rapport, parfois intime, que lie l’être humain avec la reconnaissance et les honneurs en occident ? C’est à cette question - source de bien d’espoirs, d’intérêts ou parfois d’illusions- à laquelle répond avec pertinence cette passionnante étude de l’« Histoire des décorations du Moyen-Âge à nos jours » (Éd. Perrin) retracée par Bertrand Galimard Flavigny, essayiste, critique et romancier ; auteur déjà de l’Histoire de l’ordre de Malte, de Les Chevaliers de Malte, et en collaboration avec Arnaud Chaffanjon de l’Ordre & contre-ordres de chevalerie.
L’auteur poursuit, ici, avec cette somme, sa recherche sur les ordres de chevalerie, plus particulièrement celui l’ordre de Malte, en l’élargissant à une vaste échelle historique, avec notamment l’étude de la Légion d’honneur ; bien des honneurs et distinctions dont l’auteur lui-même, Chevalier de la Légion d’honneur, Chevalier de l’ordre national du Mérite, Commandeur pro Merito Melitensi de l’ordre souverain de Malte, est gratifié. Le sujet est plus profond qu’il n’y paraît tant les notions de pouvoir, d’estime, de reconnaissance et d’autorité se conjuguent dans cette matière délicate où les caricatures peuvent trop rapidement passer à côté de phénomènes de société révélateurs. C’est bien entendu cette dimension qu’a retenue l’auteur avec le sérieux qu'on lui connaît dans ses précédents ouvrages. L’idée même de récompense est ancienne, presque consubstantielle à l’homme - et dans une certaine mesure au monde animal. Très vite adoptée par les premières communautés humaines, systématisées et organisées avec un rare souci de l’efficacité dans le monde romain, la décoration trouve ainsi loin dans le temps ses racines, ainsi que le rappela avec lucidité Bonaparte au Conseil d’État : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des “hochets”. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène des hommes »…
Dans le royaume de France, on pense bien entendu à l’institution de la chevalerie, pivot essentiel de la féodalité, reposant sur un système hiérarchique d’allégeances et de reconnaissances sous la forme de dons / contre-dons : avec une allégeance inconditionnelle du vassal (imposant aide et assistance) récompensée par le don d’une terre, un fief. C’est cette structure pyramidale qui fondera la force, mais aussi la faiblesse du système, lorsqu’elle se dissociera progressivement de la tête du pouvoir – le roi – et se désagrégera en autant de pouvoirs locaux autonomes. Bertrand Galimard Flavigny rappelle l’importance de la théorie des trois ordres analysée par Georges Duby et structurant la société du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime jusqu’à la Révolution française, une théorie trouvant ses origines dans la trifonctionnalité mise en évidence en son temps par Georges Dumézil. L’Église n’est pas écartée de ces analyses, bien au contraire, avec les nombreuses congrégations religieuses. « Une certaine idée de la récompense » comme le souligne l’auteur naît ainsi progressivement, de l’anneau d’or à l’ordre de saint Louis, tout est mis en œuvre pour asseoir cette reconnaissance essentielle aux structures de la société de ces temps. Avec la Révolution, ce sont tous les privilèges qui sont abattus… avant d’en rebâtir de nouveau… Ainsi, refleuriront rapidement des décorations révolutionnaires pour aboutir quelques années plus tard à la naissance de la fameuse Légion d’honneur, souhaitée par Bonaparte, et qui a perduré jusqu’à nos jours, comme l’analyse en détail Bertrand Galimard Flavigny dans des pages nourries d’une riche documentation et précieuses annexes. Un ouvrage, agréablement bien écrit, dont l’intérêt n’échappera ni aux historiens ni aux lecteurs avertis.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

Art, Culture, Essais...

« Conversations avec Francis Bacon », préface de Yannick Haenel, éditions L’Atelier Contemporain, 2019.

« Conversations avec Francis Bacon » préfacé par Yannick Haenel aux éditions L’Atelier Contemporain entend lever bien des malentendus, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, ayant entouré autant l’œuvre que le peintre. À cette fin, l’ouvrage a réuni des interviews accordées par l’artiste lors de ses venues à Paris, mais aussi des textes de sa main ou encore des photographies. Et, il faut avouer que ce volume atteint merveilleusement sa cible et fait voler en éclats bien des préjugés au sens littéral du terme. Trop souvent étiqueté, comme pour mieux s’en débarrasser, de peintre « de la cruauté ou de la violence », Bacon est encore de nos jours, en effet, hâtivement rejeté, objet d’aversion par un public qui se dit interloqué voire choqué. Or, en ces pages, par un entrechoquement d’interviews et de textes, l’artiste s’y dévoile loin de ces clichés. Certes provocateur, ironique souvent, mais aussi avec cette profondeur paradoxale mal comprise, il laisse le soin au lecteur et à celui qui regarde son œuvre libre de comprendre et de saisir ce que fut sa recherche.
Si Francis Bacon est le peintre de la chair et du sang, de ces corps distordus, de ces visages à vif, de ces bouches déformées, il refusera cependant toujours d’être ce peintre donné « de la cruauté ou de la torture » ; Peindre ce qui se crée et fait l’homme, cet être de chair que nous sommes ; corps fait de vaisseaux, de sang, d’organes et surtout doté de cet étrange système nerveux. Là est probablement l’une des clefs d’entrée de l’œuvre de l’artiste. « Réinventer la technique avec la même force que celle du système nerveux » n’aura-t-il de cesse de répondre à ses interlocuteurs, à Jean Clair, à Michael Peppiatt, Jacques Michel... Bacon n’entend pas être un peintre hostile à la vie, bien au contraire, il aime la vie, martèle-t-il également. Cela est même pour lui une obsession, mais la vie avec tout ce qu’elle suppose et impose de force créatrice. « Saisir la vie jusqu’à la mort qui travaille ». De là, sa manière de peindre, commencer par une tâche, puis d’autres, et laisser advenir le hasard, susciter l’accident… tenter de saisir ce qui s’échappe, sans jamais figer ou fixer, ce qui fait l’émotion, vit et déjà meurt, ce qui est là-dedans et toujours en mouvement. « Les corps ne sont pas convulsés mais en mouvement » dira-t-il.
Connu pour ses portraits, Bacon ne peint pas d’après modèle, ne fait pas d’esquisses, refus de tout expressionnisme ou d’un réalisme qu’il laisse aux illustrateurs. Rien de figuratif, non un visage, mais cette présence qui bouge et vit. Pas plus peintre conceptuel, mais peintre de l’instinct, Bacon n’entend pas recréer, mais avant tout « transmettre au système nerveux » et « ouvrir les soupapes de sécurité » ; « Attaquer le système nerveux » ajoutera-t-il encore. Ce « système nerveux » qu’il n’aura de cesse de convoquer, d’interroger et qui l’amènera à dire : « Je pense que les œuvres ne sont pas des choses à comprendre »… Voilà qui est dit !
Et, c’est dans cet interstice aussi mystérieux que vertigineux qui laisse le spectateur sans voix que l’œuvre de Francis Bacon s’inscrit. Cet étrange intervalle dans lequel s’engouffre sans retenue ce « quasi-malentendu perpétuel » pour reprendre les termes mêmes de Yannick Haenel. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’interview dans laquelle l’artiste s’est montré le plus sincère, et en fin de compte compris, fut celle qu’il accorda à Marguerite Duras. Et c’est à bien à cette plus subtile compréhension déjouant prises de position et préjugés à laquelle invite avec justesse cet ouvrage à la mise en page soignée et s’ouvrant dès les premières pages sur cet univers singulier donné à voir par les photographies de Marc Trivier.


L.B.K.

 

« Tout Matisse » sous la direction de Claudine GRAMMONT, Bouquins, Robert Laffont, 2018.

« Tout Matisse », 900 pages et plus de 1 000 entrées offriront à l’amateur comme au professionnel une précieuse source pour appréhender l’un des peintres majeurs du XXe siècle. Réalisée sous la direction de Claudine Grammont, directrice du musée Matisse de Nice, cette somme complètera idéalement le portrait de l’artiste déjà évoqué par de nombreux catalogues et monographies. Mais l’un des intérêts de ce Dictionnaire Matisse est d’offrir au lecteur non seulement une synthèse actuelle des plus complètes mais aussi une manière d’aborder son œuvre qui sied particulièrement au style du peintre. Qu’il s’agisse de son art, de son œuvre, son style ou encore de sa vie, les entrées multiples permettent en effet de dresser rapidement, et de manière croisée, le portrait d’Henri Matisse artiste dont la réputation n’a cessé de croître depuis sa disparition en 1954. Qu’il s’agisse du Matisse intime, des années de vaches maigres, des soirées passées sans le sou à la Gaîté Montparnasse, de sa découverte de l’art africain raillée par Picasso ainsi que le rapporte André Malraux, des similitudes avec l’art égyptien ou encore des influences de l’art byzantin avec ses mosaïques et émaux qui s’immiscent dans sa création… Si Matisse a toujours reconnu ne pas avoir cherché à avoir de maîtres, il avoua cependant sa grande admiration pour Renoir et Cézanne. Celui qui fut en son temps le chef de file du fauvisme, cultivera rapidement une indépendance jalousement préservée ce qui ne l’empêchera pas de nouer toute sa vie un réseau riche et intense avec de nombreux interlocuteurs, artistes, marchands, écrivains, éditeurs qui chacun à leur façon contribuera à nourrir son œuvre ainsi qu’en témoignent les nombreuses entrées. Les lieux ont également très largement compté pour l’œuvre de Matisse et ce Dictionnaire en dresse une cartographie particulièrement complète en recensant les pays, les villes et résidences successives où le peintre résida. Le lecteur de ce précieux Dictionnaire Matisse, premier du genre, lira à profit l’avant-propos de Claudine Grammont qui se souvient de l’origine de cette aventure avec un manuscrit présenté à son éditeur avec trois millions de signes sur une clé USB de couleur rouge… Matisse oblige !

Une aventure qui témoigne de la passion de cette « matissienne » pour ce résistant du bonheur et de la couleur que fût Matisse et dont l’âme est parfaitement retranscrite dans ce volume attendu de tous les amoureux du peintre.

 

« Dictionnaire du Cubisme » sous la direction de Brigitte Leal, collection Bouquins, Robert Laffont, 2018.

Alors que se tient au Centre Pompidou l’incontournable exposition Le Cubisme retraçant cette extraordinaire aventure protéiforme, il s’avérait nécessaire de pouvoir bénéficier d’une somme à entrées multiples, afin de mieux saisir ce mouvement artistique complexe. C’est chose faite avec le Dictionnaire Bouquins consacré au Cubisme et élaboré sous la direction de Brigitte Leal, conservatrice du patrimoine et justement commissaire de l’exposition au musée national d’art moderne de Paris. Le phénomène cubiste a largement dépassé ses protagonistes et détracteurs, pour s’inscrire à part entière dans l’histoire de l’art mondial. Mais sa reconnaissance officielle gagnée par les années ne signifie pas pour autant que ce phénomène d’art total puisse pour autant être aisément compris, d’où l’intérêt de cette approche retenue par les auteurs de ce Dictionnaire du Cubisme. Le lecteur commencera sa lecture avec profit par l’introduction de Brigitte Leal qui dresse en quelques pages un panorama le plus clair et didactique possible sur ce thème complexe. Cette lecture fait la démonstration que ce mouvement initié par les quatre personnalités « fondatrices » que sont Pablo Picasso, Georges Braque, Fernand Léger et Juan Gris trouvera son prolongement et sa profondeur avec de multiples autres personnalités et par des rattachements à certains traits du modernisme jusqu’à l’attaque fatale apportée par Malevitch. Fort de ces éléments, il sera alors loisible au gré de ses priorités, d’aborder tel ou tel aspect du cubisme selon les nombreuses entrées du Dictionnaire. Que l’on soit sensible à la dimension littéraire du mouvement avec les articles consacrés à Guillaume Apollinaire bien entendu, mais aussi Stéphane Mallarmé, Max Jacob, Blaise Cendrars ou encore Pierre Reverdy... ; à l’aspect commercial avec les galeristes et célèbres collectionneurs incontournables tels Kahnweiler, Rupf… sans oublier les Salons, chaque article fera revivre ce mouvement appelé à cet avenir fructueux que n’avaient pas imaginé ses initiateurs épris avant tout d’une volonté de découverte sans bornes.
 

Correspondance Mallarmé - Morisot 1876-1895 La Bibliothèque des Arts, 2018.

Olivier Daulte et Manuel Dupertuis ont eu l’heureuse initiative de réunir et présenter la riche correspondance de Stéphane Mallarmé et de Berthe Morisot, une mémoire épistolaire née d’une belle amitié débutant dans l’atelier d’Édouard Manet où posait la jeune femme, avant de devenir le peintre que l’on sait. C’est toute la vie de cette époque, des débuts de la IIIe République qui surgit dans ces lettres. Correspondance qui trahit parfois les doutes littéraires de Mallarmé, évoque les relations avec Renoir, Monet, et bien sûr, Degas. Pas moins de cent lettres traduisent cette belle relation faite de partages et de générosité jusqu’à la mort de Berthe Morisot ; Mallarmé deviendra alors le tuteur de sa fille Julie. La dernière lettre demeure peut-être la missive la plus poignante, lettre dans laquelle Berthe Morisot évoque sa maladie, ses regrets de ne pouvoir rencontrer son ami fidèle, elle décèdera d’une mauvaise grippe quelques jours plus tard. Fort de ces liens émouvants, le lecteur lira avec émotion « Le Nénufar blanc » de Mallarmé accompagné d’un projet d’illustration de Berthe Morisot, lorsque les arts se rencontrent…
 

Rémi Labrusse « Miró, un feu dans les ruines » Hazan, 2018.
 

Voici un livre initialement paru en 2004 et qui à l’occasion de l’exposition Miró au Grand Palais a été mis à jour par son auteur Rémi Labrusse, historien de l’art à l’université de Paris Nanterre. L’auteur a souhaité avec ce volume de plus de 400 pages dépasser l’image souvent convenue d’un peintre un brin rêveur, la tête dans les étoiles en une certaine naïveté. Partant de l’assertion programmatique du peintre catalan en 1931, affirmant sa volonté de « détruire tout ce qui existe en peinture », Rémi Labrusse insiste sur le terreau initial qui a vu naître cette volonté de puissance nourrie aux sources du cubisme et du surréalisme au lendemain du premier conflit mondial en rupture avec l’héritage classique. Sur les cendres de ces feux, Miró souhaite voir émerger de nouvelles incandescences, un rapport où la violence est beaucoup plus présente que les images traditionnellement affublées à l’artiste le laissent penser. Miró a connu les affres de la guerre civile espagnole, la montée des fascismes pour vivre finalement le désastre de la Seconde Guerre mondiale. De ces tensions doivent naître de nouvelles forces créatives reposant sur une esthétique dualiste « au sein de laquelle une confiance passionnée dans les puissances de l’imaginaire se trouve combattue par une critique radicale des images, au nom d’un plan invisible que Miró nomme la vie », souligne l’auteur de ce bel et riche ouvrage. Rémi Labrusse montre combien que cette opposition fétichisme/iconoclasme nourrit l’œuvre de l’artiste en une complexité passionnante, notamment pour nos contemporains confrontés à de similaires ébranlements. L’ouvrage est exigeant, nourri tout d’abord d’une évocation de la naissance d’un artiste avec les débuts du XXe siècle, il plonge son lecteur dans les grands thèmes structurant l’œuvre de Miró avec l’Histoire, les origines et l’idée primitive, les cheminements mythologiques avant d’aborder le théâtre, la technique et le dernier virage opéré par le peintre sur la destruction de la peinture. Un sacrifice initiatique au terme de ce long parcours parallèle à celui d’une bonne partie du siècle mis parfaitement en perspective par cet ouvrage indispensable pour approfondir la connaissance de Miró et de l’art du XXe siècle dans lequel il s’inscrit.

 

“The Unfinished Palazzo: Life, Love and Art in Venice” by Judith Mackrell, Thames & Hudson, 2018.

Dans le même esprit que son précédent ouvrage « Flappers: Six Women of a Dangerous Generation », Judith Mackrell a retenu pour son dernier livre “The Unfinished Palazzo”, un lieu ayant réuni à lui seul le destin de trois femmes hors du commun, trois femmes ayant laissé leur nom dans l’histoire du XXe siècle pour leur esprit de liberté et leur singularité extrême : la marquise Luisa Casati, Doris Castlerosse et Peggy Guggenheim, trois vies liées à ce Palazzo dei Leoni de Venise, bordant le Grand Canal et curieusement jamais achevé. Projeté au XVIIIe siècle par la famille Venier, ce bâtiment devait s’inspirer des deux architectes Palladio et Longhena mais des difficultés matérielles obligèrent à laisser la construction, une première fois, inachevée. Luisa Casati s’en portera acquéreur au début du XXe siècle et fit de ce lieu un endroit mémorable notamment pour ses soirées extraordinaires et souvent excentriques… mais ne put, elle-même en achever la construction. La muse de Gabriele d'Annunzio ne reculait pourtant devant rien pour faire de sa vie une véritable œuvre d’art.

 

 

 

 

 

Plus près de nous, l’Américaine Peggy Guggenheim fut elle aussi bien connue pour avoir imprimé au lieu une marque très personnelle articulée autour de son amour de l’art moderne dont elle conçut avec un goût certain l’une des plus grandes collections du siècle et aujourd’hui abritée dans ce même palais attirant des visiteurs du monde entier. Enfin, Doris Castlerosse est peut-être la femme la moins connue de cette fascinante histoire retracée par Judith Mackrell dans ces pages au style alerte. Née en 1900, Doris Castlerosse fut l’épouse de Valentine Browne, 6e Comte de Kenmare. Femme mondaine, elle reçut dans ce palais de Venise à l’occasion des soirées également mémorables un nombre incessant de gens du monde, noblesse, stars du cinéma… À l’issue de cet ouvrage, le lecteur comprendra mieux en quoi ce lieu fut le reflet d’une certaine conception de la vie de ses propriétaires successifs, de ses trois femmes anticonventionnelles et résolument décidées à construire leur vie selon un dessein singulier. Pour cela, il fallait un Palais vénitien qui soit unique, et l’histoire du Palais Palazzo dei Leoni de Venise, au travers ou grâce à ses trois femmes, le fut assurément.

 

Sébastien Gokalp : « Béatrice Casadesus », Editions ides et Calendes, Coll. Polychrome, 2017.

Un ouvrage agréablement vif et instructif pour appréhender en une centaine de pages l’œuvre picturale de Béatrice Casadesus. Signé Sébastien Gokap, spécialiste d’Art moderne et contemporain, commissaire d’expositions, on y découvre le parcours de l’artiste, de ses influences jusqu’à nos jours en 2017. Servi d’une riche iconographie, ce livre fait défiler les œuvres reconnaissables et à nulles autres pareilles de Béatrice Casadesus, on songe à « Vibration Or » (2013), à « Heure tranquille » (2013). Se servant de bullpack (ce papier d’emballage à bulles qu’affectionnent particulièrement les enfants) avant même le pinceau qu’elle dédaignera en début de carrière, l’artiste joue avant tout sur la lumière, plus encore que sur les couleurs. Par le bullpack, le résultat du travail pensé et réalisé par l’artiste relève toujours de l’aléatoire ou de l’inattendu. Bien sûr, le point et les nombreuses théories artistiques élaborées sur ce thème, on pense à Kandinsky et à ses cours au Bauhaus, sont incontournables pour appréhender son œuvre, mais si son influence majeure de jeunesse demeure Seurat (dont elle réalisera de nombreuses copies et variations), Casadesus a surtout été inspirée par l’Extrême Orient, notamment la peinture chinoise du XVIIIe siècle avec ses traités anciens sur l’esthétique extrême-orientale ; une influence qui s’ancre toujours plus pour l’artiste dans une quête spirituelle puisant tant dans cet Extrême-Orient que dans l’art chrétien, celui de la Renaissance italienne notamment, avec des toiles telle que « Psaume » - 2008. Car si dans ses œuvres hasard et imprévus trouvent leur place, c’est avant tout un travail minutieux et de discipline qui s’impose au rythme des superpositions, selon le grain choisi de la toile, venant atténuer, lisser ou souligner pour obtenir l’effet souhaité notamment de moirage. Intissés, peintures en rouleaux, papiers voilés, son œuvre, délaissant cadre et sujet, a interpellé de nombreux écrivains ou intellectuels, un dialogue littéraire ou philosophique que l’artiste apprécie et encourage volontiers. Points ronds ou carrés, alvéoles d’abeilles (« Jaune de chrome »), tissages (« India »-2015), pluie ou ruissellements (Série « Pluie d’or »- 2016 ou « Ruissellement »- 2015), les rendus des toiles de Béatrice Casadesus avec leurs couleurs d’eau ou plus vives mais toujours indéfinissables sont infinis, « Un face-à-face avec l’infini » cher à cette artiste trop peu exposée. La sérénité profonde de l’œuvre de Béatrice Casadesus dans notre époque troublée où, ainsi que le souligne Sébastien Gokalp , « sa singularité et sa force édénique n’en sont que plus essentielles » ne lasse jamais de surprendre et d’émerveiller comme cette toile intitulée « Infinito » datée de 2017…


L.B.K.


Paru également dans la même collection Polychrome : « Madge Gill » de Marie-Hélène Jeanneret, Edition Ides et Calendes, 2017.

 

"Dans les coulisses du musée du Louvre",  Bérénice Geoffroy-Schneiter; dessins de Lucile Piketty. éditions de La Martinière, 2017.

Voulez-vous visiter le musée du Louvre d'une toute autre façon ? Non pas une visite virtuelle sur écran ou avec des lunettes en 3D, non, en livre... Mais quel livre ! Celui que vient de publier les Éditions de La Martinière intitulé « Dans les coulisses du musée du Louvre ». ; troisième ouvrage de la série « Dans les coulisses... » dévoilant ce que de rares ou privilégiés visiteurs ont la chance de voir. Eh ! oui, certains endroits que l'on croie pourtant bien connaître pour y avoir déambuler, cachent pourtant bien encore bien des secrets et choses gardées, habitués que nous sommes à ne percevoir que la partie haute de l'iceberg... celle des salles des collections, alors que, dans son ventre, dans ses sous-sols, dans ces jardins, une foule de personnes et personnages passionnés y travaillent... C'est ce que nous cet ouvrage signé Bérénice Geoffroy-Schneiter et illustré des superbes dessins de Lucile Piketty. Une visite insolite des métiers qui font la pérennité du musée le plus visité au monde, le Louvre. Du directeur au jardiniers des Tuileries, des conservateurs aux restaurateurs d’œuvres, des archivistes aux conférenciers, des sapeurs-pompiers aux agents d'intervention, des bibliothécaires aux menuisiers, des serruriers aux ateliers de métallerie, des services de communication aux recherches des mécènes, des copistes aux élèves de l'école du musée, des régisseurs aux équipes de déplacement des œuvres, des tapissiers aux surveillants de salles, des archéologues aux apprentis de l'atelier d'encadrement et dorure... Que de monde ! dans les sous-sols, les étages et bureaux du Louvre ! Des centaines de personnes y travaillent, pour certains très tôt, d’autres, très tard, la nuit, chaque jour de l'année, avec une passion évidente qui transparaît dans tous les témoignages mis en lumière par cet ouvrage. L’auteur, Bérénice Geoffroy-Schneiter les a tous interviewés in situ, en pleine occupation, et Lucile Piketty les a délicieusement et fidèlement croqués. « Tout le monde en rêve... se promener dans le musée la nuit, lorsqu'il est noyé dans la pénombre et que tous les visiteurs sont partis... ». Ce sont les agents de surveillance qui trousseaux de clefs et torches à la main surveillent tout ce grand monde, chaque nuit. « Le Louvre est une ville. Il faut s'y perdre. J'aime tout particulièrement les cryptes, les passages secrets, les portes cachées... », témoigne le directeur. Avec son histoire qui débute en 1190, date de sa construction, le Louvre a assurément bien des siècles à raconter, à nous raconter ! Une vie entière ne suffirait pas à épuiser tous ses secrets, du Louvre médiéval jusqu’à ses toits interdits au public d'où l'on peut découvrir ce Paris imprenable ! « Si Dieu existe, je suis certain qu'il passe beaucoup de temps au musée du Louvre, écrit Joann Sfar ». « Le Louvre a parfois des allures de vieille maison de famille avec ses escaliers qui craquent et ses combles poussiéreux. Ainsi comment imaginer qu’au-dessus des pavillons qui scandent le palais, se trouvent ces lieux inaccessibles et intensément poétiques que les historiens de l'art ont baptisés « cloches » ? Le Louvre en dénombre neuf, toutes plus insolites les unes que les autres ». Le Louvre est aussi un lieu de tournages, films et reportages, qui doivent se faire en dehors des horaires d'accueil... çà n'arrête donc jamais ? A cela s’ajoute, aujourd’hui, le Louvre-Lens (ouvert en 2012) qui nécessite main-d’œuvre et « matières premières ». La culture militante est un des axes de cette grande maison qui depuis l'ouverture du pavillon des sessions et du département des arts de l'Islam, dont la collection est la plus importante au monde, ne cesse de se renouveler et d'étendre ses partenariats à travers le monde avec ses expositions « hors les murs » désireux de créer un dialogue entre civilisations et cultures, laissant l'esprit du musée du Louvre s’étendre jusqu'à Abu Dhabi...
Le musée du Louvre est une planète à part entière qui abrite de milliers d’œuvres, de chefs-d’œuvre faisant de lui un des plus beaux musées du monde !
À chacun son Louvre ! Pourrait-on conclure sans se tromper , à nous de découvrir le nôtre ...


Sylvie Génot-Molinaro

 

« Henri Matisse, les entretiens égarés » propos recueillis par Pierre Courthion, sous la direction de Serge Guilbaut, Skira, 2017.

L’art, l’œuvre, le style ou la vie d’Henri Matisse sont bien connus de tous par les nombreuses expositions, rétrospectives, ouvrages d’art et documentaires réalisés sur le peintre depuis sa disparition en 1954. En revanche, demeurait beaucoup plus méconnue et à tort cette facette de cet artiste majeur du XXe siècle, jusqu’à la présente et heureuse publication des éditions Skira, à savoir son goût pour la théorie de l’art. Prenant la forme d’entretiens, de bavardages, Matisse s’y livre, s’y dévoile comme rarement il ne l’aura fait. À vrai dire, ces entretiens recueillis en décembre 1941 par le critique d’art Pierre Courthion, et alors que le peintre était âgé de 72 ans, et demeurait convalescent après une difficile opération chirurgicale, se sont curieusement égarés et n’ont réapparu que ces dernières années en langue italienne, devenant aujourd’hui accessibles en langue française. Le lecteur y découvrira un Matisse intime, ouvrant sa mémoire avec générosité à son interlocuteur, qu’il s’agisse de grands comme de petits faits de la vie quotidienne comme cette histoire de la tortue de la concierge de Gustave Charpentier, plaisir des évocations… Ce sont aussi celles des années de vache maigre, des soirées passées sans le sou à la Gaîté Montparnasse pour y faire des blagues au point d’en être jeté dehors mais de continuer à plaisanter dans la rue, qu’à cela ne tienne ! Matisse livre également ses souvenirs majeurs comme celle de sa découverte de l’art nègre, ses similitudes avec l’art égyptien et sa première acquisition qui plut tant à Picasso qu’il en collectionna lui-même par la suite, suivis par bien d’autres artistes de leur entourage. Si Matisse reconnait ne pas avoir cherché à avoir de maîtres, il avoue sa grande admiration pour Renoir et Cézanne. Ces conversations libres qui se voulaient simples « bavardages » se révèlent intimes et profonds à l’image du peintre permettant au lecteur d’entrer dans l’univers parfois complexe de celui qui fut en son temps le chef de file du fauvisme, un art qui se mesure par l’expression que l’artiste engage dans sa création. Des propos passionnants qui seront à découvrir dans ce livre complétés par une préface éclairante de Serge Guilbaut rappelant combien Matisse souhaitait que ces entretiens conservent une certaine « spontanéité contrôlée ». Un défi retardé, mais relevé aujourd’hui assurément pour le lecteur français.
 
 

Claire Barbillon : « Comment regarder la sculpture, mille ans de sculpture occidentale. », Editions Hazan, 2017.

Enfin, l’ouvrage sur la sculpture dont on a tous rêvé ! Par sa taille, l’enchaînement pensé de ses chapitres et ses multiples illustrations, il se prête au voyage, à l’étude et à la rêverie… Qui en effet ne s’est pas un jour posé devant une statue, un buste, sur une place d’une ville ou capitale, d’un musée ou sous les ombrages d’un jardin parfois gardé secret, bien des questions et interrogations quant à une sculpture demeurées souvent faute de persévérance, de temps et d’oubli sans réponse. Plus d’excuses aujourd’hui avec cet ouvrage intitulé « Comment regarder La Sculpture, mille ans de sculpture occidentale » signé Claire Barbillon et paru dans la collection Guides aux éditions Hazan. L’ouvrage, après une section introductive quant aux lieux nous offrant justement à voir des statues propose, afin de non plus les voir, mais les regarder voire peut-être même les admirer, de forts intéressants développements appuyés par une iconographie riche et variée, notamment Comment s’élabore une statue ? Plâtre, moulage ou bronze, les différentes techniques n’ont plus de secrets et prennent vie au fil des pages tournées, chapitre qui n’est pas sans rappeler les digressions d’un Blaise de Vigenère du XVIe siècle sur les statues antiques de Callistrate (« La description de Callistrate de quelques statues antiques tant de marbre comme de bronze. » Éd. La Bibliothèque 2010). L’auteur, Claire Barbillon est professeur d’histoire d’art contemporain et enseigne la sculpture depuis une quinzaine années, signant plusieurs ouvrages sur la sculpture, c’est dire qu’elle connaît son sujet ! On y trouve également des chapitres consacrés successivement aux différentes formes, aux différents courants : du classicisme, baroque jusqu’à l’art moderne en passant par l’orientalisme, le primitivisme ou autres courants, soit pas moins de 1 000 ans de sculpture occidentale ; également, un chapitre consacré aux représentations et présentations des sculptures, sans oublier une section dévolue aux différents et multiples thèmes classiquement retenus en sculpture – nus, drapés, symboles, animaux, etc. L’ouvrage fourmille de clés et de repères ! Enfin l’ouvrage se termine par deux thèmes rarement abordés : À quoi sert la sculpture ?, et celui d’un vif intérêt quant à la réception des œuvres sculptées par les écrivains : Diderot, Rainer Maria Rilke, Baudelaire, Segalen, Gide ou encore Margueritte Yourcenar. Un livre utile, pédagogique, bien documenté et présenté, qui ne pourra que réjouir petits et grands, érudits et étudiants, amateurs ou passionnés.
 

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p.

En 1988 déjà Philippe Sers rappelait, dans sa préface du livre de Kandinsky « Du spirituel dans l’art et la peinture en particulier », combien appréhender la pensée du peintre devait se réaliser sous un angle philosophique, au-delà d’une simple explication de sa pratique artistique. Démarche féconde si l’on en juge par cette récente parution aux éditions Hazan de la troisième édition du désormais classique « Philippe Sers- Kandinsky- Philosophie de l’art abstrait ». Kandinsky par bien des égards peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’art abstrait, art qu’il a su accompagner d’un grand nombre d’écrits qui ont fait date pour l’interprétation qu’il en suggéra. Abstraire une représentation, c’est incontestablement proposer une autre vision du monde, moins immédiatement perceptible que la figuration. L’interprétation et l’explication prennent alors valeur de nécessité au regard du spectateur, nécessité qu’a tenté avec une passion audacieuse, en son temps, Kandinsky avec ses écrits. Aussi c’est en philosophe et en critique d’art que Philippe Sers est parti des textes de l’artiste lui-même avant d’aborder son œuvre graphique, un métadiscours riche en enseignements et en éclaircissements de concepts essentiels à la compréhension de l’artiste. L’expérience chez Kandinsky rejoint une nouvelle approche du sacré par une vocation et un contenu prophétique. L’image est alors considérée sur un plan métaphysique et dans ses rapports avec la réalité. Pour Kandinsky « On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. », un programme d’une richesse insoupçonnée en ce début du XXe siècle et qui aura une descendance fertile chez un grand nombre d’artistes. Toute expérience de l’être humain, quelle soit née de la poésie, de la musique, du théâtre ou bien entendu de la peinture entretient des liens avec l’univers terrestre et cosmique, une dimension quasi incontournable jusqu’au XIXe siècle et n’allant plus de soi depuis. La création picturale se réalise ainsi chez Kandinsky en un élan hiérophanique au-delà du monde sensible. Kandinsky fut en son temps raillé par ses détracteurs pour sa prétendue abstraction lyrique, accusation d’autant plus infondée que l’artiste chercha dans ses écrits à justifier sa position avec de rigoureuses démonstrations reposant sur une analyse pratique non moins rigoureuse, comme le rappelle Philippe Sers. Le lecteur du XXIe siècle pourra en un débat moins passionné découvrir cette pensée fertile grâce à cette très belle édition illustrée par la reproduction d’une sélection des œuvres de l’artiste, et complétée par un index ainsi qu’une très utile bibliographie.

 

Gaëtan Picon : « Admirable tremblement du temps. », Essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux, Editions L’Atelier contemporain, 2015.

Immense plaisir que de pouvoir relire l’Admirable tremblement du temps, ce texte de Gaëtan Picon réédité aujourd’hui aux éditions de L’Atelier contemporain et paru en 1970 aux éditions Skira. Plaisir également de découvrir que l’Atelier contemporain a fait choix pour cette réédition d’adjoindre au texte initial des textes d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Philippe Sollers, Francis Marmande et Bernard Vouilloux. Des contributions datées de 2014 ou 2015, pour la majorité inédite, proposées comme un hommage à ce texte profond, d’une richesse de pensée devenue rare, et aujourd’hui d’une lecture si émouvante.
Texte émouvant, oui, comme son titre même qui n’est pas sans rappeler le tremblement de cette main de Rembrandt qu’André Malraux sut lui aussi évoquer ou convoquer. Mais est-ce un hasard ? Ces deux grandes figures du monde de l’art et du paysage culturel français de cette seconde moitié du XXe siècle ne pouvaient pas ne pas se rencontrer - Gaëtan Picon fut un proche d’André Malraux puisqu’il fut le Directeur général des Arts et des Lettres de 1959 à 1966, la mort les ravira tous deux en cette même année 1976. Émouvant aussi parce que Gaëtan Picon débute son texte justement par l’évocation de cette autre main tremblante, celle de Nicolas Poussin, celle qui peignit Le Déluge, évoquée également en son temps par Chateaubriand, pour laisser se poser, plus que se déposer, la marque du temps, du temps qui passe - « surgit » écrit Philippe Sollers - et laisse advenir le peintre à sa création. Car c’est bien ce rapport de l’artiste, de cette main, et celle du temps qui le laisse advenir à sa propre création qui interpelle Gaëtan Picon. Cette main ridée, parfois déformée par le pinceau ou la plume d’un artiste vieillissant, main tremblante de celui qui se sait mortel et qui pourtant vit encore de quelques battements et traits comme pour défier le temps, la mort et peut-être le destin lui-même pour l’œuvre seule, « cet objet devenu tableau » ; mutation, métamorphose des derniers Titien, transfusion, fusion des derniers Cézanne, du dernier Manet; c’est ce défi, cet « antidestin » qu’interpelle G. Picon et l’emmène de Poussin à Léonardo de Vinci, Monet, Corot, Turner pour mieux et encore interroger cette main de vieillard peignant Le Déluge… « Les derniers tableaux annulent ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d’une naissance. » écrit Gaëtan Picon. Une naissance comme un éclat, un éclatement, une diffraction du temps et de l’instant. Attente, « tic-tac de l’horloge de la mort », silence. Picon songe alors à Delacroix, Géricault et bien sûr à L’Eglise d’Auvers de Van Gogh. Effondrement, sommets, stupeur, effroi. Mais « qui aime la mort aime le temps », rappelle-t-il avant de souligner : « Qui a perdu l’éternité se défend contre la mort par les fictions de l’immortalité » et songeant alors aux statues grecques, à ces caves athéniennes emplies de secrets antiques qu’il visita un jour avec Georges Séféris, l’auteur touche de la main, du doigt presque, comme pour la Sixtine Michel Ange l’eut peut-être voulu, « cette mort que nous ne cessons de vivre », secrète connivence. Moisissures, craquelures, patine, œuvre livrée au temps, celui de Masson, de Dubuffet, reflet de l’espace invisible chez Vélasquez et de ces mains tremblantes où le temps se mesure aussi à sa propre vie, à sa propre vision. Alors apparaissent les peintures et rouleaux chinois ou japonais, les Nabis, Bonnard, le dernier Bonnard L’amandier en fleurs où espace et temps, instantanés et déroulements se lient et se jouent dans ces pleins et ces vides. Aspiration, souffle, battements. Chirico, Max Ernst, Proust et Baudelaire, Balthus, Klee, Stendhal et Tolstoï. Puis, étrangement, le rythme s’accélère, presque une cassure ou césure, entraînant Gaëtan Picon dans cet espace-temps devenu « tourment profond », dans cette course folle où la main du vieillard qui a froid, celle de Poussin, de Rembrandt, de Rubens, et celle de l’auteur de ses admirables pages dédiées – mais est-ce surprenant ? – au poète Yves Bonnefoy, ne cessent pourtant de dire et redire l’ Admirable tremblement du temps.
 

« Le visage humain n’a jamais été peint. Voilà le vrai. Et il ne faut pas dormir aussi longtemps que nous n’aurons pas mieux regardé. Ce que l’on rejette comme page lue, message épuisé, en deçà est un au-delà encore ; nous étions passés trop vite, nous nous étions détournés trop tôt. Entre le geste et la proie, entre l’affût et la lueur subsiste la distance, s’étendent les terres de la réminiscence et du mirage. Je suis prêt à écouter les nouveaux récits du guet et du voyage. Car on ne me parle, je ne parle que dans l’insomnie du temps. »

L.B.K.

 

 

 

« Pierre Alechinsky », texte de Pierre Daix, Editions Ides et Calendes, 2015
« Alechinsky – Les Affiches », catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, Editions Ides et Calendes, 2015.


C’est toujours un immense plaisir que de noter la parution de nouveaux ouvrages consacrés au peintre Pierre Alechinsky, tel est le cas avec ces deux éditions publiées tout récemment chez Ides et Calendes. Le premier livre avec un texte signé de la plume de Pierre Daix - écrivain, historien de l’art et journaliste, disparu depuis en novembre 2014 - est un régal de nuances et de subtilités quant à l’œuvre de l’artiste. Ici ce ne sont pas moins de trente-deux peintures qui ont été proposées par l’artiste et tissent avec le texte des liens étroits et forts. C’est, en effet, au travers de ces trente-deux compositions, papier marouflé sur toile (presque toutes du même format) où s’allient encre de chine et huile sur toile au centre, et bordures acryliques en couleurs que Pierre Daix nous fait rencontrer le peintre, le graveur, mais aussi l’immense graphiste qu’est Pierre Alechinsky.
Intitulé « La trouvaille et les bordures », le texte de Pierre Daix interroge pour mieux saisir, passant des bordures, si caractéristiques de ces toiles d’Alechinsky, où le regard s’enroule et s’enfonce, avant de plonger plus que de se figer au centre lui-même, tempo autonome aux propres battements. Et, Pierre Daix lui aussi va et vient dans cette séquence de peintures, passant des bordures aux centres, ici cerclés souvent de noir, puis revenant des centres aux toiles, et des toiles aux dires même de L’artiste. Inlassablement, il interroge l’œuvre, les influences, l’histoire et la pensée de ce peintre Belge, post surréaliste, membre du mouvement avant-gardiste Cobra ayant ainsi rejoint Appel, Constant, Nieuwenhuis ou encore Jorn, avant de s’intéresser à partir des années 1950 au mouvement Action Painting. « J’essaie d’atteindre – écrit-il - au-delà de ma réflexion sur une peinture spécifique, celle de Pierre Alechinsky, l’histoire de cette peinture et ce peintre. Son mode de pensée ou/et d’action. Par-dessus tout, ce renversement qui est le sien, propre à l’artiste moderne qui, au lieu de reproduire un modèle préexistant, de se targuer d’en maîtriser, d’en posséder les apparences, se projette bien plus humblement à la rencontre de son expérience du monde. Pressentant que là est la source de la nouveauté, il veut d’abord se la donner à voir et nous la donne à voir. » Mettant l’accent sur la matérialité de la création, Pierre Daix souligne ainsi combien les toiles d’Alechinsky concentrent, au-delà du centre et des bordures ou cadre même, un au-delà ou une certaine transcendance, « faire jaillir –écrit encore Pierre Daix – le signe jamais vu qui, même temps, prend tout son poids immémorial de résurrection et d’évidence, comme s’il venait de la grotte Chauvet ». Là où, la mémoire et les réminiscences les plus inconscientes de l’artiste, la conscience et cette « spontanéité » se mêlent pour créer leur propre ordre ou composition et qui, à son tour, ne cessent de nous interroger.
A cet écrit viennent s’ajouter les recensions des principales expositions personnelles de l’artiste dans des galeries ou centres culturels et musées, des principaux auteurs illustrés par l’artiste, écrits, monographies et filmographie, sans oublier des photographies de Pierre Alechinsky notamment par Martine Franck en 2009. L’ensemble que constitue cet ouvrage complète à merveille le catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, paru également aux éditions Ides et Calendes, et consacré aux affiches réalisées par Alechinsky.
 

 

« Manet, le secret" de Sophie Chauveau, 382 pages, Éditions S W Télémaque, 2015.

« Chaque époque est dotée par le ciel d'un artiste chargé de saisir la vie de son temps et d'en transmettre l'image précise aux époques suivantes. C'est toujours des pierres dont on a lapidé l'homme qu'est fait le piédestal de sa statue. » (Jules de Marthold)
Édouard Manet, aujourd'hui un « classique inclassable » dont les toiles appartiennent au patrimoine de tous les grands musées du monde et autres collections privées, fit les frais de cette vérité de Jules Marthold toute sa vie durant. Reconnaissable parmi tous, sa touche, sa palette, sa lumière, ses sujets nous sont si familiers... Et pourtant Manet fut en son temps décrié, incompris et même haï du pouvoir, des institutions, de l'académisme en place, des critiques et pire du public lui-même, car Manet ne peindra jamais ce que l'on voudrait voir mais il montra toujours à travers son art ce qu'il voyait. En ce milieu du XIXème siècle, il bousculait alors les codes de l'art officiel et ouvrait la voie à l'art moderne et à ses divers mouvements. André Malraux lui-même dit en 1970, 88 ans après la mort du peintre, le 30 avril 1882, que l'art moderne commença avec l'Olympia. Si on connaît peu de choses sur Manet, le livre de Sophie Chauveau dévoile quelques secrets qui firent de cet homme un des plus grands sinon le plus grand artiste de son siècle. Sa vie d'enfant entouré de ses parents et ses frères, ses espoirs et blessures de jeunesse, son court mais marquant séjour dans la marine, ses débuts d'étudiant en peinture dans l'atelier de Thomas Couture donnent quelques clés pour une meilleure compréhension, hors des banalités anecdotiques, de son œuvre. « Malheureusement l'art est lent. L'apprentissage est long, rugueux, âpre. Pénible même. Ses premières œuvres le déçoivent.... Il détruit tout ce qui ne passe pas au crible du seul critère qui lui importe : ne pas décevoir son père... Plus son œil s'affûte, plus le niveau de ses exigences s'élève et le recale à la soumission au jugement paternel... Où s'est-il forgé une si grande idée de la peinture, pourquoi a-t-il placé la barre si haut qu'il ne se juge jamais prêt à la dépasser ? Comment s'est développée chez ce jeune gandin une si excessive exigence, comment pareil amour de l'art a-t-il pris racine dans cette famille ? Autant d'énigmes qu'il n'est pas prêt de résoudre mais qui tapissent le fond de son âme... » (extrait des pages 33-34). Il y a autour de lui ses amis de jeunesse (Proust en tête de liste), son admiration pour les poètes (Baudelaire, Mallarmé ami de toujours, Verlaine n'est pas loin), ses amours interdits et leurs secrets (Suzanne et Berthe qui êtes-vous pour Edouard ?), ses engagements politiques, ses prises de position artistiques, son incommensurable besoin de reconnaissance et les systématiques refus de ses tableaux par le jury du Salon mais « Manet apprend à peindre comme Manet. Par appropriations successives. Et rejets.» Tant d'œuvres devenues les plus célèbres dans le monde et autant de censures.
Dans un contexte de grands bouleversements de société et sur fond de guerre civile prête à se mettre en marche, Manet entouré de fidèles, Renoir, Monet, Pissarro, Berthe Morisot, Degas, Nadar et tout le « clan des futurs impressionnistes » donna un véritable statut aux artistes présentant leurs toiles en créant collectivement le Salon des refusés parallèlement à l'officiel. Que de grands noms de la peinture sont en pleine création à cette époque ! Courbet, Fantin-Latour, Rousseau, Bazille, Daubigny, Corot, Constable, Turner, Whistler, Prins, Moreau, Sisley … L'histoire de ce siècle fut illustrée par les plus grandes œuvres de ces passionnés qui se réunissaient dans les cafés où se créaient les nouvelles visions artistiques mais également les positions littéraires (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Zola...) et les divergences politiques de l'époque. Tous unis autour d'Édouard Manet et de son fameux « Bain » qui le rendit définitivement célèbre et obligea le monde de l'art à accepter (en grinçant des dents) une nouvelle catégorie d'artistes se regroupant sous le nom de « naturalistes » ou « modernes ». Manet devint le peintre subversif mais à son corps défendant, il ne voulait pas être le chef de file de quelque mouvement ou école que ce soit. Manet voulait juste peindre et montrer sa peinture, il voulait vivre de son art mais un si grand nombre de joies et de déceptions entretinrent chez lui, si sensible à son environnement, un état de doute et de déprime qui ne le quittera jamais. Manet scandalisa l'académisme du moment par pratiquement toutes ses propositions artistiques. « Il souffre du scandale mais ne renie pas un cheveu du travail qu'il a déclenché » et c'est une question de vie ou de mort car : « Pas vu, il est mort, vu, on peut commencer à parler d'art. »
Nul besoin de faire l'inventaire des œuvres d'Édouard Manet ni celles de ses acolytes pour comprendre ce qui les a lié, à tout jamais, jusqu'au dernier souffle du premier d'entre eux, Baudelaire. Enfin les collectionneurs s'intéressèrent à la peinture de Manet (et à certains autres membres du groupe) et le plus célèbre d'entre tous, Durand-Ruel va en acquérir un certain nombre. Manet du haut de ses quarante ans commence à recevoir une forme de reconnaissance sonnante et trébuchante…
Dans un semblant de mieux être, Manet continuait de peindre avec des hauts et des bas et luttait contre ses propres démons, sa famille, ses amours contrariés ou transcendés, et la maladie comme une épée de Damoclès au-dessus de sa vie et de son œuvre. Jusqu'à son dernier souffle Manet pensera peinture. Il était le plus grand de son temps et « il n'y avait pas quatre artistes dans toute la France capable de peindre comme lui. » affirmait Alexandre Cabanel, peintre académique, considéré alors comme un des meilleurs classiques.
C'est une page de l'histoire de l'art passionnante écrite par Sophie Chauveau, qui se lit comme un roman et qui invite à redécouvrir les œuvres évoquées afin de ne pas oublier à quel point Manet à définitivement changé les paradigmes de la peinture, le regard des artistes et celui du public.


Sylvie Génot

 

Antonio Natali « Michelangelo - Agli Uffizi, dentro e fuori » Maschietto Editore, 2014.

Le 450e anniversaire de la mort de Michel-Ange a été l’occasion pour le directeur de la Galleria del Uffizi, Antonio Natali, de repenser la lecture de deux des plus célèbres œuvres du maitre : la « Sacra Familia » dite Tondo Doni et le fameux « David ». La première est une peinture circulaire installée au cœur des nouvelles salles rouges des Offices, la seconde à l’extérieur (d’où le titre du livre) après avoir séjourné dans la Piazza della Signoria, fut en effet transférée à l’Accademia en 1873. Ces deux œuvres sont annonciatrices de la manière moderne et d’une figuration repensée, pour Antonio Natali, s’inscrivant ainsi à l’opposé de la tendance contemporaine à ne voir dans ces œuvres que des strictes icônes dont le sens ferait défaut à l’heure de l’industrie du tourisme. De là, l’auteur invite le lecteur à approfondir notre rapport à ces chefs d’œuvre en les regardant et en les interprétant comme de véritables œuvres poétiques. Or, comment cette poésie peut-elle encore avoir un sens et émouvoir l’âme si sa signification reste obscure ? interroge avec justesse l’auteur. Par-delà le culte idolâtrique rendu à ces œuvres et qui réduisent leur capacité à donner sens, les réflexions suggérées par cet ouvrage invitent à cet effort de dépasser la virtuosité aussi exceptionnelle soit-elle d’un artiste comme Michel-Ange pour aller au cœur des significations de ces œuvres d’art. Angelo Natali pose des questions apparemment simples, mais qui s’avèrent redoutables pour tout observateur de ces œuvres une fois lancées : pour quelle raison l’artiste a-t-il conçu un géant pour représenter David lui-même décrit dans la Bible comme le plus frêle et fragile face au géant Goliath ? Pourquoi le jeune homme triomphant ne tient-il pas à ses côtés la tête de l’adversaire abattu comme c’est l’usage dans toutes les représentations artistiques de cet épisode biblique ? Une autre illustration ? Le lecteur pourra analyser cette sculpture d’Ariane endormie au centre de la salle et dont le corps – avec la perspective - semble entourer l’ovale de la Sacra Familia en un réseau de dialogues croisés entre l’arrière-plan du tableau et la statue à la pose lascive. Accompagné d’une iconographie remarquable, cet essai d’une rare intelligence invite et sollicite le lecteur à un nouveau rapport aux œuvres d’art qu’il appartient à tout à chacun de choisir de redécouvrir, un chemin vers l’essentiel.

 

Pierre Bonnard "Observations sur la peinture", préface d’Alain Lévêque, introduction d’Antoine Terrasse, L’Atelier Terrasse éditions, 2015.


Les éditions L’Atelier contemporain offrent au lecteur d’entrer subrepticement dans l’atelier de la création du peintre Pierre Bonnard. Ainsi que le souligne l’écrivain Alain Lévêque dans sa préface, Bonnard demeure "l’éphémère ébloui" selon les mots du poète Baudelaire, une belle association pour commencer. Et c’est en effet en un subtil équilibre entre la joie et l’angoisse d’exister que l’œuvre du peintre ravit le regard comme l’esprit par cette fraîcheur et cette rencontre avec le monde souligne encore Alain Lévêque. Ce livre admirablement présenté fait alterner les nombreuses reproductions de l’agenda du peintre aux notes retranscrites. Pierre Bonnard y consigne ses rendez-vous non pas avec le temps de la plupart des mortels, mais avec celui de l’atelier du vivant, l’instantanéité de l’immédiat. Le petit-neveu du peintre, Antoine Terrasse, récemment disparu, offre aux lecteurs pour cet ouvrage une introduction à ces "Observations sur la peinture" titre souhaité par Bonnard à cet ensemble de notes. Ces lignes rapides comme l’esquisse évoquent tant l’état de la météo du jour que les couleurs qu’elles suscitent chez le peintre : "Violet dans le gris. Vermillon dans les ombres orangées, par un jour froid de beau temps." (7 février 1927). Antoine Terrasse rappelle combien ces instantanés préfigurent une idée de tableau, dont certains prendront vie en effet sur la toile.
La genèse des formes, les couleurs en filigrane, le dialogue des traits ébauchés anticipent l’épiphanie de la lumière. Si la transparence ou au contraire la densité de l’air importe tant au peintre dans ses notes du temps qu’il fait, c’est pour sa création qu’il s’en soucie plus que pour lui-même : "Le noir comme couleur dans les ensembles clairs" note-t-il le 17 mai 1928, "Couleur moins éclatante, teintes neutres exaltées, pour l’unité de lumière". L’artiste est néanmoins vigilant, voire angoissé, lorsqu’il souligne :"En peinture aussi la vérité est près de l’erreur" (27 octobre 1935). Plus légères, les réminiscences des émotions passées pointent au détour d’une entrée d’agenda tel le charme toujours intact pour les lignes épurées d’une tasse japonaise ou la fascination pour un dessin de Rubens…
Ces aphorismes de peintures conduiront à n’en point douter le lecteur à une intimité certaine avec le peintre, une proximité qui renouvelle le regard et tous les sens en beauté.

Philippe-Emmanuel Krautter

Spiritualités « Dictionnaire amoureux des saints » de Christiane Rancé, Alain Bouldouyre (Dessinateur), Plon, 2019.

Le thème du dernier Dictionnaire amoureux n’a fort heureusement pas effrayé les éditions Plon qui publient en cette heureuse collection, un amoureux ouvrage signé Christiane Rancé consacré aux Saints, un sujet guère prisé en ces périodes de désécularisation forcée. Et pourtant, que l’on soit croyant ou non, de confession catholique ou autre, il y a beaucoup à apprendre dans ces pages informées, et tout d’abord un nombre impressionnant d’idées et de faits qui devraient relever de la culture générale de nos contemporains, ne serait-ce que pour comprendre la poésie de Rimbaud, les Deux Légendes de Franz Liszt ou encore surmonter l’épreuve d’une visite dans une cathédrale où chaque détail renvoie à la présence et à l’histoire des saints. Les Saints font partie de l’Histoire depuis les premiers temps du christianisme, c’est un fait indéniable que rappelle l’ouvrage. C’est en chemin sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle – encore un saint ! – que l’auteur a ressenti cet élan en constatant le nombre et la diversité des pèlerins en marche, reliés les uns aux autres par cette idée de partage et donc de sainteté. C’est ce fil directeur qui nourrit ces écrits et multiples entrées. Une bienheureuse intention de réunir ces témoins silencieux et de leur redonner la parole, le temps d’un Dictionnaire amoureux. Aelred de Rievaulx, moine cistercien du XIIe s. ouvre ce fort volume avec une évocation de cet « apôtre » de l’amitié, amitié qu’il sut si bien décliner dans son traité « L’Amitié spirituelle ». Et, c’est Zélie Martin, la mère de sainte Thérèse de Lisieux, qui clôt ce Dictionnaire avec cette même idée de l’amitié avec Dieu, une amitié entendue dans la simplicité et l’humilité d’une petite ville de province. Entre ces deux entrées, Christiane Rancé réussit avec le talent qui la caractérise à conjuguer la sainteté et ses représentants dans la diversité et l’unité. Car les charismes sont nombreux dans la religion et ces saints évoqués par l’auteur sont bien là pour le prouver une nouvelle fois au lecteur de ce livre inspiré.
  Osez entrer dans la vie éternelle ! Pierre-Marie Varennes, Magnificat, 2019.

En notre époque tumultueuse où de nombreux repères vacillent, où l’omniprésent bruit de la société nous assourdit, l’idée de retraite spirituelle ressurgit, un besoin profond, voire nécessaire. Mais le rythme de la vie moderne rend parfois difficile le fait de bloquer dans son agenda une semaine pour « entrer » en retraite à l’abri du brouhaha du quotidien dans un monastère. C’est donc une alternative bienvenue que les éditions Magnificat avec « Osez entrer dans la vie spirituelle » offre à tout à chacun avec une retraite accessible à raison d’une heure sur 7 jours.
Signé Pierre-Marie Varennes, directeur de la rédaction de Magnificat, l’auteur avec ce titre alerte entend offrir un ouvrage à la fois pratique et profond. Pierre-Marie Varenne se propose en effet d’accompagner chaque personne ayant décidé de se rapprocher de sa foi en prenant le temps et la distance nécessaires pour aller plus loin, dans la découverte des textes, l’écoute de chefs-d’oeuvre musicaux, la contemplation de grandes œuvres d’art sacré, chez soi ou en un lieu inspirant, une heure par jour, pendant 7 jours. L’ouvrage à la fois pratique réussit ce pari d’embrasser différentes dimensions souvent atomisées, le corps, l’esprit et l’âme.
2 CD sont inclus, 40 œuvres d’art sacré, sept méditations et de précieux conseils pour éviter toute dispersion et favoriser la concentration. Au terme du 7e jour, une attention symbolique : rendre grâce et partager ce livre avec le plus nombre pour que cette direction spirituelle donne du fruit, ce qu’elle ne manquera pas assurément de produire.
  Seigaku « A la table zen » traduit du japonais par Anaïs Koechlin, illustrations de Kikue Tamura, Editions Picquier, 2019.

Contrairement à l’idée reçue, le zen ne se limite pas à la surface d’un tatami en position du lotus ! Cette méditation ancestrale touche plus généralement toutes les activités du quotidien, du lever au coucher de ses pratiquants. Seigaku, dynamique moine zen vivant aujourd’hui à Berlin après avoir passé son noviciat dans le temple de Eihi, invite le lecteur à une découverte inattendue du zen : la table zen. Simplicité, joie, bienveillance, caractérisent cette cuisine qui pour chacun de ses aspects donne lieu à une grande attention, même les épluchures ont une utilité en composant de nouvelles recettes savoureuses que l’Occident a oubliées depuis bien longtemps. Après avoir rappelé les nombreux rituels de purification et de salutation, l’auteur souligne combien l’acte de manger s’inscrit dans une démarche globale, au même titre que la méditation dont il fait partie. Aucun geste superflu, point de paroles inutiles, ce qui n’exclut pas la bonne humeur et même l’humour dont les maîtres zen sont loin d’être dépourvus, leurs célèbres koans l’attestent. Première surprise, si la rigueur est de mise avec tous ces rituels rappelés dans le détail par l’auteur et illustrés avec autant de minutie par Kikue Tamura, la frugalité ne rime pas avec morosité, loin s’en faut ! Cette cuisine n’a rien d’insipide, surtout lorsqu’on lui accorde toute l’attention qu’elle mérite, contrairement à nos ingestions quotidiennes cumulées sans conscience… Joie de recevoir - et non de prendre - la nourriture, le repas est une joie du partage offerte entre convives jusqu’aux petits oiseaux auxquels sont rituellement réservés quelques grains de riz. C’est aussi cette joie de l’« économie » que rappelle Seigaku, économie qui doit inviter le lecteur à reconsidérer son rapport à ses courses, sa manière de préparer les aliments, de les cuisiner jusqu’à sa vaisselle. Les dernières pages sont, enfin, consacrées aux recettes de base, traditionnelle bouillie de riz, légumes marinés. De nombreux conseils pratiques témoignant tous que plus qu’ « être zen », le zen est dans notre existence même, si l’on veut y consentir notamment grâce à ce petit livre précieux !
 

La Nouvelle Bible Segond, édition d'étude, version haut de gamme, reliure souple, similicuir bordeaux, tranches or, étui, 1896 pages, 17 x 24 cm, 1400 g, Bibli’O, 2019.

Œuvre du pasteur suisse Louis Segond commencée 1874, la traduction de La Bible Segond s’est vite imposée comme la Bible de référence dans le protestantisme en raison de la qualité de ses traductions entreprises directement à partir des originaux grecs et hébreux. La Nouvelle Bible Segond connue sous le sigle NBS, dans sa version d’étude, perpétue encore aujourd’hui la tradition héritée de Louis Segond à la fin du XIXe siècle en la faisant bénéficier des nombreuses avancées quant à l’étude des textes originaux et la rigueur de la traduction. Le travail récent réalisé par l’équipe chargée de cette révision a tout particulièrement porté sur la recherche d’une correspondance la plus fidèle possible entre les textes originaux ayant servi comme sources et le texte français, la Bible Segond étant l’une des bibles les plus lues dans la francophonie. À partir de cette étude en profondeur des textes, le souci de cohérence - toujours délicat si l’on songe à l’échelle historique et à la multiplicité des sources – est au centre de cette immense entreprise ayant abouti à cette édition de la NBS.
Dans cet esprit, cette version d’étude haut de gamme propose des introductions particulièrement utiles pour aborder chaque livre de la Bible. Le nombre de notes exégétiques facilite également le questionnement et l’interprétation du texte selon différents niveaux de lecture, ces derniers bénéficiant d’un riche système de renvois et de citations pour comparer les textes à d’autres sources bibliques ou extérieures. Les annexes sont elles aussi à la hauteur de cette Bible d’étude, et plus de 200 documents viennent offrir une variété d’informations allant de nombreuses illustrations archéologiques aux cartes géographiques (cartes en couleurs complétées par des photos satellite du pays de la Bible hébraïque) pour replacer les évènements relatés dans leur contexte. Tableaux chronologiques et thématiques aident, enfin, à resituer dans l’Histoire les différents livres bibliques sans oublier un index particulièrement détaillé (plus de 80 pages) pour naviguer dans cet univers de la Bible. À noter, enfin, que sa présentation n’a nullement été négligée puisque cette Bible bénéficie d’une mise en page soignée, d’une reliure cuir de qualité et de tranches dorées à l’or.
Fort de cette richesse, le lecteur pourra au quotidien s’immerger dans la lecture biblique selon ses motivations personnelles de foi et de curiosité intellectuelle, une lecture qui ne fera que croître en qualité grâce à cet impressionnant travail réalisé.

  L'enfance du Christ dans l'art de Marie-Gabrielle Leblanc Pierre Téqui éditeur, 2019.

Étonnamment, c’est une des périodes de la vie Christ la moins connue qui a le plus inspiré les artistes. Profitant peut-être de cette part de mystère accrue, l’enfance du Christ étant moins dévoilé par les sources canoniques (un peu plus dans les Evangiles apocryphes), ces peintres ont su puiser leur inspiration dans l’étonnement, le ravissement, l’adoration, l’émerveillement suscités par cette vie à nulle autre pareille. L’historienne de l'art Marie-Gabrielle Leblanc invite en premier ses lecteurs à entrer dans le thème de La Nativité, un thème bien entendu de prédilection pour tous les artistes depuis les temps les plus anciens avec Guido da Siena au XIIIe siècle, qui laisse transparaître la transcendance directe du nouveau-né baigné des rayons de la lumière divine. Les artistes, qu’ils soient originaires d’Italie, de Catalogne ou de France, jouent des contrastes entre fragilité et grandeur, majesté et précarité. L’auteur, également spécialiste de l’art orthodoxe, éclaire par ses analyses ces icônes souvent plus abstraites aux occidentaux, une heureuse manière de convoquer les siècles et ères culturelles par le filtre de thèmes communs. L’ouvrage poursuit cette catéchèse par l’image avec L’Adoration des mages, la Fuite en Égypte jusqu’au Recouvrement au Temple, autant de sujets qui nourrissent ces œuvres éternelles parvenues jusqu’à nous et qui anticipent la vie publique de Jésus avant sa Passion, mais ceci est une autre Histoire…
  40 jours avec les saints Magnificat Éditions 2019.

Le Carême est une période, pour les chrétiens, de pénitence. Celle-ci rappelle non seulement la longue traversée pendant quarante années du peuple juif dans le désert, après avoir quitté sa situation d’esclave de l’Égypte, mais également les quarante jours passés par le Christ au désert avant le début de sa vie publique. Le Carême est ainsi une période importante dans la vie spirituelle des croyants, et à ce titre se doit d’être suivie et conduite. Pour accompagner ce moment spirituellement réfléchi, les éditions Magnificat ont conçu un bel album de format poche (15,5 x 15,5 cm) proposant 40 saints pour chaque jour du Carême 2019. Un album à emporter partout avec soi et dont chaque croyant peut à tout instant faire lecture et méditation. Modèle de vie pour les croyants, la vie des saints offre, en effet, une inspiration souvent accessible contrairement à ce que l’on pense souvent. Chaque saint bénéficie d’une petite biographie spirituelle avec un extrait de l’Exhortation à la sainteté par le pape François, ainsi qu’une prière pour entrer en communion avec ce saint. Comme à l’accoutumée, Magnificat a soigné l’iconographie avec de beaux portraits de saints livrés par l’art.
 

 

Emmanuel Godo : « Mais quel visage a ta joie ? », Salvator, 2019.

L’écrivain et essayiste Emmanuel Godo n’en est pas à son premier ouvrage avec « Ne fuis pas ta tristesse », l’auteur avait déjà fait parler de lui par cet essai proposant un autre rapport au sentiment de tristesse, aujourd’hui systématiquement combattu à grand renfort d’antidépresseurs. C’est, aujourd’hui, à la joie que cet auteur épris de littérature et de transmission s’attache dans son dernier ouvrage paru aux éditions Salvator et au titre évocateur : « Mais quel visage a ta joie ? ». Égrenant le chapelet des émotions pour les affiner, l’auteur invite son lecteur à mieux les distinguer, les ciseler pour mettre en évidence cette échelle dont chaque barreau mène à la Joie véritable. Il ne s’agit pas là d’un énième ouvrage de développement personnel, ce qui serait une grande méprise, l’auteur épris de Victor Hugo, Huysmans, Bloy ou encore Claudel a trop de respect pour ce qu’un livre peut apporter à son lecteur pour se livrer à ce genre de recettes faciles. « Mais quel visage a ta joie ? » serait plutôt de l’ordre d’un exercice spirituel éclairé par les enseignements de la littérature auquel nous convie Emmanuel Godo. Chaque instant du quotidien offre des occasions de ce « sourd besoin de supplier l’Incompréhensible », ainsi que le relevait Huysmans, et c’est par la littérature qu’il est possible d’être, selon l’auteur, le plus aidé, ces premières joies littéraires qui peuvent mener à la grande Joie. C’est d’ailleurs à un poète, Guy Goffette, que ce livre est dédié, une manière délicate de rappeler ce lien entre quotidien et fugacité. L’expérience intérieure chère à Georges Bataille nourrit la démarche d’Emmanuel Godo en dénudant la vie de toutes les couches qui la composent pour retrouver l’inconnu qui est en nous, une attitude commune au zen et à la psychanalyse. Avec « Mais quel visage a ta joie ? », Emmanuel Godo scrute et recherche ce visage de la joie, celui d’un poète par exemple, de cet être qui pour l’auteur « ne consent pas à l’insignifiance ». Les dialogues intimes qu’entretiennent parfois la mélancolie et la joie, une lettre à son frère, l’expérience de l’enseignement et de la transmission, toutes ces joies qui ne sont pas – peut-être - encore la Joie, mais qui peuvent nous mener plus loin vers cette lumière qui ne faiblit pas et dont les chefs d’œuvres de l’art rayonnent. Et, c’est cette invitation qui scintille avec beaucoup de joie dans ces pages inspirées.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Henry Fautrad « Musulmans, comprendre – rencontrer – aimer » Editions Emmanuel, 2018.

A l’heure où les tensions dans nos sociétés se font de plus en ressentir, tensions souvent accentuées par leur traitement médiatique et l’ignorance, l’essai que vient de signer Henry Fautrad, prêtre du diocèse du Mans et de la Communauté de l’Emmanuel, apporte un vent de fraîcheur, de compréhension, et par là même, d’espoir. Ainsi que le souligne Mgr Aveline dans sa préface au livre, c’est en effet un essai stimulant qui est proposé à notre lecture car il invite à une meilleure découverte des musulmans à partir de trois mots clés : comprendre, rencontrer, aimer. Des clés que l’on souhaiterait aujourd’hui, plus encore, entendues, sinon lues et méditées. L’Histoire la plus ancienne de l’humanité a démontré que la plupart des conflits naissaient de l’incompréhension et de l’ignorance, Hérodote évoquait déjà en termes de barbares ceux qui ne parlaient pas la langue grecque… Tout en préservant son identité culturelle et spirituelle rappelée dans la première partie, l’auteur propose dans une second temps de regarder cet autre qui depuis de nombreuses années revendique légitimement, la plupart du temps, la prise en considération de sa différence dans une société laïque laissant de moins en moins de place aux sentiments religieux relégués à la sphère privée. Fort d’une expérience de plus de 20 ans dans le monde arabe, riche expérience étayée de nombreux voyages et études, c’est avec une connaissance intime du monde musulman et du Coran que le père Henry Fautrad invite à cette rencontre dans ces pages inspirées. L’auteur s’avère aussi à l’aise dans cette expérience vécue au quotidien lors de son ministère dans la cité des Sablons à la périphérie du Mans que dans la présentation des subtilités du Coran. L’un ne va pas sans l’autre si l’on souhaite dépasser les clivages réducteurs fondés sur la peur que peut légitimement inspirer la violence aveugle d’une toute petite minorité faisant une lecture fondamentaliste de ces textes sacrés, sujets brûlants également abordés dans ces pages. Dépasser les peurs pour aller vers l’autre, c’est ce à quoi encourage Henry Fautrad en un élan interreligieux qui n’écarte en rien les vraies questions, notamment sur la réforme de la tradition musulmane, sans oublier les parts d’ombre de part et d’autre trop souvent niées ou refoulées. Le regretté cardinal Jean-Louis Tauran, disparu cette année, relevait ce défi essentiel se posant pour lui à l’homme du XXIe siècle, celui de « s’informer sur la religion de l’autre, être clair sur son identité spirituelle et accepter ce défi de l’altérité ». Un défi que l’auteur de ces pages informées et réfléchies a su avec conviction suivre à la lettre ! Plus qu’un témoignage chrétien comme pourrait le laisser croire trop modestement le sous-titre de ce livre, c’est à une véritable ouverture vers l’altérité, nouvel Ephatta encouragé par l’urgence de nos surdités, à laquelle invite cet essai inspiré.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

 

 

Bible Segond Traduction : Louis Segond 1910, 1824 pages, 15 x 21 cm, 500 g, sous coffret, éditions Bibli’O, 2018.


L’Alliance Biblique Française aux éditions Bibli’O propose de nouvelles bibles dans différentes versions et finitions. C’est le texte de la Bible Segond 1910 qui a été retenu, du nom du théologien suisse Louis Segond qui traduisit la Bible en français à partir des textes originaux hébreux et grecs, et dont l’édition fut révisée après sa mort en 1910. De nombreuses introductions et cartes replacent dans leurs contextes historiques et géographiques les textes bibliques. A noter également les index, précieux pour retrouver instantanément le passage recherché. Finition cuir et tranches or pour cette Bible qui se referme par un zip, un moyen pratique de la protéger sur le long terme. Pour marquer les grands évènements, cette Bible comprend, enfin, une idée originale, un livret de mariage et des encarts pour indiquer ses différents propriétaires, et donc sa transmission, une belle manière de renouer avec la tradition des Bibles familiales.

La Bible en français courant - Format miniature 1536 pages, 10 x 13,5 cm, 300 g éditions Bibli’O.


Idéale pour redécouvrir le texte biblique selon un autre style, la Bible en français courant. Cette version vise à se rapprocher le plus possible du style original du texte en ayant cependant recours à des tournures françaises actuelles. A l’initiative de l’Alliance biblique universelle dans les années 80, cette approche concilie rigueur héritée de la science biblique et facilité du style pour un public élargi. En édition de poche, aisément transportable en vacances, cette bible offre une introduction à chaque livre, un tableau chronologique, un vocabulaire, 3 plans noir et blanc et 4 cartes couleur, et inclut enfin les livres deutérocanoniques. Sa présentation en reliure souple couleur vinyle safran la rend agréable et attrayante notamment pour un public jeune.

  Carlo Maria Martini « La Scuola della Parola » Opera Omnia, Bompiani - Fondazione Carlo Maria Martini, 2018.

Le quatrième opus de l’Opera Omnia de Carlo Maria Martini était attendu. Il vient d’être publié aux éditions Bompiani avec la collaboration de la Fondazione Carlo Maria Martini. Ce fort volume de plus de 900 pages a pour titre « La Scuola della Parola », cette école de la Parole si chère au cardinal italien et qu’il sut toute sa vie durant, en tant que chercheur, exégète de la Bible, professeur, évêque et cardinal, transmettre au plus grand nombre, savants et néophytes. Ainsi que le souligne Monseigneur Franco Agnesi qui préface l’ouvrage, c’est la première fois que sont réunis autant de sources et de textes fondamentaux de l’archevêque sur l’une de ses initiatives majeures durant son ministère pastoral dans le diocèse de Milan. Le 6 novembre 1980, en effet, ce ne sont pas moins de deux mille jeunes qui se rassemblent dans le Duomo de Milan pour écouter leur évêque leur expliquer l’approche de la lectio divina dont les origines remontent à la fin du XIIIe siècle. A partir de là, les premiers jeudis de chaque mois verront dès lors une foule sans cesse croissante remplir la cathédrale de Milan jusqu’à atteindre le chiffre incroyable de 5 000 personnes ! Véritable succès auquel le principal intéressé ne s’attendait pas, ce fut le point de départ d’une expérience sans cesse renouvelée et élargie à d’autres lieux pendant le ministère du cardinal Martini. La première partie du livre expose justement la présentation de cette École de la Parole reposant sur la méthode de la lectio divina, une lecture rapprochée de la Bible accessible au plus grand nombre, sans formation théologique préalable. Carlo Maria Martini rappelle dans ces pages cette triade essentielle à toute lectio divina : lectio, meditatio, contemplatio. La lectio s’entend ainsi d’une lecture attentive du texte biblique retenu, en mettant en évidence sa structure, son rythme, les personnes et actions caractéristiques. Replacé dans son contexte géographique, historique et actuel, le passage doit être selon l’archevêque découvert comme si c’était la première fois : "Si vous lisez le texte stylo en main, vous verrez qu'il devient toujours nouveau, il doit être lu à chaque fois comme si c'était la première fois, que dit le texte en soi ? ». Après cette lecture littérale, vient la meditatio, avec une réflexion sur le message du texte, ses valeurs et ce qu’il révèle au lecteur. La contemplatio (oratio) ouvre enfin vers la dimension la plus personnelle de la lectio divina pendant laquelle le méditant entre en dialogue avec Celui qui lui parle à travers le texte retenu et l’Écriture de manière générale. C’est cette démarche active et dynamique qui a toujours fait l’objet d’une attention particulière de la part de Carlo Maria Martini, une présence au texte qui sut gagner tant de personnes attirées par cette manière de lire, de voir et de partager le texte biblique, cette Parole qui réchauffe le cœur comme celui des pèlerins d’Emmaüs (Lc 24, 32). L’homme d’Église et bibliste eut à cœur d’élargir au plus grand nombre cette approche de la Parole, prolongeant ainsi la proposition du Concile Vatican II dans Dei Verbum. Carlo Maria Martini souhaitait que cette pastorale de la Parole s’inscrive à tous les niveaux des communautés chrétiennes, sans souci de formation ou de compétence. Ce quatrième volume rappelle ainsi cette riche expérience, réunissant un nombre impressionnant de documents et de sources directes du cardinal quant à cette Scuola della Parola qui métamorphose le lecteur en interprète de la Bible. Des témoignages émouvants sont également réunis tel ce thème retenu pour l’une de ces séances “Il pane per un popolo” à partir de l’épisode de la multiplication des pains dans l’Évangile de Matthieu (14: 13-21) avec cette comparaison synoptique des autres évangélistes annotés par Carlo Maria Martini avec la minutie caractéristique du bibliste. La seconde partie reproduit les textes de ces lectio, avec en préface un témoignage du cardinal Gianfranco Ravasi qui a bien connu cet immense apôtre de la Parole que fut Carlo Maria Martini.

Philippe-Emmanuel Krautter

  « Zwingli, le réformateur suisse 1484-1531 » Aimé Richardt Artège éditions, 2018.

Si les noms de Luther et de Calvin sont familiers en France, celui de Zwingli reste, lui, plus méconnu en notre francophonie. Un étrange voile masque, en effet, ce grand réformateur suisse, théologien qui vécut à Zurich, terre alémanique justifiant peut-être cette barrière de la langue. Toujours est-il que sa présence est encore de nos jours forte lorsque l’on découvre la ville de Zurich et que les pas mènent le promeneur vers la fameuse église Grossmünster dont la construction fut commencée par Charlemagne sur les tombes des saints fondateurs de la ville Felix et Regula persécutés à la fin du III° s. par Rome. C’est à quelques pas, effectivement, de cette imposante église que le théologien avait ses appartements, aujourd’hui encore conservés en l’état. D’une touchante sobriété, ils ont su bravé les siècles et peuvent encore se visiter (voir notre reportage). C’est de ces lieux que le zélé réformateur imposera la Réforme à Zurich et dans toute la Suisse alémanique. Rien de moins ! Car Ulrich Zwingli, ainsi que le souligne Aimé Richardt, au début de cette captivante biographie, ne brille pas moins que ses plus illustres compagnons de Réforme, Luther et Calvin, même si son nom semble s’être quelque plus effacé de l’Histoire. L’auteur part du contexte géographique et historique de la Suisse pour introduire son personnage, une région moins sage qu’il n’y paraît et qui a souvent cultivé une irrépressible résistance à toute idée menaçant la démocratie et la liberté. Il ne manquait « qu’un fou prenne la parole contre Rome » selon la clairvoyance d’un nonce papal de l’époque, ce fut Luther en Allemagne et… Zwingli en Suisse. Les abus du haut clergé plus occupés des charges matérielles qui leur incombaient que de celles des âmes dont ils avaient la responsabilité avaient nourri un vif ressentiment chez de nombreux chrétiens effarés par ces pratiques mercantiles des Indulgences et autres vénalités. Recevant une solide éducation chrétienne, lisant les œuvres d’Érasme l’éveillant à la condamnation de guerres injustes auxquelles il participe en tant qu’aumônier du pape, Zwingli commencera ses virulentes prédications à Zurich pour décider en 1520 de renoncer à sa solde papale. Trois ans plus tard, c’est la rédaction des 67 thèses, certes quelques moins connues que la Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum des 95 thèses de Luther, mais poursuivant pourtant le même débat. Alors même qu’est affirmé son divorce définitif avec Rome par son excommunication, Zwingli se disputera également avec ses pairs réformés, notamment Luther et les anabaptistes, pour finalement perdre la vie sur un champ de bataille lors de la seconde bataille de Kappel en tant qu’aumônier des troupes zurichoises. Cette brillante biographie concise et particulièrement éclairante contribuera assurément à mieux faire connaître ce destin tragique d’un penseur convaincu et d’un humaniste encore trop méconnu.
 

 

Les Heures Grégoriennes Latin / français / chant grégorien
3 volumes (En option : CDs mp3 permettant d’apprendre et répéter l’intégralité des pièces grégoriennes), 2ième édition.


Le coffret « Les Heures Grégoriennes » réalisé par La Communauté Saint Martin offrent pour la première fois en trois volumes un bréviaire latin-français couvrant toute l’année (sauf l’office des lectures laissé à la discrétion des communautés). Une édition précieuse dont l’intérêt majeur réside dans la possibilité de suivre la prière dans la langue universelle de l’Église, tout en s’aidant d’une traduction en français, seule ou en communauté. Le pape Benoît XVI avait émis le souhait durant son pontificat que le latin soit de nouveau au cœur de la formation des jeunes séminaristes, son usage ayant tendance à disparaître depuis quelques décennies ; le Saint Siège a, d’ailleurs, encouragé depuis cette initiative. Cette édition est également dans la lignée de la volonté du concile Vatican II dans son souhait de rendre l’Office divin accessible au plus grand nombre de fidèles. La langue latine et la musique sacrée associées à la langue vernaculaire sont ainsi au cœur de ces Heures Grégoriennes réalisées par la Communauté Saint-Martin qui promeut depuis longtemps le chant grégorien de la Liturgia Horarum.
La mise en page synoptique des trois volumes offre un vis-à-vis aisé et essentiel avec le texte latin de la Liturgia Horarum (Libreria Editrice Vaticana) comprenant les notations grégoriennes de toutes les pièces de l’office choral, alors que la partie de droite propose, quant à elle, le texte français à partir de l’AELF, ainsi qu’une traduction des hymnes et des prières d’intercession également approuvées. Une mise en page qui recueillera assurément l’approbation d’un grand nombre de fidèles.
L’autre grand intérêt de cette très belle édition est d’introduire le fidèle à la liturgie grégorienne, la Communauté Saint Martin contribuant ainsi à cette préservation du trésor du chant grégorien. Il est, en effet, désormais possible d’avoir accès à cette source musicale avec plus de 1 700 pièces grégoriennes (Hymnes, antiennes, répons), des CDs mp3 en option permettant même d’apprendre et de perfectionner l’intégralité des pièces grégoriennes. Cette édition est le fruit d’un travail exemplaire de l’Atelier de paléographie musicale de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes bien connue pour ses travaux en matière d’édition musicale et dont notre revue s’est fait l’écho dans ces colonnes.
Le plan des trois volumes suit l’évolution classique de l’année liturgique : le volume I : Avent ; Temps de Noël ; Temps ordinaire ; Solennités, volume II : Temps du Carême ; Temps pascal et le volume III : Sanctoral ; Communs des Saints. Chaque volume contient le Propre du temps, l’Ordinaire de l’Office, le Psautier sur 4 semaines, les Complies de chaque jour, les psaumes complémentaires et un index complet.
Un travail d’édition précieux et soigné avec une reliure solide, prête à résister aux longues heures de prière ; la typographie en deux couleurs et un papier de qualité traduisent également ce souci digne de l’époque ancienne où les abbayes réalisaient les plus beaux bréviaires pour la chrétienté !

Communauté Saint Martin
les Heures Grégoriennes
BP 34
F - 41120 Candé sur Beuvron

www.communautesaintmartin.org

 

 

Carême 2018 avec Magnificat

La revue Magnificat édite comme chaque année un petit guide bien pratique pour préparer et accompagner au quotidien chaque fidèle dans sa marche vers Pâque. C’est en plongeant chaque jour dans la profondeur de l’Écriture que chaque croyant pourra non seulement interroger son cœur sur sa foi et ses attentes, mais aussi sur ses parts d’ombre. C’est aussi vers les autres et l’idée de mission que ce Carême peut être orienté ainsi que le rappelle Bernadette Mélois, la rédactrice en chef de ce Hors-Série, qui nous invite à nous poser la question : « Croyez-vous ?» à la lumière de l’Évangile.
Le Chemin de Croix est une étape essentielle dans la marche vers Pâque, un parcours à la fois historique qu’emprunta si douloureusement Jésus condamné il y a plus de 2000 ans, mais aussi spirituel, que chaque croyant est invité à suivre comme l’y invita si souvent le pape Jean-Paul II. Le philosophe et essayiste Fabrice Hadjadj prête avec bonheur sa plume et ses méditations inspirées pour ces stations du chemin de Croix en interrogeant fondamentalement le lecteur : « Quelle est cette Croix que porte le Christ », une question qui dépasse la lecture littérale de la croix pour rejoindre celles, essentielles, de nos vies et du péché, du Salut et du sens de la Résurrection, une réflexion si bien servie par l’art de Patrick Marquès qui l’illustre avec une rare profondeur.
Le troisième petit volume appelant à la préparation du Carême, « Si Jésus est vraiment parmi nous, alors où est-Il ? » du père Veras, offre une réflexion sur notre rencontre avec le Christ. A l’aide de l’Ancien et du Nouveau Testament, ce bibliste renommé invite à nous interroger sur cette présence de Jésus dans nos vies quotidiennes. Le père Richard Veras ose cette invitation à une expérience sensible de cette réalité spirituelle, une proposition qui appelle le lecteur à mieux saisir les sens de l’Incarnation, de la Résurrection, de la chair et de l’Esprit lors de la Pentecôte, un Verbe éternel qui se fait chair pour l’éternité. Cette réflexion stimulante conduit le lecteur à mieux intérioriser cette phrase prononcée par Jésus : « Je suis avec vous tous les jours », une présence que ce Carême propose à chaque croyant de mieux ressentir et percevoir.

  « Magnificat en l’honneur de la Vierge Marie » de Pierre-Marie Varennes, 20 x 25 cm, 192 p., Magnificat, 2017.

Cet ouvrage réalisé par Pierre-Marie Varennes, fondateur de la célèbre revue Magnificat, vient à point nommé, à la fois pour les fêtes de la Nativité, mais aussi pour célébrer l’anniversaire des 25 ans de la revue. Le mensuel Magnificat, que nos lecteurs connaissent bien, est depuis longtemps apprécié pour sa célébration de la beauté, vecteur universel permettant de questionner et d’approcher foi et transcendance. Introduisant toujours avec un soin particulier pour les couvertures de chaque revue mensuelle une œuvre d’art accompagnée de son commentaire à la fois artistique et spirituel, le présent livre a fait le pari de réuni une sélection des quarante plus belles couvertures de Magnificat dans ce livre anniversaire consacré à la Vierge Marie. Avec une préface du cardinal Sean O’Malley rappelant les célèbres mots de Dostoïevski que « la beauté sauvera le monde », l’ouvrage ouvre sur cette prière connue du monde entier célébrant la merveille de Dieu en son Magnificat : « Magnificat anima mea… ». Pierre-Marie Varennes rappelle les temps de ces premières couvertures en 1992, époque où les ordinateurs et Internet n’existaient pas pour le choix de l’iconographie qui devait se faire en agence, avec toutes les difficultés matérielles que l’on peut imaginer. Un quart de siècle plus tard, c’est près d’un million de fidèles à travers le monde qui se trouve uni par cette revue distribuée en six langues. Le lecteur pourra ainsi découvrir, admirer et méditer ces quarante œuvres d’art accompagnées de commentaires à la fois utiles pour intégrer la portée de chaque œuvre dans son message artistique, et en même temps précieux pour ouvrir à la dimension sacrée de ces chefs-d’œuvre. Une sélection des plus beaux textes de la littérature mariale nourrit également ce volume idéal pour accompagner le fidèle dans ses temps de prière.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Missel quotidien complet pour la forme extraordinaire du rite romain Édition entièrement nouvelle par les moines bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux aux éditions SAINTE-MADELEINE

Le Missel quotidien complet proposé par l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux a été l’objet d’un travail de longue haleine réalisé par les moines bénédictins de l’abbaye, ce volume contenant non seulement les textes de la messe, mais également une introduction à la liturgie utile aux fidèles souhaitant entrer au cœur du mystère célébré, une invitation rappelée en son temps par le pape Benoît XVI. Un grand nombre de commentaires mais aussi des méditations, des prières et explications des temps liturgiques complète cet ensemble unique en son genre. L’Église invite en effet tous les fidèles à mieux comprendre le sens du rite auquel ils participent mais plus encore à saisir qu’il en est, lui-même, une partie intégrante. Les paroles prononcées, les gestes et silences, les moments d’échange ou au contraire de recueillement ont chacun une place essentielle dans la signification de la messe. Les auteurs du missel ont ainsi souhaité que cette signification au travers de ses symboles soit accessible par le moyen d’une explication claire et didactique.
Dom Gérard, premier Père abbé, fondateur du monastère bénédictin du Barroux, encourageait ses frères à une attitude de foi vive en la présence divine. Le regard porté sur l’hostie, le crucifix, les gestes du prêtre ont une place importante dans cette élévation de l’âme au sens de la liturgie, une ouverture favorisée également par la lecture insatiable des Écritures, dont saint Bonaventure disait qu’elles devaient être une nourriture spirituelle mâchée insatiablement pour en tirer tous les délices…
Ainsi, le missel a-t-il non seulement sa place au cours de la messe mais également dans le quotidien des instants de piété de chaque fidèle. À la lumière de la Lectio Divina, lire, méditer, et prier les textes de la Bible (lectio, meditatio, contemplatio), lecture rappelée si souvent par le cardinal Carlo Maria Martini.


Dom Gérard faisait les recommandations suivantes : « La première condition est de savoir lire, science peu répandue, contrairement à ce que l’on croit, et qui comporte deux opérations : scruter et soupeser. Nous conseillons à ceux qui veulent s’inspirer de la sainte liturgie pour alimenter leur vie de prière, d’imiter la manière des chercheurs d’or. Le cycle de l’année liturgique est semblable à un grand fleuve chargé de rites, de chants, de poèmes. On y trouve aussi de brèves formules brillant d’un vif éclat, que l’on peut comparer à des paillettes d’or. C’est une excellente méthode d’oraison que de lire lentement le propre du missel, de tamiser, pour ainsi dire, jour après jour, l’eau de cette rivière et de retenir soigneusement ce qui répond à l’attente et au désir de l’âme. La collecte du dimanche deviendra, sous la dictée de l’Église, une méditation savoureuse et une exhortation pratique pour la vie chrétienne. On peut alors porter, gravées dans sa mémoire, les formules de nos oraisons préférées et vivre ainsi entouré de maximes lumineuses qui éclairent notre route. »
Le Père Hubert, un des responsables de cette nouvelle édition, rappelle que pas moins d’une quinzaine de personnes ont travaillé pendant trois années à l’élaboration de ce missel dont les traductions ont été vérifiées, dont les notices et commentaires ont fait l’objet d’un soin particulier, sans oublier les nombreuses illustrations… La lisibilité et la clarté d’utilisation ont également fait l’objet d’améliorations afin d’ouvrir ce missel au plus grand nombre, une recherche en parfaite adéquation à la règle de saint Benoît et sa célèbre invitation "Quaerere Deum".

Ces missels peuvent être commandés sur le site de l’Abbaye du Barroux : www.barroux.org
 

 

 

« Politique et société » – Pape François et Dominique Wolton, Editions de l’Observatoire, 2017.

La rencontre insolite - et tenue secrète jusqu’à la publication du livre - entre le pape François et l’intellectuel Dominique Wolton marque indiscutablement cette rentrée. Il est rare qu’un pape livre sa pensée sur la politique et la société, qui plus est, lorsque celle-ci résulte de douze entretiens menés durant un an par un chercheur et un intellectuel ne se reconnaissant pas dans la foi de son illustre hôte. Courageux, audacieux ? En tout état de cause, c’est une certaine conception de l’homme et de la politique que nous offre cet espace de rencontres et de débats fertiles face à l’omniprésence de la technique et de la finance internationale. On sent Dominique Wolton ému par ce face à face avec un pape à la fois très accessible, et en même temps portant le poids de tant de responsabilités mondiales. « Comment fait-il ? Oui, il est, peut-être, réellement, le premier pape de la mondialisation, entre l’Amérique latine et l’Europe » confie le chercheur. Le pape François a depuis son élection fait voler en éclats un certain nombre de barrières à l’intérieur, comme à l’extérieur de l’Église. Encore récemment, c’est dans une Europe gagnée par la peur des « hordes » de migrants bravant la Méditerranée au péril de leur vie qu’il encourage à un accueil, sans limites et sans quotas, une position loin d’être partagée par ceux qui jugent ce message irréaliste et dangereux. Le pape François cherche à bâtir des ponts au-delà de ces calculs qu’il juge politiquement dangereux et posés au détriment de l’homme, une vision bien évidemment nourrie par l’Évangile, mais qui s’impose, au risque qu’elle nous soit imposée d’une manière encore plus radicale. Souplesse, lutte contre la rigidité, c’est bien le caractère argentin qui prédomine dans ces propos où la complexité ne doit pas être considérée comme un problème, mais bien comme une richesse, la diversité des cultures étant une chance, et non un péril : « Derrière chaque rigidité, il y a une incapacité à communiquer » rappelle le pape. Le pape François apparaît une fois de plus comme une personnalité attachante, reconnaissant ses faiblesses – une certaine paresse - et même parfois ses failles (dans sa quarantaine, il avoue même avoir suivi une analyse auprès d’une psychanalyste juive…). Le successeur de saint Pierre face à l’immensité de la tâche qui l’occupe au quotidien se sent malgré tout libre : « A moi, rien ne me fait peur, c’est peut-être de l’inconscience ou de l’immaturité ! » confie de manière désarmante ce pape, décidément si humain, à son interlocuteur. Ces conversations offrent un visage à la fois pluriel très personnel en réponse aux différents thèmes abordés allant des religions à l’Europe, de la diversité culturelle à la communication, de la miséricorde à l’altérité. Dans chacun de ces domaines, le pape se révèle dans ses certitudes, mais surtout dans ses interrogations et questionnements, une recherche permanente de nouvelles voies qui ne cèdent jamais à la nostalgie d’un monde passé meilleur, mais aux meilleurs des possibles !

Philippe-Emmanuel Krautter

  Paul Valadier « Lueurs dans l’histoire – revisiter l’idée de Providence » Salvator, 2017.

La Providence n’a plus depuis longtemps la place qu’elle occupait dans les sociétés théocratiques. Cette « Divine Providence nous rappelant dans nos États » d’un Louis XVIII quelques années après la Révolution de 1789 semble bien loin, tout au moins en Occident. Le pouvoir politique a banni l’idée de transcendance pour la reléguer à la sphère privée, dès lors une issue qui dépendrait non pas de notre volonté, mais d’un Dieu qui veillerait à notre sort est depuis longtemps absente de nos démocraties. Le Père Valadier, jésuite, et qui a dirigé la revue Études explore depuis longtemps ces frontières entre la foi et la raison, la religion et l’athéisme. L’auteur part de l’idée que la défaite annoncée et alimentée des forces de la mort n’est pas une fatalité. Les diagnostics inquiets, et inquiétants ainsi qu’en convient l’auteur, ne manquent pourtant pas. La planète comme notre civilisation sont menacées, non point hypothétiquement mais avec des mesures alarmantes. Cependant, si l’on reprend l’histoire même de ces civilisations, combien de fois cataclysmes, fins de monde et autres nuits des temps n’ont- ils pas déjà surgi et pour certains se sont réalisés ? C’est en tant que philosophe que Paul Valadier ose poser ces questions, sommes-nous condamnés à la fatalité de ces prédictions ou est-il possible de croire à une autre voie, celle d’une issue non fatale guidée par la Providence. Espérance, Providence, Foi sont autant de notions qui demandent à être éclairées. C’est selon le triple regard de la conscience commune, du philosophe alerté par ces interrogations et du croyant conduit à un discernement encore plus urgent que cette réflexion est brillamment menée par l’auteur. Une interrogation tout récemment rappelée par le pape émérite Benoît XVI dans son message envoyé aux participants à un Congrès en Pologne organisé à l'occasion de son 90e anniversaire, et soulignant également l’importance d’une autre voie que celle de l’athéisme omniprésent ou de son alternative opposée d’un État radicalement religieux. Paul Valadier nous invite à explorer ces confins de la résignation et du nihilisme sous l’éclairage de l’Histoire pour nous proposer d’autres chemins, ceux du déchiffrement des signes des temps, ces messages courts – trop courts souvent pour nos consciences sur sollicitées – mais qui ne demandent pourtant qu’à retenir notre attention !

  « Quand brille la lune » Charles Delhez et Fleur Nabert (illustrateur), Editions Fidélité, 2017.

Le Père Charles Delhez est un jésuite qui a publié une quarantaine de livres et enseigne les sciences religieuses. Dans ce livre au petit format carré, facilement transportable, et à la jolie couverture, une centaine d’histoires ont été rassemblées par ses soins, avec de belles illustrations sobres et concises de l’artiste Fleur Nabert. L’art du conte est immémorial, certainement aussi ancien que la parole. Ayant perdu de son importance dans nos sociétés modernes, il a encore quelques présences dans les sociétés traditionnelles ayant résisté aux modes de communications internationaux. Pour faire revivre ce partage d’expériences, des histoires pour certaines connues, d’autres non, ces contes et paraboles ont fonction de retenir l’attention de l’auditoire et de faire passer des messages souvent marquants car gravés dans notre mémoire ancestrale. Aussi le Père Delhez se souvient-il de ces soirées passées autour du feu - autre constante ayant bravé les temps – et de ces récits partagés au son d’une guitare ou de chants. Partages, émotions, lorsque la pénombre fait tomber les masques de l’apparence. Qu’il s’agisse de faire la part des choses lorsque l’amitié est blessée pour une parole ou un acte accompli sur une journée pour 3650 autres d’amitié, ou du témoignage émouvant d’un prof de gym, autrefois alpiniste, tout a valeur d’exemple à méditer dans ces récits courts et incisifs. Ils pourront faire le plaisir des familles à la fin d’un repas, des camps scouts après les longues marches ou tout simplement en solitaire lorsque le doute ou l’espérance pointe leur nez !

  Sophie de Gourcy « Apprendre à voir : La Nativité » 128 pages, Desclée de Brouwer, 2016.

Sophie de Gourcy a eu très tôt un goût marqué pour l’histoire et notamment l’histoire de l’art. Conférencière, enseignante et auteur de nombreux essais, elle n’a eu cesse de faire partager cette attirance pour l’art et notamment l’art chrétien au plus grand nombre. Ce sont dans cet ouvrage huit représentations de la Nativité qui ont été retenues pour mener une belle et riche réflexion sur l’un des épisodes à la fois le plus incroyable – un Dieu fait homme – et le plus émouvant – dans le corps d’un nouveau-né parmi les plus démunis… L’image compose les étapes de cette réflexion où le mystère s’avère être le fil directeur de ces propos. Comment l’homme, et en l’espèce l’artiste, peut-il appréhender et rendre à sa manière cette immense interrogation ? L’Incarnation a nourri de tout temps réflexions théologiques et inspirations artistiques, aucune discipline n’ayant échappé à ce thème fertile. Chaque tableau, chaque œuvre nous parle de cet unique fait dans l’histoire de l’humanité, mais en dit également long sur le peintre et son époque. Couleur, formes, lumière composent un style propre à chaque période et à chaque lieu. En une contemplation renouvelée, le lecteur « apprend à voir La Nativité » selon les termes de l’auteur par un œil informé permettant d’en distinguer toutes les nuances et subtilités. De Fra Angelico avec sa célèbre Nativité du Couvent San Marco de Florence jusqu’à Jordaens et son Adoration des bergers réalisée en 1617, en passant par Lorenzo Lotto, Van der Weyden ou encore Zurbaran, le lecteur arpente un florilège des plus beaux tableaux, décryptés par l’auteur et livrés à sa propre analyse et méditation.
  Le Cantique des cantiques / sept lectures poétiques : hébreu, grec, latin, quatre traductions en langue française, relié au format 19 x 26 cm, 192 pages, Collection Textes, Editions Diane de Selliers, 2016.

La diversité des langues concourt à l’unicité du verbe. Ce qui a été dit sera traduit en autant de facettes qu’un diamant l’autorise. Aussi, réunir en un seul volume sept lectures poétiques du Cantique des Cantiques est œuvre non seulement de connaissance, mais aussi expérience de la diversité dans l’unité. C’est cette sacralité au sens étymologique du terme des textes fondateurs qui est soulignée par une telle initiative née d’une expérience faite par Diane de Selliers d’une lecture comparée de la Bible dans la version de la Bible de Jérusalem et de celle d’André Chouraqui. Contrairement à ce que l’on avait pu penser naguère, traduire la Bible dans les langues vernaculaires, loin d’en diluer le sens, en enrichit le contenu. Aussi l’éditrice a-t-elle souhaité avec raison s’inscrire dans la continuité renouvelée des bibles polyglottes du XVIe siècle humaniste avec ce nouveau volume de la Collection Textes donnant à lire dans sept versions différentes, dont quatre traductions françaises, Le Cantique des Cantiques. Cette dernière édition, troisième volume de cette Collection a retenu pour ce faire la version de la Biblia Hebraica Stuttgartensia pour l’hébreu, de la Septante pour le texte grec, et la Neo-Vulgate pour le texte latin, trois versions entourant pour ainsi dire celles françaises. Quant aux versions françaises elles-mêmes, Le Cantique des Cantiques des éditions Diane de Selliers réunit celle de la Bible de Jérusalem (catholique), de la Bible Segond (protestantisme), de la Bible du Rabbinat (judaïsme) et la fameuse traduction d’André Chouraqui. Quelle plus belle invitation à un dialogue interreligieux que d’offrir par l’exemple de ce texte tout ce qui rapproche, et distingue également, les traditions hébraïque, grecque, latine et contemporaine ? Mais au-delà de la foi et des questions spirituelles, c’est à la poésie de la langue à laquelle invite ce texte du Cantique où la figure du roi Salomon rayonne et fait du Cantique des Cantiques certainement la source la moins confessionnelle et la plus ouverte avec les Psaumes à une lecture partagée du plus grand nombre.
Ainsi que l’a souligné André Chouraqui, le Cantique des Cantiques offre au lecteur deux plans indissociables : le plan humain d’un amour entre un homme et une femme et un plan cosmique visant la création tout entière. Nombreuses ont été les interprétations de ce texte singulier dans l’Ancien Testament, les allégories étant fréquentes et incluant notamment le rapport possible entre le Christ et son église. À l’image des textes immémoriaux que nous lisons encore au XXI° siècle, les lectures sont foisonnantes et la présente édition par sa multiplicité des angles offerts renforce cette impression. Mais ce qui converge dans toutes ces langues et traductions, c’est la force étonnante de l’amour, dans sa richesse, sa profusion, mais aussi sa concision parfois, sa poésie toujours. Variation à l’infini des gammes de l’amour, ce Cantique est selon l’étymologie du terme une des louanges les plus élevées sur ce qui distingue l’homme des autres éléments de la création. La femme et l’homme en découvrant l’amour apprennent à se découvrir dans leur singularité mais aussi dans leur communion, ce que résuma en des termes inoubliables Montaigne à l’égard de La Boétie dans son fameux : « Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi », parfait écho de la Première lettre de saint Paul aux Corinthiens en son chapitre 13. Cette lecture plurielle offerte par cette édition soignée de textes en regard se poursuivra avec les nombreuses autres études réunies dans ce volume : la tradition des Bibles polyglottes par Jean-Christophe Saladin et les analyses éclairantes de Marc-Alain Ouaknin.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Benoît XVI avec Peter Seewald « Dernières conversations » Fayard, 2016.

C’est un pape émérite serein et habité plus que jamais par la prière confiante que le journaliste Peter Seewald a rencontré pour de Dernières conversations entamées il y a longtemps déjà lorsque celui qui allait devenir le pape Benoît XVI et était alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il ne faudra pas s’attendre à des révélations fracassantes dans ces pages, la personnalité du pape retiré n’y invitant guère, mais plutôt à des précisions et des ajustements par rapport aux nombreux « commentaires » et autres interpolations qui ont pu être faits après sa démission. Avant de retracer avec le pape le parcours d’une vie riche en responsabilités, Peter Seewald souligne les premières impressions qu’il eut lors de sa rencontre avec Benoît XVI. Il évoque un pape vivant dans la quiétude d’une vie monacale en cultivant « ainsi davantage mon amitié avec les psaumes, avec les Pères » confie Josef Ratzinger lui-même décrivant ses journées au couvent Mater Ecclesiae dans les jardins du Vatican où le pape émérite réside depuis sa démission. Silence, méditation, prière – parfois plus difficile à prolonger en raison du grand âge -, lectures et rencontres avec des amis, et de nombreux visiteurs souhaitant témoigner leur affection à ce « philosophe de Dieu » comme le nomme justement Seewald. C’est donc un homme apaisé qui livre une dernière fois un témoignage sur les raisons de sa renonciation au ministère de Pierre, après un pontificat actif et réussi dans sa lutte contre l’étiolement de la foi, une de ses priorités malgré les dénigrements et autres attaques médiatiques dont Benoît XVI a pu faire l’objet. C’est aussi une humilité profonde et sincère qui ressort des premiers propos d’un homme qui se sait affaibli par l’âge, lucide sur ses forces qui diminuaient, alors que les enjeux de la foi ne faisaient que s’accroitre. Nul regret, nul remord dans les propos du pape émérite et ce ne sont certainement pas les « scandales » du Vatileaks qui ont eu un poids sur la balance dans cette décision prise dans la solitude d’un homme face au Dieu qui a été sa raison de vie et de foi depuis son baptême. Le but du pontificat de Benoît XVI reposait sur la foi et la raison rappelle-t-il, deux priorités qui ont incarné sa mission, et pour laquelle il a su offrir une réflexion à la fois de haut niveau et en même temps accessible, le pédagogue qu’il fut toujours n’étant jamais loin. Sa proximité avec le Seigneur, une fois de plus dans l’humilité d’un témoignage spontané, touchera le lecteur avec cet aveu d’être « éloigné de la grandeur du mystère » tout en avouant que le Seigneur n’est jamais loin de lui dans le quotidien de sa vie retirée des responsabilités de l’Église.
Peter Seewald tint à recueillir un témoignage direct de celui qui décida de manière incroyable de renoncer à son pontificat. Le lecteur apprendra que cette décision fut prise en aout 2012, au moment des grandes vacances, dans le plus grand secret jusqu’à son annonce devant ses cardinaux atterrés le 11 février 2013, une annonce faite en latin, une langue que le pape maitrise plus que l’italien à l’écrit, et probablement pour assurer sa confidentialité avant sa diffusion. La motivation profonde rappelée par le pape émérite pour cette décision réside principalement dans cette conviction qu’il n’était plus en mesure d’assurer pleinement sa mission en raison des nombreux engagements exténuants qu’imposait son ministère. Il n’y eut nulle reculade devant la pression dans son choix mais bien « libérer ce siège » qui devait revenir à un successeur plus à même de pouvoir réaliser tous ces actes concrets que Benoît XVI estimait ne plus pouvoir assumer pleinement. Le pape émérite avoue d’ailleurs sa surprise lorsque Jorge Maria Bergoglio est apparu sur la loggia de la basilique Saint-Pierre, un évènement que le pape récemment retiré suivait alors à la télévision comme des millions de personnes… Étonnement, mais pas désapprobation tant Benoît XVI a accueilli avec un profond bonheur le fait que l’Église soit désormais représentée dans ses plus hautes responsabilités par un prélat issu de l’Amérique du Sud. Une fois de plus, il ne faudra pas s’attendre à des divergences ou à des critiques insidieuses dans les propos de celui qui tout de suite affirma son obéissance absolue à son successeur. Bien au contraire, Benoît XVI approuve le style et le charisme du pape François et si des différences sont bien évidemment possibles, aucune opposition ne peut être relevée selon le pape émérite avec son successeur. L’homme apparaît d’une lucidité émouvante dans ces propos consignés avec pudeur mêlée d’audace parfois de la part du journaliste qui connaît bien son interlocuteur, un homme qui sait pleurer lorsqu’il évoque son départ en hélicoptère, plus pour la peine qu’il pouvait faire peser sur ses proches que sur lui-même, un homme beaucoup plus humain que les caricatures ont malheureusement voulu faire croire et que ce livre émouvant contribuera à écarter.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Le roman de la Bible Figaro Hors-Série

Elle est tout à la fois le best-seller indépassable du millénaire, une source historique majeure sur le monde antique, le Livre saint qu’invoquent les juifs et les chrétiens comme la Parole de Dieu. Ses héros ont pour nom Abraham, Moïse, Isaïe, David, Marie, Jésus, Hérode, Ponce Pilate, Paul de Tarse... En partenariat avec l’Ecole biblique de Jérusalem, Le Figaro Hors-Série explore ce monument littéraire unique en son genre : quels en sont les auteurs ? Comment réconcilier Bible et Histoire ? L’archéologie permet-elle de vérifier l’Ecriture sainte ? La Bible a-t-elle écrite sous la « dictée » de Dieu ? Les Evangiles sont-ils des reportages ? Jésus avait-il des frères ? L’Apôtre Saint Jean est-il l’auteur de l’Evangile qui porte son nom ? Somptueusement illustré par Fra Angelico, Botticelli, Michel-Ange, Caravage, Rembrandt, Gustave Doré, les mosaïstes de Saint Marc de Venise, les maîtres verriers de la Sainte-Chapelle et les enlumineurs, les sculpteurs romans de Conques, ce numéro double offre toutes les clés pour découvrir la Bible. (présentation de l'éditeur)

  Livret Lectionnaire de la Passion format : 18 x 24, 96 pages, AELF, Desclée-Mame, 2016.

Les jours de la Passion célébrés, année après année, depuis plus de XXe siècles, sont au cœur de la liturgie chrétienne. Les éditions Mame ont à cet effet édité un coffret rouge comme la couleur du sang versé par le Christ et couleur retenue pour certains offices de la Passion réunissant quatre livrets réunissant l’ensemble des lectures retenues pour la Semaine sainte. D’un format 18 x 24, ces quatre livrets intègrent les lectures des années A (Passion selon saint Matthieu), B (Passion selon saint Marc), et C (Passion selon saint Luc - année en cours actuellement), ainsi que la Passion du Vendredi saint selon saint Jean commune aux trois années. Cet ensemble sera particulièrement adapté aux lectures à plusieurs voix faites pendant la Semaine sainte, chaque lecteur pouvant disposer d’une édition en gros caractère avec une signalétique en rouge distinguant bien chaque intervenant. Ces lectures sont tirées du Lectionnaire pour les messes des dimanches et des fêtes et solennités pouvant l’emporter sur le dimanche élaboré par Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques, Lectionnaire déjà présenté dans ces pages.

 

Pape François « Le nom de Dieu est Miséricorde » Presses de la Renaissance, Robert Laffont, 2016.

Notre société serait-elle malade de la culpabilité et des accusations qu’elle fait systématiquement reposer sur l’autre, sans jamais inviter à s’interroger ? C’est sur ce constat que s’ouvre le dernier livre du pape François sur la miséricorde, en relevant que nous sommes malades de nous voir mieux que nous sommes, et ravagés par les accusations que nous portons sur les autres. Se pencher avec compassion sur les misères de l’humanité, la nôtre en premier, tel est le message essentiel de la miséricorde qui est au cœur de l’Année sainte célébrée depuis l’automne dernier. Partant d’une homélie sur la femme adultère évoquée dans l’Évangile (Jn, VIII, 11), François souligne combien Jésus non seulement ne condamne pas la pécheresse, mais lui pardonne en la laissant aller en lui enjoignant de ne plus pécher, le péché n’étant ni nié, ni occulté, mais dépassé par l’amour divin : « Dieu pardonne non avec un décret, mais avec une caresse » souligne le pape. Andrea Tornielli est parti d’une homélie passée à laquelle il avait assisté pour suggérer au Saint-Père l’idée d’une interview sur la Miséricorde. Celui-ci a accepté en soulignant combien cette dernière n’était pas le fait d’une circonstance particulière, mais avait muri tout au long de sa vie de prêtre et se révélait essentielle aux temps que nous vivions actuellement. François rappelle dans ces pages qu’être miséricordieux, c’est étymologiquement « ouvrir son cœur au mystère », une ouverture pour laquelle il n’hésite pas à livrer des exemples concrets tirés de son histoire personnelle, des prêtres qui ont marqué sa jeunesse par leur miséricorde sans limites à l’exemple du père Duarte, de Don Enrico Pozzoli ou encore du père José Ramon Aristi. Quelle voie prendre pour aller vers la Miséricorde ? Le pape François part de la confession, à la fois parce qu’elle est le moyen d’obtenir le pardon et par là même le rétablissement d’un lien social brisé, véritable rencontre avec la miséricorde. Une fois de plus le Saint-Père démontre que l’humilité doit s’exercer à tous les niveaux et à commencer par le sien, en s’avouant pécheur et en voyant en chaque personne incarcérée ou chaque prostitué(e), une situation qui aurait pu être la sienne. La tolérance dans le regard porté à l’autre est une des plus belles voies vers la miséricorde qui doit conduire à ne jamais fermer la porte à quiconque, à commencer également par soi-même.

 

À l'écoute de la Bible Homélies, Dimanches et fêtes Année C, Michel Viot, Artège, 2016.

Les lecteurs du père Michel Viot connaissent le parcours atypique de cet homme qui de pasteur luthérien en 1968 est entré dans la franc-maçonnerie avant d’être ordonné prêtre pour le diocèse de Blois, curé, vicaire épiscopal…
Enrichi par ce parcours, il s’est lancé avec toute l’énergie qui le caractérise dans le commentaire de la Parole de Dieu en proposant des homélies pour chaque dimanche de l’année. Après l’année A et B, c’est donc le troisième volume correspondant à l’année C du calendrier liturgique qui vient terminer cette vaste entreprise. Commentaire vif et inspiré de la parole de Dieu avec des homélies pour tous les dimanches de l’année ainsi que les fêtes, l’auteur a retenu pour celui-ci la pensée de Benoît XVI considérant chaque homélie comme « actualisation du message scripturaire » dans la vie quotidienne de chaque fidèle. C’est bien évidemment une mission et une tâche ardues qui incombent aux prêtres dimanche après dimanche face à une assemblée toujours variée, disparate en âge et en culture, sans parler du cheminement personnel dans la foi de chacun d’entre eux. Pour cela, l’interprète et le commentateur se doivent de rendre compréhensible la Parole aujourd’hui en une prédication qui ne saurait être un exercice de style mettant en valeur l’orateur. La substance du message évangélique doit être proposée pour mieux intérioriser l’Évangile ainsi que le souligne le cardinal Mamberti dans sa préface au livre, une dimension qui est au cœur de l’encyclique Evangelii gaudium où « l’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre Dieu et son peuple ». C’est cette inspiration qui guide chaque prédication proposée par le père Michel Viot en un engagement franc et inspiré, allant droit à l’essentiel tout en ayant recours au contexte et explications nécessaires à la compréhension de chaque texte. Un recueil de prédications engagées qui devrait guider chaque fidèle, dimanche après dimanche.

 

Joseph Ratzinger – Benoît XVI « L’enfance de Jésus » Texte intégral lu par Sylvain Lhermitte, collection Dire la parole CD Audio mp3, Saint-Léger Productions.

Les éditions Saint-Léger Productions viennent de publier une série de livres à écouter sur format CD-Audio mp3 avec des références incontournables en théologie dont notamment certains écrits essentiels de Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Écouter « L’enfance de Jésus » peut être une bonne idée pour les fêtes de la Nativité, l’ouvrage n’étant pas, en tant que tel, un troisième volume venant s’ajouter aux deux précédents ouvrages sur Jésus écrits par le pape Benoît XVI. Celui qui signe cette dernière étude de son nom d’état civil et de théologien – Joseph Ratzinger – prend soin en effet d’avertir ses lecteurs que ce petit livre se veut seulement une porte d’entrée à sa réflexion antérieure consacrée à la figure et au message de Jésus. Et peut-être pouvons-nous paradoxalement rappeler la fin de la réflexion du successeur de Pierre pour mieux comprendre la portée de ce livre : Le fin théologien, loué par ses pairs, et unanimement salué par ses anciens étudiants pour la justesse et la pédagogie de ses analyses, relève, en effet, en conclusion de ce dernier livre : « La parole de Jésus est trop grande pour le moment », et même sa mère, Marie, et Joseph ne comprirent pas tout le sens des paroles du jeune enfant alors qu’Il se trouvait au Temple et que ses parents étaient repartis sans lui. Benoît XVI souligne cette donnée combien essentielle pour notre époque : « Marie ne comprend pas la parole de Jésus, mais elle la conserve dans son cœur et là, elle la fait parvenir petit à petit à sa maturité », ce qui peut apparaître, pour paraphraser saint Paul, un scandale pour notre époque et une folie pour les rationalistes que nous sommes devenus…
Le pape va ainsi tisser tout au long de ce livre un fin maillage d’exégèse sur les témoignages de l’Enfance de Jésus, témoignages très parcellaires qui reposent essentiellement sur les évangiles de Luc et de Matthieu. La question méthodologique rappelée par le théologien qui a quitté ses chères études pour le ministère de Pierre est la suivante : qu’ont voulu signifier les évangélistes en rapportant ces faits et ces paroles ? Et, de nos jours, au XXI° siècle, quel sens doit-on leur accorder et est-ce vrai pour nos contemporains ? La complexité de cette approche pourtant a priori simple apparaît dès la question de l’origine de Jésus : sa généalogie est à la fois connue et explicitement rappelée par les textes, mais en même temps un mystère demeure, celui de son Père divin… C’est cette complexité irréductible qu’il convient d’accepter pour mieux suivre la pensée de Benoît XVI et qu’il souligne dans l’épilogue de son livre : Jésus a pensé et appris d’une manière humaine, et en même temps, l’enfant connaît le Père et vit en sa présence, ce qui le distingue des autres hommes. Il est vrai homme et vrai Dieu, ce qui est parfaitement résumé par le prologue de l’évangile de saint Jean « et verbum caro factum est et habivit in nobis » : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. La foi dans ce Verbe fait chair confère une nouvelle origine aux croyants et leur donne une nouvelle naissance : ils sont engendrés par Dieu au nom du Christ. Le « oui » libre de Marie manifeste cette acceptation qui doit être celle du croyant selon Benoît XVI, pour que chacun devienne ainsi la demeure de Dieu. Aussi, pour conclure sur ce livre d’une sensibilité rare à écouter, réécouter et à méditer, pouvons-nous retenir cette belle image conjuguée du consentement pleinement libre de Marie qui la conduit avec son époux Joseph dans cette fameuse grotte de Bethléem et celle des mages, symboles de l’humanité en marche vers le Seigneur, même point convergent, et point de départ d’une nouvelle espérance…
Cette porte d’entrée permettra de découvrir les deux autres réflexions du pape théologien disponibles également en format audio que sont Jésus de Nazareth 1) Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration et 2) De la montée à Jérusalem à la Résurrection (textes lus par Marc-Pierre Galiero) avant de découvrir un dernier titre essentiel pour aborder les réflexions théologiques du même auteur « La foi chrétienne hier et aujourd’hui » (texte lu par Étienne Dahler).

 

 

 

 

Macha Chmakoff « Les couleurs de l’Avent » DVD inclus, Fidélité, 2015.


« Les couleurs de l’Avent » de Macha Chmakoff jettent des ponts entre les deux passions de cette femme, Macha, peintre et psychanalyste. Les œuvres réunies dans cet album inspiré offrent en effet une belle variation de couleurs à partir de la vie du Christ, variations où le bleu domine, couleur orientée vers la transcendance depuis la Renaissance. Les œuvres parlent pour cette artiste si habituée par son métier à l’écoute. Les formes élancées, presque flottantes, laissent transparaître au-delà des simples apparences le message christique. L’artiste diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris élabore ainsi un véritable accompagnement spirituel par l’image, à l’aide de l’épaisseur de sa peinture apposée au couteau et des lignes suggérées par les scènes représentées. On imagine sans peine la place d’une telle œuvre dans une démarche pédagogique auprès des plus jeunes ou lors d’une retraite avant la Nativité comme l’y invite le titre « Les couleurs de l’Avent ». À noter que l’album est accompagné d’un DVD permettant d’approfondir plus encore cette démarche artistique en forme de quête spirituelle.

Éric Monticolo « Gospel light - Evangile selon la lumière » méditations d’Eric Vermeer, Fidélité, 2015.


Éric Monticolo partage depuis de nombreuses années la couleur de sa palette d’artiste avec la lumière du cœur des hommes. Voyageant en France, en Europe et au Canada, son expérience se bâtit progressivement à partir de l’idée de partage qui nourrit et éclaire ses œuvres. Il suffit de faire défiler, page après page, cet Évangile selon la lumière intitulé « Gospel light » pour réaliser combien de ces irisations naissent des paysages intérieurs à l’image des secrètes paesine toscanes. Le regard se pose sur ces formes abstraites, des flammes s’élèvent vers les cieux, comme une âme en prière. La peinture d’Éric Monticolo se veut ainsi une démarche spirituelle tout autant qu’artistique, l’une ne se concevant pas sans l’autre. Les méditations d’Éric Vermeer accompagnent et éclairent elles aussi les 25 aquarelles réunies dans ce livre pour un dialogue où le verbe et la couleur s’entremêlent en une oraison inspirée.

 

 

Enrico Impalà « L’ermite et le mendiant - biographie du Cardinal Martini » Editions Mediaspaul, 2015.

La route du cardinal Carlo Maria Martini a croisé à deux reprises la vie du journaliste et écrivain Enrico Impalà. A chaque fois, l’influence de cette rencontre a été grande, au point de donner naissance à cette biographie du cardinal, toute première depuis sa disparition en aout 2012. Enrico Impalà a découvert celui qui était alors archevêque de Milan, à une époque où cet homme d’études, ce bibliste réputé, était plus connu pour son art de la lectio divina et ses recherches sur les premiers documents de l’histoire chrétienne que sur l’art de diriger l’un des plus grands diocèses du monde. Et pourtant, il sut relever ce défi avec le succès que l’on sait et que l’auteur rappelle dans des pages pleines d’émotion tant le témoignage a été vécu non seulement physiquement mais aussi spirituellement. C’est de cette première expérience ayant marqué Enrico Impalà qu’est née cette volonté de laisser un témoignage à la fois public et privé d’un homme de foi et d’intériorité qui a marqué son époque. Le biographe a repris pour son livre les quatre périodes de vie naguère évoquées par le cardinal : celle où l’on apprend, celle l’on enseigne, celle où l’on se retire pour approfondir puis celle où l’on mendie quand on devient dépendant, ce livre retrace les grandes lignes de celui qui était destiné à l’étude et à la recherche pour finir par être l’une des grandes figures de l’Église du XX° siècle. Le propos retenu par l’auteur est sobre, discret, au diapason du cardinal qui aimait le silence et la méditation ignatienne. C’est une haute qualité qui émane de ces phrases concises et ciselées évoquant fidèlement celui qui aurait pu être souverain pontife mais préféra l’intériorité d’une retraite à Jérusalem, retraite qui sera malheureusement abrégée par la maladie et l’obligera à venir finir ses jours en Italie. Et même dans ces derniers moments, le témoignage reste fort chez cette personnalité qui sut maintenir une lucidité jamais entamée par la maladie. Alors que cette dernière gagnait chaque jour du terrain, l’esprit du cardinal ne s’avoua jamais vaincu et fut exclusivement tourné vers la célèbre devise qui résume si bien sa vie : Ad Majorem Dei Gloriam.

 

Damiano Modena « La théologie du cardinal Martini – Le Mystère au cœur de l’histoire » Lessius éditions, 2015.

C’est un témoignage de première main de la théologie de Carlo Maria Martini que nous livre Damiano Modena, prêtre du diocèse de Vallo della Luciana en Italie et secrétaire du cardinal dans les trois dernières années de sa vie. C’est d’ailleurs le cardinal lui-même qui en signa la préface reconnaissant en un geste de pudeur caractéristique de sa personnalité combien lui était difficile de parler d’un livre qui parlait de lui… Et le cardinal de s’étonner, sans fausse modestie, d’être l’objet d’une telle étude alors qu’il avait toujours eu le sentiment d’être en inadéquation face aux devoirs qui lui étaient confiés. Celui qui se sentait pris de panique pour parler d’un texte devant un public nombreux a toujours fait sienne les paroles du psaume 119, 105 : « Une lampe sur mes pas ta Parole, une lumière sur ma route ». La Parole de Dieu a toujours été en effet la lumière qui irradiait la pensée et l’action de l’homme d’Église et c’est selon cet éclairage qu’il acceptera cette idée d’une théologie qui pourrait être sienne, miroir de l’Écriture et des Exercices spirituels qui ont toujours été au cœur de sa vie. La riche expérience spirituelle qui se dégage de la vie du cardinal Martini repose tout d’abord sur une proximité toujours plus grande avec la Parole de Dieu, étudiée et méditée chaque jour au plus près du texte grâce à sa science des langues anciennes et son amour de l’exégèse. Cette intimité vécue fut renforcée par la familiarité également grandissante avec la pensée ignatienne et notamment la pratique des Exercices spirituels que le cardinal n’eut cesse de suivre et de diriger jusqu’à la fin de sa vie. Cette proximité spirituelle connut un nouvel enrichissement avec l’expérience pastorale de l’archevêché de Milan, une mission pour laquelle il pensait ne pas être fait et qui une fois de plus s’imposa à lui avec les fruits que l’on sait. Damien Modena parvient ainsi à rendre en des pages fortes l’expérience de cette rencontre et de ce partage du fruit de l’étude et de l’intériorité avec le plus grand nombre, notamment lors de la fameuse Scuola della Parole dans le Duomo de Milan empli de jeunes venus écouter les méditations du cardinal jésuite. Pour Carlo Maria Martini, le défi de l’Église était toujours à conjuguer au présent, à la lumière des enseignements du passé, un rôle exigeant et souvent en décalage avec l’esprit du temps à l’image du Christ qui sut provoquer les repères de son époque. Les dernières pensées du cardinal avaient suscité quelques remous dans l’Église, force est de constater qu’elles ont su être partagées par le magistère actuel, signe de leur force pour les temps présents et à venir.
 

MUSIQUE, CINÉMA

Rémy Campos "Debussy à la plage" Préface de Jean-Yves Tadié, Contient 1 CD audio. Durée d'écoute : 74 mn, Hors série Connaissance, Gallimard, 2018.

Rémy Campos, professeur d’histoire de la musique au CNSM de Paris, a décidé de nous faire partager un épisode de la vie de Claude Debussy méconnu, et pourtant bien plaisant, celui de son séjour pendant l’été 1911 à Houlgate sur la côte normande, voisine de Cabourg et non loin de Deauville. Là, sur cette plage paisible, il n’y composera étrangement aucune œuvre, pendant un mois il sera le vacancier anonyme de ces lieux, sept ans avant sa mort. Surgis d’archives familiales, les documents, par-delà leurs valeurs anecdotiques, qu’a su réunir l’auteur Rémy Campo témoignent à la fois de l’esprit d’une époque, trois ans avant le premier conflit mondial, mais aussi de l’environnement et entourage du musicien. Houlgate compte en ce début de siècle parmi les villégiatures appréciées, station balnéaire prisée, certes moins célèbre que sa rivale Deauville ou sa voisine Cabourg, elle jouit cependant d’une belle fréquentation. La préface du spécialiste de Marcel Proust, Jean-Yves Tadié, souligne combien il est étonnant que ni Proust ni Debussy ne se soient rencontrés, fréquentant pourtant à la même époque des lieux voisins d’à peine quelques kilomètres. Rendez-vous manqué ? Très certainement, si l’on songe aux nombreuses affinités qui auraient pu réunir les deux hommes. En 1911, l’œuvre célèbre de Debussy La Mer a déjà été créée depuis six ans alors que La Recherche est encore au stade des brouillons… La mer a inspiré Debussy à distance et le musicien se plaint de ne trouver en ces lieux l’inspiration alors même que « Pourtant, la Mer est belle, comme c’est d’ailleurs son devoir », devoir ? Lapsus révélateur… Toujours est-il que ce séjour balnéaire s’avère riche d’enseignements comme le démontre ce livre bien mené, tant sur le plan iconographique, que pour l’enquête entreprise par son auteur. C’est en effet tout un passé qui resurgit sous la plume de Rémy Campos, un passé que les vacanciers de la côte normande ignorent bien souvent, passant sous les ombres d’anciens grands hôtels reconvertis en villégiatures des temps modernes aux musiques et animations tapageuses… Nul doute que Debussy et Proust se seraient rencontrés sur ce point, le second déjà en son temps trouvait confondant que « de grosses femmes viennent jouer sur la plage des valses avec des cors de chasse et des pistons jusqu’à ce qu’il fasse nuit. C’est à se jeter dans la mer de mélancolie » ! Debussy se refusa, quant à lui, à de porter ces caleçons et maillot rayé, point de bain pour lui, mais une tenue de ville pour mieux goûter au spectacle de la mer, une attitude loin d’être singulière à son époque, salon sablonneux où l’on conversait plutôt. Debussy se fait photographe, lit des romans à 95c., une vie ordinaire et anonyme de vacancier. C’est le temps de l’insouciance, des rencontres, du Casino encore existant aujourd’hui, faible ombre de ce qu’il fut, si le lecteur s’arrête quelque temps sur les photographies réunies…Mais, en ce temps passé, déjà le mauvais goût faisait ses ravages et notre compositeur se plaint d’un artiste de saison qui dispense une mauvaise musique : « la Mer en profite pour se retirer, justement indignée. – Moi aussi ! » siffle Debussy. Mais la vie du Grand Hôtel d’Houlgate où toute la famille Debussy a élu résidence pendant un mois rattrape bien ces fausses notes, vie passée à s’observer, à se changer aux différentes heures du jour et du soir. Ce beau voyage se termine par un retour à la capitale où le lecteur pourra découvrir l’intimité du musicien dans un cadre plus formel. Un bien agréable voyage qui se conclut comme il se doit en musique grâce au CD audio qui accompagne ce livre avec 74 mn d’enregistrements d’époque d’œuvres de Debussy, dont une inédite !
 

Olivier Lexa « Monteverdi et Wagner, Penser l'opéra » Archives Karéline, Broché - format : 13,5 x 21,5 cm, 352 pages, 2018.

Curieuse association pour ce titre - Monteverdi et Wagner, Penser l'opéra, retenu par Olivier Lexa dans son dernier essai paru. Rapprocher le nom de Wagner à celui de Monteverdi peut, en effet, surprendre si l’on songe à tout ce qui sépare les deux musiciens sur pas moins de deux siècles. Cependant, associant histoire de l'art, histoire culturelle et esthétique analytique, l’auteur - metteur en scène, dramaturge et historien - rapproche avec brio ces deux compositeurs quant à leur goût commun pour la musique et le théâtre, et bien sûr, leur rôle essentiel pour l’opéra. En effet, si Monteverdi jette le premier les bases de ce que sera l’opéra moderne, Wagner, pour sa part, en repoussera à l’extrême les limites avant la modernité. La pensée néoplatonicienne qui les anime tous deux inspire fortement leurs rapports à la création musicale et à l’art, médium entre réalité quotidienne et réalité supérieure. Tous deux théoriseront leur art, Monteverdi pour répondre aux attaques dont il était l’objet quant à la modernité de sa musique, Wagner produisant de nombreux écrits théoriques. Le rapport au temps, la rédemption par l’amour, nombreux sont les thèmes qui rapprochent les deux musiciens, similitudes parfois évoquées par le passé par des analyses comme celles de Pierre Boulez mais jamais étudiées de manière exhaustive, ce que fait avec science et pédagogie Olivier Lexa dans ce livre qu’il a su ne pas limiter aux seuls musicologues, mais au contraire a souhaité laisser toujours accessible. L’ouvrage « Les règles de l’art » de Pierre Bourdieu a manifestement inspiré l’auteur ; ce dernier a également retenu l’exemple des œuvres et les nombreuses analogies entre Monteverdi et Wagner pour développer dans un second temps un historique de la pensée de l’opéra depuis ses origines au XVe siècle jusqu’à la période contemporaine. À partir d’une approche pluridisciplinaire et d’une réflexion sur ce qui constitue une œuvre d’art, Olivier Lexa a souhaité approfondir cet espace philosophique après Hegel, Novalis, Schopenhauer, Kierkegaard, sans oublier Nietzsche qui consacra un essai bien connu sur Wagner. Analysant le rapport à ce genre musical de penseurs comme Adorno, Barthes, Deleuze, Foucault, Bourdieu, il invite à une conception pleine et entière de l’opéra. L’auteur souligne en effet les limites de l’enregistrement d’œuvres qui n’ont jamais été conçues pour s’abstraire du rapport visuel et de leur dimension théâtrale. Nous entrons ainsi dans ces pages inspirées au cœur d’une philosophie de l’opéra moins connue que celle instrumentale et que l’auteur illustre idéalement avec ce livre à partir des exemples comparés de deux géants de la musique.
 

"Cinéma de minuit" de Patrick Brion 22,5 x 28,5 cm, broché; 768 pages coul., plus de 2300 photos, Editions Télémaque, 2017.

Quelques notes de guitare et de violoncelle, des gros plans de couples célèbres du cinéma tels Greta Garbo, Robert Taylor, Ava Gardner, Humphrey Bogart et tant d’autres qui alternent en fondu en guise de générique, cela vous rappelle-t-il quelque chose, soirées sous le signe de la magie du cinéma ? Pour un grand nombre, assurément, le fameux Cinéma de minuit, probablement l’une des émissions de télévision les plus célèbres avec Apostrophes. L’histoire a commencé en 1976 lorsque Patrick Brion crée le principe de cette émission sur FR3, une aventure qui perdure plus de 40 ans après, et que l’historien du cinéma continue toujours à présenter… Par-delà ce bel exemple de longévité audiovisuelle, le Cinéma de minuit s’avère également être très certainement une illustration rare et précieuse de ce que la télévision française a su préserver comme espace culturel à l’heure de la mondialisation dévastatrice. Il fut un temps en effet où un Jean-Marie Drot pouvait se permettre de dialoguer sur l’art avec un ancien ministre de la Culture, André Malraux, avec de longues heures de documentaires, sur une chaine publique. Ces temps sont malheureusement presque révolus, aussi ce volumineux témoignage publié aux éditions Télémaque fait-il figure de mémoire sous la plume de Patrick Brion qui y retrace pour le lecteur pas moins, donc, de ces 40 ans d’émission et plus de 2 000 films diffusés. De nombreux souvenirs surgiront à n’en point douter à sa lecture, des souvenirs non seulement de ces plus grands films que compte l’histoire du cinéma, mais également du contexte où ils furent diffusés à une heure de grande écoute, le dimanche soir pour finir un peu avant minuit… L’aventure débute ce 28 mars 1976 avec le cycle Greta Garbo et La Tentatrice de Fred Niblo. Pour chaque film diffusé depuis, Patrick Brion nous rappelle le synopsis, la distribution et un court commentaire agrémenté d’une photographie tirée du film, une précieux aide pour retrouver sa mémoire cinéphile ou pour la compléter. Cette somme, véritable bible cinématographique, se termine en 2017, mais heureusement, non l’émission elle-même, et c’est tant mieux ! Souhaitons-lui, dans 40 ans, un deuxième volume…
 

« Jean Rouch, l’Homme-Cinéma - Découvrir les films de Jean Rouch » Somogy, 2017.

Le CNC et la BnF ont heureusement œuvré afin de préserver les archives filmiques, photographiques et documentaires du cinéaste Jean Rouch. Cette impressionnante collecte se trouve aujourd’hui réunie à portée de mains et d’yeux dans ce livre de plus 243 pages, constituant assurément une Bible incontournable pour tous les amateurs de Cocorico ! Monsieur Poulet, Moi un noir, Chronique d’un été… Si la filmographie de Jean Rouch est ainsi réunie dans cet ouvrage, l’avant-propos ne manque pas de rappeler qu’il est néanmoins fort possible que quelques réalisations soient passées entre les mailles et sommeillent encore sur des étagères, tant le cinéaste fut prolixe. Toujours est-il que l’abondance du matériel ne doit pas être sous-estimée, et l’apparente simplicité du cinéma de Jean Rouch pourrait laisser croire à tort que la collecte est définitive. Qu’il s’agisse des photographies de jeunesse, des compagnons de la première heure avec Dalarou, Damouré Zika, Lam Ibrahima Dia, Talou Mouzourane ou encore des premières réalisations, c’est un demi-siècle d’images qui défilent d’un continent à l’autre au fil de ces pages. L’aventure débute en 1947 avec « Au pays des mages noirs », 13 mn que Jean Rouch jugea sévèrement avec le recul et qui prélude pourtant à sa grande œuvre à venir. Pour chaque film, une fiche technique, un résumé, des commentaires et diverses notes accompagnées de photographies permettent d’avoir une information complète et détaillée sans arpenter les couloirs de bibliothèques et cinémathèques spécialisées. Ici ou là, le lecteur découvrira des images ou témoignages émouvants comme cette fameuse 2CV break de Cocorico ! Monsieur Poulet, annonçant d’interminables palabres mémorables… Cette riche iconographie complète ainsi idéalement les fiches réunies sur chaque film, un ouvrage indispensable pour mieux appréhender et comprendre l’univers du cinéma rouchien.
 

Clément Janequin : un musicien au milieu des poètes, Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes (direction scientifique), Symétrie éditions, 2013.

Tout mélomane ayant écouté la première fois Le chant des oyseaulx de Clément Janequin, passée la surprise des étonnantes onomatopées, aura découvert tout un univers où langue, poésie et musique tissent un étonnant paysage qui fut celui du XVIe siècle et de cette fameuse Renaissance. C’est à ce grand musicien (ca 1485-1558) qu’est consacrée pour la première fois depuis 1948 une réflexion collective de grande ampleur faisant le point sur les connaissances, mais aussi les recherches en cours, sous la direction d’Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes. Ce volume imposant de près de 500 pages a choisi une approche pluridisciplinaire réunissant historiens, musicologues et littéraires. La polyphonie qui caractérise la musique de Clément Janequin, et celle du XVIe siècle, atteint souvent des niveaux de complexité que cache parfois la partie musicale plus connue du grand public avec les chansons descriptives évoquées précédemment. Il serait, en effet, réducteur de ne faire de Clément Janequin qu’un compositeur de plus d’airs à boire et à manger tant son art va pousser à l’extrême les intrications entre musique et bruit, description et évocation, une démarche essentielle pour comprendre les mentalités et goûts de cette époque cruciale de l’Histoire européenne. Les études de ce livre soulignent combien Clément Janequin réussira à dépasser l’expressivité de son temps en réduisant les frontières entre poésie et musique, cela grâce à son écriture musicale et à l’écriture littéraire, les deux domaines unissant avec Clément Janequin leurs forces pour dépasser le réel. Les textes des chansons deviennent dès lors musique alors que la composition musicale créée à son tour un nouveau langage. Cette analyse fait d’autant mieux ressortir la place de la singularité de cette expression vocale à la Renaissance que cette époque était paradoxalement plus « sonore » que la nôtre : imagine-t-on encore le cri des marchands dans les foires à l’heure de nos « musiques » d’ambiance dans les grandes surfaces, les chansons à tout moment de la journée, les interjections omniprésentes dans le théâtre comique… Mais l’art de Janequin fut de maître en musique de la plus heureuse manière ces bruits de la nature et des hommes en poussant cet art à un point tel qu’il en marquera son contrepoint. C’est donc à une approche faite de nuances et de subtilités qu’invite cette étude collective qui souligne cet art singulier de Clément Janequin dans son époque, tout en le replaçant dans un contexte historique où la belle littérature (Marot, Ronsard, Saint-Gelais) côtoie les bruits de la ferme et des forêts ; une heureuse invite à redécouvrir « Le chant du Rossignol » avec Dominique Visse et son Ensemble Clément Janequin (lire notre interview) !

 

Pascal Bouteldja « Un patient nommé Wagner » Editions Symétrie, 2014.


Pascal Bouteldja est docteur en médecine et consacre une vaste étude à Wagner, deux domaines a priori éloignés. Et pourtant, le compositeur bien connu pour ses opéras qui surent révolutionner le paysage musical de son temps et des décennies à venir peut également être perçu comme un cas intéressant la médecine si on se réfère à de nombreuses sources inédites réunies, dans cet ouvrage, par l’auteur, wagnérien passionné. Aussi, le pont est-il posé entre ces deux domaines, Wagner a, à l’image de son contemporain Nietzsche, un corps souffrant, un mal qui n’est pas sans influences sur sa vie et sur son art. Le lecteur est emporté grâce à une écriture fluide, et fort heureusement épurée du style médical, dans cette biographie de Richard Wagner avec ces anecdotes et cet éclairage que l’on ne connaissait pas de l’auteur de Tristan et du Ring. Christian Merlin dans sa préface cite Marcel Proust pour avertir des dangers qu’il pourrait y avoir à entreprendre une interprétation biographique des œuvres du compositeur, tout en poursuivant et citer cependant Wagner lui-même qui rappelait combien on ne pouvait comprendre son œuvre sans comprendre son auteur. Nous voilà alors pris dans une lecture stimulante qui ne vise pas, loin de là, à faire tomber le compositeur du piédestal où il fut placé dès son vivant, mais bien au contraire d’entrer plus encore dans l’intimité de ce génie par un angle inhabituel et rarement suivi jusqu’à cet ouvrage. Lors de ses premières années, l’enfant est chétif, puis quelques années plus tard, sujet à de multiples angoisses. Crainte des fantômes, de nuit comme de jour, caractère qui deviendra vite turbulent et colérique, aptitude précoce pour les acrobaties sont autant de traits de caractère notables de la personnalité du jeune Richard, sans que ces traits ne révèlent pour autant le génie de sa personne. A partir de là, l’étude menée par Pascal Bouteldja fourmille de données impressionnantes, le lecteur suivant tel un médecin le carnet de santé de Wagner au fil des étapes de sa vie et de ses nombreuses pérégrinations. Les liens entretenus entre ce corps souffrant et son œuvre sont plus ténus qu’il n’y parait, ainsi cette lettre de Wagner à son ami de toujours Franz Liszt est-elle symptomatique : « Ma santé vient de décliner au point que depuis dix jours que j’ai terminé l’ébauche du premier acte de Siegfried, il m’a été littéralement impossible d’écrire une mesure de plus sans être chassé de mon travail par des maux de tête les plus inquiétants. […] Je suis (en ce qui concerne mon système nerveux) comme un piano détraqué, et c’est d’un pareil instrument qu’il faut que je tire le Siegfried. » Nous ne sommes pourtant qu’en 1857 et Wagner aura encore 26 années à vivre… Ce livre offre une étude passionnante à plus d’un titre : pathologies et remèdes de l’époque, psychologie du musicien et son rapport avec son entourage, soulignant plus encore le rapport du génie avec son œuvre, et laissant apparaître combien le corps reste encore trop souvent un élément sous-estimé et que cet ouvrage contribue avec justesse à éclairer.

 

Jean-Yves Hameline « Leçons de Ténèbres » Editions Ambronay, (Distribution Symétrie), 2014.

L’usage de l’office des Ténèbres s’est peu à peu perdu, avec les siècles, et la sécularisation de la société. Et pourtant, aux XVII° et XVIII° siècles, ce rituel marquait la fin de la période de Carême et l’entrée dans les jours saints précédant la fête de Pâques. Associant liturgie et musique, les Ténèbres participaient de ce mystère divin célébré par toute la société de l’Ancien Régime à cette période majeure du calendrier liturgique. Jean-Yves Hameline (disparu en 2013) a consacré une étude incontournable et publiée aux éditions Ambronay, non seulement destinée aux musiciens qui auront à interpréter ce riche patrimoine musical – on pense bien entendu à Couperin et Charpentier – mais également pour tout mélomane qui aura tout autant plaisir à le découvrir. L’ouvrage est technique, certes, mais parfaitement accessible, reposant sur un important travail de recherche sur les sources d’époque, et de nombreuses reproductions d’ouvrages anciens intégrées dans le livre avec tous les commentaires et explications nécessaires à leur compréhension et à l’interprétation du chant des Leçons de Ténèbres en France à l’époque baroque. Jean-Yves Hameline a justement souhaité partir de ces récitatifs notés des Lamentations de Jérémie pour mieux exposer en quoi ils ont su inspirer l’écriture musicale des compositeurs du baroque français. Ce texte de l’Ancien Testament, d’un caractère sombre dû au contexte qu’il l’a vu naître, évoque la destruction de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ. C’est à partir de ces récitatifs canoniques que le livre retrace non seulement l’esprit, mais également les pratiques et rituels qui se développeront jusqu’aux siècles du baroque et dont les grands maîtres de la composition reprendront l’essence avec le talent qu’on leur connaît. C’est tout cet héritage qui est ici non seulement réuni et présenté avec une finesse d’analyse remarquable. Cette heureuse initiative peut seulement faire quelque peu regretter que ce riche patrimoine soit tant ignoré dans les liturgies actuelles de l’Église, catholique et, qu’heureusement, le monde actuel de la musique préserve totalement de l’oubli grâce à de telles démarches.
 

 

 

 

 

 


 

Richard Wagner « Ecrits sur la musique » traduit par Jean-Louis Crémieux-Brilhac et Jean Launay, préfacé par Richard Millet, Gallimard, 2013.


Richard Wagner, Franz Liszt « Correspondance » préface de Georges Liébert, collection Blanche, Gallimard, 2013.


Franz Liszt « Lectures et écritures » sous la direction de Florence Fix, Laurence Le Diagon-Jacquin et Georges Zaragoza, Hermann, 2013.


Un grand nombre d’écrits sur la musique de Richard Wagner n’était malheureusement plus disponible et cette nouvelle édition permettra- heureuse initiative - non seulement aux mélomanes, mais également à un public plus large de découvrir ou redécouvrir des sources souvent importantes pour la compréhension de l’œuvre et de l’époque du musicien. Car Richard Wagner est un homme de son temps et l’a même devancé sur bien des points en musique grâce à des novations qui étonnent encore aujourd’hui. Mais la littérature a également occupé une place importante chez Wagner, avec un gout particulier pour le théâtre qui nourrira le drame qu’il transposera si souvent en musique. Une des inspirations principales en musique fut cependant la personne même de Beethoven dont les symphonies détermineront la vocation musicale du jeune Wagner. C’est donc à ce compositeur de génie que sont consacrés les premiers écrits réunis dans ce volume et notamment cette Visite à Beethoven datant de 1840, nouvelle imaginant un jeune compositeur partant à pied à la rencontre du grand maître… Puis viennent des textes sur la Neuvième Symphonie qui avait littéralement plongé dans une extase mystique celui qui prendra lui-même conscience de sa propre force créatrice à l’école de ce brillant modèle. Mais il faut surtout relire cet essai datant de 1870 sur Beethoven, époque à laquelle le compositeur voit L’Or du Rhin et La Walkyrie créés à Munich. L’essence de la musique, la spécificité du musicien en tant qu’artiste, les rapports de la patrie et du musicien sont autant de thèmes abordés dans cet essai qui développe également une partie théorique dans laquelle les idées de sublime, de beauté et de perfection caractérisent ce langage universel qu’est la musique.
L’importance de l’écriture et notamment de la correspondance a aussi uni deux grands musiciens du XIXe siècle que furent Wagner et Liszt comme en témoigne le fort volume publié par les éditions Gallimard. Ce furent les mêmes éditions qui avaient déjà publié cette correspondance il y a 70 ans et qui fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition, revue et augmentée d’un appareil critique remarquable et accompagnée de documents souvent inédits. L’admiration portée par Franz Liszt à Richard Wagner était immense et le virtuose accepta bien des entorses à leur amitié en raison de ce génie qu’il avait perçu chez celui qui allait devenir son gendre. Nous découvrons ainsi au fil de ces lettres, toujours vivantes et pleines de fougue, les joies et les peines de ces deux génies que tout pouvait opposer sauf l’amour des arts et de la musique. Richard Wagner souligne d’ailleurs la valeur du silence pour mieux le comprendre dans une lettre écrite de Zurich le 2 juillet 1858 et il ajoute : « Tu apprendras le plus caché en faisant connaissance avec mon Tristan ». Suivront également de nombreuses informations permettant de mieux apprécier la genèse des œuvres évoquées. A travers le prisme de ces lettres, toujours soignées, le lecteur entend d’une certaine manière les compositions en cours et parfois même à venir. Le génie s’écrit devant nos yeux avec des mots, des maladresses et des incompréhensions souvent, mais toujours dans un élan passionné qui unit ces deux âmes vouées indéfectiblement à leur muse. Autre mérite, et non des moindres, de ce livre est de nous faire entrer au cœur même de la vie musicale, et plus généralement artistique, de l’Europe du XIXe siècle que parcourent ces deux génies.
A souligner, enfin, que les éditions Hermann ont également publié les actes de trois colloques de trois universités françaises associées afin de rendre hommage au plus européen des musiciens en cette année 2011, année du bicentenaire du musicien hongrois, Franz Liszt. Chaque colloque a souhaité aborder un aspect spécifique de la personnalité du grand virtuose. Liszt et la littérature ont, il est vrai, toujours été associés tant le musicien chérissait les lettres qui, bien souvent, nourrissaient directement ou indirectement un grand nombre de ses compositions. Franz Liszt était un grand lecteur et il suffit de lire quelques-unes de ses correspondances ou alors de parcourir les titres d’un grand nombre de ses œuvres pour y retrouver des références à Pétrarque, Dante, Goethe, Byron ou Lamennais, la liste exhaustive serait longue à continuer…
Liszt avait également une passion pour l’écriture que celle-ci prenne forme dans ses préfaces aux Poèmes Symphoniques, dans ses innombrables correspondances, ou encore pour la rédaction d’ouvrages – souvent méconnus – tels Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie, Lettres d’un bachelier es musique, … Mais Liszt est également le sujet d’écrits sur sa personne, souvent romancés, on peut penser au Contrebandier de Georges Sand, au dandy baudelairien, sans parler des nombreuses œuvres contemporaines qui ont su trouver leur inspiration dans cette personnalité complexe, à la fois champion de la virtuosité, héraut des plus grands idéaux, et touchée par une forte spiritualité au point de devenir abbé…

 

 


 

Ivan Wyschnegradsky « Libération du son _ Écrits 1916-1979 » textes réunis, présentés et annotés par Pascale Criton (édition scientifique), traduction de Michèle Kahn, Symétrie éditions, 2013.


Les textes théoriques du compositeur d’origine russe Ivan Wyschnegradsky sont enfin réunis en une seule édition critique grâce au beau travail réalisé par Pascale Criton et nous permettent ainsi d’entrer au cœur même de l’espace pansonore théorisé par celui dont le travail fut soutenu par Olivier Messiaen ou encore Henri Dutilleux . Ivan Wyschnegradsky est né à la fin du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et émigrera en France après la révolution bolchevique, pays où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie et où il réalisera l’essentiel de son œuvre. Il fait figure de pionnier de l’ultrachromatisme et de la musique microtonale. C’est en effet à Ivan Wyschnegradsky, mais aussi Julián Carrillo et Alois Hába, que l’on doit cet emploi de micro-intervalles, une manière de dépasser et d’aller au-delà du chromatisme selon ces théoriciens. Carrillo inventera ainsi une notation avec tiers, quarts, huitièmes et seizièmes de ton, ce qui encouragera ces musiciens à construire des instruments qui répondent à cette nouvelle approche. Wyschnegradsky élaborera en effet un piano spécial à quart de ton, premier d’une longue série d’instruments bien particuliers.
Il apparaît vite indispensable à la lecture de cet important volume de replacer cette réflexion dans le contexte plus général du symbolisme, du futurisme et des constructivistes. Dans son introduction, Pascale Criton souligne en effet combien il restait à étudier dans le domaine de la musique ce qui a déjà été défriché dans le domaine de la peinture (de Malevitch à Kandinsky), de la danse (Diaghilev et les Ballets russes), ou de la littérature (de Biély à Mandelstam) entre la Russie et l’Europe de cette époque.
Conçu en quatre parties chronologiques, cet ouvrage, premier du genre en français, couvre l’ensemble de la création du théoricien avec, pour commencer, ses années russes, déterminantes pour son parcours futur et éclairant la gestation d’une œuvre qui sera pleinement développée à partir de son émigration en France en 1920. C’est en effet dès le début des années 20 que Wyschnegradsky soulignera dans ses écrits la nécessité d’une révolution dans la musique à laquelle il s’emploiera dés ses premiers articles, avec en 1924, un article au titre essentiel : la musique à quarts de ton. La troisième partie du livre développe justement cette microtonalité si essentielle dans la pensée du théoricien. Particulièrement instructive, cette partie montre combien Wyschnegradsky s’impliqua personnellement dans le développement de ses théories, allant même jusqu’à la controverse avec d’autres théoriciens pourtant proches de sa pensée, et notamment celle l’opposant à Alois Haba quant à la réalisation de la musique à quarts de ton au moyen de deux pianos accouplés (l’un au diapason normal, l’autre d’un quart de ton plus haut).

La quatrième partie du livre couvre la période des années 50 – si essentielles si l’on pense à la musique sérielle – jusqu’à la mort du compositeur en 1979. L’ultrachromatisme se développe ainsi au-delà du quart de ton, et s’élargit à d’autres instruments. Wyschnegradsky développe également une belle réflexion dans un article intitulé continu et discontinu en musique et où le théoricien souligne combien le Xxe siècle a connu le passage de la conscience tonale (parenté acoustique des sons) à celle post-tonale, et élargit son propos à la dimension spatiale. Afin de mieux apprécier encore la portée de ce compositeur et théoricien hors du commun, on lira avec profit la dernière étude intitulée Perspectives par Pascale Criton et qui invite à évaluer le rayonnement de la pensée et de l’œuvre d’ Ivan Wyschnegradsky, une œuvre dont l’importance fut très tôt appréciée par Olivier Messiaen, et à sa suite Claude Ballif, et que cet ouvrage nous invite à découvrir de bien belle manière.

Sciences

Serge Hamon « L’odyssée des plantes sauvages et cultivées - Révolutions d’hier et défis de demain », Editions Quae, 2019.

À l’heure de la biodiversité et de la prise en compte des méfaits de l’activité humaine sur l'écosystème soulignés par le terme Anthropocène, l’ouvrage de Serge Hamon publié aux éditions Quae offrira une réflexion non seulement précieuse mais également enrichissante par son style accessible au plus grand nombre. L’auteur, généticien à l’IRD et spécialiste de la diversité et de l’adaptation des plantes invite son lecteur à explorer en effet notre rapport au végétal et à ces liens souvent intimes unissant les plantes et l’homme à commencer par la nourriture, mais aussi la santé, les matériaux… Sans plantes, pas d’oxygène, faut-il le rappeler ! Le point de départ est donc vital. Nous suivons ainsi cette extraordinaire odyssée des plantes que l’auteur nous révèle avec un talent didactique indéniable jusqu’à cette étape cruciale de la génétique avec la génomique qui pour la première fois dans l’humanité fait entrer le scientifique au cœur de ce qui constitue chaque plante. Des navigateurs rapportant dans la vieille Europe des plantes aujourd’hui considérées comme communes jusqu’à l’agrobiodiversité contemporaine, que de chemins parcourus par ces compagnes de l’homme. C’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se situent les principaux défis pour l’homme dans son rapport au végétal, qu’il s’agisse de l’emprise génétique, mais aussi des changements climatiques sans oublier les nombreuses questions soulevées par la dégradation environnementale. Le lecteur y trouvera tous les éléments nécessaires à une meilleure compréhension des défis qui attendent notre planète et le monde végétal.
 

François Lasserre et Gilles Macagno : « Les super pouvoirs des petites bêtes », Éditions Delachaux et Niestlé, 2019.

« Les super pouvoirs des petites bêtes » est un petit ouvrage fourmillant de mille et une choses extraordinaires sur les insectes. Ces derniers sont nombreux et variés sur terre, mais avouons que nous ne savons souvent bien peu de chose d’eux ; quelques noms familiers que nous croisons dans notre environnement, quelques espèces que nous trouvons belles, surprenantes, parfois même un peu effrayantes, nous nous inquiétons aussi pour certaines de leur possible disparition, mais après ? Et si nous commencions par les connaître un peu mieux ? C’est à cette tache que se sont attelés les auteurs de ce fabuleux petit livre, François Lasserre et Gilles Macagno. Ces derniers, enseignant et professeur, tous deux très impliqués dans l’environnement et les sciences de la nature, n’en sont pas à leur premier coup de maître. Mais, ils fascineront, une nouvelle fois, tout autant petits et grands, avec ce dernier ouvrage aussi charmant qu’avenant, aux dessins et au style non dénués d’humour, et aux insolites connaissances… Sait-on par exemple que certaines fourmis sont des agricultrices chevronnées sachant avec science cultiver des champignons ? Et les amateurs gourmands de miel de sapin savent-ils que ce miel si goûteux est en vrai un miel de crottes de moucherons ? De même, savez-vous pourquoi nous ne sentons jamais un taon sur nous avant que cette « sale bestiole » ne nous pique ? Mais n’allons pas trop vite en qualificatifs, le lecteur découvrira aussi que certains moustiques – certes pas nécessairement ceux de nos contrées et chaudes nuits d’été, sont d’une rare beauté, « une forme animale » que n’aurait très probablement pas reniée Adolf Portmann. Un ouvrage passionnant à partager !
 

 

 

 

 

 

 

 

Christine Argot, Luc Vivès "Un jour avec les dinosaures" photographies : Éric Sander, Coédition Flammarion/Muséum national d'histoire naturelle, 2018.

La connaissance des dinosaures par un large public s’est considérablement étendue ces dernières décennies depuis que le cinéma d’Hollywood s’est emparé de ces impressionnantes créatures naguère reléguées dans les coins les plus obscurs des musées. Qui n’a jamais, en effet, entendu parler des T-Rex et autres vélociraptors ? Mais, qui a vraiment vécu un jour entier avec l’un d’eux ? « Un jour avec les dinosaures » écrit par Christine Argot et Luc Vivès invite justement à approfondir cette connaissance de manière plus scientifique grâce à un beau livre illustré des photographies d’Éric Sander. On oublie trop souvent qu’au cœur de Paris, au Muséum national d’histoire naturelle, existe une incomparable collection de ces animaux antédiluviens au sein de la galerie de Paléontologie. Depuis le fameux livre de poésie de Louis Bouilhet « Les Fossiles » paru en 1854 évoqué en ouverture du présent ouvrage, que de chemin parcouru ! Cette vision poétique de la paléontologie précède de quelques décennies la création de cette galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée dès 1893. A cette époque, sciences et art font encore bon ménage et l’Art nouveau s’impose avec l’approche du siècle nouveau. Une promenade de nos jours dans cette antique galerie est non seulement un extraordinaire voyage dans le temps le plus ancien de l’évolution, mais également une plaisante promenade dans la muséographie héritée du XIXe siècle. Point de vitrine high-tech, ni de lumière feutrée, mais une majestueuse salle bordée d’un somptueux balcon de ferronnerie par l'architecte Ferdinand Dutert. C’est le temps des fresques et autres représentations d’artistes dont la poésie émeut toujours à la lecture de ces pages. Fantaisie et science se sont livré parfois également une dure bataille qui resurgit parfois subrepticement encore de nos jours lors de découvertes extraordinaires. Les auteurs ont su avec ce très bel ouvrage associer rêveries poétiques et réalités scientifiques, un couple toujours délicat à conjuguer de nos jours et qui permettra aux jeunes, comme aux moins jeunes lecteurs, de découvrir ce monde encore présent à notre mémoire grâce à de telles initiatives !
 

Jean-François Deconinck « Le Précambrien, 4 milliards d'années d'histoire de la Terre » 240 pages, De Boeck, 2017.

Jean-François Deconinck est professeur à l’université de Bourgogne/Franche-Comté. Sédimentologue et spécialiste de la reconstitution des paléoenvironnements, l’auteur s’attache dans cet ouvrage destiné non seulement aux étudiants en Sciences de la Terre, mais aussi plus généralement à tout esprit curieux de l’une des périodes clés de notre planète, le précambrien. La période concernée peut donner le vertige si elle est replacée à l’échelle temporelle de la terre : 4 milliards d’années… Lorsque l’on sait que notre planète s’est formée il y a 4,567 milliards d’années (Ga), cela donne une petite idée de l’importance de ce rapport. L’ouvrage s’attache à explorer la richesse de cette échelle historique : à quoi ressemblait notre planète il y a 4 Ga ? Nombreuses ont été les découvertes faites ces dernières décennies, et ce livre savant, mais toujours accessible grâce à une pédagogie éprouvée, explore cette période sur divers plans : étude des enveloppes internes, géodynamique externe, évolution de l’atmosphère, océans, apparition de la vie… Le Précambrien apparaît-il comme une période incontournable pour mieux comprendre l’évolution ultérieure de la terre et de la vie qui s’y développera. Cette connaissance permet également de mieux saisir certaines données bien actuelles des ressources minières qui intéressent l’économie mondiale et dont 75% proviennent des terrains précambriens, ainsi que le rappelle l’auteur. Le lecteur profitera des leçons générales de l’auteur sur la différenciation des enveloppes terrestres, roches et bassins sédimentaires, des climats et de l’apparition de la vie, même s’il pourra parfois laisser le détail technique aux étudiants, les schémas, photographies et résumés didactiques l’aideront cependant toujours à ne pas se perdre dans les méandres du précambrien !
 

"Terre - L'histoire de notre planète de sa naissance à sa disparition" de Michel Joye, Collection : Focus Presses polytechniques et universitaires romandes, 2018.

La "Terre - L'histoire de notre planète de sa naissance à sa disparition" est un bel ouvrage de bonne vulgarisation, réellement accessible, par un auteur - Michel Joye, de formation scientifique ayant enseigné pendant 37 ans la chimie et la géographie. Le titre, un brin provocateur, donne la tonalité de l’ouvrage qui se penche dès son début sur le berceau de notre planète et du système solaire. Née dans les nuages, notre terre a connu bien des bouleversements effarants par leur violence et leur alternance et dont notre espèce semble avoir bien peu conscience si l’on songe à la manière dont nous la croyons éternelle. Puis, la succession des différents temps géologiques défile de manière claire et concise, l’auteur ne retenant que l’essentiel à connaître, grâce à de nombreux documents, et n’excluant pas une argumentation scientifique complémentaire lorsque cela est souhaité dans les nombreux éclairages suivants chaque chapitre. La section des premiers primates à l’homme moderne offre, elle aussi, un tableau synthétique de l’évolution qui sera particulièrement apprécié. Au final, l’épilogue sous forme d’interrogation « suite… et fin ? » invite, enfin, le lecteur à une réflexion sur l’avenir de notre planète. Un ouvrage précieux pour sa science à partager les leçons des sciences de la terre.
 

Yves Coppens « Évolution » collection Homo ludens Le corps en jeu, Carnets Nord et Le Pommier éditions, 2017.

Une nouvelle collection de petits livres d’entretiens consacrés au sport vient de naître retenant un angle original et porteur, celui du sport lui-même dans ses relations avec la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire et bien d’autres disciplines. Question vaste, mais fructueuse avec cette rencontre de grands intellectuels français permettant de recueillir en des textes courts et accessibles une synthèse sur la question du sport associée à cette approche pluridisciplinaire. Yves Coppens fait partie des premiers invités avec un ouvrage centré, bien sûr, sur sa discipline, l’évolution de l’espèce préhumaine à humaine, de la quadrupédie à la bipédie. Le corps et le sport sont ainsi analysés dans ces pages d’entretiens par le grand chercheur et découvreur de la fameuse Lucy. L’évolution est l’une des grandes caractéristiques de l’histoire des êtres vivants depuis quatre milliards d’années avec pour maître mot l’adaptation, et but ultime : survivre, rappelle le célèbre paléoanthropologue en introduction. Le « bouquet » de nos ancêtres, selon la terminologie retenue, repose sur ce constat commun d’une transformation liée aux changements environnementaux. Avec la bipédie, le corps se redresse, le crâne laisse plus de place pour le développement du cerveau, prélude à un déverrouillage important pour la culture. Le lecteur entrera plus encore dans l’intimité du corps, celui de Lucy, mais aussi celui du sportif, avec des liens passionnants et bien plus étroits qu’on ne pouvait le penser. L’évolution de l’humanité dans ses rapports au corps est une histoire qui s’écrit au présent, ce témoignage éclairant en est la brillante illustration !
 

« DEYROLLE ; Un cabinet de curiosités parisien », Louis Albert de Broglie, Emmanuelle Polle, Photographies Francis Hammond, Éditions Flammarion, 2017.

Magnifique cabinet de curiosités par lui-même, l’ouvrage « Un cabinet de curiosités parisien » présenté dans son coffret et paru aux éditions Flammarion réjouira tant par son contenu que par son esthétique. Signé Louis Albert de Broglie en collaboration avec Emmanuelle Polle, remarquablement mis en page et illustré par les photographies de Francis Hammond, c’est toute l’histoire de la célèbre enseigne Deyrolle, sise 46 rue du Bac, qui se dévoile ou égrène ses souvenirs page après page au lecteur. Des pages ô combien merveilleuses !
Deyrolle, cette noble dame aujourd’hui presque bicentenaire, est devenue une véritable institution portant avec fierté son âge. Connue des Parisiens, mais surtout des passionnés, collectionneurs ou curieux, la féerique boutique dénommée Deyrolle a enchanté bien des générations d’enfants parcourant émerveillés ses vitrines comme celles du Jardin des Plantes ou du Museum d’Histoire naturelle. Monde fantastique où l’imaginaire puise dans le merveilleux du réel, où la diversité se déploie dans toute sa beauté à l’infini comme une offrande à ceux qui en poussent la porte ou en ouvrent ces pages. C’est au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, que les Deyrolle, naturalistes de génération en génération, vont réussir ce pari fou de faire de leur enseigne un lieu unique de rencontres de savants, explorateurs, collectionneurs. Dans cet antre du savoir, des connaissances, des sciences et découvertes, sous les yeux des animaux, des reflets des coquillages et mille couleurs des ailes de coléoptères, lépidoptères ou minéraux défilent alors naturalistes et élèves. L’élégance des formes animales, végétales et minérales y trouve une merveilleuse chrysalide de choix. C’est à Émile Deyrolle, très attaché à l’enseignement, que nous devons bon nombre de ces merveilleuses planches de faune ou de flore que l’on nommait jadis du nom enchanteur de " Leçons de choses" et délicieusement reproduites. Fort de ces convictions réunissant sciences, beauté et enseignement, c’est en 1888 exactement que Deyrolle emménagera à l’adresse actuelle, rue du Bac. Depuis lors, les lieux ont conservé toute leur âme, cette ambiance de cabinet de curiosités avec son parquet qui craque, ses boiseries et tiroirs anciens aux mille trésors… Animaux empaillés ou moulés minéraux, coquillage ou fossiles, sans oublier cette salle du fond où insectes et papillons ont élu résidence et que l’on imagine volontiers prendre par enchantement possession des lieux la nuit…comme ils prennent possession de toute la beauté de leurs formes et couleurs des pleines ou doubles-pages de l’ouvrage. Aux découvertes, collections et taxidermie se mêlent, pour beaucoup d’entre nous, souvenirs et rêves, faisant de Deyrolle un temple de la Magie du Vivant telle que l’aimaient les naturalistes Ernst Haeckel, Adolf Portmann ou plus près de nous Roger Caillois. Ayant inspiré nombre d’écrivains, d’artistes ou couturiers, abritant une bonne librairie, entrer encore de nos jours dans l’univers Deyrolle, c’est ainsi que le souligne Louis Albert de Broglie « Comprendre que l’on appartient à l’extraordinaire aventure du monde » ; « Observer, comprendre, préserver, transmettre Pour l’avenir »… Aujourd’hui, la célèbre enseigne forte de son expérience vous ouvre, par cet ouvrage à la présentation élégante et soignée, les pages de son histoire et de ses fabuleux trésors.
 

L.B.K.

 

Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie, Muséum d’Histoire Naturelle, Artlys éditions, 2014.

L’académicien, et amoureux de la minéralogie, Roger Caillois estimait que « De tout temps, on a recherché non seulement les pierres précieuses, mais aussi les pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur ». Ces temps de l’homme sont infinitésimaux si l’on considère l’immensité géologique, véritable matrice d’où sont nés ces trésors réunis dans le dernier livre paru « Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie » du Muséum d’Histoire Naturelle. La remarquable collection de Roger Caillois a d’ailleurs fait l’objet d’un don à ce Museum et, en attendant que l’ensemble de la Galerie ouvre au public après sa réorganisation, une sélection accompagnée de pièces des collections du Muséum sont actuellement présentées sous forme d’exposition, et ce livre vient l’accompagner à point nommé. Ainsi que le soulignent Gilles Bœuf et Thomas Grenon, respectivement président et directeur du Muséum, c’est de découvertes dont il s’agit avec ces « Trésors de la Terre » exposés au public dans la galerie de Minéralogie. Découverte, bien entendu, en raison de ce qu’évoquait en préambule l’écrivain, cette curiosité qui retient le regard pour différents motifs : beauté, étrangeté, bizarrerie, particularités... et où se glisse l’imaginaire et le rêve. Découverte également de leur origine, de leur formation et de leur conservation jusqu’à notre époque, car on l’oublie trop souvent qu’un minéral vit et peut malheureusement mourir également. C’est enfin de découvertes au pluriel auxquels invite ce beau livre avec pour chaque spécimen retenu, non seulement son identité, mais aussi les catégories et classification qui le concernent. L’iconographie est remarquable et, si elle ne dispense pas bien entendu de découvrir ces chefs-d’œuvre de la nature sur place au Muséum, elle invite au rêve et à cette curiosité qui furent si chers à Roger Caillois et que nous pouvons faire nôtre grâce à ce beau livre.

 

Guide des insectes des prés et des prairies de Vincent Albouy, Belin éditions.

Vincent Albouy a décidé de nous convier à une balade bucolique en pays d’entomologie. L’été est propice à ce genre de découvertes même si l’univers des insectes bruisse de vie tout au long de l’année de mille et une manières. Le Guide des insectes des près et des prairies est conçu de manière très pratique afin qu’il soit non un livre de table ou de chevet de plus, mais bien un compagnon de découvertes dans les prés et autres prairies où « fourmillent » une vie extraordinaire de diversités et qui pourrait bien donner le vertige si le spécialiste qu’est Vincent Albouy n’y mettait pas un peu d’ordre. Aussi l’ouvrage – dès ses rabats indiquant les formes principales d’insectes pouvant être identifiés assez facilement – renvoie pour chaque espèce à un descriptif détaillé accessible et néanmoins complet. Vous avez décidé de vous promener le soir à la nuit tombée et vous restez interdit devant ces petites lumières d’un vert incroyable ? Vous vous doutez qu’il s’agit des fameux vers luisants ou lucioles, mais connaissiez vous la forme de cet insecte pour le moins étonnant et saviez-vous que seule la femelle émettait cette étrange lumière visible de loin l’été afin d’attirer les mâles pour la reproduction ? Les promenades diurnes ou à toute heure réservent bien entendu de nombreuses autres surprises telles ces nombreuses chenilles que l’on apprendra vite à différencier grâce aux belles reproductions accompagnant leur description. Des plus beaux insectes tel le somptueux Turquoise au plus étrange Aphrophore de l’aulne digne d’un film de science-fiction, l’univers des insectes développe sous nos yeux ébahis la diversité de la forme animale, une belle leçon !

 

Trinh Xuan Thuan "Dictionnaire amoureux du Ciel et des Etoiles" Editions PLON / FAYARD.

 

Trinh Xuan Thuan a réussi ce pari extraordinaire de rendre l'astrophysique et les origines de notre univers comme étant une mélodie familière à nos oreilles ! Le célèbre astrophysicien d'origine vietnamienne, professeur d'Astronomie à l'Université de Virginie à Charlottesville, est également un francophone convaincu puisqu'il partage sa vie entre les Etats-Unis et la France. Il est auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation en français sur l'Univers et les questions philosophiques qu'il pose.
Thuan est également chercheur à l'Institut d'Astrophysique de Paris. Rencontre avec un grand scientifique, mais également avec un troubadour de l'immensité galactique !

 

Retrouvez la suite de l'interview...

 

VIE PRATIQUE

Christopher Hautbois, Michel Desbordes, Pascal Aymar : « Management global du sport - Marketing, gouvernance, industrie et distribution », Amphora, 2019.

Le monde du sport a connu ces dernières décennies un bouleversement non seulement quant à ses records et évolutions dans les différentes disciplines, mais également par ses dimensions marketing et financières, cœur à part entière de l'économie mondiale. Les auteurs de ce livre « Management global du sport » se sont justement centrés sur cette économie du sport qui touche des millions de consommateurs dans le monde entier. Ambitieux, articulé autour de trois thématiques, cet ouvrage couvre tous les domaines du management du sport : le marketing - la gouvernance -l'industrie et distribution du sport. Dans une dimension globale et internationale, les auteurs issus du monde universitaire ou de la sphère privée ont souhaité proposer une somme exhaustive qui si elle est, bien entendu, en premier réservée aux acteurs et futurs acteurs responsables de ces questions, se révèle néanmoins être rédigée en termes accessibles permettant à tout lecteur intéressé par le sujet de profiter des explications claires sur des questions complexes. Il faut savoir que le taux de croissance global du marché du sport est de 5 % depuis plus de 20 ans, ce qui explique l'intérêt qu'il suscite auprès des étudiants, entreprises, sponsors, fabricants, agences de communication etc. Cette croissance unique dans une économie mondiale fragilisée ne peut, en effet, que susciter l'intérêt du plus grand nombre. Les auteurs ont réussi à démontrer grâce à des études détaillées que nombreuses sont les opportunités de cette économie globale du sport comprise dans une vision de management global du sport. Chaque domaine est analysé par un spécialiste de la question afin de fournir non seulement une synthèse unique en français, mais également de nombreuses pistes de prospection.

 

Jonathan Bel Legroux : « Autohypnose et performance sportive - Manuel pratique d’entraînement mental pour le sportif », Amphora, 2018.

L’hypnose appliquée au sport est devenue une réalité quasi incontournable depuis de nombreuses années. Profitant de la force d’autosuggestion qu’elle permet, nombre de sportifs l’ont intégrée, en effet, dans leur parcours d’entraînement avec succès. Pratiquer l’hypnose soi-même ou autohypnose est également chose possible, mais à la condition que cette pratique soit menée correctement et selon une bonne démarche ce que rappelle Jonathan Bel Legroux praticien, formateur et coach de nombreux sportifs de haut niveau tels des athlètes pour les JO. L’hypnose peut être le moyen de lever des barrières – mentales le plus souvent – conditionnant la réussite sportive. Lorsque le sportif rencontre ses limites à tel ou tel stade de sa progression, un tel conditionnement mental peut s’avérer plus que bénéfique pour contourner ces limitations que nous nous imposons souvent à notre insu, sans parler de celles de son entourage avec des phrases que nous connaissons tous telles que « tu ne pourras pas y arriver » ou « cela est impossible » ! Ce sont nos croyances et automatismes, souvent légués dès la plus petite enfance, sur lesquels agit l’hypnose. C’est à un véritable entraînement du mental auquel invite l’auteur avec cet ouvrage en redéfinissant une nouvelle communication interne reposant sur le mouvement se substituant au blocage, un « basculement » vers le changement qui était prôné par l’hypnothérapeute François Roustang . À partir de ce nouveau flux interne, il est alors possible de substituer aux images mentales préexistantes de nouvelles suggestions , de nouvelles émotions pour d’autres objectifs. C’est à une démarche passionnante et stimulante à laquelle invite Jonathan Bel Legroux dans cet ouvrage, démontrant que nous ne sommes pas totalement conditionnés et qu’une porte de sortie est toujours possible grâce à d’autres niveaux de conscience.

A lire également nos interviews de Pete Siegel et Dan Millman

 

Franck Koutchinsky : « Sport – de la conscience gestuelle à la performance par la Méthode Feldenkrais® », Amphora, 2019.

La méthode Feldenkrais s’invite dans la pratique sportive grâce à cette étude détaillée proposée par Franck Koutchinsky, coach de fitness, ancien militaire chargé des sports et enseignant de la méthode Feldenkrais depuis plus de 30 ans. L’analyse gestuelle est au cœur de cette discipline qui, il y a encore deux décennies, était peu connue du grand public. Moshé Feldenkrais (1904-1984) fut à la source d’une méthode d’autodéfense bien connue, le Krav Maga, pratiquée notamment par les forces militaires israéliennes. Il a également participé à l’introduction du judo en Europe après avoir rencontré Jigoro Kano, le fondateur de cet art martial. Après un accident sévère sur un genou, il élabore seul une méthode de rééducation à base de mouvements très doux qui lui permettra non seulement de remarcher mais même de pratiquer de nouveau le judo alors que les médecins étaient plus que sceptiques sur sa rééducation. Franck Koutchinsky, dont le passé militaire intensif lui a appris également les conditions extrêmes supportées par le corps, a souhaité adapter à la pratique sportive la méthode Feldenkrais grâce à différentes techniques permettant de dynamiser ses appuis au sol, la mobilité du haut du corps, la souplesse du dos… L’auteur recommande « d’apprendre à apprendre », l’idée étant de se sensibiliser avec cette approche de manière intime et non « d’imposer » au corps de manière rigide une gymnastique. Cet apprentissage sollicite les sensations, l’observation plus que l’exercice lui-même, une dimension souvent oubliée de nos jours où la performance sportive prime avant tout. Apprendre à déjouer les tensions musculaires inutiles, faire par la pensée, jouer sur la respiration, tels sont les quelques exemples de cette méthode globale à laquelle invite l’auteur avec de nombreuses images quant aux mouvements proposés. Une proposition de redécouverte de son corps plus qu’utile au sportif amateur aussi bien que chevronné !
 

 

« The Iceman – Suivez le guide ! » de David Manise, Amphora, 2018.

Si vous ne connaissez pas Wim Hof, il est fort probable que son témoignage vous étonnera autant qu’il a déjà su étonner et captiver des milliers de lecteurs. Wim Hof compte parmi ces rares personnes ayant été aux limites des ressources du corps humain. De quelle manière ? En contrôlant sa respiration et en s’entrainant au froid (la photo de couverture ne vous réchauffera guère !) ce sportif né a fait la preuve que sa méthode avait permis à son corps d’augmenter de manière étonnante son énergie, sa gestion du stress et de renforcer son système immunitaire à partir d’une transformation de la graisse blanche en graisse brune protégeant du froid. Néerlandais, né en 1959, Win Hof a ainsi été surnommé « l’homme de glace » en restant plus de 6 min en apnée sous la glace polaire ou encore en courant un semi-marathon sur le cercle polaire pieds nus et en short… Qui a dit que le froid ne conservait pas ?... Aujourd’hui, David Manise, adepte de cette méthode « du Grand Nord », lui consacre cet ouvrage « The Iceman – suivez le guide », un ouvrage tout aussi étonnant et instructif… L’auteur révèle dans ces pages les bases de sa méthode, une méthode bien évidemment à adapter progressivement au risque de rencontrer quelques sérieux problèmes. Cette méthode trouve certes ses racines dans le yoga, le contrôle de la respiration, les états extatiques dus à une parfaite connaissance du corps dans un environnement naturel, toute chose nécessitant des années de pratique et de discipline rigoureuse. Mais le témoignage de cet homme convaincu – aux références nietzschéennes parfois – prône la vitalité et le renforcement de nos corps. En cela, son exemple peut être une source d’inspiration et demeure un témoignage dynamisant.

 

 

 

« Guide des premiers soins du sportif - Adoptez le bon geste » Dr Philippe CHADUTEAU et Loïc PARIS, Amphora, 2019.

Toute pratique sportive, débutante ou perfectionnée, est susceptible d’occasionner des blessures. Allant du simple échauffement au plus redouté claquage, chaque traumatisme mérite une réponse adaptée non seulement pour éviter que la blessure ne s’aggrave, mais également pour retrouver l’intégrité initiale du corps au plus vite. Les premiers gestes adaptés permettant souvent l’un et l’autre, ce sont pour ces raisons que le Docteur Philippe Chaduteau et Loïc Paris ont conçu ce guide – un classique depuis une vingtaine d’années – réunissant les principales blessures avec leurs symptômes détaillés et le bon geste approprié correspondant. Il ne s’agit pas là d’une automédication et les auteurs insistent d’ailleurs sur le fait d’aller consulter en cas de blessure importante. Mais là encore, les bons gestes – et ceux à éviter absolument – sont expliqués par les auteurs. Ne pas donner d’aspirine en cas de coup de chaleur après un matche en plein soleil, laisser le malade sur le dos en cas de malaise mais adopter la PLS (Position Latérale de Sécurité expliquée dans le livre), tels sont quelques exemples de bon sens mais trop souvent ignorés d’un grand nombre de sportifs. Quand faut-il mettre de la glace (claquage) ou au contraire de la chaleur (contracture) ? Ce précieux livre aisément logeable dans tout sac de sport apportera rapidement et de manière claire les réponses avant un éventuel avis médical.

 

Olivier LAFAY : Méthode de musculation, 110 exercices sans matériel : Format Compact, Amphora, 2018.
 

A noter de nombreuses et récentes parutions à découvrir chez Amphora pour un entraînement naturel sans matériel ou juste quelques sangles pour une approche libre et sans les contraintes de la culture physique classique. Mais, pour une parfaite efficacité, mieux vaut acquérir l’incontournable méthode de musculation d’Olivier Lafay, auteur talentueux et prolixe souvent présenté dans ces colonnes pour la qualité et clarté de ses ouvrages. En format compact, ce petit livre peut s’emporter partout avec soi afin de pratiquer les 110 exercices suggérés sans matériel. La méthode d’Olivier Lafay a fait ses preuves et repose sur une pratique globale du corps selon un entraînement court et en nombre limité. Depuis plus de 15 ans, l’auteur s’est largement fait connaître pour cette méthode légère mais efficace avec notamment des publications accompagnées d’illustrations de grande qualité permettant au pratiquant isolé de bien connaître le mouvement proposé et ses incidences sur les muscles concernés. Progressivité, entraînement personnalisé, c’est un véritable coach particulier que l’on a dans sa poche avec ce livre pratique qui se suffira à lui seul pour un entretien régulier ou qui conduira à une pratique plus approfondie en salle de musculation.

 

 

Nicolas PIÉMONT entraînement avec sangles de suspension , Gainage, Pilates et ajustement postural, Amphora 2018.

 

L’entraînement aux sangles de suspension a connu un véritable essor ces dernières années, alternative efficace aux haltères et machines, le poids du corps se trouvant être la principale source de résistance opposée aux muscles sollicités. Nicolas Piémont fait, par ce nouvel ouvrage, la démonstration qu’il ne s’agit pas là d’un accessoire de plus mais bien d’une méthode de préparation à part entière adoptée d’ailleurs par les plus grands préparateurs sportifs ainsi que par les armées du monde entier. Pratiquement autonome (seuls quelques points de fixation des sangles sont indispensables), le pratiquant aux sangles pourra, ainsi que le démontre cet ouvrage clair et doté de nombreuses illustrations, exercer toutes les parties du corps de manière dynamique en évitant les traumatismes. À partir de mouvements relevant du gainage et du Pilates, c’est tout le corps qui est ainsi sollicité grâce aux précieux et nombreux conseils de l’auteur.

 

 

 

Christophe Carrio : Échauffement, gainage et pliométrie, Amphora, 2018.

 

Véritable succès éditorial pour un ouvrage vendu à plus de 15 000 exemplaires, « Échauffement, gainage et pliométrie » constitue assurément une référence, et son auteur, à la notoriété bien établie, n’est plus à présenter dans nos colonnes. Dans cette dernière publication, nous retrouvons les explications claires et précises de ce pédagogue hors pair du sport quant aux fondamentaux du fonctionnement musculaire, fondamentaux trop souvent ignorés par les jeunes (ou moins jeunes) pratiquants débutant une préparation physique. Échauffement indispensable et nécessairement complet, gainage notamment pour un renforcement de la ceinture abdominale et martien d’une architecture corporelle avant d’aborder la fameuse pliométrie qui fait un tabac dans les salles de sport depuis quelques années. Avec 5 niveaux de progression, le poids du corps est utilisé comme résistance afin d’étirer et contracter de manière antagoniste la plupart des muscles du corps. Chaque exercice est détaillé par un grand nombre de photographies décomposant le mouvement pour sa meilleure compréhension. Un chapitre de conclusion, enfin, offrira également de précieux conseils en matière d’alimentation.

 

   

Jacky Gauthier « Points gâchettes – comment soulager les douleurs » Amphora, 2018.

 

Voici un ouvrage, « Points gâchettes – comment soulager les douleurs », qui devrait non seulement intéresser les professionnels de la santé et du sport, mais également un très grand nombre de sportifs souhaitant apaiser un certain nombre de maux quotidiens rencontrés lors de la pratique sportive. Jacky Gauthier est éducateur sportif spécialisé et directeur de l’IPSA pour la prévention des blessures et les points gâchettes, mais le lecteur se demandera tout d’abord ce qu'est un point gâchette ? C’est à cette première question à laquelle répond ce livre clair et concis, parfaitement accessible aux non-spécialistes. Pour faire court, disons seulement qu’un point gâchette est une irritation concentrée au sein d’un muscle ou d’un fascia, dérivatif d’une trop grande tension dans le corps. C’est ainsi à partir de ces indicateurs sensibles que l’auteur a conçu son ouvrage en différentes fiches musculaires permettant de mieux comprendre leur apparition et leur soulagement grâce à des gestes et techniques adaptés. La théorie est suffisamment concentrée en début d’ouvrage pour mieux aborder, dans un second temps, le côté concret des points gâchettes et leur soulagement avec près de 80 fiches pratiques par région du corps. Soigner par pression sur un point sensible relève d’une approche antique en médecine extrême-orientale, l’automassage détaillé dans cet ouvrage grâce à des étirements et palpations permettra également de soulager les douleurs causées par une sédentarité excessive ou une pratique sportive trop intensive.

 

 

Régis Marcon : « Céréales & Légumineuses ; 65 variétés, gestes techniques, 110 recettes. », Éditions de La Martinière, 2018.

Vous allez adorer ce livre dédié aux céréales et légumineuses regorgeant d’idées, de conseils et recettes, toutes plus savoureuses les unes que les autres, et signé Régis Marcon, chef triplement étoilé du célèbre restaurant Régis et Jacques Marcon. L’ouvrage ne peut en effet qu’enchanter tant par la multitude des variétés retenues, ses 110 recettes et fiches techniques, simples, claires et précises, que pas sa splendide esthétique signée Philippe Barret pour les photographies et Nathalie Nannini pour le stylisme. Qui n’a jamais eu envie de cuisiner des céréales et légumineuses en des plats joyeux et colorés, tout en déplorant ses minces connaissances ou recettes à la banalité déconcertante ? Et pourtant ! Les céréales et légumineuses ont aujourd’hui acquis et méritent assurément une place de choix dans notre alimentation et cuisine. Rien d’étonnant dès lors qu’après le succès des ouvrages consacrés aux Champignons et aux Herbes signés également Régis Marcon, un tel ouvrage ait été si attendu. Il est vrai qu’à l’heure où bien manger devient un véritable défi, où la redécouverte des légumes sains mais aussi accessibles s’impose, les céréales et les légumineuses se révèlent être un choix judicieux offrant une large palette de variétés aux qualités nutritionnelles et gustatives indéniables. À ce titre, l’ouvrage de Régis Marcon constitue une mine d’or incontournable qui égayera plus d’un repas…
Chaque céréale et légumineuse, des plus courantes aux moins connues, pas moins de 70 au total, fait l’objet d’une description quant à son origine, son histoire, son portrait et ses produits dérivés, avec pour chacune en vis-à-vis son illustration photo signée Philippe Barret ; un régal pour l’œil comme un prélude à celui du palais. L’embarras du choix vous surprendra, d’heureuses découvertes vous attendent, alternant du classique riz ou des traditionnelles lentilles vertes à l’eau, même du Puy ! Mais, parce que rien ne sert d’envisager une recette, si simple soit-elle, sans les bases, suivent les gestes et techniques indispensables ; une deuxième partie très appréciable rappelant le trempage, les différentes techniques de cuisson avec tableau récapitulatif. Régis Marcon vous soufflera même ses 8 règles d’or ! Ainsi efficacement paré, le chef vous dévoile et partage dans une troisième partie 110 de ses recettes. Simples ou sophistiquées, regroupées en de grandes catégories pratiques et efficaces (petit déjeuner, soupes et consommés, entrées et salades, poissons, viandes…et desserts pour les gourmands), chaque recette offre sur une double page, avec son illustration photo, sa fiche technique claire, nette et précise. Comment résister ? Que diriez-vous pour midi de Tomates au petit épeautre, façon monégasque ? ou d’une douceur de lentilles corail au safran ?... Un ouvrage, aujourd’hui, non seulement de référence mais indispensable.

 

MASUNO Shunmyo Ranger, une pratique zen Traduit par Elisabeth Charlot Collection Ginkgo, 192 p. éditions Picquier, 2018.

Shunmyō Masuno est un moine bouddhiste bien connu en ses qualités tant de directeur du temple Kenkoh-ji de Yokohama que de paysagiste à la renommée internationale, spécialiste en jardin japonais d’inspiration zen. Le thème de son dernier livre paru chez Picquier éditions pourra alors paraître trivial, voire incongru sous la signature d’une telle personnalité enseignant également à l’université, puisque ce sont le rangement et le ménage qui sont en effet les idées centrales de ce petit livre étonnant. Et pourtant, ce qui en occident est considéré souvent comme perte de temps, voire avilissant ou tout au moins peu valorisé, est au contraire au cœur même de la pratique bouddhiste dans les temples au Japon comme celui que dirige Shunmyō Masuno. C’est ce bien trésor à portée de main que nous explique l’auteur, conscient de la tâche délicate qu’il poursuit pour le lecteur occidental… Dans un style alerte non dénué d’humour – les fameux koan japonais ! – il nous plonge littéralement dans l’ambiance d’un monastère pour proposer des parallèles adaptés, bien entendu, à la pratique occidentale. Pas question de se lever à 4 heures du matin comme les moines japonais et dans le froid glacial courir serpillière à la main à quatre pattes le long des couloirs en bois immaculés pour les rendre plus brillants encore. Mais réfléchissons quelques instants : combien perdons-nous de temps parfois à nous inscrire dans une salle de sport pour une dépense physique équivalente, et un coût bien plus important… Pratiquer rangement et ménage quotidiens engagent beaucoup plus qu’il ne pourrait paraître l’esprit et le corps, ce dont témoigne cet auteur plus que qualifié sur ce thème. Autre manière de pratiquer le zen – à côté du zazen également encouragé à la fin de ces pages – retrouver le plaisir d’un intérieur et d’un environnement propre et sain, sans objets inutiles qui s’entassent avec la poussière et qui minent notre moral bien souvent à notre insu. Alors plus d’hésitations, découvrons ce ménage zen bien plus sérieux qu’il n’y paraît !

BD

« Lino Ventura » d’Arnaud Le Gouëfflec (scénario) et Stéphane Oiry (dessin), préface Jean-Claude Carrière, Collection 9 ½ Glénat, 2019.

Arnaud Le Gouëfflec et Stéphane Oiry se sont attaqués à un morceau de choix avec Lino Ventura… La première planche en témoigne avec cette réplique glaçante prêtée en ces pages à l’acteur de légende « Désolé, mais, personnellement, le côté Bande Dessinée, ce n’est pas pour moi » Dixit ! Et pourtant… Si le laconisme du personnage est évident, ses répliques vont rapidement prendre l’importance que l’on sait, supplanter rapidement sa carrure pour faire de lui un acteur à part entière. Lino Ventura commence par des petits rôles taillés à sa mesure, lui qui venait de l’univers du catch dans lequel il avait sa voie toute tracée jusqu’à ce qu’une blessure ne l’écarte définitivement des rings. Mais il en fallait plus pour abattre ce caractère tenace et discipliné et c’est par son jeu naturel qu’il sut très vite s’imposer en haut de l’affiche. La biographie du célèbre acteur au cœur d’or est retracée dans ces pages par Merlin, un journaliste qui a osé fait parler Lino, ce qui n’est pas une mince affaire… Mais avec la confiance – et un bon scénario ! – l’acteur se livre, glisse des confidences sur sa vie et ses amis, mais aussi ses blessures, au sens propre, mais surtout au figuré, car c’est une âme sensible, contrairement à ce que les apparences pourraient laisser croire. Nul étonnement alors à son implication dans la création de l’association Perce-Neige qu’il représenta jusqu’à la fin de sa vie au bénéfice des handicapés. Ces pages servies par un dessin de qualité signé Stéphane Oiry plongent le lecteur dans un roman graphique digne des polars des années 60, couleurs passées, traits anguleux, le charme un brin vintage opère immédiatement dans cette évocation réussie de la carrière d’un acteur légendaire qui sut rester surtout et avant tout profondément humain.
 

Jules Buissonnet

 

« Sergio Leone » de Noël Simsolo (scénario) et Philan (dessin) collection 9 1/2 Glénat, 2019.

Au seul nom de Sergio Leone, la mémoire immédiatement fait défiler des scènes de rues désertes dans ce Far West où les duels fusent au rythme des balles… Musique d’harmonica, regards terrifiants et langage de la poudre, c’est toute cette alchimie qu’a su imposer le grand réalisateur italien. C’est en effet un genre nouveau – le fameux western-spaghetti - qui naîtra avec celui qui grandit sous l’Italie de Mussolini, passionné de cinéma américain et fourbissant ses armes dans ce métier redoutable en devenant l’assistant d’Orson Welles ou encore William Wyler (il participe à la réalisation de la fameuse scène de chars dans Ben Hur). C’est cette fabuleuse histoire que retrace Noël Simsolo en un scénario enlevé que ne reniera pas le maître italien, une histoire évoquée par le dessin épuré et précis de Philan qui sait aller à l’essentiel dans ce noir et blanc aux teintes légèrement sépia. Nous croisons dans ces pages passionnantes les grands noms du cinéma, des figures intellectuelles, tel le grand Pier Paolo Pasolini, ami de Sergio Leone, qui n’hésitera pas à rappeler que s’il ne croit pas en Dieu, les miracles peuvent cependant surgir… Les castings avec Clint Eastwood qui deviendra la vedette que l’on sait avec ces premiers films, la musique, les plateaux de Cinecitta à la périphérie de Rome, de la pauvreté à la réussite mondiale, c’est tout un parcours mythique qui est ici retracé de manière dynamique par ces planches captivantes qui se succèdent à un rythme fou.
 

Jules Buissonnet

 

« Les esclaves oubliés de Tromelin » par Sylvain Savoia, en partenariat avec le musée de l’Homme et musée national d’Histoire, Coll. Aire Libre, Éditions Dupuis, 2019.

A l’occasion de l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés » au musée de l’Homme de Paris jusqu’3 juin 2019 et en partenariat avec le musée de L’Homme et le Muséum national d’Histoire, les éditions Dupuis présentent une nouvelle édition revue et enrichie de l’album « Les esclaves oubliés de Tromelin ». Cette deuxième édition était fort attendue et sera assurément tout autant appréciée tant cette saisissante histoire véridique a suscité et suscite encore trouble et émoi.
A la fin du XVIIIe siècle, le navire négrier « L’Utile » fait naufrage au milieu de l’océan Indien avec à son bord une « cargaison » d’esclaves malgaches. Les survivants échouent sur un îlot perdu nommé l’île des Sables. Là, ils construisent une ultime embarcation de fortune, mais celle-ci ne peut contenir que les membres de l’équipage blanc. Les quatre-vingts esclaves malgaches survivants seront alors abandonnés à leur sort… 15 années plus tard, le 29 novembre 1776 exactement, le chevalier Tromelin retrouvera, fait incroyable, les rares esclaves survivants de ce naufrage ; ils ne seront alors plus que huit, sept femmes et un bébé de 8 mois.
Signé de main de maître par Savoia, cet album au tirage unique fait revivre l’incroyable récit de ces esclaves malgaches au XVIIIe siècle et le naufrage de ce navire négrier sur cet îlot perdu balayé par les vents à plus de cinq cents kilomètres de la terre la plus proche. Bien plus, le scénario de cette forte et émouvante aventure s’appuie et intercale judicieusement dans ces planches de réelles missions archéologiques – quatre au total, menées par les équipes de Max Guérout du GRAN et Thomas Romon de l’INRAP ; missions auxquelles Savoai n’a pas hésité à se joindre et ayant permis de comprendre la vie ou plutôt la survie de ces esclaves malgaches. Un dossier à part entière consacré à ces quatre missions archéologiques reposant initialement sur une carte et un carnet de bord d’époque vient idéalement compléter l’album par ses précisions et compléments d’information. A cela vient également s’ajouter très pédagogiquement un dossier dessiné rappelant les grandes dates de l’esclavage et son abolition. Pour mémoire, les tristes suites de ce naufrage seront dénoncées à la veille de la Révolution par Condorcet et Bernardin de Saint-Pierre. Mais, il faudra attendre 1794, puis surtout 1848 pour que l’esclavage soit en France définitivement aboli.
Suscitant bien plus que de la curiosité pour cet événement tristement extraordinaire, cet album sous le sceau d’une belle coopération est une belle aventure humaine portant haut les valeurs de l’humanisme.

Gilles Landais

 

« Shanghai Dream ; à la mémoire d’Illo », Tome 2/2, Philippe Thirault et Jorge Miguel, Editions Les Humanoïdes Associés, 2019.

Deux très beaux albums pour cette série « Shanghaï Dream » puisant sa source d’inspiration dans la fuite des Juifs durant les années 30-40, ici, non vers les États-Unis, mais vers Shanghai. Un exil, quelque peu moins connu, vers cette mégapole chinoise surnommée « La New York d’Asie » parce que n’exigeant aucun visa et ayant de ce fait accueilli durant cette triste période pas moins de 20 000 Juifs. Très attendu, le second tome de cette série « Shanghai Dream », après le tome 1 « Exode 1938 », vient juste de paraître aux éditions Les Humanoïdes Associés. Intitulé « À la mémoire d’Illo », celui-ci débute alors que Bernhard est dévasté par la mort de sa femme Illo. En 1938, ils ont dû fuir la violence nazie et abandonner leurs rêves et projets de cinéma pour l’Asie, Shanghai… Mais, en sa mémoire, en cette fin d’année 1939, Bernhard va trouver le courage d’entreprendre malgré tout leur rêve hollywoodien et tenter de réaliser le film dont Illo avait avec lui signé le projet.
Inspiré d’une histoire vraie d’après un récit d’Edward Ryan et Yang Xie, le scénario de ce second volet signé Philipe Thirault est à la fois poignant et vibrant. Appuyée par les dessins offrant cette forte expressivité caractéristique de Jorge Miguel, l’histoire entraîne son lecteur dans ce Shanghai des années 30 sur fond de guerre, de cinéma et d’amour. Un duo – Philippe Thirault et Jorge Miguel - de choc, l’un comme l’autre étant passionné d’histoire, pour ce récit entre amour et chaos, et rendant un bel hommage au cinéma à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Un Shanghai des années 30 où Bernhard tentera d’adapter le projet d’Illo au décor de l’Asie, troquer Berlin contre Shanghai. Il lui faudra alors surmonter bien des obstacles tant matériels que psychologiques, mais le pourra-t-il ? Sur fond de la guerre Sino-Japonaise qui sévit dans cette partie du globe, pourra-t-il arriver à surmonter la pression nazie présente jusqu’en Chine, et surtout Pearl Harbor ? Des dialogues courts et vifs accentués par les traits à vif des visages de Jorgue Miguel. Des couleurs fortes mises avec justesse en contraste par Delf avec un noir et blanc « A la mémoire d’Illo ». Une belle alchimie pour un scénario serré qui ne peut pour ce second et dernier volume que happer son lecteur.  (Existe en coffret, tome 1&2)

Gilles Landais

 

« Complainte des landes perdues », « Inferno », tome 2 du cycle 3 « Les sorcières », Jean Dufaux et Béatrice Tillier, Dargaud, 2019.

Un album trépidant et haut en couleur pour ce deuxième volume du cycle « Les sorcières », troisième cycle après « Sioban » et « Les Chevaliers du pardon » de la « Complainte des landes perdues ». Avec un scénario infaillible toujours signé Jean Dufaux, et ici, servi par des dessins signés, de nouveau après « Les têtes noires », Béatrice Tillier, ce nouvel album mêle avec la même frénésie magie, sorcellerie et pouvoir sur fond de conflits familiaux.
Le fil conducteur : à qui reviendra la dévolution de la couronne du roi Brendam ? À son fils légitime, Elgar, ou à son fils naturel, Vivien ? Une succession qui va se compliquer avec l’assassinat de la sorcière Brynia, les préférences de l’Inferno Flamina pour le bâtard Vivien et surtout les étranges rumeurs de la réapparition de la fameuse créature maudite, tête noire, certes enterrée sur l’île d’Elkezann, mais dont le cœur bat, on le sait, encore…
Tous les ingrédients sont là, présents au mieux pour un heroïc fantasy de choc. Pouvoir, rivalités, intrigues, sorcellerie et maléfices servis par un déroulement implacable aux coupures et ruptures parfaitement maîtrisées. Une mise en scène que vient appuyer la finesse des expressions et des traits des visages de Béatrice Tilliet ayant repris le flambeau de Philippe Delaby depuis deux volumes. Les sorcières prennent parfois sous ses coups de crayon de jolies allures et visages de fées… Les décors ne sont pas non plus en reste et offrent une réalité fictionnelle plus qu’attrayante, voire flamboyante avec cette version tout en couleurs signée également Béatrice Tillier. Des dessins nets alliant finesse des détails et un imaginaire gothique réussi rehaussé par des contrastes de couleurs recherchés.
Un album offrant assurément une réelle puissance évocatrice venant idéalement compléter le cycle « Les sorcières » pour cette série « Complainte des landes perdues » ayant largement acquis ses lettres de légende !

Gilles Landais

 

« Le Dernier Atlas » de Fabien Vehlmann, Gwen De Bonneval, Hervé Tanquerelle & Fred Blanchard, Tome 1, éditions Dupuis, 2019.


Un véritable casting de choix avec Fabien Vehlmann, Gwen De Bonneval, Hervé Tanquerelle & Fred Blanchard pour ce premier tome intitulé « Le Dernier Atlas » ! Dépassant les cadres classiques, cet O.L.N.I. (Objet Littéraire Non Identifié), pour reprendre sa présentation, devrait effectivement rencontrer rapidement un franc succès en raison de son attrayant design signé Blanchard incontestablement réussi, et auquel vient s’ajouter la force de caractère des dessins de Tanquerelle, un trait acéré et vif appuyant une grande force expressive. Le scénario signé Vehlmann & Bonneval plonge le lecteur dans une guerre des gangs avec un récit haletant, rythmé et enlevé sur fond de liens historiques entre l’Algérie et la France. À la recherche d’une pile nucléaire, le héros Ismaël Tayeb, lieutenant d’un gang criminel, va devoir remettre en service un immense robot surnommé le dernier Atlas, en référence à l’un des Titans portant la terre…Ah ! Mythologie quand tu nous tiens… Parallèlement, une journaliste ex-reporter de guerre fait une découverte écologique majeure. Deux logiques sur fond d’héritage de la guerre d’Algérie. Le propos est original, vif et cinglant, les auteurs étant particulièrement décomplexés, entre ascenseur et escalier, plus dure est la chute… Le caractère trempé du personnage principal devrait également rencontrer un vif succès, naissance probable d’un héros qui entrera probablement dans la légende Bdphile !


Jules Buissonnet

 

 

« La planète des sciences ; Encyclopédie universelle des scientifiques. » d’Antonio Fischetti et Guillaume Bouzard, Éditions Dargaud, 2019.

Comprendre les sciences, c’est connaître le monde ; Comprendre le monde, c’est aussi connaître les sciences ! Une connaissance indispensable mais, il faut tout de même le dire, pas toujours facile… Mais, avec cet album « La Planète des sciences », l’approche et la connaissance des sciences deviennent enfin franchement souriantes, drôles et accessibles. Consacré aux plus grands scientifiques, l’album dresse 37 portraits de savants incontournables, des portraits signés du journaliste scientifique à Charlie Hebdo Antonio Fischetti, docteur en sciences physiques et auteur de documentaires et de nombreux ouvrages, avec les illustrations et l’humour irrésistible de Guillaume Bouzard qu’on ne présente plus, « Underground », « Fluide Glacial », « Spirou »... Pédagogique, les auteurs remontent le temps : par ordre chronologique et rangés par siècles, les portraits débutent avec les savants de l’antiquité, Thalès, Pythagore, Hippocrate et Archimède, jusqu’aux scientifiques de notre XXIe siècle avec Peter Higgs, Yves Coppens, Jane Goodall et Emmanuel Charpentier. Plus de deux millénaires de sciences et d’hommes de sciences passant également par Léonard de Vinci, Copernic, Newton, Darwin, et tant d’autres encore…
Sympathique et véritable encyclopédie universelle, chaque portrait est exposé sur une double page dans un langage informé et toujours clair avec pour chaque en vis-à-vis sous forme de planches de BD des dessins l’illustrant avec sourire, juste pour rire. Pourquoi Pythagore interdisait d’uriner en direction du soleil ? Savez-vous, par exemple, qui a osé, un jour, dire que la lune n’envoyait pas sa propre lumière ? Ou encore qu’Alfred Nobel, fondateur du Prix du même nom, a inventé la dynamite… toutes ces questions n’auront plus de secret ! Un index thématique très bien fait permet en plus de retrouver ses thèmes favoris et centres d’intérêt.
Dans cette ambiance sympathique, alliant le sérieux à la drôlerie, on y retrouve ces scientifiques, ces hommes ou femmes qui un jour par leurs découvertes et inventions ont bouleversé le monde et nos propres connaissances. Qui donc, déjà, a inventé le microscope ? Qui, plus près de nous, a inventé la génétique ? Les animaux aussi sont présents ; Eh ! Oui, que serait devenu Konrad Lorenz sans ses oies ? Et les chimpanzés sans Jane Goodall ?… L’album a avant tout retenu une approche ou dimension humaine puisque ces scientifiques furent aussi, ne l’oublions pas, des hommes. Des hommes ou des femmes dont les découvertes et expériences furent aussi de fantastiques aventures, des aventures humaines que l’album retrace et replace dans le contexte de leur époque. Mais au fait qui a prononcé « Eurêka » ?
Un formidable album fourmillant de connaissances et d’infos, de trouvailles et malicieux clins d’œil, incontournable !


Gilles Landais

 

« Léonard de Vinci, maître de la Renaissance » par Gennaro Toscano, illustrations de Claude Quiec, Co-édition Hazan / musée du Louvre, 2019.

Incontournable Joconde, incontournable Léonard de Vinci ! Et si le sourire de la Joconde est toujours de nos jours aussi énigmatique, la vie de son auteur, Léonard de Vinci, ce grand Maître de la Renaissance italienne, n’en demeure pas moins, elle aussi, bien que souvent moins bien connue, passionnante, exaltante et entourée de mystères et de secrets… Aussi, la réédition de cet album entièrement consacré à Léonard de Vinci aux éditions Hazan dans la collection « L’histoire au musée », en cette année du 500e anniversaire de sa mort en 1519, doit-il être largement salué.
À partir de 8 ans, avec des illustrations de Claude Quiec, l’album est indéniablement attractif et ludique tout en ayant ce souci certain du respect de l’histoire. Écrit par Gennaro Toscano (commissaire d’expositions, dont notamment celle à venir consacrée au mythe de Léonard de Vinci au château d’Amboise), il chemine par grands thèmes sur des doubles pages : L’Italie du XVIe siècle, la naissance de la Renaissance, les grandes villes, cours et ateliers d’artistes de l’époque… avant d’aborder les grandes étapes et œuvres du peintre, un incroyable parcours... truffé d’informations et de détails dans de multiples encarts, l’album égrène les évènements et la splendeur des œuvres de l’artiste.
La découverte de ce destin extraordinaire et hors du commun est toujours excitante, passionnante, une expérience qui marque à jamais... Il faut avouer que cet homme né en 1452, à Vinci précisément, non loin de Florence, n’est pas commun, qu’on en juge ! Peintre, dessinateur de génie que l’on sait, il fut aussi ingénieur avant l’heure, s’intéressant aux sciences, à l’anatomie, à l’astronomie, mais aussi à l’art de la guerre, à l’architecture, à l’urbanisme ou encore à la musique… Toujours en quête de connaissances, d’inventions et surtout de chefs d’œuvre, sa vie est jalonnée de rencontres avec les plus célèbres artistes de son époque, et non des moindres - Botticelli, Michel-Ange, Raphaël…, mais aussi avec les grands des cours, celle des Médicis, des Sforza ou encore celle de France avec François 1er. Léonard voyage et on le croise dans les villes les plus renommées d’Europe : Florence, Mantoue, Rome, Venise et, bien sûr, à la cour de France, au Château d’Amboise ou au Clos Lucé où la mort l’attend et l’emportera en cette année 1519, le 2 mai, à l’âge de 67 ans.
Une bien agréable manière de découvrir l’un des plus grands Maîtres de tous les temps et de préparer les nombreuses expositions qui lui seront consacrées tout au long de cette année, au Château d’Amboise, à Chantilly ou encore au musée du Louvre.


Gilles Landais

 

Camille Vercken, Michel Faure et Rodolphe : « Pur-Sang ; Red Bird », Tome 01, Editions Glénat, 2019.

Un premier album réussi pour une nouvelle série « Pur-sang », une série dédiée au cheval et au sport équestre qui fera rêver plus d’un ou une petites cavalières et tout amoureux de ce plus beau compagnon de l’homme. Ce premier volume est né de l’association fructueuse de Rodolphe, Michel Faure et Camille Vercken et a pour nom « Red Bird ». « Red Bird », retenez bien, car c’est le nom d’une belle pouliche pur-sang née dans la ferme des Wakefield, une ferme en Afrique vaste de 400 hectares à l’ouest du Zimbabwe. Claire, la fille de Ann et John Wakefield, âgée de 12 ans, jeune cavalière déjà, ne rêve que de chevaux, chevauchant dans ses songes à cru, libre de toutes brides… Elle rêve aussi de devenir…qui sait ? Écuyère ou jockey ou peut-être même princesse ! Mais, lorsqu’une nuit, une des juments des Wakefield pouline et que naît une belle petite pouliche, Claire ne résiste pas, elle se nommera « Red Bird ». Se nouera alors entre elle et « Red Bird » un lien intime, fort, fait de complicité et d’amour.
Michel Faure excelle dans les dessins de chevaux (postures, expressions, comportements justes et proportionnés) et est reconnu pour être un des meilleurs dessinateurs dans le monde de la BD des équidés, animaux bien plus difficiles à croquer qu’on ne pourrait souvent le croire. Avec pour conseillère technique Camille Vercken, cavalière de longue date et de haut niveau, éleveuse elle-même de pur-sang et de poneys de race Connemara en Normandie, Rodolphe et Michel Faure signent, ici, un scénario vivant bien ficelé, semé d’épreuves, d’embûches et de rebondissements sur fond de tensions politiques et d’élection présidentielle... Dans ces vastes espaces et terres d’Afrique australe où les chevaux s’ébattent et galopent, Claire saura-t-elle, pourra-t-elle mener « Red Bird » bien au-delà de tous les rêves et faire de cette merveilleuse pouliche, une championne des courses hippiques et des champs de courses ? Pourra-t-elle lui murmurer : « Toi, tu seras une championne, ma Red… Une grande championne ! »
Camille Vercken, Michel Faure et Rodolphe, avec à son actif plus de 200 albums, signent avec « Red Bird » un premier album prometteur pour cette attractive et nouvelle série consacrée aux sports équestres et dénommée « Pur-sang ».


Gilles Landais

 

Pixel Vengeur & Bernard Swysen « La véritable histoire vraie d’Attila – Le Fléau de Dieu », Dupuis, 2019.

« La véritable histoire vraie d’Attila », un album tout histoire et tout humour signé Pixel Vengeur et Bernard Swysen. Et quelle histoire, celle d’Attila ! Pouvait-on trouver personnage plus haut en couleur ?! Attila, un nom qui fait encore frémir de peur à sa seule évocation dans les chaumières du XXIe siècle. Attila, c’est l’époque d’un Empire romain qui vacille sous les assauts des hordes barbares, un pluriel dans lequel on se perd rapidement tant ces peuples étaient nombreux et d’origine géographique différente. Mais, au-delà de la diversité de ces peuples, il demeure que l’Empire des Huns en cette fin du IVe siècle n’est pas anecdotique, loin s’en faut, et a su s’étendre du Danube jusqu’au Caucase. Formés eux même d’une multitude de tribus, les Huns s’étaient regroupés sous l’autorité de Ruga, qui n’est rien d’autre que l’oncle d’Attila lui-même. Pour composer avec ces hordes menaçantes, Rome avait d’ailleurs trouvé une idée judicieuse, celle d’intégrer certains barbares Huns parmi ses propres armées auxiliaires. Il faut avouer que ces guerriers se révélaient être de réels guerriers féroces et aguerris, ils avaient en plus souvent l’avantage de ne pas parler le latin et d’éviter de pactiser ainsi contre Rome. Mais lorsque Ruga décède, c’est Attila qui lui succède et ce fut alors une bien autre paire de manches… Ce sera alors un véritable « Fléau de Dieu » tel que le sous-entend le sous-titre de cet album et le début d’une légende, faite d’atrocités et de vastes campagnes militaires contre Rome, acculant l’Empire à ses derniers retranchements. Et c’est avec un scénario respectueux de l’Histoire, accompagné d’un dossier historique et d’une préface d’une historienne universitaire que cet album retrace avec énergie , audace et humour cette légende parvenue jusqu’à nous en ce début de XIXe siècle. Attila saura, en effet, par un jeu subtil d’alliance se fédérer des peuples qui jusqu’alors ne faisaient que se combattre. Bernard Swysen a su se saisir de ce thème haut en couleur pour concevoir un scénario épique mais reposant sur des bases historiques, ce qui lui avait déjà valu les honneurs pour une précédente biographie de Victor Hugo. Accompagné de Pixel Vengeur, bien connu des lecteurs de Fluide Glacial, Spirou,… l’humour est associé au dramatique, le dessin puise son inspiration dans les vastes steppes hunniques tout autant que dans l’iconographie antique de l’occident. Le trait est vif et saisissant, avec des références à la mythologie germanique. La fin d’Attila est aussi rocambolesque et mystérieuse que l’épopée de ses hauts faits, nous la laissons découvrir aux heureux lecteurs de cet album passionnant et bien conçu !

Gilles Landais

 

Monkey Bizness L'intégrale, Ankama, 2019.

Les éditions Ankama recèlent quelques trésors décalés qui réjouiront les BDphiles inspirés par les zones et recoins moins fréquentés. Avec le Label 619, c’est en effet une approche décomplexée qui a fait le choix d’un style propre et informel. Pop et trash culture sont conjugués en un graphisme vif et détonnant. Pozla, l’auteur de Carnet Santé Foireuse, prix spécial du jury d’Angoulême 2016, livre ici avec le scénariste Eldiablo une métaphore de notre société, anticipée de… seulement quelques années, quand les hommes auront fini de dévaster la terre et que les animaux auront repris le dessus… Anticipation ? Pas vraiment si sûr ! Mais, ici, le problème est que l’intelligence des animaux vaut celle des humains alors… No future comme dirait l’autre. Le dessin se fait incisif lorsque la destruction a rendu toute logique superflue et que la couleur elle-même des planches a du vague à l’âme jusqu’à une transparence totale. L’esprit Monkey Bizness séduit au centre duquel Jack Mandrill le babouin et Hammerfist le gorille perpétuent les litanies darwiniennes. Homo homini lupus est a dit Hobbes, et si l’animal était un humain pour les animaux ?


Jules Bissonnet

 

« Jane », Aline Brosh Mc Kenna et Romon K. Pérez, Glénat, 2019.

Un très bel album pour cette adaptation du célèbre roman de l’écrivain anglaise Charlotte Brontë (1816-1855), sœur d’Émilie Brontë. Une adaptation, enlevée mais gardant tout son charme, signée de la talentueuse scénariste et réalisatrice Aline Brosh Mc Kenna et Romon K. Pérez pour les dessins. Une collaboration fructueuse redonnant vie à ce roman « Jane Eyre », œuvre la plus connue de Charlotte Brontë publié en 1844 et devenu un classique de la littérature. Avec des dialogues modernisés, cette nouvelle adaptation graphique offre une dynamique contemporaine intéressante et avenante sans jamais d’exagération, de dénaturation ni vulgarité.
L’histoire : Jane, orpheline, après une enfance malheureuse auprès de sa tante et cousins, décide de partir à New York avec pour seul espoir son sac à dos, ses bottes rouges ou ses baskets. Là, après avoir trouvé un placard-chambre, elle décide d’entreprendre des études d’art, mais pour cela elle doit avant tout trouver un job…
Rappelons que l’œuvre de Charlotte Brontë fut une œuvre romanesque aux accents largement biographiques ; Charlotte Brontë fût, en effet, dans cette Angleterre du XIXe siècle, également élevée par sa tante après la mort de sa mère. L’album retient un traitement original, modernisé et des planches fortes pour ce classique de la littérature. Des visages aux couteaux expressifs renforcés par un entrelacs de dialogues et de monologues savamment dosés.
Suite : À New York, pour job, c’est entendu, Jane, l’héroïne, sera baby-sitter de la petite Adèle, une attachante petite fille d’un richissime homme d’affaires, orpheline elle aussi de mère. Cela aurait pu être un bon job si… si le père d’Adèle n’était si étrangement ce « veuf, le ténébreux, l’inconsolé » ; « horrible ou agréable ? », ne cesse de se demander Jane dans cet immense et cossu appartement dont certaines portes demeurent étrangement fermées, et interdites aux domestiques non moins étranges… Laisser tomber et abandonner la petite Adèle à son triste sort après 21 nounous ? Jane n’en aura ni la force ni le cœur. Naîtra alors entre ces deux orphelines – la grande et la petite, une complicité à toute épreuve, rencontre de deux solitudes et une suite de rebondissements, d’intrigues et de dangers…
Une spirale rendue magistralement par la force du noir et blanc ou des monochromes où jaillissent, ici où là, des couleurs pleines de vie aussi vives que l’instinct de survie de Jane. Des couleurs signées Irma Kniivila, de larges planches, grand format, et des dialogues vifs et incisifs laissant toute leur place aux suspens et intrigues… Une réussite à ne surtout pas bouder.

Gilles Landais

 

Fabien Nury et Sylvain Vallée : « Katanga ; Tome 3 – Dispersion », Éditions Dargaud, 2019.

Ceux qui ont déjà lu les deux premiers volumes de la série « Katanga », série signée Nury et Vallée plus qu’appréciée, saluée à l’unanimité, ne pourront que se réjouir d’en découvrir aujourd’hui le troisième et dernier tome intitulé : « Dispersion ».
Un contexte géopolitique tendu et trouble sur fond de colonialisme, celui de l’ex-Congo Belge des années 60, pour un scénario toujours des plus serrés, sombre et redoutablement ficelé, tel que Fabien Nury a su en habituer ses lecteurs. Avec toujours cette finesse psychologique que l’on retrouve tant dans le traitement de l’histoire retenue par Noury que dans les traits et visages de Sylvain Vallée, les personnages évoluent dans un réalisme cru et sans concessions…
Alicia est-elle prête à tout pour sauver son frère Charlie ? Entre mercenaires, politiciens, indépendantistes, Casques bleus et 30 millions de dollars en diamants, qui tire réellement les ficelles de cette histoire dont les auteurs ont pris soin de rappeler qu’il s’agit « d’une pure fiction mêlant librement des faits et des personnages ayant réellement existé avec des suppositions et des inventions délibérées ». Une moralité et des valeurs mises à bien dures épreuves et n’en sortant pas nécessairement vainqueurs, mais un réalisme implacable où pouvoirs, illusions, cynisme et cupidité s’entremêlent pour livrer un scénario puissant, finement ciselé, renforcé par les dessins de Sylvain Vallée avec des couleurs de Jean Bastide en collaboration avec Luc Perdriset. Appuyées par des dialogues saisissants et sans appel se succèdent des scènes en petits ou grands formats énergiques, violentes dans lesquelles ni les hommes ni les émotions ne sont épargnés, et c’est bien là toute la force de cet album.
Rien, en effet, ne manque à ce troisième volume de la série « Katanga » dont le duo Nury-Vallée ne pourra qu’être de nouveau largement salué. Seul bémol peut-être pour les fidèles et enthousiasmes lecteurs de la série : que ce soit le troisième et dernier tome !


Gilles Landais

 

Etien – Beka : « Champignac - Enigma », Editions Dupuis, 2019.

« Champignac - Enigma », un album signé du duo BeKa-Etien, BeKa (Caroline Roch, Bertrand Sabatier) pour le scénario et Etien David pour les dessins, retiendra l’attention des lecteurs pour son histoire trépidante :
1938 – juin 40, Berlin, la Belgique et l’Angleterre, une étrange machine allemande à crypter prétendue infaillible nommée « Enigma » et une histoire plus étrange encore qui commence pour Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, Comte de Champignac, un savant, comme on les aime, des plus farfelus, ingénu et inventif… Et si son nom est un peu long, il s’impose vite en simple Comte de Champignac, voire en Champignac tout court pour ses intimes lecteurs !
Juin 40, alors que la France et la Belgique sont occupées, un étrange message crypté parvient au château de Champignac. Que dit-il ? Le Comte de Champignac, jamais à court d’idées, ne tarde pas à le décoder, commencent alors des vas et-viens et des mouvements en pagaille… L’histoire est menée bon train, aussi alerte et vive que les planches et les dialogues (non sans humour) qui se succèdent sur un rythme soutenu. Sur fond de château occupé par les nazis, de champignon soporifique, de messages à décrypter, les personnages contrastés, les gros plans et les nombreux jeux d’éclairage happent le lecteur…
Après avoir réussi à décoder ce premier message, Champignac s’embarque pour l’Angleterre rejoindre son ami le Professeur Black. Qu’est devenue sa servante Nicolette ? Qu’importe ! Londres, puis Bletchley, typique village de la campagne anglo-saxonne et Pacôme de Champignac arrive au manoir de son ami Black où il rencontrera la si sympathique Miss Blair Mackenzie et le jeune Allan Turing. Là, en pleine Seconde Guerre mondiale, tous trois vont s’affairer planche après planche, secret après secret, code après code, à tenter de décrypter ces incompréhensibles messages de l’armée allemande. Une tâche qui défie l’entendement, mais il faut l’avouer passionnante… Arriveront-ils à découvrir à temps le codage de cryptage de cette infaillible machine allemande « Enigma » ?
Un album d’un Comte de Champignac auquel on ne peut que souhaiter longue vie et mille trouvailles, « Sabre de bois ! »


Gilles Landais

 

Milo Manara Le Caravage, Glénat, 2018.

Milo Manara poursuit avec ce second volume la suite de la fabuleuse histoire du célèbre peintre de la Renaissance italienne, Le Caravage. Le non moins célèbre dessinateur n’a pu, en effet, qu’être attiré par le destin si singulier de cet artiste du XVe siècle en fuite permanente ; une fuite à l’égard de ses contemporains, mais aussi et surtout à la recherche effrénée de son art qu’il saisira tout au long de sa brève vie en des toiles inoubliables. Caravage mourra à 38 ans, mais laissera un œuvre puissante et inégalée. C’est ce défi que retrace avec brio Milo Manara dans cette seconde partie intitulée « La Grâce ». Un volume qui débute en 1606 dans les alentours de Rome. Une fois de plus l’impétueux peintre est gravement blessé après sa rixe contre Ranuccio (évoquée dans la 1ère partie) et parvient mourant dans un camp de bohémiens. Là, il ne doit son salut qu’à l’aide apportée par la comtesse Colonna et l’attention de la belle bohémienne Ipazia qui servira son inspiration future. Les planches se succèdent et évoquent avec un trait enlevé cette vie trépidante du peintre aux mille bagarres et départs précipités avec une succession de clairs-obscurs dignes du grand maître. Mais, que cela soit à Naples, à Malte, jamais Caravage ne cessera de peindre ces toiles devenues si célèbres présentes aujourd’hui dans les plus grands musées du monde, Le Louvre, New York, Malte… Le trait de Milo Manara sait tour à tour se faire aiguisé, poétique, érotique, laissant toujours en haleine son lecteur avec de magnifiques évocations des grandes toiles du maître. Il faut dire que Milo Manara a passé son enfance dans une petite ville italienne proche de l’Autriche, a fait ses études à Venise et travailler à l’adaptation du Décaméron de Boccace avant de devenir l’un des maîtres de la BD érotique. Avec Le Caravage, Milo Manara signe une belle évocation du destin d’un des peintres les plus singuliers de l’histoire de l’art qui se termine dramatiquement sur une plage le 18 juillet 1610…

 

Gilles Landais

 

« Livingstone, le missionnaire aventurier » Rodolphe (Scénariste) et Paul Teng (Dessinateur), Glénat, 2018.

Nouvel album venant compléter la collection « Explora » chez Glénat, l’histoire « vraie » du légendaire aventurier David Livingstone. L’incroyable vie de ce missionnaire et aventurier parti de cette Angleterre Victorienne du XIXe siècle pour découvrir l’Afrique est connue, mais ne manque certainement pas de ce charme typiquement british lorsqu’elle est dessinée, scénographiée et rendue par Rodolphe et Paul Teng. Livingstone est une légende, un mythe traversant les siècles qu’il est effectivement bien plaisant de retrouver dans cet album.
Tanzanie, en plein cœur du sud du continent africain, un journaliste américain, Henry Norton Stanley, est envoyé par son journal pour retrouver les traces d’un explorateur David Livingstone disparu quatre auparavant. Alors qu’il aborde un village, il aperçoit un homme blanc, barbu, et survient la fameuse phrase « Docteur Livingstone, I presume ? ». Si l’anecdote n’est pas avérée, elle demeure symbolique d’une époque où tout ou presque était encore à découvrir en Afrique pour les Occidentaux défrichant cet incroyable continent. Rodolphe et Paul Teng ont réussi ce pari un peu fou de reconstituer une part de cet esprit d’aventurier et du mythe Livingstone grâce à la force d’un dessin d’une limpidité exemplaire et d’une trame acérée et tendue du récit. Des traits aiguisés enchaînant rebondissements et dangers, et renforcés par les couleurs de Céline Labriet, des ocres et verts de cette Afrique entre mer et ciel. L’album est captivant et développe bien, en effet, progressivement le caractère mythique du personnage de Livingstone devenue une légende vivante. Bien qu’usé par sa recherche effrénée des sources du Nil, sa quête mystique en tant que missionnaire, et son combat contre l’esclavagisme, l’aventurier retrouve, planche après planche, vie avec cette extraordinaire vigueur ayant fait de cet écossais un véritable mythe. Les deux auteurs ont ainsi réussi à faire revivre cette aventure emblématique de l’époque victorienne, ce qui n’est pas le moindre de leurs mérites !
L’album est complété par un dossier historique très bien fait, donnant les éléments biographiques de la vie de Livingstone et de ses expéditions, un dossier agrémenté de photos et documents et signé Christian Clot, de la Société des explorateurs français qui en signe également la préface.
 

Gilles Landais

CÔTÉ REVUES

Le Figaro Hors-Série « Picasso, les habits neufs du musée Picasso - Dans l’antre du démiurge »


Ainsi que le souligne Michel de Jaeghere dans l’éditorial de ce hors-série consacré à la réouverture du musée Picasso de Paris, l’artiste espagnol a toujours cherché à réconcilier des courants artistiques souvent éloignés tels l’art africain traditionnel et le classicisme. Cette voracité quant à la variété des sources inspirant son art a toujours été le préalable incontournable à l’expression personnelle de Picasso, une expression novatrice qui renouvellera totalement l’art du XX° siècle. L’hôtel Salé qui abrite le musée Picasso a fait l’objet d’une rénovation et d’agrandissements permettant un nouvel accrochage qui évoque la vie de l’artiste à travers ses œuvres : « Mes toiles, finies ou non, sont les pages de mon journal ». Ce numéro montre combien le réel chez Picasso est littéralement soumis à une déconstruction, puis à une recréation, qui s’abstrait des conventions. Le regard porté par l’artiste sur ce qu’il représente ne cesse d’étonner même si de nos jours, il ne scandalise plus. Cette dislocation du réel qu’il a osé peindre sur la toile ou sculpter est en effet aujourd’hui perçue - c’est entendu ou presque… - comme un état de fait au XXI° siècle, mais replaçons la démarche de Picasso en son temps, alors l’entreprise parait tout simplement révolutionnaire. Ce Nu debout ou encore le fameux Homme à la pipe ont été peints successivement en 1908 et en 1914, cent ans déjà…
Ce numéro à la riche iconographie nous fait entrer dans neuf journées vécues de la vie du peintre, du 25 octobre 1881, date de la naissance de Pablo que l’on crut mort-né, jusqu’au 8 avril 1973 où une embolie pulmonaire eut raison du souffle créateur du génie ; entre ces deux dates, pas une journée ne s’est déroulée sans qu’elle n’ait été consacrée à l’art dans un vertige étourdissant de créations protéiformes. La deuxième partie de ce numéro retrace la saga du musée Picasso, né en 1974, un an après la mort du maître, musée qui ne se veut nullement – et peut-être plus encore aujourd’hui -un temple figé, mais bien un laboratoire et un centre d’étude de l’œuvre de Pablo Picasso.

LIVRES A ECOUTER ET NUMERIQUES

« Marc-Aurèle » - une biographie expliquée par Véronique Boudon-Millot, Nombre de CD : 4, Label : Frémeaux & Associés, 2018.

Marc-Aurèle est un des penseurs antiques les plus cités aujourd’hui, mais en connaît-on pour autant la vie, son œuvre ? C’est pour répondre à ces lacunes que les Éditions Frémeaux & Associés ont eu l’heureuse idée de proposer en CD une biographie complète et éclairée du philosophe sous la direction de Véronique Boudon-Millot, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la Grèce antique. La vie de Marc-Aurèle fut riche de son berceau à sa mort. Après un règne partagé, il règnera seul sur l’Empire romain ; mais c’est alors un empire qui tente de résister aux attaques des barbares de plus en plus pressants, sans oublier la force croissante des chrétiens qui menacent également son unité. Il ne fallait assurément pas moins de quatre CD pour cerner ce destin hors du commun, et Véronique Boudon-Millot rappelle en introduction de cette biographie audio combien il est difficile de classer Marc-Aurèle, cet empereur et philosophe du IIe siècle de notre ère, aux multiples facettes. Le stoïcisme marquera fortement son éducation à laquelle veille la pieuse Domitia, sa mère. Cet empereur sera ainsi nourri de la pensée du philosophe Diognète, d’Épictète par l’intermédiaire de Junius Rusticus… Marc-Aurèle aura assurément beaucoup à penser ! Et c’est ce qu’il fera, laissant à la postérité ses « Pensées pour moi-même», cette œuvre que tant d’autres après lui liront et étudieront. Un recueil de pensées et méditations sur les journées passées au bord du Danube en guerroyant contre les barbares. Ses réflexions quant à la nature humaine, l’administration d’un empire ou de ses contestations témoignent de sa lucidité et tranche par son style direct des écrits hagiographiques traditionnels des autres empereurs. Et pourtant, les paradoxes ne manquent pas dans sa vie comme le fait d’être un philosophe stoïcien et de persécuter les chrétiens avec notamment l’épisode de Blandine et des martyrs de Lyon. Ces contradictions préfigurent celles de l’empire à son apogée, fissures qui menacent non seulement ses frontières, mais qui se propagent également en son sein avec une unité fragilisée en raison de son extrême diversité malgré la volonté hégémonique imposée par Rome. Véronique Boudon-Millot retrace en ces quatre CD bien plus que la vie de cet empereur, guerrier et philosophe, paradoxal et complexe, que fût Marc-Aurèle, elle immerge également son auditeur dans cette Rome antique du IIème siècle de notre ère. Une belle réflexion pour se familiariser avec l’un des philosophes romains les plus accessibles et appréciés de notre époque.
 

 

ARVENSA EDITIONS


Relire les classiques sur son ordinateur, tablette, liseuse ou smartphone n’est plus un vain rêve avec les éditions Arvensa formées de passionnés de la langue française et qui ont décidé de proposer des éditions soignées qui se distinguent de ce que l’on constate souvent sur le Net. Nulle numérisation rapide et non corrigée pour ces éditions, mais un réel travail éditorial de correction, mais aussi de mise en page et de navigation, afin d’offrir une qualité optimale de lecture, même sur format réduit d’un smartphone. Chaque œuvre a fait l’objet de plusieurs mois de travail, ce que tout à chacun ne pourra que constater et apprécier à la lecture des textes proposés. Rencontrant un réel succès, Arvensa Éditions a acquis une position de leader pour l’édition numérique des œuvres classiques en langue française. Disponible à l’achat sur le site de l’éditeur, sans DRM, chaque livre peut être lu sur tous les formats de lecture, Arvensa Éditions est également disponible sur Amazon, iTunes Store, KoboBooks, Reader Store (Sony), Google play, Barnes & Nobles. Avec une telle offre, ce sont les grands auteurs classiques qui sont désormais à portée tactile du lecteur, soit à ce jour 1700 titres des grands auteurs de la littérature et de la philosophie, dont 39 œuvres complètes. Aussi est-il possible avec Arvensa Éditions de partir en toute légèreté avec les œuvres complètes de Sénèque ou de Proust, relire les plus belles poésies de Charles Baudelaire, flâner avec Rimbaud ou encore se plonger dans l’immense Comédie humaine de Balzac…

Chaque œuvre est disponible en format zip avec les versions dans les formats epub (iPad, Kobo et autres liseuses sauf Amazon), azw3/mobi (Amazon) et PDF (impression) garantissant une lisibilité sur tout type de périphériques. (iPad, téléphone Android, liseuses…). Après ouverture de son compte sur le site de l’éditeur, le téléchargement se fait sans difficulté avec un fichier à décompresser. Pour les fêtes, l’éditeur propose un pack de 39 œuvres complètes avec 1500 titres, une idée cadeau idéale pour les amoureux de littérature classique quel que soit l’heure, le lieu, pays, continent ou partie du ciel. (www.arvensa.com)

 

 

 

 

 

Marcel Proust A la recherche du temps perdu - nouvelle version, réuni en 35 CD MP3 et 7 petits coffrets, Présentation de Jean-Yves Tadié dans le livret d'accompagnement, lu par : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE, Editions Thélème.

Les éditions Thélème ont réussi ce pari impensable d’enregistrer l’intégralité d’un des romans les plus connus de la littérature, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. L’entreprise étonne et surprend tant l’ampleur de la tache aurait pu dissuader d’enregistrer une œuvre aussi importante. Pour relever ce défi, les plus grands acteurs ont été invités à cette réalisation exceptionnelle : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE prêtent ainsi leur voix au narrateur de la Recherche. Et la magie opère, car comme le soulignait justement Raphaël Enthoven dans l’entretien accordé à notre revue «… la Recherche est une machine à éterniser les instants, même les plus insignifiants » et les voix de ces enregistrements, faisant revivre les évocations de Marcel Proust dans sa grande œuvre, offrent à leur tour de nouveaux éclairages, une nouvelle manière de percevoir le style, les images et les tonalités du roman. Toujours dans le même entretien, Jean-Paul Enthoven reconnaissait : « A chacune de ses lectures, il me paraît nouveau. Si je relis Voyage au bout de la nuit de Céline ou Une ténébreuse affaire de Balzac, j’ai le sentiment de lire toujours la même œuvre. Il y a chez Proust quelque chose de très mystérieux qui fait que ce qu’il écrit entre toujours en résonance avec l’état d’esprit du lecteur et l’état de son développement sentimental, psychique, intellectuel. C’est une magie. » Et répétons-le, c’est bien justement cette fabuleuse magie qui opère à l’écoute de ces CD. Le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, note également combien il est difficile de résumer une telle œuvre aussi vaste tant en raison du déroulement qui n’est pas linéaire chez l’écrivain que par les impressions et souvenirs du narrateur qui comptent souvent autant que les actions. Ces enregistrements réunis dans un luxueux coffret sont divisés en sept parties correspondant aux sept romans du cycle. Pour chacun d’entre eux, les personnages sont présentés, ce qui est une aide précieuse pour se familiariser avec les protagonistes de l’œuvre. De même un index détaillé permet de retrouver immédiatement un passage de l’œuvre dans chacun des CD par le recours au système des pistes audio. Par cette initiative des éditions Thélème, les amoureux de Proust pourront ainsi retrouver à tout instant avec un lecteur MP3, un lecteur CD ou un autoradio, ces voix magiques qui évoquent les nuits d’insomnie, la chambre du Grand Hotel de la Plage à Balbec avec les reflets de la mer ponctués par les plinthes en acajou ou encore le passage guetté de la duchesse de Guermantes et les désirs voluptueux du souvenir…

 

"Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" de Stephen R Covey, un livre audio lu par Benoit Grimmiaux, Audiolib.

 

Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent compte très certainement parmi les livres les plus importants du XX° siècle en matière de développement personnel. Son auteur, Stephen R. Covey (lire notre interview) disparu en 2012, a réuni dans cet ouvrage dense et exigeant la quintessence de décennies de lectures, travaux, conférences, séminaires sur le sens de nos vies. Il est aujourd’hui – heureuse initiative – disponible en audiolivre aux Éditions Audiolib. L’auditeur de ce livre, admirablement lu par Benoît Grimmiaux, avancera par étapes à la recherche de ce qui importe le plus dans sa vie, à mille lieues des recettes aussi faciles qu’inutiles. Stephen R. Covey nous apprend ainsi progressivement à sortir de nos ornières du quotidien, de ces réactivités qui minent nos relations et nos vues à court terme qui entament notre vie sans que ces temps gâchés ne puissent revenir à nouveau. Et c’est bien effectivement à vivre de nouveau ou autrement que propose R.Covey dans cet ouvrage audio, sans prosélytisme, ni idéologie, même si l’auteur ne cache pas son attachement à sa foi, attachement qui n’est nullement ostentatoire ni indispensable à l’écoute de ces lignes qu’il offre généreusement à ses lecteurs. Apprenons donc à identifier ces schémas erronés, à redéfinir notre mission à partir de ce qui importe le plus pour nous – un examen souvent difficile, mais si indispensable à la vraie vie – puis faisons en sorte que, jour après jour, notre quotidien se rapproche de cette vue idéale, avec ses aléas, mais aussi ses victoires. Une belle aventure à écouter avec Audiolib en téléchargement ou en librairie.

 

 

Adresse postale : 38 avenue Pierre et Marie Curie 78230 LE PECQ - France    Messagerie électronique :    infoslexnews@free.fr

COPYRIGHT : "La reproduction, l'utilisation ou la représentation, intégrale ou partielle, des pages, données, ou de manière plus générale de tout élément constitutif de la Revue LEXNEWS, par quelque support que ce soit, est interdite et constitue, sans autorisation de LEXNEWS, une contrefaçon".

 Envoyez un courrier électronique  à infoslexnews@free.fr pour toute question ou remarque concernant ce site Web.
Copyright © 2000-2019   LEXNEWS

site hébérgé par OVH
SAS au capital de 10 069 020 €
RCS Lille Métropole 424 761 419 00045
Code APE 2620Z N° TVA : FR 22 424 761 419 Tel. +33 9 72 10 10 07
Siège social : 2 rue Kellermann - 59100 Roubaix - France