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Édition Semaine n° 29 Juillet 2017

 

 

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Littérature - Poésie - Romans

 

Lawrence Durrell « Le sourire du Tao », Gallimard, L’Imaginaire Gallimard, 2017.

 



Ce livre par un trop bref résumé pourrait peut-être sembler à certains un peu dépassé, une légère désuétude des années 70… pourtant, il n’en est rien, et ceux qui connaissent et apprécient Lawrence Durrell, le savent bien. Il demeure, encore aujourd’hui, à sa lecture une certaine cocasserie – So british - et une crédulité ou une joie enchanteresse que l’on aime retrouvez chez l’auteur de Citrons acides et de Un peu de tenue, Messieurs ! Bien sûr, aujourd’hui, nombreux sont ceux qui connaissent les grands principes ou grandes lignes du Tao, le yoga tantrique, les techniques de respiration en matière d’amour ou de sexualité, c’est selon. Bien des précisions de ce vieux sage chinois ou inspiration de la belle Véga n’auront peut-être plus l’aura d’exotisme quasi ésotérique qu’elles ont pu avoir dans ces années-là. Qu’importe puis qu’avec Lawrence Durrell, cet anglais élevé aux Indes et ses souvenirs de moines tibétains, avec son expérience intime de la Grèce, des mystères d’Eleusis et sa rencontre avec Jacques Lacarrière, sa rencontre surtout avec son ami Henry Miller, ces quelques jours passés ensemble à philosopher deviennent plissements des yeux, sourires narquois, cris et éclats de rire complices sur fond de Ying et de Yang. Ils parlent, mangent et boivent ou boivent, mangent et parlent… Ces Journées passées à Sommières dans le sud de la France, loin pourtant de la Chine, des Indes, de la Grèce ou autres contrées ou celles encore passées avec Véga entre éveils et endormissements au bord des lacs italiens, lac Majeur ou d’Orta, à la recherche improbable de Nietzsche et de Lou, prennent, ici, des couleurs de kaléidoscope durrellien inimitables. Les fines poussières des années 70 deviennent étoiles dansantes, la tapenade prend une saveur de gingembre aux promesses d’éternité, l’eau se change en thé et le vin en poésie…

L.B.K.

 

Joy Coulentianos : « May », traduit du grec par Jacques Darras, Ed. La Bibliothèque, Coll. Les Cosmopolites, 2017.

 


C’est un joli et étrange ouvrage que ce livre nommé simplement « May » de Joy Coulentianos et traduit du grec par Jacques Darras ; une douce étrangeté qui vous enveloppe, happe et ensevelit.
Deux femmes, deux sœurs anglo-saxonnes, la quarantaine, quelques jours ensemble, de nouveau, sur cette île, quelque part en Grèce ; la mer, les crêtes, l’Acropole et le vent qui siffle, hurle parfois… L’une, May, raconte ses amours tout juste vécues, intenses, pulsionnelles, et se souvient, surtout, passionnément meurtrie, de cet amour au deuil encore suspendu, revenant inlassablement, et puis de cet autre encore qui l’appelle, l’obsède, la perdra peut-être de nouveau pour toujours, qui sait ?….Mais ici, rien d’un banal roman ; non, ici, c’est l’atmosphère de cette Grèce au soleil mordant, aux nuits sans fin, Grèce orthodoxe avec ses cimetières et ses rites d’un autre âge, secrets et envoûtants. Là, dans les grottes éternelles, cachées au-dessus de la mer Égée, et les tas de débris d’os, l’amour affronte sans complaisance la mort, un questionnement ininterrompu dans un dialogue mêlant l’érudition et le tendre sérieux de l’une, la sensualité et l’imagination de May, la mythologie, les rites chrétiens, orthodoxes, protestantisme et paganisme… Un dialogue où s’immiscent la narration, l’ivresse, le Zeïbeitico, la sensualité, les blessures et l’angoisse des nuits sans réponses. Chacune, à sa manière, tente de comprendre et d’expliquer ce qui fait qu’elle est, elle, « May ». On ne sait pas grand-chose d’elle, de cette femme passionnée, énigmatique, tombée amoureuse un jour d’un écrivain grec mort, pas plus sur l’auteur, Joy Coulentianos, en dehors de ces tendres et émouvants souvenirs que nous donne à lire Jean Blot dans sa postface. Comme un sarcophage ouvert dans la lumière crue de la lune, se superposent les héroïnes : l’auteur, son héroïne May, et celle encore de « Dis-moi qui aimer… », ce livre écrit par cet écrivain grec, avant May. Mais, « Qui est May » ? (« Qui aimer ? ! ») - Tous, lui disent : « May, tu ressembles à l’héroïne de « Dis-moi qui aimer… » ; sortilège, fatalité ? Ce sont les vents de la Grèce, ceux qui harcèlent, obsèdent, et ses dieux - Dionysos ou Bacchus, Hadès, Pan - qui soufflent, tournent les pages, faisant ensevelir les morts, ouvrant les tombes, les esprits et les âmes, et regardant souffrir, mourir, agoniser les vivants de leurs blessures et de leurs peurs trop humaines. Putains, amours, maquereaux, rêves, mort, sexualité et éternel féminin irriguent les veines de ces pages comme le vin, oublieux, submergeant et solitaire. Un livre d’une étrange force tel un poignard ciselé par sa propre victime. Il faut l’ouvrir comme on accepte de regarder le soir venir et la nuit grecque approcher, le temps d’un étrange songe, d’un amour éperdu, d’un livre…


L.B.K.
 

Béatrice Huret avec Catherine Siguret : « Calais, mon amour », Témoignage, éditions Kero, 2017.

 


Béatrice, Béa pour les intimes, veuve d’un policier sympathisant FN, vit près de Calais avec son fil ado et sa mère dans une routine tranquille et bien calée. Pourtant, un jour, le destin lui fera franchir les lignes, murs et barbelés de cette jungle située juste à quelques kilomètres de chez elle. Elle y découvre la misère, de celle qu’on n’ose ou ne veut penser tant que l’on ne l’a pas vue, mais aussi l’entraide, le bénévolat, les fraternités des sorts liés, et surtout, y croise un jour un regard, celui d’un homme, un Iranien, ce « regard si doux » que rien ne lui permettra jamais d’oublier… Il ne s’agit pas là d’un roman, ni d’un énième reportage, mais comme on dit "tiré d'une histoire vraie"; un témoignage franc et direct sur ce qu’a pu être la fameuse jungle de Calais, celle sur laquelle on a tant parlé, et pour beaucoup ignorée, avant qu’elle ne soit totalement démantelée en 2016, laissant depuis, tout autant ignorés, ces autres « centres » surgir ici ou là. Témoignage, piégeant les préjugés, d’une jungle de Calais, avec ses migrants, ses conditions non avouables, ses bénévoles aussi, et ces si minces espoirs d’un « rien à perdre » face à un enfer déjà vécu et fui encore et encore au risque de sa vie… témoignage aussi d’une belle histoire d’amour qui humanise cette jungle, car là, dans ce no man’s land, entre rixes, trafics et trahisons, y naissent aussi, bien sûr, des rencontres, des amitiés et des amours ; amour d’un jour, d’un soir, honnêtes ou non, mais parfois, plus souvent peut-être qu’on ne le pense, un « Calais mon amour », plus fort que la haine, la peur et la mort. Ce seront ces regards croisés, ce regard nommé « Calais, mon amour », qui bousculera la vie de Béatrice et de ses proches, et la mènera jusqu’au Palais de justice, justice française dans laquelle elle veut garder confiance jusqu’au bout… forte de son fils, de sa mère, de cet amour...

 

Andrea Zanzotto « Vocatif suivi de Surimpressions » traduction de l’italien et présentation par Philippe Di Meo, Maurice Nadeau éditions, 2017.

 

 

Andrea Zanzotto (1921-2011), ce natif de Pieve di Soligo en Vénétie reste encore trop méconnu en France, et pourtant, il est un des plus grands poètes de la deuxième moitié du XXe siècle en Italie. Avec Pasolini, dont il a partagé l’héritage culturel reposant sur la pluralité des dialectes et la richesse héritée du passé, son œuvre sans être une apologie des traditions et des temps anciens se veut une continuité de la langue italienne dans toute sa diversité, que cet héritage provienne de Dante, de Pétrarque ou du Frioulan. Sa curiosité lui permettra tout autant d’écrire certains dialogues pour Fellini (Le Casanova de Fellini, E la nave va, La cité des femmes), que de conseiller Pasolini pour son Saint Paul. Ce livre paru aux éditions Maurice Nadeau permet de découvrir deux œuvres éloignées dans le temps du poète, Vocatif, un recueil inédit en français de poèmes publiés en 1957, et Surimpressions publié en Italie en 2001 et avant-dernier recueil avant sa disparition.
Dans Vocatif, le poète dialogue avec un autre lui-même, mais ne trouve que son propre écho, ainsi que le souligne Philippe Di Meo, ouvrant ainsi une voie – et une voix – à un discours poétique étroitement lié au paysage. Les valeurs du langage sont au cœur de cette poésie, valeur interrogée à l’heure où les langues sont menacées par la globalisation, le bruit médiatique, l’appauvrissement et la raréfaction. Le cas ou conjugaison latine qui donne son nom au recueil apostrophe le poète, ou tout au moins un autre lui-même, à la fois masqué et dévoilé. La nature s’y manifeste comme une épiphanie :

Et dans mon cœur je découvre
écrite l’élégie,
et n’ai la pudeur de mon pleur
ni de l’écho invoqué.


Le questionnement sous la forme de la deuxième personne du singulier évoque les souvenirs au présent comme au passé, les temps se confondant parfois. Souvenir d’une mère et de cette mère encore enfant dans son berceau, la langue ne peut tout dire à l’instant, mais contourne ces lacunes par la remémoration ou des réminiscences. Le souvenir revit, surgit de nouveau dans la mémoire des éléments de cette nature foisonnante qui fait sens au poète. René, reconduire, revient, l’appel du passé est ici un maintenant, pour l’annonce du futur « tu jailliras ». Renouant avec l’unité rêvée par les classiques d’une langue qui ne saurait être que plurielle, Zanzotto polit sa poésie comme le ferait un joaillier avec les gemmes. L’éclat de ses facettes est manifeste, mais les gouffres n’en sont pas moins présents, pour plus de profondeur encore. Le poète manifeste une certaine familiarité avec la coincidentia oppositorum, les opposés se réunissant pour tisser une œuvre plurale.

Surimpressions, le second recueil de cette publication, questionne quant à lui la destruction du paysage, de la nature et de notre environnement. Le poète avertit le lecteur en exergue du recueil : « Le titre Surimpressions doit être lu en relation avec le retour des souvenirs et traces scripturales et, dans le même temps, de sentiments d’étouffement, de menace et peut-être d’envahissements dignes du tatouage ». La frénésie et les excès de tout genre font tout graviter vers une pléthore omnivore et annihilante prévient encore le poète. Les Paluds – titre du premier poème – et nom donné à ces zones marécageuses transformées au Moyen-Âge en bocages fertiles par les moines cisterciens sont menacés par la modernité tentaculaire, « un dernier rayon les persécute » alors que le poète aime à retenir d’eux ces « mosaïques de lumières mirées miroitées », la pluralité une fois de plus réconforte face à une unicité englobante et envahissante.
Deux recueils réunis, « Vocatif suivi de Surimpressions », qui font sens et donnent à découvrir avec justesse dans cette traduction de Philippe Di Meo ce poète italien que fût Andrea Zanzotto disparu en 2011.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Autobiographie d'une courgette – roman de Gilles Paris, 223 pages, Éditions Pilon.
 


Il s'appelle Icare, il n'a pas encore soufflé ses dix premières années et il nous raconte sa vie à travers une autobiographie comme s’il avait déjà vécu plusieurs vies... çà, ce n'est pas complètement faux... D'ailleurs, il préfère qu'on l'appelle Courgette, parce c'est comme ça que l'appelait sa maman qui est au ciel un peu à cause de lui... et que plus personne ne l'appelait Icare à part sa maîtresse à l'école, mais ça c'était peut-être bien aussi dans une autre vie...
Maintenant que Raymond, le gendarme, l'a accompagné dans cette maison d'accueil « les Fontaines » où les autres enfants aussi ont de drôles d'histoires, comme des cailloux dans leurs chaussures qui les empêchent de courir librement comme tous les autres enfants, Courgette va avoir une nouvelle aventure de vie entouré de cette petite bande, cette improbable fratrie où chacun doit apprivoiser l'autre, où les adultes bienveillants les aident à devenir des enfants « comme les autres » si possible. « ...Et il dépose la valise sur les marches et il relève la tête avec son doigt. - Sois sage ma Courgette. Et il me caresse la tête et je me laisse faire avant de dire « t'en vas pas Raymond !» et j'attrape sa grosse main dans la mienne et je la porte à mon visage. - Je viendrai te voir bientôt mon petit, dit le gendarme en retirant doucement sa main de mon visage et en la rentrant dans sa poche comme s'il emmenait ma caresse avec lui. ». C'est plein de poésie dans le cœur de Courgette et l'écriture de Gilles Paris la traduit avec délicatesse, humour, tendresse, tristesse aussi parfois car la vie de tous ces petits bouts d'homme n'est pas toute rose. La colère, le chagrin, l'injustice qu'ils regardent tous avec leurs yeux d'enfants et que Courgette raconte avec des mots de petit garçon. Ces questionnements, ces réflexions et ces raisonnements d'une implacable logique, leur vision du monde des adultes qu'ils essaient de comprendre et dont ils discutent tous ensemble avec Simon, Ahmed, Alice, Béatrice, Julien dit Jujube, les frères Chafoin Antoine et Boris qui aiment les mots compliqués du dictionnaire... Tous avec leurs petits cœurs cabossés, entre deux fous rires ou deux bagarres, entourés de tout le personnel des Fontaines, vont devoir réapprendre la vie. Un jour, il y a une petite nouvelle qui arrive, elle s'appelle Camille... « Tu l'aimes bien, la petite Camille, dit madame Colette et je ne sais pas si c'est une question alors je réponds pas et je balance mes jambes sur la chaise... »
Gilles Paris décrit des situations aussi cocasses que dramatiques mais toujours avec justesse car la pudeur comme la violence font partie du quotidien de ces enfants en reconstruction, en transit quelque part entre le monde de l'enfance et celui des adultes, entre abandon et espoir, l'auteur traite de leurs vraies préoccupations, l'amour, l'amitié, la mort, l'ennui, la jalousie et une réalité bien dure pour certains... Les responsabilités des adultes ne sont pas épargnées et certains se révèleront avoir un cœur « gros comme ça ! »
Voilà tout ce qui fait l'intelligence de ce roman, pas de moquerie, pas de pathos, pas d'exagération, rien d'inutile, que de mots qui mis les uns à côté des autres nous font partager une année de la vie d'Icare, euh ! non, pardon, de Courgette.
« L'autobiographie d'une Courgette » est une bouffée d'émotion pure.

 

Sylvie Génot

 

Alain Malraux : « L’homme des ruptures » et Alain Malraux et Philippe Lorin : « Malraux en son temps », Paris, Editions L’Archipel, 2016.

 

 

 

La vie d’André Malraux est certes connue, mais il est toujours plaisant de pouvoir la parcourir de nouveau et de l’y retrouver, qui plus est lorsque celle-ci nous est contée par son fils adoptif lui-même, Alain Malraux, dans deux récents ouvrages : « L’homme des ruptures » et « Malraux en son temps » ; deux ouvrages clefs, plus intimistes de par les liens forts et privilégiés qui lient l’auteur à Malraux, et parus aux éditions L’Archipel. Deux titres pour hommage, en cette année 2016, quarante ans après la mort le 23 novembre 1976 de Malraux, à cet oncle qui le recueillit enfant avec sa mère, Madeleine Lioux, après l’arrestation et la déportation de son père, Roland, frère de Malraux, et qui l’adoptera officiellement après le décès accidentel de ses deux fils en 1961. Hommage donc à cet homme de légende ; à Malraux, Ministre des Affaires culturelles sous De Gaulle, bien sûr, mais aussi Malraux, romancier, écrivain ; Malraux, colonel Berger… ce sont toutes ces vies, ses lignes de vies que chacun retrouvera selon ses préférences et qui ont fait d’André Malraux une figure majeure du XXe siècle. Dans un style empreint d’humour et surtout d’émotion, son neveu nous entrouvre avec respect et pudeur l’intimité de cet oncle qui joua pour lui véritablement le rôle de père. « La première escale de ma vie a donc duré plus d’un quart de siècle, et ce que j’ai vu, c’est d’abord par ses yeux que je l’ai vu. » écrit-il. Et c’est avec cette sensibilité, de cette place privilégiée que défilent alors les multiples visages d’André Malraux. L’oncle, bien sûr, mais également le trop audacieux explorateur d’extrême Orient, mais qui à partir de là écrira ses premiers romans – « La Voie royale » (1931), et obtiendra en 1933 le Prix Goncourt pour « La Condition humaine » ; mais, aussi, le colonel d’escadrille « España », de la brigade Alsace-Lorraine, hésitant encore à repartir au combat dans les années 70 pour le Bangladesh ; Malraux, l’amoureux d’art et de littérature, surtout, ami de Braque et qui réalisera ce rêve fou d’un Musée imaginaire à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence (« Le Musée imaginaire » ; « Voix du silence » ; « La Tête d’obsidienne ») ; Malraux, homme politique, bien sûr, défilant aux côtés de Romain Gary en blouson d’aviateur aux obsèques du général de Gaulle à qui il fut toujours fidèle ; l’homme, enfin, qui aimait séduire et être séduit, sa femme, Clara, Josette, mère de ses deux fils, Madeleine, mère d’Alain, Louise de Vilmorin qu’il retrouvera et Sophie, enfin, nièce de Louise. Une vie emplie d’honneur, d’orgueil et de silence notamment sur son enfance, mais vie romanesque aussi faite de voyages, de curiosité et de passion, et que viennent ponctuer, dans « Malraux en son temps », les illustrations de Philippe Lorin, alternance de pastel et de couleurs à l'image  de l'homme, comme pour mieux laisser le lecteur l’imaginer. Imaginer et rencontrer cet homme de destin, jouant avec le hasard, agnostique guettant les signes d’une certaine transcendance avec cet « Honneur d’être homme » que n’épargneront ni les deuils ni la maladie ni, enfin, cette mort qui le frôla une première fois, ainsi qu’il l’évoque dans « Lazare », avant de l’emporter, le 23 novembre 1976, il y a tout juste quarante ans.

L.B.K.
 

Michéa Jacobi : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) », Paris, Coll. Les Billets de la Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2016.
 


Michéa Jacobi avait déjà avec ses deux précédents ouvrages enthousiasmé ses lecteurs, il poursuit son Abécédaire ou « Humanitas elementi » avec ce troisième volume : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) ». Et, oui, cela se mérite d’être Renonçant chez Michéa Jacobi, mais aussi, un bien joli paradoxe pour celui qui suit effectivement son petit bonhomme de vies. Vies au pluriel, comme il se doit, pour ce chasseur impénitent de destinées qui aime à les collectionner, à nous les conter pour mieux leur redonner souffle comme d’autres regardent leurs maquettes de voilier prendre le grand large. 26 vies pour chaque lettre de l’alphabet – voilà, pour L’Abécédaire de Jacobi - que l’auteur se plaît, selon son humeur, à ranger, à arranger comme un calligraphe enjolive ses lettres d’arabesques et d’enluminures. Ainsi, après « Walking Class Heroes » qui nous avait menés sur les traces de ces marcheurs infatigables de tous les temps, puis « Xénophiles », ce titre qui lui va si bien, lui qui bannit les « Phobes » en tout genre, c’est au tour, aujourd’hui, de ces Renonçants d’hier et d’aujourd’hui d’avoir été élus pour cette dernière parution aux éditions La Bibliothèque.
Théâtre de vie, haut en couleur, presque par plan-séquence, maniant aussi bien le tragique que le comique, comme seule la vie elle-même sait le faire, Jacobi papillonne pris à son propre piège de renonçants en renonçants. C’est un peu le théâtre de la toile « La Comédie humaine » (1862) de Jean Louis Hamon, cette toile avec son théâtre de guignol et son pendu dans un décor pseudo-antique avec ces personnages baroques ou foutraques, ses lauriers et dépouillements, Diogène, son tonneau et sa lanterne… Les « Renonçants », ici, pour l’occasion ont été illustrés par l’auteur lui-même à la manière des bois gravés sur linogravure. Eh oui, Michéa Jacobi a plus d’une plume dans sa lampe d’Aladin et ne renonce à rien !
Véritable caléidoscope, suivre ces « Renonçants » pour certains connus, voire sanctifiés ou plus humblement inconnus de moi ou de vous, comme on suit des lignes de vie, c'est rencontrer Diogène de Sinope et Rimbaud, bien sûr, mais aussi un boxeur, Charles Quint avec son fatal 5, ou encore un maître de Go, un coureur cycliste et Fra Filippo Lippi ; on y croise évidemment des ermites et des saints, mais entre saint Antoine (non pas celui de Padoue, mais le « Grand », fondateur de l’érémitisme chrétien) et un pape - Célestin V, rien que moins que BB., oui, la même, celle qui renonça un jour pour les animaux et qui se retrouve, ici, « disciple de Cioran » ; comme quoi le renoncement… « Renonçants », donc, ou « 26 manières de se soustraire au monde », par lassitude ou par conviction religieuse ou philosophique, renonçants à grand destin, célébrités au célèbre renoncement ou simples vies minuscules si renonçantes qu’elles auraient pu disparaître des mémoires sans Jacobi, mais n’est-ce pas déjà un peu cela la vie éternelle ? Avec Michéa Jacobi, un peu chamane, se jouant des karmas, souffler n’est pas jouer, renoncer n’est pas abandonner, et c’est tant mieux !


L.B.K.
 

Didier Ben Loulou « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs » Arnaud Bizalion Editeur, 2016.

 


Didier Ben Loulou connu tant en qualité de photographe que pour la qualité de ses écrits (auteur d’une dizaine d’ouvrages), nous offre avec « Chroniques de Jérusalem et d’ailleurs » un remarquable ouvrage. Succession de chroniques sur ou inspirées de Jérusalem où il vit depuis 1993, il nous livre aussi avec cette sobre et profonde subjectivité de courtes ou plus longues digressions revenant, comme reviennent les souvenirs, sur ses autres voyages ou lieux de vie – Athènes, les Cyclades, le Maroc, Tel-Aviv où il a également vécu, ou encore Marseille, la Bretagne lors de son enfance ; l’auteur n’ignore pas qu’« il faut parfois toute une vie pour comprendre un lieu, une ville ». Car pour Didier Ben Loulou photographier ou écrire, « trop conscient que toute image recompose le réel », ce n’est pas seulement regarder, mais c’est observer toute la beauté d’une ville, d’un paysage, d’un visage pour en comprendre aussi toute la violence, la misère, la faiblesse ; comprendre pour que puissent enfin se dire l’injustice, l’angoisse et la mort et que se révèle subrepticement la fugacité de la vie dans toute sa fragilité. Et ses photographies d’Athènes et du Pirée, de Marseille, de Jérusalem ne cessent d’en témoigner. Didier Ben Loulou ne cherche ni le Beau éternel, cet idéal trop absolu, ni un réalisme social écrasant : « les pauvres, les démunis, tous ceux qui n’ont rien ou presque, c’est eux que je veux accompagner avec mes photos, non comme un engagement, une générosité, un combat, mais par nostalgie d’un bonheur innocent, simple et doux ». Ainsi, au gré de ces pages, des quartiers et des lieux moins fréquentés de Tel-Aviv – Adjami, Jaffa - ou ceux de Jérusalem, avec cette sensibilité délicate empreinte de lucidité et de pudeur, nous dévoile-t-il autant le photographe que lui-même ; plus de trente-cinq ans de photographies ayant donné lieu notamment aux recueils Jaffa, la passe (Filigrane Éditions en 2006) ou Jérusalem (éditions du Panama en 2008) défilent ainsi mêlant la réalité des souvenirs et le flou des songes. Que cherche-t-il, donc, cet homme qui arpente, seul le plus souvent, les quartiers de Jérusalem, de la Judée ou de la Galilée ? Peu de personnes comme lui connaissent la joie et les affres de cette acceptation de la solitude, de cette intimité profonde avec soi qui seule permet cet amour de l’autre, de l’altérité – lui qui connut et illustra deux textes de ou consacré à Levinas. La solitude, le silence, comme des puits sans fonds, sont chez lui féconds – écrit-il - et l’auteur ne sait que trop voir et écouter comme un aveugle et « attendre des heures à ne rien faire… à attendre seulement que les choses infusent en moi ». Mais ne nous méprenons pas, l’auteur aime également le mouvement, mouvement du temps et des foules, flux et tensions, battements de la vie ; « Ma photographie doit participer à ce mouvement pulsatif, ce flux multiple et éternellement changeant de la vie ». D’un pessimisme inconsolable, Didier Ben Loulou connaît cependant aussi le secret des joies solaires d’un Zorba le Grec. Refuser le calcul, le pronostic pour oser l’imprévu, l’improbable. Mais, que cherche-t-il, alors vraiment, ce photographe solitaire, dans ces vieilles pierres, ces stèles abandonnées, oubliées de ces vieux cimetières juifs qui lui parlent tant et dont il en attend, tout comme un espion, le moindre signe comme d’autres encore interrogent le vol des oiseaux ? « Dégager l’essence d’un chemin et y revenir jusqu’à l’oubli », écrit-il. Ses photos - Mémoire des lettres, éditions de La Table Ronde, 2012 - au même titre que ses pensées ou écrits se veulent comme un rêve obsessionnel hors du temps, hors de toute religion. Et de ce désert de Judée, celui des prophètes de la Bible, où subsistent encore éparpillés livres et lettres hébraïques, il entend en saisir la mémoire, les traces, les vestiges dans le vertige d’un lointain écho. Se glissent alors dans les pages de Didier Ben Loulou, presque sans bruit comme les pas du photographe solitaire montant d’un pas lent ou parfois décidé le sentier qui le mène à cet ancien cimetière, les attentes et les observations de ce regard à la fois ouvert et intime, réfléchi, pessimiste et pourtant si attentif à l’autre, à la vie. Car, l’auteur avoue que ses « photographies appartiennent à une mémoire lointaine que je n’arrive pas toujours à déchiffrer » ; contradiction entre l’énigme, le mystère et la palpitation même de la vie, mais en est-ce vraiment une ? « Rendre sensible l’absence » et « sentir l’invisible, cette présence constante qui nous guide jusqu’au refus », note Didier Ben Loulou. Désir trop fort ou souhait trop humble qui le pousse et l’attire inlassablement à saisir l’insaisissable, à dire l’indicible ou l’ineffable ; « L’invisible est partout présent en secret, il faut l’attendre patiemment dans les interstices du réel », confie-t-il encore, cherchant « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien » qu’aimait Vladimir Jankélévitch et qui laisse en suspens la question : « Y a-t-il une raison de ne pas aller à Jérusalem » ?

 

L.B.K.

 

Israël Joshua Singer : « Et Wolf fils de Hersh devint Willy », Editions L’’antilope, 2016.

 


Moins connu peut-être que son frère Isaac Bashevis Singer – prix Nobel en 1978, Israël Joshua Singer (1893-1944) mérite pourtant d’être lu ou découvert. Né en Pologne d’un père rabbin de tradition hassidique et d’une mère, fille de rabbin, d’appartenance mitnagdim, il a su dès 1916 s’imposer internationalement comme un des écrivains les plus reconnus de la littérature yiddish avec de grandes sagas telles que « Les frères Ashkenazi » ou encore « La Famille Karnovski ». Dans ce court roman ou novella « Et Wolf fils de Hersh devint Willy » paru en langue française aux éditions L’’antilope (titre original « Vili » paru en 1937), I. J. Singer nous conte la vie de Wolf, ce fils de Hersh, né avant la Première Guerre mondiale dans une ferme d’Ukraine, et qui à l’âge adulte émigrera, à l’instar de l’auteur, aux États unis pour y devenir Willy, laissant derrière lui l’enfant de confession juive qu’il était. Un roman entrelaçant au gré des situations et des retournements, un implacable réalisme à l’intime. Enfant, Wolf aime la vie de la ferme, de cette ferme natale presque plus que familiale et dont le père, Hersh, ne rêve que de céder pour vivre en ville au milieu des siens, des autres juifs. Cet amour de la nature, des oiseaux, poules, vaches et surtout des chevaux enthousiasme, éveille la nature de cet enfant calme et paisible qu’est Wolf, bien plus que les leçons de la Torah de son précepteur au grand dam de son père. « Le peu d’argent qu’il avait, cadeau de commerçants de passage, don de sa mère pour la fête Hanoukka, chaque sou économisé, il ne l’utilisait qu’à cela : acheter un poulain à un paysan, et avant qu’on ait le temps de se retourner, en faire un cheval, un vrai bijou. Ces jeunes montures, il les amenait même à la maison et leur donnait du sucre. » Un amour de la terre et des chevaux qui ne le quittera jamais, forgera son caractère et sera sa ligne de destin comme d’autres lisent leurs lignes de la main. Une nature calme plus paisible que douce, taiseuse plus que secrète, aux sentiments enfouis que seuls les chevaux savent entendre, mais non dénuée de caractère et de force intérieure au même titre que le style retenu par I. J. Singer pour ce court roman traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus. C’est ainsi, qu’à 21 ans, avec ou par cette nature, que Wolf sera appelé à servir le tsar dans la cavalerie des dragons russes avant que blessé au plus profond de lui, non au combat, mais par sa famille elle-même, il quitte son pays… « Malgré la croix dessinée sur la couverture noire du livre, Wolf n’était pas dépaysé en écoutant la lecture. Les histoires qu’il entendait parlaient des Patriarches, des juifs d’Égypte persécutés par Pharaon et que Dieu avait ordonné à Moïse de faire sortir du pays. Ça lui rappelait ses années d’enfance, quand son maître étudiait la Torah avec lui, le fait que cette fille goy aux cheveux raides lise l’histoire du peuple juif, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de la sortie d’Égypte, l’emplissait de fierté. Il se sentait plus important.
 -
Nice stories ! de belles histoires ! disait le vieux pour vanter la Bible aux yeux de Wolf. Tu connais ?
 - Bien sûr ! répondait Wolf en souriant. C’est l’histoire de mon peuple…
»
C’est là, là-bas, loin de chez lui, de sa ferme, que la terre et les chevaux, une nouvelle fois, le retiendront longtemps de cet autre côté de l’Atlantique avant qu’il n’ose ou s’autorise à se souvenir de son père, de sa mère, et de sa culture yiddish…
 

L.B.K.

 

Nicole Savy « Le Paris de Hugo » collection Le Paris des écrivains, éditions Alexandrines, 2016.

 


Nicole Savy signe avec « Le Paris de Hugo » aux éditions Alexandrines un petit livre plein de charme et qui nous entraîne dans l’univers bien particulier de la capitale de l’auteur de « Notre Dame de Paris » et les « Les Misérables », deux romans forgés aux ruelles, places et monuments de ce Paris que le grand homme aimait tant. Car Victor Hugo aime sa ville presque autant que les femmes, les confondant parfois, les visitant toujours. Ce jouisseur au sens noble du terme aime la vie, la vie amoureuse, c’est certain, et la vie sociale, cela est évident lorsque l’on sait avec quelle passion il défendra les déshérités, les plus pauvres, les exclus sans parler de son aversion pour la peine de mort. Il n’est pas jusqu’au directeur d’une prison que Victor Hugo ne visitera et auquel il fera des remontrances sur la qualité effroyable du pain servi aux détenus. Nicole Savy explore ce rapport bien particulier de la ville, de Paris et de l’homme de lettres célébré au point de lui offrir une rue à son nom de son vivant, le seul qui eût ce privilège parisien. Victor Hugo aime avant tout le Paris médiéval qu’il ne cesse de rechercher, d’explorer avant que les transformations radicales de son siècle ne bouleversent son paysage. L’étendard de Notre-Dame est un des symboles qui nourrira son inspiration romancière avec le génie que l’on sait, les ruelles n’ont pas de secret pour lui qui les arpente jour et nuit, y cherchant et y trouvant son inspiration, n’a-t-il pas écrit : « Être Paris, c’est marcher ». Alors l’homme marche sans cesse et écrit debout, insatiable de découvertes. La liberté est une des valeurs qu’il chérit le plus et qui, paradoxalement, l’éloignera si longtemps de sa ville avec l’exil. Il n’a pas peur du danger, risquera sa vie à plusieurs reprises pour défendre ses valeurs. Royaliste, pair de France, bonapartiste, il n’est pas dans l’inconstance mais choisit la défense des libertés de son temps dans le respect de la mémoire du passé. Cela aura un prix, il saura le payer avec dignité, gardant toujours dans son cœur une place de choix pour Paris, Paris qui s’en souviendra et le lui rendra bien.

 

 

Régis Debray, "Carnet de route". Écrits littéraires (« Quarto »), 1152 p., avec 220 documents, Gallimard, Paris, 2016.

 


Et si la destinée de Régis Debray était comparable à celle de saint Augustin ? Toute provocation mise à part, il y a tout de même quelque chose de commun entre ces deux hommes. Car ce Carnet de route est singulier : un seul carnet (pour plus de 1100 pages dans ce volume « Quarto ») et une seule route dans ce titre sans marque de pluriel. Or, l’exploration de la singularité d’un sujet unique est bien l’objectif que s’était assigné l’auteur des Confessions autour de l’an 400 de notre ère. Comme dans ce chef-d’œuvre qui inventa le genre de l’autobiographie, Régis Debray dit « je » tout au long de ce recueil : c’est même là le principe fondateur qui unifie tous les textes baptisés « écrits littéraires » qui sont repris dans ce volume. Il n’est pas jusqu’au titre de l’un d’eux – Loués soient nos Seigneurs – qui ne rappelle la première phrase des Confessions : « Tu es grand, Seigneur, et bien digne d’être loué ». Comme dans ces dernières, l’auteur « confesse » des fautes, des erreurs, des errements. Comme dans les Confessions, il culpabilise constamment de les avoir commis. Comme dans les Confessions (et comme dans les Mémoires d’Outre-Tombe), il colore souvent en noir pour se noircir et… noircir davantage de papier (Régis Debray avoue ignorer le clavier). Comme à la lecture de saint Augustin ou de Chateaubriand, on s’irrite parfois de ce qui peut apparaître comme un procédé. Il n’empêche, saint Augustin était toujours sincère sinon exact et Chateaubriand souvent crédible si ce n’est authentique. Augustin et François-René pleuraient volontiers et, de ces larmes, sont nés des chefs-d’œuvre. On sait aujourd’hui, grâce au recul, faire la part, dans l’analyse de leurs mémoires, de la mise en scène et de l’histoire. Il faudra attendre, pour juger sur ce plan Régis Debray, qu’il trouve son historiographe, son Pierre Courcelle ou son Michel de Jaeghere, afin que l’on sache si l’étiquette de « menteur magnifique » peut ou non lui convenir. Sur la forme on ne transigera pas : Régis Debray a une écriture, faite d’ellipses et de redondances, de brillant et de sombreur, de sublime et de trivial. Les « sauts » et les « gambades » d’un registre à l’autre font le style et défont l’unité. Comme chez Drieu La Rochelle (dont Régis Debray trace un portrait flatteur en dix lignes dans lesquelles il reconnaît notamment qu’il éprouvait pour ce « monstre sacré » une vraie fascination : « sa part nocturne m’est plus fraternelle ») on frise parfois la désinvolture esthétique et l’on est constamment victime des ruptures de ton, comme si ce signe distinctif de l’écriture satirique, servait, chez Régis Debray, de paravent à l’émotion, était une façon de ne jamais laisser pénétrer le lecteur jusqu’aux tréfonds d’un moi qui se dérobe : ces mémoires sont en partie déceptifs et Régis Debray, faisant mine de se livrer, se dérobe. L’autodénigrement joue avec l’autojustification, sans qu’on y voie toujours clair. On aurait aimé savoir, par exemple, pourquoi il se fit révolutionnaire en Amérique du Sud et pourquoi il servit François Mitterrand à Saint-Germain-des-Prés. On aurait aimé savoir comment, de philosophe, il se fit essayiste, médiologue, homme de théâtre. Bien sûr, tous ces sujets sont abordés dans le livre, et la ligne directrice semble être la culpabilité – parfois appelée « la haine de soi » – d’avoir quitté les armes pour les chaussons. Mais le fond de l’affaire n’est pas limpide et « la mauvaise foi », si elle demeure dénoncée, n’est pas toujours débusquée : idéaliste, Régis Debray est, pour commencer, un intellectuel engagé ; mais une fois « dégagé », ses prises de positions sont moins celles d’un « Candide à sa fenêtre » que d’un patriote qui défend, dans ses derniers textes, les valeurs républicaines, les humanités classiques, les grands auteurs et, dans « Un trèfle à quatre feuilles », la France. Le grand saut de l’auteur – de Fidel Castro ou de Che Guevara à Julien Gracq et à Romain Garry – s’il est bien décrit dans le livre, ne reçoit pas toujours toute la lumière que notre curiosité attendrait, avide qu’elle est de pénétrer un « cœur » autant qu’une « raison ». Il n’est pas jusqu’aux quelque 220 documents, photographies et lettres, qui jalonnent ce parcours, qui ne laissent un sentiment partagé, entre fascination et réprobation. On dévore avec passion et on admire jusqu’au moment où un doute vous prend. Fallait-il, par exemple, verser au dossier ce 17 sur 20 mis par Althusser à une copie de son jeune élève ? Fallait-il encore citer cette lettre haineuse de Jean Daniel mortifié de voir son « conseiller spécial » abandonner François Mitterrand en 1988 ? L’ultime illustration du volume – un guetteur hors d’âge, fusil entre les mains, affublé d’une barbe jusqu’aux genoux – résume notre malaise : la photographie est belle, mais la légende la gâte peut-être : « Sentinelle oubliée : tel qu’en lui-même enfin le cours des ans le change ». Le symbole est trop criant, le commentaire trop mallarméen, l’allusion à l’auteur lui-même sans doute hyperbolique. À la différence de ce que ressent le lecteur de saint Augustin, ce qui semblera peut-être parfois manquer ici, à force de vouloir la recréer par et pour l’intellect seul, c’est l’émotion.
 

Stéphane Ratti
 

"L'authentique Pearline Portious" de Kei Miller (The Warner Woman), 316 pages, Editions Zulma, 2016.

 


« Je m’approche d’elle, la prends dans mes bras et la serre contre moi doucement. Je murmure : -Les Crieurs de Vérité sont toujours là, Maman. On est encore là. Voyants. Prophètes. Annonceurs de Cataclysmes. On est là. Mais les choses ont changé. On saisit un crayon coincé derrière l’oreille et on écrit. On a écrit beaucoup de livres et devine un peu Maman : il y a des gens qui vont dans des librairies et achètent les livres que l’on écrit, les rangent sur leurs étagères. La plupart du temps, ils ignorent que ce ne sont pas des romans, des poèmes, des livres d’histoire. Mais de simples avertissements. Maman, il y a tellement de gens dans ce monde qui ont des oreilles mais ne savent pas entendre. Et tellement qui ont des yeux et qui ne savent pas voir. » « L’appel de la crieuse de Vérité est une Mise en garde… L’appel e la Crieuse de Vérité est Tempête & Ouragan & Inondation… L’appel de la Crieuse de Vérité est Tremblement de terre… L’appel de le Crieuse de Vérité est Regard porté sur le monde… Mais lorsque soudain la Crieuse de Vérité lance l’appel, les sangs des gens se fige… »
Où commencent les histoires ? Que parcourent-elles comme chemin ? Vers qui ? Qui les écoute ? Qui les entend vraiment ? Qui comprend leurs aventures improbables ? Quand s’arrêtent-elles et à quel moment recommencent-elles à voyager ? Vers quels horizons ? Qui témoignera de leur véracité ? Quand deviennent-elles parabole, légende ou curiosité locale ?
Là où commence la vie incroyable de la plus grande « Crieuse de vérité », née Adamine Bustamante, fille de Pearline Portious qui tricotait des bandages multicolores pour les membres malades d’une léproserie, quelque part en Jamaïque, juste parce que c’était si beau avec toutes ces couleurs… Là où seul Mr Mac peut encore vous conduire… Elle s’appelle Amadine Bustamante, elle est la fille de Pearline Portious, elle est née dans une léproserie et pourtant son état civil est Pearline Portious…
Il y a Miss Lily qui lui faisait la classe et aussi Mman Lazare ou Lucas Gilles dit le Capitaine et tous ceux qui ont traversé la vie d’Adamine.
Il y a Mr Gratte-Papyè, (comme l’appelle Adamine Bustamante, le prononçant en insistant bien sur chaque syllabe d’une voix à la gravité envoûtante qui emporte dans un monde étrange, rocambolesque, magique…) qui cherche à connaître ce qu’a été la vie de cette femme qui a reçu à sa naissance le don de « Mise en garde » destiné aux hommes. Kei Miller, l’auteur, venu de Londres pour collecter l’histoire de cette prophétesse et peut-être en écoutant les témoignages soufflés au gré du vent, découvrir certaines vérités car toute histoire ne commence pas toujours par « Il était une fois… » « Mais il faut que tu saches quelque chose à propos de mon pays, Jamaïque-là. Il fut un temps où les prophéties avaient des racines profondes, mais il fut un autre temps où ces mêmes prophéties devinrent poussière… ». Shhhhhhh… Chaque témoin contribue à la vérité, à la légende et aussi à faire revivre la mémoire de l’authentique Pearline Portious et lorsque Mr Gratte-Papyé les aura tous écoutés et que tous ces récits et vérités vraies « Des fois, Gratte-Papyé-là prend cinq histoires différentes et les transforme en une. Des fois, il raconte des choses pas fausses mais il les met pas dans le bon sens… » se seront croisés pour prendre le chemin du secret de la filiation, alors une nouvelle vérité devra-t-elle être criée, une prophétie annoncée… Un livre devra être écrit qui racontera une histoire qui débutera quelque part… « mais ce début ne se trouve pas au même endroit pour tous… »
Ce livre qui a une puissance magique subtile, qui transporte au plus profond d’un imaginaire collectif et de ses croyances serait-il aussi une mise en garde ?


Sylvie Génot
 

"Loin de Venise" Michèle Teysseyre - roman.198 pages, Éditions Serge Safran, 2016.

 


La vie ne tient donc qu’à deux souffles, le premier et le dernier.
Ils s’appelaient Antonio Vivaldi, Rosalba Carriera et Giacomo Casanova. Tous trois ayant connu la gloire dans leur art respectif. Vivaldi pour sa musique unique aux envolées virtuoses, reconnaissable entre toutes, Rosalba portraitiste pastelliste de renommée européenne et Casanova célèbre pour ses frasques de séducteur, ses échappées belles, ses fuites à travers l’Europe et ses mémoires.
Tous les trois sont au crépuscule de leur vie. Vivaldi et Casanova sont exilés loin de Venise, la ville de toute leur créativité et folies, l’un à Vienne et l’autre à Dux ; Rosalba, elle, perdant la vue, ne voit plus sa ville de canaux que dans ses souvenirs, et par ses rumeurs et ses effluves. « Dans ce monde privé de couleurs et de formes, les odeurs dessinent un paysage dont je tente de recoller les morceaux. » Tous les trois, loin de la lumière de la Sérénissime, la rêvent toujours, espérant la revoir avant de tirer leur révérence… Un chapitre par artiste, et Michèle Teysseyre, d’une écriture vivante et réjouissante malgré la mort qui rôde autour de chacun, nous fait partager les dernières préoccupations ou obsessions de ces personnalités uniques qui ne veulent pas se soumettre aux dictats de leur fin annoncée, mettant toute leur énergie, parfois déclinante, à lutter avec une certaine dérision, armés de quelque bons pieds de nez et jeux d’esprit contre le temps et le vieillissement des corps. Bien que « Molto agitato, Herr Vivaldi, molto agitato maestro », Vivaldi lutte contre un mal qui lui brûle les entrailles « Depuis qu’il m’a ordonné de garder la chambre, mon état n’a fait qu’empirer : une espèce de grosse fièvre. Ça brûle dans ma tête et dans mes entrailles. Ça brûle et aucune fumée ne sort. Quand je dis « fumée », ce sont bien sûr des notes dont je parle ; ou plutôt de la musique, qui brusquement s’est tue. Une chose incompréhensible ! Voilà qu’elle a disparu sans avertissement… Mais cette mauvaise passe ne durera pas, j’en suis certain. Je me suis relevé de bien d’autres chutes. ». Rosalba perd la vue et est d’une humeur exécrable avec sa sœur et ses proches, quelle souffrance atroce que de ne plus pouvoir voir les couleurs, « J’adorais la couleur. Les roses délicats, l’incarnat des fleurs et des lèvres, le bleu du satin. Tout ce qui est élégant et joyeux. En un mot, la clarté… Á cette distance, je parviens à distinguer une faible lueur, un vert opalescent dont la beauté me paralyse. Je voudrais pleurer, les larmes restent prisonnières. La tristesse et la rage ont verrouillé mon cœur… » Rosalba atteinte de la cataracte attend une première opération. Casanova, déchu de sa grandeur, ne supporte pratiquement plus sa situation : « À Dux, les derniers jours de l’hiver sont les pires : brumes sans fin, humidité pénétrante, partout le fort croassement des corbeaux. Le château est une tombe, que dis-je, un gigantesque mausolée, un palais prisonnier des glaces, au milieu d’un village peuplé de rustres et d’ignorants. Désormais mon exil est total, privé de tous ceux dont j’ai aimé le commerce, à la merci des lubies d’un comte sans cervelle n’obéissant qu’à sa fantaisie du jour… ». Mais que faire contre la grande loi de la nature qui rend ces trois personnages aussi mortels que les autres hommes ? Seules leurs œuvres les rendront immortels, « Memento mori… Souviens-toi que tu es mortel »… Seules les œuvres leur feront traverser l’histoire, jusque dans les salles de concert, sur les murs des musées, chez les collectionneurs privés ou dans les bibliothèques… Tous trois racontent certains passages de leurs vies, par petites touches à ceux et celles qui les accueillent ou les accompagnent dans cet exil. Pour Vivaldi c’est chez la veuve Walher qu’il reçoit Anna Giro, pour qui il veut écrire son dernier opéra. Rosalba est dans sa demeure du Dorsoduro notamment avec sa sœur Giovana. Casanova, réfugié dans le château des Waldstein, commence à y écrire ses mémoires. Tous trois, au quotidien, dans leur vieillesse, restent toujours indomptables. «… Don Antonio a cessé d’être sage ! D’ailleurs, l’a t-il jamais été ?…. J’ai rendu les armes, épuisé par un combat trop inégal. Des sons confus montent jusque dans la chambre. L’orage est passé. Vienne peut s’endormir. Mes yeux brûlent. Dans ma poitrine, le feu s’est rallumé. Mon corps est lourd, si lourd et si léger ! Comme privé de substance. Broyé. Peu à peu, je glisse en silence dans l’entre-monde du petit jour. » Rosalba entend un violoniste jouer au loin. Elle reconnaît la « Tempête » de Vivaldi et les couleurs se mettent à tournoyer dans son esprit. Puis plus rien, l’opération de la cataracte se termine… Reverra-t-elle le monde et ses couleurs ? Mais… « L’été touche à sa fin. Il règne sur la ville une incroyable touffeur. Je n’y vois désormais presque plus. Dans un mois, c’est certain, je serai totalement aveugle. Maestro Garbin a fini par l’admettre : La Signora est trop âgée pour que soit tentée une seconde opération. » Combien de jours obscurs séparent Rosalba du dernier, « dans l’attente de cette nuit, la dernière, où mes douces colombes viendront me chercher ». Quand à Casanova, en fort piteux état, s’est pris d’affection pour le jeune Dorothée qui lui tient compagnie et soulage ses douleurs, « La jeunesse s’amuse, elle m’a quitté. Mes reins sont douloureux, mon estomac se rebelle et j’ai perdu mon féroce appétit. Teplitz, Dux ou Venise, qu’importe. C’est le temps qui nous exile, non le lieu. » Casanova se mettant une dernière fois en scène « Voilà, je cambre un peu les reins, redresse les épaules, réajuste mon tricorne à plumet. Dans le grand miroir de Venise- le seul qui vaille dans ce château- je découvre ma silhouette : droite, élégante, aristocratique, mais dénuée d’affection. Vingt ans plus tôt, on savait vivre ! Au bal, au théâtre, à l’auberge, au ridotto, il n’était qu’une règle : la séduction. Jamais je ne fus mené par d’autres passions que celles du savoir et du jeu. Connaître, parcourir de nouvelles sentes, tomber amoureux… Tout cela est une seule et unique flamme. Lusisti sati, edisti satis, atque bibisti, tempus abire tibi est (tu as assez joué, assez mangé, assez bu, il est temps de prendre congé – Horace… Maintenant, tout est en ordre. Je peux m’en aller. » Maestro Vivaldi en 1741, Rosalba en 1757, Casanova en 1798, tous en partance pour un monde inconnu, mais qui sait s’ils ne s’y amusent pas du genre humain…
 

Sylvie Génot

 

"Mère disparue" de Joyce Carol OATES. 495 pages Éditions Philippe Rey/fugues, 2016.

 


« Le chagrin ressemble à ces essuie-mains des toilettes publiques. Partagés par trop de gens, il se salit et s’use. » Tant de personnes sont sincèrement touchées par le drame qui anéantit les sœurs Eaton, Nicole, dit Nikki et Clare son aînée. Un grand nombre d’entre elles reste abasourdi lorsque l’assassinat de « plume », Gwen, la mère de ces deux jeunes femmes, est relayé sur la place publique, dans le quartier du 43, Deer Creek Drive. « Le 43, Deer Creek Drive était transformé. De loin, on aurait cru que l’on y donnait une fête. Des véhicules de police barraient la rue. Les résidents du quartier devaient faire un détour. Lorsqu’ils demandaient ce qui s’était passé, on leur répondait poliment de circuler… Quelqu’un a été blessé ? - Blessé… comment ? -… Mme Eaton, dans cette maison. - Mme Eaton ? Gwen ? » Comment croire à l’incroyable ? Gwen Eaton a été sauvagement assassinée et ses filles vont devoir accuser le choc avec, pour Nikki, cette vision insoutenable, la découverte de sa mère gisante ensanglantée sur le sol du garage. Dans ce roman percutant et bouleversant, l’auteur Joyce Carol Oates, à travers des souvenirs, du plus insignifiant au plus grave, des phrases prononcées que l’on percevait comme banales et sans importance mais qui étaient pleines de sens cachés… donne à Nikki et à Clare, les clés de la vie de Gwen, qui avant d’être leur mère, a été, elle aussi, une petite fille, une jeune fille, une jeune femme, une femme mariée, mère, grand-mère puis veuve et vieillissante, pleine d’une énergie et d’un altruisme presque suspect voire inquiétant, pourquoi autant de dévouement pour les autres, cela cacherait-il des secrets… Ce qu’a pu penser le lieutenant Ross Strabane qui mènera rapidement l’enquête et arrêtera aussi vite le meurtrier. Parfois, on sourit de ces situations horribles, juste pour être atteint le moins possible, pour se sortir de l’insupportable, de la culpabilité de ne pas savoir, de ne pas avoir su, de ne pas avoir été là… Comme Nikki et Clare, chacune à leur façon, chacune avec leur propre histoire, chacune avec cette mère commune et perçue si différemment. Rester là, devant la maison familiale dans un sentiment d’abandon au-delà de la colère, de la vengeance mais en autant de morceaux à recoller…. « La dernière fois que vous voyez quelqu’un sans savoir que ce sera la dernière fois. Et tout ce que vous savez maintenant, si seulement vous l’aviez su alors. Mais vous ne saviez pas, et maintenant il est trop tard. Et vous vous dites - Comment aurais-je pu savoir, je ne pouvais pas savoir. » Voilà ce que nous livre Joyce Carol Oates, à chaque page, comment sa propre mère lui manque et comment, un jour, de façon très personnelle, notre mère nous manquera aussi… Attendre le procès de celui qui a brisé leur vie, leur cœur et une partie de leur âme, revivre après si possible et se reconstruire une vie où il y aura toujours un avant et un après, faire le deuil de l’insoutenable… « Mort. Ce mot navrant. Nous avions longtemps été incapables de le prononcer, à propos de notre père. Nous étions incapables de le prononcer à propos de notre mère. » Et puis il y a la maison à vider, trier toutes ces choses accumulées, des cartons poussiéreux et remplis des secrets de leurs parents, ont-elles le droit de les ouvrir, de regarder, de lire, de trier et de garder ou de jeter ?
« Comme si nous étions arrivées au seuil d’une porte qui, après nous avoir été longtemps fermée, s’ouvrait enfin mais… sur quoi ? » Alors il est temps que Nikki sache aussi cette vérité, la vérité pour avancer et comprendre finalement qui est-elle Nikki, Nicole Eaton et continuer à vivre, faire des choix… En fait s’affranchir de sa mère adorée, et grandir.
Joyce Carol Oates, Mme Joyce Carol Oates, bientôt octogénaire, écrivain couronné par de multiples prix littéraires ne cesse, livre après livre, de nous démontrer son immense talent, d’une écriture fluide qui parle à tous, qui nous transporte si aisément dans ces histoires universelles, cette écriture qui touche au cœur, avec Gwen, cette mère, mère de toutes et de tous.


Sylvie Génot

 

"L'Etoile du chien qui attend son repas" roman de Hwang Sok-yong. Titre original « Kaebapparagi pyôl » traduit du coréen par Jeong-Jin et Jacques Batilliot, 250 pages, Édition Serge Safran, 2016.

 


Dans la Corée du Sud des années soixante, sept jeunes adolescents, garçons et filles, Chun, Mia, Sanji, Yônggil, Inho, Chôngsu et Sôni, un peu révoltés, un peu idéalistes, souvent désenchantés dans cette société sortie récemment du joug de l'occupation japonaise, s'affranchissent du passage vers le monde adulte qui les attend à travers une initiation au caractère naturaliste et poétique ; initiation aux consonances des poèmes antiques qu'ils s'inventent par vague de fugues à travers les montagnes (monts Sôrak), de séjour dans d'étranges ermitages, de rendez-vous au café Mozart où les discussions arrosées d'alcool de riz non filtré, le makkôlli, ou autres nombreuses bouteilles de soju, se prolongent très tard, de voyages en train et de rencontres avec d'autres jeunes et moins jeunes qui eux aussi ne veulent pas terminer « dans le troupeau... Alors je me barre du troupeau... ». Tireront ils de ces expériences un début d'optimisme, dans cette paix fragile qui les étouffe, pour mener au mieux leur vie à venir ? Faire des choix d'études ou pas, d'amour ou pas, de création ou pas, satisfaire ou pas les projections de réussite des parents et des anciens qui ont connu la guerre et l'occupation, participer ou non au système capitaliste... Tous ces adolescents, hommes et femmes en devenir, se confrontent aux dilemmes quasi universels pour se construire, grandir et prendre leur destin en main. Chun qui veut devenir écrivain doit prendre son envol. Lui s'évade de sa condition en lisant et en écrivant. Il est le doux rêveur de sa classe au lycée et fait sans problème l'école buissonnière, décidant ainsi de vivre autrement que ce que l'on attend de lui, même si l'histoire et la politique le rattraperont plus tard l'enrôlant dans le corps expéditionnaire coréen rattaché à armée Américaine en partance pour le Viêt Nam... « C'est cet hiver-là que fut décidé mon départ pour le Viêt Nam.... J'allais enfin me lancer dans quelque chose qui n'avait rien d'abstrait : mourir ou survivre, telles étaient les deux possibilités qui allaient s'offrir à moi. » En fait, une guerre qui n'était et ne sera jamais la sienne. « Je ne me rappelle pas ce que j'ai fait jusqu'au moment où je suis monté dans le train militaire. J'ai dû boire.... À ce moment-là, alors que je disais adieu à ma jeunesse, je me redis compte à quel point je l'avais aimée. »
Chun parcourt ses années d'adolescence comme s'il regardait une peinture de paysages sauvages, comme s'il lisait de la poésie à la recherche de cet espoir perdu par ses parents (bourgeois déchus de leur position sociale et vivant dans les quartiers pauvres de Séoul, mère seule, veuve, pour élever la fratrie). Ses rencontres, ses amis dont les souvenirs de chacun forment le récit de ce roman, et celle avec le Lieutenant, la plus importante, homme qui l'emportera dans le tumulte de sa propre vie, sorte de grand frère ou père de substitution qui l'initiera à une certaine réalité, la sienne, l'embarquant pour une saison de pêche aux calamars ; c’est lui encore qui lui montrera une nuit l'étoile du chien qui attend son repas... « Tiens, la voilà ! Marmonna Lieutenant. Je regardai autour de moi. Il ponta alors l'index vers la partie ouest du ciel où le soleil venait de se coucher. -Là-bas... Le chien qui attend son repas, tu le vois ? Une étoile brillait près du croissant de lune. Il ajouta : -Au somment de sa gloire, on l'appelle l'étoile du matin. Repoussée et rejetée comme nous, elle devient l'étoile du chien qui attend son repas. Je me dis que le nom était joli et mélancolique. » Vénus, la plus brillante de toutes, celle qui rassure lorsqu'elle paraît la première...Alors tous les espoirs deviennent possibles.
C'est de son expérience personnelle, de sa jeunesse, de sa vie que Hwang Sok-yong tire ses pages émouvantes et quelque peu autobiographiques, avec des clins d'œil à la littérature française, Paul Valéry ou Henri Michaux. Ce grand écrivain coréen qui connut exil et prison pour ses positions politiques et humanistes, est aujourd’hui l'un des plus traduits dans le monde. Il devient dans ce livre un compagnon d'escales où chaque personnage est un petit port d'attache à sa jeunesse, jusqu'à larguer les amarres et se confronter à la suite des événements de l'histoire de la Corée.

 

Sylvie Génot
 

-Elena Ferrante Le nouveau nom (L’amie prodigieuse – II), traduit de l’italien par Elsa Damien, collection Du monde entier Gallimard, 2016.

 


 

-Elena Ferrante L’amie prodigieuse, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio, Gallimard, 2016.

 


Par-delà l’énigme de l’identité de l’auteur de « L’amie prodigieuse » (Folio) et « Le nouveau nom » récemment publié dans la collection Du monde entier Gallimard, l’univers dépeint par Elena Ferrante dans ses romans happe le lecteur dès les premières pages. Est-ce le ton adopté faisant alterner monologue et dialogue dans ce quartier populaire de Naples à la manière d’Accatone ou de Mama Roma d’un Pasolini, ou encore cette extrême sensibilité qui s’éveille entre deux êtres aux destins divergents mais si étroitement liés ? Toujours est-il que la romancière est devenue avec ces romans un phénomène d’édition dont l’anonymat du pseudonyme est jalousement gardé jusqu’à maintenant, même si le jeu habituel des hypothèses suggère quelques pistes. Le lecteur avait déjà découvert dans L’amie prodigieuse l’enfance des deux amies, Elena (la narratrice), et Lila, dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. L’attirance des deux jeunes filles pour les études, le déterminisme de leur milieu social opposant des barrières infranchissables, la violence ordinaire du quotidien se substituant à la parole et aux explications, l’amitié au-delà de la diversité, tels étaient les thèmes qui avaient déjà tissé cette fresque enlevée et passionnante qui se poursuit avec Le nouveau nom. Nouveau tome, traduit en français, où les destins se croisent et s’entrecroisent, Lila s’est mariée alors qu’Elena poursuit ses études avec toute la réussite qui l’éloigne de son amie pourtant omniprésente dans ses pensées et dans ses actes. Lila est-elle un alter ego d’Elena ? Cette dernière accomplira-t-elle ce que son amie n’a pu réaliser ? Le déterminisme peut-il être vaincu par la volonté ? Les questions fusent dans cette deuxième partie où chaque destin suggéré dans le premier volume se dessine progressivement pour s’imposer fatalement. Mais la fin de ce deuxième volet laisse clairement entrevoir que les choses ne sont ou ne seront pas si simples et évidentes, celle qui croyait aboutir réalise combien elle est redevable à son amie, l’histoire n’est pas finie, comme la vie de tous ces protagonistes auxquels le lecteur s’attache au point d’attendre la traduction des deux volumes qui suivent…

 

Pierre Voélin « Des voix dans l’autre langue » collection Poésie, La Dogana, 2015.

 

 

Pierre Voélin aspire à « la langue de mémoire », cette langue qui précède et dont le verbe anticipe la rencontre. Le poète interroge, convoque parfois, la nature, cette nature où langage, mémoire et oubli traversent, ensemble, le vent. Le secret, le silence ponctuent aussi ces espaces qu’il appartient à chacun d’interroger dans un murmure presque ou sans mot le plus souvent, si ce n’est ceux du poète, mais s’agit-il encore de mots ou de maux ? « Pas de mots – il n’y aura pas de mots » souligne Pierre Voélin… La nature est omniprésente mais son paysage n’est pas bucolique dans le regard du poète. Les angles, les césures, les lames effilées, le tranchant viennent accentuer la nudité de la mémoire griffée par les mûriers. Les gouffres béants qui séparent les étoiles des vivants peuvent faire naître les plus belles implorations sous la plume du poète. La puissance des métaphores saisit le lecteur lorsqu’« un pâle haillon de lumière effacera la nuit » ou encore « Sur un berceau d’osier se penche l’éternité », ces images vont au-delà des images, elles soulignent les distances et rendent possible toutes les rencontres, là où le silence est roi. A chaque page, comme à chaque souffle, le miroir de la poésie convoque les noms de ceux qui sont chers au poète, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Emily Dickinson, Umberto Saba, J.-B. Pontalis… en autant de dialogues que de voix dans d’autres langues, cette autre langue, celle qu’il nous appartient de découvrir grâce à ce recueil précieux pour son introspection tendue vers ce qui unit.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Philippe Sollers : « L’école du mystère » - Roman, Editions Gallimard, 2015.

 


 

Avec L’Ecole du mystère, Philippe Sollers, une fois de plus, joue, se cache, dit et ne dit pas, ce qu’il ne sait que trop bien… Il aimerait bien par exemple dire la messe, « on le montre au public qui est là, une foule ou presque personne, peu importe. » ; Philippe Sollers joue à les nommer, à les compter ces mystères : mystère de la foi, noir mystère de Baudelaire, et puis la musique bien sûr et toujours… Il leur attribue même des couleurs comme Rimbaud aux voyelles : noir celui de Baudelaire, blanc la foi, rouge… Lanterne magique. Il murmure, rêve, délire et les mots s’écrivent. Mystère des mots, aussi, du rythme des mots. Lui, il apprend et avance.
Face et contre L’Ecole du mystère, il y a Fanny. Qui est Fanny ? Un peu tout le monde, une femme, des femmes, beaucoup de femmes et des hommes aussi parfois, aigris, chagrins, fâcheux ; adepte du reproche, de l’écrasement de désir, elle porte sur le visage les marques du sourire pincé de la morale et des rictus de déception, ces fossés de déception que soulignait Aragon dans Aurélien. Mais, Fanny sait, elle a des avis sur tout, la politique, l’homosexualité, la PMA, et surtout s’y connaît plus que nulle autre en guerre des sexes. Fanny, c’est beaucoup de monde. Mais, qu’à cela ne tienne, entre misogynie et misandrie, gynandrie, il apprend, apprend et avance, Sollers.
Et puis, il y a heureusement les autres : Luisa, la concierge portugaise… Et surtout, il y a Manon. Manon, c’est la sœur, la femme, l’amante, l’amie. « Mon enfant, ma sœur, songe… », si chère à Philippe Sollers. Elles font partie du mystère, et avec elles, sur fond de poésie, de peinture, de lectures, de musique toujours – mais pas n’importe lesquelles - il se souvient, mystère de la mémoire, fabuleux caléidoscope… il n’a de cesse de se souvenir et d’apprendre. Il apprend et surtout avance Philippe Sollers, esquivant ici, bifurquant là, dans un tourbillon d’atomes, lui qui aime à citer cette phrase de Mallarmé : « Il peut avancer parce qu’il va dans le mystère ». Un converti Sollers, alors ? Oui, assurément, à la vie. Mysterium fidei.

L.B.K.

 

 

William Shakespeare Henry IV Première partie, traduction de l’anglais par Yves Bonnefoy, préface d’Yves Bonnefoy, Le Bruit du temps, 2015.

 


La première partie d’Henry IV de William Shakespeare, dans la traduction du poète Yves Bonnefoy, vient de paraître aux éditions Le Bruit du temps. Initialement paru à la fin des années 50 pour le Club français du livre, ce texte n’avait jamais étrangement été réédité depuis. Le poète a profité de cette nouvelle édition pour réviser sa traduction initiale, et la compléter d’une substantielle préface, qui à elle seule vaut introduction à l’œuvre du grand poète et dramaturge anglais. Ce drame historique paru en deux parties de cinq actes en 1598 et 1600 est inspiré des Chroniques de Holinshed dans lesquelles la Maison Percy se révolte contre le roi Henry IV à l’occasion d’une dispute d’une rançon pour un de leurs proches. Avec l’aide du prince Hal, futur Henry V, Henry IV parviendra cependant à les vaincre. Au cours de ce drame historique, Shakespeare introduit des épisodes comiques qui contribueront au succès de la pièce notamment avec le gentilhomme bouffon, Falstaff, qui mène une vie de débauche, entraînant à sa suite le jeune prince. Falstaff apparaît en effet synonyme de dérision, une figure qui inspirera le fameux opéra de Verdi et dont l’obésité gargantuesque relève de la farce, si ce n’est de la déliquescence des cadres de la société dans laquelle Shakespeare conçoit ce récit. Yves Bonnefoy introduit sa nouvelle traduction de cette œuvre en soulignant combien le rapport au monde de l’individu semble plus importer à Shakespeare que les rivalités princières elles-mêmes. La poésie peut alors servir de révélateur d’une connaissance de soi dans une société en décadence et dans laquelle un monarque ayant usurpé le pouvoir réprimera de manière intraitable le même procédé qui menace de le renverser. Falstaff rend perceptible de manière plus caricaturale encore cette déliquescence et manifeste ainsi au lecteur cet effondrement des valeurs. Il permettra également par ce ridicule de montrer combien la poésie peut surgir en -action à cette situation. Le prince Hal, héritier du trône, lorsqu’il s’associe aux débauches de Falstaff, cherche d’une certaine manière un enseignement en s’abandonnant à la pensée du néant, « tableau du retombement de l’ambition humaine dans le cloaque qu’est la matière quand celle-ci reste mêlée à des débris de l’esprit » ainsi que le souligne Yves Bonnefoy. En se ressaisissant, le prince, à l’image de la poésie qui surgit dans l’écriture de Shakespeare, trouvera à nouveau du sens au monde auquel il appartient. La poésie est alors l’étape de l’ultime lucidité, par l’ordre qu’elle propose, elle sera alors espoir au néant. Cette conscience poétique chez Shakespeare, allant de la prose au sonnet dans Henry IV, sera vouée à un avenir prometteur avec Hamlet.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

Caravaggino de Jean-Philippe Brunet – roman, 204 pages, Editions Cohen&Cohen, 2017.
 


Allongé sur son lit de douleur, rongé par un « petit souvenir » de la belle courtisane Isabella modèle pour peintres à ses heures perdues, et devenu homme d'Église après une vie d'artiste plutôt ratée, le narrateur conte sans rien omettre ses espoirs de devenir un peintre reconnu à Rome en ce début de XVIIe siècle où la peinture est partout, alors que Caravage y a déjà sévi, et que les ateliers ne forment qu'à la manière de … Un soutien mitigé de son père lui permettra quand même de tenter cette vie bohème et d'entrer en formation à l'académie d'Andrea Sacchi. Au final, il décida de se lancer dans l'écriture d'une « vita » plutôt que de perdre son temps, son maigre pécule, son énergie et même son âme à peindre. Durant sa courte formation, il fut amené à rencontrer un jeune peintre qui exerça sur lui une attractivité forte, et, il décida alors, et en fin de compte, de relater la vie de ce jeune peintre, Tommaso Dovini surnommé Caravaggino. « Plus que d'autres peintres que des tendances inverses tiraillaient, Caravaggino en fut écartelé. On l'appelait ainsi à cause de son tempérament batailleur et parce que, plus de vingt ans après la mort de Caravage, l'ombre et la lumière menaient encore chez lui leur combat spectral. » ; et le narrateur, de souligner encore : « Si je reviens toujours à Caravaggino c'est que, tiré tantôt vers la clarté du dessin de Sacchi et tantôt vers l'obscurité de Caravage à quoi il aspirait par nature, il incarne les conflits qui déchiraient alors la peinture... »
Soigné ou plutôt saigné par son médecin, Acarza, féru de peinture également, « Acarza ausculte son patient de la façon dont un peintre regarde son modèle... », chaque visite met en alerte le narrateur sur sa santé qui se dégrade alors que s'instaure une conversation sans fin sur l'art et la peinture de l'époque, source de réflexions profondes sur ce monde de luttes, de concurrences de talents, mais aussi de jeux d'égo entre ces artistes qui s'observaient pas moins attentivement les uns les autres ainsi que ne le faisaient leurs commanditaires.
À travers Caravaggino et l'obsession du narrateur pour ce personnage, nous parcourons cette Rome baroque du XVIIe siècle, parfois fantasmée, pleine de tous ces artistes géniaux, « Rome nous étouffe, voilà le secret du mal. Non seulement par son atmosphère empuantie, ses maisons noires, ses ordures et l'air méphitique de ses marais, mais le mal vient de plus loin. Il nous vient du passé. Ses racines plongent dans le sol antique et s'abreuvent d'une sève ancienne dont l'amertume nous empoisonne. Rome ! Ville de secrets et de merveilles, elle est aussi une ville de monstres et de prodiges où les femmes donnent naissance à des abominations que les prêtres refusent de baptiser. », dira le narrateur. Chercher à comprendre et à connaître qui état ce Tommaso dit Caravaggino devint alors le but de notre conteur qui comme un journal nous embarque dans ses courses folles à travers ruelles sombres, ateliers et auberges romaines, entre peintures et bagarres à l'arme blanche, entre arrestation de son « idole » et ces procès tellement courants à l'époque ; « Pour ce que j'ai vais dire du procès de Cararavaggino, toutefois, je n'invente rien. Tout s'est passé comme je le dis, les registres du tribunal du gouverneur de Rome en font foi.... J'errai seul, perdu, en quête de certitudes. C'est pour çà que j'ai compris Caravaggino dès que je l'ai rencontré. Il était plus jeune, impétueux. Il a un côté implacable, et aujourd'hui le voilà en prison....Rome dévore les peintres. Il y a dans Rome un Minotaure. Les peintres venus de province lui sont offerts en sacrifice. Même les plus forts n'en sortent pas indemnes... ». Ainsi en est-il de la condition des artistes de cette Rome baroque que l'on partage tout au long de ces pages écrites à la première personne du singulier par ce singulier écrivain. Lors de sa brève rencontre avec Le Bernin dans les grottes du Vatican, telle la question que le Christ avait posée à André qui le suivait « Que cherches-tu ? », il cherche, continue de chercher et trouvera peut-être la réponse à travers cette fameuse « vita del Caravaggino » qu'il lui promet d'écrire, alors que ce dernier dépérissait au fond d'un cachot. Mais, est-il vraiment possible de répondre à cette question au cours de sa vie, lui le faux poète, comme il se décrit lui-même à la fin du livre, faux poète entiché de peinture et peintre manqué devenu prêtre ?
 

Sylvie Génot-Molinaro
 

Philippe Sollers « Beauté » roman, Gallimard, 2017.

 


Euterpe, la muse grecque sait plaire selon l’étymologie de son nom et ses charmes ont certainement inspiré l’écrivain Philippe Sollers pour son dernier roman Beauté. Elle est associée à la musique et le lecteur pourra s’interroger : la muse ne s’est-elle pas substituée à Lisa, cette pianiste aimée par le narrateur dans ses pérégrinations grecques ? Notre rhapsode des temps modernes loue depuis longtemps déjà les arts et la beauté qui s’en dégage de différentes manières. Comme ses antiques devanciers, Philippe Sollers sait mettre en avant ce qui est plus que ce qui paraît. Le romancier excelle dans l’art de la variation - mélodique, rythmique ou harmonique - peu importe. Ainsi, la référence récurrente dans Beauté aux Variations pour piano, opus 27 d’Anton Webern rattache tout naturellement aux dieux grecs pour l’écrivain, l’écoute des rares fragments d’hymnes à Apollon parvenus jusqu’à nous lui donne raison. Sa pensée et ses œuvres tissent sur un métier une toile infinie, et Beauté ajoute encore quelques pages encourageant à cette prise de conscience : notre monde ne cesse de s’enlaidir. Les voix s’élèvent alors tel un chœur de vierges effarouchées, Sollers réactionnaire, Sollers conservateur, Sollers rétrograde ! Non point, Sollers plutôt optimiste, La beauté sauvera le monde aurait pu être de sa plume si Dostoïevski ne l’avait devancé. Du chaos peut ressortir la beauté, c’est un thème récurrent de tous les mythes fondateurs et des sagesses millénaires. Webern aimait citer Hölderlin qui estimait que « Vivre, c’est défendre une forme », ce qui perdure malgré les aléas du temps. Face à cela, l’obscénité inconsciente prédomine sur les écrans comme dans la vie quotidienne, les deux se confondant. Les dieux grecs font signe pour Hölderlin, le poète croit en leur résurrection, ce qui fait dire trop rapidement à Schelling qu’il a perdu l’esprit, image qui fait penser à la « folie » présumée de Nietzsche, mais en sommes-nous si sûrs ? Pour cela, pourquoi ne pas rêvrer comme l’y invite Philippe Sollers, un rêve vrai pour lequel il faut se rendre disponible, se déconnecter des interminables sollicitations modernes. Jüng a également fait ces voyages, Ulysse aussi, en enlevant ses bouchons de cire, mais attention au chant des sirènes… On retrouve dans ces pages inspirées les touches en botte du fin escrimeur qu’est Philippe Sollers qui encourage de lire Hamlet plutôt que d’assister à une de ces représentations contemporaines « foireuses » ! Le narrateur est dans les cieux avec Lisa alors que l’interminable guerre de Troie a toujours lieu, en bas. « Les phénomènes passent, je cherche les lois ». Face à la manipulation de l’ignorance, l’omniprésence des projecteurs aveuglants et du bruit médiatique, le sacré se voile, l’ennui guette, alors il est temps d’entendre et d’écouter ce que les anciens Grecs percevaient déjà, leurs dieux et leurs éclairs n’ont pas disparu, Beauté en témoigne !
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

La Sonate à Bridgetower (sonata mulattica). Emmanuel DONGOLA, Éditions Actes Sud, 2017.
 


 

Même si Emmanuel Dongala écrit à la fin de son dernier livre que cette histoire est une fiction fondée sur des faits réels, c’est cette histoire relatée comme la plus vraie possible que l’on gardera en mémoire en refermant les 334 pages de ce superbe roman. Qui se souvient du nom de George Bridgetower ? Qui était-il, ce petit garçon de neuf ans, qui à Paris en 1789, sur fond de Révolution en marche, va faire se lever une salle entière à la fin de son concert au Concert Spirituel « L’archet, porté par les dernières notes arpégées du rondo final, resta suspendu un moment au-dessus du violon – le temps d’un demi-soupir - puis attaqua allegro spiritoso la coda du dernier mouvement en un éblouissant jeu de démanché et de cadences bariolées dont les derniers trilles suraigus se perdirent dans le tutti de l’orchestre et des applaudissements de l’auditoire qui, en apnée jusque-là, n’en pouvait plus de se retenir. Certains étaient debout, […] Plus déconcertant encore, d’autres accompagnaient leurs battements de mains de cris, bravo, bravissimo, selon la dernière mode venue d’Italie. Mais ces manifestations bruyantes et intempestives ne déconcentrèrent point le jeune violoniste, il s’y était préparé. »
Dès la première page de ce roman il se passe quelque chose hors du commun, quelque chose que peu d’artistes parviennent à faire ressentir dans la pratique de leur art, et là, en suivant quelques années auprès du jeune virtuose violoniste Georges Bridgetower, nous découvrons une vie peu commune. Accompagné de son père natif de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinie (exotisme oblige), il va conquérir Paris, Londres et Vienne, laissant dans son sillage un destin d’enfant « à la Mozart ». George a tous les atouts au bout de ses doigts si agiles, il révolutionne la manière de jouer de son instrument. Il impressionnera les cours d’Europe jusqu’à se retrouver sous la protection du prince de Galles, comme un fils adoptif « Sous la protection du prince, George se sentit libéré. Le prince l’avait recruté dans son orchestre privé et avait signifié à ses employés qu’en tant que musicien exceptionnel George jouirait de privilèges tels que répéter dans sa salle de musique et avoir accès à sa bibliothèque privée… ». Il côtoiera dans sa vie d’enfant, d’adolescent et de musicien professionnel, les plus grands noms de l’époque, musiciens, scientifiques, écrivains, personnages politiques, anglais, français, allemands, italiens ou encore américains… Élève de Haydn, il éveillera en quelques années l’admiration de tous jusqu’à Beethoven dont il sera quelque temps l’ami proche, jusqu’à la rupture qui changea la destinée de « la sonata mulattica » que le grand compositeur lui avait dédicacée… Mais cela est à découvrir au long des chapitres captivants de ce récit. Loin de sa mère et de son frère restés en Autriche, George, sous la gouverne de son père farfelu, calculateur et joueur, ne va pas vivre que de rêve, il découvrira aussi la fragile condition des hommes noirs et des métisses juste après l’abolition de l’esclavage « À l’époque où la couleur de l’épiderme comptait tant et où les Noirs qui avaient réussi à s’insérer dans la bonne société étaient plutôt de peau claire car presque tous étaient les enfants naturels de maîtres blancs, il ne s’était pas du tout attendu à ce que l’interprète dont Haydn lui avait parlé avec admiration fût ce Nègre à la peau si sombre. » Il a côtoyé aussi la réalité de la vie de la plupart des hommes et femmes du peuple comme la désillusion de l’image du père, qu’il ne reverra jamais plus lorsque ce dernier quittera le royaume d’Angleterre en 1791 alors que George n’avait que onze ans. Mais fort de son éducation, de son talent, de sa jeunesse, George entre dans sa vie d’adulte comme dans une nouvelle œuvre de musique, avec enthousiasme, curiosité, soif d’apprendre toujours et virtuosité.


Sylvie Génot
 

Philippe Sollers, Franck Nouchi : « Contre-attaque », Paris, Grasset, 2016.
 

 

« Contre-attaque », le dernier ouvrage de Philippe Sollers, entretiens menés par Franck Nouchi, journaliste au Monde sur plusieurs semaines durant l’automne-hiver 2015/2016, aurait pu s’appeler « Contretemps » ou « A contretemps ». Le temps est en ces pages, en effet, pensé et repensé avec fortes convictions. Transformant leurs habituelles rencontres amicales autour d’un café en un long questionnement sur l’actualité, le siècle et le monde comme il ne tourne pas rond, Franck Nouchi bataille parfois au fleuret avec Philippe Sollers ; rien de nouveau tout à fait sous le ciel de l’auteur de « La France moisie » devenue pour lui déliquescente, mais un rappel plus actuel que jamais, plus urgent que l’état d’urgence : penser le temps et pour cela redonner au passé toute sa place, son long écho, pour appréhender le présent et le monde. Pas de futur sans un présent oublieux de la mémoire, mais seulement un triste et mortifère « No future », fabriqué de faux, de Spectacle et de bruit. L’auteur le rappelle, il aime la France, la Chine et le Tao. Et rien de plus creux pour Sollers que ce temps immédiat, figé, sans relief, qui engourdit au rythme des secondes numériques pour mieux engloutir. « Mouvement » signé du même auteur, le souligne une nouvelle fois, s’il en est besoin. Penser cet aujourd’hui, c’est pour l’auteur se souvenir et repenser la Révolution française ; c’est aussi se souvenir, pour cet étrange spécimen catholique romain sui generis qu’est Philippe Sollers, de la longue histoire des religions. Religions, Coran, Bible, laïcité, donc, mais en cet automne hiver 2015/2016, date de ces entrevues, comment pouvait-il en être autrement ? Et n’en est-il pas de même un an plus tard, aujourd’hui ?
Sollers s’insurge, martèle, règle ses comptes aussi et convoque en exergue Voltaire – « On a voulu m’enterrer, mais j’ai esquivé. Bonsoir. » - on sourit, approuve ou désapprouve, il donne à penser et c’est l’essentiel. Repenser le temps, repenser à penser, c’est avant tout pour l’écrivain, savoir lire, redécouvrir la littérature. La littérature pour drogue d’élection sans ses effets de descente difficile. « Car la littérature, elle, - souligne-t-il - pense en dehors de l’idéologie », lui qui ne veut ni idéologie ni intellectualisme, mais se veut écrivain français de langue française. Et savoir lire, c’est pour Philippe Sollers lire ou relire Saint Simon, Dostoïevski, Bataille et, bien sûr, Céline ! L’auteur n’en écarte pas pour autant Proust, Balzac ou encore Claudel, l’Ancien et le Nouveau Testament. Sollers se joue des grands écarts, feinte et pare, navigue avec autant de dextérité et de plaisir que certains astronautes dans l’espace et le temps. Lire, relire, donc, mais avant tout savoir vivre, car pour lui, « Pour savoir écrire, il faut savoir lire. Pour savoir lire, il faut savoir vivre ».
« Contre-Attaque », c’est aussi par savoir-vivre se souvenir de la beauté, la beauté antidote contre le laid, contre le faux. « Tout est laid quand tout est faux. Le faux est laid. L’extension du domaine de la laideur, c’est ça le Spectacle. Partout du bruit ! » C’est surtout absence de poésie. Et donc, absence d’amour. « La liberté, l’amour, la poésie. » Ce sont les trois mots de Breton » souligne-t-il. La Beauté indissociable de la poésie, et pour lui, bien sûr, de Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud, Hölderlin… La poésie comme musique pour Philippe Sollers, comme musique de l’amour aussi ou musique de l’écriture et de « L’Infini ».
Un ouvrage, une pensée qui ne demande qu’à être lue, relue, pensée et repensée avec à portée de lunettes les ouvrages littéraires d’une bibliothèque… là-bas, sur les étagères ou en piles, ces merveilleux ouvrages.

 

L.B.K.

 

"Sacrifice" de Joyce Carol Oates. 357 pages, Éditions Philippe REY, 2016.
 


Joyce Carol Oates, écrivain mondialement reconnu, dans sa 79e année, ne cesse de scruter, après des dizaines de romans et nouvelles, des prix littéraires prestigieux et des milliers de mots, de décrire la société américaine et d’en dénoncer les travers et incohérences. Inspiré par l’affaire Tawana Brawley de 1987, son dernier roman « Sacrifice » publié en France aux éditions Philippe Rey, dénonce dans un style net et parfois glaçant ce « cancer américain » ainsi que le nomme Joyce Carol Oates qu’est le racisme policier envers les Afro-Américains les plus défavorisés, exclus du système tout en en faisant partie et mis en pleine lumière par de trop nombreux mauvais faits divers… faits divers dont nous sommes témoins de la première à la dernière page de ce roman dérangeant. « Z’avez vu ma fille ? Mon bébé ?…. Quelqu’un a vu ma fille S’billa ?…. S’billa l’est jeune pour son âge, et elle fait confiance… elle sourit n’importe qui… depuis jeudi elle a disparu… Quelqu’un voit S’billa, s’il vous plaît appelez-moi : Ednetta Frye. Mon téléphone c’est… Non ! Pas la po-lice ! Ça s’trouve c’est la police de Pascayne qui a pris ma fille ! » Alors qu’au même moment, Ada, une voisine déclare : « Il était 8 h 20. Une belle matinée fraîche et ensoleillée d’octobre. Ada Furst se rappelait l’escalier de la cave jonché d’éclats de verre et de gravats qu’elle avait descendu en continuant d’appeler d’une voix tremblante : « Holà ! Ho ? » À peine si une pâle lumière pénétrait l’obscurité. La plainte se fit plus forte. Désespérée. Ada clignait des yeux dans la pénombre. Ada avançait à pas prudents. Elle entendait quelqu’un murmurer Aidez-moi aidez-moi. Puis elle vit : la fille… Es-tu Sybilla ? Sybilla Frye ? Oui j’ai vu que c’était Sybilla Frye. Je l’ai vu tout de suite. » Ada témoigne la première dans l’enquête menée par l’agent Iglesias. Mais qui, qui a fait ça ? Ce que dira Sybilla, c’est qu’un ou des flics blancs l’auraient enlevée sur le chemin du retour de l’école, séquestrée pendant plusieurs jours, battue, violée et laissée pour morte, là, dans la cave d’une usine abandonnée avec des blessures apparentes et des inscriptions racistes sur le corps. Elle ne se rappelle pas tout, n’a pas bien vu mais un homme aux cheveux jaunes et avec une plaque de flic, ça ne s’oublie pas. Voilà les faits ! À partir de là, toute une faune peu scrupuleuse et se préoccupant bien peu de la vérité, essaie d’exploiter cette affaire au mieux de ses intérêts (financiers, médiatiques, publicitaires ou propagandistes), et va s’intéresser à cette jeune fille et à sa famille proche. Les gens du quartier, eux, ne se prononcent pas car elle n’a pas, il faut le dire, vraiment bonne réputation cette jeune fille, mais les journalistes, avocats, prêcheurs, leaders religieux, dans un contexte politique exacerbé par des tensions raciales et de luttes pour les droits civiques, se jettent sur cette belle et jeune victime à monter sous conditions ! Sybilla devient dans un spectacle sensationnaliste médiatique, une sorte d’icône ou de prétexte pour organiser des marches contre le système répressif envers les Afro-Américains et le respect des droits civiques même si dans cette affaire quelque chose, il est vrai, sonne faux et cloche… « Il y a peut-être quelque chose qui cloche là-dedans, Ada. Personne n’a de certitude. « Quelque chose qui cloche »… Que veux-tu dire ? Dans l’histoire de cette fille. Et dans l’histoire de la mère. Ce que nous avons entendu dire… des faits qui ne peuvent pas être corroborés… » Jusqu’où cette croisade pourra-t-elle être menée et avec qui en tête de file ? Qui se soucie vraiment de Sybilla et de toute cette histoire qui au fil des témoignages, des analyses et recherches semble bien se flouter un peu plus à chaque page ; en revanche, apparaissent clairement, en pleine lumière ou projecteurs, à travers cette satire de l’Amérique que nous livre Joyce Carol Oates, les problèmes sociétaux et raciaux qui rongent chaque jour une bonne partie de ce pays. Par ce dernier ouvrage, Joyce Carol Oates, auteur blanc, prend position et dénonce cette société troublée par son incapacité à accepter sa propre histoire. Un roman aux différents points de vue et voix et qui ne saurait laisser indifférent.


Sylvie Génot
 

"Aquarium" de David Vann – roman, 271 pages, Éditions Gallmeister, 2016.

 


« Comment se remet-on d’une journée comme celle-ci ? Mon grand-père au sol, le souffle coupé, Shalini et moi, nues et mouillées, blessées, ma mère recroquevillée dans son coin, Steve caché quelque part. Comment recolle-t-on les morceaux d’une famille et comment pardonne-t-on ? » Mais surtout que s’est-il passé pour que les personnages de ce roman en soient arrivés à cette situation ? C’est ce que nous conte David Vann dans son dernier roman « Aquarium » dont l’écriture totalement décomplexée nous emporte dans la moiteur d’un aquarium de la banlieue de Seattle, où Caitlin, une petite fille de douze ans rêve devant les poissons incroyables qu’elle y voit tous les jours en attendant de rejoindre sa mère, Sheri, à la sortie de son travail. Un jour elle y rencontre un vieux monsieur avec qui elle se liera d’une amitié simple, directe et innocente, partageant avec lui cette fascination pour le monde faussement silencieux des fonds marins et autres abysses, étudiant le comportement parfois étrange de leurs habitants.
Mais lorsque ce vieux monsieur, à qui elle se confie, lui demande de rencontrer sa mère, Caitlin va sans le savoir provoquer une véritable lame de fond réveillant la plus obscure des histoires, celle de sa famille… « Aquarium » est un roman qui traite de la reconstruction, du pardon et de ses limites, des camouflages que nous utilisons comme les poissons pour nous dissimuler dans l’environnement et cacher à la plupart notre vérité, celle des souffrances les plus vives et toujours à fleur de peau, qu’un banal événement peut raviver jusqu’à une violence ultime… Ce monde de l’eau immense et total, parfois sans source de lumière et dans un silence hypnotisant, Caitlin l’imagine être celui où elle est protégée et s’y réfugie lorsque celui des adultes devient insupportable, « Je serai ichtyologiste quand je serai grande. Je vivrai en Australie, en Indonésie ou au Belize, ou au bord de la Mer Rouge, je passerai le plus clair de mon temps immergée dans ces eaux chaudes. Un bassin vaste de milliers de kilomètres. L’ennui, à l’aquarium, c’est qu’on ne pouvait jamais rejoindre les poissons… Je voudrai vivre dans ce monde-là. » Seulement la vraie vie n’est pas celle-ci et dehors, aux portes de l’aquarium, une autre version de contes de fées se profile. David Vann va chercher le pire comme le meilleur de ses personnages et il traite là une autre facette des relations entre les membres de ces familles brisées, dont il nous a dévoilés dans chacun de ses romans un pan des plus inattendus. Cette famille n’a pas de bouée de sauvetage et doit se sortir seule du flot des émotions aussi douloureux que cela puisse être. Pas de résilience, juste une reconstruction que raconte Caitlin lorsqu’elle est devenue adulte et que son regard sur les événements a pris une certaine distance et qu’elle peut s’autoriser à penser : « Je me souviens de ces paroles car j’y pense toujours depuis, cette idée qu’on ne s’éloigne jamais vraiment, que ce qui nous apparaît comme une découverte n’est en réalité que la révélation de ce qui était caché mais pourtant là, en attente. Je m’en souviens car c’est peut-être, me semble-t-il, une voie vers le pardon… »
 

Sylvie Génot

 

"La Neige de saint Pierre" de Léo Perutz 218 pages, Éditions Zulma, 2016.

 


« Lorsque la nuit me libéra, j'étais une chose sans nom, une créature impersonnelle qui ne connaissait pas les concepts du « passé» et d' »avenir »... Si je disais qu'il s'agissait d'un état de conscience vague, imprécis, allié à un sentiment d'indétermination totale... Il serait aisé de dire que je flottais dans le vide. Mais ces mots n'avaient aucune signification. J'avais simplement le sentiment que quelque chose existait, mais je ne savais pas que j'étais moi-même ce quelque chose... Je ne peux dire combien de temps cela dura, quand les premiers souvenirs réapparurent... » Qu'est-il arrivé à Georg Friedrich Amberg, docteur en médecine de profession et exerçant dans la petite ville de Morwede depuis peu de temps, pour qu'il se réveillât un jour dans un lit de l'hôpital d'Osnabrück ? Voici un étrange récit de Léo Peruzt dans lequel se mêlent la réalité au fantastique, ou ce que l'on croit être du fantastique, aussi bien nous lecteurs que les personnages eux-mêmes de ce roman intrigant qui nous fait partager le projet fou, vrai ou pas, du baron von Malchin und der Bork... De son lit d'hôpital Georg essaye de remettre ses souvenirs dans un ordre logique qui lui permettrait de comprendre sa situation actuelle. Par bribes il tente de retrouver le fil conducteur, de Berlin à Morwede, d'un institut bactériologique à son lit de convalescent... Qui est-il, lui-même ? Est-il certain de tout ce qui l'envahit, sentiments, sensations, discussions remémorées, perceptions d'évènements ou se mêlent présent, passé et peut-être futur ? Quel secret n'arrive-t-il plus à se remémorer, et ce encore pour combien de temps ? Est-ce un rêve éveillé ou est-il hanté par quelque chose qui le dépasse...
L'inquiétude nous gagne à chaque chapitre, elle nous entraîne dans quelques labyrinthes historiques et politiques. Il y a Bibiche aussi qui pourrait bien être un grand amour « À ce moment-là, j'étais heureux, tout à fait heureux. Je ne souhaitais même pas qu'elle me vît. Il me suffisait de savoir qu'elle était là et de la voir... ». Il y a aussi le prince Praxatine, le régisseur du domaine, Fréderico, la jeune Elsie qui a la scarlatine, Arkadi Fiodorovitch, l'instituteur libre-penseur, et enfin le curé désespéré que la foi ait quitté le cœur et l'esprit des paysans, alors, pour lui, si une petite expérimentation pouvait rendre la foi à chacun...Et puis, peut-être que les travaux que mène le baron dans le secret de son laboratoire avec l'aide de son assistante sont liés à tout cela... Qui sait ce que baron va lui demander de faire, lui le médecin et s’il refusait, et s’il acceptait ?
Ce roman aux rebondissements hallucinatoires dénonce la folie, les manipulations des âmes et des esprits, du pouvoir dans un contexte qui pourrait bien être un terreau révolutionnaire au devenir incontrôlable. Serait-ce « La Neige de saint Pierre » qui aurait ces pouvoirs sur les consciences paysannes et mènerait la danse ? Jusqu'au dernier chapitre ne sommes-nous pas en train de rêver cette étonnante histoire, tout comme Georg ? « Ne prends pas cet air catastrophique Amberg. Il faut dédramatiser les choses. Les rêves nous donnent à profusion ce que notre misérable vie nous refuse trop souvent. Et la prétendue réalité, dans tout cela, que devient-elle, qu'en reste-t-il ?... » A nous de le découvrir dans ce roman inattendu qui fut interdit par les nazis lors de sa parution en 1933.


Sylvie Génot

 

"Les pleurs du vent" de Medoruma Shun – roman, traduit du japonais par Corinne Quentin, 124 pages, Éditions Zulma, 2016.
 


« C’est Shin qui avait lancé « Chiche qu’on monte ? » Un défi de gosse, quoi ! Mais c’est Akira qui a le courage de monter… « C’étaient les vestiges de l’ancien ossuaire en plein air dont même les vieillards du village ignoraient de quelle période il pouvait bien dater. » Pourtant ce lieu cachait une part d’histoire, celle de la terrible bataille d’Okinawa, et une part de mystère, celle d’un crâne dont on disait que parfois il pleurait. « Akira et sa bande avaient les yeux rivés sur la forme blanche qu’on apercevait dans l’espace obscur. Comme si quelqu’un l’avait délibérément posé là, un crâne se trouvait à l’entrée de l’ossuaire, bien en équilibre. Ses orbites noires fixaient la mer vers le lointain. » Les gens du village, eux, n’avaient pas oublié ce lieu mais ils le voyaient d’une manière différente jusqu’au jour où un journaliste, Fuji Yasuo et son assistant Izumi, arrivèrent au village pour rencontrer le père d’Akira, Seikichi, et parler avec lui de ce crâne, de ces pleurs, de ce qui les aurait provoqués, de la guerre et de la bataille d’Okinawa, de lui poser quelques questions afin de faire un reportage pour la télévision et que ces événements historiques ne tombent pas dans l’oubli, dans le cadre de la prochaine commémoration de la fin de la guerre… Mais surtout pour le crâne, non ? « D’après ce que nous avons entendu dire, ce crâne appartiendrait au squelette d’un kamikaze dont, nous souhaiterions aussi établir l’identité. »
Cent vingt-quatre pages d’une écriture sensible, douce, tourmentée parfois, Meduruma Shun conte l’histoire de ce village et de ses habitants, de ce que la guerre a laissé comme traces dans le paysage, dans les sillons profonds de la terre, sur la crête des vagues, sur les visages des hommes, dans les cœurs des femmes tout comme dans l’imaginaire des jeunes enfants… Alors que viennent chercher exactement ces deux jeunes hommes de la métropole dans cet endroit aux frontières du réel et du fantastique, quelle vérité veulent-ils mettre au jour ? A qui s’adressent les lamentations des morts et du vent ? « Jusqu’à présent, personne n’avait jamais eu l’idée de parler sérieusement du crâne qui pleure à quelqu’un d’extérieur au village. D’abord parce que le sentiment d’avoir une dette envers ceux qui étaient morts à la guerre interdisait aux survivants de parler à tort et à travers des disparus, mais surtout que quiconque entendait la triste lamentation du vent ne pouvait qu’être saisi de stupeur. »
Pour savoir, il suffit de se glisser dans la poésie même de ce texte et essayer de trouver la paix des âmes, tant pour les morts que pour les survivants et pour les descendants qui porteront aussi une partie de l’histoire, la réelle, la guerre, la mort et ses secrets et celle de l’imaginaire et des croyances collectives qui permettent de poursuivre et de vivre en croyant à l’histoire du crâne qui pleure… « A un moment, on ne savait pas exactement quand avait commencé à se répandre une rumeur selon laquelle on entendait des pleurs provenant de l’ossuaire. On disait qu’un crâne, peut-être déposé là par quelqu’un, regardait la mer au loin et pleurait. »


Sylvie Génot
 

"Vincent qu'on assassine" de Marianne Jaeglé. 317 pages, Édition L'Arpenteur, 2016.

 


C'est bien la théorie du suicide de Vincent Van Gogh qui est remise en cause dans ce dernier roman de Marianne Jaeglé, car selon elle, Vincent ne se serait pas suicidé, on lui aurait tiré dessus, certes, par accident, mais on lui a bien tiré dessus. Un doute subsista bien, il est vrai, à sa mort en 1890, mais il fut vite balayé et l'annonce de la mort du peintre Vincent Van Gogh fut associée à ses déboires psychiques et « l'affaire était dans le sac ». C'était sans compter sur les recherches des historiens Steven Naifeh et Gregory White Smith qui ont travaillé l'antithèse du suicide. Bien que de son vivant et selon tous ceux et celles qui ont rencontré ou côtoyé Vincent Van Gogh, sur des témoignages collectés aussi bien à Arles qu'à Auvers-sur-Oise, il semblait étrange et peut-être un peu « dérangé » - « Ceux qui l'ont vu peindre ainsi, des heures durant, dans la nuit, on bien ricané. Vincent en rit lui aussi dans sa barbe. Dans la rue, quand il passe, on l'appelle le fada, ce qui veut dire fou dans le Midi. » Alors ne le serait-il pas devenu depuis que pour stopper ces voix qu'il entendait dans sa tête, lui tenant de terribles propos sur sa personne et sur son œuvre, il s'était tranché lui-même l'oreille ? « À nouveau les voix reprennent. C'est un murmure d'abord, puis elles montent en intensité. - Tu as tout raté, vous avez vu comme il a tout raté. Vous êtes taciturne. Le voilà seul désormais, il l'a bien cherché, qui aurait cru autre chose ? Je le serai aussi. Ne vous l'avais-je pas dit qu'il échouerait encore une fois ? » « Délires, hallucinations sonores" note le médecin dans son carnet. Mais bien sûr, il n'y a pas autour de lui que ses hallucinations, il y a aussi les commentaires, les rumeurs et autres ragots à son encontre. Pourtant, lorsqu'il revint de cette soirée avec quelques une de ses connaissances, Vincent se tenant le côté titubait bien, espérant juste pourvoir arriver jusque dans sa chambre, à l'étage de ce petit hôtel d'Auvers-sur-Oise où il vivait depuis quelque temps grâce à son frère Théo toujours enclin à agir au mieux pour ce frère plein d'angoisses profondes, tourmenté au point d'en devenir associable mais tellement créatif... Là perdant presque connaissance à cause de la douleur, il est retrouvé gisant dans son sang et vu la blessure il est impossible que Vincent se soit fait çà...seul... Qui a tiré, pourquoi ? Comment jusqu'à aujourd'hui le mode de l'art s'est-il contenté de cette version du peintre fou qui se tue ? N'était-il pas grand temps de détricoter cette légende ?
Est-ce le poids de la mort de ce frère dont il portait le même nom, est-ce cette énergie violente et latente qui le handicapa jusque dans son désir d'être un bon prêcheur, est-ce l'impossibilité d'être indépendant financièrement pour vivre sa vie d'artiste, sont-ce ses amitiés illusoires avec Paul Gauguin et les autres peintres de l'école de Pont-Aven, est-ce cette impossibilité d'avoir une relation affective avec une femme et de fonder une famille comme a pu le faire Théo, est-ce cette dépendance totale qui le lie à son frère, est-ce sa vision du monde totalement novatrice « Moi, je voudrais seulement montrer ce qui, de la beauté du monde, m'apparaît.» et qu'il peint avec une fougue si peu ordinaire qu'il en fait peur « il peint top vite, il le sait, son frère le lui reproche, et d'autres aussi, mais quoi ? Il est emporté par son désir du monde. », est-ce une urgence de vivre et de créer, est-ce que Vincent serait né dans une époque qui ne serait pas la sienne, comme né trop tôt ? Quel contexte pour vivre et créer ou plutôt pour créer et survivre !
C'est donc sur les deux dernières années de sa vie, d’Arles à Auvers-sur-Oise, que Mariane Jeaglé dépeint cet homme aux prises avec les contradictions et les incompréhensions de son temps, tout ce qui a pu faire de lui « le suicidé de la société », ainsi que l’écrivit Antonin Artaud ; tout ce qui a fait que cette société-là, paysanne et bourgeoise, l'avait finalement déjà condamné à mort... Mort de circonstances non atténuantes...Et par ce roman, Mariane Jeaglé rend hommage à un artiste hors-norme qui n'aura connu de bonheur que ces quelques moments fugaces lorsqu'il peignait en plein champ, en pleine conscience des couleurs et de la liberté.


Sylvie Génot
 

Philippe Sollers "Mouvement" collection Blanche, Gallimard, 2016.
 


Le mouvement de la main dans La Création d’Adam chez Michel-Ange rencontre celui du Christ avec Caravage dans La Vocation de saint Matthieu, ce mouvement omniprésent dans les Psaumes lorsque le Dieu d’Israël « fendit la mer Rouge en deux parts, […] et fit passer Israël en son milieu… ». Mouvement encore dans la Caverne de Lascaux avec ces traits et ces lignes de fuite qui anticipent ou rappellent celui de la nature, nature dont l’homme ne s’est pas encore suffisamment séparé avant de devenir amnésique. Chez Philippe Sollers, les morts, ces pauvres morts, sont plus riches qu’il n’y paraît, et plus vivants aussi, tel Hegel, Pascal, Hugo, Rûmî ou encore le fresquiste de Lascaux… Ce n’est plus un état des dieux mais un état des lieux que le romancier dresse dans ce songe d’une nuit d’été où la confusion règne, c’est bien connu : « toute transcendance est dissoute, et que le mouvement général, en France, est un repli sur soi, de type naturaliste, comme un grand retour au 19e siècle […] La crédulité est extrême, la spiritualité une marchandise comme une autre, chaque secte vante ses produits, la drogue sévit. » Déprimé Sollers ? À l’évidence non, tout juste lucide, une joyeuse lucidité et même s’il n’est pas un ange, il écrit des motets avec Bach derrière son épaule pour oublier la disparition de l’écriture et celle de la lecture. Les Tweets concurrencent depuis longtemps les Psaumes, le peintre de Lascaux a-t-il encore une voie – une voix – dans ce maelstrom médiatique ? Bataille le croyait, Sollers aussi, le lecteur, on ne peut que le souhaiter à l’heure de son clonage en 3D (Lascaux, en attendant le lecteur…). Hegel prend la place de Virgile dans cette divine facétie et nous assistons, médusés (Sollers évoque aussi la méduse dans ces pages) au silence et à la surdité planétaire lorsque le Mouvement ne se fait plus. L’immense tapage tente de convaincre du plein de la vie alors qu’il n’y a que le délié de la mort. Ces nouveaux cercles de l’Enfer sont plus ou moins bien masqués par le chahut de l’information, l’inanité des « philosophies » mort-nées et les installations artistiques dégringolant. « Seule la pensée agit » ajoute le narrateur, et « L’Esprit absolu sait nager », alors pouvons-nous être sauvés de cette noyade et autres lobotomies contemporaines ? Sollers en dresse un catalogue redoutable aux accents de son fameux Paradis, on l’entendrait presque le déclamer d’une seule traite : « Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction… », le catalogue se poursuit pendant une page et demie. Pour échapper à l’inéluctable, il faut - clame voire martèle-t-il - avancer masqué, aller à contre-courant, choisir le mouvement infini, abandonner le verbiage et ne retenir que le seul vrai roman, « le mouvement de l’Esprit, rien d’autre » sicut dixit.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Florence Naugrette : « Le théâtre de Victor Hugo », Coll. Le théâtre de…, Editions Ides et Calendes, 2016.
 


Au XIXe siècle, c’est avant tout dans le domaine du théâtre que l’écrivain entendait acquérir sa célébrité, il n’est donc pas étonnant que Victor Hugo, ce monument littéraire français, peut-être aujourd’hui plus connu pour sa poésie ou ses romans, ait dès lors de son vivant voulu s’imposer sur les scènes théâtrales parisiennes, ainsi que le souligne Florence Naugrette dès le début de son ouvrage consacré au théâtre de Victor Hugo et paru aux éditions Ides et Calendes. L’auteur, professeur à la Sorbonne, auteur notamment de Le théâtre romantique (2001) et co-auteur du Théâtre français au XIXe siècle (2008) adopte pour cet ouvrage une approche à la fois classique et moderne, réexaminant notamment la « révolution » romantique et son début donné au théâtre avec la fameuse bataille d’Hernani. Retenant pour une première partie, une approche chronologique, l’auteur nous entraine des souvenirs et premières tentatives théâtrales de Victor Hugo vers ses premières « grandes » pièces : de Cromwell ou Amy Robsart vers Marion De Lorme, et surtout Hernani jouée au Français puis à l’Odéon ; puis ce sera à la Porte-Saint-Martin, le succès avec Lucrèce Borgia, peut-être son plus grand succès après l’échec du Roi s’amuse, et enfin Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. C’est durant cette première période de sa vie théâtrale que Victor Hugo rencontrera, en présence d’Alfred de Vigny, au Français, Alexandre Dumas qui, après avoir entamé ensemble la fameuse querelle des modernes contre les anciens, deviendra son ami jusqu’à la fin de leur vie. Une amitié qui durera, au de-là des brouilles, plus de 30 ans ! (Correspondance inédite Dumas – Hugo, « Une amitié capitale », éditions La Bibliothèque, 2015.) Alexandra Dumas pensait – ce que ne partageait pas Théophile Gauthier - que Victor Hugo n’était pas fait pour le théâtre, une célèbre lettre adressée à son fils en ce sens en témoigne, avait-il raison ? Le destin, en tout état de cause, amènera Victor Hugo contraint par l’exil à se tourner à Guernesey vers le « Théâtre en liberté », des pièces qui ne seront jamais jouées de son vivant mais écrites avec une liberté de ton qu’il s’autorise loin de la censure et des scènes parisiennes, et qui marquera la seconde période de la vie théâtrale d’Hugo. Enfin, dans une seconde partie, Florence Naugrette propose une étude par genre du théâtre de Victor Hugo : ses thèmes de prédilection, ses jeux scéniques, et enjeux philosophiques notamment politiques. A cette seconde partie analytique ont été ajoutés une chronologie, un index des pièces théâtrales de Victor Hugo et une biographie sélective.

 

Henry Miller : « La sagesse du cœur », Editions Bartillat, 2016.

 


On ne s’attendait plus à lire en ce début de XXIe siècle un nouvel Henry Miller en langue française, et pourtant, ses lecteurs se réjouiront de pouvoir contre toute attente découvrir ce presque inédit « La sagesse du cœur » publié en langue française aux éditions Bartillat, éditions ayant déjà eu l’heureuse initiative de publier d’Henry Miller Ma vie et moi en 2010 et Le monde du sexe en 2013. Le dernier ouvrage, La sagesse du cœur, The Wisdom of the Heart , traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Villeneuve, rassemble divers textes, articles ou nouvelles parus du vivant de l’auteur essentiellement dans la presse ou parutions londoniennes, américaines ou encore notamment parisiennes juste ou pendant la Seconde Guerre mondiale (notamment dans la fameuse revue foutraque "The Booster", qu'il créa avec le concours de son comparse et ami Lawrence Durrell,  et dont la courte vie fit sa renommée), certains textes ayant été publiés dans l’édition française de Dimanche après la guerre paru en 1944. Henry Miller avait semble-t-il choisi lui-même avec un soin tout particulier ces textes destinés à former recueil en 1941, année même où paraîtra Le Colosse de Maroussi. On y découvre, ici, un Henry Miller, peut-être un peu moins extraverti, un peu moins désordonné que celui du Tropique du Cancer, de Sexus ou Nexus, mais toujours en quête de ce qui le fait assurément vibrer. Tourné vers une réflexion personnelle et intérieure, l’auteur y interroge la destinée, le destin de l’homme et surtout celle de l’artiste. Il interroge, questionne, convoque D.H. Lawrence, Lawrence d’Arabie, Swedenborg, prophètes et sages bouddhistes ou taoïstes… On le suit, on le perd parfois, puis retrouve dans ces digressions passant de l’art à la psychanalyse, de l’occultisme à la photographie, de la littérature au cinéma… Il nous entraîne sur les traces de ses amis, le photographe Brassaï avec son regard et son œil infaillibles ou Blaise Cendras avec des textes d’une émotion toute personnelle. Mais Miller nous parle aussi de cinéma avec l’acteur Raimu, ou encore, bien sûr, de cette putain, sa putain avec ce style bien à lui signé Miller et qui a fait sa renommée. Mais au-delà de ces chemins, c’est assurément le Destin avec un grand « D » qu’Henry Miller entend interpeler, convoquer ; ce consentement à la vie, ce « oui » nietzschéen qui cogne au cœur de tout homme, cette « Sagesse du cœur » s’il ne l’a ni fait taire ni tué. Ainsi, ces deux textes surprenants, passionnants sur Balzac, un Balzac peu connu sous cet angle de la destinée, celui de Louis Lambert et de Séraphîta, et qui révèlent à eux seuls toute l’audace de cette pensée si personnelle qui fut celle d’Henry Miller, et qui ne saurait laisser, encore aujourd’hui, aucun lecteur indifférent.

L.B.K.

 

"Il est minuit, Monsieur K" de Patrice Franceschi. Editions Points, 2016.

 


Calé dans son rocking-chair, au fond du bar de la « Dernière Chance », perdu quelque part à Madagascar, dans un huis clos étouffant, monsieur K est en tête à tête avec monsieur O. Tous deux ex et agents secrets se sont fuis et cherchés pendant vingt ans. « Monsieur O poussa la porte à battant du bar de la Dernière Chance et s'arrêta sur le seuil, submergé par une émotion si puissante qu'elle l'empêchait de faire un pas de plus. Vingt ans qu'il attendait ce moment... » Les voici donc face à face pour quelques heures, entre minuit et neuf heures trente du matin, heure du dénouement de l'affaire qui va les tenir éveillés malgré quelques verres de scotch, car monsieur K détient un dossier ultra confidentiel qu'il aurait dérobé et que monsieur O est chargé de récupérer par tous les moyens proposés par la Centrale... « La Centrale veut tout savoir. Et ensuite vous me rendrez gentiment le dossier - sans faire d'histoire si possible. Mais nous avons le temps... On ne va pas se presser. Un interrogatoire pareil, après toutes ces années à vous courir derrière, je veux que ce soit un modèle du genre. En attendant, restez sagement à votre place : au moindre geste suspect, je tire, je vous en donne ma parole... » À partir de ce moment, c'est un duel dialectique quasi philosophique que va engager monsieur K pour déstabiliser son geôlier, une réflexion assez profonde sur la place du mensonge et de la manipulation des êtres humains dans la grande tragicomédie de la vie. « J'en suis certain. Le mensonge peut prendre toutes les formes. Surtout les plus imprévues. C'est drôle comme parfois vous savez voir les formes les plus pernicieuses du mensonge généralisé, s'amusa monsieur K. Mais vous ne trouverez pas grand monde pour penser comme vous. L'habitude est prise pour ce genre de choses; et l'habitude est le sédatif du mensonge... Ne croyez-vous pas que les hommes ne devraient plus ouvrir la bouche et se contenter de penser ? C’est beaucoup moins facile de mentir quand on pense... » Au fil de ces heures qui passent, parfois drôles, souvent cyniques, les masques de chacun d'entre eux tomberont-ils ? Cette interminable conversation en face à face les mènera-t-elle à se comprendre, à l'heure du coup de gong final, ou à déclencher, le temps de cette joute verbale, l'exécution des menaces annoncées ? Tout ça à la recherche d'une vérité dont le dossier Alpha ne pourrait être qu'un prétexte... Ces messieurs sortiront ils de leur confrontation KO ou OK ?
Patrice Franceschi nous fait partager dans ce bar, décor unique, scène de théâtre et en cent quatre-vingt-dix pages, une vraie tragédie humaine. Les paradoxes de ces deux personnages et leurs réflexions sur la question fondamentale qui préoccupe les hommes depuis certainement la nuit des temps : la vérité est-elle toujours bonne à dire ou à découvrir...


Sylvie Génot

 

La vie sexuelle des mollusques – Jean-Claude Grumberg, Actes Sud-Papiers, 2016.
 


Onze scènes aux situations et dialogues truculents entre six personnages en quête de la vérité sur leur couple. Voilà la nouvelle pièce de théâtre de Jean-Claude Grumberg ! Chaud devant ! Pas de porte qui claque mais le schéma explosif de petites tromperies, de désirs sexuels auxquels certains cèdent, pas tous sinon il n'y aurait plus de moralité... Paul, que l'on pourrait voir comme la victime numéro un, est un chercheur spécialisé sur la vie sexuelle des mollusques, qui dit à sa femme Linda « Linda, ma longue proximité avec les mollusques me permet de comprendre mieux la vie et des désirs changeants des humains... » Et bien, il ne croit pas si bien dire, Paul ! Car sa chère Linda a cédé aux chants du bel Henri, marié à Marie mais grand consommateur de chair féminine. Chacun avec sa petite histoire, sont ou seront tous liés à Henri, et c'est au fil des scènes, de ces onze scènes, que l'on découvrira comment et pourquoi. Jean-Claude Grumberg, auteur de théâtre bien connu, écrivain, scénariste (Amen Costa-Gavras), se livre à une observation fine des travers de nos désirs où la comédie n’est jamais loin.


Sylvie Génot

 

 

La Haine de la littérature,
William Marx, 221 p. Les Éditions de Minuit, 2015.

 

 


Mais d’où vient donc cette haine de la littérature qui traverse les siècles depuis l’Antiquité se demandait déjà Flaubert ? William Marx lui répond : « La littérature est le discours illégitime par excellence », et c’est la thèse du livre. L’auteur développe sa pensée en quatre chapitres. « Autorité » : la littérature n’a pas d’autorité, elle n’est pas autorisée à mentir ; Platon d’abord, les chrétiens ensuite lui ont dénié cette liberté. « Vérité » : face à la science, la littérature n’a rien à dire de la vérité ; elle ne sait rien de la connaissance, réservée à la philosophie, la fiction n’enseigne rien. « Moralité » : si la littérature dit des vérités, elles ne sont pas conformes à la moralité ; au contraire la littérature est un amollissement, ce que tous les lecteurs de Madame Bovary (et des réquisitoires du procureur Pinard) savent bien. « Société » : les chefs-d’œuvre sont bourgeois et discriminants ; la littérature a pour petite monnaie la culture générale, laquelle ressortit à une oppression de classe. Le classement est astucieux et semble opérationnel, même si on en souligne, en conclusion, les limites et le caractère partiellement artificiel. Il autorise à l’auteur un vaste panorama des ennemis de la littérature, de Platon à Bourdieu, en passant par tant d’autres que l’on recherche encore le vrai coupable (le nom de Michel Foucault n’est jamais prononcé !). Héraclite, à cet égard, est pourtant bien placé, lui qui considérait déjà qu’Homère ne méritait pas d’être un éducateur de la Grèce. Il avait été, en effet, berné par une vulgaire devinette posée par des enfants et Héraclite en tire les conséquences. Les chrétiens ne sont pas responsables du naufrage de la littérature gréco-latine : ils l’ont sauvée au contraire, comme l’illustre le petit traité de Basile de Césarée sur l’éducation des jeunes gens. Ou, plutôt, ils lui ont pris le meilleur et ils ont laissé dépérir le reste dans l’oubli, ne recopiant que ce qui méritait à leurs yeux de l’être.
Le livre est érudit et accessible. Il n’est pas sans partis pris, à peine dissimulés (le barnum autour de Nicolas Sarkozy et de La Princesse de Clèves est largement et finement analysé tandis que l’affaire Fleur Pellerin qui ne lit pas Modiano est discrètement reléguée en note), pimenté de formules que l’on appréciera au cas par cas. Ainsi de cette assertion : « Les Lois [de Platon], comme théorie de la Révolution culturelle, valent bien le Petit Livre rouge du président Mao ». Le ton hésite entre celui de l’essai et celui, plus libre, d’une espèce de journal d’un spectateur averti et un peu désolé de près de 26 siècles de littérature délégitimée par d’autres littéraires, des juges ou des politiques. On évoque ici non pas les censures mais plutôt les non-dits, ce qui fait qu’on se tait ou qu’on fait taire. Les détracteurs de la littérature savent aussi nourrir leurs arguments de relectures fallacieuses et orientées : l’antilittérature est souvent fille de la littérature et toute rhétorique dirigée contra demeure malgré tout une rhétorique.


Stéphane Ratti
 

 

Laurent Lasne « Pier Paolo Pasolini, le geste d’un rebelle » Editions Le Tiers Livre, 2015.

Laurent Lasne offre avec ce dernier essai un portrait sous un angle original de Pier Paolo Pasolini dans son rapport avec le sport et notamment le football qu’il pratiqua toute sa vie durant. Au-delà d’une simple passion sportive, l’attrait de l’écrivain et poète pour ce jeu collectif si présent dans la culture populaire italienne relève par de nombreux traits d’une communion à un espace sacré où individualité et esprit de groupe cohabitent selon des règles primordiales en de nouvelles mythologies comme les avait si bien montrées Roland Barthes. C’est à Carsasa que le petit Pier Paolo découvre le football, à l’âge de six ans. La virilité et l’attrait des corps masculins sont intrinsèquement associés dans cette passion naissante, une attirance longtemps effrayée mais qui avec le temps trouvera, sinon un apaisement, tout au moins une culpabilité atténuée par l’assouvissement de ses pulsions. L’auteur montre combien le corps de Pasolini s’affûte avec sa pratique tout autant que son esprit fuse dans les méandres d’une culture sans cesse élargie. La documentation réunie est impressionnante et témoigne de la quête de Pasolini qui se tourne « vers le passé pour rendre la réalité au sacré, manifester la présence du sacré au sein du réel ». C’est notamment avec la poésie que ce joueur fait des feintes, fronde et dénonce le « génocide culturel » perpétré par la société de consommation tout en poursuivant comme une quête impossible cette jeunesse éternelle des enfants innocents. Le lecteur réalise alors toute la justesse de ce rapprochement entre Pasolini et le football qui de manière métaphorique, tout autant que réelle, structure la vie de l’intellectuel. Individu à la personnalité exacerbée, il sut se mouvoir dans un ensemble collectif où amitiés et inimitiés évoluent en un espace restreint, poussant le jeu jusqu’à ses limites, les dépassant même pour devenir hors-jeu, il en paiera le prix de la manière que l’on sait, assassiné atrocement, ce 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

J.-B. Pontalis : « Œuvres littéraires », Coll. Quarto, Gallimard, 2015.

 

 

Jean-Bertrand Pontalis, dont l’œuvre et la vie ne firent pas de violentes vagues mais de longs et profonds remous, obtint, après de nombreux autres prix, le Grand Prix de Littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2011. C’est donc une forte et heureuse initiative que d’avoir réuni dans la Collection Quarto Gallimard, aujourd’hui, en 2015, la quasi-totalité de l’œuvre littéraire de celui qui, né en 1924, fut tour à tour agrégé de philosophie et proche de Sartre, Docteur en psychologie, psychanalyste proche de Lacan, membre du Comité de rédaction des Temps Modernes, directeur successivement des collections « Connaissance de l’inconscient » et « Les uns et les autres » chez Gallimard, Président de l’Association psychanalytique de France de 1970 à 1972, éditeur de la revue Le temps de la réflexion et de la célèbre Nouvelle Revue de Psychanalyse qu’il dirigea jusqu’ en 1995, membre du Comité de lecture chez Gallimard, et enfin et surtout, justifiant ses nombreux prix littéraires et pour la plus grande joie de ses lecteurs : Écrivain.
Plume jamais posée de son vivant, soumise aux mots et à l’écriture jusqu’à sa disparition survenue le jour même de son anniversaire, ainsi qu’il l’avait lui-même envisagé, le 15 janvier 2013, et aujourd’hui malheureusement « plume à jamais posée, mais qui lui confère son statut d’œuvre », ainsi que le souligne M. Bacherich dans sa préface.

Édité sous la direction de Martine Bacherich, ce volume qui vient enrichir la Collection Quarto, réunit dans une première partie les œuvres plus littéraires de J.-B. Pontalis : de « Loin » paru en 1980 à son dernier ouvrage « Marée basse – marée haute » paru en 2013, l’année même de sa mort, ce ne sont pas moins de quinze récits qui sont ainsi regroupés. Ni véritables romans (le seul et unique « vrai » roman de J.-B. Pontalis publié en 1952 n’étant pas repris), ni récits biographiques, ni mêmes journaux (qu’il rédigea pourtant de 18 ans jusqu’à sa mort), les ouvrages réunis dans ce volume abordent, chacun à leur manière, avec ce mélange de digression et douce rectitude qui caractérisent leur auteur, les rives ou points d’appui de ce qui allaient devenir au fur et à mesure des publications ( publications s’accélérant dès 1996 pour un rythme quasi annuel), ses thèmes de prédilection : l’écriture et les mots pour dire l’absence et les rencontres, lui qui sera l’ami de Jean-Pierre Vernant, Jean Laplanche, Jean Pouillon ou encore de Jean Starobinski. Avec cette écriture à la fois légère, limpide et profonde, il dit et écrit pour se souvenir, évoque les disparitions, les dépossessions et les rêves : La disparition de son père, trop jeune, lorsqu’il a 9 ans et dont il gardera toujours la photographie plus haute que grandeur nature, de sa grand-mère, de son chien adoré Blackie et auquel succédera Oreste, compagnon fidèle de sa vie et son œuvre. Se souvenir des mots et des rêves de l’enfant aussi, l’enfance et l’adulte qui s’éloigne « En marge des nuits ». « Le cri de l’enfant perdu que personne au monde n’entend ». C’est la place de ce frère ainé, si brillant, trop brillant, aimé et jalousé (« Frère du précédent ») ; de cette mère, si effacée et pourtant si présente dans sa vie et son œuvre jusqu’à sa disparition à l’âge de 95 ans, et bien sûr, l’amour des femmes, femmes aimées, rêvées, délaissées ou simplement suivies des yeux (« Loin », « Elles »). Et puis, la mobilité, le mouvement et les lieux, mémoire des lieux, Cabourg, et bien sûr Boissy demeure familiale, mais aussi Belle-Île. Que ne cesse, surtout, pour cet écrivain qui se sait affectif et mélancolique « L’amour des commencements » sans fin…
Mais, la trame essentielle chez J.-B. Pontalis, cet agrégé de philosophie devenu psychanalyste de renom, ou ce psychanalyste devenu d’une certaine manière philosophe, demeure avant tout ce lancinant affrontement parfois sournois mais essentiel avec le non-être. « J’ai entrepris une psychanalyse – écrira-t-il dans « En marge des nuits »– pour m’exiler en terre étrangère », exil en Lacanie, dira-t-il un peu plus tard. Ce non-être dont peut jaillir ou apparaître, dissimulé, masqué ou rêvé, l’être-même pour Pontalis, lui qui a fait sien le vide plutôt que le subir. Et de là, chercher dans l’être ce qu’il y a de non-être et peut-être de plus originaire. Ce non-être qui révèle ce qu’il y a de plus fragile, mais aussi de plus essentiel pour l’être de langage et de mots que nous sommes. Le langage reste la clef de voûte du travail de l’auteur, lui l’enfant pourtant presque muet, et qu’il n’aura de cesse d’interroger. Auteur avec Jean Laplanche en 1967, après plus de dix années de travail, du célèbre Vocabulaire de psychanalyse (Puf, 1967, rééd. 2007), il écrira dans « En marge des jours » combien « la psychanalyse est une bouche qui s’ouvre ». Et c’est justement l’objet de la seconde partie de cet ouvrage que de réunir certains des principaux écrits plus psychanalytiques de l’auteur consacrés notamment au langage, à l’écriture et aux mots, et auxquels sont venus s’ajouter deux entretiens de J.-B. Pontalis avec Michel M’Uzan et Pierre Bayard. Ainsi, y retrouvera-t-on ces fameux écrits consacrés à Flaubert, James, Woolf ou encore Leiris avec en inédit cet écrit consacré à Paul Valéry, « Paul Ambroise tel quel ».
Ainsi que le souligne Martine Bacherich, pour lire Pontalis « convient-il sans doute de tomber dans un même amour des commencements, et sur ses pas d’y succomber, sans songer davantage que lui à s’en arracher.» Apprécier l’œuvre de J.-B. Pontalis, c’est tout simplement accepter de s’y laisser glisser.

 
L.B.K.
 

Michel Orcel Jardin Funeste, récit, ARCADES – AMBO éditeurs, 2015.

 


Sur un air de symphonie n° 9 de Schubert - le fameux Andante con moto – le narrateur débute l’enquête qui le mènera aux tréfonds de nos existences et de la vie. Il n’est pas psychanalyste mais juge d’instruction. Et si ce sont les faits auxquels il s’attache, la manière dont les âmes évoluent sur terre fait cependant également partie de ce qui l’anime au sens de l’anima latine et en suggérant peut-être la fameuse dichotomie animus/anima. Toujours est-il que notre homme est confronté au cadavre d’un astrophysicien et à la recherche d’une jeune femme qui semble s’être enfuie au même moment des lieux où le corps a été retrouvé… un corps, lui, inanimé. Et ce lieu – le Jardin funeste - va devenir l’axis mundi de cette trame au rythme allant crescendo et dont le lecteur ne peut quitter la lecture une fois commencée. La magie opère en effet au sens propre et figuré, à l’image de la découverte du plateau rocailleux par le narrateur dès le début du récit, endroit magique où a eu lieu la mort, et peut-être même le crime. C’est dans un sanctuaire que le magistrat se transforme en auspice des temps modernes et interroge la nature pour en percevoir le message supranaturel. Les coïncidences font signe chez Michel Orcel et rien n’est fortuit dans l’avancée de l’enquête. Celle-ci n’a rien d’un conte bucolique même si le paysage n’est pas sans ressemblance étrange avec l’œuvre de Virgile et sa représentation par Nicolas Poussin dans le tableau Et in Arcadia ego. Le trouble grandit à la mesure de la progression de l’enquête et la destinée des protagonistes dépasse leur propre existence à un point tel que le narrateur parvient à cette évocation d’une Arcadie retrouvée, du mythe imposant la réalité. Corinne, la jeune femme, est-elle coupable du meurtre de l’astrophysicien ? Le lecteur découvrira la réponse au terme de l’enquête et du roman, mais peut-on encore parler de roman lorsque son auteur mène subrepticement son lecteur vers des lieux d’où l’homme ne saurait échapper à son destin ?

 

Philippe-Emmanuel Krautter

A noter que ce livre vient de paraître aux toutes nouvelles éditions ARCADES AMBO www.arcadesambo.com

 

 


Marc Fumaroli, La République des Lettres, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », Paris, 2015.

 



Mais que désigne exactement cette expression, « la République des Lettres » ? Pour nous autres, lecteurs de Lexnews, sans doute quelque chose comme la communauté des esprits curieux que ce site fédère autour de l’amour des livres et du beau. Pour Marc Fumaroli, à une autre échelle, il s’agit de la communauté des savants qui, au XVIIe siècle essentiellement – mais l’auteur ne rechigne pas à conduire ses analyses jusqu’au tout premier XIXe siècle –, plaçaient l’amour des lettres par dessus tout le reste au point d’éprouver, au delà des frontières géographiques et des générations, une solidarité profonde avec leurs semblables dans les principaux pays lettrés d’Europe et avec leurs modèles à travers les âges, de l’Antiquité à la Renaissance en passant par le XVIe siècle.
L’expression serait attestée pour la première fois dans une lettre de l’humaniste vénitien Francesco Barbaro, en 1417, dans laquelle il le félicitait pour la découverte de manuscrits de l’Institution oratoire de Quintilien. L’Antiquité comme source et matrice originelle est donc présente tout au long du livre de Marc Fumaroli même si aucun chapitre ne lui est spécifiquement consacré. Respublica litteraria apparaît comme une réécriture de la formule Respublica christiana, laquelle provient de saint Augustin qui, dans La Cité de Dieu, théorisa, après le sac de Rome en 410, la cohabitation des deux cités, divine et terrestre. Marc Fumaroli montre comment, au modèle cicéronien d’une société fondée sur une communauté d’intérêt cimentée par la loi, l’évêque d’Hippone a substitué « l’ordre de la grâce et de l’amour ». Ce fut là un basculement majeur.
Une autre évolution dont l’importance est admirablement mise en lumière dans le livre est celle qui vit le passage, au sein de la République des Lettres, du modèle dialectique de la quaestio et de la disputatio, à celui du dialogue. L’Antiquité tardive avait vu fleurir le genre littéraire des questions et réponses et saint Augustin lui-même avait cédé à cette mode. Car l’époque était encore à la polémique, entre païens et chrétiens, entre philosophes et clercs, entre Juifs et chrétiens. Marc Fumaroli montre qu’une nouvelle sociabilité s’installe à la Renaissance fondée sur l’art de la conversation, celui de la lettre (les correspondances), sur une pratique rhétorique moins technicienne, plus ouverte. Le dialogue policé entre lettrés remplace, dans les Académies, les joutes que la scolastique, par définition, cantonnait entre les murs de l’Université. Le partage des connaissances serait ainsi le moteur d’une nouvelle dynamique dans le progrès intellectuel. L’auteur cite un curieux passage du Discours de la Méthode de Descartes pour illustrer son propos. Le philosophe affirme que la diffusion du savoir permettrait aux nouveaux savants de reprendre leur recherche personnelle à l’endroit même où leurs devanciers, qu’ils auront lus, les auront arrêtées. Bel optimisme auquel les sciences humaines contemporaines apportent néanmoins un démenti formel, elles qui proclament que toute recherche, en leur domaine, devrait toujours tout reprendre à zéro. Au début du XVIIIe siècle l’historien Muratori croyait ainsi à une « augmentation des lettres » à laquelle contribuait « l’union des âmes, sur laquelle ne prévaut point l’éloignement des corps ni la diversité des nations » (p. 153). Quel ministre d’une culture européenne oserait de nos jours afficher un tel optimisme ?
L’ouvrage de Marc Fumaroli est, dans son plan d’ensemble, bâti comme une Académie, avec ses Chambres séparées, jalouses de leur indépendance et fières de leur antériorité les unes sur les autres, mais avec des portes communicantes. La première partie décrit « Une citoyenneté idéale » en proposant une histoire culturelle de l’Europe au XVIIe siècle et une autre de la naissance des Académies. La seconde analyse l’importance de la conversation dans la construction de la République idéale des Lettres. Il existe des témoignages écrits de ces conversations par définition « volantes ». On aurait tort de les négliger car depuis Plutarque ou les Saturnales de Macrobe les conversations de table recèlent et parfois décèlent bien des secrets. La troisième partie est consacrée à ce loisir lettré (otium litteratum) par excellence qu’est la pratique de la correspondance. Là encore les modèles sont antiques et Pétrarque ou encore Juste Lipse doivent beaucoup à Cicéron ou à Pline le Jeune. Mais dans le cas de Pétrarque, habité par le désir d’écrire pour acquérir la connaissance de soi, ce sont plutôt les modèles cryptochrétien de Sénèque et chrétien de saint Augustin qui doivent être mis en avant.
La quatrième et dernière partie a pour thème d’étude le genre littéraire de la Vie des grands hommes. L’auteur y explique admirablement que les genres aujourd’hui en vogue, celui de la biographie, de l’autobiographie et de l’autofiction, ont définitivement supplanté celui du Bios. Cornelius Nepos et Plutarque ont rédigé les Vies de grands capitaines et d’hommes illustres, on écrit aujourd’hui la biographie de n’importe qui. Soudain, à ce propos, la plume de Marc Fumaroli se fait incisive : « La démocratie égalitariste a relégué le temps, avec les Vies, au magasin des défroques historiques. Elle ne connaît plus de lui que sa fille toujours jeune, toujours souriante, active et pressée : l’actualité » (p. 377).
Dans ce chapitre consacré aux Vies Marc Fumaroli, après en avoir savamment décrit les spécificités génériques, ajoute, comme s’il s’agissait d’une simple intuition, que les Vies, celles de Suétone déjà, comportent presque toujours une dimension fictive qui les rapproche du roman. C’est un mouvement qui a effectivement débuté dès l’Antiquité avec les Vies de moine de saint Jérôme ou avec les Vies des empereurs romains réunies dans la collection qu’on appelle l’Histoire Auguste et qui a abouti, dans l’Antiquité tardive, à l’invention de ce que Sir Ronald Syme a surnommé la mythistoriographie. On sent en ces pages poindre le regret de l’auteur que la France n’ait point pour ses grands hommes la même considération que les Anglais pour les leurs, comme si les Français ne savaient pas admirer, un défaut qu’explique peut-être leur médiocre intérêt pour le rôle historique et social des individus : « Un Sainte-Beuve anglais serait publié dans Penguin Books » (p. 394).


Stéphane Ratti

 

(Lire notre interview de Marc Fumaroli)

Michel Orcel « La destruction de Nice » Editions Pierre Guillaume de Roux, 2016.

 


Michel Orcel est un pérégrin des temps modernes. Libre et en même temps du monde, à juste distance de ses contemporains et enflammé pour les valeurs immémoriales. Cheminant par temps instable de modernité, ses pas le mènent là où tout fait sens, à moins que son élan ne vacille, et qu’il ne s’arrête en chemin pour fustiger ce qui est aberration, culte de l’inanité, vacuité des futilités. C’est avec cet esprit vagabond, et une éloquence nourrie des antiques et des lettres classiques, qu’il donne une clé à cette habile partition qui se lit comme une promenade dans la renaissance espérée de nos vies. Avant de bâtir, l’homme démolit, parfois pour de plus beaux horizons, d’autres fois – plus nombreuses – pour le pire. Est-ce cette vision qu’entrevit le philosophe Nietzsche lors du tremblement de terre qui toucha sévèrement la ville de Nice le 23 février 1887 ? Il avait, dit-on, le sourire aux lèvres en parcourant les décombres dérisoires de nos ambitions. Combat de tous les obscurantismes, les penseurs au corps souffrant comme Nietzsche ou Senancour ont cette sensibilité qui les rend « extralucides » sur ce qui nourrit nos orgueils et perpétue la sauvagerie du monde moderne. Nietzsche trouva pourtant le bonheur à Nice et perdit la raison à Turin, une Italie de trop ? Empédocle cité par Dante, et souligné par Michel Orcel, entrevoyait, lui, que si l’amour triomphait, le monde retournerait au chaos, Jugement dernier avant l’heure ? Peu importe, s’agirait-il alors d’oublier définitivement Clio ? Réaffirmer comme Caton « Carthago delenda est » ? Faire table rase du présent ? Une anti Arcadie ? Pas tout à fait. Sous les oripeaux de la modernité se cache une aspiration à d’autres desseins, mettre à nu ce qui fait la gloire et l’honneur d’être homme comme aimait à l’affirmer un ministre de la culture du XX° s. Suivant les cheminements philosophiques de Michel Orcel, c’est une anamnèse collective, sinon salvatrice, tout au moins éclairante qui s’ouvre aux lecteurs ; nombre de questions qui se posent à nos sociétés en ces périodes constellées de tremblements. De l’incompréhensible disparition de la villa Laurenti à Nice à Léopardi, de Sannazar à Mme de Staël, Michel Orcel convoque les esprits de notre mémoire, peintres et écrivains, philosophes et poètes pour nous guider dans ce monde à la fois grand et brutal, sublime et sauvage. Et si La destruction de Nice préfigurait nos propres effondrements pour une nudité originelle, un nouvel Éden, comme l’avait deviné également le philosophe à l’enclume ? Mais, le grain qui pourtant agonise, peut-il encore germer dans ces réminiscences, ces apparitions d’un futur toujours plus lointain emportant avec lui un passé, l’art, la littérature, dans ces œuvres des hommes oublieux…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Le vertige des falaises de Gilles Paris – roman, 247 pages, Édition Plon, 2017.
 


Elle, c'est Marnie, Marnie Mortemer. Elle a quatorze ans et vit sur une île au large du continent, dans une maison de verre et d'acier qu'on appelle Glass, un peu isolée pas très loin des falaises. Sa mère s'appelait Rose. Elles aimaient regarder des films ensemble et rire aux éclats mais Rose a été emportée par le « crabe »... Luc, le père de Marnie, vient, lui aussi, de disparaître accidentellement. Marnie vit donc avec sa grand-mère Olivia, veuve d'Aristide, qui un jour s'est écroulé dans la bibliothèque, et Prudence qui a suivi le couple à leur retour d'Afrique. Marnie aime marcher le long des falaises ou descendre se baigner dans la crique. Marnie n'a l'air heureux qu'au bord des falaises, mais aujourd'hui, sa main dans celle de sa grand-mère, elles enterrent un père, un fils. Pourquoi aucune larme ne coule sur ses joues d'adolescente ? Gilles Paris nous conte l'histoire de cette famille, dans cette maison de verre, sur cette île où les rumeurs vont de bouche à oreille, tranquillement mais sûrement, même jusqu'au continent, profitant du temps d'une traversée. Cette famille, à travers chacun et chacune, dévoile petit à petit d'étranges secrets enfouis ne demandant qu'à ressortir et être exorcisés... sauf évidemment si chacun les a déjà plus ou moins cernés, devinés ou tout simplement vus ... La complicité de Côme le curé, celle du docteur Géraud ou encore du coiffeur Manos (qui lui vient spécialement du continent coiffer Olivia à domicile) donne au récit un ton de confidences qui ne sont qu'apparentes. Qui a quelque chose à cacher se méfie de ce qu'il ou de ce qu'elle dit comme de qui l'écoute ou de qui l'entend... « J'aimerais juste qu'un homme entre dans cette maison, et qu'il ne soit ni le docteur Giraud, ni Côme le curé, ni Manos le coiffeur de grand-mère, ou même l'alpiniste. Un garçon rien que pour moi et qui aurait autre chose à proposer que le malheur. », souhaite Marnie en début de récit, et effectivement, quelques moments de sa vie d'adolescente lui réserveront aussi la joie des découvertes avec Vincy et Jane. Les personnages de ce roman s'adressent à nous directement, les mots dans les yeux, nous sommes pris à témoin de l'histoire de chacun et découvrons petit à petit leurs secrets. Sans le vouloir vraiment, mais l'écriture efficace de Gilles Paris ne nous laisse pas le choix, nous souhaitons que chacun se confie à nous. C'est l'amour, la violence, le détachement, la haine, la fuite, la mort qui nous tiennent prêts à prendre un ferry et aller voir de nos propres yeux cette île, y ressentir son influence sur ses habitants, et marcher sur la route jusqu'à Glass et être happé par son aura inquiétante. « « L'œuvre du diable » comme se sont habitués à murmurer les vivants de l'île... » Ce livre ressemble à une correspondance, pour laquelle à chaque lettre reçue (chaque chapitre court en est une) nous voudrions écrire à chacune de ces femmes et chacun de ces hommes, leur envoyer sur cette île, à Glass, notre réconfort, nos encouragements ou nos déceptions. L'île et ses falaises sont plus qu'un simple décor, elles deviennent des personnages à part entière, compagnes de Marnie qui nous emportera tout au bord, face à la mer, où le vertige pourrait bien nous surprendre. « À quatorze ans la vie est loin d'être facile, on ne doit rien savoir, rien qui entaille ce fragile tissu qui nous sépare du monde adulte. Alors j'ai appris à entrer dans une pièce sans bruit, les chaussures à la main, marchant sur la pointe des pieds, avec cette envie de tout entendre, de tout comprendre. Je n'aurais pas dû. J'ai quatorze ans, j'ai cent ans. Peu importe. Je sais des choses. J'ai vécu avec des mots-poisons qui m'ont rongée à l'intérieur. J'ai grandi trop vite comme une herbe folle qui court le long des arbres jusqu'au sommet. Mais ce n'est pas encore assez haut, j'ai besoin du ciel et même au-delà. », jusqu’au « Vertige des falaises ».


Sylvie Génot

 

« Tu me vertiges » de Florence M.-Forsythe – roman, 405 pages, Éditions Le Passeur, 2017.
 


Maria a mal, mal à ne plus savoir que faire de son corps, de sa vie et pourtant… « Puis elle a senti comme une force de vie la traverser. Elle vivra, oui, elle vivra pour lui… pour eux, pour tous ceux qui ne sont plus et qui l’ont faite, ses amours : Gloria, Santiago, Marcel, Gérard, Albert… » tous ses morts, elle ne les abandonnera pas dans cette vie…. Pour eux, pour ce qu’ils lui ont donné, elle doit vivre de tout son orgueil et regarder en face la vie et vivre pour ne pas oublier, jusqu’au moment où… Albert viendra la chercher. Elle saura le reconnaître ce jour et ils se retrouveront dans une danse endiablée, comme pour défier le temps. »
Cet amour, aussi fort que tous ceux dont Maria aurait pu rêver, a rêvé en lisant les grands classiques de la littérature, dans les rôles qu’elle a interprétés au cinéma ou sur les scènes des théâtres, elle l’a reconnu, connu et vécu… oui, cet amour avec Albert Camus, au soir du 6 juin 1944, sortant ensemble d’une soirée de chez Louise et Michel Leiris, à deux sur le vélo de Camus, traversant les rues de Paris, à l’aube de la libération. Mais qui est-elle, cette femme, dénommée Maria et qui croise le chemin d’Albert Camus ? Maria se nomme Maria Victoria Casarès Pérez, née le 21 novembre 1922 en Galice ; elle est, lorsqu’elle rencontre Camus, comédienne montante ; Entourés de l’intelligentsia parisienne, ils côtoieront personnalités et célébrités des arts, du couple Sartre-Beauvoir à Picasso, de Cocteau à Gérard Philippe, de Jean-Louis Barrault à Artaud, Prévert, Vitrac, Michaux, Bataille ou Mouloudji et Marcel Herrand, un véritable mentor pour elle… Maria comme Camus, immigrés tous les deux vont se trouver, s’aimer follement jusqu’à la rupture. Elle est son grand amour. Il est marié et père. Elle est son alter ego, sa muse, sa source de vie, et pourtant il ne fera jamais le choix d’être complètement, totalement à elle. Elle, Maria est comme un pur-sang, sauvage, passionnée et libre, elle décide pour elle-même et rien ne la fera dévier de son choix ni les doutes, chagrins, et pertes cruelles des personnes chères, ni même les joies profondes, transcendances de la scène. Un équilibre fragile mis à rudes épreuves… Florence M.-Forsythe livre avec ce récit une fresque romanesque du milieu artistique et intellectuel de l’après-guerre, dans cette liberté juste retrouvée où s’épanouissent lieux mythiques de Paris, cafés enfumés et alcoolisés, clubs de jazz, scènes de théâtre, entre premières, critiques, échecs et reconnaissances… L’auteur a choisi de nous raconter cet amour qui, comme dans un vrai roman, connaîtra trahisons, ruptures, pardons et désamour jusqu’à sa fin tragique avec la mort accidentelle de l’écrivain en 1960. Cet Amour devient, sous ses mots, une personne à part entière, reflétant parfois la lumière parfois l’ombre de Maria et d’Albert. « Si Maria ne voit pas Camus pendant deux jours, elle glisse sous sa porte des petits mots, des lettres, et parfois même une seule phrase. Et même s’il ne répond pas immédiatement, il attend fiévreusement ses messages en lui envoyant à son tour des lettres enflammées. » Camus et Casarès, secret de Polichinelle ? Tous, amis et ennemis, regardaient avec une sorte de curiosité, ce couple improbable, impossible, illégitime, ces deux personnalités fortes et déracinées « Il la regarde avec tendresse. Elle aussi a perdu sa terre. Seulement lui peut retourner à Alger tandis que Maria pressent qu’elle ne pourra plus retrouver ses racines en Espagne tant que le pays sera aux mains de Franco. » Sans rien cacher de ces deux personnalités complexes, de leur histoire douloureuse, de leurs doutes, espoirs aussi, auxquels les deux amants se raccrochent, s’agrippent, se heurtant à la maladie, à la faiblesse des corps jusqu’à l’épuisement des âmes, Florence M.-Forsythe nous donne à lire une vraie histoire d’amour, un amour, cet amour vécu jusqu’au vertige : « Ce matin, au bureau, Camus vient de recevoir un pneumatique. Elle a simplement écrit : « Tu me vertiges ».


Sylvie Génot

 

Derniers feux sur Sunset – roman de Stewart O'Nan, Éditions de l'Olivier, 2017.

 


En 1937, Francis Scott Fitzgerald était loin de ce qu’il avait été, auteur reconnu aux soirées « people » avec à son bras la femme de sa vie Zelda, des amis multiples et des verres avec Ernest Hemingway en écoutant du jazz à Paris ou à New York, partant en voyage et dépensant sans compter son argent… Là, il n’est vraiment pas au mieux de sa forme, c’est même tout le contraire. Il est ruiné, souffre d’alcoolisme, Zelda est soignée dans une institution psychiatrique dont il a du mal à payer les frais, mais lui, il lui écrit de belles et longues lettres auxquelles elle répond essayant de dissimuler son mal-être chronique et ses instants de folie, parfois elle va si mal que les médecins lui interdisent toute visite. Scottie leur fille n’est que rarement présente bien qu’il la soutienne encore financièrement pour ses études. Il est clair que l’époque de toutes les extravagances est terminée et qu’il faut absolument assurer un semblant d’avenir, et le sien – semble-t-il - en premier lieu. Il rentre alors comme scénariste à la Métro Goldwim Meyer. « On lui avait témoigné de l’intérêt à la Métro Goldwin Meyer, on parlait de mille dollars par semaine, mais pour l’instant, Ober n’était pas parvenu à obtenir une promesse ferme. Il lui fallait dire la vérité à Scott, les studios s’inquiétaient de sa réputation d’alcoolique. » Est-ce une nouvelle ou la dernière étape de sa carrière, de sa vie ? Jouant pourtant le mieux possible cette carte, il tente de ne plus boire, faisant cette promesse bien des fois à Scottie, tout comme à Sheilah Graham, une journaliste mondaine dont il s’éprend totalement comme si c’était également sa dernière histoire d’amour… Tout lui devient difficile, l’inspiration n’est pas toujours au rendez-vous, les scénarios sur lesquels il travaille ne lui apportent pas ce qu’il espère. Quel soutient espérer ? sinon de lui-même, et encore il en doute parfois, de Sheilah, çà dépend des périodes… Zelda lui manque vraiment. « Comme tous ceux que la vérité obsède, il était un fieffé menteur, la moindre de ses dérobades le narguant sans pitié. Celle-ci était de taille, et la situation, complexe. Parce qu’il aimait sa femme, parce qu’il détestait ce qu’il était advenu d’eux, il savait qu’il ne pouvait se résoudre à accepter l’idée que jamais Zelda ne lui reviendrait. » Il met alors beaucoup d’énergie à écrire, réécrire tous ces scénarii qui seront encore et encore modifiés, rayés, critiqués ou corrigés par les producteurs et passés à d’autres pour ré-écriture et cela le fatigue, lui, l’auteur de « Gatsby le magnifique », de « La fêlure », de « Tendre est la nuit » et « Du dernier nabab », et de tant d’autres nouvelles, essais et recueils, lui qui voulait encore écrire… Jusqu’à l’épuisement… trop d’excès en tout, préoccupé par la situation politique européenne et la montée d’Hitler au pouvoir, il n’a plus que l’écriture pour se rétablir, car « le médecin ne voulait pas parler de crise cardiaque… »
Et l’on se prend à penser que l’un des plus talentueux écrivains de la « génération perdue », Francis Scott Fitzgerald, écrit lui-même sous la plume talentueuse de Stewart O’Nan, la dernière page de sa vie. « Toute vie est un processus de démolition. La Fêlure – 1936 », une prémonition ?


Sylvie Génot

 

Michel Orcel « Ô nuit pour moi si claire… » La Dogana, 2016.

 


Michel Orcel, poète, humaniste des temps présents, et traducteur, offre pour les éditions La Dogana un cahier de traduction qui reflète l’âme de cette personnalité sensible aux forces du passé, comme à la poésie de notre époque. Le titre de ce recueil emprunte les premiers vers d’une élégie au poète latin Sextus Propertius, plus connu sous le nom de Properce, et qui vécut les dernières années de la République, avant que celle-ci ne vacille dans le tourbillon du pouvoir impérial avec Auguste. « o nox mihi candida ! » compte parmi ces Élégies qui ont rendu célèbre leur auteur, et chante l’amour passion pour la nommée Cynthia, une femme « libre » que certains qualifièrent même de volage… Michel Orcel ne se limite pas à traduire dans cette poésie l’amour vécu, mais le fait littéralement revivre jusqu’en ses détails les plus intimes qui surprendront les lecteurs croyants, à tort, à l’antique pudeur. Avec cet auteur latin, nulle élégie plaintive évoquée par Boileau, mais un chant d’amour dont les échos parviennent jusqu’à nous, et qui servira de fil d’Ariane pour ce présent cahier. Ainsi que le souligne Florian Rodari dans sa préface, Michel Orcel traque l’élan lyrique « chez ces grands frères que nous écoutons » dans ces pages proposées. La ferveur embrase en une évocation différente les vers du poète franciscain Jacopone da Todi ayant vécu au XIIIe siècle. La poésie mystique décline sur le nom figlio un chapelet d’émotions où la poésie mariale se fait féconde. L’Italie est depuis longtemps au cœur de la réflexion et de l’affection de Michel Orcel et en prélude à une parution prochaine d’une Divine Comédie aux mêmes éditions, nous retrouvons les célèbres vers qui commencent l’évocation de l’Enfer en son chant I :


Au mitan du chemin de notre vie,
  je me trouvai dans une sylve obscure
  où la directe voie s’était perdue.


Le souffle puissant de la poésie de Dante Alighieri est restitué en un tableau où la théologie s’exprime en vers, les métaphores nombreuses soulignant ce chemin qui quitte la directe voie pour une sylve sauvage où la peur est renouvelée… La traduction surprend, séduit et n’est à nulle autre comparable avec ce souffle antique apporté par le poète Virgile et cette floraison médiévale sous la plume du florentin Durante degli Alighieri…
Nombreuses seront les découvertes dans ce précieux Cahier de traduction ne se limitant pas aux langues latine et italienne, mais également à l’allemand de Goethe ou encore à l’anglais de Shelley et de Keats, signe de la virtuosité de son auteur qui emmène son lecteur en une nuit pour nous, ô combien, si claire…

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

"Le tableau" de Laurence Venturi, 342 pages, Éditions Albin Michel, 2016.

 


Qui n'a pas rêvé de découvrir une malle poussiéreuse laissée en héritage dans le grenier d'un aïeul et qui contiendrait un trésor ? Qui n'a pas fantasmé sur une œuvre en se disant que cette dernière serait tellement plus à sa place dans Mon salon ou dans Ma chambre, juste pour Moi ou qui n'a pas imaginé être lié d'amitié à un grand artiste qui en guise de remerciement pour « service rendu » aurait déposé négligemment dans l'entrée de la maison tout en prenant congé d'un air distrait, un mystérieux paquet contenant une de ses œuvres « Non, laisse, vraiment ce n'est pas grand-chose... » N'y a t-il pas là matière à écrire un roman le plus excitant qui soit ? Et bien, dans la vraie vie de Laurence Venturi, il aura fallu une belle inondation de sa cave pour que flottent dans une eau froide quelques-uns des tableaux les mieux emballés de la collection de Giulio Visconti, son époux... « Si, et si seulement si, je n'avais pas depuis six ans décroché, puis relégué les tableaux de Silvio à la cave. Si, et seulement si, j'avais appelé hier le plombier... Je ne serai pas là, ce matin de janvier 2012, décoiffée, la goutte au nez, les manches retroussées, à patauger en survêtement dans une eau glacée. Transpercée, frigorifiée et désespérée par l'ampleur du désastre. Lithos gonflées tamponnant des toiles flottantes... Si certaines œuvres soigneusement emballées dans du papier bullent flottent, c'est qu'il est encore temps de les sauver. Pas pour leur grande valeur, en témoigne l'expertise de maître Durand, commissaire priseur normand. Mais ces croûtes valent si cher aux yeux de Giulio. Tout ce qui vient de Silvio est cher à mon mari... Ma main droite s'empare d'un paysage, la gauche d'un portrait... Je n'ai plus qu'une idée : sauver les vestiges de la collection avant que la montée des eaux ne transforme notre cave en arche de Noé. - Attrape ça, Charlotte. À deux, on va y arriver... »
Tout est posé, écriture noire sur page blanche, dès le préambule de ce livre de 342 pages au fil desquelles l'auteur dans un style direct et sensible mène une véritable enquête policière dans le cercle de sa belle famille italienne du début du 20e siècle à aujourd'hui. Monde de l'art, experts, des collectionneurs et historiens sont convoqués afin d'éclaircir la présence dans la collection du dit Silvio, le grand-père de Giulio, d'une toile, un portrait qui serait attribué à Modigliani. « Mes yeux n'arrivent pas à s'en détacher. Je sais. Je brûle. Je délire. Dans un sursaut de conscience, je devine que sans ce dégât des eaux, jamais je n'aurais vraiment regardé ce tableau, que j'ai une chance incroyable, que c'est juste extraordinaire, que Giulio et moi sommes uniques sur terre. Un Modigliani ! » Oui, mais l'œuvre ne porte pas de signature apparente, et n'est répertoriée dans aucun des catalogues officiels concernant le peintre et son histoire... Alors que fait ce tableau chez les Visconti ? Comment est-il arrivé entre les mains de Silvio et pourquoi ? Autant de mystères à résoudre quitte à y perdre le sommeil, à en connaître jusqu’à l'obsession, à se passionner, se quereller, se séparer et se retrouver. Assez ! Ne rien dire de plus, ne rien écrire qui pourrait dévoiler d'autres pistes de ce roman haletant, plein d'anecdotes succulentes, de personnages truculents qui de France en Italie feront peut-être tourner la tête de Laurence... mais les lecteur eux, assurément, tourneront les pages de ce récit avec plaisir et sans répit du début jusqu'à la fin, devenant intime de cette famille recomposée et de son histoire aussi incroyable, et se surprendront à rêver de découvrir un jour une malle poussiéreuse laissée en héritage dans le grenier d'un aïeul...


Sylvie Génot

 

« Alexandre Hollan. Trente années de réflexions, 1985-2015 », Yves Bonnefoy, préface de Jérôme Théllot, Paris, Editions de L’Atelier contemporain, 2016.

 

 

Qui aime la peinture, qui aime la poésie, et plus que tout, les deux, ne peut pas ne pas posséder cet ouvrage : « Alexandre Hollan ; trente années de réflexions, 1985-2015 – Yves Bonnefoy » ; non par pure possession, bien sûr, mais pour cette gratitude et quiétude ressenties à la lecture de ces textes signés du poète Yves Bonnefoy et consacrés à l’artiste Alexandre Hollan. C’est en effet la réunion de l’ensemble des textes écrits par le poète et donnant à voir l’œuvre d’Alexandre Hollan que nous offrent aujourd’hui dans un grand format avec plus de 55 illustrations les Éditions de L’Atelier contemporain. Soulignons qu’Yves Bonnefoy a dans son immense œuvre peu écrit sur des artistes peintres, hormis Hollan qui retiendra son attention et sa réflexion de nombreuses années durant, on peut citer Goya et Giacometti. Trente années de réflexions, car ce sont effectivement trente ans de rencontres, d’intimité et réflexions de 1995 à 2015 qui sont ainsi par cet ouvrage réunis et proposés au lecteur ; Poésie de l’art et plaisir de pouvoir lire et toujours relire l’immense poète disparu le 1er juillet 2016, plaisir de voir et toujours redécouvrir ce grand artiste qu’est Alexandre Hollan.
Yves Bonnefoy rencontre pour la première fois en 1985 l’artiste hongrois (né en 1933 à Budapest et vivant en France depuis 1956) ; à partir de là, naîtra entre le poète et l’artiste une intime amitié faite de mutuelle et profonde compréhension et de silence. De cette rencontre, le poète écrira plusieurs textes - occasions, catalogues ou réflexions personnelles - d’angles et de longueurs différents consacrés à A. Hollan ; cet artiste qui n’a cessé depuis plus de trente ans de retenir pour sujet de ses œuvres, les arbres, tels qu’il les perçoit, tels qu’ils s’imposent et l’interpellent. C’est en fait notre regard aux arbres, à ces grands arbres de l’Hérault, que questionne A. Hollan dans ses dessins, encres, gouaches et toiles, et au-delà, plus encore, notre regard sur les choses ; Regard, donc, même si pour le peintre, il ne faut cependant « ne pas trop regarder, pour mieux voir », et percevoir dans les formes et l’espace, cette mystérieuse part de l’invisible… Rien d’étonnant alors à ce que le poète ait été si intimement attiré par cette tranquille résonance où se glissent furtivement comme pour mieux s’y enraciner les couleurs et les lumières du silence pour délaisser les contours du visible.
Réunis avec une sobre préface de Jérôme Thélot dans un ordre chronologique, cet ensemble de textes laisse ou plutôt transmet au lecteur ce sentiment délicatement étrange, d’un grand arbre – à l’image des œuvres de Hollan – qui par la poésie d’Yves Bonnefoy prend forme, se dresse et s’épanouit au fil de chacun de ces textes. Et c’est bien ce « grand chêne », « Le solitaire », « Le déchaîné » que nous dessine trait après trait, texte après texte, Yves Bonnefoy ; Grand chêne avec ses couleurs, qu’elles soient noire ou grise, sa lumière et son mystère… « Après quoi, dans la profondeur du dessin, c’est de l’invisible qui s’ouvre. », écrit le poète.
Ainsi, le tout premier texte – « On sait beaucoup de l’œil et peu du regard… », 1989 - qui ouvre cet ensemble peut-il apparaître comme une graine, un plant que le poète pressent, tente déjà de comprendre, et dont la force intime le retient ; « Hollan, à sa façon, est peintre d’icônes. Il cherche par quelle voie dans l’image notre rapport à la transcendance – ou immanence, comme on voudra – peut reprendre, malgré les mots qui ne savent plus ; » L’émotion est là, qui vibre, présente.
Les deux textes qui suivent, forts – « L’arbre, le signe, la foudre », 1992 et « La journée d’Alexandre Hollan », 1995 - offrent au lecteur cette large maturité qu’Yves Bonnefoy ne cessera d’approfondir, de cerner et saluer dans l’œuvre d’Alexandre Hollan, comme pour mieux ou plus profondément la comprendre et par là même se comprendre. « En somme – écrit le poète – voir ou vouloir, vouloir voir, simplement imaginer savoir. La fourche au milieu du tronc où deux besoins ou désirs de l’être parlant se séparent, encore noués l’un à l’autre – dans ce trait qui surgit de l’encre – comme deux expressions de la même sève. Il n’est que naturel qu’un artiste se place en ce point de la division des branches maîtresses, ne voulant se priver d’aucune de ces poussées qui se font rameau, feuillage, fruits, mouvement du vent dans l’épaisseur légère d’une grande œuvre. »
Les derniers textes, plus courts, plus vifs aussi, dont – « Hollan à Chambord » ou « Hollan et Giacometti », viennent émailler de leurs couleurs poétiques l’ouvrage, comme de multiples rameaux aux promesses de bourgeons d’un temps suspendu. Comment dès lors souhaiter en refermer les pages, faire taire cette langue et ces silences par lesquels se dévoile toute la poésie de leur œuvre ?
 

L.B.K

 

"Camille et merveille ou l'amour n'a pas de cœur" - roman de Ludovic ROUBAUDI, 266 pages, Édition Serge SAFRAN, 2016.

 


Ce septième roman de Ludovic Roubaudi « Camille et Merveille ou l'amour n'a pas de cœur » est comme un vent de fraîcheur printanière... À la fois, léger et dérangeant, humoristique et angoissant, histoire d'amour et enquête façon détective privé, plein de rebondissements et de « Oh ! Çà je le sentais venir mais ne voulais pas y croire... » à prononcer à voix haute par le lecteur prenant partie dans l'histoire de Camille. Camille, ce jeune homme qui vend des couteaux à huîtres dans des foires avec sa pote Nadège, comme ils disent, et qui s'occupe de sa voisine, madame Fillolit. C'est grâce à Dlahba qui habite au fond de la cour et qui le loge que Camille a rencontré la vieille dame et lui rend dorénavant pas mal de petits services. Un jour, dans l'ombre d'une porte, celle de madame Fillolit, justement, il LA voit, rencontre furtive mais indélébile. « J'ai ouvert la porte brutalement et suis tombé sur elle. Une femme... Elle a souri je crois et dit... Je ne sais plus mais n'oublierai jamais. Comme un souffle aspiré par ma bouche, sa voix m'est entrée en pleine poitrine. » Et, voilà Camille hanté par cette voix et l'envie, inconnue de lui jusqu'alors, de retrouver cette femme, de savoir qui elle est et... C'est le hasard qui les réunira une nouvelle fois. Camille tombe – bien sûr - amoureux, c'est incroyable ces nouvelles sensations dont il ne peut pas se débarrasser… alors il en parle, il en parle à Nadège, il en parle à Madame Fillolit et à Dhahba. Un mystère a bien l'air d'entourer son mystérieux amour et un vent de calomnie vient maintenant l'envelopper, soufflé par ses voisins... Elle s'appelle Merveille. En quelques rencontres, ils apprennent à se connaître et même s'apprivoisent sous le regard bienfaisant de Nadège. Mais, « C'est d'abord une rumeur légère, un petit vent rasant la terre, puis doucement vous voyez la calomnie se dresser, s'enfler en grandissant, fiez-vous à la maligne envie, ses traits adroitement lancés...par un léger murmure d'absurdes fictions font plus d'une blessure, et portent dans le cœur le feu de leurs poisons... », qui viennent tracer elles aussi leur chemin dans l'esprit de Camille... suite à une dénonciation et à une garde à vue mettant en cause la petite entreprise qu’il a créée avec Nadège, une impression oppressante s'installe alors de plus en plus pesante concernant la vraie personnalité de SA Merveille... Ok, Nadège est d'accord pour enquêter sur Merveille, dans son dos, bien entendu, çà la gêne, certes, mais pour Camille elle le fera… Camille, lui aussi, mène de son côté sa propre investigation se sentant suivi, agressé par Dlahba et espionné par madame Fillolit. Mais pourquoi ? Car Merveille est … Ah ! çà c'est ce que l'on découvre tout au long des chapitres courts et efficaces des pages de ce roman, incapable de le lâcher de la première à la dernière page. Avec une écriture vive et claire, des personnages bien réels, des sentiments et des questionnements sur l'amitié et l'amour qui font mouche, une réflexion sur la calomnie et ses ravages, les secrets de famille et la résilience, « Camille et Merveille » est un roman qui mérite assurément de cesser toute activité, de se poser bien confortablement et de commencer le chapitre 1. Bonne lecture.


Sylvie Génot

 

Piero Calamandrei : « Comment cette histoire a pris fin. », Paris, Éditions de la revue Conférence, 2016.

 


« Comment cette histoire a pris fin » de Piero Calamandrei traduit de l’italien par Christophe Carraud pour sa version française et paru aux éditions de la revue Conférence est une bien étrange histoire, inédite, entre le conte fantastique aux aigres saveurs du plausible, le mauvais rêve dont on s’éveille nostalgique ou le goût mélancolique laissé par un étrange cauchemar ; écoutez… « Le genre humain s’évanouit donc en un instant, discrètement et doucement, avec une tenue et une propreté impeccables qui furent au moment précis où il disparut pour toujours, les derniers signes de la civilisation… » Que s’est-il passé ce jour-là ? Comment un jour, l’homme a-t-il pu, dans de simples et légers petits nuages de fumée, totalement disparaître de la terre ? La réponse tout humaine, trop humaine, beaucoup d’entre nous l’ont depuis longtemps envisagée, mais la disparition de l’homme seul, la destruction de l’humanité sans qu’aucune autre espèce, sans que ni la nature ni la terre jusqu’à la galaxie ou l’univers n’en soient touchés, ne s’en soucient, l’avez-vous envisagée ? « Ce qu’il advint, ensuite, aucun regard humain ne le vit, parce qu’il n’y avait plus d’hommes ; et donc personne ne put, ni les premiers jours ni après, mesurer selon les critères humains l’étrangeté qu’avait la permanence de toute chose à sa place quand les hommes eurent disparu… » ; C’est ce monde, le monde qui continue, mais totalement soustrait au regard humain que Piero Calamandrei, lorsqu’il rédige ce petit conte dans le climat des années 1950, nous laisse à imaginer et entrevoir…
Piero Calamandrei (1889 – 1956), écrivain italien reconnu, auteur notamment de L’inventaire d’une maison de campagne et fondateur de la revue Il Ponte en 1945, grand juriste constitutionnaliste, homme politique engagé et antifasciste, peintre et critique d’art, mérite à ce titre - ou plutôt à plus d’un de ces titres - d’être mieux connu en France. De par son parcours et ses nombreux écrits ou engagements, il a toujours cherché à interroger, interpeler son époque, ses contemporains et l’homme sur sa destinée. Dans ce petit conte écrit à la fin de sa vie en 1950, resté ébauché plus qu’achevé, il s’interroge encore et de nouveau. D’où vient cet orgueil démesuré de l’être humain qui le pousse depuis la nuit des temps comme une force intérieure incontrôlable à dominer, conquérir, détruire et s’autodétruire ? Dans un style épuré, faussement léger et onirique, que nous donne à lire cette édition française soignée, très joliment illustrée par les dessins de Caterina Arciprete, c’est toute la force et la mélancolie d’être Homme qu’il nous conte dans « Cette histoire qui a pris fin », laissant en suspens le rôle et « l’avenir posthume » (Futuro posthumo, 2004) de l’histoire, de l’art, des religions… et bien sûr de l’Homme, cet homme face à lui-même, à sa condition, face à la mort, ce « secret qu’il ne faut pas dévoiler », écrit Piero Calamandrei.

 

L.B.K.

 

Christian Doumet : « Chine ; La Maison du dehors. », Ed. ARCADES AMBO, 2016.

 


Écrire sur la Chine aujourd’hui n’est pas chose aisée tant il est vrai que les récits, carnets, études en tout genre qui lui sont consacrés nous sont, non donnés, mais jetés en profusion, pêle-mêle. Pourtant, et pourtant, Christian Doumet a tenté, osé répondre à cet appel que lui lançait la littérature, celle de ces écrivains exigeant encore style, rythme et poésie, ce langage poétique sans lequel la Chine, si extrême-orientale soit-elle, se réduit à un vaste continent lointain plaqué sur terre. Car, c’est avec cette exigence littéraire que Christian Doumet (essayiste, romancier, poète et universitaire) nous donne, en effet, à voir, à percevoir cette Chine multiple et pourtant unique ; « ce singulier du pluriel », ce Un aux mille paysages et couleurs ; cette Chine d’aujourd’hui où s’imprime encore celle d’hier et d’autrefois comme une surimpression photographique. Et l’auteur, d’image en image, de paysage en paysage, d’impressions en émotions glisse de l’est de cet Extrême-Orient vers l’ouest, vers le Tibet. Dans la lignée de Victor Segalen (1878 – 1919), poète, romancier, ethnographe, sinologue et archéologue, à qui il a déjà consacré deux ouvrages et nombre de contributions, Christian Doumet évite bien des écueils et clichés placardés, et préfère, comme Segalen, médecin, parcourir cette Chine comme un médecin chinois parcourait selon les différents méridiens un patient souffrant. Maniant les vents changeants, le paradoxe, l’oxymore, comme l’air et le feu, c’est un fort beau texte flottant parcourant cols et abîmes au gré des impressions de soleil levant (celui-ci chinois) et mêlant aux statues et stèles chinoises, aux Han, Segalen, Rimbaud, Baudelaire ou Hölderlin : « On lit la Chine. On lit du moins ce peu que notre regard nous autorise à en embrasser. On lie. On relie cette gerbe. De lieu en lieu, de vue en vue, on y passe un lacet invisible. C’est parcourir. C’est errer. C’est écrire, et plutôt récrire : suivre les traces d’autres écritures qui déjà tentaient, elles aussi, de tenir ensemble ces incompossibles. Lire, écrire la Chine, c’est reprendre cette vieille marche dans le froid du monde où soufflent des vents contraires. S’orienter dans la désorientation. Penser le tout qu’aucune pensée ne sait unir. » écrit l’auteur de ce texte se voulant également bien ancré dans cette terre, cette boue, rouge, ocre, brique ; boue collante, gluante, remuée, retournée, souillée. Terre défigurée, balafrée, mais Terre qui happe et engloutit. Et ne retrouvant pas les chaussures décrites naguère par Segalen, mais seulement cet unique soulier – comme celui d’Empédocle- au mauve indicible abandonné sur cette décharge, ce tas d’immondices : « La couleur (rose mauve) a gardé sa suavité ; le galbe du pied, son allant ; l’empeigne, son agressivité. Mais l’autre manque pour faire un pas, et cette solitude résume la boiterie d’un monde : opulence et dérision. Si opulent qu’on ne sait même plus distinguer, parfois, l’outil de son débris, la colline de la décharge, le tout et son ordure. Peut-être ces distinctions ont-elles de moins en moins de sens. Peut-être sommes-nous entrés dans la concomitance de l’utile et de sa mort. » écrit encore Christain Doumet. Impénétrable image voilée au gris multicolore où « un visible s’y concerte avec un invisible ». Présence réelle d’hier, de cette Chine d’autrefois, qui imprègne encore la mémoire, le songe cauchemardesque de cet aujourd’hui chinois. « Mondes infimes. Mondes imperceptibles, illimités. Et nous sommes là, à pressentir toute cette poétique du quotidien, sans savoir que, dans notre baudelairienne « passion des images », nous ne faisons nous aussi que creuser l’étroit sillon d’une coutume. » sillon poétique dans lequel se glisse furtivement cette « liberté buissonnière », cette « Chine, Maison du dehors » de Christian Doumet.

L.B.K.
 

Pier Paolo Pasolini Les Ragazzi (Ragazzi di vita), traduit de l’italien (romanesco) et préfacé par Jean-Paul Manganaro,Buchet Chastel, 2016.

 


Ragazzi di vita est non seulement le premier roman de Pier Paolo Pasolini paru en 1955, mais sera également la veine romanesque qui animera l’auteur jusqu’à ses dernières créations, celui qui jusqu’alors s’était fait remarquer pour ses poésies, son amour illimité de la langue frioulane, Frioul natal qu’il dû quitter pour ses amours interdites dans un milieu encore très prude. Ragazzi di vita est un roman né et vécu à Rome, non point la Rome des églises et des arts, encore moins celle de la culture classique que l’auteur affectionnait pourtant, mais pour la culture des borgate, ces faubourgs romains plus pauvres que la pauvreté et qu’il n’eut de cesse d’arpenter y puisant toute l’inspiration qui nourrira ses romans, mais également sa poésie ultérieure et surtout son cinéma. Pasolini n’agit pas en anthropologue et il ne hait pas ces voyages dans lesquels il s’immerge avec une passion qui lui sera fatale. L’auteur de Ragazzi plonge dans cet univers comme il le ferait d’une fontaine de jouvence, ces jeunes romains des faubourgs incarnant cette énergie vitale qui n’avait pas encore pu être sacrifiée à l’autel de l’économie de marché et du profit, leur pauvreté se faisant richesse aux yeux du romancier. Pasolini n’en idéalise cependant pas pour autant le milieu dans lequel ses « acteurs » évoluent, les terrains vagues hurlent la misère autant que les ventres affamés de jour comme de nuit, dénuement atteignant un tel paroxysme que les coups et les vols n’épargnent même pas ces jeunes dans leurs rapports réciproques. Cette violence est le premier vocabulaire appris de leurs parents qui se cognent, se tabassent comme seul moyen de communication. Et pourtant dans ce désert aride, des sentiments émergent comme une fleur dans un tas d’immondices, une hirondelle sauvée de la noyade par un de ces jeunes, l’argent aussi vite partagé que volé, les regards qui n’ont pas su perdre la pudeur des vrais sentiments qui constituent l’homme même lorsque celui est réduit à presque rien. Cette école de la vie est essentielle pour Pasolini et elle lui offrira le cœur de ses films les plus mouvants, Accattone bien sûr, mais aussi Mama Roma ou encore La Ricotta et bien d’autres réalisations où le romanesco – le dialecte romain des faubourgs – colle à la peau de ces protagonistes qui placent la vie au même titre que la mort, l’éternel présent étant leur seul refuge, refuge qui a toujours protégé l’auteur de ses propres gouffres.

 

Philippe-Emmanuel Krautter


« Romans grecs et latins » Sous la direction de Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, editio minor, Les Belles Lettres, 2016.

 


 

Si les noms de Pétrone pour son sulfureux Satiricon qui inspira tant Fellini et d’Apulée pour ses Métamorphoses peuvent encore résonner à nos oreilles, ceux d’Achille Tatius, Longus, Héliodore ou Chariton ont pour beaucoup sombré dans l’oubli des humanités léguées à notre XXI° siècle. De nouvelles traductions réunies en un seul fort volume donnent ainsi à découvrir ou redécouvrir ces textes à nos contemporains, une belle manière d’élargir le champ des connaissances à d’autres textes que ceux plus illustres de l’Iliade, l’Odyssée ou encore l’Enéide. Le lecteur curieux s’arrêtera peut-être sur cette terminologie qui le surprendra : romans grecs et latins. La forme romanesque serait-elle déjà présente dès l’Antiquité alors qu’on la croyait plus contemporaine ? Romain Brethes et Jean-Philippe Guez anticipent cette question dans leur introduction à cette édition en rappelant que les auteurs de ces textes ayant bravé les siècles ne nommaient, certes, pas romans ces formes longues de fiction en prose. Il n’y avait alors pas de noms pour ce genre dont le destin ira croissant dès le Moyen-Âge. Si ces textes étaient jusqu’il y a peu relativement délaissés par les spécialistes, depuis quelques décennies notre époque moderne apprend à les redécouvrir et à en apprécier la singularité dans le paysage littéraire ancien, avec une place moins marginale que naguère. Ainsi que le soulignent les auteurs, se souvient-on que Zola raillait, il y a un peu plus d’un siècle, ces auteurs antiques pour leurs récits invraisemblables même si Des Esseintes, le fameux personnage d’À rebours de Huysmans faisait du Satiricon et des Métamorphoses les seules œuvres latines à garder dans sa bibliothèque ? Le lecteur toujours curieux ira ainsi à la découverte de ces textes qui ont gardé toute leur fraicheur en commençant probablement par ces deux œuvres emblématiques de Pétrone et d’Apulée, même si les aventures de la jeune Syracusaine Callirhoé, redoutablement belle, pourraient avoir la primauté avec cette œuvre de Chariton auprès de laquelle Angélique, Marquise des anges fait pâle figure… Ces romans idéalistes présentent des traits communs (récit de deux jeunes adolescents s’aimant et devant s’unir mais subissant de nombreuses épreuves) à un point tel qu’ils devaient correspondre à des structures, un rythme auquel s’attendait le lecteur antique qui, à l’avance, savait qu’une épreuve initiatique était sur le point de survenir dans le récit à la manière d’un film noir au cinéma. Ainsi, entre textes idéalistes et fictions satiriques, les lectures du roman antique seront plurielles grâce à cette nouvelle édition remarquable.

 

Ernst Jünger, Lettres du front à sa famille, 1915-1918. Avec un choix de réponses de ses parents et de Friedrich Georg Jünger. Édition et avant-propos de Heimo Schwilk, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Christian Bourgois éditeur, 173 p., Paris, 2016.

 


Les lettres du front de Ernst Jünger à sa famille, parues à Stuttgart en 2014, étaient jusqu’ici inédites en français. C’est l’éditeur de Jünger dans la collection de la Pléiade, Julien Hervier, qui en est le traducteur. Le 4 août 1914, à 19 ans, Jünger s’engage comme volontaire au 73e régiment de fusiliers de Hanovre. Le 27 décembre de cette même année, il est dans les tranchées près d’Orainville, en Champagne. Quatre ans plus tard, le 25 août 1918, il est blessé pour la septième fois et, après ce qu’il nomme lui-même, avec amertume, « une percée vers l’arrière », il est rapatrié à l’hôpital de Hanovre. Le soldat et l’infirmier qui lui sauvèrent la vie en le portant en civière vers une infirmerie de campagne sont tués, chacun d’une balle dans la tête. Les lettres sont adressées à ses parents et à son frère cadet Friedrich Georg, lui aussi engagé, lui aussi blessé. Les deux frères se sont même rencontrés par hasard sur le champ de bataille de Langemark en 1917 : Ernst y recueillit Friedrich et organisa son évacuation.
Les lettres de Jünger à ses parents sont bravaches et cherchent à prouver son courage et son endurance. Mais de patriotisme allemand, il n’est guère question. L’épistolier rappelle, à de multiples reprises, le zèle avec lequel il sert et qui devrait lui obtenir de l’avancement. De fait, il est bientôt élève officier, puis lieutenant et enfin, en février 1917, commandant provisoire de compagnie. Le 22 août 1918, il écrit à Friedrich, dans un des rares passages de cette correspondance où pointe un brin de pathos : « Désormais, parmi tous les commandants de compagnie du régiment, il n’y en a qu’un seul qui soit plus vieux que moi. Lors des attaques, on ne laisse plus seulement sur le terrain quelques hommes ou un nombre important de ceux qui se trouvaient alors sur la position, mais presque la totalité ». De fait, Jünger est, à plusieurs reprises, l’un des rares survivants de son groupe.
Le contenu des lettres paraîtra au lecteur souvent étrangement trivial (le soldat réclame journaux, tabac, alcool, chocolats, effets chauds) ou édulcoré : jamais aucune critique d’aucune sorte, ni sur les gradés (tout juste quelques quolibets à l’encontre des « planqués ») ni sur la stratégie de l’état-major ; jamais de déploration sur l’absurdité de la guerre : on est à mille lieues des Croix de bois d’un Dorgelès). La censure militaire sévissait, mais ce n’est sans doute pas la seule explication. Jünger songeait avant tout à donner de lui une certaine image et Heimo Schwilk, a raison de rappeler, dans son avant-propos, que le futur écrivain fait ici déjà l’expérience que poursuivront ses Journaux toute sa vie, celle « d’une entreprise de stylisation de soi ». Une apparente froideur dans le récit des atrocités le dispute au souci d’une observation toute analytique. Le soldat s’apparente à un chasseur (la même attitude qu’adopte Jünger entomologiste). L’épisode d’un soldat anglais abattu de sang froid d’un coup de fusil est décrit comme « un coup de maître » : « Certes, dit-il à ses parents le 6 mars 1917, ça n’a rien de beau en soi, mais je m’en réjouis quand même ».
Ces lettres, au fond, n’ont rien à voir avec les carnets de guerre que Jünger publiera après la guerre et que l’on lit dans la Pléiade sous le titre de Journaux de guerre. Elles se signalent par une vraie et décevante pauvreté littéraire, même si la poésie est au centre de plusieurs lettres échangées avec son frère. Les deux soldats écrivent, en effet, des poèmes et disputent de la rime. Certes, Jünger est jeune et ne nourrit encore, semble-t-il, au moins au début de la guerre, aucune ambition de devenir écrivain. C’est son père qui l’encouragera à publier ses carnets, tenus pendant quatre ans. Il faudra attendre 1924, et une certaine maturation, avant de voir naître, à partir des carnets, le grand livre qu’est Orages d’acier et qui lui vaudra la notoriété. Dans sa préface, Jünger écrira : « Ce fut une étrange occupation, assis sur un siège confortable, que de déchiffrer les griffonnages de ces cahiers dont la couverture était encore engluée par la boue séchée des tranchées et maculée de taches sombres dont je ne savais plus s’il s’agissait de sang ou de vin ». Orages d’acier, comme les Journaux de guerre, relève donc d’une réélaboration à partir des commentarii pris sur le vif. Ainsi Jünger retrouvait-il le principe historiographique antique cher à Cicéron : il n’y a pas d’histoire sans réécriture et une part d’enjolivement littéraire. On relèvera, à ce propos, que Julien Hervier (Pléiade I, Introduction, p. XVI), qui les a eus entre les mains, note que « ces carnets dans leur état actuel, n’offrent pas cet aspect boueux et sanglant qu’évoque Jünger ».
Mais il demeure que la meilleure façon de faire ressentir l’horreur de la guerre et, malgré les satisfactions intimes qu’elle offre (Jünger se figure chaque duel à venir comme une source espérée de joie et l’occasion de collectionner des trophées), d’en révéler les tréfonds est sans doute de conserver une apparente objectivité. Jünger utilisera le même procédé dans le mémorandum qu’il rédigera pendant le second conflit mondial sur les exécutions par les Allemands d’otages français entre août 1941 et février 1942, un texte majeur que l’on peut désormais lire grâce aux éditions Les Belles Lettres (Sur les otages, 2015). Derrière l’aspect neutre de ce rapport se dissimule, en effet, un plaidoyer humaniste contre la barbarie de ce type d’exécutions* .


Stéphane Ratti
 

(* Voir St. Ratti, « Ernst Jünger : une leçon d’histoire », Revue des Deux Mondes, mai 2015, p. 168-172.)

 

"Le grand marin" de Catherine Poulain, 373 pages, Éditions de l'Olivier, 2016.

 


Comment imaginer ce petit bout de femme, menue, souple et musculeuse avec ses mains noueuses d’homme, sa crinière déployée aux vents salés des océans, cette Lili qui voulait partir, partir à tout prix et en payer la note, loin, aussi loin que possible ? « Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon. J’ai fait mon sac. C’est la nuit. Un jour je quitte Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, c’est février, les bars ne désemplissent pas, la fumée et la bière, je pars, le bout du monde, sur la Grande Bleue, vers le cristal et le péril. Je pars. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. Tu es folle. Ils se moquent. Ils se moquent toujours – toute seule sur des bateaux avec des hordes d’hommes, tu es folle… Ils rient. Riez. Riez. Buvez. Défoncez-vous. Mourrez si vous voulez. Pas moi. Je pars pêcher en Alaska. Salut. Je suis partie. » Ainsi les premières lignes de cette incroyable tranche de vie que l’auteur, Catherine Poulain ou Lili, nous confie comme à des amis de longue date, au retour du Grand Voyage de sa vie, donnent le ton de l’aventure tant rêvée, celle qu’elle voulait plus que tout au monde. Sans rien censurer de tout ce qu’elle a essayé, enduré, essuyé, pleuré, raté et réussi, rêvé, fantasmé, fumé, bu, aimé, son skipper Jude… Les refus, les moqueries, les humiliations, les défis, les travaux vils et durs des matelots en partance (les greenshorns), les engueulades, les cris, les peurs, les bitures, les blessures, les fièvres de froids et d’amour, les houles, les vagues et les creux, les embruns, les kilomètres de palangres à remonter, les tonnes de poissons à vider, les cadences… Mais l’immensité de la mer, les vents, les compagnons de routes et les cigarettes partagées sur le pont, les cafés, les bières, la vodka, le rhum, les verres de White Russians trop nombreux et les vies fracassées de chacun qui se racontent au fur et à mesure de la confiance, de l’alcool, de tout ce qui se fume et le Respect gagné à la sueur de son front et des larmes de son corps cassé, fatigué, épuisé… Voilà Lili, voilà Catherine, face à leur choix, à leur aventure personnelle. « Les femmes aussi peuvent mener un bateau ?… Et comment fait-on ? Pourquoi ? Pour être skipper ? On travaille. J’ai commencé matelot, comme toi. Tu dois bien le savoir, l’important c’est pas la grosseur des muscles. L’important c’est de tenir bon, regarder, observer, et se souvenir, d’avoir de la jugeote. Ne jamais lâcher. Jamais te laisser démonter par des coups de gueule des hommes. Tu peux tout faire. L’oublie pas. N’abandonne jamais. »
« Tu as déjà pêché ? Non… Je bafouille. Tu as tes papiers ? Carte verte… Licence de pêche ? Non. On me regarde étrangement. Va voir plus loin, tu finiras par trouver… » Et enfin, à Kodiak, elle embarque sur le Rebel pour la saison de morue noire, elle sait qu’il y a aussi celle des crabes et des flétans. Ces pêches-là, elle les veut aussi dans ses filets de femme libre. « Oui, avoir osé la franchir, la frontière, ça ne pouvait être que pour y trouver la mort, y pêcher sa fin très rouge et très belle… » C’est la blessure mortelle plantée dans sa main, dont elle se sortira et qui fera de Lili un homme comme les autres à bord du Rebel. Elle y a gagné sa place alors tout peut recommencer à chaque saison sa pêche et Lili est là sur le pont, au fond de la cale avec le poisson ou en haut d’un mât. Lili… Lili, que cherches-tu ? Jusqu’où iras-tu ? Jusqu’où la soif de liberté de cette écorchée vive, cette anticonformiste, cette aventurière va-t-elle nous emporter dans le sillage des mots touchants, violents, poétiques, simples, beaux de ce premier roman qui n’en est plus vraiment un dès que l’on embarque avec elle sur le Rebel, poussé par cette force que Catherine Poulain nous transmet directement… Une vraie transfusion d’aventure… Mais « Un jour peut-être, la saison finirait et tous quitteraient le bateau. Mais ça je l’avais oublié. »
Premier roman remarqué qui s’inscrit dans la lignée des récits de Pierre Loti, Jack Kérouac ou autre Nicolas Bouvier. Il fait partie de la sélection du livre Inter 2016.


Sylvie Génot
 

Michel Butor « Hugo », Coll. Les auteurs de ma vie, Editions Buchet-Chastel, 2016.
 


L’œuvre d’Hugo est un monument, c’est entendu, du moins aujourd’hui. Mais sait-on toujours par quel chemin ou porte l’aborder ou la redécouvrir ? Poésie, romans, théâtre, dessin, etc., chaque domaine touché par la main de Victor Hugo inspire à chacun, selon les moments et ses humeurs, des sentiments différents ; alors que faire, que choisir ? C’est avec cet état d’esprit d’enchanteur ouvrant ou ré-ouvrant les malles d’un grenier parfois trop longtemps délaissé qu’il faut ouvrir l’ouvrage consacré à Hugo de Michel Butor dans la collection Les auteurs de ma vie chez Buchet-Chastel. Bien qu’avouant dès les premières lignes de sa préface qu’il n’aime pas les anthologies, c’est pourtant – disons alors – un bien beau florilège qu’il nous donne à savourer. On relit ces pages inoubliables, redécouvre ces passages parfois enfouis dans les mémoires, et surtout, ainsi que l’espère l’auteur, découvre, entraperçoit ce qu’on n’avait jusqu’alors méconnu ou mésestimé ; Dans la première partie consacrée à la poésie de Victor Hugo, Les djinns, un des 41 poèmes du recueil Les Orientales sont toujours un ravissement de versification et révèle, et ainsi que le souligne l’auteur, que Victor Hugo aimait aussi pour ses vers, comme pour ses dessins, le clair-obscur et les ombres. En enchanteur, toujours, Michel Butor a également retenu des poèmes tirés de « L’art d’être grand-père » qui s’ajoutent à ceux parfois plus connus de « La Légende des siècles ». Après le théâtre, Michel Butor a choisi, avec justesse, pour la partie œuvres romanesques, notamment des extraits des Misérables et de Quatre-vingt-treize qui furent écartés par l’éditeur en raison de leur audace lors de leur publication. « Des reliquats » qui trouvent encore aujourd’hui toute leur force de résonance. Ce sont encore quelques-uns de ces surprenants reliquats que retient Michel Butor pour la partie « Critique », ici essentiellement rattachés au William Shakespeare. Enfin, il faut saluer l’heureux choix de l’auteur d’avoir su proposer, pour clore cette anthologie, après le chapitre nommé « Alentours » et consacré aux « Tables tournantes de Jersey », quelques merveilleux dessins de Victor Hugo, lui qui laissa plus de 4 000 feuilles et ne voulut jamais toucher un pinceau et une toile ! Une anthologie qui se veut surprenante, ainsi que Michel Butor le souhaite dans son introduction : « j’ai préféré prendre des pages qui ne soient pas déjà trop connues, de l’inattendu, car le grenier hugolien regorge de surprises. Il faut y fouiller, remuer les vieux cartons. On en ressortira toujours les mains pleines ». Et, c’est bien là tout le mérite de cet ouvrage que de donner au lecteur cette envie d’aller une nouvelle fois à la rencontre de ce géant de la littérature française.

 

"Confidences" de Max Lobe, 282 pages suivies d'une lettre à l'auteur d'Alain Mabanckou, Édition ZOE, 2016.

 


Max Lobe, auteur camerounais né à Douala, vivant en Suisse, déjà récompensé pour ses deux premiers romans, entreprend un retour au pays natal, dans la forêt camerounaise, accompagné de « Tantie » - Ma Maliga - qui le guidera sur les chemins de son passé et de sa famille, sur la cruelle route de la conquête de l’indépendance du Cameroun et de tous ses héros meurtris, assassinés pour libérer leur pays de la tutelle occidentale durant le conflit des années 1950, « dans le silence de cette guerre dite cachée ». Elle est bien vieille la Ma Maliga ! Et elle a un faible pour le vin de palme, le matango, Ékiééé… et, elle n’a pas la langue dans sa bouche ! Alors elle parle, parle, raconte sa vie et celle de sa famille et elle boit une petite rasade, mais surtout elle veut emmener Max sur les lieux où a été enterré leur leader, Ruben Um Nyobè, élu secrétaire général de l’UPC, union des Populations du Cameroun, qui a laissé sa vie et celle de ses fidèles dans la lutte, assassiné par l’armée française, en 1958. « Tu sais, mon fils, ici-là, on ne veut toujours pas trop parler de Um Nyobè. Si tu poses des questions sur Um Nyobè et sur ce qui s’est vraiment passé avec lui, tous ceux qui ont vécu cela te diront seulement qu’il y a eu des événements. Les événements. Jamais personne ne te dira exactement de quels événements il s’agit. Wuyè ! On te dira qu’il y eut trop de morts… »
Ma Maliga raconte et elle revit dans sa chair tous les événements, les traditions, les croyances, les luttes, l’emprisonnement, les contradictions, la folie et toutes les cicatrices laissées par l’histoire de l’indépendance du Cameroun. Elle raconte aussi la fierté de son peuple, des femmes fortes et des hommes courageux. Elle conte et raconte cette vie de douleurs et de joies avec une verve grave et légère à la fois, au fur et à mesure de son enivrement « Mon fils, c’est étrange : ici-là, on nous demande de tout oublier. Et comme nous, on n’oublie rien et que l’on ne peut pas tout pardonner comme ça, ils s’arrangent alors pour tout effacer de notre mémoire : nos souvenirs, notre histoire. Ils savent que ce n’est pas facile pour nous de tout remuer en dedans de nos cœurs et d’en parler… » Max boit plus modérément que sa « Tantie » ou que son fils Makon, il retrouve également, en ville, sa cousine Sandrine et apprend, aux côtés de ses cousins lointains, ses racines, l’histoire de sa propre famille et de ce que les blancs, qui allaient jusqu’à changer l’identité des Camerounais en leur donnant des prénoms européens, ont réellement apporté, ou pas, au Cameroun… « Je téléphone à ma mère en Suisse pour lui dire que je suis dans la forêt de Boumnyébel. Mais qu’est-ce que tu vas faire là-bas où il y a plein-plein de sorciers qui peuvent te tuer. Cela me rappelle le discours de la cousine de Mâ Maliga, Ngo Ndjouma dite Nicole, dont les petits-enfants ne restent jamais plus de quelques jours dans leur village : il y aurait des sorciers qui en voudraient à leur vie. Tu es vraiment devenu un blanc, toi cet enfant-ci, ajoute ma mère. Ce sont les blancs-touristes en quête d’exotisme qui vont dans nos villages. Je reçois ce discours comme une gifle en plein visage… ». Max se questionne alors plus profondément sur les rapports qu’il a, lui, gardés avec sa terre natale par la voix de ses parents, sur son identité propre d’Africain ou d’Africain Suisse, sur la vérité historique de son pays, la version écrite des colons ou celle dite par le témoin le plus fiable, le peuple, comme le lui rappelle Alain Mabanckou, auteur franco-congolais, (Mémoires de porc-épic) dans la lettre qu’il lui a écrite à la fin de ce livre riche d’humanité.
En empathie avec sa « Tantie » et tous les sacrifiés de la Kunde, nous sommes témoins de ce récit drôle et poignant et resterons longtemps troublés par ces pages d’une histoire bien souvent gommée de nos manuels et de la conscience collective européenne notamment française.


Sylvie Génot

 

 

Stéphane Lambert « Avant Godot », collection La rencontre, Editions Arléa, 2016.

 


Avec son dernier ouvrage « Avant Godot » (premier titre d'une nouvelle collection La rencontre aux éditions Arléa), Stéphane Lambert réitère pour Samuel Beckett cette approche si personnelle entre biographie et suggestions narratives qui avait contribué à la réussite de son précédent livre « Le vertige et la foi » consacré à Nicolas de Staël. A l’évidence, Stéphane Lambert ne veut pas de pure biographie, et à mi-chemin, il nous propose un portrait de Beckett intériorisé, introspectif, passant, par une écriture fluide et sensible, du « il » à un « je » tout beckettien ou encore à son propre « je ». Et c’est justement ce va-et-vient incessant qui caractérise le mieux cet ouvrage. Rien de figé mais une quête incessante d’interrogations et de sens existentiels ainsi que l’œuvre magistrale de Beckett en recèle. Point de tragique, mais à l’image de l’immense écrivain, tenter dans un perpétuel questionnement de battre en retrait le non-sens du quotidien et de l’existence. Pour cela, l’auteur a imaginé pour décor, Beckett, encore jeune, pas encore internationalement connu, en 1937, lors de son voyage en Allemagne nazie à la Collection de la Kunsthall de Hambourg, regardant le fameux tableau de David Caspar Friedrich peint en 1817, « Wanderer über dem Nebelmeer », et représentant un homme de dos devant cette mer de brume… De là, se croisent et se tissent les interrogations de l’auteur et le mutisme de l’homme de dos, les doutes, les hésitations de Beckett et les convictions de Geulincx, philosophe belge du XVIIe siècle. Que faire face à « ce sentiment inconsolable de sa solitude » ? Ne rien faire, ne rien entreprendre, choisir Murphy ou tenter de vaincre l’ennui, le doute, les vertiges et aller de l’avant, « se déplacer de la poupe à la proue » ? Il y a cet incontournable homme de dos, cet inconnu, regardant, fixant tout ou peut-être rien et sur lequel se cognent inlassablement les vagues des existences ; sait-il, lui, quelque chose ? Et puis, il y a Friedrich peignant et observant fixement cet homme, lueur d’espoir ou regard désespéré du destin ? Et derrière le peintre, Beckett observe le tableau ou celui plus petit toujours de Friedrich à Dresde représentant cette fois deux hommes de dos (à moins que ce ne soit une femme ou un autre tableau encore…), sa vie retranchée « hors du dehors », se battant avec la solitude et le besoin de l’autre, les troubles du corps et de l’âme, l’écriture et les mots. Il interroge l’influence de Joyce et ce style qui deviendra sous sa plume de plus en plus épuré, minimaliste jusqu’à sa disparition en 1989. Desserrer les bras de l’ennui, de la mélancolie pour laisser la création advenir, « créer pour résister au pire, qui est là, toujours prêt à exécution », écrit Stéphane Lambert, et dépasser les affres de la détresse d’être au monde. C’est cette voie qu’empruntera Beckett en délassant le carcan trop étroit de son intériorité pour laisser au travers de l’art, l’écriture et les mots se frayer un chemin jusqu’à cette reconnaissance internationale et ce Prix Nobel en 1969 qu’il refusera d’aller chercher. « Tant de possibles alors, et d’impossibles, mêlés ». Stéphane Lambert, lui aussi, hésite, prend peur face à Beckett et à l’ensemble de son œuvre si magistralement présente, mais, c’est cela aussi « suivre le cheminement » de Beckett, cet incessant va-et-vient entre une vie, des vies, la vie ; entre un immense écrivain, son œuvre et soi. « Avant Godot » est un livre plus qu’écrit, c’est un livre vécu, à l’écriture fine et ressentie, et qui, de par sa lecture, ne demande qu’à l’être encore.


L.B.K

 

 

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Langue, dictionnaires...

 

 

 

« Le bon usage » Maurice Grévisse et André Goosse, 16e édition, Editions De Boeck Supérieur, 2016.

Est-il encore nécessaire de présenter le « Grévisse », cet ouvrage qui depuis 1936 demeure La référence en matière de grammaire française ? Il est vrai que le parrain de ce qui allait devenir au fil des éditions (seize à ce jour) un grand classique ne fut autre qu’André Gide qui lui consacra un très beau papier et le recommandait aux lecteurs du journal Le Figaro comme la meilleure grammaire française… Par la suite, André Goosse, son gendre, est venu s’associer aux éditions plus récentes afin d’assurer à la fois pérennité et en même temps la modernité d’une grammaire qui a franchi allègrement la barrière du XXI° siècle sans pour autant perdre son âme.
Avec ses 1 760 pages, on écartera volontiers l’image du « pavé » pour retenir celle, plus respectueuse et surtout plus juste, de véritable somme impressionnante. Tout est disponible dans ce fort volume : aucune rature ne sera possible après avoir, patiemment, redécouvert les trésors et tréfonds de la langue française. Plus de 40 000 exemples et 2 500 auteurs cités viennent illustrer ce magnifique tableau de notre langue. Les habitués des anciennes éditions relèveront tout de suite la nouvelle place réservée aux historiques et remarques qui se trouvent dorénavant dans la marge, heureuse initiative qui rend beaucoup plus aisé leurs consultations. Un index très bien constitué ainsi qu’une table des matières très précise permettent de retrouver instantanément la règle ou la difficulté. La plus belle manière d’honorer ce monument érigé en l’honneur de la langue française sera bien entendu de le découvrir au fil de ses pages selon les règles du hasard ou du destin. Les avancées technologiques ne sont pas en reste avec cette édition puisque sont inclus trois mois d’accès à l’intégralité du contenu en ligne sur le site web du Grévisse ainsi que sur applications mobiles, une fonction qui s’avère très utile en déplacement. Un fort volume non seulement incontournable, mais aujourd’hui plus que jamais, indispensable.

« Le Petit Grévisse » Maurice Grévisse, De Boeck Supérieur, 2016.

Il s’agit de la 32e édition du dorénavant très classique « Le petit Grévisse », petit frère concentré en moins de 400 p. de son aîné « Le bon usage ». D’un format plus aisé et maniable, il n’en comporte pas moins les règles grammaticales complètes illustrées par de nombreux exemples. La dernière édition tient compte de l’évolution de la langue française, notamment de la nouvelle orthographe et de la féminisation de certains mots. Deux index précieux, alphabétique et thématique, permettent de retrouver immédiatement un point ou une règle rappelée et expliquée de manière très pédagogique. Enfin, la présentation de cette grammaire française a été soignée avec une mise en page claire et aérée afin de porter l’attention sur l’essentiel. Plus aucune raison, ne pas l’avoir toujours à portée de main, stylo ou clavier.
 

 

 

 

 

Ces langues anciennes que l'on ne veut pas voir mourir...


Le grec et le latin sont-ils voués à disparaître totalement ainsi que pourrait le laisser entendre l’indélicat vocable de langues mortes qui leur est souvent associé ? Jacqueline de Romilly a, tout au long de sa carrière, soutenu ces disciplines naguère de première importance dans l'enseignement et « qui sont peu à peu devenues d'abord des options, puis ont passé pour être un signe de la bourgeoisie d’autrefois, et maintenant, sont victimes tout simplement des économies ! » ainsi qu’elle le relevait dans l’interview accordée à notre revue en 2007. (lien)

 

© LEXNEWS

 

Un constat également établi par Stéphane Ratti, professeur d’Histoire de l’Antiquité tardive à l’Université de Bourgogne Franche-Comté et qui vient de publier un petit livre au titre évocateur « A en perdre son latin » (Éditions Universitaires de Dijon, 2015). Avec la réforme des collèges décidée en 2015, les tristes prévisions de la célèbre historienne de la Grèce antique ne sont plus des craintes mais des réalités, non seulement il n’est plus question d’ouvrir de nouvelles classes mais celles existantes sont elles-mêmes menacées. Les jeunes peuvent-ils alors encore être encouragés à faire le choix de matières qui n’auront pas même l’avenir d’être maintenues les années suivantes ? Stéphane Ratti n’hésite pas face à ce sombre paysage à alerter : les humanités classiques elles-mêmes se trouvent ainsi menacées. L’auteur de cet essai sait de quoi il parle puisqu’avant d’enseigner l’histoire antique, il fut professeur de langue et littérature latine à l’université, une expérience qui lui permet de dénoncer le sabotage en cours. Face à cela, les réactions des penseurs et intellectuels français sont pourtant nombreuses et leur constat unanime : perdre l’enseignement du grec et du latin, c’est d’une manière perdre une part importante des humanités léguées par les siècles précédents.

Stéphane Ratti poursuit sa réflexion qui n’est pas un pur plaidoyer pro domo, mais bien un avertissement qui nous concerne tous, et plus particulièrement la jeune génération qui risque bien de ne jamais lire de sa vie une ligne d’un Cicéron, Plutarque ou Tite-Live autrement que par le truchement d’un publicitaire inspiré… un sentiment partagé par Pierre Judet de La Combe dans « L’avenir des Anciens » qui vient également de paraître (éditions Albin Michel), et qui estime que contrairement à ce que laissent entendre les esprits réformateurs des langues anciennes ces dernières demeurent un outil d’émancipation et de démocratisation, et non l’apanage de l’éducation des élites. Il y a, assurément, plus à perdre qu’à gagner en reléguant ces matières au même rang que celles qui étaient naguère enseignées comme la théologie ou la rhétorique. L’auteur, helléniste et directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherches au CNRS, soutient ce droit à la lecture, oser lire les Grecs et les Latins, sous-titre de son livre.

 

© LEXNEWS

 

Oserons nous nous plier à cette proclamation, non sans ironie d’ailleurs, du crieur public de la ville de Nuoro en Sardaigne « le latin est mort, Deo gratias » après la création d’une filière d’enseignement sans latin dans les années 60 ? C’est la voie que nous prenons alors même que Pierre Judet de La Combe invite à dépasser les clivages de nos « racines » et autres « origines » pour inviter à lire et à ne pas perdre ce corpus (encore du latin !) essentiel de nos civilisations. Il faut inviter à lire ces textes fondateurs, si possible dans leur langue, qui de Homère à Virgile permettent au lecteur d’être au contact direct avec cette « créativité effervescente » qui nous fait si cruellement défaut de nos jours. Même les épopées les plus antiques ont quelque chose d’actuel et dans lesquelles nombre de réalisateurs puisent sans vergogne pour les péplums du XXI° siècle. Que se passera-t-il si l’on omet cette prise de conscience ? Peut-être ce que nous vivons déjà, et que prophétisait Jacqueline de Romilly dans son interview il y a presque dix ans : « Si l'on ne distingue pas entre les mots, que ce soit par jeu, en musique, en plaisanterie, dans un blog, avec un message, ou tout ce que vous voudrez, on n’exprimera pas sa pensée. Et si l'on ne peut pas exprimer sa pensée, vous savez quel est le résultat : on remplace par un coup de poing, par un attentat. Lorsqu’on ne peut pas s'exprimer, alors on passe aux coups».


Des initiatives dynamiques cherchent à préserver l’apprentissage du latin et du grec ancien, parmi elles les éditions Assimil ont tenté le pari de faire d’une langue ancienne, une langue qui peut être apprise comme une langue vivante, un peu à la manière des petits Romains qui apprenaient leur langue natale dans un contexte d’éducation. L’éditeur a repris la formule qui a fait son succès depuis des décennies en associant grammaire et vocabulaire dans une première étape qualifiée de « passive » au cours de laquelle l’élève se laisse imprégner par les structures de la langue et les automatismes acquis. Passée cette période, l’implication se fait plus fréquente en appliquant les leçons précédentes avec de nombreux exercices complétés par un grand nombre de notes. Ces 101 leçons sont élaborées pour la lecture mais aussi l’écoute avec 5 CD audio (4 CD pour le grec ancien) correspondant à 5 heures d’enregistrement en latin et 1 CD mp3 (3h50 pour le grec ancien avec une préface de Jacqueline de Romilly) permettant d’emporter avec soi sur son smartphone, tablette ou ordinateur l’intégralité de cet enseignement de langues décidément bien vivantes…

BEAUX LIVRES et CATALOGUES D'EXPOSITION

 

Le Baroque des Lumières – Chefs-d’œuvre des églises parisiennes au XVIIIe siècle, catalogue, Éditions Paris Musées, 2017.

 


Ainsi que le souligne Christophe Leribault dans sa préface au catalogue, le XVIIIe siècle français évoque plus spontanément les fastes de la fête galante que la grande peinture religieuse. Et pourtant, c’est bien au sein de ces mêmes églises que les artistes donnaient à connaître leurs talents et contribuaient par les commandes dont ils étaient chargés à faire rayonner leur art par l’intermédiaire des représentations religieuses. C’est ainsi une autre vision des Lumières qui est ici rappelée par Christine Gouzi. Aux côtés des Watteau, Chardin ou Boucher, l’esprit des siècles précédents n’a pas totalement disparu pour autant, et l’éducation religieuse de la plupart des contemporains de ce dernier siècle de l’Ancien Régime tient encore une place importante.

 

Jean Jouvenet, La visitation de la Vierge ou Le Magnificat, 1716, peint pour le choeur de Notre-Dame. Huile sur toile, 4,31 x 4,41 m., cathédrale Notre-Dame de Paris, dépôt du musée du Louvre, Paris © Pascal Lemaître / dist. Centre des monuments nationaux

 

La peinture religieuse occupe ainsi une place non négligeable au XVIIIe s. et les nombreuses commandes des puissants de cette époque aux meilleurs artistes en témoignent. L’art de ce siècle reflète néanmoins les changements profonds qui s’impriment dans les mentalités, défense de la foi, répliques au scepticisme, tout est dialogue sur la toile et dans les évocations pour ne pas rompre ce fil de plus en plus ténu. L’héritage du Grand Siècle, celui de Louis XIV, est loin d’être négligeable pour le XVIIIe s, ce que confirme également l’étude de Guillaume Kazerouni, avec ces changements importants dans les genres représentés et une peinture d’histoire qui adopte une plus grande variété, même si la peinture religieuse s’affirme avec une certaine unité. Le lecteur découvrira avec un intérêt particulier le destin mouvementé des tableaux avec le Révolution de 1789, des œuvres dans la tourmente qui en fonction de leur récupération possible pour la gloire de la nation échapperont à l’autodafé. Le catalogue propose une carte précieuse des édifices religieux parisiens au XVIIIe s. en représentant par un code couleur ceux encore existants, de ceux disparus. De nombreuses études complètent cet ensemble détaillé et illustré de manière remarquable non seulement par les œuvres présentées dans l’exposition, mais également par un grand nombre d’illustrations permettant de replacer mieux encore l’art sacré dans la société française du XVIIIe s. et notamment en sa capitale.

 

 

Catalogue Picasso primitif. Coédition musée du quai Branly-Jacques Chirac / Flammarion, 342 pages – 336 œuvres exposées, 2017.

 


Le catalogue de l’exposition « Picasso primitif » publié sous la direction d’Yves Le Fur, une coédition Musée du quai Branly-Jacques Chirac/Flammarion, est une riche réflexion et belle lecture proposées aux curieux, amateurs, ou passionnés d’art et de Picasso en particulier. Outre ses œuvres en tant que telles, si nombreuses, c’est avant tout une démarche artistique révolutionnaire qui est ici exposée et analysée dans cet imposant et bel ouvrage avec en couverture ce montage d’un carreau industriel décoré en son verso d’une tête de faune (Picasso 1961) accompagné d’un tesson d’une terre cuite à décor peint du Pérou (200-900 après J.-C. qui a inspiré le maître catalan). Picasso collectionneur hors du commun, achetant des dizaines d’objets des arts premiers extra-européens, s’en entourant, vivant en leur compagnie telle qu’en témoigne déjà la photographie de Picasso dans son atelier du Bateau-Lavoir en 1908.

Respectant la chronologie de l’exposition, le catalogue se veut miroir et suit en cela le parcours du peintre, année après année, retraçant ainsi sa démarche, ses rencontres, ses choix graphiques ou picturaux, mais dévoilant surtout grâce aux notes, commentaires et extraits de correspondances, cette pensée si fertile. Son évolution artistique et psychologique le mènera, toutes ces années, vers cette création totale tant recherchée assumant les tourments de son âme jusqu’à puiser à la source même de la création. La construction chronologique retenue par ce catalogue expose clairement les processus créatifs de Pablo Picasso, processus pourtant complexes et ayant pour résonance les pièces collectionnées par ce dernier ; certaines évidences se détachent pourtant visuellement et intellectuellement tout au long de ces pages de ce livre aux références passionnantes comme le montre notamment la double page avec ce tesson du Pérou, la faïence décorée par Picasso (couverture du catalogue) et le masque Otomi (Mexique — État d’Hidalgo- San Bartoio – Tutotepec – piedra Ancha – XXe siècle) qui au-delà des cultures et des époques, dialoguent et se répondent, ayant en commun la main des hommes qui les ont créés.

L’image du corps en Occident est à mille lieues de celles que véhiculent les arts premiers lorsque Picasso s’en empare et la restitue dans les formes les plus « déconstruites » telles que « Tête de femme » (1927-1928) en résonance avec un masque féminin d’mba-nimba de Guinée ou encore « Femme assise dans un fauteuil » (1940) qui fait écho aux masques mexicains du XIXe siècle de l’état du Jalisco. Tout interpelle, intrigue et surtout inspire Pablo Picasso jusqu’à la possible métamorphose des choses, des hommes, de l’animalité, de la mise en abyme des âmes ; Un corps à corps entre l’artiste et sa création que retiendra la seconde partie de l’ouvrage. Cette énergie psychique inconsciente avec laquelle Picasso se battra, pulsions de vie et de mort dans lesquelles il puise et transpose comme en témoignent des œuvres plus proches des frontières de l’informe et de l’inframonde telle « Tête de femme » (bronze -1932). Pour lui, l’œuvre venait de si loin et il aimait à souligner : « Un tableau vient de loin, qui sait de combien loin… Comment quelqu’un peut-il pénétrer mes rêves, mes instincts, mes désirs, mes pensées qui ont mis assez longtemps à mûrir et à venir au jour et surtout en déduire ce que je me suis proposé de faire, peut-être contre ma volonté ? »

 

« Fêtes et divertissements à la cour », catalogue sous la direction de Béatrice Saule, Élisabeth Caude et Jérôme de La Gorce, Château de Versailles, exposition jusqu’au 26 mars 2017, 400 p., 400 illustrations, Gallimard, 2016.

 

 

 

Afin de retrouver le foisonnement extrême offert par le thème de l’exposition « Fêtes et divertissements à la cour » qui se tient actuellement au château de Versailles, le riche catalogue publié par les éditions Gallimard à cette occasion s’avère indispensable tant les objets exposés et les nombreuses thématiques exigent un certain approfondissement. Il ne faudra pas moins de 400 pages et 400 illustrations pour avoir une petite idée de ce que tout Versailles a pu consacrer de génie et de créativité dès l’époque du roi Soleil jusqu’aux derniers jours de l’Ancien Régime. Dédié à Philippe Beaussant, récemment disparu et qui a tant fait pour ces plaisirs de Versailles, cet ouvrage offre non seulement la possibilité de retrouver dans le détail les nombreux objets de tout ordre réunis dans l’exposition, mais également d’approfondir leur lecture grâce aux nombreuses études réunies par les trois commissaires de l’exposition, Béatrice Saule, Elisabeth Caude et Jérôme de La Gorce.

 

Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique du Roi

© Château de Versailles

 

Le divertissement naît des terribles épreuves de la Fronde qui a laissé chez le jeune monarque Louis XIV l’angoisse de périodes de disette et d’incertitudes dont il eut à souffrir personnellement à son jeune âge. Fuir l’ennui, c’est vivre à cette époque où guerres et épidémies peuvent ravir une existence en quelques secondes. C’est à une « honnête familiarité avec le souverain » à laquelle invitent les fêtes de Versailles comme le rappelle Louis XIV dans ses Mémoires. Qu’est-ce à dire ? C’est ce que démontre avec intelligence et rigueur cet ouvrage qui explore tous les domaines – musique, danse, théâtre, chasse, jeux, feux d’artifice, etc., contribuant à cette politique du divertissement qui aujourd’hui exigerait un ministère à part entière si ce rôle n’avait été dévolu à la sphère privée…

 

Slodtz Paul Ambroise (1702-1758) Slodtz Sébastien-Antoine (1695-1754)
© Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Fouin

 

Toujours est-il que gouverner pour Louis XIV est un art subtil entre l’autorité et la séduction, à la manière de l’équitation classique dans laquelle il excelle. Ainsi que le souligne non sans humour mais sérieusement Béatrice Saule, se divertir est une chose sérieuse, pour le roi, comme pour les courtisans. Lieux de pouvoir, de promotions, de déchéance également, paraître sans disparaître, s’afficher sans violer les hiérarchies requièrent art, tact et délicatesse, une codification qui touche des domaines aussi divers que l’équitation, les spectacles de scène jusqu’aux promenades dans les fameux jardins de Versailles pour lesquelles le roi Soleil ira jusqu’à proposer un parcours commenté par ses soins… Rien ne sera trop beau, rien ne sera trop grand pour servir la monarchie absolue qui fera du divertissement un moyen de gouvernement ainsi que témoigne ce beau catalogue.

 

"Oscar Wilde, l’impertinent absolu" sous la direction de Dominique Morel, conservateur au Petit Palais et Merlin Holland, petit-fils d’Oscar Wilde, Format : Relié, 256 pages, 250 ill, 22 x 28 cm, Paris Musées éditions, 2016.

 


Ainsi que le relève Christophe Leribault, le directeur du Petit Palais, il aura fallu attendre 2016 pour que soit enfin consacrée une exposition à Oscar Wilde à Paris, lui qui passa pourtant ses dernières années dans la capitale française et y mourut en 1900. L’écrivain compte pourtant depuis longtemps déjà parmi les classiques et le personnage fait partie de ces figures presque mythiques qui attirent à chaque génération un nombre d’admirateurs irréductibles. L’oubli est ainsi réparé avec cette exposition et son riche catalogue "Oscar Wilde, l’impertinent absolu". Avec une mise en page particulièrement agréable et une iconographie où le sépia et les demi-teintes dominent, ce catalogue a réussi la gageure d’offrir au lecteur un aperçu instructif de cette grande figure de la littérature, de la poésie et du théâtre. Charles Dantzig dans son introduction relève combien « les comètes tombent vite » si l’on considère qu’effectivement Oscar Wilde connaîtra un véritable triomphe lors de la première de « L’Importance d’être constant » le 14 février 1895, que seulement deux mois plus tard son procès s’ouvrira et que le 25 mai de la même année l’auteur du fameux Le Portrait de Dorian Gray sera condamné à deux ans de travaux forcés… Oscar Wilde a créé son personnage et sa déchéance semble faire partie de ce processus ; La déchéance se révèlera en effet être un thème récurrent chez l’écrivain, comme si la singularité était à ce prix, prix exigé par la société, à la manière d’un Socrate ou d’un Pasolini. Ainsi après avoir détaillé les années d’apprentissage et la construction du personnage, le catalogue explore les voyages du très britannique Oscar Wilde qui apprend à faire la connaissance d’une société moins friande de ses théories d’expert sur Ruskin et d’esthétique, mais plus encline à connaître ses goûts plus prosaïques sur la décoration… On cherche alors à découvrir le personnage créé plus qu’Oscar Wilde lui-même, mais peu importe, ce sera l’occasion de donner un grand nombre de conférences dans tout le pays et de rencontrer de grands écrivains américains tels Henry Longfellow, Oliver Wendell Holmes et surtout Walt Whitman qui l’impressionne particulièrement. Il devient célèbre, gagne de l’argent, revient à Londres pour repartir aussitôt à Paris où il fait la connaissance de Mallarmé, Huysmans, Pierre Louÿs, André Gide… Alors qu’il triomphe, le couperet tombe sur ses amours jugées coupables par la société victorienne de l’époque. Si on peut aimer le même sexe, même et surtout dans les hautes sphères, encore convient-il de le cacher, ce que refusa Oscar Wilde. Relevant l’affront du marquis de Queensberry, père de son amant Alfred Doublas surnommé Bosie, Oscar Wilde l’attaque en justice et perd lors d’un procès qui fait de l’écrivain esthète le bouc émissaire de l’hypocrisie victorienne. Tous ses biens sont vendus, sa femme et ses enfants doivent s’exiler et changer de nom, et lui-même devra subir toutes les infamies d’une incarcération. À l’issue de sa peine, c’est un homme brisé et morcelé qui part pour la France où il passera les trente derniers mois de sa vie. L’homme était fini mais le génie ne faisait que commencer à rayonner ; ce que donne à lire ce riche catalogue documenté pour cet auteur anglais à l’humour si lucide et inimitable.
 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Plumes - visions de l’Amérique Précolombienne. 24,6 X 28 cm, 120 pages – 120 illustrations, Coédition Musée des Jacobins, Auch/Somogy éditions d’Art, 2016.
 

 

Voilà un bien agréable catalogue qui se lit comme un roman ! Celui de Plumes plus légères que l’air qui sous les mains agiles des amantecas, plumassiers de l’Amérique Précolombienne, deviennent de véritables symboles sacrés dont l’usage codifié ne permettait étrangement nulle fantaisie. Elles apparaissent dans ce rôle majeur comme éléments de décors sur les poteries, en tant qu’ornements, sur les bijoux et par la représentation même des oiseaux omniprésents dans l’art péruvien, sur les codex, manuscrits et pictographies. Les plumes étaient très souvent utilisées comme matériau dans les techniques de tissage. Les plumes comme symbole sacré, lien avec l’inframonde et comme moyens d’échanges ou économiques, donc aussi, les plumes sont l’identité de l’Amérique Précolombienne. C’est au XVIe siècle que l’histoire liera les sociétés méso-américaines avec l’Europe, lorsque Cortes envoyé en mission par les autorités religieuses espagnoles partira à la rencontre de ces peuples avec un projet d’évangélisation « pacifique » et trouvera le point commun symbolique entre le christianisme et les représentations religieuses précolombiennes : La plume. Plus précieuses que l’or aux yeux des Indiens et présentes dans l’iconographique angélique chrétien, les plumes vont ainsi jouer un rôle quasi-diplomatique entre les conquistadores et les Indiens. C’est ce que l’on découvre à la lecture de ce riche catalogue de l’exposition « Plumes, visions de l’Amérique Précolombienne » et réunissant pour l’occasion les trésors du musée d’Auch, qui possède la plus grande collection d’art précolombien. Sous la direction de Fabien Ferrer – Joly, conservateur du musée des Jacobins d’Auch, et de quatre coauteurs - Carole Fraresso, Pascal Monge, Anne-Marie Wohrer et Gérard Priet - nous découvrons tout au long de ces 119 pages, agréablement illustrées, les secrets des pièces maîtresses indispensables à la pleine compréhension de ce métissage spirituel et culturel entre Espagnols et Indiens de cette Amérique Précolombienne. Tous ces objets collectés, ces créations, commandes des grands des cours européennes comme celles du clergé, révèlent un art de la plumasserie indéniable. « Dès juillet 1519, il (Cortès) établit une liste d’environ 180 objets prestigieux destinés à être envoyés en Espagne dont la moitié est ornée de plumes. Cette sélection a pour objectif de convaincre l’Occident de la richesse de ces nouvelles terres mais aussi de montrer l’exceptionnelle dextérité des artisans aztèques. » L’une des œuvres majeures à laquelle est consacré un chapitre complet de ce catalogue demeure « La Messe de saint Grégoire » réalisée en 1539. Cette mosaïque de plumes sur bois, bien que construite à partir d’une estampe flamande réalisée entre 1440 et 1503 par Israhel Van Meckenem, est par les nombreux signes ou symboles apparents que les Indiens y ont insérés une magnifique illustration du métissage assumé des deux peuples. Ces tableaux de plumes sont rares et seuls cinq d’entre eux sont en France dont trois au musée des Jacobins, un au château musée d’Ecouen et un au musée du quai Branly-Jacques Chirac.
C’est toutes les cultures précolombiennes, Paracas, Nasca, Mohica, Huari, Chancay qui ont été les artisanes de ces trésors, ces sociétés qui « durant trois mille ans ont tissé les discours idéologiques et les codes religieux des différents pouvoirs qui se succédèrent. » jusqu’à la création de l’école de San José de Los Naturales qui de statut d’établissement phare pour l’enseignement et le développement des arts en Nouvelle-Espagne se transforma peu à peu en conservatoire des traditions aztèques et devint le principal lieu de production de plumasseries chrétiennes. « Pendant les trois siècles de la présence coloniale au Mexique, la plumasserie est restée une des rares techniques ancestrales qui continua d’être pratiquée malgré parfois les réticences du pouvoir espagnol à l’égard des productions trop indigénistes. » C’est donc toute cette saga, ou fabuleuse histoire d’un art sacré souvent ignoré ou méconnu que ce catalogue d’exposition nous permet d’appréhender, d’approfondir et de différencier des représentations indiennes d’Amérique du Nord qui dès le 19e siècle « prendra le dessus » à travers spectacles, images publicitaires ou les récits de voyages et qui contribueront à transformer notre vision historique de cet élément fondamental d’acculturation que fut la Plume ou les « Plumes ».


Sylvie Genot
 

Fausto & Felice Niccolini. Houses and monuments of Pompeii, Valentin Kockel, Sebastian Schütze, Relié, 28,5 x 39,5 cm, 648 pages, Édition multilingue: Allemand, Anglais, Français, Taschen, 2016.

 


A la hauteur du site éternel détruit par l’éruption du Vésuve, l’édition que consacre Taschen à Pompéi est tout simplement monumentale. Au XIXe siècle, alors que les fouilles furent menées de manière professionnelle, les frères Fausto et Felice Niccolini réalisèrent grâce à la récente technique de la lithographie en couleurs un inventaire détaillé des bâtiments, fresques, sculptures et autres objets dégagés de leur gangue volcanique qui les avait protégés du temps jusqu’alors. Ainsi la vie refleurissait d’une certaine manière, là où tout n’avait été en quelques heures que dévastation prenant des allures de fin du monde. Cet immense travail fut réuni en un ouvrage Le case ed i monumenti di Pompei publié entre 1854 et 1896 à Naples et qui comprenait plus de 400 planches couleurs. C’est cet immense travail alliant à la fois rigueur archéologique de l’époque et un goût certain de l’esthétique qui est de nouveau proposé au lecteur du XXIe siècle grâce aux éditions Taschen en une édition reliée grand format (28,5 x 39,5 cm) de 648 pages et protégé par un luxueux coffret. Une splendide édition qui vient rendre hommage à cette entreprise inédite à l’époque.

 

 

Plus qu’un inventaire, c’est tout un aspect de la vie pompéienne qui apparaît au fil de ces pages. Les demeures privées livrent en quelque sorte leur intimité au regard contemporain en une fraîcheur qui ne cède en rien au détail de leur vie. Les peintures murales y reprennent vie et les motifs préservés du temps plus réels que jamais ; Bien plus qu’un musée, l’ouvrage nous immerge littéralement dans un espace de vie suspendu inédit, un temps arrêté paradoxalement par la nature, la vie elle-même. Bâtiments publics, cartes, plans du sol invitent le lecteur à une certaine familiarité des lieux, une manière de se déplacer dans cette ville qu’il est aujourd’hui possible d’arpenter au fil de ces pages et que ce livre amplifie par un luxe de détails, nous offrant ainsi ce temps dont on dispose rarement lors d’une visite touristique. Le coffret de cet impressionnant ouvrage donne déjà une idée de la qualité du travail éditorial réalisé par Valentin Kockel et Sebastian Schütze, tous deux spécialistes de ce lieu.

 

 

Rigueur des formes architecturales alternent avec la fantaisie de frises florales sur fond noir où les oiseaux ajoutent au caractère bucolique de la représentation que le terrible volcan menace d’un désastre imminent. Statues et gisants retrouvés sur le site figurent sur ces pages aux côtés de représentation d’artistes (Robert Adam, Anton Raphael Mengs, Angelika Kaufmann, Jean-Auguste-Dominique Ingres, Lawrence Alma-Tadema, Pablo Picasso et Giorgio de Chirico…). Plus réel qu’un film, ces pages gravent inexorablement chez le lecteur un cadre qui lui devient familier et lui fait alors partager cette idée de la fragilité de la vie tant soulignée des stoïciens. Ode à la vie, tout y reprend souffle, là où tout s’était définitivement – croyait-on - éteint, alors que le style pompéien exaltait et exalte encore cet amour méditerranéen des jardins publics, des bains, des tavernes… Deux essais introductifs complètent idéalement cette somme afin de mieux comprendre le site et les fouilles liées à Pompéi ainsi qu’une analyse de l’influence du style pompéien sur les arts depuis cette redécouverte à partir du XVIIIe s. de la ville détruite en 79 apr. J.-C.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Jean Cocteau : « Le Mystère de Jean L’Oiseleur. », Manuscrit, Editions des Saints Pères, 2016.

 


Splendide ! Un seul mot suffirait indéniablement pour présenter cet ouvrage « Le mystère de Jean L’Oiseleur », manuscrit signé Jean Cocteau et publié aux éditions des Saints Pères. L’ouvrage de grand format, véritable ouvrage d’art, offre la reproduction intégrale du manuscrit que Jean Cocteau réalisa en 1924 dans un contexte particulier d’une extrême souffrance et douleur dues à la brusque disparition de son jeune ami Raymond Radiguet à l’âge de 20 ans. Série d’autoportraits réalisés à l’encre du désespoir et sous les variations des couleurs de l’opium, ces dessins entourés des mots d’un des plus grands poètes du XXe siècle ne peuvent que fasciner le lecteur ; envoutement diabolique ne livrant jamais tout à fait tous les secrets de ces liens rattachant pour toujours Jean Cocteau à Raymond Radiguet. Cette magnifique publication présentée dans un coffret bleu toilé comprend deux volumes, outre la reproduction intégrale du manuscrit de ces autoportraits, un second volume offre au lecteur une préface de Dominique Marny, petite-nièce de Jean Cocteau suivie des analyses, lettres et aphorismes du poète présentés par David Gullentops – directeur des Cahiers de Jean Cocteau (version bilingue français-anglais). Rappelons brièvement cette rencontre inouïe qui prit valeur d’étoiles dans le ciel de la littérature française.

 


1918. Jean Cocteau rencontre par l’intermédiaire de Max Jacob un tout jeune homme, Raymond Radiguet. À cette date, il est âgé de 27 ans, et est déjà l’auteur de trois recueils de poésie dont « La Lampe d’Aladin » en 1909 à tout juste 20 ans, et « Le prince frivole », un an plus tard, en 1910. Cocteau est donc déjà connu et introduit dans le cercle des artistes parisiens et des bohèmes notamment celui des Ballets russes dirigés par Serge Diaghilev et a à son compte deux ballets « Le Dieu bleu » en 1912 et « Parade » en 1917 avec costumes et décors signés Pablo Picasso et musique d’Erik Satie. Raymond Radiguet, lui, est âgé de 15 ans, il a abandonné la vie de lycéen pour le journalisme, a écrit quelques poèmes qui lui ont valu de se lier avec des poètes notamment Pierre Reverdy, des musiciens (Poulenc, Honegger) ou encore des peintres, dont Picasso, Modigliani. Ce sont ces poèmes que Radiguet soumet à Cocteau lorsqu’ils se rencontrent en cette année 1918. Cocteau est tout aussi fasciné par le jeune homme que par ces œuvres de jeunesse, miroir déjà ? Naîtra alors entre eux ce lien d’une force inouïe, tant psychologique qu’intellectuelle, faite de lumière, d’ombres et d’orages, mais aussi malheureusement de nuit. Cocteau l’aidera et l’encouragera, et outre les revues dans lesquelles il l’introduira ou l'associera, c’est sous son aile à Piquey en 1921 que Radiguet terminera « Le Diable au corps » qui sera publié par Grasset en 1923. En 1922, toujours avec Cocteau, il écrira au Lavandou « Le Bal du Comte d’Orgel » qui ne sera publié qu’en 1924 avec une préface en son souvenir de Jean Cocteau.
1923. Radiguet est lancé, c’est le succès, mais un succès que la mort frappe en plein visage puisque le 12 décembre 1923, Radiguet est emporté à 19 ans par la fièvre.

 


1924. Cocteau foudroyé s’enfuit, inconsolable, incapable de faire son deuil à Villefranche-sur-Mer. Là, enfermé dans sa chambre d’Hôtel, il dessine une série d’autoportraits où s’écrivent en marge dans la fumée de l’opium les mots du poète. C’est la reproduction intégrale de ce manuscrit de ces autoportraits que nous offrent donc de découvrir aujourd’hui les éditions des Saints Pères. Il faut imaginer Cocteau prostré devant la petite table de cette chambre, tournant le dos au soleil et aux splendeurs de la Côte d’Azur, les rideaux peut-être éternellement tirés, n’acceptant pour seul horizon que l’image de ce grand miroir froid lui renvoyant implacablement son visage, ce visage ravagé, gravé par la souffrance, la douleur et l’opium. À l’encre et aux crayons de couleur, Cocteau scrute, interroge, harcèle la mort et ce visage qui lui est devenu étranger sous l’opium et le deuil et qui pourtant demeure le sien. Magie noire, mystères ? Les hallucinations se multiplient où s’engouffrent crapauds et oiseaux de malheur ; l’esprit, le corps, les veines s’enflent, battent et demandent aux mots, à la poésie et aux étoiles, trêve et espoir. Étranges et bouleversantes suppliques entourées du mystère d’un poète oiseleur dénommé Jean
Étonnamment, cette série d’autoportraits, étude introspective désespérée, n’a été initialement éditée qu’à 142 exemplaires qu’en 1925. Par cette publication d’exception, permettant donc à cette œuvre fascinante d’être de nouveau accessible, les éditions des Saints Pères rendent à l’un des plus grands poètes français que fut Jean Cocteau un très bel hommage.


L.B.K.

 

Peter Koepke : « Motifs : Dans les coulisses de la Design Library. » Paris, Éditions Phaidon, 2016.

 


Avis aux créateurs, artistes, stylistes, designers, passionnés ou amateurs de motifs en tout genre !
Pour la première fois, la Design Library ouvre à tous et à chacun ses coulisses grâce à cette superbe parution inédite « Motifs : dans les coulisses de la Design Library » signée Peter Koepke et récemment publiée aux éditions Phaidon. Tout créateur, artiste, designer, styliste, connait la force créatrice incommensurable des motifs quel que soit son domaine. Mais saviez-vous qu’il existe un lieu unique, la Design Library, où sont gardés précieusement les motifs et imprimés ? Fondée dans les années 80 par Susan et Herbert Meller, la Design Library est devenue une institution tant pour le monde de la mode que pour celui du design ou de l’ensemble des arts graphiques de manière plus générale. Là, dans ces lieux entourés de mystère, les motifs et imprimés sont rangés, répertoriés, datés comme dans un muséum ou une fabuleuse collection lépidoptères. Antiques, classiques, modernes ou contemporains, précieux, inédits, ils sont archivés, protégés, étiquetés et même parfois prêtés ou montrés. Or, la visite de cette fantastique bibliothèque du motif, la plus grande au monde, la Design Library, située à Londres et dans l’Hudson Valley - État de New York, vous est désormais parfaitement accessible avec cet ouvrage.
Ainsi, sur plus de 330 pages comme autant d’étages et n’offrant pas moins de 500 illustrations couleur de motifs et d’imprimés, ce livre dévoile les rouages et les trésors de cette institution devenue incontournable. Certains motifs inédits demeurent jalousement gardés par la Design Library et sont, ici, pour l’occasion de cette parution, superbement mis en valeur par les photographies de Mark Mahaney. Ouvrage d’art, il s’impose à plus d’un titre : ouvrage de référence, véritable bible des motifs et des imprimés, il constitue une source d’inspiration inépuisable présentant des planches de motifs, géométriques, floraux, répétitifs ou non, allant des plus colorés aux plus sombres, des plus classiques au plus design. Les motifs et imprimés de par leur infinie variété et originalité inspirent chaque année ou saison les créateurs, stylistes ou designers en vogue, et aucune grande marque n’en ignore aujourd’hui la puissance et force créatrice que ce soit Beacon Hill, Boden, Clinique, Calvin Klein, Nike, Colefax & Fowler ou encore Lululemon, Oscar de la Renta, Target et Pottery Bar. Tous se tournent vers la Design Library, et chaque saison, cette dernière est ainsi consultée, interrogée et sollicitée comme l’était la Pythie, devenant un des oracles de source créatrice les plus prisés au monde. C’est dans cet esprit, que l’auteur - conservateur et directeur de la Design Library depuis 1990, globe-trotteur inlassable parcourant le monde à la recherche des collections qui viendront enrichir l’institution - a retenu pour cet ouvrage de véritables études de cas réalisés par les plus grandes marques et inspirés des motifs de la Design Library.
Un ouvrage qui n’a pas fini de faire parler de lui et d’inspirer.
 

Bernard Buffet, catalogue de l’exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, Paris-Musées Editions, 2016.

 

 

 

 

Le riche catalogue des éditions Paris Musées a fait un choix original pour l’iconographie de sa couverture : privilégier la taille de la signature de l’artiste Bernard Buffet par rapport à la reproduction de son fameux autoportrait. Ce choix singulier s’explique par l’importance que l’artiste reconnaissait à la graphie et à la position de sa signature sur ses œuvres, plus qu’une identité, s’intégrant à part entière à la toile, c’est d’un rapport plus complexe à son œuvre et à la création dont il s’agit. Une autre reproduction dans les premières pages de cette belle édition renforce ce sentiment avec ce cliché pris de Bernard Buffet se regardant dans un miroir portatif. Si l’image peut laisser l’impression, trompeuse, d’un selfie d’avant-garde, le rapport de l’image et du peintre est ailleurs que dans le regard narcissique de l’artiste, suivant en cela une longue tradition admirée par Buffet si l’on pense à Rembrandt par exemple. Complexe, la personnalité de Bernard Buffet l’est assurément, et celui qui tour à tour figure comme spectateur d’un défilé de haute couture au côté de Richard Nixon, prenant un verre avec Yves Saint Laurent lors d’un cocktail ou esseulé au beau milieu d’une multitude de ses autoportraits déroute et n’a pas fini d’intriguer.

Ainsi que le souligne le directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris Fabrice Hergott dans son avant-propos, c’est une initiative ambitieuse que de consacrer une rétrospective à un artiste comme Bernard Buffet, une entreprise considérée comme risquée il y a encore huit ans, date du début de ce vaste projet. Buffet n’a, en effet, jusqu’à aujourd'hui, jamais eu d’exposition dans un musée parisien en dehors de la célèbre galerie initialement Drouant-David, et cet évènement fera assurément date dans l’histoire de l’œuvre de l’artiste. Le catalogue permet de suivre le surgissement de cette étoile filante qui inventa un style et connut, jeune, une gloire tout aussi flamboyante. Ce n’est pas sans rappeler un parcours similaire, à la même époque, d’une certaine Françoise Quoirez, plus connue sous son nom de plume Sagan et qui sera d’ailleurs l’amie du peintre, partageant leur goût pour la fête, la vitesse et l’ivresse. Les pages que l’on tourne de ce catalogue à l’iconographie soignée démontrent la profondeur et la singularité d’un artiste que l’on a trop rapidement catalogué et emprisonné dans des images d’Épinal, ses œuvres d’art sacré démontrant s’il le fallait la qualité du regard porté par l’artiste sur une Déposition de Croix {Pietà], (1946). Le positionnement des corps devant une croix plus proche de la forme d’un gibet, le poids implacable des verticalités, tout écrase lorsque la vie s’évanouit du corps du supplicié et des témoins d’une scène pourtant représentée des milliers de fois depuis des siècles.

Les émotions semblent s’être évanouies des toiles de Bernard Buffet et pourtant le spectateur ressent qu’elles sont encore présentes, alchimie impossible à résoudre sinon qu’en acceptant cet apparent paradoxe. Il ne s’agit pas d’un regard clinique ou morne comme on l’a souvent reproché à l’artiste, mais d’une vision implacable des choses et des êtres. Il y a une tradition hiératique au sens étymologique du terme chez Buffet, imposée par la vie, sur les choses du quotidien, comme celles relevant de la transcendance. À partir de là, se tisse un langage toujours enrichi au fil de la création de l’artiste qui malgré les clowns, la fureur de peindre avec la couleur qui prendra une place croissante dans ses œuvres, conservera toujours une ligne, un leitmotiv identifiable parmi le nombre important de ses créations. Ce catalogue fourmille de témoignages, d’anecdotes, de documents qui replacent l’œuvre et l’artiste dans le contexte du XXe siècle, une source indispensable à la pleine compréhension de la rétrospective que lui consacre actuellement le musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

 

« Hollan ; Questions aux arbres d’ici. », Catalogue de l’exposition du musée de Lodève, sous la direction d’Yvonne Papin-Drastik, Paris, coédition musée de Lodève et Editions Somogy- Editions d’Art, 2016.

Le catalogue, coédition du musée de Lodève et des éditions Somogy-éditions d’Art, « Hollan ; Questions aux arbres d’ici » vient fixer – précieusement – ce temps éphémère que fût cette belle exposition entièrement consacrée à l’œuvre d’Alexandre Hollan par le musée de Lovène (du 16 juin au 6 novembre 2016). Garder traces de cet accrochage de plus de 80 œuvres de l’artiste, de ces séries aux couleurs des souvenirs et ressentis de l’artiste, mémoire de ces grands arbres de l’Hérault, donnés par le regard et la main de cet artiste hongrois qui leur consacre tout son talent et ses œuvres depuis maintenant plus de trente années. Né en 1933 en Hongrie à Budapest, arrivé en France en 1956, il découvre l’Hérault dans les années 84, aucune barrière dès lors n’arrêtera son admiration, son regard, année après année, œuvre après œuvre, pour ces grands arbres de l’Hérault ; rien d’étonnant donc à ce que le musée même de Lodève lui ait consacré cette exposition. « Chêne foudroyé », « Chêne déchaîné » se laissent ainsi voir dans l’œuvre d’Alexandre Hollan mêlant dans leurs branches et rameaux toutes les mélodies du vent et de la poésie pour mieux donner à entendre celles d’un ineffable silence… Élançant leurs branches au-delà de l’espace et du cadre, foudroyant, agitant ou offrant leurs couleurs et lumière, chaque arbre d’Alexandre Hollan devient « L’arbre », le « Chêne solitaire » ; médium, « intermédiaire vers l’inconnu, vers cette présence inaccessible et pourtant proche », dira l’artiste. Et c’est aussi en solitaire qu’Alexandre Hollan va, tous les étés, admirer, reconnaître ces grands « arbres d’ici » de la région de l’Hérault. Au fusain, encre, gouache ou acrylique, il en a élu certains, et son œuvre dans un intime dialogue vient les saluer et les questionner. « […] je dois reconnaître ce que l’œil ne peut pas saisir, ce que je ne peux pas voir, que l’arbre est « vivant », souligne A. Hollan. Mais estompés, mis en l’espace, ombrés, foncés, élancés par la magie de l’artiste, ces grands arbres ne viennent-ils pas à leur tour avec leur secret mystère nous interpeler ? C’est cette étrange vibration que l’on ressent en regardant l’œuvre d’Alexandre Hollan, résonnance du temps et de la vie qu’Yves Michaud et Stéphane Carrayou ont tenté pour le lecteur – à la suite d’Yvonne Papin Drastik, commissaire de l’exposition avec A.Hollan, conservateur en chef du patrimoine et directrice du musée de Lodève – d’approcher, d’appréhender au plus près. Yves Michaud, philosophe, critique d’art, s’interroge sur « L’expressivité des œuvres de Hollan », sur « (cette) beauté et (cette) force qui s’imposent au premier coup d’œil ; La beauté austère de ces « états-d’arbres » et la force sereine de la présence pleine de l’artiste, sans concession à une quelconque « manière » s’imposent. » Cette force sereine effectivement qui a inspiré déjà bien des grands poètes de notre temps : Yves Bonnefoy qui fût proche de l’artiste (« Hollan ; Trente années de réflexions, 1985-2015 », éditions de L’Atelier contemporain), Philippe Jaccottet ou encore Salah Stétié, Alain Tâche… Profonde quiétude qui accapare, happe le regard du spectateur et l’invitent sans concession mais aussi sans heurt à s’interroger sur son propre regard, regard aux choses, à toutes choses… Stéphane Carrayrou, professeur, commissaire d’expositions, critique d’art, nous offre pour sa part un long entretien avec Alexandre Hollan ; un artiste qui se livre volontiers à l’exercice, lui qui aime aussi écrire ses carnets et qui nous avoue comme dans un murmure : « J’ai une gamme infinie d’expériences qui cherchent à m’habiter et à cohabiter entre elles […] Comment être fidèle à toutes ces formes qui se manifestent en nous, à tous ces êtres, comment réconcilier ces mondes en nous ? »

Bernard Marcadé : « Magritte », Paris, Éditions Citadelles et Mazenod, 2016.

Magritte est un des plus grands artistes du XXe siècle, époustouflant et étonnant. Il méritait donc, chacun en conviendra, un ouvrage à sa mesure. Et c’est chose accomplie avec ce magnifique livre, monographie consacrée tant à l’œuvre qu’à l’homme qu’il fût, signée Bernard Marcadé, Professeur d’esthétique et d’histoire de l’art à l’École supérieure d’arts de Paris-Cergy, critique d’art, commissaire d’expositions, et paru aux éditions Citadelles & Mazenod. Un texte aussi riche que plaisant, une iconographie (de plus de 320 illustrations couleur) choisie et splendide, digne de l’artiste, et que permet le très grand format (29 x 42 cm) de cette édition qui offre aux lecteurs une rencontre inoubliable avec cet artiste incontournable. En soulignant dès la page de garde que pour Magritte « L’art de peintre est un art de penser », l’auteur avertit son lecteur et entend bien l’emmener dans cette extraordinaire aventure analytique qu’imposent toute l’audace et la complexité de l’œuvre et la pensée de Magritte. Bernard Marcadé ne souhaite cependant pas perdre son lecteur, et c’est donc page après page, pas après pas, qu’il nous ouvre une à une les portes, les rideaux, nous donnant « La Clef des Songes » de cette pensée aussi féconde que labyrinthique.

Son introduction rassurante, nous dresse le portrait de cet homme qui se voulait dans son quotidien et son allure avant tout conformiste jusqu’à l’anonymat tel que le laissent imaginer les toiles « Le fils de l’homme » ou « Le sens de la nuit » ; c’est « L’homme au chapeau melon » ou « Le Bon Exemple ». Pourtant, à l’intérieur de cette silhouette qui se veut plus conventionnelle qu’artiste, mêlant volontiers humour, farces et masques tel le Fantômas de son enfance, les choses bouillonnent, entrent en fusion et les mots et les idées s’entrechoquent. Ainsi que le souligne l’auteur, reprenant les propos de Louis Scutenaire, ami de René : « Magritte n’a pas eu le désir de servir la peinture, mais de l’utiliser, d’en user comme instrument de connaissance et de liberté ». Et effectivement, Connaissance et Liberté sont deux maîtres mots, deux sésames pour appréhender son œuvre et sa vie, ce « mystère » comme il aimait à le dire de son rapport au monde et à sa peinture. Car, avouons, que rien ne va en fait de soi chez Magritte et ses toiles révèlent tant une succession de délicieux paradoxes, de questionnements enchanteurs, d’oxymores délicatement poétiques que de merveilleuses réponses qui ne cessent encore et toujours de nous interroger ; l’on songe à la série de toiles titrées « L’Empire des lumières », à celle nommée « Golconde », cette multitude d’hommes anonymes flottants dans le ciel ou encore au « (Le) dormeur téméraire ».

Fasciné par les mots et leurs rapports aux images, lisant très tôt les philosophes – Hegel, Heidegger – puis plus tard se liant avec les philosophes Alphonse de Waelhens, Chaïm Perelman ou plus tard encore avec Michel Foucault, René Magritte qui enfant a vu le corps de sa mère noyée – Thème que l’on retrouve notamment dans « Le secret des amants – écartera pourtant toute sa vie l’analyse psychologique ou psychanalytique qui selon lui n’expliquait rien et laissait demeurer entier le mystère. De même, bien qu’aimant l’imaginaire, le fantastique, s’il sera certes proche des mouvements surréalistes belge et parisien, il maintiendra cependant toujours une certaine distance et s’écartera d’André Breton et du milieu surréaliste parisien, leur opposant un esprit rationnel, tout en refusant cependant avec autant de conviction une approche trop scientifique. Déroutant, surprenant, René Magritte ?

Oui, assurément, lui qui sera si profondément marqué par la découverte des œuvres de Chirico : « Mon inspirateur fut Chirico…C’était en 1926. J’ai compris que j’avais enfin trouvé ce qu’il fallait peindre et je m’y suis tenu. Ma peinture n’a plus changé d’orientation.» Choc émotionnel, que Magritte explorera toute sa vie et que l’on retrouve tant dans l’étude de son éternel féminin (« L’Évidence éternelle » ; « Les Liaisons dangereuses » ; « La Magie noire »...) que dans bien d’autres thèmes récurrents notamment les mots, les flammes (L’Échelle du feu »), la caverne, les cadres (L’Image parfaite »), les fenêtres et rideaux ou encore la pomme (« La Grande Guerre » ; « L’idée ») et en fin de compte la condition humaine (« Le Château des Pyrénées » ; « La Bataille de l’Argonne »). Mais cette condition humaine si dramatiquement mystérieuse soit- elle n’exclut nullement, voire même à l’ extrême opposé appelle cette poétique, cet « effet poétique bouleversant » propre à René Magritte et dont ses toiles témoignent : « Le retour » ; « Les Mémoires d’un saint » ; « Le Faux Miroir » ; « Les Perfections Célestes » ; « La Condition humaine » ; « La Promenade d’Euclide » ; « la corde sensible »... Rhétorique poétique subversive des mots et des images qui lui suggère, avec cette pointe qui provoque moins qu’elle ne convoque et bouscule, que « la poésie est une pipe » ou que précisément « ceci n’est pas une pipe » dans les toiles « La Trahison des images ».

Indéniablement, le mystère tel que l’éprouvait Magritte envahit et submerge le lecteur au fils de ces pages, cette énigme dont il aimait à dire « que c’était la meilleure preuve de (sa) rupture avec l’ensemble des absurdes habitudes mentales qui tiennent généralement lieu d’un authentique sentiment de l’existence. » Mystère, effets poétiques, mais peut-être avant toute autre chose, enchantement. Magritte soulignait « qu’il est assez inutile de mettre des espoirs dans un point de vue dogmatique, puisque seul compte le pouvoir d’enchantement. », tel que nous le rappellent les toiles de « L’Oiseau de ciel » ou « La Grande Famille » qui comme un poème se dit et s’envole. Et aller à la rencontre de Magritte, ouvrir ce grand et splendide ouvrage, c’est bien d’enchantement dont il s’agit.

L.B.K.

"Edme Bouchardon (1698-1762) une idée du beau" sous la direction de Guilhem Scherf, 448 p., 480 ill. Coédition musée du Louvre - Louvre éditions / Somogy éditions d'Art, 2016.
 


Ainsi que le soulignent Jean-Luc Martinez et Timothy Potts dès la préface du catalogue publié à l’occasion de l’exposition Bouchardon, c’est comme jamais auparavant que l’art de Bouchardon fait l’objet d’une telle recherche en France, renouant ainsi avec la notoriété de l’artiste au XVIIIe siècle. Ce fort volume fait entrer le lecteur dans cette « idée sublime qu’il s’était faite du beau » comme le relevait en son temps Mariette dans le catalogue de ses œuvres ; Mariette, ami de Caylus, lui-même protecteur de Bouchardon. Le jeune sculpteur comprendra vite l’importance des relations et réseaux à partir desquels il nouera également de sincères amitiés. Il est décrit comme un travailleur infatigable, un ascète dévoué à son art et pourvu d’un aimable caractère quoique discret et solitaire. L’amour de l’antique caractérise une grande partie de son inspiration et de ses créations, un goût de l’antique nuancé par un attrait incontestable du naturel. Il abandonnera ainsi le raffinement excessif du baroque comme que le souligne Guilhem Scherf. L’une de ses forces fut l’expression concentrée et ce point d’équilibre dans son rendu plastique comme en témoigne la Vierge de Saint-Sulpice. Bouchardon ne cesse d’inventer des formes, qu’il s’agisse de la statuaire de jardin, du portrait en buste, du monument funéraire ou du monument public. Juliette Trey souligne cet autre trait singulier de Bouchardon parmi les artistes de son temps. Il fut admiré, imité, et ce dès son plus jeune âge, et parfois même jalousé. Ces années déterminantes pour son art et sa carrière à Rome sont évoquées par Anne-Lise Desmas. Presque dix années qui jouèrent un grand rôle pour cet amoureux de l’antique et pensionnaire du roi à l’Académie de Rome. Dans sa contribution, Édouard Kopp s’attache quant à lui à décrire les nombreux amateurs qui collectionnaient au XVIIIe siècle les oeuvres de Bouchardon de son vivant et bien entendu après sa mort en raison de la renommée de l’artiste. Le premier d’entre eux fut Pierre Jean Mariette évoqué précédemment comme ami du sculpteur. Jean de Julllienne appréciait également les œuvres de Bouchardon, notamment ses dessins, il en possédait une centaine. Il avait pris l’habitude de les encadrer et de les exposer, pratique originale à son époque. C’est grâce à ces collectionneurs que ces œuvres nous sont pour la plupart d’entre elles parvenues dans un état de conservation remarquable si l’on excepte les œuvres, parfois grandioses, mises à mal par la Révolution française et à jamais perdues. La deuxième partie du livre nous fait entrer dans le parcours de l’exposition elle-même et le catalogue des œuvres présentées offre au lecteur le sentiment d’une plus grande intimité avec cet artiste attachant dont nous découvrons en début de parcours les multiples portraits.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Michel Hochmann « Venise » 496 p., format 24,5 x 31, relié sous jaquette et coffret illustrés, 500 illustrations couleur, Citadelles & Mazenod, 2016.
 


L’impressionnant volume consacré à Venise par Michel Hochmann aux éditions Mazenod est une belle ode à la ville de lumière et de reflets, reflet du ciel dans l’eau qui se pare de nuages ou de rayons, selon les saisons. Avec Venise l’auteur n’hésite pas à plonger son lecteur dans les mythes fondateurs de ce rêve déjà ancien, qui deviendra à l’heure de sa splendeur synonyme de fête lorsque les palais rient de leur opulence et d’amour alors que les ombres de Casanova effraient les jeunes Vénitiennes ou les attirent. Venise a pu connaître des versants sombres, que l’on songe à cette tragique et lugubre gondole évoquée par Franz Liszt de manière prémonitoire à la pensée de son ami Wagner qui allait disparaître quelques mois après ou de La mort à Venise de Thomas Mann qui inspirera avec le génie que l’on sait le film de Luchino Visconti. Alors que la cité repose sur de profonds pieux enfoncés dans la vase, l’onde propage la beauté et la joie aussi rapidement qu’elle recueille ou noie les larmes les plus sincères versées sur la lagune éternellement bleue ou verte, selon les heures de la journée, ou encore grise, noire, à la tombée de la nuit. Venise est plurielle comme le démontre l’auteur, ce n’est un secret pour personne, et ce pluriel surprend malgré tout, tant l’espace est à taille humaine ; mais, le génie qui l’a créée demeure quant à lui, encore insaisissable… Est-ce encore une ville, un sanctuaire ou bien un mémorial ? Une oasis ou un mirage de sable sur l’eau ? Le voyageur hésite, trébuche, se rassure et capitule. Venise n’est à nulle autre pareille, et l’encre versée sur son mythe emplirait tous ses canaux pour des siècles encore. Venise se vit au passé comme au présent. Les Cassandre auront beau prédire une nouvelle Atlantide, il faut vivre Venise. Venise est un plaisir qui dissout le temps, celui qu’il fait tout comme celui qui passe ; peut-être est-ce cela, la quintessence du beau que de troubler les certitudes et de lever les doutes. Venise opère tous ces charmes et bien d’autres encore. Avec ce livre, Michel Hochmann, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, explore cette richesse historique, artistique et humaine concentrée en une ville de cent dix-sept îles et pourtant unique. Les origines historiques avec Attila faisant fuir les Vénètes dans ces ilots, 828 est l’année de l’arrivée de la dépouille de l’évangéliste saint Marc qui donnera l’emblème à la ville avec le lion, le marché du Rialto, les premiers palais et le carrefour du commerce qui fera la richesse et la renommée de la République, chacune de ces étapes sont rappelées avec pédagogie et un style allant à l’essentiel : l’incroyable génie dont est capable l’homme lorsqu’il choisit l’impossible. Plus de 500 reproductions viennent appuyer les analyses de l’auteur avec des détails qui n’en sont pas lorsque le Tympan de la Porta della Carta se trouve à portée de main et laisse apercevoir le doge Francesco Foscari agenouillé devant le lion de saint Marc, tout un symbole résumé en sculpture. Les églises se métamorphosent en musées avec les plus incroyables collections d’art de la Renaissance et du baroque italien. Les Scuole ou confréries ne sont pas en reste non plus, leur puissance est telle qu’elles feront également l’objet de commandes incroyables si l’on en juge par les profusions de chefs-d’œuvre qu’elles recèlent encore plusieurs siècles après. Rien ou presque n’échappe à la curiosité et à la sagacité de l’auteur qui invite le lecteur au café Florian comme à La Fenice… Les plus prestigieux hôtels côtoient les pâtisseries qui ont su braver le temps sans oublier la modernité avec la Caisse d’Épargne d’Angelo Scattolin et Pier Luigi Nervi ou encore la non moins fameuse Biennale…

 

Chamanes et Divinités dans l'Équateur précolombien Coéditions Musée du quai Branly/Actes Sud, 2016.

 


Ils sont là, à chaque page de ce catalogue, les chamanes et les divinités de l’Équateur précolombien ! Oui ! Dès le sommaire de ce catalogue d’exposition, le ton est donné et nous serons tout au long de ses 240 pages sous l’emprise chamanique. Les magnifiques photographies de Pierre-Yves Dhinaut pour la couverture et de Christoph Hirtz pour les pages intérieures des œuvres exposées au musée du quai Branly semblent sortir littéralement du volume et impressionnent immédiatement. Une force incarnée et bienveillante d’un personnage en méditation, des hommes animaux, des vases zoomorphes, des figures de rituels, des masques de céramique ou d’or, une représentation multiple humaine et animale quasi cubique, des bouteilles et récipients cérémoniels, vases siffleurs, objets réservés à la consommation de la coca ou autres plantes hallucinogènes, scènes de rites d’initiation, plats, ornements, appuie-tête, siège de pouvoir, urnes funéraires… C’est par dizaines que les objets illustrant les trois grands chapitres de ce catalogue expliquent l’histoire fabuleuse, au sens propre du terme, des chamanes et du rapport aux divinités dans les sociétés de la côte centre-nord de l’Équateur précolombien, et ce entre 1000 av. J.C et 500 apr. J.-C. Dans sa préface, Stéphane Martin, Président du musée du quai Branly, précise que l’exposition qu’accompagne ce catalogue présente l’apogée de la pratique chamanique, combinaison entre mysticismes, interprétations des phénomènes cosmiques et climatiques, mythologies et rites sociaux qui permet aux chamanes, après une longue initiation depuis l’enfance, d’avoir accès au monde des esprits et des animaux sacrés. Voyage garanti dans une cosmologie inédite et des sociétés régentées par ces personnages « hybrides » hommes/prêtres ou prêtresses/passeurs de traditions, d’enseignements fondamentaux et de grandes connaissances surnaturelles. Ils pouvaient incarner l’esprit d’une divinité, d’un animal sacré s’identifiant ainsi à des êtres mythiques ou à un esprit de la nature lors de visions sous hallucinogènes et devenir, par là même, un médiateur social entre les différents mondes mais aussi un homme médecine, un guide pour les guerriers, un visionnaire, un astronome, un climatologue ou un agriculteur… « Écologistes » puissants garant du bon fonctionnement et de l’intégrité physique et spirituelle de la communauté, ils sont avant tout les véritables détenteurs de l’équilibre cosmologique des sociétés, dans le plus grand respect de Pachamama, la Terre. Mère nourricière et spirituelle, inséparable du quotidien, chaque être humain avait l’obligation de traiter leur matrice avec le respect dû à toutes les formes de vie tant visibles qu’invisibles puisque du bien-être de tous dépendait l’harmonie de chacun dans un univers où tous étaient intrinsèquement liés. Les chamanes avaient ainsi cette charge spirituelle qui, ritualisée (cérémonies spécifiques, sacrifices humain ou animal, prises de décisions importantes, rites funéraires…) devait garder cet équilibre ou le rétablir si un désordre le perturbait (maladies, épidémies, guerres, phénomènes climatiques…). Les chamanes devaient entretenir de bonnes connexions entre les esprits et le groupe. Santiago Ontaneda Luciano souligne dans sa contribution : « On peut aisément expliquer le fonctionnement des sociétés millénaires à travers la pratique du chamanisme, car celui-ci, outre qu’il témoigne de l’organisation des relations sociales dans leur ensemble, est le reflet de la pensée et de la philosophie des peuples ancestraux. C’est en effet grâce à l’implantation d’un système de croyances que s’est organisé leur monde social, économique et politique. » Le chamanisme et la philosophie qu’il implique s’étendent sur toute la période pré-hispanique jusqu’à l’arrivée de conquistadors en 1532 sur les cultures de Bahía, Jama Coaque, et plus particulièrement La Tolita. Toutes ces régions pratiquaient des rites identiques, et malgré quelques légères variantes, toutes les créations plastiques montrent bien la similitude des croyances et des idéologies en place de « ces sociétés millénaires qui prirent les éléments de la nature pour symboliser leur conception du monde. Leur compréhension de l’ordre naturel servit à structurer l’ordre social. C’est pourquoi elles sacralisèrent et ritualisèrent la vie sociale. »
Au fil des chapitres, les chamanes représentés (statuaires de terre cuite et de céramique) ouvrent une porte d’accès à leurs savoirs sacrés, à leur longue formation, à la symbolique des emblèmes et ornements dont ils se paraient ainsi qu’aux postures (méditation), aux peintures et décorations corporelles à base de scarifications et tatouages aux sceaux-tampons. Ils nous mènent sur les lieux sacrés ou demeures des divinités, sortes de temples où se déroulaient fêtes et cérémonies et font résonner les instruments (flûtes de pan, maracas, rondador, tambours). La mort demeurait un important passage qui supposait un retour dans le ventre de la Terre Mère pour pouvoir renaître. Cette réincarnation reposait sur des pratiques mortuaires qui différaient selon la position de l’individu au cours de sa vie. Bien sûr, on ne peut écarter l’arrivée sur ces terres des conquistadors et son impact sur les pratiques du chamanisme tous au long des siècles suivants et jusqu’à aujourd’hui où dans les sociétés modernes, les Yachak, Poné ou Uwishin sont reconnus comme des hommes possédant encore les connaissances chamaniques des anciens. Le catalogue « Chamanes et divinités de l’Équateur précolombien » complète idéalement l’exposition et poursuit longtemps encore ce beau voyage initiatique.


Sylvie Génot

 

« Hubert Robert (1733-1808) – Un peintre visionnaire » catalogue d’exposition, Louvre éditions – Somogy éditions, 2016.

 


L’iconographie retenue pour la première de couverture de ce volumineux catalogue consacré au peintre Hubert - Projet pour éclairer la galerie du musée - résume assez bien tout l’univers du peintre. Cette Grande Galerie du Louvre, telle que représentée, associe en effet la monumentalité des lieux, la réunion des toiles des plus grands maîtres, les sculptures et les colonnes à l’antique, un peintre ayant posé son chevalet ainsi qu’un dessinateur croquant un détail sur ses genoux, des visiteurs d’un jour, sans oublier l’architecture et cette trouée de lumière voulue par celui qui sera également le responsable du prestigieux musée. Guillaume Faroult, commissaire de l’exposition et conservateur en chef du Patrimoine, département des Peintures musée du Louvre, rappelle que si Hubert Robert est souvent présenté avec un caractère aimable et inspirant la sympathie, sa vie ne fut cependant pas exempte de malheurs si l’on songe qu’il perdit tous ses enfants, ses amis enlevés par la tourmente révolutionnaire, et lui-même faillit disparaître sous le couperet de la guillotine lorsqu’il connut les prisons de la Terreur…

 

 

 

Le catalogue et l’exposition tendent à mieux rendre en profondeur ce que furent la vie et l’œuvre de cet artiste à la fois connu et souvent néanmoins négligé par l’histoire de l’art, le reléguant à ses seules évocations de ruines et de jardins qui le rendirent célèbres au XVIIIe siècle. Hubert Robert n’aura pourtant de cesse de renouveler son œuvre ainsi qu’en témoigne l’impressionnant ensemble de ses créations dans ce volume de 540 pages comprenant 300 illustrations. Catherine Voiriot nous fait, pour sa part, entrer dans l’intimité de cet « opiniâtre sympathique », et en quelques riches pages réussit à dresser le portrait d’un homme qui, à partir de ses années déterminantes de formation en Italie, gagnera la confiance de la toute-puissante Académie royale dont il sera membre. Joseph Bailio, quant à lui, revient sur les débuts du peintre à Rome et à l’École de la même ville.

 

 

 

C’est en effet dans à Rome que son regard fixera à jamais les compositions qu’il n’aura de cesse de restituer sur ses toiles en un continuel poème symphonique. Mais, Hubert Robert est, aussi, un habile dessinateur et la diversité de ses œuvres réunies dans le catalogue et l’exposition permettent de se faire une idée de l’étendue de son art, ainsi que le soulignent Margaret Morgan Grasselli et Sarah Catala dans leur contribution. A la lecture de ces études, nous découvrons effectivement toute la profondeur d’un artiste qui sait aussi bien évoquer les paysages que les ruines sans oublier une part importante de sa création souvent méconnue quant à la création de mobilier et d’ensembles décoratifs.

 

Gustave Moreau – Georges Rouault Souvenirs d’atelier, Somogy, 2016.

 


Le catalogue qui accompagne l’exposition Souvenirs d’atelier consacrée aux rapports étroits entretenus par Gustave Moreau et son élève Georges Rouault débute par un brouillon écrit de la main de Georges Rouault, brouillon qui sera celui du fameux Miserere, ouvrage commençant par ces phrases éloquentes : « Je n’ose sous votre protection placer ce livre ô mon patron. Parfois, il est le reflet de plus d’un de nos entretiens discrets et intimes et vous-même ne disiez-vous pas, on n’explique pas l’art », touchant paradoxe de ces longues conversations sur un aveu partagé de l’incommunicabilité de ce qui les réunissait. Marie-Cécile Forest, directrice du musée Gustave Moreau et commissaire de l’exposition, avoue que s’attaquer aux relations Moreau-Rouault, c’est évoquer un sujet mythique tant leur rapport dépasse largement celui classique du maître à l’élève.

 

 

Ce sont plutôt deux vies vouées tout entières à l’art dans ce qu’il a de plus intime et en même temps universel qui font l’objet de ce livre où ce qui rapproche les deux peintres n’empêche pas des perceptions et des expressions bien propres au génie de chacun d’eux. Le catalogue parvient à dégager quel fut l’enseignement de Moreau à l’École des beaux-arts dans cette dernière décennie du XIX° siècle (Emmanuel Schwartz) et évoque les premiers salons de Georges Rouault (Emmanuelle Macé) à Bruxelles avec le cercle Pour l’Art et de manière plus déterminante le Salon de la Rose + Croix pour lesquels l’aide matérielle et amicale de son maître sera précieuse.

 

 

Son brillant élève puis ami le lui rendra bien, Georges Rouault sera en effet dès la mort de Gustave Moreau le défenseur de sa mémoire comme le souligne la contribution de Marie-Cécile Forest. Rémi Labrusse évoque quant à lui cette communauté rêvée de l’atelier Moreau à partir d’une photographie datant de 1897 où Georges Rouault se détache de ses camarades. De cette effervescence artistique, le lecteur pourra découvrir dans la deuxième partie du catalogue les œuvres réunies dans l’exposition, certaines connues et incontournables, d’autres plus intimes et discrètes, toutes animées par une ferveur qui témoignait d’un passé sans cesse revisité tout en préfigurant ce que l’art du XX° siècle manifestera.

 

« Saint-Denis - Dans l’éternité des rois et des reines de France », Préface d’Alain Erlande-Brandenburg, Comité scientifique : Jean-Paul Deremble, Brigitte Lainé et Michaël Wyss, Photographies de Pascal Lemaître, Collection La Grâce d'une Cathédrale, La Nuée Bleue, 2015.

 


Avec la dernière parution des éditions La Nuée Bleue, la basilique Saint-Denis entre dans la collection La grâce d’une cathédrale désormais riche de 14 volumes. Ce lieu qui dans la mémoire collective est synonyme de l’endroit où reposent les rois et reines de France est aussi un haut lieu de la mémoire la plus ancienne du christianisme et un joyau de l’art gothique. Placé sous la direction de Mgr Pascal Delannoy, évêque de la basilique, ce volume impressionnant fait intervenir soixante auteurs sous la direction scientifique de Jean-Paul Deremble, Brigitte Lainé et Michaël Wyss, et est illustré par de magnifiques photographies de Pascal Lemaître. L’Histoire de France s’inscrit dans les pierres et les vitraux de Saint-Denis, depuis son origine, et tout au long de son histoire mouvementée. En ces lieux, en effet, nous sommes en présence d’un des plus anciens sites chrétiens de France, ainsi que le souligne l’historien Jean-Paul Deremble. Ce sont les saints évangélisateurs de la Gaule avec saint Denis et ses compagnons qui sont honorés depuis toujours dans cet espace, un legs qui justifie le choix de ce lieu pour le repos des monarques défunts ultérieurement, ces derniers désirant reposer au plus près du saint. L’abbé Suger a joué un rôle essentiel dans la mise en l’espace de la basilique, telle que nous connaissons encore aujourd’hui, en y intégrant le legs mérovingien et carolingien à l’époque des Capétiens. Cette figure incontournable de son époque, parallèlement à celle de saint Bernard ayant choisi la voie cistercienne plus austère, va d’une certaine manière réactualiser cette succession des apôtres en osant une modernité dont notre époque contemporaine a du mal encore à en apprécier toute l’audace. Suger reconstruit, en effet, l’édifice en ayant recours à de nouvelles techniques, en ouvrant l’édifice à la lumière comme jamais cela n’avait été fait jusqu’alors. L’audace architecturale doit servir le pouvoir politique et c’est tout le génie de l’abbé Suger que d’avoir non seulement perçu cette dimension, mais aussi de l’avoir réalisée avec autant de génie. La basilique doit être la face visible du rayonnement chrétien dans un cadre urbain et non plus seulement dans le choix d’une vie monastique selon le modèle bénédictin. Les arts vont être, bien sûr, également associés à cette impulsion unique à cette époque en faisant mémoire du passé et en anticipant le devenir souhaité par le politique dans cette société émergente. La liturgie sera, elle aussi, au cœur de ce projet unissant le peuple dans le culte divin. Pour servir ce but ultime, Suger va élaborer une architecture aussi étendue dans son horizontalité que dans sa verticalité, ces deux dimensions spirituelles et temporelles se rencontrant au cœur de l’autel, lieu ultime de la célébration liturgique. Pour magnifier cette rencontre renouvelée, semaine après semaine, la lumière est invitée au cœur de l’édifice par le filtre de ses vitraux. L’homme peut ainsi, grâce à cet éclairage céleste, non seulement prendre conscience du message de la foi par la narration suggérée sur les vitraux, mais également se laisser saisir par les reflets changeants de leurs couleurs selon les temps de l’année. Ce message est ouvert au plus grand nombre, en une palette d’interprétations allant des subtilités théologiques les plus fines aux messages les plus simples de la foi. Cette théophanie n’exclut pas, elle ne se veut nullement limitée aux puissants, mais entend intégrer la disparité de la société médiévale de cette époque. Ainsi que le relève Jean-Paul Deremble, la lumière lie les éléments composites d’une église et d’une société en une ecclesia. 9 kg d’or fin, un nombre impressionnant de pierres précieuses, des vitraux commandés aux meilleurs artisans vont ainsi progressivement composer ce cadre architectural unique initié par Suger, et qui se poursuivra après lui. Le message iconographique sera au cœur de cet élan avec une lecture de l’Ancien et du Nouveau Testament associé aux dimensions terrestres et célestes. Le Christ est au centre de ces dimensions suivant en cela la pensée des Pères de l’Église. L’Écriture est ainsi transposée dans les plus beaux chefs d’œuvre de l’art sacré que nous pouvons encore admirer dans les nombreuses photographies réunies au fil des chapitres. Les multiples références à la Bible sont transposées en un réseau symbolique non seulement quant à la façade de la basilique, mais également dans le chœur, l’ordonnancement et la représentation des vitraux comme en témoigne le fameux vitrail de l’Arbre de Jessé que l’on peut encore admirer dans les murs de la basilique. Cet ouvrage s’avèrera non seulement indispensable à la compréhension des cathédrales de France quant au mouvement initié en ses murs, mais également, et de manière plus générale, à l’art gothique et à l’histoire de France.

 

 


A noter également la parution aux Editions La Nuée Bleue de deux autres fort beaux ouvrages :
Albi, Joyau du Languedoc, sous la direction de Mgr Jean Legrez, archevêque d’Albi, direction scientifique et coordination générale : Matthieu Desachy, Sylvie Desachy et Céline Xifra-Vanacker, photographies de Michel Escourbiac, 2015.
Cathédrales de Provence, sous la direction de Yann Codou et Thierry Pécout, préface de Mgr Georges Pontier, photographies de Jean-Pierre Gobillot, dessins de Jean-Marie Gassend, 2015.

 

Sandrine Lajus et Raphaëlle Orsini : « Iconic, la mode incarnée. », Editions La Martinière, 2015.

 


Rêver, se souvenir et convoquer ces fabuleux objets, accessoires, vêtements indissociables des icônes de la mode de 1930 à nos jours, c’est cet extraordinaire parcours que nous proposent Sandrine Lajus et Raphaëlle Orsini dans cet ouvrage nommé « Iconic, la mode incarnée » et paru aux éditions La Martinière. Qui ne se souvient et aime surtout à se souvenir de Brigitte Bardot avec ses fameuses petites ballerines Repetto ou sa jolie et légère robe vichy rose ? Qui n’a pas le cœur qui accélère en retrouvant la beauté de Marilyn Monroe et sa si frivole robe blanche ? Audrey Hepburn et sa robe noire ? Même les plus jeunes connaissent ces photographies inoubliables fixant dans une éternelle jeunesse ces icônes de la mode inséparables de cet objet inimitable, ce vêtement ou accessoire à jamais attaché à son image. Ils sont aujourd’hui encore présents dans les codes de la mode, incontournables, ils ne cessent d’être réappropriés encore et encore. Ces objets ou pièces cultes révèlent l’immense pouvoir de séduction de ces célébrités ancrées de par leur style et leur allure dans la mémoire collective. Silhouettes, images de la mode de 1930 à nos jours, leurs vêtements ou leurs accessoires, chapeau, foulard, sac, etc. sont devenus des pièces fétiches à jamais indissociables de leur élégance et image. C’est Humphrey Bogart et son Borsalino, c’est le chapeau signé Vivienne Westwood de Pharrell Williams ou encore la marinière de Picasso… Ce sont ces objets, accessoires ou vêtement ayant aussi contribué à faire ces icônes modernes de la mode qui nous sont donnés à voir dans cet ouvrage ; Et, gardant tout leur pouvoir magique, sortilège inépuisable, nous font encore rêver au travers de ces pages et clichés ….

 

Gâteaux, un livre de Christophe Felder et Camille Lesecq, photographies de Laurent Fau, Editions La Martinière, 2015.

 


Christophe Felder, l’ancien chef du Crillon, signe un nouveau livre sur sa passion de toujours et qu’il a su faire partager avec un rare talent par de nombreux ouvrages aujourd’hui devenus des classiques. Pour ce dernier livre, il s’est associé avec un autre génie de la pâtisserie en la personne de Camille Lesecq, qui fut chef pâtissier du Meurice et aujourd’hui associé de Christophe Felder. Avec ces pages illustrées par des photographies « succulentes » de Laurent Fau, c’est aux classiques que nous sommes invités, ces recettes incontournables, trop souvent reléguées injustement au titre des souvenirs d’antan, et qui pourtant enchantent encore aujourd’hui petits et grands…. Ce sont des délices classiques que les auteurs invitent de nouveau à notre table grâce à des recettes aux difficultés variables. Pour les novices, autant commencer par les gâteaux simples, la pâtisserie ne souffrant pas de l’à-peu-près. Chaque étape est détaillée, les conseils prodigués sont ceux que l’on pourrait avoir avec un maître à ses côtés, ce qui est bien le cas avec ces deux grandes figures de la pâtisserie française. Une tarte au citron ou aux pommes, des madeleines ou un kouglof sont des expériences culinaires toujours appréciées des convives lorsqu’il s’agit de plats fait maison et dans les règles de l’art. Bien entendu, ces pâtissiers de génie savent aussi dispenser leur art dans des préparations plus complexes, mais qui restent toujours clairement expliquées, étape après étape. Le temps, la concentration et surtout le désir de faire plaisir sont souvent les ingrédients clés pour la réussite de ces recettes qui promettent de grands moments de partage entre les convives. Un fraisier verveine-vanille, une polonaise ananas-citron vert ou une brioche nid d’abeille comptent parmi ces 150 recettes que l’on aura plaisir à réaliser, au moins recette après recette un jour sur deux de l’année.
 

« Bouillons » un livre de William Ledeuil, photographies de Louis Laurent Grandadam, Editions La Martinière, 2015.

 

 

Envie de bouillons ? Le livre de William Ledeuil sera alors le compagnon quotidien pour entrer dans cet univers bien plus coloré et diversifié qu’il n’y paraît de prime abord. Réaliser un bouillon est certainement un des gestes les plus anciens de la cuisine de l’humanité et il n’est guère de peuple en effet qui ne l’ait pratiqué. L’Asie, bien entendu, est très présente dans l’inspiration et les réalisations de William Ledeuil, comment pourrait-il en être autrement ? Avant tout chose, il faut une base, c’est-à-dire un jus qui servira de ligne directrice pour toutes les réalisations, des plus simples aux plus perfectionnées, il pourra alors s’agir d’un bouillon à la volaille, au bœuf, aux poissons ou simplement aux légumes. A partir de là, une symphonie peut se mettre en place où chaque ingrédient sera pensé, pesé et introduit dans un rapport étroit et toujours réfléchi avec les autres produits réunis. Un bouillon réussi n’est pas un pot-pourri où serait jeté tout ce qui serait à portée de main et c’est tout l’art de l’auteur de cet ouvrage que d’inviter son lecteur à cette prise de conscience. 80 recettes sont ainsi proposées et donnent un bel aperçu de l’inspiration de William Ledeuil, un aperçu servi par les prises de vue appétissantes du photographe Louis Laurent Grandadam. Que diriez-vous de linguine au beurre d’algues, yuzu et pourtargue, d’un bouillon de palourdes aux pommes de terre grenaille et tomates confites ou encore d’un bouillon « esprit » umami qui semble aussi bon que beau à voir ! On a l’eau ou plus exactement le bouillon à la bouche, de toutes ces saveurs mitonnées, et il n’y a plus qu’un pas à faire, à se jeter à l’eau pour concocter les plus beaux bouillons grâce à ce livre inspiré.
 

« Parmigianino – Dessins du Louvre » catalogue sous la direction de Dominique Cordellier, Louvre éditions, 2015.

 



Dominique Cordellier dans son étude introductive au catalogue « Parmigianino – Dessins du Louvre » souligne combien l’aisance de Parmigianino dans le dessin fut grande, et ce dès son plus jeune âge ainsi que le releva son premier biographe Giorgio Vasari. Doué, le jeune homme le fut assurément ainsi qu’en témoignent ses autoportraits à la sanguine ou celui peint dit au miroir, inoubliable en ce que l’artiste se représenta sur une surface convexe. L’influence de Raphaël sera également précoce sur le jeune artiste fougueux et embrassant tout par le génie de son art. Et s’il fut peut-être tenté de se représenter dans les traits de saint Jean Baptiste, c’est avec le grand maître qu’il partagea cependant le plus de points communs. Le jeune homme ne bénéficiera pas pourtant de l’appui d’un prince ou d’un autre puissant de son époque, et ce sera avec la musique et l’alchimie qu’il partagera son art. Son choix pour le luth n’étonnera guère si l’on considère le raffinement de son trait au dessin, cette précision et délicatesse communes aux deux arts. Son goût pour l’alchimie fut, quant à lui, cependant quelque peu plus douteux ainsi que le relève le jugement sévère de Vasari décrivant l’artiste perdant toute son allure pour une barbe longue et mal peignée et des cheveux hirsutes… Laura Angelucci, dans sa contribution au catalogue, étudie le style de Parmigianino et la transformation dont il fit preuve entre ses premières œuvres à Parme, Le Baptême du Christ, et les dernières pour Santa Maria della Steccata avec ses Vierges. Entre l’évolution de son temps marqué par la crise que connaît la Renaissance à la mort de Raphaël en 1520 et l’évolution de la propre vie de l’artiste, le génie de Parmigianino s’exprime dans des créations répondant à sa curiosité insatiable et à une esthétique élégante et raffinée.

 

Francesco Mazzola, dit Parmigianino. Vierge tenant
l'Enfant Jésus, adoré par un Ange © RMN-Grand
Palais (musée du Louvre) /Michèle Bellot.

 

Le peintre élaborera ainsi son style entre « règles » et « licence » à partir de modèles antiques et modernes. Parmigianino recherche insatiablement une beauté imaginaire et abstraite qui trouvera sa pleine expression dans la deuxième moitié des années 1520 en un maniérisme qui correspondait peut-être enfin à ses aspirations artistiques personnelles. Les figures se font idéalisées, les traits s’allongent pour une abstraction novatrice sous les influences des grands maîtres tels Corrège, Podernone, Michel-Ange, sans oublier Raphaël. Un article de Roberta Serra complète enfin cette étude en soulignant les techniques graphiques de l’artiste, celui-ci ayant laissé un millier de dessins à ce jour. Sanguine, plume, encre, pierre noire et lavis abondant sont au service de l’artiste qui manifestera très tôt une attirance pour la gravure. Parmigianino suivra également Ugo da Carpi présenté par Vasari comme étant l’inventeur du chiaroscuro (reproduction en couleur à partir de plusieurs bois avec des couleurs différentes). La deuxième partie du catalogue permettra d’étudier la soixantaine de dessins réunis à l’occasion de l’exposition consacrée aux dessins de Parmigianino (1503-1540) du Louvre et qui se tient actuellement au musée du Louvre.

 

Nicole Brugier « Les laques de Coromandel » format 24x32cm, 224 pages, 220 illustrations couleur, relié pleine toile, couture au fil sous jaquette couleur, La Bibliothèque des Arts, 2015.

 


Si le titre de cet ouvrage n’est peut-être pas immédiatement explicite pour le lecteur, ce dernier comprendra vite, cependant, dès les premières pages que c’est avec ce procédé même – la laque de Coromandel – qu’ont été réalisés les plus somptueux paravents de la Chine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Nicole Brugier, auteur de l’ouvrage, a une connaissance intime de ces témoins du passé qui ont traversé les mers pour parvenir dans les salons d’Europe prisant tant ces objets exotiques. C’est en effet son père, André Brugier, qui créa en 1920 les Ateliers Brugier, référence de la période Arts déco et connus de bien des amoureux et collectionneurs des laques et paravents venus de Chine. Depuis des décennies, les pièces les plus précieuses sont-elles ainsi passées par leurs mains, pour les restaurer ou les céder aux plus grandes institutions. Ces paravents ont donc une riche histoire, celle du pays et de la culture qui les a vus naître, comme celle des compagnies commerciales qui les feront voguer sur les mers vers l’Europe, enfin celle des collections des amateurs qui leur ont donné une nouvelle vie, et souvent une nouvelle signification. C’est donc à ce voyage en Extrême-Orient auquel nous invite Nicole Brugier dans ces pages de paravents, livres d’art à eux seuls en raison de la minutie du dessin gravé, l’art de la laque appliquée qui nécessite des dizaines de couches successives, finement abrasées et renouvelées pour laisser enfin transparaître une surface immaculée, dont la profondeur n’a d’égal que les reflets. Mais les laques de Coromandel sont aussi l’occasion d’une narration, avec ses codes, ses évolutions, ses styles rendus accessibles grâce à leur étude dans ces pages signées Nicolas Brugier. Les Jésuites rendront possible cet échange grâce à la confiance acquise difficilement auprès d’empereurs conscients de l’importance de cette ouverture tel l’empereur Kang-Hi (1662-1723) qui encouragera cette communication même si cette dernière sera considérablement freinée par la fin de règne de Louis XIV interdisant dans un protectionnisme ombrageux leur commerce alors même qu’il en avait apprécié l’esthétique auparavant. Le goût de l’exotisme résistera cependant à ces royales limitations et le XVIIIe siècle connaîtra lui aussi de belles heures pour ces paravents entrant désormais dans le patrimoine culturel occidental. Voici donc un livre remarquable pour voguer en des contrées lointaines, celles des laques et de ces précieux témoins de l’art de l’Extrême-Orient dans lequel se reflète le goût occidental depuis plus de trois siècles.

 

« Moïse : figures d'un prophète » Relié, 198 pages, 26 cm X 29 cm, Flammarion, 2015.
 


Les deux premières illustrations du catalogue consacré à « Moïse : figures d’un prophète », placées en vis-à-vis, offrent une idée de l’extrême diversité des représentations du grand prophète de la Bible. Sur la gauche, une gravure d’Amsterdam pour une Haggadah du XVIII° siècle et sur la droite le tableau de Pierre Patel, Josabeth exposant Moïse sur le Nil (1660), deux représentations bien différentes d’un même acte fondateur, celui de la figure du prophète abandonné au destin des flots. Anne Hélène Hoog souligne qu’au regard de cette juxtaposition des représentations juives et chrétiennes de Moïse à celles de l’époque moderne, un déséquilibre certain s’établit notamment dû à la richesse des œuvres de Nicolas Poussin, Nicolo Dell’Abate ou encore Philippe de Champaigne. Cependant, la présence de Moïse dans l’art occidental a été paradoxalement plus importante pour les juifs que pour les chrétiens, et ce depuis l’Antiquité comme le prouvent les peintures murales de la synagogue de Doura Europos en Syrie. La vie de Moïse sera vite synonyme de celle du peuple juif, chacune de ses étapes ayant de ce fait une valeur fondatrice. Matthieu Somon approfondit le legs si important laissé par Philon d’Alexandrie avec sa Vie de Moïse au début de notre ère. Son allégorie de Moïse en idéal du roi-philosophe, de grand prêtre et législateur va en effet influencer pour longtemps l’exégèse chrétienne de la Bible. Le lecteur comprend rapidement au fil des pages le pluriel utilisé pour le sous-titre de l’exposition et de son catalogue, c’est bien d’une multitude de figures dont il est ici question, dans toute la complexité que le personnage biblique impose. Les enjeux soulevés par le personnage de Moïse ne sont jamais mineurs et les contributions réunies pour ce livre témoignent que le prophète revêt tout aussi bien une dimension théologique, politique et sociale. Moïse d’une certaine manière, informe plus sur ceux qui l’ont peint, décrit, commenté ou « utilisé » que sur lui-même. Il accompagnera la naissance du sionisme au tournant du XXe siècle et sera même le porte-parole des minorités noires aux États-Unis dans les années 40 et 50. Le destin de Moïse n’est pas près de s’arrêter là, son regard porte loin et ce riche catalogue permet de mieux comprendre son destin qui s’écrit, siècle après siècle.

 

"Kimonos", collectif sous la direction de Anna Jackson, 320 pages, format :24 x 30 cm, Illustration : 340 en couleurs, La Bibliothèque des Arts, 2015.

 


Tout l’art du kimono concentré en un bel ouvrage de 320 pages et 340 illustrations en couleur vient de paraître aux éditions La Bibliothèque des Arts. Véritable œuvre d’art et peinture textile, le kimono est depuis les temps anciens synonyme du statut social, de l’identité et du goût de celui ou de celle qui le revêt. Réalisée sous la direction d’Anna Jackson, cette somme couvre 300 ans de l’histoire de cette passion textile, un art qui a largement rayonné au-delà des limites du pays du Soleil-Levant puisque ce beau livre retrace la Collection Khalili du nom du collectionneur Nasser D. Khalili, la plus complète hors du Japon… Ce collectif réunit, qui plus est, les meilleurs experts pour conter l’histoire de ce textile qui fit rêver des générations alors même que sa coupe est demeurée à peu près la même au fil des siècles. Sa richesse est au cœur des admirables représentations qui ornent le tissage et prennent forme en de véritables œuvres d’art sous les doigts des artistes les plus habiles. Il n’est pas un kimono qui se ressemble et c’est avec pédagogie que cet ouvrage suggère cette promenade dans un univers bien particulier, qui à l’image de nombreux domaines au Japon, possède ses codes spécifiques et que l’Occidental ignore la plupart du temps. Afin de dépasser la simple admiration esthétique des kimonos, que ce soit ceux de cérémonie, les modèles précieux destinés à la cour impériale, des redoutables samouraïs ou encore des opulents marchands de la période Edo, l’ouvrage, remarquablement illustré par les plus beaux modèles, permet de mieux comprendre cet art du kimono selon les périodes chronologiques de l’histoire du Japon. Ainsi le lecteur se familiarisera-t-il avec l’art du kimono (ki : habiller et mono : chose), un art qui s’étend du simple vêtement quotidien à la parure la plus officielle qui soit. Cette palette si étendue déjà, se trouve encore élargie par l’échelle chronologique étirant entre la période Edo et l’ère Meiji. Et si l’art du kimono est des plus complexes, celui de le revêtir l’est tout autant, mais ceci est une autre histoire…

 

« Jardins de Jardiniers », Paris, Phaidon, 2017.

 


Ce superbe livre « Jardins de jardiniers », à la couverture élégante parme comme un précieux coffret à bijoux, aurait pu s’appeler « Les plus beaux jardins du monde entier ». Avec une iconographie dense et superbe de 1 000 photographies couleur, ce sont en effet les portes des plus beaux jardins de chaque continent que nous ouvre avec délice et curiosité ce livre de plus de 450 pages ; des célèbres jardins anglais, bien sûr, au charme désuet des mixed border et pelouses impeccables de Russel Page aux luxuriants jardins d’Océanie, d’Inde ou encore d’Afrique du Sud, nul ne demeurera dorénavant fermé. Jardins connus à la réputation mondiale pour lesquels s’impose encore et toujours André Le Nôtre ou jardins privés gardés bien secrets, jardins de longue tradition, historiques ou contemporains, vous y trouverez pour chacun une double page avec une multitude de précisions, description et illustrations : nom du créateur, superficie, date de création, climat et un historique ou inventaire concis et pour une fois travaillé. Avec 250 jardins d’exception, que ce soit ces jardins déjà visités hier ou avant-hier et que l’on retrouve avec plaisir, ceux dont le souvenir nous hante encore par leur exubérance ou ceux que l’on aimerait un jour visiter, demain ou peut-être jamais, c’est un bonheur que de tourner les pages de ce livre qui s’impose au titre d’ouvrage de référence. Réalisé par une équipe internationale de spécialistes, paysagistes ou horticulteurs, il sera une mine d’or pour tous jardiniers, apprentis jardiniers, paysagistes, amoureux ou amateur de jardinage. Travail d’envergure mené sous la direction de Madison Cox, l’ouvrage de plus de 450 pages aux 1 000 photos constitue, sans conteste, une source d’inspiration, d’idées ou tout simplement de rêves, inépuisable… Chaque jardin, lieu d’exception, vous emmène, vous offrant ses secrets, ses allées et recoins, on referme l’ouvrage émerveillé !
 

« Vitamine P3 », Editions Phaidon, 2017.

 

 

Haut en couleur, hyper vitaminé et incontournable ! Trois qualificatifs qui suffiraient à eux seuls à désigner ce troisième volume - « Vitamine P 3 » - de la collection « Vitamine P » aux éditions Phaidon. Complétant les précédents opus, cette dernière parution 2017 dresse un état particulièrement exhaustif de l’art de la peinture contemporaine de ces cinq dernières années. Depuis 2002, date de la première parution, « Vitamine P » a su en effet s’affirmer mais surtout s’imposer en la matière au titre d’ouvrage de référence avec notamment la mise en avant ou la révélation d’artistes contemporains tels que Mark Bradford, Peter Doig, Marlene Dumas ou encore Yoshitomo Nara ou Luc Tuymans, devenus depuis largement connus et reconnus.
Avec pour cette dernière édition plus de 120 artistes – 128 exactement – présentés par ordre alphabétique pour un usage fonctionnel, ce sont tous les courants actuels et innovants de la peinture contemporaine qui se révèlent page après page aux lecteurs. Dans son grand format, et avec sa riche iconographie de plus de 405 illustrations couleur, c’est véritablement le travail de chaque artiste qui est ainsi exposé et exploré. Artistes internationaux, déjà présents ou émergeants dans le monde de l’art contemporain, tels que Helen Johnson pour l’Australie, Eder Oliveira pour le Brésil ou encore Njideka Akunyili Crosby pour le Nigéria pour ne citer qu’eux, ils ont été suivis et sélectionnés par plus de 80 experts de l’art de la peinture contemporaine, retenant experts, critiques d’art notamment Iwona Blazwick ou Beatrix Ruf, historiens de l’art dont Benjamin Buchloh, Tim Marlow, Hans Ulrich Obrist ou directeurs et commissaires de renommée internationale telles que Christine Macel ou encore Nancy Spector.
De par leur audace et leur travail, chacun de ces artistes peintres de l’art contemporain, qu’il soit prometteur, affirmé ou déjà acteur majeur, révèle et traduit les courants, innovations et créations de la peinture d’art de cette deuxième décennie du XXIe siècle. Introduit par une analyse éclairante signée Barry Schansky, mettant en face-à-face les grands courants conceptuels de la peinture contemporaine et ceux de la peinture figurative aux inspirations ancestrales mais non pas moins contemporaines, l’ouvrage met également à la disposition du lecteur pour chaque artiste peintre, outre sa biographie, une contribution originale spécialement rédigée pour cette édition et que viennent illustrer le travail et les peintures les plus récentes de chaque artiste. Des artistes contemporains dont notamment de Mary Corse, Nicolas Party, Sanya Kantarovsky ou encore Leidy Churchman qui créent, osent et explorent toujours plus loin ou plus près l’art de la peinture contemporaine. Un ouvrage indéniablement vitaminé !
 

Louise Denise Germain, catalogue, Bibliothèques de bibliophiles, Sous la direction de Fabienne Le Bars, broché avec rabats, 112 pages, 55 illustrations, 16,5 x 24 cm, Bnf éditions, 2017.

 


Les éditions BnF publient à l'occasion de l'exposition « Louise-Denise Germain - Reliures » qui se tient actuellement à l’Arsenal, un catalogue tout à l'image de cette artiste du début du 20ème siècle. Ses reliures sont sobres, sans enjolivement superficiel et dégagées de toute séduction trop facile. « L'œuvre de Louise-Denise Germain, construite sur près de trente ans, se définit par la constance de choix obstinés et d'audace. Il fallait en effet à cette femme menue et fragile la force de convictions profondes pour imposer son œuvre qui contrevient avec tant de détermination aux modes et aux modèles de reliures d'alors. … Il lui fallait, aussi, une insigne liberté pour adapter à la reliure ce qu'elle avait créé pour ses premières productions, des objets usuels en cuirs ? pyrogravés, tressés, teintés et incrustés d'agrafes : coussins, sous-mains, sacs, portefeuilles ou simples ceintures... Louise-Denise Germain a su s'imposer comme la première femme artiste non relieur à se vouer à l'art de la reliure, domaine qui la passionnait... Et si Louise-Denise Germain, secrète, discrète, modeste, eût sans doute refusé tout éloge, la cohérence, la singularité, la distinction de son travail amènent pourtant à y reconnaître une œuvre magistrale... », écrit Laurence Engel, présidente de la BnF, en préface de ce catalogue. Ces quelques lignes introduisent une courte biographie de l'artiste par Fabienne Le Bars, commissaire de l'exposition et conservateur en chef à la Réserve des livres rares ; Suivi une contribution signée Jean Toulet proposant une approche analytique des reliures elles-mêmes. Les notices des œuvres exposées éclairent, quant à elles, les contextes de création des reliures et étayent les techniques employées. Mais bien entendu ce sont les photographies des reliures qui à partir de la page 44 et jusqu'à la liste des pièces répertoriées page 100, sont le plus bel hommage que l'on puisse rende à cette petite femme au talent si grand, dont le portrait peint en 1922 par son gendre joseph Sima, la montre courbée et si concentrée à sa table de travail, elle qui ne dérogera jamais à sa ligne de conduite dans sa vie comme dans ses créations. Les artistes qui ont collaboré avec elle ne s'y sont pas trompés d'ailleurs et le résultat des livres, le choix des textes comme des illustrateurs donnent à l'ensemble de son œuvre une singularité reconnue et saluée. Louise-Denise est une artiste libre et « hors-norme » dans cette époque où les arts décoratifs avaient la part belle en reliure comme dans les autres domaines de création. Lire le catalogue de cette exposition est un voyage intime entre un auteur, un texte et Louise-Denise Germain, femme artiste décorateur relieur, qui par ses gestes patients, offre des écrins uniques pour des lectures ou relectures de quelques-uns des plus grands auteurs, transcendées par son art.
Ce catalogue aux références précises sera très apprécié des collectionneurs et bibliophiles éclairés comme amateurs.
 

« L’esprit du Bauhaus » sous la direction d’Olivier Gabet et Anne Monier, 288 pages, 250 illustrations, Co-édition Les Arts Décoratifs - Fondation d’entreprise Hermès, 2016.

 


Bleu, rouge ou jaune, les couleurs du catalogue « L’esprit du Bauhaus » s’inscrivent dans l’esprit de créativité et de liberté du célèbre mouvement lancé en Allemagne en 1919. En un format 24 x 30 cm recouvert d’une jaquette américaine, ses 250 illustrations plongent le lecteur dans cet univers si particulier, un souffle de la modernité encore si actuel ainsi que le relève Pierre-Alexis Dumas dans sa préface au catalogue. Et même si Olivier Gabet, le directeur du musée avoue que peu d’objets du Bauhaus figurent dans les collections permanentes, l’esprit qui le caractérise a influencé grand nombre d’artistes et de créateurs par la suite et présents au musée des Arts décoratifs. Deux essais introduisent le lecteur à la problématique du Bauhaus au début de ce volume à la riche iconographie. Nicholas Fox Weber et Jean Louis Gaillemin nous livrent leur intimité du Bauhaus qui fait tomber bien des idées reçues qu’il s’agisse des repas partagés en ces lieux ou des questions ésotériques qui pouvaient pointer avec Kandinsky bien entendu, mais aussi de manière plus complexe avec Paul Klee.
On le voit, il faudra beaucoup de nuances pour aborder ce courant qu’il serait réducteur de conjuguer trop rapidement au singulier. Les sections suivantes abordent le parcours de l’exposition avec les influences dont naîtra le mouvement au début du XX° siècle, influence des cathédrales et de ses bâtisseurs, influences des horizons lointains, l’Asie encore. Créer, enseigner, transmettre, tel est le nouveau credo du XXe siècle au Bauhaus, décliné dans toutes les disciplines aux frontières volontairement perméables : céramique, menuiserie, métal, textile, peinture, sculpture, imprimerie, théâtre, architecture, photographie, la liste donne le vertige et les œuvres réunies dans ses pages aussi. Les enseignants comptent parmi eux des artistes majeurs du XX° siècle, Klee, Kandinsky étant les plus connus mais non les seuls. Difficile d’épuiser ce thème et en fin de parcours, ces pages qui entretiennent un rapport direct avec les œuvres présentées auront contribué à une familiarité plus grande de ce génie créateur collectif, réuni en un vocable, le Bauhaus.

 

« Pascal, le cœur et la raison » catalogue sous la direction de Jean-Marc Chatelain, BnF éditions, 2016.
 

 

La couverture de ce riche catalogue consacré à Blaise Pascal à l’occasion de l’exposition qui se tient actuellement à la Bnf François Mitterrand jusqu’au 29 janvier 2017 reproduit le portrait du célèbre penseur du XVII° siècle gravé par Edelinck avec cet étonnant paradoxe quant à celui qui les levait tous ; tous les portraits dont nous disposons de cet homme hors du commun ne nous sont étrangement parvenus qu’à partir de son masque mortuaire, et non de son vivant…

C’est donc à rebours que nous pourrons nous faire une idée de l’image de celui qui étonna tous ses contemporains et successeurs. Jean-Marc Chatelain qui signe l’introduction de cet ouvrage richement illustré et très utile à la pleine compréhension de l’exposition souligne combien le génie du jeune Blaise fut précoce, « beaucoup au-dessus de son âge » note sa sœur Gilberte dans « La Vie de Monsieur Pascal » qu’elle rédigea peu de temps après la mort de son frère. Reprenant la logique du parcours de l’exposition, elle-même calquée sur les trois ordres de Pascal, une première partie de l’ouvrage s’attache donc à l’ordre des corps, en décrivant les mondes de Pascal, de son Clermont natal à Paris, sans oublier son séjour avec son père à Rouen, période pendant laquelle le cerveau du jeune homme appréhende toutes les complexités de son temps avec une aisance déconcertante. La deuxième partie est consacrée à l’ordre de l’esprit avec cette passion qu’eut toujours Pascal pour les mathématiques et notamment la géométrie dans laquelle il découvre la raison des choses, qu’il s’agisse de ses études sur les cônes, le vide ou l’arithmétique de l’infini. Cette partie est également réservée à l’évocation du féroce combat des Provinciales où ce texte prend l’allure d’un véritable arsenal de guerre, les libelles se transformant en livre excellant dans l’art de convaincre. La dernière partie fait enfin la part belle à l’ordre du cœur avec cet ouvrage, les Pensées, dont les dernières pages resteront blanches, un symbole à valeur de témoignage dans ce qui ne pouvait être fini… Ce catalogue se termine quant à lui également en forme d’ouverture avec un essai conclusif de Philippe Sellier « Pascal, prophète existentialiste », le philosophe aura en effet des échos fertiles dans la pensée contemporaine avec Kierkegaard, Heidegger et Sartre, sans oublier Emmanuel Mounier ainsi que le souligne l’auteur de cette contribution stimulante.

 

Pascal Bonafoux « 100 tableaux qui racontent la vie de Jésus » Chêne éditions, 2016.

 


Dans ce dernier ouvrage « 100 tableaux qui racontent la vie de Jésus » paru aux éditions du Chêne, Pascal Bonafoux, écrivain, historien de l’art et professeur d’histoire de l’art à Paris VIII, livre à ses lecteurs une réflexion à partir de la vie de Jésus représentée sur cent tableaux allant de Fra Angelico à Maurice Denis. Géographie et temporalité s’entrecroisent dans ces pages en de multiples thématiques narrant la vie de Jésus de l’Annonciation à l’Ascension. Thème porteur et inépuisable, la vie du Christ a su inspirer les plus grands artistes de chaque époque, qu’il s’agisse de commandes officielles ou de créations personnelles. L’auteur rappelle en introduction à cet ouvrage à la riche iconographie une anecdote qui a certainement eu son poids dans la réalisation de cet ouvrage. Alors que l’auteur était jeune universitaire, il se vit rétorqué pas son professeur alors qu’il émettait le vœu pieu de réaliser un jour un livre sur les œuvres inspirées des Évangiles : « mais de quoi je me mêle ? », soulignant ainsi la non-qualification du jeune homme pour mener une telle entreprise. Et bien l’on peut dire que Pascale Bonafoux se mêle de ce qui le regarde ! Et plus précisément de ce qu’il regarde avec acuité, mettant en rapport des œuvres souvent très différentes, issues de traditions culturelles distinctes. À partir d’une approche laïque, sans prosélytisme, l’auteur appréhende dans le respect de chacun ce qui fut pour un pan immense de l’histoire de l’art une source d’inspiration, et que des millions de touristes ne cessent d’admirer encore chaque année dans les plus grands musées mondiaux. C’est ainsi à un acte de connaissance auquel invite le pédagogue qu’est Pascale Bonafoux en offrant des clés de lecture d’œuvres souvent incomprises, faute d’en connaître le contexte historique, théologique et artistique. Ainsi pour les premières pages qui ouvrent ce livre d’art, l’auteur commence-t-il sa réflexion par une mise en rapport de deux œuvres admirables de Fra Angelico au musée du Prado et de Van Eyck à Dresde sur le thème commun de l’Annonciation, soulignant avec la force des images les différences notables dans la narration picturale d’un même évènement, lui-même parfois différemment relaté par les Évangiles. Chaque œuvre transporte le lecteur dans un univers sensible, qu’il s’agisse d’une représentation moderne comme celle de Käthe Kollwitz (1867-1945) de La Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth, rencontre qui révéla leur maternité exceptionnelle et inspira chez cette dernière ce qui deviendra le fameux Magnificat, ou d’une représentation hiératique comme cette mosaïque d’Istanbul datant de 1310 et narrant La Guérison des aveugles de Jéricho. Le lecteur aura beaucoup à apprendre de ce merveilleux voyage, angle fertile pour mieux comprendre des pans entiers de la peinture occidentale.

 

La Bhagavadgîtâ illustrée par la peinture indienne, 92 miniatures et peintures indiennes du début du XVIe à la fin du XIXe siècle 1 volume relié pleine toile sous coffret illustré, 336 pages, 24,5 x 33 cm, Editions Diane de Selliers, 2016.

 



Le rapport fusionnel qu’entretient la pensée indienne avec la Bhagavadgîtâ s’explique par la nature même de ce texte considéré comme l’une des sources les plus sacrées de l’hindouisme. Ce « Chant du Bienheureux » composé de 18 chants se trouve au cœur de l’immense fresque du Mahabharata, le plus long poème épique de l’Inde écrit sur une très longue période entre le IIIe siècle Av. J.-C. et le IVe siècle Ap.J.-C. Ce texte évoque la lutte de deux clans rivaux et apparentés pour gagner la souveraineté sur une ville antique nommée Hastinapura, au nord-est de Dehli. Diane de Selliers a décidé de faire entrer dans sa collection cette source immémoriale de l’Inde, un texte dont Gandhi reconnaissait l’extrême valeur : « La Gîtâ n’est pas seulement ma Bible et mon Coran, elle est plus encore : elle est ma mère ». Le dialogue entre le guerrier Arjuna et le dieu Krishna apparaissant au héros comme son cocher immerge en effet le lecteur au cœur de la sagesse hindoue et de la philosophie yoga. Arjuna au moment décisif de l’engagement d’une bataille aperçoit dans le camp adverse des parents et des amis le plongeant ainsi dans un dilemme : faire son devoir en engageant le combat au mépris de ses liens ou trahir sa caste en préservant ses connaissances. A la différence de l’Iliade et L’Odyssée, Krishna encouragera le jeune guerrier à affronter ses ennemis en lui recommandant de ne pas attacher une importance aux conséquences de son choix et en lui enjoignant d’être libre en se détachant de ses désirs. Il n’y a pas ici de conscience historique, thème qui passionna tant André Malraux dans son rapprochement entre cette source sacrée de l’Inde qu’il découvrit avec passion à l’âge de 18 ans et son roman Les Noyers de l’Altenburg. Pour Mircea Eliade, la Bhagavadgîtâ reste un des chefs d’œuvre du génie religieux indien, et plus généralement humain, dont la profonde complexité n’a pas cessé de fasciner les générations qui suivront ce texte incontournable et traduit pour cette belle édition avec une rare profondeur par Marc Ballanfat qui signe également une introduction et une postface éclairantes.


« Fais de toi-même ton appui
Et dompte alors, guerrier au bras puissant,
Ce redoutable ennemi qui prend la forme du désir.
» (Chant III)

On le voit cette narration pose, en d’autres lieux et en d’autres temps, le combat éternel que mène l’homme face à son destin, obéir à sa cité ou sa caste, transgresser les liens naturels du sang et de la fraternité, un éternel débat que les tragédiens grecs avaient également posé avec le choix irrésistible d’Antigone.

 

Visvarupa, École du Rajasthan, Bikaner, vers 1750.
© Jagdish and Kamla Mittal Museum of Indian Art, Hyderabad

 

Il fallait une iconographie aussi puissante et une illustration soutenant la richesse des enjeux pour enluminer un tel texte à la fois épique et sacré. Le choix des miniatures indiennes s’imposait et leur insertion dans le texte souligne et appuie les articulations du dialogue entre Arjuna et Krishna. Amina Taha-Hussein Okada, conservateur général au musée national des arts asiatiques – Guimet, a accompagné chacune de ces miniatures d’un commentaire afin d’éclairer le lecteur sur la portée de ces œuvres, la plupart précieuses, et provenant des prestigieuses collections de New Delhi, Bénarès, Hyderabad, San Diego, Philadelphie, Dublin, Londres…
Ainsi, en regard des fameux vers «… accomplis ce que tu as à faire, mais libre de toute attache.», une représentation de célébration d’une puja de l’École Pahârî laisse apercevoir un homme au torse nu pratiquant offrandes et adoration sous un arbre majestueux, un banian démontrant l’importance de la solennité de l’acte pratiqué, la plus intense transcendance conciliée au détachement des passions du monde. Ne pas renoncer à agir, mais agir dans le renoncement, une attitude subtilement paradoxale qui n’a pas fini de surprendre notre mentalité occidentale et que cette édition illustre à merveille.

 

Philippe-Emmanuel Krautter
 

E.H. Gombrich Histoire de l’art, relié sous coffret, 252 x 179 mm, 688 pp, 413 illustr. Coul. Phaidon Editions, 2016.

 

 

Tous les amoureux de l’Histoire de l’art savent que le « Gombrich » comme on le résume souvent est une référence incontournable en matière de manuel et de livre en cette discipline. Natif de Vienne, Ernst Gombrich s’installe à Londres avant la Seconde Guerre mondiale et travaillera à la Warburg Institute qu’il dirigera jusqu’à sa retraite en 1976. Son travail en Histoire de l’art lui a valu de nombreuses récompenses et son Histoire de l’art est très certainement l’une de ses réalisations qui demeure et fait date dans la discipline. Les éditions Phaidon ont eu l’heureuse idée de réaliser une édition de luxe reliée pleine toile qui fait de ce classique une idée cadeau idéale pour les fêtes. Ce livre vendu à plus de 8 millions d’exemplaires et traduit en plus de 30 langues couvre l’essentiel de la discipline avec un rare souci pédagogique. Présenté dans une version reliée et toilée sous coffret dans un format 252 x 179 mm, l’ouvrage de 688 pages dont 413 reproductions couleur couvre l’art dès ses premières apparitions avec ces « Mystérieux débuts » des peintures rupestres jusqu’à l’époque contemporaine. Grâce à cette toute dernière édition, le lecteur bénéficiera de synthèses et analyses de civilisations aussi classiques et différentes que l’Égypte, la Grèce, Rome, Byzance sans oublier ces « regards vers l’Est » avec l’Islam et la Chine. Le cœur de l’ouvrage est bien entendu réservé aux civilisations européennes du Moyen-Âge jusqu’aux temps modernes, avec un luxe d’analyses et de reproductions d’œuvres essentielles réunies dans ces pages éclairantes. Ce manuel est souvent considéré comme l’un des incontournables d’une bibliothèque de base, nous l’avons précédemment souligné, notamment de par ce ton à la fois subjectif et scientifique de l’auteur ayant donné un style inimitable à cet ouvrage. Plus qu’un beau livre, cette Histoire de l’art est un ouvrage invitant à la lecture et aux découvertes des œuvres en raison des liens étroits existants entre l’iconographie et le texte en regard. Des tableaux chronologiques très utiles, des cartes, un index et une bibliographie achèveront de compléter un ensemble indispensable à la compréhension de l’Histoire de l’art et proposé dans une édition remarquable que l’on gardera assurément précieusement toute sa vie.
 

Rembrandt intime, catalogue sous la direction de Peter Schatborn, Emmanuel Starcky et Pierre Curie, Fonds Mercator, 2016.

 


Les premières pages du catalogue « Rembrandt intime » ouvrent sur une juxtaposition impressionnante d’autoportraits de Rembrandt à différentes étapes de sa vie. Si les traits évoluent avec le temps, le regard lui ne change pas, ce regard qui saura si bien scruter et graver les visages et les ombres avec cette même acuité. Rembrandt surprendra toujours pour ce rapport singulier qu’il a eu avec ses œuvres en un foisonnement que son style de vie dans sa période faste encourageait, une soif d’objets tous plus insolites les uns que les autres afin de réaliser ce rêve fou de toucher la réalité des choses et de la vie.

Et pourtant les épreuves ne manqueront comme le rappelle la biographie sommaire de l’artiste au début de l’ouvrage : la mort de sa première femme tant aimée, Saskia, puis celle de son fils Titus, deuils qui perceront cruellement le cœur de Rembrandt , puis viendront les années de difficultés financières, la faillite conduisant à la vente de tous ses biens accumulés depuis tant d’années…

Et pourtant toutes ces épreuves auront valeur initiatique chez l’artiste, et loin d’épuiser sa veine créatrice, accroitront même l’acuité de ce regard plus tourné encore vers l’essentiel pour le restant de sa vie. Emmanuel Starcky nous fait entrer dans cette intimité de Rembrandt, une intimité souvent négligée et pourtant porteuse de nombreuses créations, ainsi qu’en atteste les œuvres réunies dans le catalogue. Pierre Curie s’attache quant à lui au regard porté sur Rembrandt à Paris au XIXe siècle, un regard passionné pour un artiste apprécié très tôt en France. Louis XIV possédait l’autoportrait au chevalet aujourd’hui au musée du Louvre et Louis XV et XVI ne seront pas en reste en se portant acquéreurs de huit tableaux du maître. Mais c’est surtout à l’époque romantique que le mythe Rembrandt commencera à s’établir et les œuvres de l’artiste présentes encore aujourd’hui dans les musées français sont largement tributaires de cet attrait non démenti depuis. La deuxième partie de l’ouvrage permet de retrouver le parcours de l’exposition dans son intégralité, un parcours divisé en trois parties : Les débuts – Premiers triomphes – Le style tardif, trois approches pour lesquelles les très belles reproductions des œuvres réunies dans l’exposition bénéficient d’une mise en page soignée et aérée.

 

Corps en mouvement – la danse au musée. 156 pages - illustrations couleur, coédition Éditions Louvre / Seuil, 2016.
 


 

En feuilletant les pages du catalogue de l'exposition « Corps en mouvement – « La Danse au musée », actuellement présentée à la Petite Galerie du Louvre, l'impression que les œuvres choisies sortent des pages et dansent est toute à fait étonnante. Les corps ici en mouvement, prétexte de la représentation la Danse dans l'art, illustrent parfaitement les propos de Benjamin Millepied - danseur-chorégraphe, de Georges Vigarello – historien du corps, et de Jean-Luc Martinez – président-directeur du musée du Louvre, qui dans cet ouvrage redonnent chacun par leur contribution aux lecteurs la liberté de regarder, d'appréhender, de comprendre les codes, d'apprendre et d'apprécier autrement ce que signifie une œuvre (en volume ou pas) représentant le corps en mouvement. Oui, rien n'est dû au hasard dans la création qui, tel un catéchisme doit « parler » de manière universelle à ceux qui regardent. Se lever, marcher, sauter, s'arrêter net, rebondir d'un pied sur l'autre, gagner sur les lois de la gravitation, du déséquilibre et repartir en courant, rien de plus naturel pour les bipèdes que nous sommes, et pourtant c'est après un long apprentissage que nous y parvenons... Représenter ces actes si familiers par des corps figés dans la matière tout en donnant l'impression du mouvement est bien la gageur que les artistes sculpteurs, peintres, modeleurs, graveurs, dessinateurs et plus tard photographes ont dû relever depuis l'Antiquité. Pourtant chacun des artistes perçoit le mouvement avec ses différences, ses techniques d'analyse, de pratique... Danseur et spécialistes de l'art proposent dans cet ouvrage de saisir à travers certaines œuvres les codes admis puis détournés (Antiquité, Renaissance, l'accès à la perspective, la construction du mouvement et son articulation traitée par Léonard de Vinci, jusqu'aux visions modernes et contemporaines). Mais l'art ne va pas sans techniques, point commun entre praticiens et danseurs répété quotidiennement, inlassablement, tous recherchant la même chose à travers de multiples expériences techniques (modelage, plâtre, pierre, terre cuite, marbre, peinture, dessin, gravure et jusqu'à la photographie ou le film), exprimer la vie et le mouvement dans l'art. L'appellation des « natures mortes » dans l'art en devient alors l'opposition la plus parlante.
« Aimer la matière », « Codifier le geste », « Séquencer le mouvement » et « Le corps dansant » sont les grands chapitres de ce catalogue illustré de superbes photographies montrant les détails des matières choisies pour permettre à ces œuvres, bien que statiques dans leur forme et fonction, d'entrer, elles aussi, en mouvement à travers le regard. Bien sûr tourner autour d'une œuvre sculptée pour l'apprécier sous tous ces angles crée déjà le mouvement qu'elle représente, mais qu’en est-il pour les œuvres picturales, à plat ? Dans son article « La figuration du mouvement, le défi de l'illusion », Georges Vigarello analyse comment les peintres ont inventé les mouvements en brisant les résistances des surfaces planes. C'est aussi son rapport à l'art, au corps comme outil de travail et médium d'expression artistique que Benjamin Millepied partage généreusement avec le lecteur « Des arts et de la danse ». C'est un livre pédagogique autant qu'un catalogue d'exposition que coéditent le musée du Louvre et les éditions du Seuil, un pas de deux entre des arts créatifs, d'expression, d'histoire, de l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui à travers les œuvres de tous les artistes qui se sont trouvés confrontés à l'idée de représenter le plus beaux des mouvements que le corps humain puisse donner à voir, les plus gracieux : la Danse.

Sylvie Génot

 

Arnold Schönberg « Peindre l’âme » sous la direction de Jean-Louis Andral et Fanny Schulmann MahJ Flammarion, 2016.

 


L’exposition consacrée à Arnold Schönberg au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme dévoile au public un aspect méconnu du grand compositeur du XXe siècle, celui de son goût pour la peinture, art qu’il pratiqua intensément pendant une dizaine d’années. Ce qui pourrait apparaître comme un aspect résiduel de son expression artistique révèle en fait une facette à part entière de son art, ainsi qu’en témoignent les riches contributions réunies dans le présent catalogue réalisé sous la direction de Jean-Louis Andral et Fanny Schulmann. Schönberg chercha par tous les moyens à libérer son art des traditions et conventions héritées des siècles précédents ainsi que le relève Jean-Louis Andral dans sa contribution introductive. Nuria Schönberg Nono témoigne que son père conservait ses toiles et dessins dans son cabinet de travail, œuvres qui avaient pour lui un caractère de journal intime.

 

Arnold Schönberg (1874-1951)
Autoportrait, 1919
Encre de Chine sur papier - 41 x 28 cm
Vienne, Centre Arnold Schönberg
Photo : Belmont Music Publishers/ Paris, ADAGP, 2016

 

C’est donc à partir d’« un idéal d’expression et de forme » que sa production picturale peut ou doit être appréhendée. Cette dernière s’inscrit en effet dans cette période de transition créative, le compositeur s’attachant au temps qu’il cherche à rendre visible et audible. Même si l’artiste réserve la plus grande partie de son énergie à l’art musical, supérieur à tout art pour lui, les liens entre la musique atonale, son entreprise picturale et les questions de la foi demeurent essentiels pour comprendre qui était véritablement ce grand artiste que fut Arnold Schönberg.

C’est cette extraordinaire dimension qui a influencé des personnalités du monde des arts comme le metteur en scène Romeo Castellucci interrogé par Fanny Schulmann et qui avoue avoir été impressionné par cette fantastique concentration et diversité d’expériences artistiques retenues par le compositeur, faisant de lui « un des piliers de la culture du XX° siècle ». C’est dans le contexte viennois qu’il faut appréhender cette mutation artistique où les œuvres picturales de Schönberg peuvent se classer en deux groupes comme le relève dans sa contribution Patrick Werkner : les œuvres à caractère figuratif et celles visionnaires. Grâce aux très nombreux documents réunis dans ce catalogue, le lecteur pourra découvrir cet univers si riche et si fort d’autoportraits, portraits qui sont autant de dialogues avec le monde, mais aussi ces visions sous la forme de regards (Blicke)- qui interpellent et plongent le spectateur dans une vision extatique. La création chez l’artiste majeur que fut Arnold Schönberg est irisée par sa vie personnelle, celle d’un homme en butte avec les épreuves de son couple, celle du judaïsme avec la montée du nazisme, et de manière plus générale, par celles d’un être dans le perpétuel questionnement de la culture de son temps.

 

« L’œil de Baudelaire » avec une préface d’Antoine Compagnon et une postface de Jean Clair, de l’Académie française, Musée de la Vie romantique, Paris Musées, 2016.

 


Baudelaire critique d’art est un peu moins connu que Baudelaire poète. Si les célèbres Fleurs du Mal ou Le Spleen de Paris comptent parmi les chefs-d’œuvre connus de la poésie, plus rares sont ceux qui savent que le premier livre signé par le jeune Charles Baudelaire est le Salon de 1845, livre dans lequel le jeune critique débutera et aiguisera sa curiosité et sa plume affutée pour les arts par l’analyse de quatre tableaux de Delacroix présentés au Salon de cette même année. C’est à cet aspect essentiel à la compréhension de l’homme et du poète que ce catalogue s’attache avec une préface d’Antoine Compagnon soulignant toute la complexité d’un Baudelaire à ses débuts partisan du progrès en art pour finalement récuser cette position, écartant tout « sentimentalisme politique de son temps » et cherchant à éviter la « grande frayeur d’être dupe ».

Avec toutes ces nuances, Baudelaire se jette corps et âme dans ce culte des images qui fut sa grande passion (Mon cœur mis à nu) ce que développe la première partie de ce catalogue intitulée Les Phares avec un portait du jeune poète en critique d’art, suivi par le contexte du Salon et les rapports de Baudelaire et Delacroix. Y apparaît un jeune poète dont les muses sont, avec la littérature, du côté de la peinture, et qui formeront son œil et une esthétique.

La partie suivante Le musée de l’amour selon l’expression de Baudelaire dans le Salon de 1846 étudie ce grand poète de l’amour que fut Baudelaire, un amour échoué de l’Eden, entre le bien et le mal, ses rivages se confondant parfois. C’est une âme subissant les vents contraires du doute qui se pose tour à tour sur les amours saphiques, tarifées, peintes ou libertines. L’héroïsme de la vie moderne évoque cette difficulté contemporaine de Baudelaire à représenter ce qui avait changé en ce XIXe siècle, une vie essentiellement urbaine et quittant les rives de la nature visitée jusqu’alors par le romantisme.

Baudelaire se fait défenseur de la caricature et de son maître avec Daumier. Conspuant la nouvelle religion du progrès scientifique et technique tout en boudant une adoration de la beauté telle que l’entendait Leconte de Lisle dans ses Poèmes antiques. C’est enfin avec Le Spleen de Paris, dernière partie de ce riche catalogue, œuvre puissante souhaitée par Baudelaire et publiée de manière posthume que le lecteur saisira cette singularité du poète. Baudelaire voulait avec Le Spleen de Paris un pendant aux Fleurs du Mal, une œuvre pour laquelle il avait projeté une publication illustrée par les Vues de Paris de Charles Meryon, mais qui, de par sa brouille avec Meryon, n’aboutira pas. Ce riche catalogue se termine par un « Petit hommage à Charles Baudelaire » adressé par l’académicien Jean Clair.

 

« Hauteville House - Victor Hugo décorateur » Photographies : Jean-Baptiste Hugo, Dessins : Marie Hugo, Textes choisis par Laura Hugo, Paris Musées, 2016.


 


Hauteville House est plus qu’une maison de l’exil, mais aussi le symbole de toutes les valeurs qui animait le grand écrivain : la liberté, l’amour, la famille, la poésie. Il est coutume de dire que nous ne possédons jamais une maison, mais que nous n’y sommes que de passage, avec Victor Hugo il est permis d’en douter tant son empreinte a marqué pour jamais ce lieu puissant qu’ont décidé d’honorer par cette belle publication ses descendants Jean-Baptiste, Marie, et Laura Hugo. Car il semble évident en découvrant ces pages, que Hauteville House est plus qu’une maison d’exil, mais bien un univers recomposé en une œuvre d’art de tout ce qui importait à l’écrivain. Il ne s’agissait pas d’un mausolée, encore moins d’un musée mais de la hiérophanie de la vie dans ce qu’elle a de plus sacré. La mémoire et la vie y sont indissociables et donnent naissance aux plus grandes œuvres, littéraires, poétiques ou artistiques chez Victor Hugo. Cette créativité est nourrie à la sève des temps ainsi que le souligne Mme Victor Hugo à sa sœur Julie le 3 décembre 1856 : « Mon mari est très content et complètement plongé dans sa maison. Ce sera un poème que ce logis. Mon mari grave des inscriptions, met son âme sur les murs de sa maison, il prend le rabot lui-même et lui donne sa sueur. Enfin ce sera un monument élevé par le grand exilé ». C’est ce legs d’une passion sans bornes que nous offrent deux de ses arrières petits enfants, Jean-Baptiste, photographe, et sa sœur Marie, peintre. Leur regard d’artiste converge avec celui de leur aïeul, l’image, la lumière mais aussi les sons composent une poésie manifeste qui défile à chaque page de ce livre et qui invite à découvrir ou revoir à Guernesey ces lieux chargés de mémoire.

 

« Le Musée de la mode », édition augmentée et mise à jour, Editions Phaidon, 2016.

 


Les passionnés de la mode se réjouiront de la toute nouvelle publication augmentée et remise à jour de l’ouvrage « Le Musée de la mode » aux éditions Phaidon. Véritable bible, saluée tant par Vogue que par Elle, c’est toute la mode, son histoire, les styles, ses icônes et symboles que ce fort ouvrage de plus de 580 pages met à portée de mains et des yeux ; Le Monde de la mode réuni en un seul ouvrage pour le plus grand bonheur des fashions passionnés, étudiants en art, professionnels ou tout simplement curieux. Référence devenue incontournable, l’ouvrage couvre, à lui seul, plus de 200 ans de mode et de créations avec rangés par ordre alphabétique quelque 500 noms de créateurs, stylistes, mannequins, mais aussi chapeliers, joailliers ou encore grands photographes ou rédacteurs de mode. Cette nouvelle édition 2016 ne compte pas moins de soixante-neuf nouvelles entrées dont Nathalie Massenet ou encore Scott Schuman, photographe et créateur du fameux blog The Sartorialiste. Des noms ou entrées marquant le monde de la mode d’aujourd’hui, celui de 2016, et qui rendent cette nouvelle parution plus qu’attrayante. De Coco Chanel à Alexander Wang, de Madame Agnès à Koji Tatsuno ou de plus récentes stars et consécrations, c’est toute l’histoire et le monde de la mode rangé, cartographié qui se dévoile ainsi page après page, entrée après entrée offrant, il est vrai, parfois quelques cocasses et inattendues juxtapositions. Chaque entrée propose, outre un texte clair et concis, des références croisées, une illustration représentative (plus de 500 illustrations couleur et n&b) dans une mise en page claire et sobre.
 

Picasso. Sculptures, catalogue sous la direction de Cécile Godefroy et Virginie Perdrisot, format : 21 x 26,5 cm, 352 p. 270 illustr. couleurs, relié, Somogy, 2016.

 

 

Le riche catalogue Picasso. Sculptures s’ouvre sur les propos tenus par Picasso à Brassaï : « On ne peut vraiment suivre l’acte créateur qu’à travers la série de toutes les variations », point de départ de la grande rétrospective consacrée à cet aspect de la création chez Picasso. L’artiste ne s’était jamais formé à la sculpture auparavant dans ses jeunes années de formation, aussi c’est avec une liberté certaine qu’il aborde cet art comme extension de « sa pensée artistique en volume » comme le rappellent Cécile Godefroy et Virginie Perdrisot. Il ne s’agit bien évidemment pas d’une expression séparée de sa production picturale, mais au contraire un incessant dialogue entre elles, même si la création de sculptures sera plus confidentielle chez Picasso que chez d’autres artistes. Picasso avait une préférence pour ses plâtres, même si leur fragilité et l’entrée en guerre de la France pousseront l’artiste à faire fondre ses œuvres en bronze, ce qui ne l’empêchera pas par la suite de se passionner tout autant pour des créations à partir de papiers découpés et déchirés, puis transposés dans la tôle ou le béton. Ce catalogue richement illustré suit une chronologie rappelant les grandes lignes de la création générale chez Picasso tout en réservant de pleines pages pour les sculptures s’intégrant dans cette échelle temporelle avec comme point de départ Femme assise, première œuvre sculptée connue chez Picasso en 1902 avant le fameux Fou, en 1905, et l’envoûtante Tête de femme (1906) anticipant les métamorphoses futures. Le travail sans limites initié par l’artiste touche tous les supports et rapproche madones médiévales et art totémique sans contrainte chronologique ou géographique. L’œil reste surpris par cette application du cubisme en trois dimensions où les lignes préfigurent les œuvres majeures qui feront la notoriété de l’artiste et dont les chefs-d’œuvre sculptés sont présentés tout au long du catalogue. Des études ponctuent cette fertile et vertigineuse progression telles Le Verre et ses buveurs de Laurence Bertrand Dorléac, Fondre en bronze pendant la guerre de Clare Finn ou encore Colorier la sculpture de Pepe Karmel permettant de mieux entrer encore dans cette intimité de la création de l’œuvre sculptée de Picasso. A noter en annexes, un utile glossaire détaillant les entrées techniques ou essentielles à la compréhension des sculptures de l’artiste ainsi que la liste des œuvres exposées.

 

Georges Dorignac – Dessins rouges et noirs, Galerie Malaquais, Paris, 2016.

 


La Galerie Malaquais à Paris consacre une rétrospective, qu’accompagne le présent catalogue, à un artiste, Georges Dorignac, de nos jours à tort un peu oublié et dont les dessins rouges et noirs réunis pour l’occasion témoignent pourtant de la qualité de son art. Dorignac nait en 1879 et bénéficie très jeune (treize ans) d’une formation aux beaux-arts à Bordeaux avant de s’inscrire à Paris à l’école des Beaux-Arts. Il entrera pour quelque temps à l’atelier du peintre Léon Bonnat avant de voyager un an en Espagne. Influencé par l’impressionnisme et le néo-impressionnisme, il réalisera des paysages en petits formats. C’est à la Ruche où il s’installe qu’il fera la connaissance de nombreux artistes tels Pinchus Krémègne, Chaïm Soutine, Marc Chagall, Amadeo Modgliani et bien d’autres encore dans cette pépinière d’artistes ainsi que le rappelle Danielle Damboise, petite-fille de l’artiste dans sa contribution au catalogue. La période qui intéresse l’exposition à la Galerie Malaquais et le présent catalogue correspond aux années avant-guerre de 1912 à 1914. C’est à cette époque où Dorignac délaisse la couleur au profit du dessin et de la sanguine. Apollinaire, André Salmon ou encore Raymond Bouyer seront saisis par cette écriture à la fois puissante dans ses contrastes et subtile par les nuances apportées par les gestes et les attitudes des modèles. Cette Femme assise de profil datée de 1912 dont le repli sur soi est encore accentué par la main droite ramenée au sommet du front et les draps remontés à mi-jambe ou cette Paysanne qui essuie ou cache son visage toujours de sa main droite traduisent également la pudeur de l’artiste dans le rendu des sentiments et des formes. Préférant les profils aux visages de face, Dorignac surprend par l’omniprésence de ces lavis noirs qui obligent l’œil à d’autres regards sur l’œuvre. Des métamorphoses étonnantes surgissent de ces masses sombres où soudainement la forme humaine laisse place à d’autres possibles et à d’autres temporalités tel cet admirable Portrait de femme aux accents antiques. A faire défiler toutes ces planches des dessins de Dorignac, le lecteur pourra remarquer que l’artiste aurait pu être un sculpteur de génie ainsi que le suggèrent de manière très puissante ses créations dans un format certes plus modeste, du moins autre.

 

Icone dell’Uomo – Arte e fede a Firenze nel Rinascimento, sous la direction de Timothy Verdon, Mandragora, 2015.

 


C’est à la rencontre de l’art et de la foi à Florence à l’époque de la Renaissance auquel nous invite cet ouvrage réalisé sous la direction de Timothy Verdon et paru aux éditions Mandragora. Ainsi que le souligne le cardinal Betori, archevêque métropolitain de Florence, dans son introduction, il peut sembler ambitieux de concentrer en quelques pages le message d’une époque aussi essentielle pour l’histoire de l’art mondial. Et pourtant, celui-ci de poursuivre et de relever combien cette contribution parvient à ouvrir les portes de cet univers de l’humanisme et de la Renaissance par le biais de la présentation de quelques une des œuvres d’art déterminantes réunies dans ces pages. Les auteurs, tous éminents spécialistes de l’histoire de l’art italien, ont accepté de relever ce défi et parviennent en effet avec ce choix drastique mais efficace de quelques chefs d’œuvres les plus connus de Florence et dans le monde à démontrer comment l’art et la foi se rejoignent en une manifestation du sacré à partir du geste fondateur de l’artiste. Timothy Verdon (lire nos interviews) souligne combien cette synthèse est possible à partir de la ville de Florence qui rend possible non seulement cette lecture mais la situe pleinement sur une échelle historique allant de l’antiquité classique au troisième millénaire. L’héritage classique est essentiel pour comprendre l’art florentin, un art où le christianisme inspire et structure depuis longtemps déjà l’artiste avant l’émergence de l’humanisme florentin. Cet humanisme saisira avec une vitalité à nulle autre pareille ce qui détermine l’homme dans sa fin ultime, une démarche que l’on retrouvera avec une saisissante réalité dans la Divine Comédie de Dante tout autant que dans l’incrédulité de saint Thomas d’Andrea del Verrochio. Une carte resitue les œuvres commentées dans les différentes rues de Florence en un périmètre pouvant être idéalement refait à pied par le lecteur lors de sa prochaine visite. Ces études commencent sous le regard essentiel de Giotto di Bondone avec son inoubliable Madonna col Bambino, angeli e santi aux Offices qui introduit cette mutation qui annonce la fin du hiératisme byzantin pour une nouvelle expression plastique chargée d’exprimer tout ce que l’homme sorti du moyen-âge espère en ces temps de transition. Antonio Paolucci, Cristina Acidini (lire nos interviews) ou encore Antonio Natali font ainsi défiler sous nos yeux ces pages où les œuvres les plus significatives gravées dans le marbre, peintes sur les fresques ou moulées dans le bronze vont témoigner de cette incroyable concentration d’art et de foi dans la Renaissance florentine, une rencontre où l’homme, l’art et la spiritualité vont sceller un pacte dont les siècles suivants sont encore redevables.
 

« Georges Desvallières ; La peinture corps et âme » catalogue d’exposition Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Paris Musées, 2016.

 

 

A la lecture du catalogue qui accompagne l’exposition consacrée au peintre Georges Desvallières et intitulée « Georges Desvallières ; La peinture corps et âme » qui se tient actuellement au Petit Palais à Paris, on peut se demander comment un artiste comme Georges Desvallières a pu rester dans l’ombre aussi longtemps alors que Georges Rouault et Maurice Denis, au parcours parallèle, eurent moins à souffrir de ce silence. Les combats d’un peintre engagé corps et âme dans le premier conflit mondial ont-ils eu raison de la notoriété d’un artiste qui avait décidé de vouer son art à Dieu s’il réchappait au champ de bataille ? Peu importe car dès à présent nul ne pourra ignorer le nom de Georges Desvallières, né en 1851 et disparu en 1950, peintre indépendant et dont le fil de la créativité est comme un long fleuve évoquant les joies d’une fin de siècle comme les peines du plus grand désastre qu’ait connu l’humanité au début du siècle suivant. Sa passion pour l’art s’est forgée à l’école italienne, ainsi que le rappelle Catherine Ambroselli de Bayser.

 

George Desvallières, En soirée. Portrait de Mme P. B. (Mme Pascal Blanchard), 19 / Crédit : Crédit : George Desvallières, En soirée. Portrait de Mme P. B. (Mme Pascal Blanchard), 1903 Paris, Petit Palais © Petit Palais / Roger-Viollet © Adagp, Paris 2016 et © droits réservés

 

Si son évocation des Femmes de Londres et du Moulin-Rouge démontre que le peintre sait regarder la gent féminine et saisir sur la toile le côté vénéneux de leur beauté à la manière d’un Baudelaire, rapidement une vision transcendante le poussera vers le mystère divin à partir de femmes proches de Dieu telles Jeanne d’Arc, Geneviève ou Thérèse. Inspiration et parcourt que l’on retrouvera également chez Georges Rouault, mais, c’est surtout dans sa manière de repenser l’art sacré que Desvallières surprend, séduit, et se distingue. Léon Bloy comme Paul Claudel verront vite en l’artiste leur alter ego pour dépasser l’art sulpicien qui tardait à mourir. Comment appréhender ce traumatisme de la guerre autrement que par une explication transcendante ?

 

 

Cette question nourrira des œuvres fortes et puissantes dans lesquelles l’expérience du conflit auprès de frères d’armes exalte la puissance du corps humain et de la fraternité face à l’adversité. Cette communion des corps en un élan patriotique est comme tendue en un élan mystique qui irradie les toiles de Desvallières. De manière différente de Georges Rouault ou de Maurice Denis, Desvallières exalte la passion dans l’humain selon le modèle christique qu’il sait comme nul autre à cette époque représenter si l’on pense à cette œuvre puissante qu’est Le Sacré-Cœur pourtant peint en 1906 avant la guerre de 14-18, prescience de ce qu’il allait advenir à l’humanité. L’artiste soulignait combien « la peinture religieuse ne peut exister qu’en s’appuyant sur la nature, en creusant la nature, en arrachant au corps humain, à la figure humaine, sa ressemblance avec Dieu », ce dont témoigne parfaitement ce catalogue inspiré sous la direction de Catherine Ambroselli de Bayser avec notamment des contributions de Jean-Paul Deremble, Claire Maingon, Fabienne Stahl.

 

 

« Migrations, Eric Guérin ; Voyages, émotions, cuisine. », Editions de la Martinière, 2015.

 


Éric Guérin est un chef créatif et inspiré, et les vingt ans fêtés en 2015 de sa Maison La Mare aux oiseaux au cœur des marais de Brière, une étoile au Michelin, le confirment, s’il en était encore besoin. Mais, comment fait-il, vous demandez-vous ? Où puise-t-il cette formidable énergie créatrice aux saveurs entre terre et mer, et l’ayant conduit à ouvrir une deuxième Maison Le jardin des plumes avec déjà une étoile à Giverny ? La réponse ou plutôt les réponses se trouvent à l’évidence dans ce bel ouvrage « Migrations d’Éric Guérin » paru aux éditions de La Martinière. D’une sensibilité rare, il nous y confie, comme des secrets, à la fois ses recettes de chef et ses souvenirs et émotions d’évasion. Car Le chef Éric Guérin a, à l’évidence, plus d’une corde sensible à son arc ; Ainsi, dans un agencement réfléchi comprenant 7 chapitres, allant de l’amour à la volupté, en passant par la joie ou l’enchantement, mais aussi l’angoisse , il mêle avec un rare bonheur ses recettes préférées avec l’aide de Sophie Brissaud, ses propres photos – de magnifiques prises et clichés - auxquelles sont venues s’ajouter les photographies de La Mare aux oiseaux de Matthieu Cellard, et un texte intime riche d’émotions et de sentiments tirés de ses « Carnets de route » personnels. Ainsi aux recettes de thon, poulet ou encore d’oursins ou poulpes se glissent ces visages, paysages et splendeurs de la nature dans un dialogue et récit intimes. Du Maroc, à l’Inde en passant par la Birmanie ou encore Miami et New York, ces sont ces mille et une saveurs venues d’ailleurs, s’associant à celles du sud-est, de son enfance, de sa mère et grand-mère, qui signent plats et recettes. Attachant une grande attention à la présentation de ses plats, lui qui les dessine avant leur réalisation, il nous en offre dans ces pages de magnifiques photographies comme autant de promesses... Une alchimie réussie qui allie tous les sens pour une cuisine faite avant tout de joie et de partage. Allant bien au-delà d’un strict ouvrage de recettes culinaires, « Migrations d’Éric Guérin » est à l’évidence une très belle invitation aux douces saveurs de liberté…
 

« Maisons de haute couture », Désirée Sadek et Guillaume de Laubier, Éditions de La Martinière, 2016.
 


La haute couture, cette haute valeur française, a toujours été un monde de rêves, et les coulisses de cet univers peut-être plus encore ; qui n’a, en effet, jamais rêvé de se voir ouvrir les portes des plus grandes et fabuleuses adresses des maisons de haute couture parisiennes, voire d’être admis dans ces halls, salons et surtout féeriques coulisses ? Vous voilà exhaussé avec ce bel ouvrage nommé « Maisons de haute couture » paru aux éditions de La Martinière. Par une iconographie remarquable, vous commencez par entrer au 31, rue Cambon dans le 1er arrondissement, cette façade blanche aux lettres noires, un jour si audacieusement et joliment entrelacées par Mademoiselle, par Coco Chanel. En ces lieux divins, les bras du majestueux et mythique escalier aux miroirs vous accueillent pour vous conduire de la boutique au 1er étage dans les multiples salons prestigieux réservés à la clientèle haute couture. Puis, tournant les pages, passant les nombreuses portes et laissant les photos défiler sur les épais tapis clairs, vous serez peut-être introduit dans l’intimité de Coco Chanel, dans cet espace privé et si personnel qui réunissait et réunit toujours tout ce qui lui était cher. Au 30, avenue Montaigne, autre lieu céleste, vous serez admis chez Dior, dans cet univers tout aussi empreint de merveilleux et de prestige avec son incontournable escalier et l’intimité des ateliers où couleurs, fils, tissus et nouveaux textiles tournoient dans une magie féerique d’orfèvrerie. Au gré d’un texte signé Désirée Sadek et Guillaume de Laubier, ce sont ainsi les adresses parisiennes des plus prestigieuses « Maisons de haute couture » qui vous ouvrent leurs portes pour vous offrir leurs secrets et intimité de création : Jean-Paul Gauthier rue Saint-Martin ; Alexis Mabille, rue de Grenelle ; La fondation Pierre Bergé – Yves Saint-Laurent au célèbre 5, avenue Marceau ou encore Elie Saab au 1er du rond-point des Champs Élysées, etc. Dans ces antres secrets de la mode où le miroir est roi, les lignes stylisées, broderies précieuses aux motifs floraux ou géométriques foisonnent et virevoltent pour vous à chaque page. De l’intimité de ces lieux personnels des grands créateurs et de leurs ateliers, vous découvrirez les coulisses des grands défilés – dessins, perles, broderies, plis et derniers essayages - avant de pouvoir les yeux emplis de mille et une merveilles les admirer passer, photo après photo, de toute leur beauté devant vous. Un monde à part, de hautes créations et de précieuses petites mains, souvent inaccessible au public, riche d’un patrimoine architectural d’exception et de tant d’autres secrets fabuleux de créateurs.

 

Clément Chéroux : « Avant l’Avant-garde ; du jeu en photographie, 1890 -1940 », Editions Textuel, 2015.

 


Les ouvrages de photographie, de grands photographes contemporains ou ayant marqué l’histoire de la photographie foisonnent, mais rares sont ceux qui dévoilent et abordent des angles qui demeurent encore aujourd’hui trop méconnus du public de l’histoire de cet art. Tel est précisément l’objet de ce bel ouvrage paru aux éditions Textuel, signé Clément Chéroux et consacré à la « photographie récréative », celle « Avant l’Avant-garde » ; Qu’est-ce donc ? Ce sont ces photographies anciennes, de la fin du XIXe et première moitié du XXe siècle, le plus souvent – du moins à ces débuts - œuvres d’amateurs ou curieux du procédé et ayant donné lieu par effets souvent du hasard au tirage de clichés à la fois ludiques et extraordinaires ; vous avez forcément en tête certains de ces fabuleux clichés aux créatures étranges… Expérimentales, maladroites parfois, ludiques, ces photographies font une large place aux jeux et effets des tirages d’où cette appellation de « photographie récréative » ; juxtaposition, surexposition, effets de tirage, et apparaissent alors ces incroyables figures ou silhouettes, ces siamois, femmes à moustaches ou papillon, succubes et incubes de rêves, etc. Prisé du grand public de la première moitié du XXe siècle, cet aspect fantastique de la photographie récréative inspirera et investira le cinématographe ou la presse illustrée ; certains de ces clichés sont devenus, de par la littérature fantastique de cette fin du XIXe et début XXe siècle qu’ils ont souvent illustrée, célèbres, et de grands photographes tels que Man Ray, André Kertész, Bérénice Abbott ou encore Henri Cartier-Bresson en feront un objet de travail à part entière. Et c’est là tout l’intérêt de cet ouvrage de permettre aux passionnés ou amateurs de photographie de découvrir cet aspect si particulier de la photographie ayant donné lieu à des courants artistiques un peu foutraques, plus farfelus les uns que les autres, mais écrivant tous à leur manière l’histoire de la photographie. Cet ouvrage est le fruit de plus de vingt ans de recherches, accompagné d’un texte informé signé Clément Chéroux et d’une vaste iconographie de plus de 300 clichés. Ce sont ces courants artistiques et ces « photographies récréatives - Avant l’Avant-garde », ce « Jeu en photographie de 1890 à 1940 », à la fois expérimentale et ayant maille à partir avec le fantastique de cette fin du XIXe siècle, mais entrant de plain-pied dans l’histoire de la photographie de la première partie du XXe siècle que nous donne à découvrir avec plaisir cet ouvrage.

 

« Itô Jakuchû – Les fleurs précieuses du jardin mystérieux », Editions Philppe Picquier, 2015.
 


A ne pas manquer ce très bel ouvrage consacré aux peintures d’Itô Jakuchû, peintre japonais du XVIIIe siècle, trop souvent méconnu, signé Manuelle Moscatiello et paru aux éditions Philippe Picquier, éditeur spécialisé dans les livres sur l’Asie. Ce recueil intitulé « Les fleurs précieuses du jardin mystérieux » rassemble les peintures dénommées Taku Hanga d’Ito Jakuchû, des peintures étrangement raffinées représentant blanc sur fond noir des fleurs, plantes, insectes et animaux d’un tracé stylistique d’une rare intensité. L’artiste, issu d’une famille d’épicier aisée, put se consacrer très tôt à la peinture et plus particulièrement à la représentation fidèle de la nature. Plus tard, adulte, renonçant à la tradition familiale, il s’entourera dans son jardin d’animaux méticuleusement choisis, paon, perroquet et de fleurs ou espèces rares savamment cultivées. Adepte du bouddhisme zen, il se retirera plus tard dans un monastère. L’artiste demeure, certes, plus connu du grand public occidental pour ses grandes peintures, aujourd’hui chef-œuvres des collections impériales ou du temple de Saifuku-ji d'Osaka, aux couleurs vives rehaussées d’or représentant oiseaux, coqs, hortensia ou cactus. Les peintures, ici, présentées dans l’ouvrage s’inspirent quant à elles de la technique chinoise de l’estampage, takuhanga, technique chinoise fort ancienne, variante de l’estampage classique. D’une beauté stylisée, pure et dynamique, elles étaient avant tout offertes par le peintre à ses amis proches lettrés, et demeurent donc aujourd’hui rares et précieusement conservées dans des collections privées. Bien qu’inspirées de cette technique fort ancienne, ces peintures présentent une modernité et un pouvoir de suggestion aujourd’hui encore inégalés. La précision des formes blanches se détachant sur les fonds d’un noir profond donne assurément vie et souffle à ces fleurs, oiseaux, ou autres espèces. Empreintes d’une grande spiritualité et d’une fine connaissance de la nature, elles font d’ Itô Jakuchû assurément un grand artiste japonais du XVIIIe siècle, entre réalisme et naturalisme, trop souvent négligé, et dont il convient de découvrir toute la beauté et le raffinement.
 

Michel Orcel "Le Val de Sigale. Pays d'Esteron et de Chanan à travers six siècles d'histoire" Michel Orcel "Le Val de Sigale. Pays d'Esteron et de Chanan à travers six siècles d'histoire" Arcades AMBO, 2015.

 

 


Marc Tanzi « Pays d'Esteron. Aux confins des terres niçoises » Album photos Marc Tanzi, Arcades AMBO, 2015.

 



Est-ce un jardin secret ou bien celui des Hespérides dont nous ouvre les portes Michel Orcel avec la publication de deux livres consacrés au pays d’Esteron ? Le lecteur aura plaisir à découvrir dans ces pages, "Le Val de Sigale. Pays d’Esteron et de Chanan » signées Michel Orcel, ces six siècles d’histoire de cette vallée niçoise aux charmes si peu connus et dont témoignent les photographies de Marc Tanzi. Ce dernier, répondant à l’appel de Michel Orcel et émerveillé par cette contrée encore intacte, ne put en effet résister – et comment ne pas le comprendre ? - à offrir un second volume, « Pays d’Esteron. Aux confins des terres niçoises », réunissant ses plus beaux clichés. Découvrant à la fois ces photographies et les nombreux documents anciens et inédits de ces ouvrages, le lecteur réalisera avec bonheur combien il existe encore en France et plus particulièrement dans cet arrière-pays niçois des terres cachées et dérobées au tourisme de masse. Nous sommes dans le Comté de Nice, aux limites de la Provence, dans ces hautes terres sauvages toutes habitées, comme viennent l’illustrer joliment les photographies de Marc Tanzi, de vieilles pierres et de cette opposition entre le vert et le bleu si caractéristique de l’arrière-pays niçois. La cartographie ancienne évoque cette région sous la dénomination du Val de Sigale, du nom d’un petit village qui naguère fut une petite place forte en raison de sa position stratégique entre la Provence et la Savoie. Des éperons rocheux dominés par une Tour de l’horloge, une paroissiale du XIIIe siècle, une chapelle du XVe siècle ayant conservé ses fresques et dont les prises de vues de Marc Tanzi révèlent les charmes, une fontaine érigée un siècle plus tard par un parent de l’auteur Michel Orcel alors que Nice en était encore dépourvue, composent un paysage enchanteur et qui garde encore aujourd’hui toute sa beauté et sa mémoire grâce à cette étude approfondie et somme toute « subjective », ainsi que le souligne l’auteur. Mais, peut-on vraiment lui en faire grief ? Les archives réunies par sa persévérance redonnent vie à ces instants du quotidien tel cet acte certifiant achat d’armes à Nice en 1579 pour la milice de Sigale ou ce mariage d’un notable avant l’arrivée d’un duc de Savoie… La petite et la grande histoire cohabitent dans ces pages qui fourmillent de détails qui n’en sont pas lorsqu’il s’agit d’étudier les sources historiques d’une région ou d’un lieu. Un acte notarié rédigé en italien révèle bien des enseignements pour les documents officiels jusqu’alors tenus en latin. La tempête révolutionnaire ne devait pas épargner ce nid d’aigle préservé et 1792 sera une date sombre pour Sigale mise à sac et devra payer un tribut de guerre jusqu’en 1920… Une autre épreuve attendait les habitants de la région avec le tremblement de terre qui toucha gravement l’arrière-pays niçois au moment même où Nietzsche séjournait à Nice en 1887. Le livre se poursuit avec une présentation des villages avoisinants tels ces magnifiques villages d’Ascros, Bonson, Bouyon, Consegudes, Les Ferres et bien d’autres lieux encore, aussi charmants que rares à notre époque de tourisme destructeur. On se prend en lisant et parcourant ces clichés à ressentir la douceur, la chaleur et les senteurs toutes méditerranéennes de ce Val de Sigale, de cet arrière-pays niçois. Et, on se promet, après lecture et découverte de ces deux ouvrages se complétant à merveille, de venir parcourir ce si joli Val Sigale, cette contrée de L’Esteron et de Chanan, lors d’une prochaine visite en pays niçois, pour leur beauté méconnue, mais aussi grâce à la plume de Michel Orcel et à l’art de Marc Tanzi pour conter et faire découvrir ces géographies d’antan et d’aujourd’hui. Deux ouvrages que l’on aimerait à la fois faire connaître et garder un peu pour soi comme de précieux secrets.

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

« 100 tableaux qui racontent Paris au temps des impressionnistes », Pascal Bonafoux, Éditions Chêne, 2015.

 


Paris, Ah !, Paris…Oui, Paris a toujours su faire rêver et inspirer les plus grands artistes, écrivains, poètes, peintres, photographes, etc. Baudelaire et Meryon, Atget et Abbott, et bien sûr tous les peintres impressionnistes sans exception de Monnet, Pissarro, à Signac ou Bonnard… C’est vers ces derniers, ces peintres impressionnistes épris de Paris que le regard de Pascal Bonafoux s’est tourné pour nous conter l’histoire de ce Paris naissant, de ce Paris du XIXe siècle, avec ce dernier ouvrage présentant « 100 tableaux qui racontent Paris au temps des impressionnistes » paru aux éditions Chêne. L’auteur, historien de l’art, professeur, avait déjà rencontré un vif succès avec « 100 tableaux qui ont fait l’impressionnisme » ; Il récidive pour le plaisir des lecteurs avec cette fois-ci l’histoire de Paris par le prisme et les pinceaux des plus grands peintres impressionnistes. C’est donc avant tout le Paris du XIXe siècle qu’il nous offre de parcourir, un Paris qui se métamorphose, au rythme des immeubles haussmanniens, des nouveaux grands boulevards, des Expositions Universelles et de la Tour Eiffel dont celle de Seurat. Cette métamorphose comme une chrysalide laissant derrière elle son ancienne peau ne pouvait bien sûr ne pas interpeller les artistes, tour à tour, mélancoliques d’un monde qui disparaît ou enthousiasmés par ce nouvel univers urbain et naissant plein de trépidations. Monet, Manet, Renoir, mais aussi Degas, Caillebotte, Sisley ou encore Vuillard donneront de ce Paris une expression picturale nouvelle cherchant ce « merveilleux moderne » de Charles Baudelaire. Élan artistique intournable, inégalé pour certains, qui s’impose au même titre que cette nouvelle capitale. Paris est évoqué sous toutes ses facettes, celui du Louvre de Napoléon III représenté par Chavet, la Seine et Notre-Dame de Paris peintes par Jongkind et par Luce, le Parc Monceau par l'oeil de Monet, l'animation de l'avenue de Clichy vécue par Anquetin, c’est avec le regard et les couleurs de ces peintres impressionnistes que s’écrit dans cet ouvrage signé Pascal Bonafoux l’histoire de ce Paris du XIXe siècle. A noter que cet ouvrage, par une approche très pédagogique et ludique, comprend les flashcodes renvoyant aux sites internet des musées où sont présentées les œuvres référencées par l’ouvrage.
 

"Blanc & Demilly : le nouveau monde" François Cheval (Auteur du texte) ; Xavier Fricaudet (Auteur du texte) ; Céline Duval (Auteur du texte) ; Antoine Demilly (Photographe) ; Théodore Blanc (Photographe), Éditeur : Lieux Dits, 2015.

 

 

Indissociable de l’histoire de Lyon, mais surtout de cette grande épopée des studios de photographie du milieu du XXe siècle, Blanc & Demilly, association mythique, a su se faire une place, s’imposer et surtout créer ce nouveau mode auquel est aujourd’hui consacré cet ouvrage « Blanc & Demilly, le nouveau mode » paru aux éditions Lieux Dits. C’est en effet, en 1935, que Théo Blanc & Antoine Demilly ouvrent leur première galerie entièrement consacrée à la photographie au cœur de Lyon après plus de dix années déjà d’activité et de création photographique et avoir largement assis leur notoriété auprès des notables et artistes lyonnais. De là, c’est avec Blanc et Demilly que l’histoire de la photographie devra s’écrire… Audacieuse, inventive, cette association féconde n’aura cesse, en effet, de rechercher dans ses œuvres cette modernité créatrice qui fera de ce duo un nom à part entière dans le monde de la photographie. Pourtant bien que prolifiques, au-delà de leur activité commerciale, nombres des clichés de cette aventure de toute une vie ont été éparpillés, dispersés et demeurent pour certains difficilement datables, c’est donc une heureuse initiative que d’avoir fait choix d’une telle édition consacrée exclusivement à Blanc & Demilly. Portraits, bien sûr, incontournables en ce milieu de XXe siècle, mais aussi vues de Lyon et de ses alentours, œuvres plus picturales ou plus abstraites surtout où s’exprimera avec une affirmation toujours recherchée et voulue le réel, parfois imprévu ou mystérieux, cette réalité expérimentée dans ce qu’elle offre de plus étrangement sublime et de beauté…. Et c’est cet élan créateur de plus de quarante ans (1924-1962), ce « nouveau monde » signé Blanc & Demilly que nous propose de parcourir ce bel ouvrage (bilingue français-anglais) grâce aux recherches incessantes réalisées par Julie Picault, fille d’Antoine Demilly et avec des textes signés François Cheval, Xavier Fricaudet, Céline Duval.

 

« L’annuel 2016 de l’AFP, Le monde en images », La Découverte, 2016.

 


« Le monde en images de l’AFP 2016 », vous attend ! Est-il encore besoin de présenter cet incontournable dont le succès, comme chaque fin d’année, et ce depuis 2001, n’est plus à prouver ? Rassemblant les meilleures photos de grands reporters et photographes de l’AFP ayant mis leur talent et leurs appareils photographiques au service de l’information et de l’actualité mondiales, cet « annuel de l’AFP 2016 » vous permettra de retrouver et de garder traces et mémoire des événements majeurs ayant marqué l’année écoulée. Rappelons que l’AFP est présente dans 150 pays avec deux cents bureaux de par le monde. Avec une actualité et information internationales 24h sur 24, ce sont plus de 3 000 photos par jour qui sortent de cette célèbre agence. Images fortes avec ce souci professionnel et le talent de plus de 400 journalistes récompensés chaque année par de nombreux prix internationaux. Attentats de janvier en France conte Charlie Hebdo et l’Hyper cacher, arrivée massive des migrants, conflits du Proche-Orient et d’Afrique, ce sont des images toujours saisissantes et poignantes de ces violents événements ayant secoué la France et le monde entier qui ouvrent ce livre. Illustré par des clichés pris souvent dans des conditions extrêmes ou difficiles, parfois au risque de la vie du photographe, chaque chapitre ou thème est présenté en bilingue (français/ anglais) par un photographe revenant sur le contexte et les circonstances des images. Mais 2016, ce sont aussi des photographies de people ou du pape François, des images plus souriantes, réconfortantes venant en contrepoint d’une actualité lourde et violente, ou des images de fraternité et de résilience venues du monde du sport, de la nature ou du sourire d’un enfant.

 

« Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon » Catalogue d’exposition sous la direction de Valérie Sueur-Hermel, ouvrage relié, 192 pages, Editions BNF Paris-Musées, 2015.

 


Valérie Sueur-Hermel, commissaire de l’exposition Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon au Petit Palais à Paris, souligne dans son avant-propos au catalogue paru aux éditions Paris Musées combien l’univers fantastique proposé par les estampes du XIXe siècle a su attirer un public croissant ces dernières années. Air du temps, remède à la morosité ? Peu importe car toute occasion est bonne pour redécouvrir cet imaginaire fertile qui, de la morbidité et de l’ombre, n’a retenu que la lumière de la créativité et le talent artistique. Observons Le sommeil de la raison engendre des monstres de Goya pour mieux comprendre l’univers de la Causerie de Baudelaire et réaliser combien les artistes de ce siècle ont appris à considérer cet espace non plus comme le seul déséquilibre des humeurs mais bien les lieux où convergent la noirceur de l’encre et celle de l’âme…
Le terme « fantastique » est ainsi étudié dans ce catalogue inspiré à la lumière de ces ombres et tréfonds des affres de l’homme du XIXe siècle et de ses artistes. Valérie Sueur-Hermel cherche à aller au-delà de ce terme souvent galvaudé et développe la manière dont il faut considérer cette notion si fertile par le filtre des artistes, de Goethe à Balzac, Gérard de Nerval ou Théophile Gautier, sans oublier un peu plus tard le fameux Edgard Poe. Quel meilleur support que l’estampe afin de rendre ces entrelacs de l’angoisse et ses multiples nuances : effroi-peur-inquiétude-crainte, une longue liste que les meilleurs artistes conduiront à allonger par leurs créations les plus sombres, aidés en cela par leurs précurseurs, Jacques Callot, Rembrandt ou Dürer. Les artistes du XIXe puiseront aux sources littéraires nourrissant ainsi leur art, les liens unissant Delacroix à Shakespeare et Goethe étant d’une rare fertilité et « un véritable manifeste romantique » comme le souligne encore Valérie Sueur-Hermel, un témoignage pourtant peu partagé l’époque. Les arts populaires sont également une source d’inspiration féconde pour ces artistes romantiques avec ses diableries. Le réalisme n’est pas à l’abri des assauts du fantastique, Félix Bracquemond, génie de l’eau-forte, anticipe ce mouvement avec cette singulière évocation Le Haut d’un battant de porte gravée à l’âge de dix-neuf ans. Félicien Rops dans son frontispice des Épaves de Baudelaire (1866) foisonne de références où l’arbre de la vie se métamorphose en arbre de mort dont le tronc est un squelette les bras levés au ciel en autant de branches sans vie. Les peintres-graveurs de cette fin de siècle étendront ces visions en des « germinations symbolistes » et autres visions macabres comme le développe cette section où l’art de Redon ne cesse de surprendre. Nous sommes dans les années 1870 et 1880 et ces yeux perdus dans l’encre des lithographies observent notre surprise, que de chemins parcourus avant notre XXIe siècle.

 

« Kuniyoshi, le démon de l'estampe » de Yuriko Iwakiri, Gaëlle Rio, Broché: 301 pages, Editeur : Paris Musées, 2015.

 

 


Kuniyoshi ou le démon de l’estampe, voici un titre bien choisi si l’on pense à l’impression générale qui demeure après avoir visité l’exposition au Petit Palais à Paris et consacrée à cet artiste aussi génial que tourmenté. Kuniyoshi (1797-1861) va, en effet, par une synthèse extrêmement puissante, condenser en son art l’héritage de la culture classique des récits guerriers et de ses mythes tout en anticipant sur le développement à venir de la culture manga et de la puissance évocatrice de l’image à partir de la fin du XIXe siècle. Visionnaire Kuniyoshi ? Assurément. Son inspiration puise en une exubérance sans limites dans ce que fut et sera le Japon, avec toutes ses conventions (le fameux Bushido), mais aussi toutes les extravagances peuplées de démons marquant l’imaginaire collectif nippon et dont l’art du manga a su être le relais avec le succès que l’on connaît… L’Occidental sait maintenant combien l’art de l’ukiyo-e a su diffuser tout un art fondé sur les mœurs populaires et qui au XIXe siècle succède avec une grande diffusion aux œuvres plus raffinées – et donc recherchées – des Utamaro ou Sharaku, ainsi que le souligne Yuriko Iwakiri, commissaire scientifique de l’exposition. Gaëlle Rio, également commissaire de l’exposition, retrace, quant à elle, les rapports de Kuniyoshi avec la France. Il a été l’un des artistes japonais qui sut peut-être le plus se situer au carrefour de l’occident et de l’extrême orient en réinterprétant dans son art les principes de la représentation pratiquée en occident. Le japonisme du dernier tiers du XIXe siècle en France tardera à reconnaître cependant son art jugé trop « grossier » ou « dégénéré » jusqu’à ce que Jules Chéret ne retienne l’une de ses œuvres afin d’illustrer l’affiche de la fameuse rétrospective de 1890 organisée par Siegfried Bing et consacrée à l’estampe japonaise à l’École des beaux-arts de Paris. Le beau catalogue réalisé à l’occasion de cette exposition par les éditions Paris Musées retrace cette aventure extraordinaire avec un aperçu particulièrement complet de l’art de Kuniyoshi grâce à une sélection d’estampes remarquables par leur fraîcheur et leur état de conservation. Des légendes aux guerriers, en passant par les démons et autres dragons, le lecteur découvre également les grands acteurs du kabuki, ce théâtre populaire dont les protagonistes jouissaient d’une grande notoriété, sans oublier les plaisirs d’Edo ou son art se fait plus raffiné. Le catalogue n’omet pas non plus des instants de beauté avec ces inoubliables paysages au bord de l’eau évoqués avec délicatesse par l’estampe de Kuniyoshi, un art qui surprend par sa modernité par rapport à ses prédécesseurs, signe des temps et de l’ouverture vers l’Occident qui devait s’accélérer.

 

A lire également nos chroniques

des expositions

 

Chefs-d’œuvre d'Afrique, dans les collections du musée Dapper. 319 pages annexes et cartes géographiques comprises - illustrations couleurs et noir et blanc, Éditions Musée Dapper, 2015.

 


Lire et se laisser aller au fil des pages du superbe catalogue de l’exposition « Chefs-d’œuvre d’Afrique dans les collections du musée Dapper » proposée jusqu’au 17 juillet 2016 au musée du même nom, c’est comme déambuler au sein des secrets de cette collection unique et avoir le privilège de partager les recherches des spécialistes passionnés qui ont participé à son élaboration. S’arrêter médusé devant une figure de reliquaire du Congo (pages 30,31, et 32) ou kota du Gabon (pages 26 à 43), être impressionné par un masque kwele du Gabon/Congo (pages 89, ou du Cameroun page 151), peut-être effrayé par ceux de la Côte d’Ivoire (Wé/kran masques to von gla pages 231, 233, 235), ou séduit par l’esthétique de ceux du Mali (pages 191, 193,197), nul besoin d’être anthropologue ou ethnologue pour s’interroger sur l’histoire d’une statuette nkisi de la RDC (page 109) ou kuyu du Congo (page 95), de s’étonner des arts ancestraux de la Côte d’Ivoire, centre de création des plus féconds et prolifique du continent comme l’explique Alain-Michel Boyer, coauteur de cet ouvrage, autour de Christiane Falgayrettes-Leveau, Jean-Paul Colleyn, Christiane Owusu-Sarpong, Anne van Cutsem-Vanderstraete et Jean-Pierre Warnier. Être séduit par la beauté du travail d’orfèvrerie des akan/asante du Ghana, se sentir apaisé devant les portraits funéraires en terre cuite akan ou reconnaître les chefs-d’œuvre le plus souvent présentés au public et découvrir avec curiosité et émotion ceux qui nous étaient encore inconnus, voilà ce que propose ce catalogue aux photos parfaitement réalisées qui donnent à voir tous les détails des objets sélectionnés. On y rappelle également, en référence, les noms des grands découvreurs et collectionneurs qui ont été propriétaires de certaines pièces (Charles Ratton, Lester Wunderman, Jacob Epstein ou encore Joseph Herman). C’est aussi l’occasion de voir et revoir à loisir toutes ces œuvres collectées à différentes époques, une partie de leur histoire, et qui constituent aujourd’hui le fonds du musée Dapper.
Divisé en deux grands chapitres, l’Afrique Centrale et l’Afrique de l’Ouest, neuf articles illustrés, traitant de la découverte des figures de reliquaire dites kota (Michel Leveau), des arts du Gabon au Congo (Christiane Falgayrettes-Levaeu), de ceux du bassin du Congo (Anne Van Cutsem-Vanderstraete), du Cameroun et Nigéria (Jean-Pierre Warnier), des Dogons du Mali (Christiane Falgayrettes-Leveau), de l’art Bamana du Mali (jean-aul Colleyn), des arts ancestraux de Côte d’Ivoire (Alain-Michel Boyer), des arts de l’Asante - Ghana et de ceux du Danhomè - république du Benin (Christiane Owusu-Sarpong). Observer, comparer, comprendre et apprendre des autres cultures, voilà un exercice sur l’histoire de l’humanité et sur l’art qui s’illustre ici à chaque page et se plonger dans ce livre unique par son contenu, nous donne le sentiment de partager l’intimité de ces hommes ouverts aux autres cultures qui, comme Michel Leveau, ont porté haut celles de l’Afrique subsaharienne et ont ainsi pu modifier de manière certaine le regard parfois méprisant que les Occidentaux leur portaient, du 19e siècle jusqu’à il y a une trentaine d’années.
Cet ouvrage, plus qu’un catalogue d’exposition, est le livre hommage à un homme d’exception, Michel Leveau, créateur du musée Dapper, à travers une collection d’exception acquise sur des décennies de recherches, de mise en valeur des arts et des différentes cultures africaines, et comme bien des nombreuses publications du musée, est à conserver précieusement dans sa bibliothèque afin de voyager à chaque fois aussi loin que possible dans les arts d’Afrique.


Sylvie Génot

 

Louise Elisabeth Vigée Le Brun « Souvenirs » Citadelles & Mazenod, 2015.

 


Patrick Wald Lasowski, un des plus éminents spécialistes du XVIIIe siècle, vient de publier chez Citadelles & Mazenod une magnifique édition des Souvenirs signés de la main de l’artiste Louise Élisabeth Vigée Le Brun. C’est au retour d’une longue période d’exil qui la tiendra éloignée douze années de France qu’elle rédigera cette somme en trois tomes réunis pour la première fois en un seul volume richement illustré par ses plus beaux chefs-d’œuvre. Si la peinture de Vigée Le Brun évoque d’elle-même l’esprit d’une époque et ses évolutions, la narration à la première personne pour l’exercice de ces mémoires témoigne d’un regard aussi lucide sur son temps que dans son art. Patrick Wald Lasowski souligne combien jusqu’alors la plupart des peintres se contentaient de rechercher la ressemblance du visage alors, qu’ainsi que le soulignait Diderot, il fallait que l’artiste « attrape » la vérité du vrai visage ce que parviendra à faire Vigée Le Brun tout au long de sa vie. Qui sut, en effet, mieux qu’elle représenter le regard de la reine Marie-Antoinette ? L’artiste évoque dans ses Souvenirs justement les grands de son époque, lisse parfois aussi les caractères comme elle le fit pour ses portraits et tait la plupart du temps les écarts de leurs mœurs, restant également discrète sur sa propre vie sentimentale. Une présence cependant se fait sentir dans ses écrits, présence pourtant absente de ses toiles, la mort qui éteint ces visages qu’elle avait su jusqu’alors préserver de toute altération. Le regard est d’une saisissante acuité, Vigée Le Brun n’avait-elle pas remarqué un changement dans l’œil du roi de Pologne la veille de sa mort par une attaque ? De même, elle saura par ce sens de l’observation exceptionnel noter les signes inquiétants chez la duchesse de Mazarin qui mourra dans le mois… Il n’est pas étonnant alors que Louise Élisabeth Vigée Le Brun fuit la mort révolutionnaire avec effroi pour lui préférer les incertitudes de l’exil. Il ne reste alors à l’artiste, destin incontournable, que d’être le témoin de son temps, témoignage lucide sur un Siècle des lumières qu’elle contribua à faire rayonner, évocations sensibles et toujours informées sur ces cours européennes qu’elle côtoya. A son retour d’exil, le peintre découvrira dans un coin du château de Versailles le portrait qu’elle fit de la reine avec ses enfants, il est tourné face contre mur sur ordre de Bonaparte, Élisabeth obtiendra du gardien qu’il le retourne quelques instants, le temps d’un dernier regard, comble de l’ironie pour celle qui toute sa vie durant aura fait rayonner dans le monde entier ces instantanés d’éternité.

 

Pier Paolo Pasolini Romanzi e racconti 1946-1961, I Meridiani, Arnoldo Mondadori Editore.
 

L’Italie a honoré l’un de ses intellectuels les plus créatifs et subversifs dans la célèbre collection I Meridiani des éditions Mondadori, l’équivalent de La Pléiade en France. Celui par qui le scandale est arrivé à presque chacune de ses créations voit enfin la valeur et la diversité de son talent reconnu par le plus grand nombre et ses écrits enfin réunis en plusieurs volumes dans cette collection réputée pour l’excellence de ses éditions critiques. Le premier volume réunit en deux tomes les romans et histoires de celui qui fut également un poète apprécié, un prosateur curieux, un polémiste redoutable, sans oublier sa contribution essentielle pour le cinéma mais aussi le théâtre… Le regard porté par Pier Paolo Pasolini sur le monde de son temps est non seulement d’une troublante lucidité (lire l’interview et le dossier consacré à Pasolini), mais également porté par une connaissance profonde et indéfectible des structures du passé. Walter Siti, l’un des meilleurs spécialistes de la pensée de Pasolini a dirigé cette vaste entreprise en faisant appel selon les volumes et les domaines abordés de l’œuvre de l’écrivain à différents spécialistes. Les romans et autres récits de Pasolini sont présentés selon une démarche chronologique en deux volumes, accompagnés d’un impressionnant travail critique sous la forme non seulement de notes, mais également de nombreuses variantes et de matériels inédits présentés, proposant ainsi une véritable archéologie de la pensée de Pasolini renouvelant le regard que l’on portait traditionnellement sur son œuvre. Ce n’est pas un hasard si Walter Siti introduit ce premier volume en mettant en évidence les traces écrites d’une œuvre vivante et soulignant par là même toute la difficulté et le paradoxe à enfermer la pensée de l’écrivain dans un cadre formel qui ne saurait le contenir à lui seul. Pasolini ne se plaignait-il pas d’ailleurs que rares étaient les cas où ce qu’il avait dit n’ait été mal interprété : « non c'è stata una sola parola che io abbia scritta o detta che non sia stata fraintesa ». Aussi, la présentation en un ensemble cohérent, chronologique et accompagné des notes permettant de mieux comprendre les différents niveaux de lecture des œuvres romanesques de Pasolini sera essentielle au lecteur du XXIe pour apprécier l’importance et la valeur qu’a eu cet écrivain non seulement pour les lettres italiennes, mais de manière plus générale pour la compréhension d’un grand nombre d'idées du XXe siècle. La chronologie particulièrement détaillée permettra également de mieux saisir le parcours incroyablement fertile d’un homme qui aura tout dit en une trentaine d’années, et qui devait disparaître dans les conditions obscures que l’on sait à l’âge de 53 ans…
Le volume n° I débute par Atti impuri – actes impurs – suivi par amado mio, le premier récit étant largement autobiographique puisqu’il se passe dans le Frioul natal de Pasolini et évoque les amours du narrateur avec de jeunes adolescents dont il s’éprend dans une Italie en guerre. Les références directement autobiographiques sont très rares chez Pasolini et il n’est d’ailleurs pas étonnant que ce roman d’une finesse dans le traitement de son thème brulant n’ait pas été publié du vivant de son auteur. Le lecteur retrouvera également avec joie le roman porté avec le succès que l’on sait à l’écran Ragazzi di vita. La narration empruntant au romanesco, dialecte des faubourgs de Rome et du Latium, évoque les tribulations du Frisé – Il Riccetto – que l’on découvre faisant sa première communion et qui un peu plus tard commettra son premier larcin en volant un aveugle… Véritable leçon de vie, dont les témoignages directs avaient été recueillis de première main par Pasolini dans ses nombreuses enquêtes auprès des mauvais garçons de Rome, Ragazzi est très certainement le premier roman du genre sur le sous-prolétariat de Rome né des écueils du libéralisme que l’écrivain italien a pourfendu durant toute sa vie. Une vita violente évoque lui-aussi l’histoire d’un jeune homme vivant avec ses compagnons de larcins et d’une criminalité grandissante. Les occasions que la vie lui présente de se racheter et de commencer une nouvelle vie échouent à chaque fois, selon les lois d’un destin tragique. Ce premier volume offrira également enfin la découverte d’un récit très différent que celui de L’odore dell’India écrit lors d’un voyage en Inde avec Elsa Morante et Alberto Moravia, une narration à la fois d’ordre géographique et sociologique. Pasolini interroge ce pays capable des extrêmes en même temps qu’il mène une interrogation sur lui-même avec cette acuité propre à un écrivain doué d’une sensibilité rare et dont chaque rencontre est l’occasion non seulement d’analyses passionnantes, mais également d’une rare poésie.
Volume I (1946-1961): Tracce scritte di un’opera vivente. Descrivere, narrare, esporsi. Cronologia. Nota all’edizione. Atti impuri. Appendice ad «atti impuri». Amado mio. Appendice ad «amado mio». [Frammenti per un Romanzo del mare]. Il disprezzo della provincia. Ragazzi di vita. Appendice a «Ragazzi di vita». Una vita violenta. L’odore dell’India. Racconti, abbozzi e pagine autobiografiche. Note e notizie sui testi.

LA PLEIADE

Martin Luther Œuvres Tome II Trad. de l'allemand et du latin par Matthieu Arnold, Jean Bosc, Albert Greiner, Franck Gueutal, Hubert Guicharrousse, Frederic Hartweg, Gustave Hentz, Pascal Hickel, Pierre Jundt, Charles Kohser, Georges Lagarrigue, Nicole de Laharpe, Annemarie et Marc Lienhard, Daniel Olivier, Patrice Veit et Michel Weyer. Édition publiée sous la direction de Matthieu Arnold et Marc Lienhard avec la collaboration de Jean Bosc, Albert Greiner, Franck Gueutal, Hubert Guicharrousse, Frederic Hartweg, Gustave Hentz, Pascal Hickel, Pierre Jundt, Charles Kohser, Georges Lagarrigue, Nicole de Laharpe, Annemarie Lienhard, Daniel Olivier, Patrice Veit et Michel Weyer, Bibliothèque de la Pléiade, n° 622, 1216 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

En cette année du 500e anniversaire de la Réforme, la parution du second volume des œuvres de Martin Luther dans la collection de La Pléiade offrira au lecteur un éventail remarquable de la création de ce jeune lettré, critique de l’Église de son temps et qui eut l’importance que l’on sait. Si l’acte contestataire est bien connu, il mérite néanmoins d’être rappelé, même si certains doutent de son authenticité exacte : ainsi, le 31 octobre 1517, Martin Luther affichait sur les portes de l’église de Wittenberg pas moins de 95 thèses critiquant l’Église romaine. Du débat religieux, le niveau des discussions est très rapidement passé au stade politique et international, pour aboutir aux terribles guerres de religion qui marqueront tout le XVIe siècle et conduiront à la séparation définitive entre catholiques et protestants. Et pourtant, avec le recul, il apparaît qu’originellement, rien ne faisait du théologien Luther, de son vrai nom Luder, un révolutionnaire convaincu. Le premier volume paru réunissait les textes du début du mouvement évangélique. Pour ce second volume, la période couverte part de son installation au cloître de Wittenberg, le lieu même où il poursuivit ses études théologiques après son ordination, jusqu’au 18 février 1546, date de sa mort.
Après avoir violemment critiqué les activités lucratives de l’Église et plus particulièrement avec véhémence les indulgences, Luther ira plus loin encore et soutiendra qu’un croyant ayant commis un péché n’est pas pardonné et racheté en raison de ses bonnes œuvres – c’est-à-dire par tout ce qu’il pourrait faire et surtout payer pour obtenir le pardon – mais seulement par le don de Dieu directement, une grâce née de la foi seule ; Luther signe ainsi la rupture définitive avec Rome. Les thèses de Luther se diffusent en France dès 1520 et le protestantisme se développe dans le royaume enflammant l’Europe. Pendant 36 années, pas moins de huit guerres de religion vont se succéder, du massacre de Wassy en 1562 jusqu’au fameux édit de Nantes en 1598, sans oublier l’épisode le plus tristement célèbre avec les massacres de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572. Et pourtant, le protestantisme survit, se déploie et se ramifie ce dont témoignent ces écrits réunis. Passé la tourmente initiale, il s’agit pour Luther d’établir dans la durée ce qu’il a initié. Le théologien n’écarte pas les questions temporelles, et notamment celle de l’autorité politique dans des textes engagés tel celui De l’autorité temporelle. Il s’avère également impérieux de gérer au quotidien les églises évangéliques et leur bon fonctionnement, sujet qui intéresse bien évidemment Luther dans ses lettres et missives qui développent des thèmes allant du service divin à l’ordre de la messe, sans oublier les questions cruciales de l’instruction et de l’éducation, chères à l’universitaire (Appel à ouvrir des écoles chrétiennes). Sa Lettre sur l’esprit séditieux souligne combien ce n’est que par la paix et l’évangélisation que le théologien entend développer sa pensée, et non par une action révolutionnaire sociale à la Müntzer qu’il réprouvait. Les textes présents dans ce second volume révèlent également des aspects moins connus du penseur, empreint de considérations éthiques, qui rejoignent parfois celles de nos contemporains, notamment l’attitude à adopter face à la mort… (Si l’on peut fuir devant la mort). Luther révèle enfin dans ce volume une âme de poète avec ses trente-six Cantiques, des cantiques familiers aux amateurs de Bach, ce dernier les ayant mis en musique, et dont le plus célèbre, Ein feste Burg ist unser Gott, est encore aujourd’hui traditionnellement chanté le 31 octobre, le jour de la fête de la Réformation.

 

William Faulkner « Nouvelles » trad. de l'anglais (États-Unis) par Jules Bréant, Louise Bréant, Maurice-Edgar Coindreau, Didier Coupaye, Renée Gibelin, Michel Gresset, François Pitavy, René-Noël Raimbault, Henri Thomas, Ch.-P. Vorce et Céline Zins et révisé par François Pitavy. Édition de François Pitavy, Bibliothèque de la Pléiade, n° 620, 1824 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2017.

Après la parution l’année dernière du cinquième et dernier volume des romans de William Faulkner, prix Nobel de la littérature en 1949, c’est au tour aujourd’hui de ses Nouvelles de faire l’objet d’un volume de la collection La Pléiade avec une remarquable édition réalisée par François Pitavy. C’est en effet la première fois en France que cet aspect de l’œuvre d’un des plus grands écrivains américains fait l’objet d’une édition intégrale avec un certain nombre d’inédits. Il faut saluer cette initiative car ces histoires courtes offrent indéniablement une des portes d’accès possible à l’imposante œuvre du romancier connu notamment pour sa fameuse saga des Snopes. Même si certaines d’entre elles ont pu, certes, constituer une source de revenus à l’origine de leur création, elles n’en demeurent pas moins un miroir précis et minutieux de son univers mental. L’auteur lui-même réalisera une sélection parmi ces textes d’inégale valeur. En 1950, les Collected Stories (Nouvelles recueillies) sont établies par Faulkner en personne, écartant ainsi les recueils antérieurs. Pour ce nouveau volume de la Pléiade, et à ces sélections, s’ajoutent les « Nouvelles non recueillies par l’auteur » et ses « Nouvelles posthumes », ainsi que des textes de jeunesse permettant d’observer la naissance de l’écrivain. Ainsi que le relève François Pitavy dans sa préface, les jugements de William Faulkner sur l’art de la nouvelle peuvent sembler contradictoires. Privilégiant dans la hiérarchie de l’art littéraire la poésie, puis la nouvelle et en dernier le roman, il n’aura de cesse au cours des années 30 de multiplier l’écriture de nouvelles, et ce jusqu’en 1948 à la veille de son prix Nobel : « Je suis à nouveau sans le sou, avec deux familles sur le dos depuis que mon père est mort, si bien qu’il va falloir que j’écrive une nouvelle de temps à autre… ». Aussi distingue-t-on deux périodes essentielles pour les nouvelles de Faulkner, avec tout d’abord les années 1929-1931 générant une trentaine de titres, dont certains entamés antérieurement, alors même que l’écrivain avait déjà publié des romans de qualité dont Bruit et la Fureur qui n’avaient pas rencontré le succès espéré. Interrompu par une période hollywoodienne pendant laquelle Faulkner mit son talent au service du cinéma, ce qui fut une épreuve pour lui, l’écrivain renoue avec la nouvelle dans le milieu des années 30 jusqu’en 1942, toujours pressé par les factures impayées. A la lecture de ces textes courts, il apparaît manifeste que les frontières sont loin d’être étanches avec le roman chez Faulkner, la nouvelle inspirant parfois le roman comme pour Invaincus, Descends Moïse, Gambit du cavalier, Hameau ou encore plus directement Bruit et la Fureur. Ses personnages, véritable collection à la disposition du romancier, franchissent parfois allègrement les bornes de ces formes littéraires, plus ou moins explicitement, et de manière récurrente comme en témoigne le jugement de l’auteur : « Les personnages que j’invente m’appartiennent et j’ai le droit de les faire mouvoir dans le temps, quand j’en ai besoin ». Véritable laboratoire de l’écriture, l’art des nouvelles de Faulkner s’inscrit dans le cadre géographique familier de l’auteur à savoir le Sud des États-Unis, une constante également commune à ses romans. Le lecteur retrouvera cette géographie mythique du Yoknapatawpha et des régions limitrophes plus proches de la réalité (Memphis, Tennessee), géographie au cœur de laquelle domine une société rurale dirigée par les blancs et structurée socialement selon une aristocratie de planteurs sur le déclin, une classe moyenne d’artisans et de boutiquiers et de pauvres. Dans ces pages, la profondeur du regard porté par Faulkner saisit avec une acuité remarquable les derniers soubresauts d’une société héritée des deux premiers siècles de l’Indépendance américaine. Loyauté, patriotisme coexistent avec une société raciale où blancs et noirs vivent séparés, la peur plus que la bêtise encore justifiant une ségrégation impitoyablement rendue par la plume de l’écrivain. L’art de la nouvelle chez Faulkner dépasse largement les contingences du quotidien pour embrasser une conception élevée de l’homme ainsi qu’en témoigne idéalement ce recueil.

 

William Faulkner Œuvres romanesques Tome V Trad. de l'anglais (États-Unis) par Jules Bréant, Louise Bréant, Maurice-Edgar Coindreau, Raymond Girard et René Hilleret et révisé par François Pitavy et Jacques Pothier. Édition de François Pitavy et Jacques Pothier, Bibliothèque de la Pléiade, n° 618, 1216 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.

Ce cinquième volume de La Pléiade des œuvres de William Faulkner vient clore cette série consacrée aux romans de l’auteur américain avec des traductions au plus proche de la langue de Faulkner revues par François Pitavy et Jacques Pothier. Les deux premiers titres de ce dernier volume, La Ville et La Demeure - suivis ici de Les Larrons -, complètent et terminent la trilogie des Snopes entamée en 1940 avec la parution du premier opus, Le Hameau et dont la genèse remonte à un projet inachevé Le Père Abraham en 1927, au début de la carrière littéraire de Faulkner. Il faudra attendre 1957 pour que La Ville poursuive l’aventure des Snopes et les troubles subis dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, Mississippi par l’arrivée de cette horde d’individus qui perturbent les habitudes du vieux Sud qui devra réagir à cette immixtion. La littérature « vivante » caractéristique de William Faulkner suit ainsi un mouvement sur le long terme, saga outre-Atlantique sous la forme d’une comédie de mœurs du nouveau Sud. Le personnage de Flem Snopes devient le président de la banque locale, une ascension sociale pour cet homme parti de rien, ascension décrite par trois personnages différents. Avide de reconnaissance, ce personnage est prêt à tout pour parvenir à ses fins dans la ville de Jefferson. L’ascension sociale ne se fait plus dans le cadre rural comme pour le premier volume de la trilogie Le Hameau mais dans le cadre urbain. Flem bâtit son pouvoir par tous moyens, y compris le chantage qu’il fera sur l’amant de sa femme Eula, le major de Spain, l’homme fort de la petite ville. Une fois de plus, c’est sur le long terme que ces ressorts se font à partir d’un maillage patient et irrésistible. Flem tisse une toile d’araignée dont il fait partie et qui établit un nouvel ordre dont il est l’initiateur et facteur de sa réussite sociale. Féodalité des temps modernes, l’empire établi par les Snopes s’impose aux habitants de La Ville. Neuf mois après la publication de La Ville, Faulkner entame la rédaction de La Demeure au mois de janvier 1958. Un an après, il annonce à sa femme qu’il a terminé ce dernier volume de la trilogie. Revenant sur certaines intrigues des volumes précédents, Faulkner fait œuvre de synthèse, resserre ce qui avait été suggéré auparavant. Nous retrouvons cette idée de narrateurs respectifs dans la division en chapitres que le romancier avait adoptée pour La Ville, une manière une fois de plus de permettre cette liberté de jugement chère à l’écrivain même si elle est parfois au prix de divergences et de différences sensibles comme il s’en excuse dans une note liminaire. Faulkner n’hésite pas à reprendre ainsi des intrigues déjà évoquées tout en élargissant son point de vue dans un roman écrit dans le contexte de la guerre froide comme le rappelle Jacques Pothier dans les notices. Si Faulkner défend les idéaux de justice et de liberté de l’occident face au monde communiste, il n’en oublie pas pour autant les injustices du modèle américain qu’il retrouve dans son personnage Flem Snopes. Le récit débute par le procès de Mink Snopes qui a tué Jack Houston et qui livre ici sa version du crime. Avec La Demeure, c’est l’effondrement de la dynastie des Snopes auquel assiste le lecteur, Flem a assouvi son désir d’ascension et se replie dans son domaine tout en affrontant les divisions au sein de son clan. Au terme de sa vie, Faulkner, prix Nobel de la littérature en 1949, pense avoir fait le tour du « cœur humain et de ses dilemmes » à la manière d’un Balzac américain. Les Larrons sera sa dernière œuvre parue le 4 juin 1962, un mois après Faulkner miné par l’alcool meurt des suites d’une chute de cheval. L’auteur offre ici un récit entre conte et roman où le comique sert à rassembler tout l’éventail d’une œuvre à partir de ce fameux voyage avec l’automobile « empruntée » au grand-père de Lucius Priest pour Memphis où toute une série de péripéties convoque barrières raciales, sexualité…

 

Premiers écrits chrétiens Textes traduits du grec ancien, du latin, de l'arabe, de l’arménien, de l'hébreu, du slavon et du syriaque. Édition publiée sous la direction de Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 617), Gallimard, 2016.

Le dernier volume de La Pléiade consacré aux Premiers écrits chrétiens complète idéalement l’ensemble des livres disponibles sur la religion chrétienne dans cette prestigieuse collection. Après la Bible, les Apocryphes et les écrits gnostiques, c’est au tour de ces premiers textes de la fin du Ier siècle jusqu’à la fin du IIe siècle qui sont proposés en un seul volume à un vaste public. Il ressort, en effet, immédiatement de cette littérature qu’elle intéressera non seulement les fidèles chrétiens pour la valeur de témoignage des premiers écrits sur la foi, mais bien plus largement un public cultivé soucieux de comprendre la place grandissante que prendra le christianisme dès l’Antiquité, tout au long du Moyen-Âge jusqu’aux temps modernes. Ceux qui seront plus tard dénommés les Pères de l’Église – terme forgé au XVIIe s. - rédigent ces premiers écrits juste après la mort de Jésus. S’ils n’ont pas connu le Christ, certains d’entre eux ont rencontré les apôtres et prendront leur suite. Il ne s’agit pas là d’une œuvre littéraire, mais d’une volonté de diffuser cette foi, première mission de ces premiers chrétiens qui s’organiseront rapidement en communautés bien que souvent disparates. Ces textes dès lors hétérogènes des deux premiers siècles constituent une mémoire précieuse. Leurs auteurs sont parfois anonymes, représentants des différentes communautés ou bien de grands noms qui seront gravés dans la mémoire des premiers temps chrétiens telles les trois sources indispensables que sont les œuvres de Justin, Irénée et Tertullien. Cette mémoire révèle un souci omniprésent d’organisation de la foi en répondant aux questions posées par les différentes communautés, échanges qui ne cesseront d’étonner nos contemporains tant les distances et les difficultés de communication de l’époque ne semblent pas constituer des obstacles à cette soif d’identité naissante. Bien avant les réseaux numériques, des lettres, des épîtres, des dialogues s’établissent avec l’écrit, dans des langues où le grec prédomine, mais aussi bien entendu le latin, sans oublier d’autres langues plus minoritaires comme l’arabe, l’hébreu ou l’arménien. Ces dialogues se font entre communautés, mais également ad extra avec d’autres religions, les juifs essentiellement, et les païens. Transmission et défense du legs laissé par le Christ sont au cœur de ces témoignages réunis par Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini en une édition remarquable pour la qualité de ses notes et notices. La conviction d’être porteur d’une vérité incontournable pousse ces auteurs au dialogue, dialogue qui n’écarte pas cependant la controverse. Foi, culture et raison nourrissent ces témoignages ainsi que le rappelait Benoît XVI dans un grand nombre de ses homélies et dialogues sur la culture chrétienne. Loin d’un prosélytisme sectaire, il se met en place à cette époque une raison de la foi qui s’inscrit dans un contexte philosophique largement marqué par le stoïcisme antique. Irénée est conscient de ces moments cruciaux de la foi et n’hésite pas à bâtir un ensemble de principes qui devront résister aux nombreuses hérésies et controverses de cette époque. Nous voyons ainsi un corpus émerger, anticipant les canons qui seront ceux de l’Église à venir dès Constantin. Cette littérature rejette la gnose, l’ésotérisme, tout ce qui pourrait apparaître caché, non révélé et donc limité à des initiés pour privilégier au contraire une foi au grand jour, accessible au plus grand nombre, même, et surtout, à la majorité illettrée des croyants de l’époque. Les textes du Nouveau Testament en gestation commencent à poindre, se référant souvent à l’Ancien Testament, tout en se distinguant du judaïsme comme religion ayant ignoré la venue du Messie en la personne du Christ. Pointe également une unité de certains fondamentaux de la foi avec le kérygme soulignant la place de Fils de Dieu, sa passion et le fait qu’il soit ressuscité, ainsi que le souci de conversion à ce credo. Qu’il s’agisse d’actes des martyrs, de lettres d’évêques ou des grands penseurs faisant date, tous ces témoignages dépassent l’histoire du monde temporel dans lesquels ils s’inscrivent pour appréhender, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou non, une autre dimension qui a perduré, et perdure encore, jusqu’au XXIe siècle.

 

André Malraux, La Condition humaine et autres écrits, préface d’Henri Godard, édition de Michel Autrand, Philippe Delpuech, Jean-Michel Gliksohn, Marius-François Guyard, Moncef Khémiri, Christiane Moatti et François de Saint-Cheron, Bibliothèque de la Pléiade, 1137 p., Paris, Gallimard, 2016.

Il y a quarante ans, le 23 novembre 1976, disparaissait l’une des plumes les plus fertiles de son siècle, partagée entre romans et réflexions sur l’art et la condition humaine, sans qu’aucune frontière ne soit nette pour l’auteur lui-même entre ces genres différents. Pour honorer la mémoire de celui qui fut ministre de la Culture, combattant pour l’Espagne républicaine, aventurier en Indochine s’opposant au colonialisme tout en s’étant essayé auparavant maladroitement au trafic d’antiquités… Il apparaît manifeste que l’homme est complexe et la légende construite à partir de son nom plus encore peut-être… Il n’est jamais aisé d’écrire sur un homme avec une telle épaisseur au risque de l’emphase ou de la réduction relativiste. Lui-même avait un goût immodéré pour ces grandes figures de l’Histoire qui faisaient partie « de la famille » comme il aimait à le rappeler avec amusement, mais aussi ferme conviction. Car Malraux, s’il n’est pas un idéologue, est un homme de convictions, fermes et excessives parfois, mais résistant à toutes les oppressions qui le mèneront à des combats pendant le Seconde Guerre mondiale, et de manière un peu donquichottesque et non moins courageuse pour la liberté du Bangladesh écrasé par le Pakistan sous l’indifférence générale en 1971. Mythomanie et mythologie s’entrecroisent parfois dans son parcours mais l’appel de la grandeur ne va-t-il pas sans s’affranchir de la mesure ? Malraux n’en est pas pour autant un prophète, et s’il est un genre dans lequel il excelle, cela serait plutôt dans l’art du questionnement qu’il pratiqua dès sa prime jeunesse d’écrivain avec son goût notamment pour le farfelu, une dimension souvent méconnue du personnage. Ce tirage spécial des œuvres représentatives de l’écrivain, qui fut honoré par La Pléiade dès 1947, permettra à n’en pas douter de découvrir le prisme de sa création, immense tant par sa portée que sa taille et structurée par des interrogations récurrentes que le lecteur apprendra à repérer au fil de ses lectures. Ce dernier pourra ainsi commencer ce volume avec cet aspect plus méconnu de l’œuvre romanesque par le Royaume-Farfelu écrit en 1928 par le jeune Malraux, texte qui fait penser à un Rabelais des temps modernes. Lui-même aimait à rappeler qu’il avait remis au goût du jour ce fabuleux nom qu’il tirait de Rabelais justement. Nulle farce grossière, donc, mais plutôt trait poussé à l’extrême, souvent jusqu’au grotesque, qui met en évidence le ridicule de la condition humaine. Face à ce constat, la transcendance sera la basse continue, présente ou suggérée, d’une interrogation incessante sur notre condition d’homme. Dialogue de sourds, éternels rendez-vous manqués, l’homme passe sa vie à questionner ce qui le dépasse, sans jamais l’atteindre. Telle est le nœud malrucien qui ramène à lui bien des romans et essais de celui qui toute sa vie tiendra à rappeler qu’il n’était pas athée, mais agnostique, nuance de poids. Il faut relire et faire lire aux plus jeunes La Condition humaine pour y trouver à la fois cet hymne puissant à la vie qui anima celui qui osa incarner dans la réalité souvent bien des situations qu’il décrivit dans ses écrits. L’Armée révolutionnaire du Kuomintang sous le commandement de Tchang Kaï-Chek se retourne contre les ouvriers communistes devenus gênants et provoque la chute du groupe de Kyo et Katow, alors que le baron de Clappique joue, quant à lui, l’avenir de la révolution à la roulette, le farfelu s’immisçant presque incognito encore une fois même dans les heures les plus sombres… Avec Les Noyers de l’Altenburg, Malraux abandonnera la forme romanesque qui l’avait fait connaître. Il développera dans cette œuvre, ce qu’il n’aura cesse de faire dans les différents entretiens qu’il accordera, à savoir un récit où les éléments autobiographiques se trouvent souvent masqués ou transposés en d’autres lieux ou d’étonnantes métamorphoses pour qui est familier de la biographie de l’auteur. Malraux est avant tout un écrivain, comme il l’avouait lui-même, et que rappelle Henri Godard dans une belle préface rédigée à l’occasion de ce nouveau volume. Après ces quarante années passées depuis la disparition du ministre du Général de Gaulle, du colonel de la Brigade Alsace-Lorraine, de l’aventurier d’Indochine, du directeur de collection de nombreux ouvrages d’art dont la fameuse série L’Univers des Formes, que reste-t-il de son œuvre ? Trois facettes soulignées par le préfacier – le roman, les essais sur l’art et les écrits de mémoire – offrant une commune unité quant aux questionnements existentiels de l’homme ; Une pensée fertile du XX° siècle qui déborde très largement sur notre époque par ses doutes et interrogations.

 

Jules Verne Voyages extraordinaires Voyage au centre de la terre et autres romans
Édition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Marie-Hélène Huet et Henri Scepi
Bibliothèque de la Pléiade, n° 612, 1376 pages, 247 ill., rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2016.


C’est à une aventure sans frontières à laquelle nous invite ce dernier volume de La Pléiade consacré à Jules Verne. Celui qui naquit à Nantes, puis séjourna au Crotoy où la passion de la mer ne le quitta plus, appréciait ces ambiances franches des marins avec qui il aimait être en compagnie. Des bateaux de plaisance et même une embarcation de plus grande envergure avec sa goélette à vapeur à deux mats, le conduiront vers de multiples voyages en mer, sans oublier bien sûr sa croisière vers New York, puis les chutes du Niagara où il écrira un grand nombre de notes et de carnets. Jules Verne est un personnage complexe, pétri de contradictions, secret et renfermé et en même temps poussé vers les choses du peuple – on pense bien entendu au cirque qu’il fit construire à Amiens - et à un certain progressisme. C’est avec ce caractère à l’esprit qu’il faut aborder cet écrivain pour lequel la géographie, les récits de voyage et les sciences occuperont toujours une place de choix et où il puisera allègrement pour ses romans. Son écriture demeurera cependant toujours marquée de sa première passion, le théâtre, où l’art du dialogue et la théâtralité récurrente y sont omniprésents. Le voyage en poésie qu’il abordera dans ses romans manifeste un écrivain styliste, reprenant constamment ses œuvres pour les affiner, même si l’on retient plus facilement son approche scientifique, mis plus volontiers en avant chez cet auteur le plus traduit dans le monde. Or, Jules Verne, écrivain contemporain de la Révolution industrielle en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle, aura recours à la science pour faire œuvre littéraire, et non l’inverse. Ainsi, poésie, aventure, rêveries scientifiques naissent dans l’esprit de Jules Verne à partir de témoignages de voyages qu’il découvre, et grâce à une imagination débordante, à l’inverse d’Herman Melville qui très jeune aura une vie aventureuse sur différents navires et en tirera pour une grande partie son inspiration littéraire. La présente édition sous la direction de Jean-Luc Steinmetz concentre cet univers vernien avec bonheur puisque ce volume regroupe trois œuvres incontournables avec Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, sans oublier un ouvrage plus méconnu et singulier Le Testament d’un excentrique. Pour ce dernier, le lecteur découvrira un aspect souvent négligé des lecteurs de Jules Verne : L’écrivain avait, en effet, un goût prononcé pour les calembours et l’ironie qui pouvait atteindre parfois des niveaux cryptés assez impressionnants. Ce trait de caractère parsème régulièrement son œuvre, l’homme se moquant de tout le monde, y compris de ses propres romans, une habitude qu’il retient certainement du théâtre de boulevard qu’il affectionnait. Dans Le Testament d’un excentrique, Jules Verne conçoit les États-Unis comme un terrain de jeu à part entière, six concurrents - plus un septième en cours de route - parcourront en un gigantesque jeu de l’oie le territoire américain, avec à la clé, un héritage espéré d’un riche milliardaire organisant ce jeu inhabituel… Cette œuvre tardive (1899) fourmille de non-sens et de développements originaux et singuliers chez le romancier, une liberté qui impressionnera plus d’un écrivain au XXe siècle si l’on pense à Queneau, Cortazar, Perec, sans oublier Ray Bradbury. La carte du Noble Jeu des États-Unis est même fournie pour le lecteur en fac-similé détaché du volume, une véritable découverte. Avec ce troisième volume de La Pléiade, Jules Verne apparaît plus que jamais comme le génie de l’épopée du monde moderne, une épopée qui tient du rêve avec une prescience pour ses voyages improbables, une ironie qui rythme son écriture en une distance aux choses du monde, et, plus que tout, une liberté qui dépassera toutes les contradictions de l’homme et de son œuvre.

 

Henry James Un portrait de femme et autres romans, trad. par Anne Battesti, Claude Grimal, Évelyne Labbé et Louise Servicen. Édition d'Évelyne Labbé avec la collaboration d'Anne Battesti et Claude Grimal, traductions nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, n° 609, 1600 pages, rel. Peau, 104 x 170 mm, Gallimard, 2016.

C’est avec un séjour dans la ville de Florence en 1880 qu’Henry James entreprend la rédaction d’Un portrait de femme et qui marquera l’apogée de son inspiration internationale. Dans ce roman, Isabel Archer est en effet au cœur d’une relation entre Europe corrompue et une Amérique encore innocente. Ce n’est pas le premier essai littéraire de ce genre pour l’écrivain féru de Balzac et qui avec L’Américain paru en 1877 opposait déjà l’Ancien Monde au Nouveau à partir de son héros, un américain à Paris. Les années qui suivent voient la consécration d’Henry James, celui qui ne cessa de « capter et retenir quelque chose de la vie » et « le souvenir des impressions fugitives » et qui est désormais reconnu. Ainsi que le souligna Lyall H. Powers, chez Henry James la voix du romancier s’exprime à partir d’impressions enrichies en expérience. Ce que confirme l’écrivain lui-même dans L’art de la fiction : « Dans sa plus vaste définition, un roman est une impression directe et personnelle de la vie : là réside avant tout sa valeur, qui sera grande ou petite suivant l’intensité de l’impression ». A la même époque, Claude Monet pressé par Edmond Renoir donna à son célèbre tableau de la vue du Havre le titre non moins fameux Impression… « L’air de réalité », à savoir la solidité de tous les détails, est la vertu suprême d’un roman pour James, encore une convergence avec le mouvement pictural naissant en cette fin de siècle qui au-delà du visible induit l’invisible. Henry James sait avant la publication d’Un portrait de femme que ce livre fera date, ou tout au moins l’espère-t-il sincèrement. Son rapport à l’Europe est fait de nostalgie, un sentiment renouvelé à chaque fois qu’il se rendra dans l’Ancien Monde. Ce dernier lui rendra bien et alors que la réussite aux États-Unis est longue à venir, il ne faudra à Henry James que quelques mois passés à Londres pour voir sa consécration, signe de cette attirance pour les racines européennes que ne cessa de rappeler le jeune écrivain, lucide toute fois des limites de cette attraction. Les mouvements entre le Nouveau et l’Ancien Monde trouvent leurs parallèles dans les mouvements du cœur et des sentiments, avec parfois des résonances complexes ainsi que le relève Evelyne Labbé dans son introduction à ce dernier volume paru de La Pléiade. Isabel Archer, l’héroïne d’Un portrait de femme, « est écrite dans une langue étrangère » selon ses proches, une singularité qui ne pouvait qu’être celle de l’œuvre tout entière de l’écrivain. Ce roman ne fut pas toujours compris et beaucoup jugèrent que ce portrait vivant d’une conscience relevait de la froide vivisection. C’est avec le thème international qu’Henry James « élabore avec une subtilité et une complexité inégalées la représentation des « registres » de consciences aux prises avec les signes instables du réel et le mystère de leurs propres profondeurs » toujours selon Evelyne Labbé. Les abîmes du cœur jouxtent de manière vertigineuse la maîtrise ou l’emprise et Henry James excelle pour rendre ces distorsions entre destin espéré -si ce n’est maîtrisé- et réalité de manipulations comme en témoigne la conversation entre l’héroïne d’Un portrait de femme et Caspar Goodwood espérant sa main : « Je n’ai pas envie de n’être qu’une simple brebis au milieu d’un troupeau ; j’ai envie de choisir mon destin et de connaître un peu les affaires humaines au-delà de ce que d’autres estiment bienséant de me dire ».
Les quatre romans réunis dans ce volume – Roderick Hudson, Les Européens, Washington Square et Un portrait de femme - explorent en un nœud inextricable les ressorts de l’âme, avec ses aspirations, ses espérances, mais aussi ses doutes, ses distorsions et ses dévastations qu’il importe de découvrir dans ces heureuses traductions qui en perpétuent l’écho.

 

 

Michel Foucault Œuvres Tome I Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Jean-François Bert, Daniel Defert, Francois Delaporte et Philippe Sabot, Bibliothèque de la Pléiade, n° 607 1712 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm ; Tome II Édition publiée sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Philippe Chevallier, Daniel Defert, Bernard Harcourt, Martin Rueff et Michel Senellart, Bibliothèque de la Pléiade, n° 608 1792 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.


Le philosophe Michel Foucault (1926-1984) entre dans la collection de La Pléiade avec deux volumes qui réunit, dans une œuvre protéiforme, l’essentiel de ses livres devenus, depuis les années 70, des classiques : Histoire de la folie à l’âge classique, Naissance de la clinique, Les Mots et les Choses, L’archéologie du savoir, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité… Cette édition publiée sous la direction de Frédéric Gros est certainement l’une des meilleures portes d’entrée à la pensée d’un intellectuel atypique et souvent inclassable. Cela fait plus de trente ans que Michel Foucault s’est éteint, mais il ne se passe pas une année depuis sans que l’on ne découvre la profondeur de ses intuitions et la portée, insoupçonnée jusqu’alors, de ses écrits portant sur des domaines si éclectiques en apparence – si ce n’est de les réunir sous le nom même de Michel Foucault - et qui rebutent bien des spécialistes. La pensée de Michel Foucault, cet agrégé de philosophie indomptable, est à la confluence de la philosophie, de la littérature, de l’histoire, sans oublier bien entendu la psychanalyse ou encore les sciences juridiques. C’est avant tout une histoire des problématiques, celle de la folie, de la sexualité et bien d’autres encore… Tous ces champs labourés par cette pensée fertile ne demandent qu’à produire de nouveaux fruits, un regain que la recherche contemporaine ne néglige pas, redécouvrant un corpus sans cesse éclairé par de nouvelles archives (léguées récemment à la BnF). Sa pensée est à considérer dans l’époque qui la reçoit et il paraît manifeste que la lecture de ses grands textes, notamment ceux de la Naissance de la clinique et son Histoire de la folie s’éclairent à la lumière des développements réalisés depuis dans de nombreuses disciplines. Ainsi, une archéologie notamment médicale, impensable avant Foucault, s’ouvre sous nos yeux (Les Mots et les Choses), nous amenant à regarder désormais la maladie non seulement comme un désordre, mais également comme « un phénomène de nature avec ses régularités, ses ressemblances et ses types ». Foucault ouvre la voie à de multiples autres approches et interactions possibles. Des champs variés et précis, sensibles, sans conceptualisation excessive, et où rien d’anonyme n’est pour lui négligeable dans ses combats – la soumission, le pouvoir, la justice, etc. ; ce qui le mènera notamment à des ouvrages comme « Surveiller et punir », dégageant ainsi de nouveaux objets de réflexion politique sans jamais omettre la question essentielle de l’homme en tant que sujet (Histoire de la sexualité).
Foucault, cet intellectuel nomade, surprend, étonne et provoque un foisonnement d’idées chez celui qui découvre ou retrouve sa pensée. Cet intellectuel engagé dans tous les combats de son époque – immigrés, travailleurs clandestins, etc. aux côtés de Sartre, Deleuze, Genêt et d’autres, n’a pas, en tant que tel, inventé une nouvelle philosophie, ainsi que le souligne Frédéric Gros dans son introduction, mais bien une nouvelle manière de faire de la philosophie. Cet immense esprit couronné par une chaire au Collège de France intitulée « Histoire des systèmes de pensée » entendait avant tout découvrir les structures sous-jacentes de la pensée, le mettant ainsi, par son approche structuraliste, en porte à faux avec l’existentialisme ou l’humanisme de son époque. Mettre en contact ce qui ne l’est pas, rapprocher notamment les subjectivités et les savoirs pour une analogie féconde, une histoire sans frontière de la connaissance (rapprochement de l’Antiquité avec les communautés gay de Californie, en une recherche exigeante de la construction de soi, au-delà de l’usage du LSD ou des pratiques SM). Michel Foucault transgresse et étend le champ territorial de chaque savoir.
Sans lui, toute une méthode désormais classique dans les laboratoires de recherche serait encore à inventer et un de ses apports – au-delà des textes essentiels réunis dans cette édition – est certainement d’avoir suscité une voie à suivre jusqu’alors impensable avant lui. Cette effervescence, thématisation de la pensée, mérite à elle seule que le lecteur ose ouvrir ce qui pourrait paraître comme des sommes ardues et parfois difficiles d’accès, mais qui grâce à l’appareil critique et notes réunies ne pourront qu’offrir de belles expériences non seulement sur le « court terme » de la lecture (3.400 pages tout de même…), mais surtout sur une bien plus longue distance. Car Michel Foucault invite à penser différemment, autrement, des catégories qui jusqu’alors étaient indiscutées et indiscutables : « Chacun de mes livres est une manière de découper un objet et de forger une méthode d’analyse » soulignait le philosophe. C’est en concevant l’histoire avec de nouveaux objets, qu’un grand nombre d’analyses devenues désormais classiques seront initiées grâce à sa pensée. Le regard porté sur la folie, la prison, la clinique ou encore la sexualité ne peut plus faire aujourd’hui l’impasse de la pensée foucaldienne avec ces communications transversales et pluridisciplinaires qui nous semblent presque aller de soi, cinquante ans passés. Pour Michel Foucault, le livre se reproduit à chaque lecture, avec ses répétitions, ses doubles, « ni tout à fait leurre ni tout à fait identité » (préface de l’Histoire de la philosophie à l’âge classique), même si le philosophe rêvait d’un livre improbable qui ne serait rien d’autre que des phrases dont il est fait. Avec cette édition réunissant les écrits essentiels de Michel Foucault, le lecteur du XXIe siècle n’aura dès lors de cesse de découvrir ce maillage extraordinaire d’une pensée labyrinthique en perpétuelle unité.

 

Cervantès "Don Quichotte de la Manche" Édition et trad. de l'espagnol par Claude Allaigre, Jean Canavaggio et Michel Moner. Préface de Jean Canavaggio, Bibliothèque de la Pléiade, 1264 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.

Il est des lectures initiatiques, qui transforment et créent un avant et un après. Homère, Dante, Proust sont autant de protagonistes de ces métamorphoses et le Don Quichotte de Cervantès tient une place d’honneur parmi eux. D’où vient cette magie qui fait que tout cheval dont on décrit la maigreur prend immédiatement nom de Rossinante, qu’un moulin se transforme en géant à sa seule évocation ? C’est tout le génie de la langue de Cervantès qui au XVIIe siècle pose ce récit haut en couleur et qui n’aura cessé depuis de hanter la mémoire collective à l’image des héros grecs de l’Iliade ou de Virgile en compagnie de Dante pour la Divine Comédie. Et pourtant si Jean Canavaggio dans la préface de ce tirage spécial réalisé avec Claude Allaigre et Michel Moner souligne combien l’apparition du personnage central au début du roman n’avait rien d’attrayant tout change pourtant lorsque ce dernier perd l’esprit en dévorant des romans de chevalerie… Méta-roman que le Don Quichotte ? Assurément et chaque siècle réinventera en quelque sorte cette narration à nulle autre pareille et dont il faut accompagner la lecture par l’inoubliable enregistrement réalisé par Jordi Savall de musiques contemporaines de ce récit. Les métamorphoses structurent la narration servie par une langue que les traducteurs de la présente édition ont su restituer avec un art consommé des nuances et subtilités qu’impose la prose cervantine. Don Quichotte est écrit à la fin du XVe siècle et publié en 1605 à Madrid. Il sera complété d’une deuxième partie par l’auteur dix ans plus tard. C’est un roman de chevalerie que veut conter Cervantès, mais un roman à part où de la fiction naît une certaine réalité qui fera de Cid Hamlet Benengeli, Don Quichotte de la Manche, un chevalier errant aux nobles aspirations face à celles pragmatiques et égoïstes de son écuyer Sancho Pança. De ces incessantes, mais vivifiantes confrontations nait une certaine beauté, celle des idéaux rarement partagés et plus souvent tournés en dérision mais qui révèlent peut-être en fin de compte toute l’incompréhension qu’il peut y avoir lorsque l’amour est absent des relations humaines. Toujours dans sa préface, Jean Canavaggio évoque les lectures que feront les siècles suivants la parution de cette grande œuvre, et à cette lecture, on se prend à se dire que là réside le génie de Cervantès laisser le lecteur trouver dans ce grand texte ce que son âme y apportera…

 

Anthologie de la poésie chinoise Choix de poèmes par périodes : l’Antiquité (la dynastie des Zhou, les deux dynasties des Han, ~XIe s.-~IIe s.), les Six Dynasties et les Sui (de la fin des Han à la fin des Sui, 196-618), la dynastie des Tang (618-907), les Cinq Dynasties (907-960) et les Song (960-1279), la dynastie des Yuan (Mongols, 1279-1368), la dynastie des Ming (1368-1644), la dynastie des Qing (Mandchous, 1644-1911), les époques moderne et contemporaine. Trad. du chinois par Chantal Chen-Andro, Stéphane Feuillas, Florence Hu-Sterk, Rainier Lanselle, Sandrine Marchand, François Martin, Rémi Mathieu et Martine Vallette-Hémery. Édition publiée sous la direction de Rémi Mathieu avec la collaboration de Chantal Chen-Andro, Stéphane Feuillas, Florence Hu-Sterk, Rainier Lanselle, Sandrine Marchand, François Martin et Martine Vallette-Hémery, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 602), Gallimard, Paris, 2015.


Que savons-nous de la Chine ? En découvrant l’Anthologie de la poésie chinoise publiée sous la direction de Rémi Mathieu dans la Bibliothèque de la Pléiade, le lecteur réalisera rapidement la richesse qui s’ouvre à lui, un univers indispensable à la compréhension des autres arts de la Chine et sans qui une calligraphie ancienne ou un paysage de montagnes brumeuses à l’encre de Chine resteront incomplets. Des premiers temps de l’Histoire de ce vaste pays, un siècle avant Homère, jusqu’à l’époque contemporaine, c’est à l’âme lettrée de la Chine qu’invite ce recueil nourri des plus belles pages de poésie. Rémi Mathieu rappelle que de nos jours encore les petits écoliers peuvent scander les vers d’un poète de la dynastie des Tang tel Li Bai (701-762)… Si la Chine a de tout temps nourri une forte hiérarchie entre les membres de la société, la poésie s’avère être un liant dépassant ces clivages pour une recherche de l’harmonie, notamment culturelle. C’est un peu en pays d’évasion que le lecteur pourra aborder ce vaste répertoire où les aspirations les plus diverses côtoient la morale omniprésente, un poète comme Fu Yi (42-90) ne disait-il déjà pas :


« J’éclaire l’humanité et le devoir pour m’inciter
A en faire usage en vue de m’approcher toujours plus des miens ».


L’art poétique chinois peut se révéler ainsi une porte d’entrée idéale de la société chinoise et cette anthologie y invite de la plus belle manière. Le travail de traduction est à lui seul remarquable tant la diversité des systèmes de transcriptions de la langue chinoise est déjà une difficulté pour une telle entreprise, sans oublier l’harmonisation des noms propres. La présente édition a souhaité, contrairement à ce qui est généralement pratiqué, donner une importance plus grande aux trois dernières dynasties de l’Empire. À travers les filtres de huit périodes dynastiques, le lecteur pourra relever de profondes évolutions, voire mutations, dans les productions culturelles et notamment poétiques. Chaque grande période confiée à un seul spécialiste fait l’objet d’une présentation historique et esthétique permettant ainsi la compréhension immédiate des poésies retenues, riches en allusions qui pourraient échapper au lecteur occidental. Plus de 390 poètes accompagnés de nombreux anonymes offrent ici l’éventail de la richesse et de l’évolution de la langue chinoise qui a su changer en dépit des graphies moins évolutives. Les XXe et XXIe siècles contribueront, notamment sous l’influence de l’Occident, à ces profonds changements en s’allégeant des contraintes du passé. Mais, malgré ces mutations et en guise de conclusion, osons ces rapprochements de quelques vers de Gu Cheng (1957-1993) avec ceux de Qin Guan (1049-1100) :


« Il y a toujours un bateau en partance, regard qui te suit.
L’autre rive est partance, le ciel est axiome inversé.
Dans l’entre-deux des pictogrammes un fleuve coule
Devient silence, la mouette, sémaphore blanc, musqué. » (Gu Cheng La maison sur l’estuaire)

« Léger froid, dense et calme, je monte au petit pavillon,
Les nuages de l’aube sans raison comme ceux d’un automne tardif.
Une brume clairsemée et des eaux claires sur un écran peint qui secrètement isole ». (Qin Guan Léger froid, dense et calme…)

 

Virgile « Œuvres complètes », Traductions nouvelles ou révisées Édition et trad. du latin par Jeanne Dion, Philippe Heuzé et Alain Michel Édition bilingue, Bibliothèque de la Pléiade, n° 603, 1488 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm, Gallimard, 2015.

Qui de nos contemporains ne connaît le nom de Virgile ? Les Bucoliques, les Géorgiques peut-être et surtout l’Enéide viennent tout de suite à l’esprit. Mais, à l’image de nombreux classiques, cet auteur latin est peut-être plus cité que lu. Avec cette nouvelle édition latin-français des œuvres complètes de ce grand nom de la littérature antique, La Pléiade offre le rare plaisir de redécouvrir ces monuments dans une édition établie par Jeanne Dion et Philippe Heuzé. Virgile excelle dans des genres aussi variés que l’évocation des pâturages, des campagnes et des héros, traduction de l’épitaphe attribuée au poète : « Cecini pascua, rura, duces ». Le lecteur intrépide sera peut-être tenté de commencer par ce dernier aspect, la dimension épique de l’Enéide, tant sa lecture parlera certainement plus facilement au contemporain du XXI° siècle. Ainsi que le relevait Paul Veyne (lire notre interview), L’Enéide « est en effet intéressante à lire pour son aspect romanesque, ce côté film d'action très rapide. N'oublions pas ces scènes de bataille digne du Far West ! Et la fin de l'Énéide est un véritable péplum… ». L’écriture de cette vaste fresque qui fut source d’inspiration pour des générations jusqu’au XX° siècle dépasse la prose pour atteindre une poésie éclatante et pourtant jugée perfectible par son auteur qui souhaita même sa destruction. Le poète Properce qualifia l’Enéide d’aussi grande que l’Iliade, un jugement peut-être un peu rapide même si cette épopée brille par ses combats singuliers et ses interventions de divinités qui rythment le texte. A l’image de l’œuvre d’Homère, Virgile compose un récit qui se divise en deux parties, une « Odyssée » en quelque sorte avec allant de la chute de Troie jusqu’au rivage italien, puis une nouvelle « Iliade » pour les combats sur le sol italien ainsi que le rappelle Jeanne Dion dans sa préface. Virgile se fait patriote avec cette œuvre qui intervient à la fin des guerres civiles et qui sera une reconnaissance d’ Auguste. Sa rédaction prit dix ans de la vie de son auteur et fut en retour saluée par l’empereur qui en interdit la destruction. Les aventures maritimes et les épreuves guerrières du héros Enée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, composent un récit rapide où les valeurs héroïques du fondateur mythique de Lavinium, future Rome, sont exacerbées, notamment lors de cette mémorable descente aux enfers. La dernière œuvre du poète fut celle qui lui prit le plus du temps, plus de dix années, avec une exigence du style poussée au plus haut degré. Avec les Bucoliques, nous remontons le temps puisqu’il s’agit de la première grande œuvre du poète né dans l’Italie du Nord. La naissance du poète se serait faite en pleine nature selon la tradition dans la province de Mantoue, signe que l’homme était destiné à en vanter les beautés. Les affres de la guerre civile sont encore loin d’être terminées et les terres sur lesquelles vit le poète sont l’objet des répressions entre partisans d’Antoine et d’Octavien. Les Bucoliques chantent la terre des origines et l’univers de la vie pastorale avec un retour à la nature influencé par le contexte social et politique de l’époque. Mais le génie de Virgile est de dépasser les malheurs qu’il peut connaître personnellement pour en élargir la dimension en une poésie universelle. Les bergers d’Arcadie, déjà évoqués par le poète sicilien Théocrite, prennent vie dans les Bucoliques avec la destinée que l’on sait auprès d’un peintre comme Nicolas Poussin. Cette œuvre invite le lecteur à dépasser le quotidien des guerres civiles pour s’élever en une contemplation paisible :

« Sources moussues, herbe plus souple que le somme,
vert arbousier qui d’un peu d’ombre vous protège,
défendez le troupeau du solstice, voici l’été qui vient,
torride, et les bourgeons déjà gonflent sur les sarments joyeux »
(Septième Bucolique)

Avec les Géorgiques, Virgile déplace son art vers un temps plus contemporain où les arts de la terre et de l’élevage sont abordés d’une manière plus didactique. Le propos du poète dépasse cependant celui de l’homme de sciences avec une description du monde animal et végétal qui ouvre parfois à des comparaisons en filigrane avec le monde de son époque. En 29, Virgile en lira même des extraits à Octavien, le futur Auguste, venu en Sicile pour s’y soigner et qui quatre jours continus en demanda la lecture par le poète ! Nul ne s’étonnera alors que Virgile soit loué par les chefs d’œuvre de la littérature et de la peinture ultérieurs, n’aura-t-il pas encore une place de choix dans La Divine Comédie du XIIIe siècle florentin et bien au-delà ? Et, c’est ce « bien au-delà » que la Pléiade, avec cette publication, affirme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Casanova « Histoire de ma vie » Tomes 2 & 3, édition établie sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 2015.

La parution, il y a deux ans, du premier volume de la nouvelle édition de la Pléiade consacrée à Casanova établie sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna de Casanova « Histoire de ma vie » avait déjà contribué à une relecture de Casanova en se penchant plus sur l’écrivain qu’il était, que sur les frasques de sa vie que l’Histoire a souvent plus retenues. Cette redécouverte de Giacomo Casanova se poursuit aujourd’hui avec les tomes 2 et 3 de la bibliothèque de la Pléiade qui viennent d’être publiés mettant ainsi en valeur le style et la valeur littéraire du Vénitien qu’il n’a jamais cessé d’être, même dans les lieux les plus éloignés de la célèbre lagune. Il ne s’agit pas pour autant d’occulter la personnalité de l’auteur de « Histoire de ma vie », elle reste au cœur même d’une œuvre rédigée au soir de la vie d’un personnage souvent caricaturé et en même temps fantasmé par le cinéma et l’opinion publique. Mais comme le soulignent Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, il appartient à notre époque de concilier le « mythe » Casanova qui demeure et perdure avec l’écrivain qui reste à toujours à redécouvrir. Il faut savoir que Casanova a écrit cette Histoire en français, langue du XVIII° siècle par excellence, et qu’en 2010 la Bibliothèque nationale de France a fait l’acquisition de ce manuscrit. Était dès lors disponible la version originale du texte, expurgée de toutes les transformations qui avaient pu émailler les éditions précédentes. Écrit en Bohème à l’âge de 65 ans, épuisé et inquiet de cette mort qu’il sent se rapprocher, « Histoire de ma vie » est rédigée dans un contexte difficile de solitude. L’écriture devient une nouvelle manière de penser sa vie, en en retenant les aspects les plus flamboyants. La langue de Casanova surprend par le style où les néologismes et emprunts à l’italien offrent une écriture à la fois libre et ciselée, loin de toutes rigidités. Comme le souligne Gérard Lahouati, la lecture de « Histoire de ma vie » donne d’une certaine manière à entendre la voix de Casanova avec ses accents et ses passions ; passions particulièrement vivantes qui lui permettent en homme de grande culture de passer allègrement de la philosophie à la théologie en s’arrêtant bien entendu, longuement, à l’élément féminin… Si le premier volume présentait, toujours selon Gérard Lahouati, cet « Arlequin des Lumières » dans la ville de Venise où masques et bals constituaient les décors d’une scène où être libertin permettait de faire oublier les rigueurs de la politique de l’époque, le tome II d’Histoire de ma vie voit un Giacomo Casanova exilé à l’âge de trente-deux ans dans « le grand Paris ». Ses résolutions pleines de sagesses en guise de bagage, et toujours précédé par ses habitudes de libertinage et d’aventures, ouvrent les années fastes de Casanova entre 1757 et 1763. Introduit auprès des puissants de l’époque, il mènera une vie opulente et brillante grâce à la marquise d’Urfé. Cette vie est émaillée cependant par l’envers de cette flamboyance qui revient au galop, comme à Venise : jeux, combines, escroqueries diverses, cabales… Il mène une vie insouciante, certain de son génie mais l’argent vient à manquer. L’homme brille, tour à tour diplomate manquant d’être enrôlé dans l’armée, doute parfois en pensant à une vie retirée au couvent, revient au galop pour de nouvelles intrigues. Ce n’est pas un roman, mais bien la vie de celui qui devient de ligne en ligne « Casanova » dans ces pages époustouflantes et inoubliables. Le tome III, quant à lui, débute alors que Casanova est installé à Londres en 1763, cloué par une syphilis et devenu indésirable à Paris. Commencent alors de longs voyages à travers l’Europe qui sont, à chaque fois, de nouvelles situations où l’homme doit démontrer son habileté à satisfaire les gouts des puissants alors que le temps et la fortune opèrent leur ravage sur cet homme qui interrompra son récit à la date de 1774, à la veille de son retour à Venise. Cet inachèvement, à la manière d’une Piéta de Michel-Ange, en dit long sur le destin de cet homme dont l’aventure ne pouvait à l’évidence s’interrompre sur un point final.

La publication des trois tomes dans la bibliothèque de la Pléiade consacrés à Giacomo Casanova suggéraient, si ce n’est imposaient, la parution simultanée d’un Album de la Pléiade qui lui serait également consacré ; c’est fort heureusement aujourd’hui chose acquise. Complément en effet indispensable des trois tomes de « Histoire de ma vie », l’Album Pléiade Casanova réalisé par Michel Delon fait entrer de plain-pied dans l’univers de cet écrivain dont le génie fut injustement limité à ses frasques érotiques. Insistant sur l’importance de reconsidérer la place de Casanova à partir de son manuscrit trop longtemps appauvri et banalisé, Michel Delon souligne combien le français savoureux de son auteur garde un accent italien dont le diapason sert les propos les plus graves comme les plus légers. C’est aussi l’histoire de l’Europe qui, sous l’angle bien particulier de ce séducteur, ressort de ces pages savoureuses servies par une riche iconographie entre magie, philosophie, littérature, politique, diplomatie et bien d’autres qualificatifs qui ne suffisent jamais à embrasser la totalité du personnage. Ainsi que le souligne Michel Delon, Casanova vit dans un monde d’images et cet album parvient à suggérer ces scènes dignes du cinéma ou du théâtre dans lesquelles la magie Casanova opéra et opère encore et toujours grâce à cette publication à l’iconographie soignée.

PHILOSOPHIE - SOCIETE - ESSAIS

Derniers numéros

 

Collection Encyclopédie Philosophique Luc Ferry Figaro

La science de la sagesse, cette fameuse sophia qui a laissé son nom à cette discipline trop peu étudiée dans les études secondaires fait l’objet d’une initiative originale et féconde sous la plume du philosophe Luc Ferry, bien connu pour son talent didactique sur les questions les plus ardues. Classée sous forme alphabétique, cette encyclopédie explore les grands thèmes qui ont nourri la réflexion depuis l’aube des temps, repensés sous l’angle de la pensée contemporaine. Développée sur 30 volumes, cette réflexion débute par l’éternelle question de l’Amour pour se conclure par la notion de Vérité. Oui, tout un programme ! Que l’on soit élève, professeur, étudiant ou tout simplement curieux des choses de l’esprit, ces volumes se découvrent au gré des recherches ou des découvertes fortuites. Chaque volume est accompagné d’un CD permettant de retrouver les enseignements de Luc Ferry, faisant un rappel des notions essentielles à connaître, avec une pédagogie efficace fondée sur l’exigence. De nombreuses définitions, des distinctions telles celles de l’eros, philia et agapè, qui ouvrent le premier volume, trois mots de l’amour étudiés à l’aide de nombreuses références historiques, illustrés par des œuvres d’art avant d’en approfondir la portée philosophique. L’approche est à la fois claire et approfondie, exigeante parfois, éclairante toujours !

 

Volumes parus :

 

Volume 1 - Amour / Altruisme / Agnosticisme et Athéisme
Volume 2 - Animal / Art / Authenticité
Volume 3 - Autorité / Beauté / Bohème
Volume 4 - Bonheur / Bouddhisme / Causalité
Volume 5 - Capitalisme / Communisme / Christianisme
Volume 6 - Civilisation / Confucianisme et Taoisme / Culture / Connaissance / Conscience

Volume 7 - Décroissance / Désobéissance civile / Dieu et le Diable
Volume 8 - Démocratie / Discrimination positive / Droits de l'Homme

Volume 9 - Ecologie / Education / Empirisme / Evolutionnisme / Europe

Volume 10 - Esthétique / Ethique / Existentialisme

Volume 11 - Conte de Fée / Féminisme / Folie
Volume 12 - Fin de l'Histoire / Grands Hommes / Guerre et Paix / Héroïsme

Volume 13 - Histoire / Holisme et Individualisme / Humanisme

Volume 14 - Harmonie et Dissonance / Indignation / Ignorance / Impératifs

Volume 15 - Inconscient / Innovation / Islam / Intelligence
Volume 16 - Judaïsme / Jeunisme / Justice

Volume 17 - Laicité / Libéralisme / Liberté / Libido
Volume 18 - Mal / Mariage / Mauvaise Foi

 

Baudouin de Bodinat : « Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », Editions Fario.

« Au fond de la couche gazeuse ; 2011-2015 », le dernier ouvrage de Baudouin de Bodinat paru aux éditions Fario qui fait suite à « La Vie sur Terre » (T. 1 & 2, Ed. de l’Encyclopédie des nuisances) est un livre lumineux à l’écriture implacable dont la lecture, certes exigeante, ne pourra laisser le lecteur indifférent. C’est, en effet, un regard lucide que pose l’auteur sur le monde « comme il va ». Désastres écologiques, pollution de l’air et des mers, effets dévastateurs méconnus ou volontiers ignorés du numérique, des nanotechnologies, etc. rien n’échappe vraiment à Baudouin de Bodinat. L’auteur n’a de cesse, non de dénoncer, mais bien de penser. Ne posant ni jugements, ni procès, il mène une inlassable réflexion comme d’autres respirent ; une pensée comme quelque chose de vital, dans ce monde où la pollution lumineuse laisse l’homme moderne s’engloutir dans un somnambulisme numérique d’où la mémoire de la voie lactée et de l’homme lui-même se perdent sans bruit. Dans cette vaste réflexion menée sur plusieurs années, il s’interroge notamment sur l’abîme qui se glisse inexorablement entre l’intelligence émotionnelle et le numérique, le partage de la prétendue intelligence des Smartphones dans ce monde panoptique ou encore sur ce temps numérique « en simultanéité planétaire, dans ce présent stationnaire où l’histoire est rentrée en phase gazeuse (un gaz explosif) ; qui substitue ainsi à la durée psychique de la rotation des aiguilles (en analogie à la course du soleil, à la succession des jours et des nuits) sa chronométrie d’instants égrenés au compteur du processus en cours, où nous n’importons pas avec nos allées et venues… »
Baudouin de Bodinat ne se complait cependant pas dans un pur et sombre pessimisme, mais propose, dans une langue ciselée, une prise de conscience, un avertissement, « une expansion de la conscience, qui puisse la nourrir et l’accroître, étendre ses perspicacités dans les choses d’où dépend la conduite de la vie », souligne-t-il à propos des livres « papiers ». Laisser encore un peu de place à la pensée, à l’imagination, aux fantasmagories qui font le temps et les mystères de la vie. Enrayer cette vaine course folle à la performance et au « toujours plus ». Il y a chez lui comme une volonté de conjuration face au sort de ce monde dévasté. Comme Eugène Atget, à qui il a consacré un petit ouvrage (éd. Fario 2014 ; notre chronique), il capture par son écriture les dernières images d’un monde qui s’éteint, et se souvient d’une rangée de haricots, des pois de senteur, ou de la valeur d’un livre papier tenu entre les mains comme un éveil des sens ; « certains matins la beauté inaugurale du ciel s’illuminant au levant infuse l’âme tout entière, et profondément alors nous accorde à notre partie terrestre » écrit-il. Et de son regard, comme par la lucarne d’un téléobjectif, il nous décrit ce monde déjà présent qui nous apparaît à tort comme l’impensable ; une cartographie de cet indéniable saccage qualifié étrangement d’inimaginable. Sa pensée n’est pas éloignée d’autres philosophes engagés tel que Miguel Benasayag dont les écrits, dans une tonalité certes différente, avertissent des mêmes dérapages et dangers imminents. Perdre de vue la terre et tout ce qui fait l’homme. Car si l’humanité du XXe siècle fut la première à aller, certes, sur la lune, mais aussi à acquérir la capacité de s’autodétruire, elle est surtout, en ce début de XXIe siècle, la première à ne plus savoir comment arrêter ce compte à rebours d’un suicide généralisé et autoprogrammé.
Un ouvrage qui interroge, interpelle et rappelle combien il est nécessaire et urgent pour l’homme d’aujourd’hui de ne plus se vouloir aveugle et de regarder « au fond de la couche gazeuse », en se souvenant que la « chose qui surprend les astronautes […] – souligne Baudouin de Bodinat - c’est la minceur de la couche d’atmosphère entourant notre globe ; la ténuité de cette enveloppe gazeuse autorisant la vie en bas, la respiration de la nature ensoleillée en rotation dans l’obscurité intersidérale ; l’existence de ces milliards d’humains s’activant sans relâche dans leurs villes énormes, leurs fumées, leurs radiations. »

L.B.K.

 

 

François Jacob : « Voltaire », Gallimard, Coll. Folio biographies, 2015.

Voltaire, oui, bien sûr. Cité de gauche à droite, de haut en bas, toujours. Mais connaît-on pour autant au-delà des citations la vie de François-Marie Arouet (1694-1778) destiné à devenir Arouet de Voltaire puis Voltaire, « notre » Voltaire ? Connaît-on, en effet, celui qui se plaisait à affirmer, même encore à 83 ans l’année de sa mort, qu’il n’était pas né contrairement à ce que mentionnait son certificat de baptême le 21 novembre 1694 ? Connaît-on la vie de celui qui par ailleurs n’avait pas écarté d’être le « bâtard » du noble et ombrageux mousquetaire du roi Claude Guérin de Rochebrune, et qui enfin préféra pour des raisons demeurées encore énigmatiques choisir le pseudonyme de Voltaire ? Voltaire quel choix ! La vie du grand philosophe, figure emblématique de la pensée française et qui fut plus que salué lors de son retour à Paris après presque trente ans d’absence, méritait bien une biographie supplémentaire accessible, claire et faisant le point sur de nombreuses questions plus que jamais d’actualité. C’est cette biographie inédite parue dans la collection Gallimard-Folio biographies que nous propose aujourd’hui François Jacob dans un style vif et non dénué d’humour pour ce grand penseur qui aimait et maniait si bien cet art difficile qu’est l’ironie. L’auteur, conservateur de la Bibliothèque de Genève en charge de l’Institut et du Musée Voltaire de Genève, spécialiste du XVIIIe siècle, a consacré déjà de nombreux ouvrages au philosophe et à son plus fervent ennemi à partir de 1660 Jean-Jacques Rousseau admis au Panthéon trois ans après Voltaire. Suivant une ligne biographique strictement chronologique, on y retrouve les amitiés et les influences marquantes du jeune François-Marie au Lycée jésuite Louis-le-Grand, les affinités et inimitiés du penseur, les démêlés du philosophe, les ambitions de l’écrivain, œuvres philosophiques, théâtrales, conteur, romancier, poète, grand épistolaire et historien. Il fut contemporain et historien de Louis XIV ; il a, en effet, 21 ans lorsque Louis meurt et il regarde passer le cortège royal, quarante ans plus tard, il écrira « Le siècle de Louis XIV »… (Folio classique, 2015). C’est une vie indissociable d’une pensée et d’une œuvre immense que nous donne à lire François Jacob dans cette biographie ; des pages où s’enchaînent les rencontres du penseur avec les grands et les plus influents intellectuels de son siècle faites de positions anticléricales, de débats pour une monarchie modérée et libérale, de luttes contre le fanatisme religieux et de combats pour la tolérance, la liberté, la justice, pour cette pensée éclairée des Lumières.

 

Elisabeth de Fontenay « La prière d’Esther » Seuil, 2014.

Élisabeth de Fontenay signe avec La prière d’Esther un livre très personnel, à mi-chemin entre l’évocation cathartique et la digression savante invitant pour ce faire l’Ancien Testament, Racine ou encore Proust à ces conversations intimes. La philosophe incite à ouvrir la Bible, celle de Sacy de préférence pour son admirable traduction qui nous transporte à Port-Royal et à sa sobre élégance, afin d’y relire la mémorable prière d’Esther, personnage éponyme du livre de l’Ancien Testament. La prière d’Esther, épouse du roi de Perse Assuérus et originaire de Judée, débute ainsi :


O roi, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous conjure de m'accorder, s'il vous plaît, ma propre vie pour laquelle je vous prie, et celle de mon peuple pour lequel je vous supplie. Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés. Et plût à Dieu qu'on nous vendît au moins, hommes et femmes, comme des esclaves ! ce mal serait supportable, et je me contenterais de gémir dans le silence ; mais maintenant nous avons un ennemi dont la cruauté retombe sur le roi.


Racine reprit dans sa tragédie Esther, en écho cette antique supplique commémorée chaque année lors de la fête de Pourim, et dont les premiers vers commencent ainsi :


Ô mon souverain Roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée,
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi.
La nation chérie a violé sa foi.
Elle a répudié son époux, et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger.


Élisabeth de Fontenay a dès son plus jeune âge retenu par cœur cette prière, dans laquelle elle se réfugiait inconsciemment avant d’apprendre le terrible secret de famille : élevée dans la religion catholique afin de la protéger de la barbarie nazie, une grande partie de sa famille maternelle fut exterminée dans les camps de la mort. Petite, Élisabeth de Fontenay s’est identifiée à cette prière, jusqu’à la savoir par cœur, tout en « ignorant » qu’elle était issue de cette antique lignée célébrée dans la prière. Les raccourcis sont toujours rapides lorsqu’il s’agit de rechercher là son attachement avec les sans-voix que l’on mène chaque jour à l’abattoir, la philosophe est prudente et nous comprendrons mieux pour quelles raisons en découvrant cet essai inspirant à plus d’un titre. Le premier d’entre eux vient très certainement de cette idée évoquée par Walter Benjamin selon laquelle « entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux ». Ces instants de rencontre se font souvent à l’insu des protagonistes comme le démontre cette prière venue de la plus ancienne Histoire biblique aux oreilles d’une jeune enfant pourtant bercée par le rite catholique romain. Et cette fulguration, comme le rappelle la philosophie, a choisi un intermédiaire de choix en la personne de Racine. Ce n’est en effet pas par le texte biblique directement, mais par son heureuse variation léguée par le théâtre racinien que la jeune fille put en fin de compte cristalliser ce message par une anamnèse irréversible. Qu’allait-elle en faire cependant ? L’ensemble de l’œuvre d’Élisabeth de Fontenay en est en quelque sorte la réponse et cet essai, cette forte « prière d’Esther » en donne en filigrane une belle démonstration. L’intellectuelle, par-delà la mémoire particulière, est consciente des risques que font courir les enjambements temporels comme elle les nomme, ainsi que la continuité à travers les temps. Aussi, se garde-t-elle des généralisations qui réduisent et ouvrent les voies aux faux prophètes. Nous la suivrons alors dans ces habiles sinuosités d’un texte dont les multiples traductions sont autant de témoins convoqués à cette brillante conversation avec elle-même, et avec ses lecteurs…

 

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey : « Clinique du mal-être ; la psy face aux nouvelles souffrances psychiques », Editions La Découverte, 2015.

Après le livre La fragilité réédité en 2014, Miguel Benasayag avec la collaboration d’Angélique del Rey propose avec ce dernier ouvrage Clinique du mal-être de nouvelles réflexions sur les souffrances de l’homme moderne, mais ici confrontées à la psychanalyse, psychiatrie, et autres pratiques de psychothérapie, ou dit plus rapidement face au monde de la psy selon le titre de l’ouvrage. Comme à son habitude, Miguel Benasayag – philosophe et psychanalyste - ne prend ni détours ni gants pour dresser un bilan et les défis que doit aujourd’hui relever la psy face aux nouvelles souffrances psychologiques. Pour ce faire, l’auteur expose, en premier lieu, la solitude profonde qui touche l’homme et les femmes, mais aussi les enfants et ados dans notre monde occidental contemporain. Or, s’il existe bien une solitude existentielle inévitable propre à la condition humaine, à la condition d’être vivant limité, pour le psychanalyste Miguel Benasayag, l’homme moderne se cogne cependant aujourd’hui à une solitude ontologique. Les auteurs soulignent combien les liens qui structurent l’être sont de nos jours brisés voire absents, faussement remplacés par des liens ou réseaux toujours plus factices, oubliant ainsi la question de la séparation, et laissant l’homme moderne, seul, coupé de tout, de tous, et en premier lieu de lui-même ; Or, cette solitude ontologique est productrice de souffrances originales au sens où elle engendre l’impuissance. L’agir est en effet profondément attaché à nos liens éprouvés avec le monde, avec l’étendue de notre surface d’affection […] souligne l’auteur qui s’inscrit dans la lignée de la psychiatrie et des psychothérapies alternatives ; or, pour répondre à cette souffrance, l’homme moderne est de plus en plus conduit à choisir une adaptation excessive, une mobilité intérieure, qui ne peut entraîner malheureusement qu’une détérioration de sa propre intériorité aggravant ainsi ses maux psychologiques. Bien plus, note encore Miguel Benasayag, la souffrance de l’homme moderne est elle-même dénoncée comme déviance, déviance bien vite récupérée et prise en charge par le corps médical ; une médicalisation et médication conduisant à une désubjectivation de la souffrance engendrant ainsi encore une plus grande souffrance.
La psy se doit donc de répondre à ces nouvelles afflictions psychiques de l’homme du XXIe siècle qui se traduisent par de nouvelles demandes. Car, aujourd’hui, ce ne sont plus les classiques interrogations, Pourquoi je souffre ? D’où vient cette souffrance ?, qui sont posées au psy, mais comment recoller, comment être performant, réparer ? … comme on répare ou booste un moteur ! Car l’homme, la femme, l’ado sont bien perçus aujourd’hui – et se perçoivent – comme un pur mécanisme ou agrégat qu’il suffirait de démonter et de remonter dans le sens souhaité. Il y a, souligne Miguel Benasayag, une déconstruction, désintégration de l’intériorité de l’homme, ce dernier étant devenu – avec plus ou moins de complicité – toujours plus transparent et panoptique. Dépliant avec délectation, il est vrai, à l’aide de son smartphone, son appareil photo ou autres, sa vie, ses plaisirs et son propre divan, à tout moment et en tous lieux… Plus de plis pour reprendre Deleuze, plus de jardin secret, mais bien un dépliement quotidien de l’homme moderne. Face à ces nouvelles souffrances, nouvelles demandes, c’est à une véritable obligation de résultat à laquelle sont confrontés les psychiatres, psychanalystes et cliniciens. La vie de l’individu est devenue de plus en plus une stricte petite affaire personnelle n’aspirant plus qu’à trouver de pures techniques de bien-être sur la table de chevet du divan… Néanmoins, Miguel Benasayag, s’appuyant sur ses nombreuses années de pratique, n’entend pas pour autant dédouaner la psychanalyse ; selon lui, cette dernière avec ses querelles de clocher, ses dogmes, a raté également bien des rendez-vous, et notamment celui essentiel de sa dimension de recherches et de questionnements, et au lieu de participer - souligne-t-il - à la déconstruction de la figure de l’homme moderne, comme son origine pourtant l’y destinait, la psychanalyse se mit alors rapidement – ou disons cycliquement (elle finissait toujours par revenir à ce geste de restauration) – à fabriquer de l’individu. Et si la psychanalyse, par tradition, a trop tendance à recentrer l’individu sur son petit moi, les autres psychothérapies ont, quant à elles, en revanche, trop vite fait de le disloquer, le diluer dans des techniques qui lui demeurent trop souvent extérieures voire exotiques.
Or, pour l’auteur, le défi essentiel de la psychanalyse aujourd’hui est de remettre l’homme moderne, ni au centre ni à l’autre bout du monde, mais bien en situation, l’amener à reconsidérer ses souffrances eu égard à l’imbrication des circonstances, une mise en perspective tant individuelle que sociétale ou idéologique. C’est cette imbrication situationnelle, et non dislocation ou autocentrage de l’individu, que doivent rechercher en commun tant l’analyste que le patient dans une ouverture de non-savoir, de non-déterminisme ou quadrillage préétabli. Du ça m’arrive vers la compréhension du ça arrive… souligne l’auteur. Aborder, ou plus exactement accueillir la thérapie avec notamment un temps multidimensionnel et une recontextualisation permettant à l’analyse d’être pleinement situationnelle. Dans une approche spinoziste, se plaçant sur une connaissance du second genre, ce n’est plus un Connais-toi toi-même stricto-perso que préconise le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, mais bien un Connais-toi dans ce monde et connais comment le monde se manifeste à toi. Pour l’auteur de Connaître, c’est agir (La Découverte 2006), l’analyse situationnelle doit amener le patient et l’analyste à appréhender – ensemble - les possibles concrets pour un agir tout aussi concret. Dépasser le narcissisme, tendre vers une « désidentification » des rôles sclérosés et sclérosants pour mieux connaître cette géographie intérieure (avec ses failles, son corps, ses ruses pour refouler sa propre négativité…) n’excluant ni réalité psychique ni extérieure, mais entendre ce qui cogne et ne demande qu’à déborder et happer chacun de nous. Ma vie ce n’est pas moi, souligne le philosophe et psychanalyste, telle est sans doute la conclusion à laquelle on arrive quand on se laisse capturer par les traits de singularité qui nous traversent. Plus je m’oublie, plus j’existe, car le moi est la prison de la vie. La thérapie situationnelle a précisément comme objectif d’aider cet « oubli » comme on permet à la porte de la cellule de s’ouvrir. Cet ouvrage captivant et stimulant, qui invite à un autre regard sur la thérapie, l’analyste et le patient, ne saurait être réservé aux seuls professionnels, mais captivera toute personne s’interrogeant sur l’humain, sur ce qui le traverse, sur la vie.

L.B.K.

 

Aristote Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion, 2014.

C’est l’ensemble des œuvres attribuées à Aristote qui se trouvent réunies en un impressionnant volume de 2925 pages dans cette nouvelle édition réalisée sous la direction de Pierre Pellegrin. L’introduction qu’il a rédigée à l’occasion de ce travail dont on imagine l’ampleur permet de revenir sur certains points de la vie de celui qu’il faut toujours appréhender par des intermédiaires, antiques, médiévaux ou plus contemporains. Aristote ne peut être perçu de manière indépendante, par un témoignage direct, mais bien plus par le regard de ceux qui se sont eux-mêmes penchés sur lui. Aristote aurait pu être médecin s’il avait suivi la voie de son père, mais c’est à dix-sept ans qu’il ira suivre à Athènes les enseignements de l’Académie platonicienne pendant vingt années, avec les conséquences que cela aura pour les idées qui les réuniront, et celles qui les distingueront. Cette formation jouera beaucoup sur les branches du savoir qu’il étudiera et sur lesquelles le Stagirite deviendra l’incontournable référence pour les générations et civilisations à venir, de l’Occident, comme de l’Orient. Pierre Pellegrin insiste, bien sûr, également sur la différence entre le corpus platonicien et aristotélicien. Si le premier est né essentiellement des notes dictées par lui, les sources collectives qui caractérisent les textes attribués à Aristote rendent plus délicates les attributions exclusivement nominatives surtout avec la redistribution réalisée sur eux par Andronicos de Rhodes au Ier siècle av. J.-C., une donnée qui n’était pas rare dans l’Antiquité, même si elle ne peut que surprendre nos contemporains. Si Aristote appréhende tous les domaines du savoir, il ne prône pas pour autant une raison unifiée. Sa curiosité le portera à étudier tous les domaines de la connaissance comme en témoigne l’extrême diversité des textes réunis dans cette édition, diversité qui ne devra pas faire oublier que seule une petite partie de ces textes est parvenue jusqu’à nous. A la différence de Platon évoquant une science universelle, Aristote distingue les domaines des connaissances, et pour chacune d’elles des règles spécifiques : celles des sciences théorétiques qui visent à la connaissance (les mathématiques, la physique, la théologie) et celles des sciences pratiques où l’on prescrit des conduites. Comme le souligne Pierre Pellegrin, « Aristote est un philosophe critique envers les unités factices ». Aussi, notre époque moderne, après une relative désaffection pour la pensée aristotélicienne ces derniers siècles, réapprend à interroger selon chaque discipline, et sans recherche de synthèse, les leçons léguées par le fondateur du Lycée en une archéologie du savoir à laquelle cette édition contribue d’admirable manière.

Cette édition comprend la totalité des œuvres authentiques d’Aristote, ainsi que la traduction inédite en français des Fragments. Elle comporte en outre une introduction générale, des notices de présentation pour chaque groupe de traités, un index des notions et un index des philosophes.
 

 

Régis Debray, Un Candide à sa fenêtre. Dégagements II. Paris, Gallimard, collection « Blanche », 2015.
 

Le paradoxe du Candide

Dieu que ce livre est paradoxal ! Il respire l’intelligence et semble en sourdine et, parfois, à voix haute, dire avec dépit l’insuffisance de son auteur. Il dénonce l’abaissement contemporain de la littérature dans le temps même qu’il prouve par sa seule existence le contraire, son rehaussement. Il propose d’appeler son propre père en écriture un « aigrivain » alors qu’il résonne d’humilité authentique et éclate à chaque page d’enthousiasmes communicatifs. Il se donne comme le fils d’un homme libéré par l’âge (celui d’un tout jeune retraité de bien des métiers) et parfois accablé par le poids des renoncements alors qu’il fleure bon la jeunesse de ton et des idées et éclate à chaque page de nouveauté dans le jugement. Il voudrait célébrer la littérature et les idées de gauche alors que ce sont des convictions de droite et des écrivains du même bord qui sont fêtés à de nombreuses reprises : « La bonne littérature nous arrive assez souvent du mauvais côté » (p. 332). Il aimerait approuver la fin des systèmes, des « Tableaux », des ensembles et des constructions axiologiques savantes et viciées alors qu’il dénonce de fait le déclin de la langue française (« Le maire d’Angers vante, sur ses affiches, la Loire Valley, p. 28), la déconstruction historique, l’éclatement culturel, « la mise au piquet des filiations » et l’amuïssement des ambitions : « Le nœud se défait » (p. 41). Il dénonce l’instrumentalisation mémorielle de l’histoire mais célèbre la « France romance » (p. 17) et n’hésite pas à parler de son « âme ». Il ne tait pas les dangers de toute Maison de l’Histoire de France mais sait que « notre sainte frousse devant tout ce qui peut ressembler à une histoire sainte n’est pas de bon augure » (p. 41). Et c’est en historien des idées qu’il décrit les « pseudomorphoses » qui ont délité « l’édifice républicain » (p. 163-167), non sans se fonder sur un essentialisme qui défrisera les relativistes (« Le portable de quatrième génération a pour usager le même mammifère nativement angoissé, doté de la même carcasse ostéomusculaire et du même système nerveux que le plantigrade effaré guettant le mammouth dans la savane », p. 166).
Paradoxal encore parce que son auteur fait l’éloge du genre de la maxime et semble dans le même mouvement regretter d’avoir abusé de « l’écriture fragmentaire », et ce dans le temps même qu’il a bâti un ensemble d’une cohérence absolue (« Frances », « Mondes », « Politiques », « Philosophies », « Arts », « Littératures ») dans lequel la présence des marques un peu conventionnelles de pluriel (même une radio s’est appelée un jour « France Musiques ») n’empêche en rien le lecteur de conclure à la parfaite solidarité des parties au sein d’un vaste « Tableau » qui pourrait porter ce titre : Où en sommes-nous aujourd’hui des déconstructions ?
Paradoxal toujours parce qu’il est habité de culpabilité et d’interrogations : à quoi bon parler des morts si la postérité, qui seule y pourvoit, a décidé de les oublier ? Pire encore : dois-je m’en prendre à moi-même de participer à des célébrations par trop conventionnelles et quelque peu ridicules (celle du souvenir de Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil) ? Définitivement coupable enfin : ai-je le droit de dire du bien de la Correspondance entre Jacques Chardonne et Paul Morand que je sais hommes si peu fréquentables ? Désabusée aussi : le succès n’a rien à voir avec le mérite, Jules Renard était de gauche mais « il captait le monde en homme de droite » (p. 351) ; Léon Daudet, odieux, avait su prendre parti deux fois pour Proust en vue du Goncourt (« Les réactionnaires ont le nez creux en matière d’art », p. 327). Paradoxal, enfin, car ce livre respire un parfum de nécrologie qui imprégnait déjà les précédentes Modernes Catacombes de son auteur. On y part à la recherche de tombes, celles de Jules Roy, Maurice Clavel et Max-Pol Fouchet à Vézelay, celle de Walter Benjamin à Port-Bou et encore, plus symboliquement, de celle de Romain Rolland, qui, toutes, n’existent pas, soit physiquement, soit littérairement. Or ces hommages émouvants à des hommes de lettres les rendent à la vie et Régis Debray sait que les efforts de mémoire, s’ils sont toujours éreintants, ne sont jamais absolument vains.
L’auteur n’aime ni la Novlangue (encore moins en milieu culturel et institutionnel, où elle prospère) ni le bruit (au Salon du livre de Paris, où il étouffe les écrits) ni, au fond, la bêtise. Oui, il y a du Flaubert dans ce Journal et, ici ou là, autant de méchanceté que dans le Dictionnaire des idées reçues : « Le maniérisme de la nuance qui stérilise notre âge réflexif fait d’une pierre deux coups : suprématie de la recherche sur la trouvaille, et de l’alambiqué sur le brut » (p. 348). Régis Debray dirige une excellente revue, Médium, dont le sous-titre est : « Transmettre pour Innover ». Or ce Candide à sa fenêtre doit être inscrit dans une tradition littéraire, celle du Journal, dans laquelle il innove totalement. Ces Dégagements appartiennent de plein droit à la lignée du Journal de Gide (en moins autocentré), du Bloc-Notes de Mauriac (en moins chrétien), des Propos comme ça de Chardonne (en moins droitier), ou encore du tout récemment exhumé Journal de Philippe Murray, Ultima necat (en moins destructeur). Le talent en littérature est au-dessus des idées, mais ces dernières, ici brillantes, font nécessité à l’homme de lettres qui, sans cela demeure sans carburant : « Vouloir convaincre à tout prix donne du cœur à l’ouvrage » (p. 384) et on ne saurait reprocher à l’écrivain de « tremper sa plume dans le scandale » (p. 319). Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre magnifique, écrit et construit (il veut parfois donner l’impression du contraire), que de célébrer par antithèse ce qu’il condamne – la littérature inoffensive et anodine – en nous offrant ces pages décidément offensives et, au sens propre, inouïes.
L’ultime paradoxe offert par ce livre est d’y lire le désir de son auteur de céder à la tentation du retrait, de se livrer à un « recentrage terminal » (p. 349), alors qu’en réalité personne, depuis longtemps, ne nous avait aussi largement ouvert les yeux.


Stéphane Ratti

 

L’Ultima intervista di Pasolini Furio Colombo, Gian Carlo Ferretti, Traduit de l'italien par Hélène Frappat. Allia.

Les éditions Allia offrent aux lecteurs français la chance de lire le dernier témoignage de Pier Paolo Pasolini sous la forme d’un entretien accordé par l’écrivain italien à Furio Colombo le samedi 1er novembre 1975, quelques heures avant son assassinat. Ce dernier témoignage ne vient bien entendu pas remplacer des années d’interventions, la plupart du temps engagées et volontairement provocatrices, mais il a -en quelques lignes- le mérite d’offrir un instantané dans lequel s’est engagé celui qui pouvait en effet se sentir menacé lorsqu’il faisait remarquer à son interlocuteur pour le choix du titre à cette rencontre : « Voilà le germe, le sens de tout, a-t-il dit. Toi, tu ne sais même pas qui est en train d’envisager de te tuer. Choisis ce titre, si tu veux : ‘Parce que nous sommes tous en danger’. » Et même si nous ignorons encore aujourd’hui, la nature exacte du danger qui a réellement pesé sur l’auteur du dernier roman subversif Pétrole, et la véracité des thèses des complots politiques qui auraient souhaité la disparition d’un esprit trop libre, l’essentiel est à la fois ailleurs sans pour autant être absent de ces interrogations. Pour Pasolini, l’Italie, et bien entendu le reste du monde occidental, est en danger depuis longtemps déjà. Et même si l’intellectuel est bien conscient des limites de son combat avec les armes pourtant variées de son art (poésie, littérature, cinéma, théâtre…), il reste persuadé que la résistance n’a pas besoin du nombre et de l’influence pour porter ses coups à un système qui reste sourd aux cris de l’humain. Il n’hésite pas d’ailleurs à souligner combien le refus a toujours constitué un geste essentiel, celles et ceux qui ont toujours su dire non… Car c’est bien de l’humain dont il s’agit et qui touche le cœur même des angoisses de Pasolini : « La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les uns contre les autres », cela pourrait faire sourire, si cela n’avait pas été prononcé en 1975, il y a bientôt quarante ans…

 

“The Vatican manuscript of Spinoza’s Ethica » by Leen Spruit & Pina Totaro, Brill, 2012.

12838, tel est le numéro de la Bibliothèque Vaticane indexant l’un des manuscrits les plus importants de Spinoza puisqu’il s’agit du texte complet de l’Éthique, seul manuscrit restant de l’auteur. Or, Leen Spruit et Pina Totaro ont réalisé une véritable redécouverte, en retrouvant les traces de ce manuscrit qui s’avère être le plus ancien connu de Spinoza. Le lecteur pourra ainsi suivre le parcours de ce texte depuis la main de son auteur jusqu’à son transfert dans la Bibliothèque vaticane apostolique en 1922, après être resté dans les archives du Saint-Office depuis 1677. C’est, en effet, cette incroyable aventure qui est retracée dans ce livre en introduction, avant de proposer le texte latin de l’œuvre majeure du philosophe hollandais. Cette œuvre fut interdite alors même que son auteur souhaitait démontrer que l’homme devait dépasser l’esclavage de ses déterminismes et de ses passions pour atteindre la liberté, une position qui ne devait pas rencontrer l’assentiment du Saint Office.
Une édition critique de ce manuscrit est également proposée dans cet ouvrage parallèlement à l’étude détaillée de la vie de ce précieux document archivé. Cette parution permettra également au lecteur du XXI° siècle, à condition qu’il sache lire le latin, de prendre connaissance de la plus ancienne version du texte de l’Éthique dont nous puissions disposer aujourd’hui.

MUSIQUE Clément Janequin : un musicien au milieu des poètes, Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes (direction scientifique), Symétrie éditions, 2013.

Tout mélomane ayant écouté la première fois Le chant des oyseaulx de Clément Janequin, passée la surprise des étonnantes onomatopées, aura découvert tout un univers où langue, poésie et musique tissent un étonnant paysage qui fut celui du XVIe siècle et de cette fameuse Renaissance. C’est à ce grand musicien (ca 1485-1558) qu’est consacrée pour la première fois depuis 1948 une réflexion collective de grande ampleur faisant le point sur les connaissances, mais aussi les recherches en cours, sous la direction d’Olivier Halévy, Isabelle His et Jean Vignes. Ce volume imposant de près de 500 pages a choisi une approche pluridisciplinaire réunissant historiens, musicologues et littéraires. La polyphonie qui caractérise la musique de Clément Janequin, et celle du XVIe siècle, atteint souvent des niveaux de complexité que cache parfois la partie musicale plus connue du grand public avec les chansons descriptives évoquées précédemment. Il serait, en effet, réducteur de ne faire de Clément Janequin qu’un compositeur de plus d’airs à boire et à manger tant son art va pousser à l’extrême les intrications entre musique et bruit, description et évocation, une démarche essentielle pour comprendre les mentalités et goûts de cette époque cruciale de l’Histoire européenne. Les études de ce livre soulignent combien Clément Janequin réussira à dépasser l’expressivité de son temps en réduisant les frontières entre poésie et musique, cela grâce à son écriture musicale et à l’écriture littéraire, les deux domaines unissant avec Clément Janequin leurs forces pour dépasser le réel. Les textes des chansons deviennent dès lors musique alors que la composition musicale créée à son tour un nouveau langage. Cette analyse fait d’autant mieux ressortir la place de la singularité de cette expression vocale à la Renaissance que cette époque était paradoxalement plus « sonore » que la nôtre : imagine-t-on encore le cri des marchands dans les foires à l’heure de nos « musiques » d’ambiance dans les grandes surfaces, les chansons à tout moment de la journée, les interjections omniprésentes dans le théâtre comique… Mais l’art de Janequin fut de maître en musique de la plus heureuse manière ces bruits de la nature et des hommes en poussant cet art à un point tel qu’il en marquera son contrepoint. C’est donc à une approche faite de nuances et de subtilités qu’invite cette étude collective qui souligne cet art singulier de Clément Janequin dans son époque, tout en le replaçant dans un contexte historique où la belle littérature (Marot, Ronsard, Saint-Gelais) côtoie les bruits de la ferme et des forêts ; une heureuse invite à redécouvrir « Le chant du Rossignol » avec Dominique Visse et son Ensemble Clément Janequin (lire notre interview) !



 

 

Pascal Bouteldja « Un patient nommé Wagner » Editions Symétrie, 2014.


Pascal Bouteldja est docteur en médecine et consacre une vaste étude à Wagner, deux domaines a priori éloignés. Et pourtant, le compositeur bien connu pour ses opéras qui surent révolutionner le paysage musical de son temps et des décennies à venir peut également être perçu comme un cas intéressant la médecine si on se réfère à de nombreuses sources inédites réunies, dans cet ouvrage, par l’auteur, wagnérien passionné. Aussi, le pont est-il posé entre ces deux domaines, Wagner a, à l’image de son contemporain Nietzsche, un corps souffrant, un mal qui n’est pas sans influences sur sa vie et sur son art. Le lecteur est emporté grâce à une écriture fluide, et fort heureusement épurée du style médical, dans cette biographie de Richard Wagner avec ces anecdotes et cet éclairage que l’on ne connaissait pas de l’auteur de Tristan et du Ring. Christian Merlin dans sa préface cite Marcel Proust pour avertir des dangers qu’il pourrait y avoir à entreprendre une interprétation biographique des œuvres du compositeur, tout en poursuivant et citer cependant Wagner lui-même qui rappelait combien on ne pouvait comprendre son œuvre sans comprendre son auteur. Nous voilà alors pris dans une lecture stimulante qui ne vise pas, loin de là, à faire tomber le compositeur du piédestal où il fut placé dès son vivant, mais bien au contraire d’entrer plus encore dans l’intimité de ce génie par un angle inhabituel et rarement suivi jusqu’à cet ouvrage. Lors de ses premières années, l’enfant est chétif, puis quelques années plus tard, sujet à de multiples angoisses. Crainte des fantômes, de nuit comme de jour, caractère qui deviendra vite turbulent et colérique, aptitude précoce pour les acrobaties sont autant de traits de caractère notables de la personnalité du jeune Richard, sans que ces traits ne révèlent pour autant le génie de sa personne. A partir de là, l’étude menée par Pascal Bouteldja fourmille de données impressionnantes, le lecteur suivant tel un médecin le carnet de santé de Wagner au fil des étapes de sa vie et de ses nombreuses pérégrinations. Les liens entretenus entre ce corps souffrant et son œuvre sont plus ténus qu’il n’y parait, ainsi cette lettre de Wagner à son ami de toujours Franz Liszt est-elle symptomatique : « Ma santé vient de décliner au point que depuis dix jours que j’ai terminé l’ébauche du premier acte de Siegfried, il m’a été littéralement impossible d’écrire une mesure de plus sans être chassé de mon travail par des maux de tête les plus inquiétants. […] Je suis (en ce qui concerne mon système nerveux) comme un piano détraqué, et c’est d’un pareil instrument qu’il faut que je tire le Siegfried. » Nous ne sommes pourtant qu’en 1857 et Wagner aura encore 26 années à vivre… Ce livre offre une étude passionnante à plus d’un titre : pathologies et remèdes de l’époque, psychologie du musicien et son rapport avec son entourage, soulignant plus encore le rapport du génie avec son œuvre, et laissant apparaître combien le corps reste encore trop souvent un élément sous-estimé et que cet ouvrage contribue avec justesse à éclairer.

 

Jean-Yves Hameline « Leçons de Ténèbres » Editions Ambronay, (Distribution Symétrie), 2014.

L’usage de l’office des Ténèbres s’est peu à peu perdu, avec les siècles, et la sécularisation de la société. Et pourtant, aux XVII° et XVIII° siècles, ce rituel marquait la fin de la période de Carême et l’entrée dans les jours saints précédant la fête de Pâques. Associant liturgie et musique, les Ténèbres participaient de ce mystère divin célébré par toute la société de l’Ancien Régime à cette période majeure du calendrier liturgique. Jean-Yves Hameline (disparu en 2013) a consacré une étude incontournable et publiée aux éditions Ambronay, non seulement destinée aux musiciens qui auront à interpréter ce riche patrimoine musical – on pense bien entendu à Couperin et Charpentier – mais également pour tout mélomane qui aura tout autant plaisir à le découvrir. L’ouvrage est technique, certes, mais parfaitement accessible, reposant sur un important travail de recherche sur les sources d’époque, et de nombreuses reproductions d’ouvrages anciens intégrées dans le livre avec tous les commentaires et explications nécessaires à leur compréhension et à l’interprétation du chant des Leçons de Ténèbres en France à l’époque baroque. Jean-Yves Hameline a justement souhaité partir de ces récitatifs notés des Lamentations de Jérémie pour mieux exposer en quoi ils ont su inspirer l’écriture musicale des compositeurs du baroque français. Ce texte de l’Ancien Testament, d’un caractère sombre dû au contexte qu’il l’a vu naître, évoque la destruction de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ. C’est à partir de ces récitatifs canoniques que le livre retrace non seulement l’esprit, mais également les pratiques et rituels qui se développeront jusqu’aux siècles du baroque et dont les grands maîtres de la composition reprendront l’essence avec le talent qu’on leur connaît. C’est tout cet héritage qui est ici non seulement réuni et présenté avec une finesse d’analyse remarquable. Cette heureuse initiative peut seulement faire quelque peu regretter que ce riche patrimoine soit tant ignoré dans les liturgies actuelles de l’Église, catholique et, qu’heureusement, le monde actuel de la musique préserve totalement de l’oubli grâce à de telles démarches.
 

 

Richard Wagner « Ecrits sur la musique » traduit par Jean-Louis Crémieux-Brilhac et Jean Launay, préfacé par Richard Millet, Gallimard, 2013.


Richard Wagner, Franz Liszt « Correspondance » préface de Georges Liébert, collection Blanche, Gallimard, 2013.


Franz Liszt « Lectures et écritures » sous la direction de Florence Fix, Laurence Le Diagon-Jacquin et Georges Zaragoza, Hermann, 2013.


Un grand nombre d’écrits sur la musique de Richard Wagner n’était malheureusement plus disponible et cette nouvelle édition permettra- heureuse initiative - non seulement aux mélomanes, mais également à un public plus large de découvrir ou redécouvrir des sources souvent importantes pour la compréhension de l’œuvre et de l’époque du musicien. Car Richard Wagner est un homme de son temps et l’a même devancé sur bien des points en musique grâce à des novations qui étonnent encore aujourd’hui. Mais la littérature a également occupé une place importante chez Wagner, avec un gout particulier pour le théâtre qui nourrira le drame qu’il transposera si souvent en musique. Une des inspirations principales en musique fut cependant la personne même de Beethoven dont les symphonies détermineront la vocation musicale du jeune Wagner. C’est donc à ce compositeur de génie que sont consacrés les premiers écrits réunis dans ce volume et notamment cette Visite à Beethoven datant de 1840, nouvelle imaginant un jeune compositeur partant à pied à la rencontre du grand maître… Puis viennent des textes sur la Neuvième Symphonie qui avait littéralement plongé dans une extase mystique celui qui prendra lui-même conscience de sa propre force créatrice à l’école de ce brillant modèle. Mais il faut surtout relire cet essai datant de 1870 sur Beethoven, époque à laquelle le compositeur voit L’Or du Rhin et La Walkyrie créés à Munich. L’essence de la musique, la spécificité du musicien en tant qu’artiste, les rapports de la patrie et du musicien sont autant de thèmes abordés dans cet essai qui développe également une partie théorique dans laquelle les idées de sublime, de beauté et de perfection caractérisent ce langage universel qu’est la musique.
L’importance de l’écriture et notamment de la correspondance a aussi uni deux grands musiciens du XIXe siècle que furent Wagner et Liszt comme en témoigne le fort volume publié par les éditions Gallimard. Ce furent les mêmes éditions qui avaient déjà publié cette correspondance il y a 70 ans et qui fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition, revue et augmentée d’un appareil critique remarquable et accompagnée de documents souvent inédits. L’admiration portée par Franz Liszt à Richard Wagner était immense et le virtuose accepta bien des entorses à leur amitié en raison de ce génie qu’il avait perçu chez celui qui allait devenir son gendre. Nous découvrons ainsi au fil de ces lettres, toujours vivantes et pleines de fougue, les joies et les peines de ces deux génies que tout pouvait opposer sauf l’amour des arts et de la musique. Richard Wagner souligne d’ailleurs la valeur du silence pour mieux le comprendre dans une lettre écrite de Zurich le 2 juillet 1858 et il ajoute : « Tu apprendras le plus caché en faisant connaissance avec mon Tristan ». Suivront également de nombreuses informations permettant de mieux apprécier la genèse des œuvres évoquées. A travers le prisme de ces lettres, toujours soignées, le lecteur entend d’une certaine manière les compositions en cours et parfois même à venir. Le génie s’écrit devant nos yeux avec des mots, des maladresses et des incompréhensions souvent, mais toujours dans un élan passionné qui unit ces deux âmes vouées indéfectiblement à leur muse. Autre mérite, et non des moindres, de ce livre est de nous faire entrer au cœur même de la vie musicale, et plus généralement artistique, de l’Europe du XIXe siècle que parcourent ces deux génies.
A souligner, enfin, que les éditions Hermann ont également publié les actes de trois colloques de trois universités françaises associées afin de rendre hommage au plus européen des musiciens en cette année 2011, année du bicentenaire du musicien hongrois, Franz Liszt. Chaque colloque a souhaité aborder un aspect spécifique de la personnalité du grand virtuose. Liszt et la littérature ont, il est vrai, toujours été associés tant le musicien chérissait les lettres qui, bien souvent, nourrissaient directement ou indirectement un grand nombre de ses compositions. Franz Liszt était un grand lecteur et il suffit de lire quelques-unes de ses correspondances ou alors de parcourir les titres d’un grand nombre de ses œuvres pour y retrouver des références à Pétrarque, Dante, Goethe, Byron ou Lamennais, la liste exhaustive serait longue à continuer…
Liszt avait également une passion pour l’écriture que celle-ci prenne forme dans ses préfaces aux Poèmes Symphoniques, dans ses innombrables correspondances, ou encore pour la rédaction d’ouvrages – souvent méconnus – tels Des Bohémiens et de leur Musique en Hongrie, Lettres d’un bachelier es musique, … Mais Liszt est également le sujet d’écrits sur sa personne, souvent romancés, on peut penser au Contrebandier de Georges Sand, au dandy baudelairien, sans parler des nombreuses œuvres contemporaines qui ont su trouver leur inspiration dans cette personnalité complexe, à la fois champion de la virtuosité, héraut des plus grands idéaux, et touchée par une forte spiritualité au point de devenir abbé…
 

 

 

 

Ivan Wyschnegradsky « Libération du son _ Écrits 1916-1979 » textes réunis, présentés et annotés par Pascale Criton (édition scientifique), traduction de Michèle Kahn, Symétrie éditions, 2013.


Les textes théoriques du compositeur d’origine russe Ivan Wyschnegradsky sont enfin réunis en une seule édition critique grâce au beau travail réalisé par Pascale Criton et nous permettent ainsi d’entrer au cœur même de l’espace pansonore théorisé par celui dont le travail fut soutenu par Olivier Messiaen ou encore Henri Dutilleux . Ivan Wyschnegradsky est né à la fin du XIXe siècle à Saint-Pétersbourg et émigrera en France après la révolution bolchevique, pays où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie et où il réalisera l’essentiel de son œuvre. Il fait figure de pionnier de l’ultrachromatisme et de la musique microtonale. C’est en effet à Ivan Wyschnegradsky, mais aussi Julián Carrillo et Alois Hába, que l’on doit cet emploi de micro-intervalles, une manière de dépasser et d’aller au-delà du chromatisme selon ces théoriciens. Carrillo inventera ainsi une notation avec tiers, quarts, huitièmes et seizièmes de ton, ce qui encouragera ces musiciens à construire des instruments qui répondent à cette nouvelle approche. Wyschnegradsky élaborera en effet un piano spécial à quart de ton, premier d’une longue série d’instruments bien particuliers.
Il apparaît vite indispensable à la lecture de cet important volume de replacer cette réflexion dans le contexte plus général du symbolisme, du futurisme et des constructivistes. Dans son introduction, Pascale Criton souligne en effet combien il restait à étudier dans le domaine de la musique ce qui a déjà été défriché dans le domaine de la peinture (de Malevitch à Kandinsky), de la danse (Diaghilev et les Ballets russes), ou de la littérature (de Biély à Mandelstam) entre la Russie et l’Europe de cette époque.
Conçu en quatre parties chronologiques, cet ouvrage, premier du genre en français, couvre l’ensemble de la création du théoricien avec, pour commencer, ses années russes, déterminantes pour son parcours futur et éclairant la gestation d’une œuvre qui sera pleinement développée à partir de son émigration en France en 1920. C’est en effet dès le début des années 20 que Wyschnegradsky soulignera dans ses écrits la nécessité d’une révolution dans la musique à laquelle il s’emploiera dés ses premiers articles, avec en 1924, un article au titre essentiel : la musique à quarts de ton. La troisième partie du livre développe justement cette microtonalité si essentielle dans la pensée du théoricien. Particulièrement instructive, cette partie montre combien Wyschnegradsky s’impliqua personnellement dans le développement de ses théories, allant même jusqu’à la controverse avec d’autres théoriciens pourtant proches de sa pensée, et notamment celle l’opposant à Alois Haba quant à la réalisation de la musique à quarts de ton au moyen de deux pianos accouplés (l’un au diapason normal, l’autre d’un quart de ton plus haut).

 

La quatrième partie du livre couvre la période des années 50 – si essentielles si l’on pense à la musique sérielle – jusqu’à la mort du compositeur en 1979. L’ultrachromatisme se développe ainsi au-delà du quart de ton, et s’élargit à d’autres instruments. Wyschnegradsky développe également une belle réflexion dans un article intitulé continu et discontinu en musique et où le théoricien souligne combien le Xxe siècle a connu le passage de la conscience tonale (parenté acoustique des sons) à celle post-tonale, et élargit son propos à la dimension spatiale. Afin de mieux apprécier encore la portée de ce compositeur et théoricien hors du commun, on lira avec profit la dernière étude intitulée Perspectives par Pascale Criton et qui invite à évaluer le rayonnement de la pensée et de l’œuvre d’ Ivan Wyschnegradsky, une œuvre dont l’importance fut très tôt appréciée par Olivier Messiaen, et à sa suite Claude Ballif, et que cet ouvrage nous invite à découvrir de bien belle manière.
 

Sciences

Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie, Muséum d’Histoire Naturelle, Artlys éditions, 2014.

L’académicien, et amoureux de la minéralogie, Roger Caillois estimait que « De tout temps, on a recherché non seulement les pierres précieuses, mais aussi les pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur ». Ces temps de l’homme sont infinitésimaux si l’on considère l’immensité géologique, véritable matrice d’où sont nés ces trésors réunis dans le dernier livre paru « Trésors de la terre – Galerie de Minéralogie » du Muséum d’Histoire Naturelle. La remarquable collection de Roger Caillois a d’ailleurs fait l’objet d’un don à ce Museum et, en attendant que l’ensemble de la Galerie ouvre au public après sa réorganisation, une sélection accompagnée de pièces des collections du Muséum sont actuellement présentées sous forme d’exposition, et ce livre vient l’accompagner à point nommé. Ainsi que le soulignent Gilles Bœuf et Thomas Grenon, respectivement président et directeur du Muséum, c’est de découvertes dont il s’agit avec ces « Trésors de la Terre » exposés au public dans la galerie de Minéralogie. Découverte, bien entendu, en raison de ce qu’évoquait en préambule l’écrivain, cette curiosité qui retient le regard pour différents motifs : beauté, étrangeté, bizarrerie, particularités... et où se glisse l’imaginaire et le rêve. Découverte également de leur origine, de leur formation et de leur conservation jusqu’à notre époque, car on l’oublie trop souvent qu’un minéral vit et peut malheureusement mourir également. C’est enfin de découvertes au pluriel auxquels invite ce beau livre avec pour chaque spécimen retenu, non seulement son identité, mais aussi les catégories et classification qui le concernent. L’iconographie est remarquable et, si elle ne dispense pas bien entendu de découvrir ces chefs-d’œuvre de la nature sur place au Muséum, elle invite au rêve et à cette curiosité qui furent si chers à Roger Caillois et que nous pouvons faire nôtre grâce à ce beau livre.

 

Guide des insectes des prés et des prairies de Vincent Albouy, Belin éditions, 2014.

Vincent Albouy a décidé de nous convier à une balade bucolique en pays d’entomologie. L’été est propice à ce genre de découvertes même si l’univers des insectes bruisse de vie tout au long de l’année de mille et une manières. Le Guide des insectes des près et des prairies est conçu de manière très pratique afin qu’il soit non un livre de table ou de chevet de plus, mais bien un compagnon de découvertes dans les prés et autres prairies où « fourmillent » une vie extraordinaire de diversités et qui pourrait bien donner le vertige si le spécialiste qu’est Vincent Albouy n’y mettait pas un peu d’ordre. Aussi l’ouvrage – dès ses rabats indiquant les formes principales d’insectes pouvant être identifiés assez facilement – renvoie pour chaque espèce à un descriptif détaillé accessible et néanmoins complet. Vous avez décidé de vous promener le soir à la nuit tombée et vous restez interdit devant ces petites lumières d’un vert incroyable ? Vous vous doutez qu’il s’agit des fameux vers luisants ou lucioles, mais connaissiez vous la forme de cet insecte pour le moins étonnant et saviez-vous que seule la femelle émettait cette étrange lumière visible de loin l’été afin d’attirer les mâles pour la reproduction ? Les promenades diurnes ou à toute heure réservent bien entendu de nombreuses autres surprises telles ces nombreuses chenilles que l’on apprendra vite à différencier grâce aux belles reproductions accompagnant leur description. Des plus beaux insectes tel le somptueux Turquoise au plus étrange Aphrophore de l’aulne digne d’un film de science-fiction, l’univers des insectes développe sous nos yeux ébahis la diversité de la forme animale, une belle leçon !

 

Trinh Xuan Thuan "Dictionnaire amoureux du Ciel et des Etoiles" Editions PLON / FAYARD.

 

Trinh Xuan Thuan a réussi ce pari extraordinaire de rendre l'astrophysique et les origines de notre univers comme étant une mélodie familière à nos oreilles ! Le célèbre astrophysicien d'origine vietnamienne, professeur d'Astronomie à l'Université de Virginie à Charlottesville, est également un francophone convaincu puisqu'il partage sa vie entre les Etats-Unis et la France. Il est auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation en français sur l'Univers et les questions philosophiques qu'il pose.
Thuan est également chercheur à l'Institut d'Astrophysique de Paris. Rencontre avec un grand scientifique, mais également avec un troubadour de l'immensité galactique !

 

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Spiritualités Paul Valadier « Lueurs dans l’histoire – revisiter l’idée de Providence » Salvator, 2017.

La Providence n’a plus depuis longtemps la place qu’elle occupait dans les sociétés théocratiques. Cette « Divine Providence nous rappelant dans nos États » d’un Louis XVIII quelques années après la Révolution de 1789 semble bien loin, tout au moins en Occident. Le pouvoir politique a banni l’idée de transcendance pour la reléguer à la sphère privée, dès lors une issue qui dépendrait non pas de notre volonté, mais d’un Dieu qui veillerait à notre sort est depuis longtemps absente de nos démocraties. Le Père Valadier, jésuite, et qui a dirigé la revue Études explore depuis longtemps ces frontières entre la foi et la raison, la religion et l’athéisme. L’auteur part de l’idée que la défaite annoncée et alimentée des forces de la mort n’est pas une fatalité. Les diagnostics inquiets, et inquiétants ainsi qu’en convient l’auteur, ne manquent pourtant pas. La planète comme notre civilisation sont menacées, non point hypothétiquement mais avec des mesures alarmantes. Cependant, si l’on reprend l’histoire même de ces civilisations, combien de fois cataclysmes, fins de monde et autres nuits des temps n’ont- ils pas déjà surgi et pour certains se sont réalisés ? C’est en tant que philosophe que Paul Valadier ose poser ces questions, sommes-nous condamnés à la fatalité de ces prédictions ou est-il possible de croire à une autre voie, celle d’une issue non fatale guidée par la Providence. Espérance, Providence, Foi sont autant de notions qui demandent à être éclairées. C’est selon le triple regard de la conscience commune, du philosophe alerté par ces interrogations et du croyant conduit à un discernement encore plus urgent que cette réflexion est brillamment menée par l’auteur. Une interrogation tout récemment rappelée par le pape émérite Benoît XVI dans son message envoyé aux participants à un Congrès en Pologne organisé à l'occasion de son 90e anniversaire, et soulignant également l’importance d’une autre voie que celle de l’athéisme omniprésent ou de son alternative opposée d’un État radicalement religieux. Paul Valadier nous invite à explorer ces confins de la résignation et du nihilisme sous l’éclairage de l’Histoire pour nous proposer d’autres chemins, ceux du déchiffrement des signes des temps, ces messages courts – trop courts souvent pour nos consciences sur sollicitées – mais qui ne demandent pourtant qu’à retenir notre attention !

  « Quand brille la lune » Charles Delhez et Fleur Nabert (illustrateur), Editions Fidélité, 2017.

Le Père Charles Delhez est un jésuite qui a publié une quarantaine de livres et enseigne les sciences religieuses. Dans ce livre au petit format carré, facilement transportable, et à la jolie couverture, une centaine d’histoires ont été rassemblées par ses soins, avec de belles illustrations sobres et concises de l’artiste Fleur Nabert. L’art du conte est immémorial, certainement aussi ancien que la parole. Ayant perdu de son importance dans nos sociétés modernes, il a encore quelques présences dans les sociétés traditionnelles ayant résisté aux modes de communications internationaux. Pour faire revivre ce partage d’expériences, des histoires pour certaines connues, d’autres non, ces contes et paraboles ont fonction de retenir l’attention de l’auditoire et de faire passer des messages souvent marquants car gravés dans notre mémoire ancestrale. Aussi le Père Delhez se souvient-il de ces soirées passées autour du feu - autre constante ayant bravé les temps – et de ces récits partagés au son d’une guitare ou de chants. Partages, émotions, lorsque la pénombre fait tomber les masques de l’apparence. Qu’il s’agisse de faire la part des choses lorsque l’amitié est blessée pour une parole ou un acte accompli sur une journée pour 3650 autres d’amitié, ou du témoignage émouvant d’un prof de gym, autrefois alpiniste, tout a valeur d’exemple à méditer dans ces récits courts et incisifs. Ils pourront faire le plaisir des familles à la fin d’un repas, des camps scouts après les longues marches ou tout simplement en solitaire lorsque le doute ou l’espérance pointe leur nez !

  Sophie de Gourcy « Apprendre à voir : La Nativité » 128 pages, Desclée de Brouwer, 2016.

Sophie de Gourcy a eu très tôt un goût marqué pour l’histoire et notamment l’histoire de l’art. Conférencière, enseignante et auteur de nombreux essais, elle n’a eu cesse de faire partager cette attirance pour l’art et notamment l’art chrétien au plus grand nombre. Ce sont dans cet ouvrage huit représentations de la Nativité qui ont été retenues pour mener une belle et riche réflexion sur l’un des épisodes à la fois le plus incroyable – un Dieu fait homme – et le plus émouvant – dans le corps d’un nouveau-né parmi les plus démunis… L’image compose les étapes de cette réflexion où le mystère s’avère être le fil directeur de ces propos. Comment l’homme, et en l’espèce l’artiste, peut-il appréhender et rendre à sa manière cette immense interrogation ? L’Incarnation a nourri de tout temps réflexions théologiques et inspirations artistiques, aucune discipline n’ayant échappé à ce thème fertile. Chaque tableau, chaque œuvre nous parle de cet unique fait dans l’histoire de l’humanité, mais en dit également long sur le peintre et son époque. Couleur, formes, lumière composent un style propre à chaque période et à chaque lieu. En une contemplation renouvelée, le lecteur « apprend à voir La Nativité » selon les termes de l’auteur par un œil informé permettant d’en distinguer toutes les nuances et subtilités. De Fra Angelico avec sa célèbre Nativité du Couvent San Marco de Florence jusqu’à Jordaens et son Adoration des bergers réalisée en 1617, en passant par Lorenzo Lotto, Van der Weyden ou encore Zurbaran, le lecteur arpente un florilège des plus beaux tableaux, décryptés par l’auteur et livrés à sa propre analyse et méditation.
  Le Cantique des cantiques / sept lectures poétiques : hébreu, grec, latin, quatre traductions en langue française, relié au format 19 x 26 cm, 192 pages, Collection Textes, Editions Diane de Selliers, 2016.

La diversité des langues concourt à l’unicité du verbe. Ce qui a été dit sera traduit en autant de facettes qu’un diamant l’autorise. Aussi, réunir en un seul volume sept lectures poétiques du Cantique des Cantiques est œuvre non seulement de connaissance, mais aussi expérience de la diversité dans l’unité. C’est cette sacralité au sens étymologique du terme des textes fondateurs qui est soulignée par une telle initiative née d’une expérience faite par Diane de Selliers d’une lecture comparée de la Bible dans la version de la Bible de Jérusalem et de celle d’André Chouraqui. Contrairement à ce que l’on avait pu penser naguère, traduire la Bible dans les langues vernaculaires, loin d’en diluer le sens, en enrichit le contenu. Aussi l’éditrice a-t-elle souhaité avec raison s’inscrire dans la continuité renouvelée des bibles polyglottes du XVIe siècle humaniste avec ce nouveau volume de la Collection Textes donnant à lire dans sept versions différentes, dont quatre traductions françaises, Le Cantique des Cantiques. Cette dernière édition, troisième volume de cette Collection a retenu pour ce faire la version de la Biblia Hebraica Stuttgartensia pour l’hébreu, de la Septante pour le texte grec, et la Neo-Vulgate pour le texte latin, trois versions entourant pour ainsi dire celles françaises. Quant aux versions françaises elles-mêmes, Le Cantique des Cantiques des éditions Diane de Selliers réunit celle de la Bible de Jérusalem (catholique), de la Bible Segond (protestantisme), de la Bible du Rabbinat (judaïsme) et la fameuse traduction d’André Chouraqui. Quelle plus belle invitation à un dialogue interreligieux que d’offrir par l’exemple de ce texte tout ce qui rapproche, et distingue également, les traditions hébraïque, grecque, latine et contemporaine ? Mais au-delà de la foi et des questions spirituelles, c’est à la poésie de la langue à laquelle invite ce texte du Cantique où la figure du roi Salomon rayonne et fait du Cantique des Cantiques certainement la source la moins confessionnelle et la plus ouverte avec les Psaumes à une lecture partagée du plus grand nombre.
Ainsi que l’a souligné André Chouraqui, le Cantique des Cantiques offre au lecteur deux plans indissociables : le plan humain d’un amour entre un homme et une femme et un plan cosmique visant la création tout entière. Nombreuses ont été les interprétations de ce texte singulier dans l’Ancien Testament, les allégories étant fréquentes et incluant notamment le rapport possible entre le Christ et son église. À l’image des textes immémoriaux que nous lisons encore au XXI° siècle, les lectures sont foisonnantes et la présente édition par sa multiplicité des angles offerts renforce cette impression. Mais ce qui converge dans toutes ces langues et traductions, c’est la force étonnante de l’amour, dans sa richesse, sa profusion, mais aussi sa concision parfois, sa poésie toujours. Variation à l’infini des gammes de l’amour, ce Cantique est selon l’étymologie du terme une des louanges les plus élevées sur ce qui distingue l’homme des autres éléments de la création. La femme et l’homme en découvrant l’amour apprennent à se découvrir dans leur singularité mais aussi dans leur communion, ce que résuma en des termes inoubliables Montaigne à l’égard de La Boétie dans son fameux : « Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi », parfait écho de la Première lettre de saint Paul aux Corinthiens en son chapitre 13. Cette lecture plurielle offerte par cette édition soignée de textes en regard se poursuivra avec les nombreuses autres études réunies dans ce volume : la tradition des Bibles polyglottes par Jean-Christophe Saladin et les analyses éclairantes de Marc-Alain Ouaknin.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Benoît XVI avec Peter Seewald « Dernières conversations » Fayard, 2016.

C’est un pape émérite serein et habité plus que jamais par la prière confiante que le journaliste Peter Seewald a rencontré pour de Dernières conversations entamées il y a longtemps déjà lorsque celui qui allait devenir le pape Benoît XVI et était alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il ne faudra pas s’attendre à des révélations fracassantes dans ces pages, la personnalité du pape retiré n’y invitant guère, mais plutôt à des précisions et des ajustements par rapport aux nombreux « commentaires » et autres interpolations qui ont pu être faits après sa démission. Avant de retracer avec le pape le parcours d’une vie riche en responsabilités, Peter Seewald souligne les premières impressions qu’il eut lors de sa rencontre avec Benoît XVI. Il évoque un pape vivant dans la quiétude d’une vie monacale en cultivant « ainsi davantage mon amitié avec les psaumes, avec les Pères » confie Josef Ratzinger lui-même décrivant ses journées au couvent Mater Ecclesiae dans les jardins du Vatican où le pape émérite réside depuis sa démission. Silence, méditation, prière – parfois plus difficile à prolonger en raison du grand âge -, lectures et rencontres avec des amis, et de nombreux visiteurs souhaitant témoigner leur affection à ce « philosophe de Dieu » comme le nomme justement Seewald. C’est donc un homme apaisé qui livre une dernière fois un témoignage sur les raisons de sa renonciation au ministère de Pierre, après un pontificat actif et réussi dans sa lutte contre l’étiolement de la foi, une de ses priorités malgré les dénigrements et autres attaques médiatiques dont Benoît XVI a pu faire l’objet. C’est aussi une humilité profonde et sincère qui ressort des premiers propos d’un homme qui se sait affaibli par l’âge, lucide sur ses forces qui diminuaient, alors que les enjeux de la foi ne faisaient que s’accroitre. Nul regret, nul remord dans les propos du pape émérite et ce ne sont certainement pas les « scandales » du Vatileaks qui ont eu un poids sur la balance dans cette décision prise dans la solitude d’un homme face au Dieu qui a été sa raison de vie et de foi depuis son baptême. Le but du pontificat de Benoît XVI reposait sur la foi et la raison rappelle-t-il, deux priorités qui ont incarné sa mission, et pour laquelle il a su offrir une réflexion à la fois de haut niveau et en même temps accessible, le pédagogue qu’il fut toujours n’étant jamais loin. Sa proximité avec le Seigneur, une fois de plus dans l’humilité d’un témoignage spontané, touchera le lecteur avec cet aveu d’être « éloigné de la grandeur du mystère » tout en avouant que le Seigneur n’est jamais loin de lui dans le quotidien de sa vie retirée des responsabilités de l’Église.
Peter Seewald tint à recueillir un témoignage direct de celui qui décida de manière incroyable de renoncer à son pontificat. Le lecteur apprendra que cette décision fut prise en aout 2012, au moment des grandes vacances, dans le plus grand secret jusqu’à son annonce devant ses cardinaux atterrés le 11 février 2013, une annonce faite en latin, une langue que le pape maitrise plus que l’italien à l’écrit, et probablement pour assurer sa confidentialité avant sa diffusion. La motivation profonde rappelée par le pape émérite pour cette décision réside principalement dans cette conviction qu’il n’était plus en mesure d’assurer pleinement sa mission en raison des nombreux engagements exténuants qu’imposait son ministère. Il n’y eut nulle reculade devant la pression dans son choix mais bien « libérer ce siège » qui devait revenir à un successeur plus à même de pouvoir réaliser tous ces actes concrets que Benoît XVI estimait ne plus pouvoir assumer pleinement. Le pape émérite avoue d’ailleurs sa surprise lorsque Jorge Maria Bergoglio est apparu sur la loggia de la basilique Saint-Pierre, un évènement que le pape récemment retiré suivait alors à la télévision comme des millions de personnes… Étonnement, mais pas désapprobation tant Benoît XVI a accueilli avec un profond bonheur le fait que l’Église soit désormais représentée dans ses plus hautes responsabilités par un prélat issu de l’Amérique du Sud. Une fois de plus, il ne faudra pas s’attendre à des divergences ou à des critiques insidieuses dans les propos de celui qui tout de suite affirma son obéissance absolue à son successeur. Bien au contraire, Benoît XVI approuve le style et le charisme du pape François et si des différences sont bien évidemment possibles, aucune opposition ne peut être relevée selon le pape émérite avec son successeur. L’homme apparaît d’une lucidité émouvante dans ces propos consignés avec pudeur mêlée d’audace parfois de la part du journaliste qui connaît bien son interlocuteur, un homme qui sait pleurer lorsqu’il évoque son départ en hélicoptère, plus pour la peine qu’il pouvait faire peser sur ses proches que sur lui-même, un homme beaucoup plus humain que les caricatures ont malheureusement voulu faire croire et que ce livre émouvant contribuera à écarter.

Philippe-Emmanuel Krautter

   

     

  

 

Les grandes figures de la spiritualité chrétienne, une collection dirigée par Michael Lonsdale Le Figaro – Presses de la Renaissance

Une nouvelle collection de livres-disques vient de débuter consacrée aux grandes figures de la spiritualité chrétienne allant de saint Augustin à Mère Teresa sous la direction du comédien Michael Lonsdale. Afin que leur message ne tombe dans l’oubli, chaque livre établit une biographie, une analyse de leur message et de leurs écrits avec en complément un CD audio proposant une sélection d’extraits lus par Michael Lonsdale lui-même. C’est une collection de 40 volumes qui est prévue et qui composera une encyclopédie unique consacrée à ces personnalités incontournables dont le message parle encore de manière puissante au contemporain du XXIe siècle. Le texte écrit de manière agréable propose de retenir l’essentiel de la pensée de la personnalité présentée avec en complément une présentation de textes emblématiques et un abécédaire permettant de se familiariser avec les termes et concepts le concernant. Utile et agréable complément, le CD audio permet, quant à lui, de de découvrir et d’entendre certains des textes de ces grandes figures de la spiritualité chrétienne lus avec cette voix incomparable qu’est celle de Michael Lonsdale, conteur devant l’Éternel…


Volumes parus :
Vol 1 Saint François d’Assise
Vol 2 Saint Augustin

Vol 3 Mère Teresa

Vol 4 Charles de Foucauld

Vol 5 Luther

Vol 6 Jean-Paul II

Vol 7 Saint Ignace de Loyola

Vol 8 Saint Louis

Vol 9 Saint Paul
Vol 10 Sainte Thérèse de Lisieux

Vol 11 Saint Benoît
Vol 12 Saint Nicolas
Vol 13 Calvin
Vol 14 Padre Pio

Vol 15 Sainte Thérèse d’Ávila
Vol 16 Saint Vincent de Paul
Vol 17 Saint Thomas d’Aquin
Vol 18 Sainte Bernadette Soubirous

Vol 19 Pierre Teilhard de Chardin
Vol 20 Sœur Emmanuelle

Vol 21 Jean XXIII
Vol 22 Saint François de Sales
Vol 23 Saint Jean de la Croix
Vol 24 Sainte Jeanne d’Arc
Vol 25 Saint Grégoire de Nazianze

Vol 26 Saint Bernard de Clairvaux
Vol 27 Catherine Labouré
Vol 28 Abbé Pierre
Vol 29 Saint Jean Chrysostome
Vol 30 Saint Martin de Tours

Vol 31 Saint Dominique

Vol 32 Marthe Robin

Vol 33 Saint Antoine de Padoue

Vol 34 Saint Jacques

Vol 35 Sainte Catherine de Sienne

Vol 36 Saint Curé d'Ars
Vol 37 Saint François Xavier
Vol 38 Sainte Geneviève
Vol 39 Don Bosco

Vol 40 Sainte Claire d'Assise


http://boutique.lefigaro.fr/produit/125903-les-grandes-figures-de-la-spiritualite-chretienne-1-a-20

  Le roman de la Bible Figaro Hors-Série

Elle est tout à la fois le best-seller indépassable du millénaire, une source historique majeure sur le monde antique, le Livre saint qu’invoquent les juifs et les chrétiens comme la Parole de Dieu. Ses héros ont pour nom Abraham, Moïse, Isaïe, David, Marie, Jésus, Hérode, Ponce Pilate, Paul de Tarse... En partenariat avec l’Ecole biblique de Jérusalem, Le Figaro Hors-Série explore ce monument littéraire unique en son genre : quels en sont les auteurs ? Comment réconcilier Bible et Histoire ? L’archéologie permet-elle de vérifier l’Ecriture sainte ? La Bible a-t-elle écrite sous la « dictée » de Dieu ? Les Evangiles sont-ils des reportages ? Jésus avait-il des frères ? L’Apôtre Saint Jean est-il l’auteur de l’Evangile qui porte son nom ? Somptueusement illustré par Fra Angelico, Botticelli, Michel-Ange, Caravage, Rembrandt, Gustave Doré, les mosaïstes de Saint Marc de Venise, les maîtres verriers de la Sainte-Chapelle et les enlumineurs, les sculpteurs romans de Conques, ce numéro double offre toutes les clés pour découvrir la Bible. (présentation de l'éditeur)

  Livret Lectionnaire de la Passion format : 18 x 24, 96 pages, AELF, Desclée-Mame, 2016.

Les jours de la Passion célébrés, année après année, depuis plus de XXe siècles, sont au cœur de la liturgie chrétienne. Les éditions Mame ont à cet effet édité un coffret rouge comme la couleur du sang versé par le Christ et couleur retenue pour certains offices de la Passion réunissant quatre livrets réunissant l’ensemble des lectures retenues pour la Semaine sainte. D’un format 18 x 24, ces quatre livrets intègrent les lectures des années A (Passion selon saint Matthieu), B (Passion selon saint Marc), et C (Passion selon saint Luc - année en cours actuellement), ainsi que la Passion du Vendredi saint selon saint Jean commune aux trois années. Cet ensemble sera particulièrement adapté aux lectures à plusieurs voix faites pendant la Semaine sainte, chaque lecteur pouvant disposer d’une édition en gros caractère avec une signalétique en rouge distinguant bien chaque intervenant. Ces lectures sont tirées du Lectionnaire pour les messes des dimanches et des fêtes et solennités pouvant l’emporter sur le dimanche élaboré par Commission épiscopale francophone pour les traductions liturgiques, Lectionnaire déjà présenté dans ces pages.

 

Pape François « Le nom de Dieu est Miséricorde » Presses de la Renaissance, Robert Laffont, 2016.

Notre société serait-elle malade de la culpabilité et des accusations qu’elle fait systématiquement reposer sur l’autre, sans jamais inviter à s’interroger ? C’est sur ce constat que s’ouvre le dernier livre du pape François sur la miséricorde, en relevant que nous sommes malades de nous voir mieux que nous sommes, et ravagés par les accusations que nous portons sur les autres. Se pencher avec compassion sur les misères de l’humanité, la nôtre en premier, tel est le message essentiel de la miséricorde qui est au cœur de l’Année sainte célébrée depuis l’automne dernier. Partant d’une homélie sur la femme adultère évoquée dans l’Évangile (Jn, VIII, 11), François souligne combien Jésus non seulement ne condamne pas la pécheresse, mais lui pardonne en la laissant aller en lui enjoignant de ne plus pécher, le péché n’étant ni nié, ni occulté, mais dépassé par l’amour divin : « Dieu pardonne non avec un décret, mais avec une caresse » souligne le pape. Andrea Tornielli est parti d’une homélie passée à laquelle il avait assisté pour suggérer au Saint-Père l’idée d’une interview sur la Miséricorde. Celui-ci a accepté en soulignant combien cette dernière n’était pas le fait d’une circonstance particulière, mais avait muri tout au long de sa vie de prêtre et se révélait essentielle aux temps que nous vivions actuellement. François rappelle dans ces pages qu’être miséricordieux, c’est étymologiquement « ouvrir son cœur au mystère », une ouverture pour laquelle il n’hésite pas à livrer des exemples concrets tirés de son histoire personnelle, des prêtres qui ont marqué sa jeunesse par leur miséricorde sans limites à l’exemple du père Duarte, de Don Enrico Pozzoli ou encore du père José Ramon Aristi. Quelle voie prendre pour aller vers la Miséricorde ? Le pape François part de la confession, à la fois parce qu’elle est le moyen d’obtenir le pardon et par là même le rétablissement d’un lien social brisé, véritable rencontre avec la miséricorde. Une fois de plus le Saint-Père démontre que l’humilité doit s’exercer à tous les niveaux et à commencer par le sien, en s’avouant pécheur et en voyant en chaque personne incarcérée ou chaque prostitué(e), une situation qui aurait pu être la sienne. La tolérance dans le regard porté à l’autre est une des plus belles voies vers la miséricorde qui doit conduire à ne jamais fermer la porte à quiconque, à commencer également par soi-même.

 

À l'écoute de la Bible Homélies, Dimanches et fêtes Année C, Michel Viot, Artège, 2016.

Les lecteurs du père Michel Viot connaissent le parcours atypique de cet homme qui de pasteur luthérien en 1968 est entré dans la franc-maçonnerie avant d’être ordonné prêtre pour le diocèse de Blois, curé, vicaire épiscopal…
Enrichi par ce parcours, il s’est lancé avec toute l’énergie qui le caractérise dans le commentaire de la Parole de Dieu en proposant des homélies pour chaque dimanche de l’année. Après l’année A et B, c’est donc le troisième volume correspondant à l’année C du calendrier liturgique qui vient terminer cette vaste entreprise. Commentaire vif et inspiré de la parole de Dieu avec des homélies pour tous les dimanches de l’année ainsi que les fêtes, l’auteur a retenu pour celui-ci la pensée de Benoît XVI considérant chaque homélie comme « actualisation du message scripturaire » dans la vie quotidienne de chaque fidèle. C’est bien évidemment une mission et une tâche ardues qui incombent aux prêtres dimanche après dimanche face à une assemblée toujours variée, disparate en âge et en culture, sans parler du cheminement personnel dans la foi de chacun d’entre eux. Pour cela, l’interprète et le commentateur se doivent de rendre compréhensible la Parole aujourd’hui en une prédication qui ne saurait être un exercice de style mettant en valeur l’orateur. La substance du message évangélique doit être proposée pour mieux intérioriser l’Évangile ainsi que le souligne le cardinal Mamberti dans sa préface au livre, une dimension qui est au cœur de l’encyclique Evangelii gaudium où « l’homélie reprend ce dialogue qui est déjà engagé entre Dieu et son peuple ». C’est cette inspiration qui guide chaque prédication proposée par le père Michel Viot en un engagement franc et inspiré, allant droit à l’essentiel tout en ayant recours au contexte et explications nécessaires à la compréhension de chaque texte. Un recueil de prédications engagées qui devrait guider chaque fidèle, dimanche après dimanche.

 

Joseph Ratzinger – Benoît XVI « L’enfance de Jésus » Texte intégral lu par Sylvain Lhermitte, collection Dire la parole CD Audio mp3, Saint-Léger Productions.

Les éditions Saint-Léger Productions viennent de publier une série de livres à écouter sur format CD-Audio mp3 avec des références incontournables en théologie dont notamment certains écrits essentiels de Joseph Ratzinger – Benoît XVI. Écouter « L’enfance de Jésus » peut être une bonne idée pour les fêtes de la Nativité, l’ouvrage n’étant pas, en tant que tel, un troisième volume venant s’ajouter aux deux précédents ouvrages sur Jésus écrits par le pape Benoît XVI. Celui qui signe cette dernière étude de son nom d’état civil et de théologien – Joseph Ratzinger – prend soin en effet d’avertir ses lecteurs que ce petit livre se veut seulement une porte d’entrée à sa réflexion antérieure consacrée à la figure et au message de Jésus. Et peut-être pouvons-nous paradoxalement rappeler la fin de la réflexion du successeur de Pierre pour mieux comprendre la portée de ce livre : Le fin théologien, loué par ses pairs, et unanimement salué par ses anciens étudiants pour la justesse et la pédagogie de ses analyses, relève, en effet, en conclusion de ce dernier livre : « La parole de Jésus est trop grande pour le moment », et même sa mère, Marie, et Joseph ne comprirent pas tout le sens des paroles du jeune enfant alors qu’Il se trouvait au Temple et que ses parents étaient repartis sans lui. Benoît XVI souligne cette donnée combien essentielle pour notre époque : « Marie ne comprend pas la parole de Jésus, mais elle la conserve dans son cœur et là, elle la fait parvenir petit à petit à sa maturité », ce qui peut apparaître, pour paraphraser saint Paul, un scandale pour notre époque et une folie pour les rationalistes que nous sommes devenus…
Le pape va ainsi tisser tout au long de ce livre un fin maillage d’exégèse sur les témoignages de l’Enfance de Jésus, témoignages très parcellaires qui reposent essentiellement sur les évangiles de Luc et de Matthieu. La question méthodologique rappelée par le théologien qui a quitté ses chères études pour le ministère de Pierre est la suivante : qu’ont voulu signifier les évangélistes en rapportant ces faits et ces paroles ? Et, de nos jours, au XXI° siècle, quel sens doit-on leur accorder et est-ce vrai pour nos contemporains ? La complexité de cette approche pourtant a priori simple apparaît dès la question de l’origine de Jésus : sa généalogie est à la fois connue et explicitement rappelée par les textes, mais en même temps un mystère demeure, celui de son Père divin… C’est cette complexité irréductible qu’il convient d’accepter pour mieux suivre la pensée de Benoît XVI et qu’il souligne dans l’épilogue de son livre : Jésus a pensé et appris d’une manière humaine, et en même temps, l’enfant connaît le Père et vit en sa présence, ce qui le distingue des autres hommes. Il est vrai homme et vrai Dieu, ce qui est parfaitement résumé par le prologue de l’évangile de saint Jean « et verbum caro factum est et habivit in nobis » : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. La foi dans ce Verbe fait chair confère une nouvelle origine aux croyants et leur donne une nouvelle naissance : ils sont engendrés par Dieu au nom du Christ. Le « oui » libre de Marie manifeste cette acceptation qui doit être celle du croyant selon Benoît XVI, pour que chacun devienne ainsi la demeure de Dieu. Aussi, pour conclure sur ce livre d’une sensibilité rare à écouter, réécouter et à méditer, pouvons-nous retenir cette belle image conjuguée du consentement pleinement libre de Marie qui la conduit avec son époux Joseph dans cette fameuse grotte de Bethléem et celle des mages, symboles de l’humanité en marche vers le Seigneur, même point convergent, et point de départ d’une nouvelle espérance…
Cette porte d’entrée permettra de découvrir les deux autres réflexions du pape théologien disponibles également en format audio que sont Jésus de Nazareth 1) Du Baptême dans le Jourdain à la Transfiguration et 2) De la montée à Jérusalem à la Résurrection (textes lus par Marc-Pierre Galiero) avant de découvrir un dernier titre essentiel pour aborder les réflexions théologiques du même auteur « La foi chrétienne hier et aujourd’hui » (texte lu par Étienne Dahler).

 

 

 

 

Macha Chmakoff « Les couleurs de l’Avent » DVD inclus, Fidélité, 2015.


« Les couleurs de l’Avent » de Macha Chmakoff jettent des ponts entre les deux passions de cette femme, Macha, peintre et psychanalyste. Les œuvres réunies dans cet album inspiré offrent en effet une belle variation de couleurs à partir de la vie du Christ, variations où le bleu domine, couleur orientée vers la transcendance depuis la Renaissance. Les œuvres parlent pour cette artiste si habituée par son métier à l’écoute. Les formes élancées, presque flottantes, laissent transparaître au-delà des simples apparences le message christique. L’artiste diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris élabore ainsi un véritable accompagnement spirituel par l’image, à l’aide de l’épaisseur de sa peinture apposée au couteau et des lignes suggérées par les scènes représentées. On imagine sans peine la place d’une telle œuvre dans une démarche pédagogique auprès des plus jeunes ou lors d’une retraite avant la Nativité comme l’y invite le titre « Les couleurs de l’Avent ». À noter que l’album est accompagné d’un DVD permettant d’approfondir plus encore cette démarche artistique en forme de quête spirituelle.

Éric Monticolo « Gospel light - Evangile selon la lumière » méditations d’Eric Vermeer, Fidélité, 2015.


Éric Monticolo partage depuis de nombreuses années la couleur de sa palette d’artiste avec la lumière du cœur des hommes. Voyageant en France, en Europe et au Canada, son expérience se bâtit progressivement à partir de l’idée de partage qui nourrit et éclaire ses œuvres. Il suffit de faire défiler, page après page, cet Évangile selon la lumière intitulé « Gospel light » pour réaliser combien de ces irisations naissent des paysages intérieurs à l’image des secrètes paesine toscanes. Le regard se pose sur ces formes abstraites, des flammes s’élèvent vers les cieux, comme une âme en prière. La peinture d’Éric Monticolo se veut ainsi une démarche spirituelle tout autant qu’artistique, l’une ne se concevant pas sans l’autre. Les méditations d’Éric Vermeer accompagnent et éclairent elles aussi les 25 aquarelles réunies dans ce livre pour un dialogue où le verbe et la couleur s’entremêlent en une oraison inspirée.

 

 

Enrico Impalà « L’ermite et le mendiant - biographie du Cardinal Martini » Editions Mediaspaul, 2015.

La route du cardinal Carlo Maria Martini a croisé à deux reprises la vie du journaliste et écrivain Enrico Impalà. A chaque fois, l’influence de cette rencontre a été grande, au point de donner naissance à cette biographie du cardinal, toute première depuis sa disparition en aout 2012. Enrico Impalà a découvert celui qui était alors archevêque de Milan, à une époque où cet homme d’études, ce bibliste réputé, était plus connu pour son art de la lectio divina et ses recherches sur les premiers documents de l’histoire chrétienne que sur l’art de diriger l’un des plus grands diocèses du monde. Et pourtant, il sut relever ce défi avec le succès que l’on sait et que l’auteur rappelle dans des pages pleines d’émotion tant le témoignage a été vécu non seulement physiquement mais aussi spirituellement. C’est de cette première expérience ayant marqué Enrico Impalà qu’est née cette volonté de laisser un témoignage à la fois public et privé d’un homme de foi et d’intériorité qui a marqué son époque. Le biographe a repris pour son livre les quatre périodes de vie naguère évoquées par le cardinal : celle où l’on apprend, celle l’on enseigne, celle où l’on se retire pour approfondir puis celle où l’on mendie quand on devient dépendant, ce livre retrace les grandes lignes de celui qui était destiné à l’étude et à la recherche pour finir par être l’une des grandes figures de l’Église du XX° siècle. Le propos retenu par l’auteur est sobre, discret, au diapason du cardinal qui aimait le silence et la méditation ignatienne. C’est une haute qualité qui émane de ces phrases concises et ciselées évoquant fidèlement celui qui aurait pu être souverain pontife mais préféra l’intériorité d’une retraite à Jérusalem, retraite qui sera malheureusement abrégée par la maladie et l’obligera à venir finir ses jours en Italie. Et même dans ces derniers moments, le témoignage reste fort chez cette personnalité qui sut maintenir une lucidité jamais entamée par la maladie. Alors que cette dernière gagnait chaque jour du terrain, l’esprit du cardinal ne s’avoua jamais vaincu et fut exclusivement tourné vers la célèbre devise qui résume si bien sa vie : Ad Majorem Dei Gloriam.

 

Damiano Modena « La théologie du cardinal Martini – Le Mystère au cœur de l’histoire » Lessius éditions, 2015.

C’est un témoignage de première main de la théologie de Carlo Maria Martini que nous livre Damiano Modena, prêtre du diocèse de Vallo della Luciana en Italie et secrétaire du cardinal dans les trois dernières années de sa vie. C’est d’ailleurs le cardinal lui-même qui en signa la préface reconnaissant en un geste de pudeur caractéristique de sa personnalité combien lui était difficile de parler d’un livre qui parlait de lui… Et le cardinal de s’étonner, sans fausse modestie, d’être l’objet d’une telle étude alors qu’il avait toujours eu le sentiment d’être en inadéquation face aux devoirs qui lui étaient confiés. Celui qui se sentait pris de panique pour parler d’un texte devant un public nombreux a toujours fait sienne les paroles du psaume 119, 105 : « Une lampe sur mes pas ta Parole, une lumière sur ma route ». La Parole de Dieu a toujours été en effet la lumière qui irradiait la pensée et l’action de l’homme d’Église et c’est selon cet éclairage qu’il acceptera cette idée d’une théologie qui pourrait être sienne, miroir de l’Écriture et des Exercices spirituels qui ont toujours été au cœur de sa vie. La riche expérience spirituelle qui se dégage de la vie du cardinal Martini repose tout d’abord sur une proximité toujours plus grande avec la Parole de Dieu, étudiée et méditée chaque jour au plus près du texte grâce à sa science des langues anciennes et son amour de l’exégèse. Cette intimité vécue fut renforcée par la familiarité également grandissante avec la pensée ignatienne et notamment la pratique des Exercices spirituels que le cardinal n’eut cesse de suivre et de diriger jusqu’à la fin de sa vie. Cette proximité spirituelle connut un nouvel enrichissement avec l’expérience pastorale de l’archevêché de Milan, une mission pour laquelle il pensait ne pas être fait et qui une fois de plus s’imposa à lui avec les fruits que l’on sait. Damien Modena parvient ainsi à rendre en des pages fortes l’expérience de cette rencontre et de ce partage du fruit de l’étude et de l’intériorité avec le plus grand nombre, notamment lors de la fameuse Scuola della Parole dans le Duomo de Milan empli de jeunes venus écouter les méditations du cardinal jésuite. Pour Carlo Maria Martini, le défi de l’Église était toujours à conjuguer au présent, à la lumière des enseignements du passé, un rôle exigeant et souvent en décalage avec l’esprit du temps à l’image du Christ qui sut provoquer les repères de son époque. Les dernières pensées du cardinal avaient suscité quelques remous dans l’Église, force est de constater qu’elles ont su être partagées par le magistère actuel, signe de leur force pour les temps présents et à venir.
 

Histoire - Ethnologie - Art

Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait : peinture, poésie, scénographie, 35 illustrations couleurs, Hazan, coll. « Bibliothèque Hazan », avril 2016, 384 p.

En 1988 déjà Philippe Sers rappelait, dans sa préface du livre de Kandinsky « Du spirituel dans l’art et la peinture en particulier », combien appréhender la pensée du peintre devait se réaliser sous un angle philosophique, au-delà d’une simple explication de sa pratique artistique. Démarche féconde si l’on en juge par cette récente parution aux éditions Hazan de la troisième édition du désormais classique « Philippe Sers- Kandinsky- Philosophie de l’art abstrait ». Kandinsky par bien des égards peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’art abstrait, art qu’il a su accompagner d’un grand nombre d’écrits qui ont fait date pour l’interprétation qu’il en suggéra. Abstraire une représentation, c’est incontestablement proposer une autre vision du monde, moins immédiatement perceptible que la figuration. L’interprétation et l’explication prennent alors valeur de nécessité au regard du spectateur, nécessité qu’a tenté avec une passion audacieuse, en son temps, Kandinsky avec ses écrits. Aussi c’est en philosophe et en critique d’art que Philippe Sers est parti des textes de l’artiste lui-même avant d’aborder son œuvre graphique, un métadiscours riche en enseignements et en éclaircissements de concepts essentiels à la compréhension de l’artiste. L’expérience chez Kandinsky rejoint une nouvelle approche du sacré par une vocation et un contenu prophétique. L’image est alors considérée sur un plan métaphysique et dans ses rapports avec la réalité. Pour Kandinsky « On peut se délivrer de l’intermédiaire de la nature, si l’on parvient à se mettre en rapport avec le Tout. », un programme d’une richesse insoupçonnée en ce début du XXe siècle et qui aura une descendance fertile chez un grand nombre d’artistes. Toute expérience de l’être humain, quelle soit née de la poésie, de la musique, du théâtre ou bien entendu de la peinture entretient des liens avec l’univers terrestre et cosmique, une dimension quasi incontournable jusqu’au XIXe siècle et n’allant plus de soi depuis. La création picturale se réalise ainsi chez Kandinsky en un élan hiérophanique au-delà du monde sensible. Kandinsky fut en son temps raillé par ses détracteurs pour sa prétendue abstraction lyrique, accusation d’autant plus infondée que l’artiste chercha dans ses écrits à justifier sa position avec de rigoureuses démonstrations reposant sur une analyse pratique non moins rigoureuse, comme le rappelle Philippe Sers. Le lecteur du XXIe siècle pourra en un débat moins passionné découvrir cette pensée fertile grâce à cette très belle édition illustrée par la reproduction d’une sélection des œuvres de l’artiste, et complétée par un index ainsi qu’une très utile bibliographie.

 

Gaëtan Picon : « Admirable tremblement du temps. », Essais d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux, Editions L’Atelier contemporain, 2015.

Immense plaisir que de pouvoir relire l’Admirable tremblement du temps, ce texte de Gaëtan Picon réédité aujourd’hui aux éditions de L’Atelier contemporain et paru en 1970 aux éditions Skira. Plaisir également de découvrir que l’Atelier contemporain a fait choix pour cette réédition d’adjoindre au texte initial des textes d’Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Philippe Sollers, Francis Marmande et Bernard Vouilloux. Des contributions datées de 2014 ou 2015, pour la majorité inédite, proposées comme un hommage à ce texte profond, d’une richesse de pensée devenue rare, et aujourd’hui d’une lecture si émouvante.
Texte émouvant, oui, comme son titre même qui n’est pas sans rappeler le tremblement de cette main de Rembrandt qu’André Malraux sut lui aussi évoquer ou convoquer. Mais est-ce un hasard ? Ces deux grandes figures du monde de l’art et du paysage culturel français de cette seconde moitié du XXe siècle ne pouvaient pas ne pas se rencontrer - Gaëtan Picon fut un proche d’André Malraux puisqu’il fut le Directeur général des Arts et des Lettres de 1959 à 1966, la mort les ravira tous deux en cette même année 1976. Émouvant aussi parce que Gaëtan Picon débute son texte justement par l’évocation de cette autre main tremblante, celle de Nicolas Poussin, celle qui peignit Le Déluge, évoquée également en son temps par Chateaubriand, pour laisser se poser, plus que se déposer, la marque du temps, du temps qui passe - « surgit » écrit Philippe Sollers - et laisse advenir le peintre à sa création. Car c’est bien ce rapport de l’artiste, de cette main, et celle du temps qui le laisse advenir à sa propre création qui interpelle Gaëtan Picon. Cette main ridée, parfois déformée par le pinceau ou la plume d’un artiste vieillissant, main tremblante de celui qui se sait mortel et qui pourtant vit encore de quelques battements et traits comme pour défier le temps, la mort et peut-être le destin lui-même pour l’œuvre seule, « cet objet devenu tableau » ; mutation, métamorphose des derniers Titien, transfusion, fusion des derniers Cézanne, du dernier Manet; c’est ce défi, cet « antidestin » qu’interpelle G. Picon et l’emmène de Poussin à Léonardo de Vinci, Monet, Corot, Turner pour mieux et encore interroger cette main de vieillard peignant Le Déluge… « Les derniers tableaux annulent ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d’une naissance. » écrit Gaëtan Picon. Une naissance comme un éclat, un éclatement, une diffraction du temps et de l’instant. Attente, « tic-tac de l’horloge de la mort », silence. Picon songe alors à Delacroix, Géricault et bien sûr à L’Eglise d’Auvers de Van Gogh. Effondrement, sommets, stupeur, effroi. Mais « qui aime la mort aime le temps », rappelle-t-il avant de souligner : « Qui a perdu l’éternité se défend contre la mort par les fictions de l’immortalité » et songeant alors aux statues grecques, à ces caves athéniennes emplies de secrets antiques qu’il visita un jour avec Georges Séféris, l’auteur touche de la main, du doigt presque, comme pour la Sixtine Michel Ange l’eut peut-être voulu, « cette mort que nous ne cessons de vivre », secrète connivence. Moisissures, craquelures, patine, œuvre livrée au temps, celui de Masson, de Dubuffet, reflet de l’espace invisible chez Vélasquez et de ces mains tremblantes où le temps se mesure aussi à sa propre vie, à sa propre vision. Alors apparaissent les peintures et rouleaux chinois ou japonais, les Nabis, Bonnard, le dernier Bonnard L’amandier en fleurs où espace et temps, instantanés et déroulements se lient et se jouent dans ces pleins et ces vides. Aspiration, souffle, battements. Chirico, Max Ernst, Proust et Baudelaire, Balthus, Klee, Stendhal et Tolstoï. Puis, étrangement, le rythme s’accélère, presque une cassure ou césure, entraînant Gaëtan Picon dans cet espace-temps devenu « tourment profond », dans cette course folle où la main du vieillard qui a froid, celle de Poussin, de Rembrandt, de Rubens, et celle de l’auteur de ses admirables pages dédiées – mais est-ce surprenant ? – au poète Yves Bonnefoy, ne cessent pourtant de dire et redire l’ Admirable tremblement du temps.
 

« Le visage humain n’a jamais été peint. Voilà le vrai. Et il ne faut pas dormir aussi longtemps que nous n’aurons pas mieux regardé. Ce que l’on rejette comme page lue, message épuisé, en deçà est un au-delà encore ; nous étions passés trop vite, nous nous étions détournés trop tôt. Entre le geste et la proie, entre l’affût et la lueur subsiste la distance, s’étendent les terres de la réminiscence et du mirage. Je suis prêt à écouter les nouveaux récits du guet et du voyage. Car on ne me parle, je ne parle que dans l’insomnie du temps. »

L.B.K.

 

 

 

« Pierre Alechinsky », texte de Pierre Daix, Editions Ides et Calendes, 2015
« Alechinsky – Les Affiches », catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, Editions Ides et Calendes, 2015.


C’est toujours un immense plaisir que de noter la parution de nouveaux ouvrages consacrés au peintre Pierre Alechinsky, tel est le cas avec ces deux éditions publiées tout récemment chez Ides et Calendes. Le premier livre avec un texte signé de la plume de Pierre Daix - écrivain, historien de l’art et journaliste, disparu depuis en novembre 2014 - est un régal de nuances et de subtilités quant à l’œuvre de l’artiste. Ici ce ne sont pas moins de trente-deux peintures qui ont été proposées par l’artiste et tissent avec le texte des liens étroits et forts. C’est, en effet, au travers de ces trente-deux compositions, papier marouflé sur toile (presque toutes du même format) où s’allient encre de chine et huile sur toile au centre, et bordures acryliques en couleurs que Pierre Daix nous fait rencontrer le peintre, le graveur, mais aussi l’immense graphiste qu’est Pierre Alechinsky.
Intitulé « La trouvaille et les bordures », le texte de Pierre Daix interroge pour mieux saisir, passant des bordures, si caractéristiques de ces toiles d’Alechinsky, où le regard s’enroule et s’enfonce, avant de plonger plus que de se figer au centre lui-même, tempo autonome aux propres battements. Et, Pierre Daix lui aussi va et vient dans cette séquence de peintures, passant des bordures aux centres, ici cerclés souvent de noir, puis revenant des centres aux toiles, et des toiles aux dires même de L’artiste. Inlassablement, il interroge l’œuvre, les influences, l’histoire et la pensée de ce peintre Belge, post surréaliste, membre du mouvement avant-gardiste Cobra ayant ainsi rejoint Appel, Constant, Nieuwenhuis ou encore Jorn, avant de s’intéresser à partir des années 1950 au mouvement Action Painting. « J’essaie d’atteindre – écrit-il - au-delà de ma réflexion sur une peinture spécifique, celle de Pierre Alechinsky, l’histoire de cette peinture et ce peintre. Son mode de pensée ou/et d’action. Par-dessus tout, ce renversement qui est le sien, propre à l’artiste moderne qui, au lieu de reproduire un modèle préexistant, de se targuer d’en maîtriser, d’en posséder les apparences, se projette bien plus humblement à la rencontre de son expérience du monde. Pressentant que là est la source de la nouveauté, il veut d’abord se la donner à voir et nous la donne à voir. » Mettant l’accent sur la matérialité de la création, Pierre Daix souligne ainsi combien les toiles d’Alechinsky concentrent, au-delà du centre et des bordures ou cadre même, un au-delà ou une certaine transcendance, « faire jaillir –écrit encore Pierre Daix – le signe jamais vu qui, même temps, prend tout son poids immémorial de résurrection et d’évidence, comme s’il venait de la grotte Chauvet ». Là où, la mémoire et les réminiscences les plus inconscientes de l’artiste, la conscience et cette « spontanéité » se mêlent pour créer leur propre ordre ou composition et qui, à son tour, ne cessent de nous interroger.
A cet écrit viennent s’ajouter les recensions des principales expositions personnelles de l’artiste dans des galeries ou centres culturels et musées, des principaux auteurs illustrés par l’artiste, écrits, monographies et filmographie, sans oublier des photographies de Pierre Alechinsky notamment par Martine Franck en 2009. L’ensemble que constitue cet ouvrage complète à merveille le catalogue raisonné établi par Frédéric Charron, paru également aux éditions Ides et Calendes, et consacré aux affiches réalisées par Alechinsky.
 

 

« Manet, le secret" de Sophie Chauveau, 382 pages, Éditions S W Télémaque, 2015.


« Chaque époque est dotée par le ciel d'un artiste chargé de saisir la vie de son temps et d'en transmettre l'image précise aux époques suivantes. C'est toujours des pierres dont on a lapidé l'homme qu'est fait le piédestal de sa statue. » (Jules de Marthold)
Édouard Manet, aujourd'hui un « classique inclassable » dont les toiles appartiennent au patrimoine de tous les grands musées du monde et autres collections privées, fit les frais de cette vérité de Jules Marthold toute sa vie durant. Reconnaissable parmi tous, sa touche, sa palette, sa lumière, ses sujets nous sont si familiers... Et pourtant Manet fut en son temps décrié, incompris et même haï du pouvoir, des institutions, de l'académisme en place, des critiques et pire du public lui-même, car Manet ne peindra jamais ce que l'on voudrait voir mais il montra toujours à travers son art ce qu'il voyait. En ce milieu du XIXème siècle, il bousculait alors les codes de l'art officiel et ouvrait la voie à l'art moderne et à ses divers mouvements. André Malraux lui-même dit en 1970, 88 ans après la mort du peintre, le 30 avril 1882, que l'art moderne commença avec l'Olympia. Si on connaît peu de choses sur Manet, le livre de Sophie Chauveau dévoile quelques secrets qui firent de cet homme un des plus grands sinon le plus grand artiste de son siècle. Sa vie d'enfant entouré de ses parents et ses frères, ses espoirs et blessures de jeunesse, son court mais marquant séjour dans la marine, ses débuts d'étudiant en peinture dans l'atelier de Thomas Couture donnent quelques clés pour une meilleure compréhension, hors des banalités anecdotiques, de son œuvre. « Malheureusement l'art est lent. L'apprentissage est long, rugueux, âpre. Pénible même. Ses premières œuvres le déçoivent.... Il détruit tout ce qui ne passe pas au crible du seul critère qui lui importe : ne pas décevoir son père... Plus son œil s'affûte, plus le niveau de ses exigences s'élève et le recale à la soumission au jugement paternel... Où s'est-il forgé une si grande idée de la peinture, pourquoi a-t-il placé la barre si haut qu'il ne se juge jamais prêt à la dépasser ? Comment s'est développée chez ce jeune gandin une si excessive exigence, comment pareil amour de l'art a-t-il pris racine dans cette famille ? Autant d'énigmes qu'il n'est pas prêt de résoudre mais qui tapissent le fond de son âme... » (extrait des pages 33-34). Il y a autour de lui ses amis de jeunesse (Proust en tête de liste), son admiration pour les poètes (Baudelaire, Mallarmé ami de toujours, Verlaine n'est pas loin), ses amours interdits et leurs secrets (Suzanne et Berthe qui êtes-vous pour Edouard ?), ses engagements politiques, ses prises de position artistiques, son incommensurable besoin de reconnaissance et les systématiques refus de ses tableaux par le jury du Salon mais « Manet apprend à peindre comme Manet. Par appropriations successives. Et rejets.» Tant d'œuvres devenues les plus célèbres dans le monde et autant de censures.
Dans un contexte de grands bouleversements de société et sur fond de guerre civile prête à se mettre en marche, Manet entouré de fidèles, Renoir, Monet, Pissarro, Berthe Morisot, Degas, Nadar et tout le « clan des futurs impressionnistes » donna un véritable statut aux artistes présentant leurs toiles en créant collectivement le Salon des refusés parallèlement à l'officiel. Que de grands noms de la peinture sont en pleine création à cette époque ! Courbet, Fantin-Latour, Rousseau, Bazille, Daubigny, Corot, Constable, Turner, Whistler, Prins, Moreau, Sisley … L'histoire de ce siècle fut illustrée par les plus grandes œuvres de ces passionnés qui se réunissaient dans les cafés où se créaient les nouvelles visions artistiques mais également les positions littéraires (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Zola...) et les divergences politiques de l'époque. Tous unis autour d'Édouard Manet et de son fameux « Bain » qui le rendit définitivement célèbre et obligea le monde de l'art à accepter (en grinçant des dents) une nouvelle catégorie d'artistes se regroupant sous le nom de « naturalistes » ou « modernes ». Manet devint le peintre subversif mais à son corps défendant, il ne voulait pas être le chef de file de quelque mouvement ou école que ce soit. Manet voulait juste peindre et montrer sa peinture, il voulait vivre de son art mais un si grand nombre de joies et de déceptions entretinrent chez lui, si sensible à son environnement, un état de doute et de déprime qui ne le quittera jamais. Manet scandalisa l'académisme du moment par pratiquement toutes ses propositions artistiques. « Il souffre du scandale mais ne renie pas un cheveu du travail qu'il a déclenché » et c'est une question de vie ou de mort car : « Pas vu, il est mort, vu, on peut commencer à parler d'art. »
Nul besoin de faire l'inventaire des œuvres d'Édouard Manet ni celles de ses acolytes pour comprendre ce qui les a lié, à tout jamais, jusqu'au dernier souffle du premier d'entre eux, Baudelaire. Enfin les collectionneurs s'intéressèrent à la peinture de Manet (et à certains autres membres du groupe) et le plus célèbre d'entre tous, Durand-Ruel va en acquérir un certain nombre. Manet du haut de ses quarante ans commence à recevoir une forme de reconnaissance sonnante et trébuchante…
Dans un semblant de mieux être, Manet continuait de peindre avec des hauts et des bas et luttait contre ses propres démons, sa famille, ses amours contrariés ou transcendés, et la maladie comme une épée de Damoclès au-dessus de sa vie et de son œuvre. Jusqu'à son dernier souffle Manet pensera peinture. Il était le plus grand de son temps et « il n'y avait pas quatre artistes dans toute la France capable de peindre comme lui. » affirmait Alexandre Cabanel, peintre académique, considéré alors comme un des meilleurs classiques.
C'est une page de l'histoire de l'art passionnante écrite par Sophie Chauveau, qui se lit comme un roman et qui invite à redécouvrir les œuvres évoquées afin de ne pas oublier à quel point Manet à définitivement changé les paradigmes de la peinture, le regard des artistes et celui du public.


Sylvie Génot

 

Antonio Natali « Michelangelo - Agli Uffizi, dentro e fuori » Maschietto Editore, 2014.

Le 450e anniversaire de la mort de Michel-Ange a été l’occasion pour le directeur de la Galleria del Uffizi, Antonio Natali, de repenser la lecture de deux des plus célèbres œuvres du maitre : la « Sacra Familia » dite Tondo Doni et le fameux « David ». La première est une peinture circulaire installée au cœur des nouvelles salles rouges des Offices, la seconde à l’extérieur (d’où le titre du livre) après avoir séjourné dans la Piazza della Signoria, fut en effet transférée à l’Accademia en 1873. Ces deux œuvres sont annonciatrices de la manière moderne et d’une figuration repensée, pour Antonio Natali, s’inscrivant ainsi à l’opposé de la tendance contemporaine à ne voir dans ces œuvres que des strictes icônes dont le sens ferait défaut à l’heure de l’industrie du tourisme. De là, l’auteur invite le lecteur à approfondir notre rapport à ces chefs d’œuvre en les regardant et en les interprétant comme de véritables œuvres poétiques. Or, comment cette poésie peut-elle encore avoir un sens et émouvoir l’âme si sa signification reste obscure ? interroge avec justesse l’auteur. Par-delà le culte idolâtrique rendu à ces œuvres et qui réduisent leur capacité à donner sens, les réflexions suggérées par cet ouvrage invitent à cet effort de dépasser la virtuosité aussi exceptionnelle soit-elle d’un artiste comme Michel-Ange pour aller au cœur des significations de ces œuvres d’art. Angelo Natali pose des questions apparemment simples, mais qui s’avèrent redoutables pour tout observateur de ces œuvres une fois lancées : pour quelle raison l’artiste a-t-il conçu un géant pour représenter David lui-même décrit dans la Bible comme le plus frêle et fragile face au géant Goliath ? Pourquoi le jeune homme triomphant ne tient-il pas à ses côtés la tête de l’adversaire abattu comme c’est l’usage dans toutes les représentations artistiques de cet épisode biblique ? Une autre illustration ? Le lecteur pourra analyser cette sculpture d’Ariane endormie au centre de la salle et dont le corps – avec la perspective - semble entourer l’ovale de la Sacra Familia en un réseau de dialogues croisés entre l’arrière-plan du tableau et la statue à la pose lascive. Accompagné d’une iconographie remarquable, cet essai d’une rare intelligence invite et sollicite le lecteur à un nouveau rapport aux œuvres d’art qu’il appartient à tout à chacun de choisir de redécouvrir, un chemin vers l’essentiel.

 

Pierre Bonnard "Observations sur la peinture", préface d’Alain Lévêque, introduction d’Antoine Terrasse, L’Atelier Terrasse éditions, 2015.


Les éditions L’Atelier contemporain offrent au lecteur d’entrer subrepticement dans l’atelier de la création du peintre Pierre Bonnard. Ainsi que le souligne l’écrivain Alain Lévêque dans sa préface, Bonnard demeure "l’éphémère ébloui" selon les mots du poète Baudelaire, une belle association pour commencer. Et c’est en effet en un subtil équilibre entre la joie et l’angoisse d’exister que l’œuvre du peintre ravit le regard comme l’esprit par cette fraîcheur et cette rencontre avec le monde souligne encore Alain Lévêque. Ce livre admirablement présenté fait alterner les nombreuses reproductions de l’agenda du peintre aux notes retranscrites. Pierre Bonnard y consigne ses rendez-vous non pas avec le temps de la plupart des mortels, mais avec celui de l’atelier du vivant, l’instantanéité de l’immédiat. Le petit-neveu du peintre, Antoine Terrasse, récemment disparu, offre aux lecteurs pour cet ouvrage une introduction à ces "Observations sur la peinture" titre souhaité par Bonnard à cet ensemble de notes. Ces lignes rapides comme l’esquisse évoquent tant l’état de la météo du jour que les couleurs qu’elles suscitent chez le peintre : "Violet dans le gris. Vermillon dans les ombres orangées, par un jour froid de beau temps." (7 février 1927). Antoine Terrasse rappelle combien ces instantanés préfigurent une idée de tableau, dont certains prendront vie en effet sur la toile.
La genèse des formes, les couleurs en filigrane, le dialogue des traits ébauchés anticipent l’épiphanie de la lumière. Si la transparence ou au contraire la densité de l’air importe tant au peintre dans ses notes du temps qu’il fait, c’est pour sa création qu’il s’en soucie plus que pour lui-même : "Le noir comme couleur dans les ensembles clairs" note-t-il le 17 mai 1928, "Couleur moins éclatante, teintes neutres exaltées, pour l’unité de lumière". L’artiste est néanmoins vigilant, voire angoissé, lorsqu’il souligne :"En peinture aussi la vérité est près de l’erreur" (27 octobre 1935). Plus légères, les réminiscences des émotions passées pointent au détour d’une entrée d’agenda tel le charme toujours intact pour les lignes épurées d’une tasse japonaise ou la fascination pour un dessin de Rubens…
Ces aphorismes de peintures conduiront à n’en point douter le lecteur à une intimité certaine avec le peintre, une proximité qui renouvelle le regard et tous les sens en beauté.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Marie-Anne Lescourret « Aby Warburg ou la tentation du regard » Biographie, Hazan, 2014.

Marie-Anne Lescourret s’est attachée à une figure étonnante de l’histoire de l’art, un nom curieusement peu connu du grand public en France, lacune que cette brillante biographie devrait combler. Quel amoureux des livres pourrait en effet méconnaître ce personnage qui, à un jeune âge, laissa la responsabilité de la banque qui devait lui échoir de son père à son frère cadet en échange de la garantie à vie des finances nécessaires à l’achat des livres dont il aurait besoin… Derrière l’anecdote que rappelle Alberto Manguel ( Vr. : L’interview accordée à notre revue) et citée dans tout bon ouvrage consacré aux livres ou bibliothèque, se cache une personnalité extraordinaire, née et morte à Hambourg (13-06-1866 / 26-10-1929), et dont la pensée a été déterminante pour la compréhension de la science des images qu’il a contribué à fonder et de l’histoire de l’art. L’homme était un esthète et avait une bibliothèque exceptionnelle – celle justement créée au détriment des affaires bancaires- riche quant à elle de plus de 80 000 livres et qui faisait l’objet d’un classement bien particulier par son propriétaire, à savoir un rangement des livres par association d’idées « de bon voisinage » et non thématique. Cette approche avait en son temps décontenancé le rigoureux Ernst Cassirer, il ne fut pas le seul d’ailleurs… Cette première biographie en français explore également des aspects moins connus du personnage telle cette folie qui valut à Aby Warburg d’être interné au lendemain de la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale. Warburg s’écroule alors avec l’Allemagne et lorsqu’il se met à penser que la solution est d’éliminer ses proches pour leur éviter les tourments de cette chute, l’enfermement est inévitable. Sa personnalité excessivement sensible fera l’objet des meilleurs soins possible à cette époque avec notamment Dr Ludwig Binswanger, parent du médecin ayant soigné Nietzsche, et ami de Freud… Mais, parallèlement sa lucidité et son acuité lui permettront de réussir un pari fou : celui de prouver au personnel de la clinique, ainsi qu’aux patients, l’équilibre retrouvé avec une conférence sur « le rituel du serpent » des Indiens Hopis mis en relation avec l’art du Quattrocento italien, signe que sa « folie » cohabitait avec les intuitions les plus géniales. Par-delà l’anecdote qui pourrait à elle seule offrir un scénario pour le grand écran, Aby Warburg a surtout légué aux générations suivantes cette tentation du regard que cette biographie remarquable invite à découvrir, une tentation qu’Ernst Cassirer avait déjà soulignée dans cette personnalité dont la force et la particularité incomparables du regard parvenaient à dépasser ce que voit le commun des mortels.

Philippe-Emmanuel Krautter

 

Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’empire romain d’Occident, Belles Lettres, 2014, 652 pages, 22 cartes en couleur, chronologie.

La chute de l’empire romain : un engrenage et un avertissement

Les Anglais ont deux mots pour résumer la question : Decline and Fall, « Le déclin et la chute », ceux de l’empire romain bien sûr, non pas les nôtres, quoique…
C’est en effet depuis Gibbon et la fin du XVIIIe siècle que les historiens s’interrogent sur ce phénomène fascinant entre tous. Voici un empire et une civilisation que les poètes et les historiens latins qui furent contemporains des pires catastrophes militaires subies par Rome jugeaient sans hésitation éternels. En Occident, au lendemain de la prise de la capitale par Alaric en 410, Rutilius Namatianus chantait la capacité de résilience dirait-on aujourd’hui, de résurrection aurait-il dit s’il avait été chrétien, en réalité de renaissance perpétuelle dans les vicissitudes de l’histoire de la divine Roma. En Orient, Ammien Marcellin, malgré la défaite d’Andrinople en 378, croit lui aussi que l’empire est une idée éternelle. Que s’est-il passé depuis ce second siècle, l’âge d’or des Antonins, l’époque où Aelius Aristide, Plutarque, Épictète et d’autres encore célébraient la prospérité inégalée des temps, qui ait conduit à la mort d’un Prince sur un champ de bataille en territoire romain, chose absolument inouïe ?
Michel De Jaeghere, rédacteur en chef du Figaro Histoire et du Figaro Hors-Série, connaît les sources grecques et latines par cœur et a lu Ammien Marcellin, Zosime ainsi que les auteurs chrétiens de suffisamment près pour se rendre compte qu’il n’y a ni explication univoque possible ni responsabilité unique à définir. Néanmoins sa curiosité intellectuelle et sa foi en la science le poussent à affirmer, contre un certain scepticisme moderne chez les spécialistes (l’hyper-spécialisation des universitaires conduit inéluctablement à faire d’eux, selon la formule de Aldo Schiavone dans L’Histoire brisée, « les historiographes du fragment »), que des explications sont plus probables que d’autres. On n’assiste pas à la plus grande catastrophe de l’histoire universelle sans penser que la concaténation aléatoire des accidents de l’histoire ne saurait suffire à éclairer son mouvement. Il faut saluer l’ambition du projet et la somme immense d’érudition mise au service de cette belle entreprise.
Pour Michel De Jaeghere deux dates peuvent être retenues : 376 et 476 (déposition de l’empereur Romulus Augustule par Odoacre). Mais le livre est très loin de s’enfermer dans ce siècle puisqu’aussi bien les événements du IIIe siècle et ceux du Ve siècle sont abondamment et intelligemment racontés dans des pages très vivantes où les figures de Théodose (379-395), de sa fille Galla Placidia (future épouse d’un roi goth et d’un empereur romain) et du régent Stilichon tiennent une grande place. En 376 les Goths franchissent le Danube pour s’installer, avec l’agrément de l’autorité impériale, en territoire romain, en Thrace. En 410 Alaric s’empare de Rome, qu’il met violemment à sac pendant trois jours et trois nuits. L’auteur y insiste : on n’aurait garde de minimiser ces deux événements, ce que fait pourtant une certaine historiographie aujourd’hui. Il faut lire le chapitre consacré à la traversée du Danube par les Goths, prélude à la percée d’Andrinople et à la défaite de Valens en 378. On y voit un pouvoir désemparé face aux pressions des barbares : pression démographique, militaire et politique. La puissance romaine, par son apathie, commet en l’espèce une forme de suicide, prélude à la mort ignominieuse de l’empereur deux ans plus tard. On ne dira jamais avec assez de force que saint Jérôme, côté chrétien, et Ammien Marcellin, côté païen, avaient perçu que le monde alors basculait puisque le premier a choisi de clore sa Chronique sur le désastre d’Andrinople comme le second ses Res Gestae. Saint Jérôme écrit ainsi « qu’avec les barbares qui se déchaînent encore sur notre terre comme des bacchantes, tout n'est qu’incertitude ». Il y a dans le récit de cette pathétique bataille par Michel De Jaeghere un réalisme et un souffle saisissants. Ce qui n’empêche pas l’auteur de proposer des analyses plus techniques lorsque c’est nécessaire, par exemple dans le cas du traité (ou foedus) de 382 qui accorde aux Goths un certain nombre d’avantages matériels et fiscaux, faisant d’eux ce qu’on nommera désormais des « fédérés », des barbares officiellement installés dans l’empire.
L’ouvrage s’attache aux événements, aux dates, aux personnages, aux batailles : on revendique à juste titre la dimension pédagogique d’un récit toujours clair et ordonné. Les chiffres donnés font néanmoins réfléchir : comment un empire aussi peuplé (malgré des signes d’une longue crise démographique que l’on a beaucoup de mal à quantifier avec certitude) a-t-il pu céder devant des armées aussi mal organisées, sans machines de guerre, ne possédant aucune des techniques de la poliorcétique (jamais les barbares de ce temps ne vinrent à bout des remparts de Constantinople) ? Là encore Michel De Jaeghere, tout en racontant avec talent, élève souvent la réflexion, notamment en ce magnifique chapitre conclusif au titre qui interpelle : « L’avertissement ». Et c’est pour se démarquer de bien des idées en vogue : non, l’installation des barbares en territoire romain n’a pas été un choix libre des autorités romaines mais leur a été imposée par la force ; si l’apport militaire des fédérés a parfois servi l’empire, les trahisons ont été plus nombreuses qu’on ne le dit ; si les barbares n’ont jamais rêvé de détruire l’empire, la civilisation matérielle, avec l’abandon des campagnes, seule véritable source de création de richesse, n’a cessé de décliner au Ve siècle tout en constituant le premier attrait pour les peuples étrangers : « C’est dire que, dans un empire désormais cantonné à une stricte défensive, la prospérité romaine créait, par le fait même qu’elle était connue de ceux qui n’avaient pas de part à sa distribution, les conditions de sa disparition » (p. 591). L’argent faisait désormais défaut et l’or des Daces jadis pillé par Trajan n’était plus qu’un motif de gloire morte sur la colonne du conquérant.
Le plus troublant demeure que personne, à l’époque, n’y a rien vu : aucun signe prémonitoire de la catastrophe finale n’aura traversé la conscience des Symmaque et autres intellectuels du temps. Valens, joué par de mauvais conseillers, porté par des espoirs fallacieux, aveugle aux conséquences de sa politique, le fut aussi aux divers signes envoyés par le ciel. La pluie avait grossi les eaux du Danube, ce que tout lecteur de l'Antiquité reconnaît pour un omen défavorable. Aux yeux des Anciens la nature hostile savait manifester son opposition à certaines entreprises humaines. Rien n’y fit : un brin inquiet, sans plus, Valens signa avec son ennemi son arrêt de mort. Mais combien comprirent que l’ancien monde lui aussi allait mourir ?


Stéphane Ratti

 

Laurent Theis, Guizot. La traversée d’un siècle, CNRS Éditions, Paris, 2014, 198 p.

Guizot, l’incarnation d’un siècle

Riche et multiforme figure que celle de Guizot dont on a souvent oublié jusqu’au prénom, François (il n’y a pas de rue Guizot à Paris). Tout juste se rappelle-t-on que l’homme fut ministre de l’Instruction publique de la Monarchie de Juillet en 1832. C’était à une époque (apparemment close depuis la chute de Luc Ferry en 2004) où les Ministres étaient choisis parmi les grands professeurs. Guizot l’était à la Sorbonne, en histoire moderne, depuis 1812. Sa loi de 1833 sur l’enseignement primaire demeure fameuse : si elle ne retient ni le principe de l’obligation scolaire ni celui de la gratuité, elle prévoit néanmoins des possibilités d’exemptions pour les pauvres et définit un contenu minimum et obligatoire dans les classes. Surtout elle pose le principe de la liberté de l’instruction primaire qui « est ou publique ou privée ». Guizot ne marchandera jamais son soutien, moral et financier, aux associations religieuses en charge de l’éducation des plus jeunes. La politique volontariste en cette matière du ministre conduira aux résultats tangibles que rappelle Laurent Theis : contre 33 000 écoles primaires ouvertes en 1834 on en recense 43 000 en 1847, en principe une par commune, regroupant environ 500 000 élèves de plus que treize ans plus tôt. Le niveau des instituteurs, déjà issus des Écoles Normales (au nombre de 76), se sera lui aussi élevé.
Mais le livre de Laurent Theis brosse aussi, dans des chapitres thématiques, bien d’autres aspects de l’activité de celui qui traversa son siècle, au point d’avoir connu à la fois la Terreur en 1794 et la Commune en 1871. Un fil rouge paraît s’en détacher : les relations ambiguës de l’homme avec la Révolution. Le jeune François, issu de la bourgeoisie protestante nîmoise (une famille de marchands et manufacturiers dans le textile), se souviendra toujours de la visite que, à l’âge de sept ans, il rendit à son père, dans le cachot où ce dernier, trop proche des Girondins et pas assez des Jacobins, attendait d’être guillotiné sous une Terreur qui, en 1794, faisait fureur jusqu’à Nîmes. Le futur historien et auteur de l’Histoire de la révolution [noter l’absence de majuscule] d’Angleterre, s’en souviendra, lui qui ne comprenait décidément pas pourquoi la Révolution Française ne fut pas close en 1830 comme les Anglais avaient su mettre un terme en 1688 à une séquence débutée quatre décennies plus tôt. S’il conduit le 15 décembre 1840, en tant que Ministre des l’Instruction Publique, le cortège du retour des cendres de Napoléon jusqu’aux Invalides, son jugement sur l’Empereur demeurait, au rebours de celui de son rival Thiers, réservé, car pour lui « l’héritage de Napoléon était empoisonné, puisque son nom sonnait comme guerre au-dehors et révolution au-dedans ». Le modéré attaché à la liberté de conscience n’avait pas oublié non plus que, du temps de sa jeunesse, entre « 1809 et 1814, sur tout sujet politique, ou seulement philosophique, toute conversation un peu sérieuse était frappée de mort ». Ajoutons que Guizot était aussi un antiquisant de première force, comme le sera, sous Napoléon III, l’un de ses illustres successeurs au Ministère, Victor Duruy, et comme l’était à cette époque où culture et héritage gréco-latin étaient étroitement liés, tout intellectuel digne de ce nom : c’est dans sa belle traduction que les lecteurs français d’aujourd’hui lisent toujours le Decline and Fall de Gibbon, un historien peu enclin à l’indulgence envers les Princes chrétiens qui, à partir de Constantin, ne furent, pour lui, pas sans responsabilité dans la chute de l’Empire romain. Le travail de traduction et d’annotation de Guizot lui ouvrira les portes de l’Université en 1812.
Ce que l’on sait désormais aussi grâce à la minutieuse enquête de Laurent Theis, c’est que Guizot se fit une réputation à Paris grâce à la publication de son premier livre signé (il avait déjà auparavant publié un anonyme Dictionnaire des synonymes), De l’état des beaux-arts en France et du Salon de 1810. Il y chroniquait les toiles exposées au Carré du Louvre, le Musée Napoléon, cette année-là : 1300 œuvres exposées, 100 000 visiteurs ; on s’y piétinait. Guizot voit dans cette floraison artistique une compensation à l’état d’abandon dans lequel la censure napoléonienne avait laissé la littérature en dehors de Chateaubriand. Il voit dans le contre-modèle allemand confirmation de sa thèse et écrit au même moment 43 notices sur des personnalités toutes allemandes pour la Biographie Universelle des frères Michaud. Il place ses critiques sous l’égide du célèbre ouvrage de Lessing sur le Laocoon paru en 1776 et alors tout juste traduit en français. Laurent Theis propose de comparer le point de vue de Guizot sur les toiles de Guérin, Meynier, Girodet (le célèbre Chateaubriand « méditant sur les ruines de Rome ») ou encore Granet et Gros avec celui que défend au même moment un autre visiteur du Salon, Stendhal. Si ce dernier affirme sans ambages que l’Art « fout le camp », Guizot ne croit pas à sa décadence. Ce remarquable chapitre ressortit à l’histoire culturelle et fait revivre avec talent les passions de l’époque.
Laurent Theis sait tout de Guizot et le chapitre qu’il consacre aux relations entre l’historien et ses éditeurs est absolument passionnant. Orphelin sans fortune, Guizot, rappelle l’auteur, vécut durant toute sa carrière des revenus de son activité intellectuelle. On compte cinquante titres composant plus de cent cinquante volumes parus sous son nom : ces chiffres laissent un universitaire du XXIe siècle rêveur. Il le sera encore davantage quand il saura que le tirage du dernier ouvrage de Guizot, achevé dans sa 85ème année, cette Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1848, racontée à ses petits-enfants, fractionné en une centaine de livraisons tirées chacune à environ 20 000 exemplaires, dépassa au total le chiffre énorme de 2 239 000 exemplaires !
Déjà auteur de la biographie de Guizot qui fait autorité (Fayard, 2008), Laurent Theis offre ici, plus que des compléments, un tableau riche et vivant des diverses facettes de l’activité multiforme de cet infatigable intellectuel, incarnation d’un siècle où la politique au plus haut niveau, la diplomatie, la recherche, l’enseignement, le journalisme et la critique d’art non seulement ne se nuisaient pas mais s’enrichissaient mutuellement.


Stéphane Ratti

VIE PRATIQUE

Angèle Hernu Rincheval et Karel Balas : « Inside Fashion ; elles travaillent dans la mode. », Paris, Éditions de La Martinière, 2016.

Qui n’a pas rêvé un jour de travailler dans la mode, dans LE monde de la mode ? Mais quels sont ces métiers ? Qui sont-elles ces femmes ayant un jour eu l’audace d’y entrer ? C’est pour répondre à ces questions qu’Angèle Hernu Rincheval (déjà auteur de Trésors du vintage en 2013) et le photographe Karek Balas (cofondateur de la revue Milk) ont eu l’heureuse idée de signer conjointement cet ouvrage « Inside Fashion » qui vient tout juste de paraître aux éditions de La Martinière. L’ouvrage regroupe 18 témoignages de femmes travaillant inside : mannequin, bien sûr, mais aussi styliste, designer, attachée de presse ou même – et pourquoi pas – acheteuse ! Ces femmes, pour certaines plus connues que d’autres, Jeanne, Colombe, Morgane, Fanny, Marie-Laure…ont osé, eu l’audace d’entrer un jour dans ce monde Fashion ; enviées, convoitées, elles ont pourtant accepté souvent avec générosité ou du moins sourire de leur ouvrir leur univers, leur dressing, livrant leur parcours et mille et un secrets dont le plus secret peut-être, leur carnet d’adresses : adresses shopping, restaurants, librairies et même leurs adresses préférées pour leurs chers bambins… Elles aiment shoppinner, chiner, se détendre et surtout travailler dans cet «Inside Fashion ». Venant de chez Vuitton, Céline, Hermès, Sézane ou Other Stories ou travaillant pour Elle ou Le Printemps, elles racontent leurs formations, leur début nous livrant leurs passions, leurs créations, leur vie. Créatrice de bijoux, hair stylist, fondatrice d’agence, fashion editor, prises dans leur univers personnel, clichés intimes et complices de Karel Balas, elles ont chacune selon leur métier leur personnalité, leur intérieur et leur style ; décor contemporain ou meubles de famille, ordre ou savant désordre, elles se nomment encore Pénélope, Suko, Sandrine, Diva et affichent ce style incontournable, cette allure bien à elles propre à cet « Inside Fashion », ce monde de la mode à part entière.
 

 

« Le Dressing de Rêve des Parisiens », Coll. Les Guides de Chêne, Ed. Chêne, 2015.

Assurément l’évènement de la rentrée pour tous les passionnés de mode : Un guide et une expo « Dressing de Rêve des Parisiens » présentant et regroupant cinquante nouveaux créateurs de mode, parisiens et dynamiques.
Parce que la rentrée, c’est aussi se faire plaisir et trouver hors des boulevards trop battus ces créateurs de mode et d’accessoires presque pour soi et dont on a tant rêvés… Trouver le coat ou la robe que vous ne croiserez pas sur votre voisine de palier ou ce sac à main enfin assorti à la couleur bien particulière de vos escarpins sans courir tout Paris et quadriller chaque quartier et rue, compléter vos bonnes adresses sans avoir à dérober le carnet de vos copines dans lesquels elles gardent jalousement les leurs, c’est enfin possible ! Ce guide est fait pour vous. Un guide spécialement rédigé pour un «Dressing de Rêve » et dans lequel vous pourrez découvrir et trouver 50 adresses à Paris de nouveaux créateurs, que ce soit des créateurs de prêt-à-porter ou de haute couture, homme ou femme, dressing ou accessoires, souliers, lunettes ou bijoux… Avec des textes de Marie Albaud, Philippe Zorzetto, créateur parisien connu pour ses souliers depuis 2008, et Régis Pennel, fondateur du concept store online L’Exception, ont ensemble parcouru pour les amoureux de mode les plus passionnés le So-Pi, le Haut-Marais, la rue Saint-Honoré ou encore le boulevard Saint-Germain. « Le livre rend compte – soulignent-ils – de notre admiration et de notre respect pour chacune de ces aventures. Notre sélection de créateurs n’est pas exhaustive, mais elle offre une photographie de ce qui se passe aujourd’hui dans la capitale. Nous avons voulu leur rendre hommage, raconter leurs parcours, leurs univers, leurs passions et surtout vous donner envie de découvrir leurs extraordinaires créations, avec de nouvelles adresses et astuces pour shopper hors des sentiers battus. » Avec ces 140 pages, son plan, ses rubriques et son rangement alphabétique, ses pages astuces ou glossaires, ses précisons, adresses et prix moyen, le guide « Le Dressing de Rêve des Parisiens » vous fera enfin tourner le dos aux vitrines qui vous font frémir d’horreur. Un Guide de rêve pour un dressing exigeant et unique.
Ainsi que le soulignent encore les auteurs parce que « C’est grâce à leur talent et à leur énergie que Paris reste plus que jamais un centre vivant pour la création », parce que Paris ne serait pas, il est vrai, Paris sans la Mode et ses maisons de créations, à noter que ce guide accompagnera l’expo du même nom qui se tiendra à l’Hôtel de Ville de Paris du 8 septembre au 31 octobre 2015 dans le cadre des Paris Rendez-vous et à l’occasion de la semaine du prêt-à-porter (ateliers, animations et initiatives seront également au rendez-vous).
 

 

Imprimer ses photographies - Optimiser ses images dans Lightroom et Photoshop de Jeff Schewe avec la contribution de Volker Gilbert
Collection : Post-traitement des photos, 284 pages, Eyrolles, 2014 .


A l’ère numérique et des écrans plats de plus en plus géants, il reste cependant une habitude bien ancrée : celle de prendre en main une photographie pour mieux la voir, l’apprécier et la partager. L’impression numérique a ainsi assurément encore de beaux jours devant elle, et ce d’autant plus que le tirage est, depuis de nombreuses années, à la portée de toutes et tous, et non plus des seuls professionnels. Mais, il serait réducteur de croire que tout consiste en un seul clic sur l’icône imprimer de son ordinateur pour avoir en main en quelques clics et secondes une photographie digne de son précieux appareil photo. L’impression numérique répond à des exigences et des fonctionnalités que Jeff Schewe a décidé de partager dans un livre agréable à consulter et fruit de l’expérience du grand photographe américain, expert renommé de Photoshop avec la contribution de Volker Gilbert, photographe professionnel. Ce fameux programme « impressionne » souvent – sans mauvais jeu de mot, et les conseils de notre guide en la matière ne seront pas inutiles afin d’éviter de se perdre dans les nombreuses fonctionnalités de ce programme fleuve. L’auteur nous apprend de manière didactique comment obtenir des tirages impressionnants, car il est acquis dorénavant qu’entre la prise de la photographie et sa sortie papier, une étape essentielle est réalisée à partir du traitement des fichiers RAW, en quelque sorte le négatif numérique. La préparation des images fait l’objet de toute l’attention de ce livre complet et illustré par de nombreux exemples évocateurs. Après avoir expliqué les fondamentaux de l’impression numérique, Jeff Schewe réserve une partie importante de ses explications à la gestion des couleurs, que cela soit sur Mac ou sur Pc. Nous apprenons ainsi à maîtriser les étapes préalables à l’impression avec notamment l’épreuvage sur écran, les accentuations, le traitement du bruit… Les explications sont conçues pour une utilisation pratique même si elles n’écartent pas le minimum de théorie à connaître, le tout dans un langage clair et accessible. Il ne fait nul doute qu’après avoir lu et pratiqué cet ouvrage indispensable, nos photographies s’en trouveront embellies grâce à Jeff Schewe et Volker Gilbert.
 

CÔTÉ REVUES

Le Figaro Hors-Série « Picasso, les habits neufs du musée Picasso - Dans l’antre du démiurge »


Ainsi que le souligne Michel de Jaeghere dans l’éditorial de ce hors-série consacré à la réouverture du musée Picasso de Paris, l’artiste espagnol a toujours cherché à réconcilier des courants artistiques souvent éloignés tels l’art africain traditionnel et le classicisme. Cette voracité quant à la variété des sources inspirant son art a toujours été le préalable incontournable à l’expression personnelle de Picasso, une expression novatrice qui renouvellera totalement l’art du XX° siècle. L’hôtel Salé qui abrite le musée Picasso a fait l’objet d’une rénovation et d’agrandissements permettant un nouvel accrochage qui évoque la vie de l’artiste à travers ses œuvres : « Mes toiles, finies ou non, sont les pages de mon journal ». Ce numéro montre combien le réel chez Picasso est littéralement soumis à une déconstruction, puis à une recréation, qui s’abstrait des conventions. Le regard porté par l’artiste sur ce qu’il représente ne cesse d’étonner même si de nos jours, il ne scandalise plus. Cette dislocation du réel qu’il a osé peindre sur la toile ou sculpter est en effet aujourd’hui perçue - c’est entendu ou presque… - comme un état de fait au XXI° siècle, mais replaçons la démarche de Picasso en son temps, alors l’entreprise parait tout simplement révolutionnaire. Ce Nu debout ou encore le fameux Homme à la pipe ont été peints successivement en 1908 et en 1914, cent ans déjà…
Ce numéro à la riche iconographie nous fait entrer dans neuf journées vécues de la vie du peintre, du 25 octobre 1881, date de la naissance de Pablo que l’on crut mort-né, jusqu’au 8 avril 1973 où une embolie pulmonaire eut raison du souffle créateur du génie ; entre ces deux dates, pas une journée ne s’est déroulée sans qu’elle n’ait été consacrée à l’art dans un vertige étourdissant de créations protéiformes. La deuxième partie de ce numéro retrace la saga du musée Picasso, né en 1974, un an après la mort du maître, musée qui ne se veut nullement – et peut-être plus encore aujourd’hui -un temple figé, mais bien un laboratoire et un centre d’étude de l’œuvre de Pablo Picasso.
 

 

Hors-série Le Monde « Simone de Beauvoir, une femme libre »

Simone de Beauvoir est devenue femme, nul doute à ce sujet après la lecture du passionnant dossier paru dans le dernier Hors-série du Monde consacrée à celle qui aura marqué le XX° siècle quant à ses réflexions sur la femme.
La femme « devenue », et non pas seulement « née », est au cœur de ce riche dossier réunissant témoignages, analyses et extraits d’œuvres de la compagne de Sartre, tout en se dissociant parfois de lui quant à ses idées et ses combats. La vie de Beauvoir est en elle-même un livre dans lequel tout à chacun peut lire de nombreux témoignages sur ce combat de tous les jours pour échapper au « destin » d’une femme née au début du siècle passé. On peut songer à l’effroi et à la colère qui la saisiront lorsqu’elle apprendra le mariage forcé de sa plus chère amie, Zaza, qui mourra peu de temps après. Cette révélation, associée au contre-exemple du couple de ses parents, favorisera la rencontre avec Sartre. Josyane Savigneau signe un très beau portrait de Beauvoir intitulé « L’aventure d’être soi ». Il apparaît en effet que ce « devenir » pour être soi a été au cœur de l’action de cette brillante intellectuelle. Malheureusement, ses combats apparaissent parfois aujourd’hui comme faisant parti d’une « vieille garde » de féministes soixante-huitardes, si éloignés des débats et des crises de notre époque. En sommes-nous si sûrs ? Ses combats ont certes souvent conduit à des droits acquis qui font oublier leur origine ; mais la grande leçon de liberté qui a été au cœur de sa vie est-elle également à considérer comme chose acquise ?
Ce beau numéro offre une lecture diagonale de la vie de Simone de Beauvoir, une lecture qui invite à découvrir l’œuvre très variée de celle qui était persuadée « qu’à la fin, les femmes gagneront » !

LIVRES A ECOUTER ET NUMERIQUES

 

ARVENSA EDITIONS


Relire les classiques sur son ordinateur, tablette, liseuse ou smartphone n’est plus un vain rêve avec les éditions Arvensa formées de passionnés de la langue française et qui ont décidé de proposer des éditions soignées qui se distinguent de ce que l’on constate souvent sur le Net. Nulle numérisation rapide et non corrigée pour ces éditions, mais un réel travail éditorial de correction, mais aussi de mise en page et de navigation, afin d’offrir une qualité optimale de lecture, même sur format réduit d’un smartphone. Chaque œuvre a fait l’objet de plusieurs mois de travail, ce que tout à chacun ne pourra que constater et apprécier à la lecture des textes proposés. Rencontrant un réel succès, Arvensa Éditions a acquis une position de leader pour l’édition numérique des œuvres classiques en langue française. Disponible à l’achat sur le site de l’éditeur, sans DRM, chaque livre peut être lu sur tous les formats de lecture, Arvensa Éditions est également disponible sur Amazon, iTunes Store, KoboBooks, Reader Store (Sony), Google play, Barnes & Nobles. Avec une telle offre, ce sont les grands auteurs classiques qui sont désormais à portée tactile du lecteur, soit à ce jour 1700 titres des grands auteurs de la littérature et de la philosophie, dont 39 œuvres complètes. Aussi est-il possible avec Arvensa Éditions de partir en toute légèreté avec les œuvres complètes de Sénèque ou de Proust, relire les plus belles poésies de Charles Baudelaire, flâner avec Rimbaud ou encore se plonger dans l’immense Comédie humaine de Balzac…

Chaque œuvre est disponible en format zip avec les versions dans les formats epub (iPad, Kobo et autres liseuses sauf Amazon), azw3/mobi (Amazon) et PDF (impression) garantissant une lisibilité sur tout type de périphériques. (iPad, téléphone Android, liseuses…). Après ouverture de son compte sur le site de l’éditeur, le téléchargement se fait sans difficulté avec un fichier à décompresser. Pour les fêtes, l’éditeur propose un pack de 39 œuvres complètes avec 1500 titres, une idée cadeau idéale pour les amoureux de littérature classique quel que soit l’heure, le lieu, pays, continent ou partie du ciel. (www.arvensa.com)

 

 

 

 

 

Marcel Proust A la recherche du temps perdu - nouvelle version, réuni en 35 CD MP3 et 7 petits coffrets, Présentation de Jean-Yves Tadié dans le livret d'accompagnement, lu par : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE, Editions Thélème, 2014.

Les éditions Thélème ont réussi ce pari impensable d’enregistrer l’intégralité d’un des romans les plus connus de la littérature, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. L’entreprise étonne et surprend tant l’ampleur de la tache aurait pu dissuader d’enregistrer une œuvre aussi importante. Pour relever ce défi, les plus grands acteurs ont été invités à cette réalisation exceptionnelle : André DUSSOLLIER, Lambert WILSON, Denis PODALYDÈS, Guillaume GALLIENNE, Robin RENUCCI, Michaël LONSDALE prêtent ainsi leur voix au narrateur de la Recherche. Et la magie opère, car comme le soulignait justement Raphaël Enthoven dans l’entretien accordé à notre revue «… la Recherche est une machine à éterniser les instants, même les plus insignifiants » et les voix de ces enregistrements, faisant revivre les évocations de Marcel Proust dans sa grande œuvre, offrent à leur tour de nouveaux éclairages, une nouvelle manière de percevoir le style, les images et les tonalités du roman. Toujours dans le même entretien, Jean-Paul Enthoven reconnaissait : « A chacune de ses lectures, il me paraît nouveau. Si je relis Voyage au bout de la nuit de Céline ou Une ténébreuse affaire de Balzac, j’ai le sentiment de lire toujours la même œuvre. Il y a chez Proust quelque chose de très mystérieux qui fait que ce qu’il écrit entre toujours en résonance avec l’état d’esprit du lecteur et l’état de son développement sentimental, psychique, intellectuel. C’est une magie. » Et répétons-le, c’est bien justement cette fabuleuse magie qui opère à l’écoute de ces CD. Le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, note également combien il est difficile de résumer une telle œuvre aussi vaste tant en raison du déroulement qui n’est pas linéaire chez l’écrivain que par les impressions et souvenirs du narrateur qui comptent souvent autant que les actions. Ces enregistrements réunis dans un luxueux coffret sont divisés en sept parties correspondant aux sept romans du cycle. Pour chacun d’entre eux, les personnages sont présentés, ce qui est une aide précieuse pour se familiariser avec les protagonistes de l’œuvre. De même un index détaillé permet de retrouver immédiatement un passage de l’œuvre dans chacun des CD par le recours au système des pistes audio. Par cette initiative des éditions Thélème, les amoureux de Proust pourront ainsi retrouver à tout instant avec un lecteur MP3, un lecteur CD ou un autoradio, ces voix magiques qui évoquent les nuits d’insomnie, la chambre du Grand Hotel de la Plage à Balbec avec les reflets de la mer ponctués par les plinthes en acajou ou encore le passage guetté de la duchesse de Guermantes et les désirs voluptueux du souvenir…

 

"Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" de Stephen R Covey, un livre audio lu par Benoit Grimmiaux, Audiolib, 2014.

Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent compte très certainement parmi les livres les plus importants du XX° siècle en matière de développement personnel. Son auteur, Stephen R. Covey (lire notre interview) disparu en 2012, a réuni dans cet ouvrage dense et exigeant la quintessence de décennies de lectures, travaux, conférences, séminaires sur le sens de nos vies. Il est aujourd’hui – heureuse initiative – disponible en audiolivre aux Éditions Audiolib. L’auditeur de ce livre, admirablement lu par Benoît Grimmiaux, avancera par étapes à la recherche de ce qui importe le plus dans sa vie, à mille lieues des recettes aussi faciles qu’inutiles. Stephen R. Covey nous apprend ainsi progressivement à sortir de nos ornières du quotidien, de ces réactivités qui minent nos relations et nos vues à court terme qui entament notre vie sans que ces temps gâchés ne puissent revenir à nouveau. Et c’est bien effectivement à vivre de nouveau ou autrement que propose R.Covey dans cet ouvrage audio, sans prosélytisme, ni idéologie, même si l’auteur ne cache pas son attachement à sa foi, attachement qui n’est nullement ostentatoire ni indispensable à l’écoute de ces lignes qu’il offre généreusement à ses lecteurs. Apprenons donc à identifier ces schémas erronés, à redéfinir notre mission à partir de ce qui importe le plus pour nous – un examen souvent difficile, mais si indispensable à la vraie vie – puis faisons en sorte que, jour après jour, notre quotidien se rapproche de cette vue idéale, avec ses aléas, mais aussi ses victoires. Une belle aventure à écouter avec Audiolib en téléchargement ou en librairie.

 

Céline vivant (DVD) de Jean Prat, Alexandre Tarta, Yvan Jouannet, coffret 2 DVD accompagnés d'un livre par Emile Brami, Éditions Montparnasse.


Les éditions Montparnasse ont réuni en un coffret DVD l’essentiel des témoignages de Louis-Ferdinand Céline devant les caméras de télévision, ainsi que de nombreuses évocations de cette figure si singulière de l’univers littéraire du XX° siècle. Céline a longtemps souffert de la réputation d’un écrivain sulfureux dont les écrits antisémites sont restés définitivement dans la mémoire collective non seulement après la Seconde Guerre mondiale, mais avant tout après l’effroyable épreuve de la Shoah. Comment concilier ces phrases marquées à jamais sur le papier – et toujours objet d’une certaine censure à ce jour – et ce génie littéraire reconnu par un grand nombre d’intellectuels pourtant non suspects de quelconque ostracisme ? La réponse vient certainement d’un effort de lecture, de compréhension de l’homme et de son contexte, effort auquel invite sans équivoque ce reportage qui ne cherche pas à être complaisant sur ce qui a été reproché à Céline, mais cherche plutôt à placer le débat sur le plan de l’écriture et de la création littéraire comme en témoigne ce jugement de Philippe Sollers :


« Plus tard, même après mes engagements extrémistes, et malgré la réputation d'homme de droite infréquentable de Céline, alors que son biologisme - c'est ainsi qu'il faudrait définir son racisme - me paraissait en total désaccord avec son génie d'écrivain, j'ai persisté à l'admirer avec constance. On peut dire aussi, et c'est à peine une plaisanterie, que pour le « maoïste» que j'étais il y avait beaucoup de Chine dans Rigodon! »


Nous entrons ainsi dans l’univers de l’écrivain à Meudon, dans une villa incroyable, véritable laboratoire littéraire d’un savant fou, s’il n’était d’une effroyable lucidité sur l’homme. Au-delà des raccourcis auxquels se prête Céline lorsqu’il évoque sans sourire que sa vocation d’écrivain n’est due qu’à de seuls soucis matériels, nous réalisons combien l’homme est au cœur d’un processus créatif nourri à un milieu populaire d’artisans (sa mère était repriseuse de dentelles), de cabaret, et où la gouaille de la rue – par une opération qui tient au génie de Céline – fait l’objet d’une transmutation pour reprendre vie dans l’écriture avec autant de force, si ce n’est plus. Mais le génie de Céline est aussi d’associer à ce lyrisme comique, comme il le qualifie lui-même, un attachement indéfectible à la grande tradition de Voltaire, La Bruyère ou encore Saint-Simon. Le travail est alors immense et l’on comprend mieux pourquoi l’écrivain restait des jours et des nuits, pendant de longs mois, sur une œuvre qui faisait l’objet souvent de six, sept ou huit versions. Nous prenons alors conscience que les choses ne sont pas aussi simples que ce que l’on aimerait présenter, et ce remarquable travail éditorial réalisé par les Éditions Montparnasse invite à plonger au cœur de cette œuvre qui reste encore largement à découvrir ou à comprendre !
 

DVD 1
Les grands entretiens de Louis-Ferdinand Céline
Lectures pour tous (1957)
Entretien audiovisuel avec Pierre Dumayet (19 min)
Voyons un peu : Céline (1958)
Entretien audiovisuel avec Alexandre Tarta (18 min)
En français dans le texte (1961)
Entretien audiovisuel avec Louis Pauwels (19 min)
Lecture d’un extrait de Nord de L.-F. Céline, par l’auteur (1960 - 11 min environ)
Enregistrement sonore inédit, réalisé par Marie Canavaggia, secrétaire de L.-F. Céline.

DVD 2
Autour de Louis-Ferdinand Céline
En marge du prix Goncourt (1932)
À propos de la non-attribution du prix à Céline (1 min)
Témoignage d’Elisabeth Craig, grand amour de L.-F. Céline et dédicataire de Voyage au bout de la nuit
Entretien avec Jean Monnier (3 min environ)
D’un Céline à l’autre (en deux parties - 115 min environ - 1969 - de Y. Bellon et Michel Polac)
Portrait de L.-F. Céline avec les témoignages de Madame Destouches, Michel Simon, le Dr Villemain, Me Gibault, René Barjavel, Gen Pol, Dominique de Roux, Michel Audiard…

 

Les grands Entretiens « Les lieux de Marguerite Duras » un film de Michelle Porte, Gallimard / INA, 2009.

Nous entrons avec cette très belle réalisation de Michelle Porte dans l’univers, les univers devrions-nous dire, de Marguerite Duras. Ce film divisé en deux parties, dont le texte a été publié aux Editions de Minuit, ouvre en effet les portes de l’intimité de la romancière, cette intimité où les lieux et les personnes sont intrinsèquement associés. C’est en 1976 que Michelle Porte propose à Marguerite Duras de dresser un portrait d’elle à partir des lieux, sa maison de Neauphle-le-Château qu’elle a tant aimée et qui reste indissociable de nombreux personnages de ses romans ainsi que de son film Nathalie Granger tourné dans cette demeure. La réalisatrice, par un entretien à la fois très discret et en même temps très présent, parvient à lever certains voiles d’une pensée fascinante et complexe en même temps. Les silences comptent autant que les mots qui parfois révèlent une douleur aiguë voire un malaise profond. Cette maison jouxte la forêt à la fois lieu de l’insouciance de l’enfance et du danger imminent perçu par l’adulte, lieu historique d’intimité de la femme à l’époque moyenâgeuse des sorcières et en même temps lieu inquiétant pour la rationalité. Tout est tendu et à la fois relâché dans ces témoignages à cœur ouvert. Marguerite Duras est inquiétante de sincérité, ses sourires attirent en même temps qu’ils font craindre les gouffres de son quotidien, toujours cette tension créatrice qui a nourri son génie littéraire. Plus qu’une introduction à l’œuvre et à la personne de Marguerite Duras, ce film est à recommander à tous celles et ceux qui souhaitent découvrir l’univers d’un auteur majeur du XX° siècle.
 

 

Paul Veyne, Lucien Jerphagnon "Paul Veyne Sur l'Antiquité - Entretien avec Lucien Jerphagnon" - Un livre sonore 1 CD Audio, Editions Textuel, 2008.

Écouter Paul Veyne, conteur hors pair, c’est passer quelques moments exquis à déambuler dans Rome, c’est se retrouver parmi la foule venue assister à un combat de gladiateurs, c’est s’arrêter un instant sur l’enseignement des grandes écoles de philosophies antiques, c’est apprendre l’Histoire autrement. Une écoute jubilatoire et merveilleusement ludique. Un entretien avec Lucien Jerphagnon, historien de la philosophie, spécialiste de la pensée grecque et romaine, lève le voile sur la complicité intellectuelle qui le lie avec le grand historien de l’Antiquité. En aèdes modernes, ces deux joyeux trublions de l’histoire et de la pensée antique, nous apprennent avec enchantement à regarder et à comprendre les Anciens.

Archéologue et historien français né en 1930, professeur honoraire au Collège de France intronisé par Raymond Aron, Paul Veyne est notamment l’auteur de Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1970), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes (Seuil, 1983), Sexe et pouvoir à Rome (Tallandier, 2005), et tout récemment, de Michel Foucault, sa pensée, sa personne (Albin Michel, 2008). Il s’est épris d’archéologie à l’âge de huit ans, alors qu’il découvrait un morceau d’amphore sur un site celtique près de Cavaillon. Depuis, il n’a eu de cesse de percer le mystère de l’Antiquité.

Lucien Jerphagnon, né en 1921, est philosophe, spécialiste de la pensée grecque et romaine. Il est l’auteur de Histoire de la Rome antique (Tallandier), de Histoire de la pensée de l’Antiquité au Moyen-Âge (Tallandier), et d’Au Bonheur des sages (Desclée de Brouwer). Il a également dirigé l’édition des Œuvres de Saint-Augustin dans la Pléiade.

Lucien Jerphagnon et Paul Veyne ont correspondu pendant une vingtaine d’années sans se rencontrer, discutant de points d’histoire, de philosophie et partageant leur lecture du monde antique. Ce livre-disque lève le voile sur une complicité intellectuelle et philosophique aussi touchante que passionnante.

(lire nos interviews des deux historiens sur LEXNEWS dans nos pages interviews)

 

Philosophie au quotidien avec la Librairie Sonore des Editions Fremeaux

Lire en conduisant ou en préparant un repas n’est pas une activité habituellement recommandée mais avec les grands classiques de la Librairie Sonore des Editions FREMEAUX cela devient non seulement possible mais également vivement recommandé !

Lus par de grands artistes, ces enregistrements nous font revivre d’une autre manière des textes découverts par le livre seul. Détaché des lignes à parcourir, l’ouie prend le relais pour une autre sensibilité, celle des sonorités des mots, de leurs articulations et de leurs silences.

Découvrons tout d’abord « Le Banquet ou de L’Amour» de Platon lu par Michel Aumont. « Le Banquet » est avant tout un éloge de l’amour décliné au pluriel. Les différents discours de ce banquet particulièrement bien arrosé offrent en effet plusieurs manières de désirer le Beau, certaines plus crues que d’autres. Mais par cette réflexion sur l’eros, le « lecteur-auditeur » accède également à une interrogation plus générale sur ce qui mène au Vrai et au Bien. Ce texte fondateur de la philosophie est particulièrement bien servi par l’interprétation sobre de l’homme de théâtre qu’est Michel Aumont.

Le stoïcisme est à l’honneur avec le fameux « De brevitate vitae », De la brièveté de la vie, de Sénèque lu par Jean-Pierre Cassel récemment disparu. Cette très belle lecture fait parfaitement résonner le sens de ce texte majeur qui tend à démontrer que si la vie n’est pas si brève si nous apprenons à la vivre pleinement. Cette leçon de vie comme pratique philosophique est une exigence de tous les instants. Sénèque nous rappelle que nous gaspillons trop souvent notre temps au lieu de réaliser de grandes tâches. Si nous concevons nos journées comme une vie tout entière, la vie ne sera pas brève en raison de sa richesse…

« Les Essais » de Michel de Montaigne lu par Michel Piccoli ne tiennent pas du rêve mais de deux superbes coffrets de la même Librairie Sonore. Grand prix de l’Académie Charles Cros, cet enregistrement fera en effet date tant la rencontre du texte et de l’artiste tend à la symbiose parfaite ! Cette sélection d’écrits ont fait l’objet d’un travail remarquable de réécriture pour l’oralité. « Que philosopher c’est apprendre à mourir » ou « De l’inconstance de nos actions » sont les fruits d’une réflexion qui ne s’est pas donnée de plan a priori. « Les Essais » occuperont en effet Montaigne jusqu’à sa mort. C’est une nouvelle fois la connaissance de soi qui est au cœur de ces essais de la part d’un humaniste qui sut également prendre part à la vie politique de son temps. Le choix de Michel Piccoli est incontestablement une réussite, l’intelligence de la voix de l’acteur seyant parfaitement au texte.

Pour finir, un texte plus moderne d’Albert Camus, « Le mythe de Sisyphe », lu par Jacques Pradel, est un moment de véritable découverte. Camus reconnaissait que c’est lors de la descente pour rechercher la pierre qu’il aurait à remonter sans cesse que le personnage mythologique de Sisyphe l’intéressait le plus. Conscient de la vacuité des recherches de l’homme, Camus regarde son tourment dont il sait qu’il ne connaîtra pas la fin. Mais c’est également là le génie de ce texte de ne point sombrer dans un pessimisme nihiliste : le regard est tragique car Sisyphe est conscient mais la tâche du héros peut également être joyeuse selon Camus car son destin lui appartient ! La voix de Jacques Pradel met bien en lumière ce texte à écouter et à partager pour des instants de vrai bonheur !

 

LE CORBUSIER, Entretiens avec Georges Charensol (1962), et Robert Mallet (1951), Collection La Librairie Sonore – Notre Mémoire Collective, Editions FREMEAUX & ASSOCIES, 2007.

 

Qui ne connaît le nom de l’un des plus célèbres architectes au monde, Le CORBUSIER, synonyme de renouveau de l’architecture après la seconde guerre mondiale. Pour pouvoir approcher de plus près ce personnage atypique qui refusait les honneurs, ces Entretiens de la Librairie Sonore FREMEAUX ASSOCIES marquent incontestablement un témoignage clé dans la mémoire de ce visionnaire infatigable.

Charles-Edouard Jeanneret naquit le 6 octobre 1887 à la Chaux de Fonds et ne prendra son pseudonyme Le Corbusier qu’en 1920 d’après le nom de l’un de ses ancêtres albigeois. Le Corbusier est avant tout un peintre avant d’être architecte comme il le rappelle dans l’un des deux entretiens proposés. Très sensible à l’art pictural (qui aura sa place dans la conception même de ses créations architecturales), il fondera un mouvement, le mouvement puriste, avec son ami Amédée Ozenfant. Ces deux entretiens (avec Georges Charensol en 1962, et Robert Mallet en 1951) montrent bien que l’homme est en rupture avec l’académisme de ses débuts. Jetant un œil acerbe, et même parfois acide, sur les institutions académiques trop souvent responsables d’un art figé selon lui, Le Corbusier soutient une architecture purifiée et revisitée grâce à de nouveaux matériaux tel le béton armé dont il exploitera toutes les possibilités techniques et esthétiques. La dimension sociale est essentielle dans le travail créatif de l’artiste. Il sera même d’ailleurs l’un des rares architectes à avoir pu concevoir une capitale (Chandigarh). Même si certains critiqueront ses réalisations, le génie est à ce prix et Le Corbusier est définitivement entré dans le panthéon culturel du XX° siècle comme en témoignent ces enregistrements à découvrir absolument.

 

« Je fais mon architecture comme un organisme vivant, elle est biologique, il y a un support osseux, des forces musculaires, des réseaux sanguins lymphatiques nerveux,… » Le CORBUSIER, 1962.

Développement

Personnel, Management,...

 

Craig Jarrow You Are Stronger Than You Think & Crush Your Procrastination, ebooks, Time Management Ninja.

Voici deux ouvrages numériques en anglais qui pourraient bien vous faire gagner non seulement du temps, mais surtout des instants précieux de votre vie. Une recette miracle de plus ? Une méthode farfelue pour manager sa vie selon les préceptes d’un gourou comme il en fourmille de chaque côté de l’Atlantique ? Point du tout ! Craig Jarrow est non seulement l’auteur de deux ouvrages résultant d’une vie et d’une passion vouées au développement personnel, mais également le créateur du bien connu site Time Management Ninja, un titre aussi guerrier que la méthode prônée pour attaquer l’ennemi, celui qui nous fait passer à côté de notre vie, de chaque minute de nos journées.
Il n’a jamais été aussi urgent que de réfléchir à quoi nous passons (perdons ?) notre temps à l’heure de l’ultra connectivité, des réseaux tentaculaires et des nombreuses chaînes que nous passons volontairement à notre cou. Pour cela, comme se plaisait à le souligner Sénèque, il ne faut pas attaquer l’ennemi par petits coups, mais bien avec promptitude, et radicalité, ce à quoi s’attache l’auteur, spécialiste en gestion du temps pour les entreprises et les particuliers. En fait, Craig Jarrow est d’une certaine manière un cobaye actif qui a su tester chaque méthode, chaque outil, gadgets, censés nous faire gagner du temps et de l’efficacité dans notre vie. Chaque semaine sous la forme d’un blog, et réunis dorénavant en deux ouvrages You Are Stronger Than You Think et Crush Your Procrastination, Craig Jarrow nous livre ses enseignements avec honnêteté et recul. Car il est loin d’être aisé aujourd’hui de faire la part des choses à moins d’opter pour la radicalité de l’agenda papier et du bon vieux stylo, encore que… Craig Jarrow nous montre combien les technologies peuvent nous aider à avoir une vie meilleure à la condition d’éviter les écueils de la dispersion et de la procrastination. L’auteur nous fait ainsi gagner du temps sur ce qui est censé ajouter à notre productivité et non la mettre en péril. Que celui qui n’a pas passé des heures à synchroniser son smartphone avec son agenda électronique sur son ordinateur pour réaliser au final qu’un rendez-vous était passé à la trappe jette la première pierre… Craig Jarrow est un technophile averti, c’est certain, et comptez sur lui pour vous indiquer quelles sont les applications qui peuvent vous aider à gagner en efficacité sans avoir à lire trois tomes de guide d’emploi d’un logiciel en swahili ! L’auteur sait également un amoureux du papier et des instruments d’écriture et semble avoir un goût certain pour les beaux carnets Moleskine (voir notre chronique). Nulle radicalité donc dans ses propos, mais une réflexion mure et éprouvée par la pratique d’années de test et d’analyse de ce qui peut nous aider à mieux déterminer le sens de notre vie et les moyens d’y parvenir. Une lecture stimulante, pleine d’humour, à découvrir sur : http://timemanagementninja.com
 

Tony Buzan « Muscler son cerveau avec le Mind Mapping » Eyrolles.

 

Le Mind Mapping gagne en notoriété ces dernières années et ce dernier livre de Tony Buzan, créateur du concept, est là pour en témoigner. De quoi s’agit-il ? Nous pouvons représenter nos pensées non plus exclusivement par des phrases mais par des représentations cartographiques, de véritables schémas, plus ou moins complexes selon les personnes et les situations. Il faut en fait imaginer une représentation mentale d’une idée, d’un projet ou d’un problème sur un papier, à l’aide de bulles, de flèches, de petits dessins, la créativité du pratiquant étant la seule limite. Si l’exercice peut sembler un peu élémentaire de prime abord, il n’en est rien lorsque l’on approfondit l’exercice. Il s’agit en fait de développer ce que tout à chacun possède en lui, à savoir sa pensée créative. Or, pour que cette dernière puisse irradier et développer toutes ses possibilités, la schématisation organisée de manière spécifique par le Mind Mapping est redoutable si l’on veut bien accepter cette nouvelle manière de penser. Un outil à découvrir et à exploiter régulièrement pour accroître ses fonctions créatives.

 

J. MESSINGER : « Ces gestes qui vous trahissent.», Paris, Editions FIRST, 2005, 344p. 

Ouvrage de référence en la matière, il se présente sous forme d’un guide alphabétique des différents codes gestuels usuels. Y sont répertoriés, décryptés avec photos à l’appui dans un style acidulé, pas moins de  500 gestes et  attitudes corporelles qui vous trahissent quotidiennement ou vous révèlent – en si peu de temps - le caractère de votre interlocuteur. Une vraie bible, qui vous évitera de perdre – entre autre - sans vous en rendre compte votre interlocuteur lorsqu’il se gratte la main depuis déjà cinq minutes…, ou de perdre désespéramment votre temps alors même qu’il vous désigne si souvent de la pointe de son menton…, ou encore de vous laisser mener en bateau lorsqu’il s’assoit de manière si paternaliste sur le rebord de son bureau…

Stephen R. Covey "L'étoffe des leaders" FIRST EDITIONS.

Les éditions FIRST ont décidément l'heureuse idée que de rééditer les ouvrages de référence du penseur américain, et ce dernier titre devrait tout spécialement intéresser l'univers professionnel. C'est à partir de questions simples comme "Savez vous dire non ?", "Qu'avez vous retenu de vos études ?", "Consacrez vous assez de temps à vos enfants ?" ou "Pensez vous être apprécié à votre juste valeur ?" que Stephen R Covey nous rappelle que notre vie professionnelle repose également sur un parfait accord avec une boussole qu'il nous appartient de déterminer et de suivre. Déterminer les principes cardinaux de votre vie professionnelle n'est pas chose facile surtout à notre époque. L'auteur nous apprend comment découvrir cet univers à portée de main et qui pourtant est trop souvent remis au lendemain. Une première idée, demain en allant ou revenant du travail, arrêtez vous chez votre libraire et acheter ce livre qui pourrait changer votre vie professionnelle et votre vie tout court !

Stephen R. Covey "Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent" avec nouvelle préface et postface de l'auteur, FIRST EDITIONS.

Les chiffres éloquents de plus de 15 millions d'exemplaires vendus dans 27 pays donnent une idée de l'ampleur de la pensée de leur auteur ! Stephen R. Covey est, sans conteste, l'une des figures marquantes du développement personnel du XX° siècle. Diplômé de Harvard et président du Covey Leadership Center, l'auteur a été le conseiller du Président Clinton.  L'ouvrage clé de la pensée de l'auteur, les 7 habitudes..., n'est pas un livre de plus offrant des recettes miracles pour réussir sa vie. En fait de miracles, c'est sur le long terme que se place la démarche de Stephen R Covey. C'est en effet, pas à pas, jour après jour, que de profonds changements pourront survenir, assis sur des principes justes et immuables. On l'a compris, c'est à un effort d'exigence vis à vis de nous tout d'abord auquel nous invite ce magnifique livre qu'on ne cesse d'ouvrir et d'exploiter, lecture après lecture. Que ce soit l'approche personnelle, sociale ou professionnelle, rien n'est écartée dans la démarche globale de l'auteur. Profitons de cette dernière édition, augmentée d'une nouvelle préface et d'une nouvelle postface de l'auteur, pour repenser les fondements de notre vie !

Jean-Louis Servan-Schreiber « C’est la vie » Albin Michel, 2015.

Jean-Louis Servan-Schreiber conclut son dernier essai « C’est la vie » paru chez Albin Michel par les mots suivants : « Me savoir mortel fait de chaque minute une chance » bel aphorisme qui résume l’art de son auteur, celui d’un passeur d’idées. A l’inverse de Charon, la barque va de la mort vers la vie et l’auteur, tout en étant conscient de l’inéluctable fin, a choisi de retenir tout ce qui allait vers la vie sans oublier bien entendu son terme. Le lecteur pourra choisir à l'envi les filiations philosophiques : manifestement stoïciennes avec Sénèque, mais aussi influences tout aussi flagrantes de la pensée d’Épicure ou encore forte présence des sagesses de l’Orient, mais cela n’a finalement pas grande importance dans la lecture de ce dernier ouvrage tant son auteur cherche à livrer dans ces pages sa propre expérience de la vie, certes à valeur d’illustration pour les nôtres, mais pensée à partir de lui. Nul dogmatisme, ni psychologie en direct, mais plutôt le regard d’un homme lucide qui aborde le dernier virage d’un parcours qui a toujours été tourné vers la réflexion, celle des hommes dans leurs rapports à eux-mêmes et à leurs congénères. L’auteur de L’Art du temps, Trop vite, nous invite à cette réflexion sur soi qu’il a toujours menée selon des angles certes différents, mais qui arrivent finalement toujours à la même question : pour quelle raison sommes-nous sur cette terre et quel sens donner à tout cela ? Le lecteur sera peut-être surpris par certaines des réponses de Jean-Louis Servan-Schreiber qui, à la manière d’un koan du zen japonais, surprennent et provoquent un peu lorsqu’il remarque que chercher le sens de la vie est vain et que le fait de vivre au quotidien est ce sens que nous recherchons souvent bien loin de nous. Effectivement, peut-être, vivre pleinement chaque instant de sa vie est déjà une tâche suffisante pour une seule vie ! L’auteur ne renie pas ses rêves, et les nôtres, les passions qui animent chaque âge de la vie, nul scepticisme – bien au contraire – sur la vacuité des choses, mais plutôt ce regard serein parvenu au stade que l’on dit la sagesse de la vie. Jean-Louis Servan-Schreiber aime à utiliser dans ces pages l’idée de cordée qui serait le sens de nos vies : je ne suis pas seul, les autres comptent autant dans cette ascension, et pourtant j’ai un rôle dans cet ensemble indissociable. Cet ADN collectif assurant à chaque être vivant à la fois sa singularité et en même temps son rattachement à un tout qui le dépasse et dont il ne saurait se séparer ; Réflexions utiles à tous les stades de la vie dans lesquelles l’auteur présente une sérénité contagieuse ce qui est déjà, en tant que tel, un témoignage rassérénant en notre époque que l’on présente si souvent comme troublée.

Philippe-Emmanuel Krautter
 

Nelly JOLIVET « Le CalendrierNature ; Traditions, Imaginaire et Inconscient. », Editions Ateliers de l’Hermitage, 2010.

L’homme moderne a perdu aujourd’hui – qui pourrait encore le nier ? - la notion du temps ; non, certes, celui des horloges de la productivité, de la performance, mais bien celui qui passe tout simplement et toujours au fil des saisons, des solstices et équinoxes, ce temps que nous offre Dame nature. N’a-t-il pas préféré, depuis déjà trop longtemps, dans ce temps qui s’accélère, les rouages de l’industrialisation, puis ceux de la consommation, toujours plus branchée, plus câblée et aux promesses prométhéennes ? Ce faisant, l’homme moderne a laissé, délaissé toujours plus loin derrière lui, pour les oublier ses liens privilégiés non seulement avec la lune et le soleil, mais aussi ses racines et repères avec cette terre qui a su l’accueillir et l’accueille encore un peu… préférant par là même, se perdre et s’exclure lui-même. Par cet ouvrage, l’auteur, Nelly Jolivet, psychologue-psychanalyste, invite son lecteur à renouer avec les saisons, les lunaisons, et à retoucher terre, cette terre qui nous fait terriens. Pour ce faire, elle nous livre un calendrier, le Calnate@, où se glissent cycles, saisons, rites, fêtes, saints, histoires, traditions, coutumes et anecdotes. Mais, ne vous méprenez pas, cet ouvrage n’est pas un guide de jardinage ni un « sachez lire votre horoscope avec un rétroviseur », encore moins un livre proposant une énième nouvelle politique écologique. Non, l’auteur avant tout psychologue -psychanalyste, propose de retrouver ces liens profonds qui unissent les saisons, traditions et coutumes à notre imaginaire et à notre inconscient. C’est, en fait, une fabuleuse boite à imaginaire que propose Nelly Jolivet à son lecteur, et ce, quelles que soient sa sensibilité ou ses croyances, pour observer, explorer ses propres liens avec la terre, les saisons, la nature aux fins de renouer ce dialogue, l’alliance avec cette merveilleuse planète qui nous fait humains. Ainsi que le souligne l’auteur, « Vivre avec la terre, c’est faire l’expérience des saisons, et en fin de compte de soi-même ». C’est avant tout, accepter, pour retrouver cet équilibre et harmonie perdus, de rechercher non seulement le sens, les sens, mais bien avant tout ce qui fait sens : les cycles et les traditions, les saisons et nos ancêtres, la nature, nos observations et nous-mêmes… une meilleure connaissance de la nature pour une plus harmonieuse conscience de soi, mais aussi une meilleure connaissance de soi pour une plus harmonieuse régénérescence de la nature. « Il ne s’agit pas – souligne la psychanalyste Nelly Jolivet- d’appartenir à la nature, mais d’en faire partie, nous ne sommes pas des objets et la nature n’est pas notre jouet. » L’auteur propose ainsi ce calendrier nature, ce Calnate@ - avec ses rythmes, ses symboles, métaphores, et livrant sa propre expérience, Nelly Jolivet invite surtout le lecteur à penser ou repenser, imaginer et compléter ce saisonnier selon vos propres observations, rythmes et imaginaire pour y puiser et retrouver ces liens privilégiés et sacrés entre la terre et le ciel. Divisé en trois parties, vous trouverez notamment dans une deuxième partie consacrée au calendrier et cycles lunaires, des propositions d’exercices pratiques afin d’harmoniser vos humeurs et états d’âme… La troisième partie étant, quant à elle, consacrée aux cycles solaires, cet éternel retour avec ses saisons, ses rites et ses fêtes. Alors, prêt, en ce dur mois de janvier, cœur de l’hiver, à préparer la venue du printemps, temps de renaissance, de vie ? Prêt à préparer votre printemps ?
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L’auteur, Nelly Jolivet, psychologue-psychanalyste, propose également des stages de Développement personnel, Conscience, Méditation, Relaxation, notamment « Excursion, expansion de consciences » -
Programme officiel Excursion de l’Institut Monroe (Virginie, USA), ttp://nellyjolivet.com

 

 

« Le développement personnel tout en 1 pour les Nuls » Editions First.

 

 

Ce fort volume regroupe en 656 pages le meilleur des 4 livres phares de la collection, à savoir La PNL, Les Thérapies Comportementales, l’Hypnothérapie et le Coaching (déjà présentés dans ces colonnes). Il est parfois difficile de savoir ce qui correspond le mieux à ses attentes, ses besoins et sa personnalité. Le fait de regrouper ces techniques de développement personnel en un seul volume devrait répondre à un certain nombre de questions et d’interrogations qui reviennent souvent sur ces sujets. Ecrites par de grands spécialistes réputés pour la pédagogie de leurs écrits, ces 4 parties vont au fond des choses et ne se contentent d’aborder superficiellement les choses comme c’est parfois le cas d’articles ou d’ouvrages de trop grande vulgarisation. Les auteurs savent jusqu’où aller et prodiguent de nombreux conseils pour éviter des erreurs qui pourraient être pires que le mal. Il ne s’agit pas d’un encouragement à une autothérapie sans limites mais plutôt de l’exposé des modes de fonctionnement de l’être humain et de ses complexités. Des maux de faible importance gagnent à être pris en considération avant qu’ils ne se transforment en avalanches de doutes psychologiques. Les auteurs n’hésitent pas à proposer des outils pratiques, des exercices, des bilans à réaliser pour dresser une carte de nos représentations mentales quotidiennes.

A découvrir de toute urgence !

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Rencontres de LEXNEWS : Un métier, une passion ...

Editions Le Bruit du Temps

Interview d'Antoine JACCOTTET

9 février 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Antoine Jaccottet a longtemps travaillé aux éditions Gallimard jusqu'à l'année dernière en étant éditeur à la collection Quarto. Il a décidé de franchir le pas et de créer librement les livres dont il avait toujours rêvé. Libéré de certaines contraintes économiques, c'est un plaisir personnel que l'éditeur souhaite faire partager au plus grand nombre. L’acte de naissance des éditions Le Bruit du Temps est scellé sous le signe d’une amitié pour certains auteurs et traducteurs. Ces affinités électives littéraires sont au cœur de ce projet qui voit le jour en ce début de printemps. LEXNEWS a choisi de présenter cette très belle initiative à ses lecteurs en interviewant Antoine Jaccottet qui nous a reçus dans une charmante demeure familiale du XVIIIe siècle rue du Cardinal Lemoine, avec au fond de la cour, la célèbre enceinte de Philippe-Auguste et de l'autre côté de la rue la résidence de Valery Larbaud....
 

 


LEXNEWS : « Pour quelles raisons avoir choisi pour votre nouvelle maison d’édition, Le Bruit du Temps, le titre d’un recueil du poète russe Ossip Emilievitch Mandelstam ? »

Antoine Jaccottet : « Il y a plusieurs raisons à cela. La première est très simplement biographique. Le premier travail que j'ai réalisé a consisté à participer à un numéro d'une revue, la revue de Belles-Lettres, dont un numéro spécial avait été consacré à Mandelstam. J'avais fait ma première traduction de l'anglais d'un texte d'un grand spécialiste de Mandelstam, le professeur Clarence Brown qui nous a fait l’honneur d’une postface. C’est également une raison amicale qui a présidé à ce choix, à savoir la rencontre de Ralph Dutli qui est le traducteur en allemand des oeuvres complètes de Mandelstam. Je l'ai connu ici à Paris et il est devenu un très grand ami. C'est un hommage que je lui rends et cette nouvelle maison d'édition sera le lieu pour publier ses poèmes et autres réalisations. À cela s'ajoute l'immense admiration que j'ai pour Mandelstam. Ce titre « Le Bruit du Temps » évoque une image de la littérature elle-même, un peu comme chez Proust, tout en incluant mon goût pour la musique. »

LEXNEWS : « Partagez-vous cette nostalgie de la culture universelle du poète russe et cela influencera-t-il le choix de vos futures parutions ? »

Antoine Jaccottet : « Oui, c'est une bonne idée de présenter les choses comme cela. Il y a à la fois le goût des classiques puisque le mouvement littéraire auquel il appartenait était une revendication du classicisme face au futurisme de l'époque, et en même temps ce sentiment très profond d'appartenir à la culture méditerranéenne dont Mandelstam avait une grande nostalgie avec un goût très marqué pour l'Italie. C'est également cette approche qui nous a conduits au choix du deuxième livre que nous éditons, le Browning, qui se déroule à Rome et qui est presque un roman historique. J'avoue en effet qu'il y a un goût pour l'Italie, la Grèce… »

LEXNEWS : « Quels sont les enjeux d’une nouvelle maison d’édition au XXI° siècle qui connaît en Occident une crise à la fois générale et également spécifique au livre dans de nombreux pays ? »

Antoine Jaccottet : « je crois que c'est sans aucun doute une réaction à cette crise que vous évoquiez. On nous annonce tous les jours la disparition du livre et je suis profondément convaincu, que contrairement aux Cassandres, cette disparition n'est pas encore pour demain. Bien entendu, nous sommes forcés de constater ce qui se passe et nous voyons bien que la culture littéraire n'occupe plus le premier plan. Cela s’observe notamment dans les médias et cela devient assez effrayant. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que cette culture a tendance également à disparaître dans la conscience générale. Si vous prenez par exemple l'univers politique, il y a toujours eu une révérence certaine pour la chose littéraire ; or cela même a sans doute disparu aujourd’hui… Mais, je suis persuadé qu’il existe parallèlement de nombreux passionnés de littérature, y compris chez les jeunes gens. Je pense que l'on peut très bien défendre l'idée que le livre a encore de très beaux jours devant lui en réaction à tout ce qui se passe. Le véritable amateur de livres aura de plus en plus besoin de petites maisons d'édition qui défendront l’objet de sa passion. Les réactions des personnes que nous sollicitons par rapport à notre projet sont tellement positives que c'est plutôt encourageant ! Il me semble que la curiosité existe encore et toute la difficulté réside dans le fait de proposer des choses de qualité avec suffisamment de conviction. Il ne suffit pas de prendre un livre oublié et de le mettre sous une couverture.»
 

LEXNEWS : « Vous rappelez que les vrais livres ne meurent pas, quels sont ceux que vous souhaitez remettre à la lumière du jour ? et pouvez-vous préciser à nos lecteurs ce qu’est un vrai livre selon votre subjectivité ?»

Antoine Jaccottet : « Il peut-être très prétentieux de dire que les vrais livres ne meurent pas et en même temps, certains exemples comme l'histoire de cette traduction étonnante du poète victorien Robert Browning invitent à penser en ce sens. Browning était très célébré de son vivant et il a d’ailleurs encore une gloire certaine dans les pays anglo-saxons. Il est par contre presque totalement oublié en France. Or, je crois profondément que c'est un vrai chef-d'oeuvre. Il s’agit d’un livre qui a une histoire incroyable. Il a été traduit pendant la guerre par un professeur d'université qui a réalisé cela par pure passion. Il s'était pris d'amour pour ce livre et l’avait traduit en même temps qu'il faisait de la résistance !

 

 

 

Par la suite, le manuscrit a été proposé à Gallimard qui a attendu longtemps avant de le publier. Pendant ce temps, le manuscrit a été apporté en Belgique puis s'est perdu pour enfin être retrouvé par un de ses amis... Le livre a été publié une première fois en 1959 par Queneau chez Gallimard. Nous avons décidé de ressortir ce livre, car il était quasiment introuvable en dehors des cercles de bibliophilie. Il s'agit d'une sorte de chronique italienne à la Stendhal. Browning a été l'inventeur d'un genre au XIXe siècle, le monologue dramatique. Il faisait parler des personnages historiques dans ses poèmes. Un jour, il tombe à Florence dans un marché aux puces sur des archives, le grand livre jaune, qu'il achète pour trois sous. À peine a-t-il commencé à le feuiller qu'il réalise que c'est la chance de sa vie. Il s'agit d'une histoire criminelle assez sordide qui se passe dans la Rome baroque peu après le Caravage. C'est à la fois un poème et un roman historique, et le premier livre raconte le fait même de cette découverte : comment en rentrant chez lui, il voit les personnages de cette chronique prendre vie. C'est très beau, car nous constatons à la lecture du texte cette transition de l'archive à la chose imaginée. À partir de là, il va construire son poème en douze chants avec des monologues où chacun des protagonistes vient raconter sa version. Cela donne une dimension assez moderne au texte avec des points de vue différents sans qu’il y ait en même temps une seule vérité.
Pour revenir à la deuxième partie de votre question, je crois qu'il existe des livres utilitaires qui répondent à des fonctions à un moment donné, et à côté de cela, les vrais livres avec la littérature. Il s'agit d'oeuvres dont l'ambition est telle qu'il entre en elles une part d'éternité. Il y a des distinctions en art entre une petite oeuvre et une oeuvre majeure. Il ne s'agit pas pour autant d'un discours élitiste. Si j'adore écouter du tango, je n'en conclurai pas pour autant qu'il s'agit de la même chose que la neuvième symphonie de Beethoven ! C'est ainsi que je souhaite publier des livres qui manifestent cet effort d'une certaine forme en plus des émotions. »

 

LEXNEWS : « Quel est le travail de l’éditeur dans cette tâche de réincarnation d’un livre dans une nouvelle édition ? »

Antoine Jaccottet : « Nous devons essayer de trouver pour chaque livre la forme qui le mettra le mieux en valeur. Nous avions envie pour un livre comme celui de Browning d'avoir un texte bilingue parce que le vers de Browning est quelque chose de très particulier que je souhaitais faire partager au lecteur. C'est une oeuvre qui avait l'ambition, à la suite de la Divine comédie, d'être une grande épopée ce qui nous a conduits à la publier avec un appareil critique. Je désire que l'on ait un plaisir à goûter à ses oeuvres et nous avons travaillé sur tout ce qui peut faciliter ce plaisir. Notre tâche a donc consisté à prévoir des annotations, un grand essai introductif… À cela s'ajoute un travail sur les traductions et sur les relectures pour essayer d'être au plus près de l'original. »

 

LEXNEWS : « Les choix doivent être difficiles pour certains textes entre la valeur sûre d’une traduction déjà établie et le risque d’une nouvelle traduction ? Pour Mandelstam et Browning, vous avez conservé l’existant, alors que pour D.H. Lawrence, vous entreprenez tout un cycle de traductions de ses Nouvelles complètes. »

Antoine Jaccottet : « C'est un problème insoluble ! Par le hasard des rencontres, j'ai connu quelqu'un qui avait très envie de retraduire cette prose très délicate. Dans le cas de Mandelstam, il est publié chez beaucoup d'éditeurs avec beaucoup de traductions différentes. Nous avons eu la chance de retrouver une traduction qui était parue dans la revue Commerce par Larbaud. C'est une sorte de miracle, car deux ans après la parution de l'original en Russie, cette magnifique traduction a pu être menée à bien par Georges Limbour, une personne qui avait un grand sens littéraire, ainsi que le prince Mirsky. À l'inverse, pour D.H. Lawrence, je n'étais pas du tout satisfait des traductions existantes. Nous allons tenir compte des recueils anglais existants et nous allons reproduire les recueils originaux tel que D.H. Lawrence les avait composés à l'époque. Nous publierons petit à petit et dans l'ordre chronologique la totalité des nouvelles. »

LEXNEWS : « Vous réservez également une place aux contemporains dans votre programmation. »

Antoine Jaccottet : « L'idée de départ était de publier des personnes ayant elles-mêmes un lien avec les classiques que nous avons retenus. C'est le cas des poèmes de Ralph Dutli, traducteur de Mandelstam. Ce n'est pas en revanche le cas de Gabriel Levin qui est un très talentueux poète israélien de langue anglaise. Ce poète a un rapport étroit avec la Méditerranée, ces sujets sont souvent à thème presque archéologique et qui correspond assez bien ce que j'évoquais tout à l'heure. Vous avez également le manuscrit de Paulette Choné qui nous est arrivé totalement par hasard et que je ne connaissais pas. C'est une historienne de l'art, spécialiste de la gravure du XVIIe, qui au lieu d'écrire une biographie de Jacques Callot a préféré décrire des mémoires imaginaires de cet artiste. Cela a produit un petit livre très singulier qui m'a beaucoup plus. »

LEXNEWS : « Vous souhaitez que les fruits de vos éditions puissent également être appréciés esthétiquement. Quelle importance cela a-t-il pour vous et le lecteur au XXI° siècle et comment concilier ces exigences avec les impératifs économiques de ce même XXI° siècle ? »

Antoine Jaccottet : « Nous avons souhaité réaliser des livres si possible jolis tout en n’étant pas trop chers. Il n'y a pas du tout un désir de bibliophilie ou d'édition de tête. Nous voulons proposer de jolis petits livres agréables à avoir en main, simples, mais bien imprimés avec une couverture avec des rabats. Nous ne voulons pas d'images criardes sur la couverture ce que l'on va me reprocher, car sur les tables des libraires, on ne les aperçoit pas forcément ! Peut-être vont-ils justement se distinguer sans ces images clinquantes du fait de leur simplicité. Si nous choisissons tout de même une couverture en vélin et du papier bible, nous essayons de concilier néanmoins cela avec des impératifs économiques. »

 

Merci Antoine Jaccottet, nous souhaitons longue vie à cette nouvelle maison d'éditions qui promet de nous offrir de belles pages à l'image de celles des deux premiers livres qui viennent de sortir !

 

Le site des Editions Le Bruit du Temps

 

 

 

 

 

 

 LA DOGANA Editeur 

 Interview de Florian RODARI

17 décembre 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Photo François Raoul-Duval

 

Florian Rodari dirige depuis 1981 les Éditions La Dogana créées dans ce beau pays qu'est la Suisse, à Genève. C'est la poésie qui est le fil conducteur de ce magnifique travail entrepris dans des domaines aussi différents que les essais, les souvenirs, des méditations et même des lieder chantés. L'excellence est au coeur de ce processus créatif, les Éditions La Dogana ne retenant que ce qui fait écho à la beauté. Beaux papiers, superbe mise en page, textes raffinés... offrent le plaisir du bel objet, écrin indissociable de la belle pensée. Voyage en Helvétie avec un esthète du livre !

 

 

 

 

LEXNEWS : « Quel a été le parcours qui vous a mené aux éditions La Dogana ? »


Florian Rodari : « j'ai baigné très tôt dans l'univers des lettres. Mon père était journaliste, mon oncle (Philippe Jaccottet) était poète et traducteur, et tous nous aimions les livres à la maison. Nous avons également découvert que nous avions un cousin célèbre en Italie, Gianni Rodari, qui écrivait des livres pour enfants. L'environnement a manifestement joué dans mon parcours ! J'ai assez naturellement commencé des études de lettres à l’Université de Genève. Pour gagner ma vie, à vingt ans, je suis entré au musée de Genève, au Cabinet des estampes pour y classer des collections de gravures anciennes. Il y avait là une équipe à l’esprit très ouvert. Grâce à elle j'ai vite appris le métier de conservateur puisqu’ils m’ont généreusement laissé monter seul des expositions et fabriquer leur catalogue. Quand je suis devenu responsable de la Revue de Belles-Lettres, en 1971, au moment de la rédaction du numéro consacré au poète Paul Celan, j’ai aussitôt mis en pratique ce double regard de lecteur et d’amateur d’art. Conduire une revue littéraire, c’est un atout formidable pour un futur éditeur, car on apprend à découvrir d’autres voix, à accorder dans un livre des approches différentes… Je lisais essentiellement des poètes, j’écrivais un peu et je rédigeais de plus en plus souvent des textes sur l’art. Cette activité multiple je l’ai menée de front pendant presque quarante ans déjà. On ne se rend pas toujours compte du temps qui passe, surtout en ce qui vous concerne ! Je pensais pratiquer chacune de ces tâches comme des hobbies et finalement je me rends compte qu’elles étaient devenues des activités principales. Les choses se sont enchaînées : vers 1979 on m’a demandé de diriger le Musée de l’Elysée à Lausanne, mais cela n’a pas duré longtemps. A peine quatre ans : le désir de faire des livres et d’écrire était si obsédant que, devant les surcharges et les tracas administratifs, j’ai renoncé. Les éditions Skira m’ont alors demandé de travailler pour eux et d’écrire un ouvrage sur le collage. Ils se sont aperçus que je savais fabriquer des livres et, c’est comme ça que je suis devenu directeur de collection chez eux. En 1993, Skira a subi la crise du livre de plein fouet. Il fallait trouver quelque chose. Depuis longtemps, avec mes amis artistes de l’atelier de Saint-Prex, avec qui j’avais préparé plusieurs projets dans le cadre de mon activité à la Fondation Cuendet (où sont conservées des planches de Dürer, Rembrandt, Corot et de bien d’autres maîtres de l’estampe, nous avions envie de monter une exposition sur l’invention de la gravure en couleur. Nous avons proposé de la montrer à la Bibliothèque nationale de France où, grâce à l’appui de Maxime Préaud, nous avons pu concrétiser ce projet qui a porté le beau nom d’Anatomie de la couleur. Cette exposition a été pour moi le point de départ de nombreux autres engagements. Dans la foulée, on m'a en effet demandé de monter au Drawing Center de New York une exposition sur les dessins de Victor Hugo, puis deux ans plus tard sur l’œuvre graphique d’Henri Michaux. Au même moment, Jean Planque, un oncle de ma femme qui avait travaillé comme conseiller de la galerie Beyeler, m'a demandé de m'occuper de la Fondation qu’il voulait constituer à partir de sa collection de tableaux. Voilà pourquoi, aujourd'hui, je partage mon temps entre cette Fondation et les éditions La Dogana. Ces dernières prennent une place grandissante ! Nous comptons aujourd'hui plus de soixante titres avec plus de quarante auteurs, des traductions, des rediffusions, et nous sommes insuffisamment nombreux pour cela, il faut ainsi préserver un équilibre toujours précaire. »

LEXNEWS : « Quel a été le point de départ de la création des éditions La Dogana ? »

Florian Rodari : « Les éditions de La Dogana sont nées en 1981, de la décision d’un petit groupe d'amis: un imprimeur, un ami peintre et amateur de musique, et moi-même. L’idée de départ était d’éditer des textes dont nous n’avions publié que des extraits dans la Revue de Belles-Lettres. Nous avons mis de l'argent en commun, en nous promettant de ne jamais commencer un nouveau livre tant que le premier ne serait pas remboursé, mais peu à peu tout cela s’est emballé ! Et à partir de 2000, les orientations se sont diversifiées, beaux-arts, musique.»

LEXNEWS : « Le nom La Dogana peut surprendre pour une maison d'édition ? »


Florian Rodari : «La Dogana signifie « douane» en italien. Comme un employé des douanes qui ne fait pas que stopper la marchandise, un éditeur est celui qui permet à un texte étranger d'être vu et partagé, de passer une frontière. Après l’avoir réceptionné, nous l’examinons et nous lui délivrons en quelque sorte un visa! Pour moi, un éditeur est essentiellement celui qui permet à un texte d'être lu. C’est pourquoi nous accordons tant de soin à l’aspect extérieur de nos ouvrages »

LEXNEWS : « La forme et la présentation sont essentielles dans votre choix de faire connaître ces textes que vous évoquez, ce qui nous ramène à votre propre parcours. »

Florian Rodari : « C'est en effet d’une importance capitale ! La typographie, le papier, la gravure... J'ai toujours marqué une attention très grande au dessin de la lettre, à la mise en page, aux marges ; mes recherches dans le domaine de l’estampe m’ont beaucoup apporté. J'aime lire, je peux dévorer en quelques jours des livres, même mal imprimés, mais je crois que les textes des poètes ont besoin d’autre chose qu’un simple contenant, ils ont besoin d’espace pour résonner, pour se déployer, surtout de nos jours. Je me rappelle qu’un ami avait publié sa version des poèmes de Leopardi, un des auteurs que je préfère, et que je lui avais reproché d’avoir confié ces traductions à un éditeur qui n’accordait pas le moindre soin à la respiration des textes ! Quelques années plus tard, j’ai réédité ces poèmes sous une forme qui satisfaisait mon goût de la mise en page : nouvelle édition qui pouvait paraître une opération aberrante sur le plan commercial, mais qui, malgré tout, s’est avérée être un très beau succès... ».
 

LEXNEWS : « Le livre n'est pas qu'un écrin, il fait corps avec le texte... »

Florian Rodari : « Absolument, je crois que l'on avance dans un livre page par page, que les lettres accompagnent la pensée, formant peu à peu la magie d’un volume. Le rapport du contenu et de la police de caractère censée le déployer est primordial à mes yeux et il faut accepter de mettre en page chaque livre différemment.
Au tournant du siècle, nous avons décidé de renouveler un peu l’aventure. Peteris Skrebers et moi-même, nous nous sommes dit : pourquoi ne ferions-nous pas un livre d'art ? L’ouvrage consacré à « Quinche» (un peintre suisse NDLR) est le fruit de ce pari et cela a très bien marché, grâce à la générosité de l'artiste qui, en nous offrant des dessins, a permis de financer cet ouvrage. La qualité de l’impression était telle que l'on nous a demandé quelques années après de réaliser un nouvel ouvrage consacré au peintre italien Gregorio Calvi di Bergolo, grand et beau livre à l'image de ceux que je pouvais réaliser chez Skira, plus de 200 pages et 120 illustrations couleur. Par la suite, nous sommes allés plus loin encore. Nous avons en effet décidé d’associer poésie et musique dans une série d’ouvrages consacrés à l’art du lied, en donnant naissance à des livres qui contiennent un CD enregistré irréprochable sur le plan technique. Nous avons travaillé pendant près de six mois avec un graphiste afin d'éviter cette insatisfaction souvent éprouvée devant ces emballages en plastique qui renferment des textes mal traduits et illisibles. Deux livres d’un nouveau genre, un Hugo Wolf et un Schumann, sont parus grâce à la participation de la mezzo-soprano Angelika Kirchschlager. Cette expérience a créé des envies chez d’autres chanteurs qui sont venus vers nous pour renouveler l'expérience. Nous avons en projet un Mahler pour lequel Jean Starobinski a écrit une étude. Nous voudrions multiplier ces approches à l'avenir... »

 

LEXNEWS : « Vous venez de faire paraître de très belles éditions consacrées à des œuvres de peintre très différentes l'une de l'autre…»

Florian Rodari : «Oui, d’un côté une aquarelliste, Anne-Marie Jaccottet, et de l’autre un graveur au burin, Albert-Edgar Yersin, on ne peut pas faire plus différent, en effet, même si ces deux artistes, nés en Suisse, se sont bien connus. Yersin a suivi un parcours assez exceptionnel dans la mesure où il a exercé la gravure toute sa vie, exclusive et, dans ce domaine, la technique qui nécessite la plus grande patience, la plus grande habileté de la main : le burin, presque abandonné aujourd’hui. C’est que cet artiste aime la résistance du cuivre dans lequel il enfonce son burin. De même lorsqu’il s’est mis à graver sur pierre, c’est la ductilité du matériau qui l’a séduit. J'entendais récemment à la radio qu’on disait de lui qu’il était surréaliste ; ce n'est absolument pas le cas. En conduisant sa pointe, cet artiste se laisse certes guider par les propositions du hasard, mais c’est pour retrouver une géographie intérieure. Il est plus proche de Dürer ou de l’inextricable forêt allemande que des incertitudes du surréalisme. »

LEXNEWS : « On a en effet l'impression à le voir d'une vision microscopique alternant avec une vision macroscopique. »

Florian Rodari : « C’est très juste, il est toujours en train de jouer sur l'échelle des proportions, d’opposer les contraires, et en cela, il est héraclitéen. Il reconnaît l'univers dans l’atome, et inversement, l’animalcule, le lichen peuvent contenir à ses yeux l’infini stellaire. L’un de ses textes préférés est L’Aleph de Borges, et il est beaucoup plus proche, selon moi, d’un Michaux, à qui il dédie une planche, que d'un Breton. À l'image de Victor Hugo, il aimait recréer à partir du spectacle des choses vues et de leurs correspondances formelles d'autres possibles. Grâce à ce don d’observation, Yersin a inventé en gravure des structures qui n'existaient pas jusqu'alors. Dans les années 60 il a eu la chance de collaborer avec Pietro Sarto, son élève, qui s’était aperçu que cette manière de graver « appelait » en quelque sorte la couleur. Ils se sont mis à tirer ses cuivres en couleurs et c'est à partir de cette époque tardive de sa vie que les gravures de Yersin ont trouvé leur public.

La deuxième œuvre que nous révélons aujourd’hui, qui est en France aussi peu connue que celle de Yersin, manifeste du même coup une sensibilité diamétralement opposée. Contrairement à Yersin qui doit creuser son cuivre avec une attention de tous les instants, Anne-Marie effleure à peine sa feuille de papier pour que la lumière y tremble et que tout ce qu'elle aime voir et qui l’entoure, les fruits, les fleurs, les arbres… soit perçu comme subrepticement. A ce propos, les pages que Philippe Jaccottet consacre à sa femme est d’une justesse extrême : il reconnaît à cette artiste qui travaille depuis toujours à ses côtés, discrètement, une volonté qui a permis, à force de retours opiniâtres à l’atelier, de capter ce moment qui passe, si difficile à saisir, si fragile. Ce livre se veut un hommage à cette peinture qui a été faite en silence à côté de son propre travail et dans la même direction. Ni l'un ni l'autre n’a jamais cherché à affirmer quoi que ce soit. Philippe Jaccottet dit dans un poème que l'effacement est sa manière de resplendir, mais c'est exactement la même chose avec Anne-Marie. »

LEXNEWS : «Il y a ainsi une convergence entre ces deux esprits créatifs. »

Florian Rodari : « Oui, tout à fait. Ils ont d'ailleurs réalisé de nombreux ouvrages ensemble, notamment un livre lumineux, contenant une prose du poète sur le Cerisier dont les fruits se retrouvent fréquemment dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet. Il y a dans les compositions de cette dernière qui n’ont l’air de rien une lumière aussi intense que celle que contiennent les poèmes de Jaccottet, même si chez lui toute méditation repose sur un socle très sombre, très nocturne. »

LEXNEWS : « Comment entreprend-on de tels livres au XXIe siècle ? »

Florian Rodari : « Le plus dur, c'est de trouver les artisans qui veulent bien encore vous suivre sur ce chemin. Il est, en effet, de plus en plus difficile de dénicher des papiers de belle main et tout aussi difficile de trouver un imprimeur qui prenne le temps de réfléchir à la qualité des reproductions. Inévitablement, tout cela a un coût ! J'ai la chance de travailler depuis 30 ans avec le même imprimeur, j'ai ainsi fidélisé des rapports. De telles entreprises nécessitent énormément de temps et je ne sais pas si les gens aiment encore ce genre de livres. Je crois tout de même que la qualité dans ce domaine attire encore les amateurs. Moi-même, j'éprouve un réel plaisir à faire de tels livres et j’espère que ce plaisir transparaît d'une certaine manière dans le résultat final. Mon but serait de faire éprouver ce même plaisir aux autres… »

LEXNEWS : « Vous défendez ainsi une vision d'esthète du livre en considérant que cela n'est pas dépassé à notre époque. »

Florian Rodari : « Non, en effet, comme je vous le disais, je crois qu'il y a encore des amateurs. Bien entendu, en terme commercial, nous ne sommes pas dans la logique qui se développe actuellement. Les artistes dont nous parlions tout à l'heure travaillent sur du papier, dans une distance et une temporalité qui est celle du livre d’autrefois, non celle de l’ordinateur. Mais pourquoi les textes qui les accompagnent devraient-ils être sur un autre support et dans une autre dimension que ce qui a donné satisfaction depuis des siècles ? C’est si pratique de tenir en mains un volume de quelques centaines de grammes à peine ! Changer de support ne se justifie pas vraiment. Je crois que nous sommes nombreux à croire à cette réalité, et l'édition ne se porte pas si mal que cela. À la fin des années 90, lorsque Skira a mis la clé sous la porte, il disait : « Je m'en vais avec le livre ! » Je trouvais cela un peu hâtif et prétentieux. Il est vrai qu'aujourd'hui il n'est plus guère possible d’entreprendre ce que Skira réalisait il y a cinquante ans, avec ses chantiers de photographies, construisant tout exprès des échafaudages pour photographier les fresques de Piero à Arezzo. Mais, si ce genre d’ouvrages n'est plus possible, il me semble néanmoins qu’il restera toujours de la place pour des livres qui sont en relation avec les besoins et les données de l’époque dans laquelle nous vivons. »

 

Merci, Florian Rodari, pour ce témoignage qui laisse une lueur d'espoir pour la beauté et l'excellence au début de ce XXI° siècle. Grâce à des éditions comme la votre, le beau livre a encore de longues années devant lui !

 

 

 

 

 

Éditions La Dogana

Distribution: Les Belles-Lettres

www.ladogana.ch

 

Entretien avec Jacques DAMADE

Directeur des Editions LA BIBLIOTHEQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          

Jacques Damade, directeur des Editions La Bibliothèque, est l’un des éditeurs parisiens les plus charmants ; d’une politesse et d’une prévenance rares aujourd’hui – chez lui nulle grandiloquence, nulle affectation – il est tout simplement à l’image de ses éditions. Comme Jorge Luis Borges qu’il admire et dont une citation - « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » - orne chacun de ses ouvrages, Jacques Damade a eu pour berceau une bibliothèque, source de sa passion des beaux livres, des beaux récits et écrits, et de l’édition avec la création des Editions La Bibliothèque.

Fondées en 1992, les Editions La Bibliothèque font partie tant par la présentation subtilement choisie et soignée de ses titres que par l’exigence de leur contenu de ce que l’on nomme dans le milieu des lettres des « Belles Editions ». Appréciées d’un public averti et fin connaisseur, les Editions La Bibliothèque, présentées notamment à la Galerie Rauch à Paris, offrent en effet plus de quarante titres d’une qualité et d’une exigence éditoriales rares aujourd’hui avec notamment des ouvrages audacieux tel que « Paris, 1860 », magnifique livre consacré à Charles Baudelaire et Charles Meryon, des écrits anciens et précieux tels que le texte inédit d’Alexandre Dumas, « Mes Chasses », le « Traité de la Concupiscence » de J-B Bossuet ou tel que « Professeur de Beauté » de R. de Montesquiou et Marcel Proust, ou encore des auteurs contemporains de plume subtile, légère et raffinée avec notamment les délicieux ouvrages de l’écrivain Pierre Lartigue. Dans ce souci extrême d’une esthétique sobre et raffinée, les Editions La Bibliothèque publient quatre à cinq ouvrages par an toujours très attendus.
Jacques Damade, directeur des éditions La Bibliothèque, fondateur du Prix Gaillon, participe également à la Revue FARIO, revue de littérature et d’art ; Il a accepté pour les lecteurs de LEXNEWS de répondre à nos questions.

 

 

LEXNEWS : "Le nom de vos Editions « La Bibliothèque » dévoile à lui seul les racines de cette belle réalisation puisqu’au delà de votre passion du livre même, c’est également votre amour pour une magnifique bibliothèque familiale et votre amour pour un personnage extraordinaire, votre grand-père, qui vous ont conduit à créer celles-ci…."

 

Jacques DAMADE : "Amour un peu contrarié, puisque cette bibliothèque a en partie disparu en 1982. Il y a quelque chose d’élégiaque dans beaucoup de choses que l’on entreprend. On est souvent ces ethnologues de tribus disparues. C’était une pièce austère où certains livres dataient du XVIe et les plus modernes de 1830. Pour un enfant, ces reliures serrées, souvent couvertes de poussière, impressionnaient, étaient hors de portée. Pour mes parents, mes oncles et mes tantes aussi. On préférait déjà la salle de télévision. Seul, mon grand-père y vivait, y dormait dans son fauteuil, lisait l’hébreu, le latin, le grec et semblait en totale familiarité avec ces fantômes. Il est mort quand j’avais neuf ans, je revois son chapeau, sa canne, ses cigarettes, son siège près de la fenêtre. Je crois que cette silhouette est l’intercesseur, celui qui dit qu’on peut ouvrir ces bouquins."

 

LEXNEWS : "Sans oublier peut-être Jorge- Luis Borges…"

 

Jacques DAMADE : "Lui, je l’ai tout de suite aimé, avant de me rendre compte que c’était un autre grand-père. Il y a des personnes qui cherchent des substituts du père. Mon cas est plus désespéré, je cherche des grands-pères. Lui convient parfaitement. Silhouette aveugle, ironique dans une bibliothèque conversant avec Cervantès, Kipling ou Chesterton. Ma maladie est aiguë, d’ailleurs, puisque, quoique j’aie un peu de mal avec l’espagnol, je  lis Borges, comme s’il écrivait en français."

 

LEXNEWS : "Vos éditions comptent aujourd’hui six collections qui comportent pour chacune d’entre elles des éditions rares, des ouvrages choisis avec soin, de beaux textes bien écrits ; quels sont vos critères éditoriaux ?"

 

Jacques DAMADE : "Au début je ne sortais pas de la bibliothèque. Tous mes auteurs étaient morts et le plus moderne datait de 1830. Cette plaisanterie a duré deux ans. Maintenant je publie des gens vivants avec plaisir, et ils voisinent avec les autres. Je crois qu’il n’y a plus de critères. Vous avez cependant raison, il faut que ce soit écrit, même si on peut trouver dans la cinquantaine d’ouvrages publiés deux ou trois textes mal écrits. Je pense à ce témoignage de Leclair dans Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères de la collection « Les Bandits de la Bibliothèque ». Le texte est indigent, il n’en est que plus affreux et c’est ce qu’il faut dans ce cas, non ? En fait pour essayer de répondre le mieux possible à ce que vous me dites, à un moment après une ou deux lectures, je vois le livre, son intérêt, et je le vois quasiment comme une personne, je vois comment il peut s’intégrer dans mes collections, atterrir chez les libraires, j’imagine la préface, les illustrations. C’est un procédé de naissance assez bref, une incubation, puisque après la lecture l’idée se forme, la proposition surgit, parfois cela vient d’amis, (je pense à Michel Orcel, un bon écrivain qui me guide parfois) et cela dure une semaine à peu près. C’est un moment exaltant pour lequel vous acceptez de subir des tâches plus ingrates. Une espèce de rencontre… Soit le livre entrevu résiste, se dessine, s’étend pour des raisons tellement diverses ou bizarres qu’il m’est difficile de les énumérer, soit il s’efface."

 

LEXNEWS : "Au-delà de ces choix, n’est-ce pas également un intérêt prononcé pour une recherche qui vous anime ?  Recherche qui répond peut-être plus à un amour immodéré de la littérature que de la seule érudition ?"

 

Jacques DAMADE : "L’érudition m’ennuie. On me croit érudit. C’est amusant comme costume. Juste parce que je publie un auteur d’autrefois peu connu ou que le livre est cousu et fait avec du beau papier ! Je pense à Aphra Behn (dont j’ai publié un récit épatant Oronoko, l’esclave royal), une aventurière anglaise, féministe, romancière, du XVIIe siècle, une vivace très célèbre là-bas et dont Virginia Woolf disait que toutes les femmes devraient poser un bouquet sur sa tombe. Elle n’a jamais vraiment traversé la manche. Alors je me dis parfois que c’est un quiproquo, les gens confondent curiosité pour le passé, plaisir qu’un auteur du second rayon peut procurer par son talent avec érudition. Si on est un peu plus sérieux, on peut juste dire qu’il y a une offre de spectacle, de divertissement, de loisir à la fois large et répétitif, qu’on a tellement la religion du grand nombre, du connu et du veau d’or, que mon parti pris a l’air d’un vice."

 

LEXNEWS : "Des six collections précédemment évoquées, la collection « Les Utopie de la Bibliothèque » compte deux petits joyaux : un ouvrage magnifique consacré à Charles Baudelaire et aux gravures de Charles Meryon, « Paris, 1860 », et un ouvrage consacré aux jardins d’Albert Kahn, « Albert Kahn, les jardins d’une idée » ; quels sont vos critères pour ce que l’on appelle « un beau livre » ? Et, cette dernière collection a-t-elle votre préférence ?"

 

Jacques DAMADE : "Préférence peut-être pas, disons un goût certain pour cette collection qui est un peu un cousin d’Amérique. Elle est au-dessus de mes moyens, c’est peut-être pour cela que je l’aime et qu’il n’y a que deux livres. Ils sont d’un grand format avec des illustrations. Il me faut  pour réaliser ce type d’ouvrage un mécène, un bienfaiteur. Je l’ai trouvé pour Meryon-Baudelaire et pour Albert Kahn. J’ai un très beau projet depuis des années qui dort. Il est très coûteux. Ce serait le troisième livre en quinze ans ! J’attends le prince charmant. En même temps être éditeur c’est avoir quelques rêves inassouvis dans lesquels on puise une énergie."

 

LEXNEWS : "Un auteur tient une place privilégiée dans votre catalogue, je pense à Pierre Lartigue, avec de très beaux textes d’une rare sensibilité tels que « L’Inde au pied nu » dans la collection « L’Ecrivain voyageur »,  « Léger, légère » dans la collection « Les Billets de la Bibliothèque » ou encore votre toute dernière parution « L’or et la nuit » ; Comment avez-vous rencontré cet auteur et de quelle manière aimeriez vous le présenter à nos lecteurs ?"

 

Jacques DAMADE : "Il y a aussi un quatrième livre, Le ciel dans l’eau Angkor. Je vais être lyrique. Vous me pardonnerez, c’est un homme délicieux. Juste un peu trop jeune pour que je puisse l’ajouter à la liste de mes grands-pères. Mais il mérite d’y être. Il faut le lire, son écriture, c’est un gaz plus léger que l’air, euphorique et grave. J’avais lu son livre Plumes et rafales et je le reprenais de temps en temps. Il parlait de Montaigne du seizième siècle. Je croyais entendre Perrault et un peu Nerval. Il y avait du mouvement, de la lumière, de l’enfance. Je le lisais à haute voix. Je ne le connaissais pas alors. Une nuit, j’ai croisé Pierre Lartigue, dans une soirée, chez un ami commun. Je m’en souviens parfaitement. Un petit homme charmant, élégant, vêtu d’un costume blanc qui s’adressait à moi pour me dire qu’il avait écrit un livre sur l’Inde (L’Inde au pied nu) où il venait de voyager et pour savoir si cela m’intéressait. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment ai-je réussi à cet instant à rester un éditeur digne, attentif ?"

 

LEXNEWS : "On ne peut aborder les Editions « La Bibliothèque » sans souligner l’extrême soin que vous apportez également à la présentation de vos ouvrages : une présentation sobre, une couverture choisie, un papier et une typographie de qualité…Pouvez-vous souligner ces étapes essentielles qui précédent la naissance d’un livre et qui ont leur importance dans le résultat final ? Et, est-ce là encore votre amour du livre qui vous dicte cette exigence éditoriale ?"

 

Jacques DAMADE : "Je crois que le livre à des armes qu’on sous-estime parce qu’on a peur de ne pas être dans le coup ou de rater je ne sais quel TGV (on pense au lapin blanc avec sa montre dans Lewis Carroll !) : la taille de la main, le poids, la disponibilité, la douceur du papier sous les doigts, le dessin des caractères, le silence que tous les casse-pieds, et ils sont nombreux, oublient, ils nous parlent des écrans, du bruit, du portable, du village planétaire, de la fin du livre. Comme si on ne savait pas ce que c’était que le silence, la musique, comme si on ne pouvait pas se retirer, revenir, repartir.  Il y a un texte de Patrick Mauries, l’éditeur du Promeneur, qu’il place dans tous ses livres, que j’aurais souhaité écrire qui s’appelle Le Cabinet des lettrés. Je vous en cite la fin :

 « Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans les recoins de leur bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs. »

 

 

Pour revenir à ce qu’on disait, je choisis souvent le papier et la couleur de la couverture avec les auteurs ou les préfaciers quand les auteurs datent du XVIIIe. On va dans un entrepôt où il y a des papiers, avec des grains, des couleurs, des grammages différents. On en sélectionne quatre ou cinq. Puis on délibère.  Après la couverture est composée par un typographe, d’où le léger relief du sigle et des lettres que l’on sent avec l’œil du doigt : cette façon qu’a l’encre de pénétrer le papier, de l’épouser, bien différente de celle de la photocomposition."

 

LEXNEWS : "Aujourd’hui, les Editions « La Bibliothèque » ont plus de quinze ans – seize exactement, je crois – ; en qualité d’éditeur indépendant, vous avez déjà relevé de lourds défis notamment lors de l’incendie des Belles Lettres ; Quels sont aujourd’hui, vos nouveaux défis ou projets ?"

 

Jacques DAMADE : a a été un fameux incendie. Trois millions de livres, je crois, à proximité de Gasny, dans l’Eure, en pleine campagne française. Ce que le feu a commencé, l’eau l’a achevé. Les pompiers ont été terribles. D’après ce que je sais, il n’y a pas un seul livre qui ait survécu. Je me demande si ce n’était pas plus important en nombre d’ouvrages que celui de la grande bibliothèque d’Alexandrie. En plus il y avait énormément de textes bilingues gréco-latins de la collection Budé des Belles Lettres. César, Pline, Aristote, Platon, Philostrate… L’histoire aurait plu à Borges qui aimait que le temps joue à se répéter. Moi, j’ai eu peur que ce soit la fin de la mienne, de bibliothèque. Mais, après s’être fait un peu tirer l’oreille, le Centre National du Livre nous a sauvés. Je n’appellerai pas cela un défi, mais plutôt un bref chapitre, pas un des pires, de L’Histoire de l’Infamie. Aussi est-ce avec le sourire du survivant qui remercie le ciel que je poursuis mon activité artisanale, saisonnière, quasi agricole de deux ou trois livres au printemps et à l’époque des vendanges."

 

LEXNEWS : "J.M.G. Le Clézio relevait récemment qu’il avait besoin de voyager pour écrire, être dans des lieux inconnus ou anodins pour que son inspiration créatrice soit vivifiée par ces horizons nouveaux, comment percevez vous ce rapport de l’écrivain au voyage ?"

 

Jacques DAMADE : "Vivifiant, bien sûr : rompre avec les habitudes jusqu’à se débarrasser du soi, voir d’autres coutumes, d’autres gens, essayer de comprendre les gestes, une langue que l’on devine, semi obscure et donner ces variations en partage. L’écrivain voyageur, quelle noblesse ! C’est la collection la plus importante de ma maison (une vingtaine de titres). L’écrivain voyageur, c’est grâce à lui d’abord qu’on a découvert le monde. Je songe au somptueux travail d’édition de la Magellane de Michel Chandeigne et d’Anne Lima. Splendeur des livres, précisions et voix multiples des missionnaires, voyageurs, marchands scandant la découverte de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie, des Indes… Même si à la découverte de l’autre s’ajoute à notre époque une autre mission que Bouvier, Marker, Orcel ou Lartigue incarnent. Je vais publier en mai un livre de Georges Groslier (Eaux et Lumières)  qui date de 1930 sur le Mékong cambodgien où il montre le bonheur, l’importance du fleuve pour nourrir, faire vivre la population. Pierre Lartigue expose dans son dernier livre L’or et la nuit combien en 2007 la déforestation, les déchets chimiques mettent en danger ce fleuve. L’écrivain voyageur n’est plus simplement ce roi mage qui rapporte l’or, l’encens, la myrrhe, même s’il l’est encore, heureusement, il est aussi le guetteur qui avertit des dangers que subit la terre. Danger pour la vie des hommes, pour la diversité du monde, pour la liberté, et même pour la survie de cette petite planète…"

 

 

Merci beaucoup, Jacques Damade, pour cette si agréable interview qui donnera à n’en pas douter à tous nos lecteurs l’envie d’ouvrir un à un les ouvrages de La Bibliothèque à la manière dont J.L. Borges écrivait «  La grille du jardin s’ouvre avec la docilité d’une page »… 

 

Paris, 24 avril 2008

L.B.K. pour LEXNEWS

  

 

Editions La Bibliothèque

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-La-bibliotheque-.html

Diffusion Distribution Belles Lettres : 01 45 44 92 88

 

 

Interview Diane de SELLIERS, la passion de l'édition d'art...

 

© Giacomo Bretzel

LEXNEWS : «  Quelles sont les origines des Editions Diane de Selliers qui portent votre nom ? » 

Diane de SELLIERS : « Le livre m’accompagne en fait depuis mon enfance dans la mesure ou j’ai toujours aimé lire et que j’ai accompli des études littéraires. J’avais comme objectif de travailler comme critique culturel et littéraire. J’avais réalisé un mémoire sur un sujet d’édition. Belge de nationalité, je suis arrivée à Paris et j’ai commencé à travailler dans une maison d’édition. Après cette expérience, j’ai décidé de monter ma propre maison d’édition, afin d’éviter certaines contraintes et grâce à l’insouciance de mes 25 ans !

J’ai commencé avec des guides qui n’avaient pas besoin d’un nom d’éditeur. Ces éditions permettant de financer le reste de mes projets. A l’origine je n’avais pas d’objectif de collection, cela l’est devenu par la suite. J’avais découvert de superbes gravures mises en couleur par OUDRY au XVIII siècle dans une librairie ancienne. En les consultant, je me suis dit qu’il n’était pas possible que ces superbes gravures restent inconnues de tous et mon sang d’éditeur n’a fait qu’un tour ! J’ai pris le risque de lancer l’ouvrage avec l’intégralité des textes des Fables de La FONTAINE et des images. Cet ouvrage est sorti en 1992 et nous en sommes aujourd’hui à la cinquième édition. Par la suite, j’ai souhaité réaliser un autre livre consacré quant à lui aux contes du même auteur. Mais je n’avais pas d’illustrations pour ces derniers. C’est alors qu’à l’occasion d’une exposition au Musée du Petit Palais consacrée à FRAGONARD et le dessin au XVIII° s, j’ai eu l’occasion de découvrir dans la dernière salle, soixante lavis de FRAGONARD pour une édition manuscrite des Contes de La FONTAINE. Il s’agissait de dessins qui n’étaient pas, et ne sont plus, montrés au public. » 

LEXNEWS : « Quelles sont les difficultés pour traiter ces sources originales ? » 

Diane de SELLIERS :  « Pour ce dernier livre, la réalisation a été très délicate en raison de la difficulté d’obtenir ces lavis en photogravure dans de bonnes conditions. Nous avons été obligés d’aller voir les originaux avec les techniciens de l’atelier de photogravure grâce à la coopération essentielle du Musée. Si vous prenez les lavis de FRAGONARD, la plus grande difficulté réside paradoxalement dans les blancs ! Rendre les blancs vivants et restituer les nuances de blanc dans les visages par exemple est une tâche particulièrement délicate. » 

LEXNEWS : « Cela exige donc un gros travail artistique en amont ? » 

Diane de SELLIERS : « Oui, tout à fait. Il y a énormément pour ces livres de réflexion pour être le plus fidèle possible à ces œuvres, et en même temps pour ajouter un plus, compte tenu des moyens techniques à notre disposition et de la modernité de l’ouvrage ». 

LEXNEWS : «  Quel est le point de départ de vos projets ? » 

Diane de SELLIERS : « J’ai toujours réalisé un livre dès que j’ai l’alliage de l’artiste et du texte. Pour les Fables, c’est le hasard qui m’a mis en présence des textes et de cette iconographie. Quant aux Contes, cela a résulté d’une démarche volontaire jusqu’à ce que je trouve une illustration qui ait la même force narrative que le texte. C’est grâce à un ami que j’ai eu l’idée du troisième livre. Il m’avait parlé d’une Divine Comédie de DANTE illustrée par BOTTICELLI qui devait se trouver en Italie. Après de longues recherches, j’ai pu travailler sur des dessins de BOTTICELLI qui se trouvaient dispersés à Berlin et au Vatican. Pour analyser ces œuvres de BOTTICELLI, j’ai pu bénéficier du concours du conservateur du Musée de Berlin, grand spécialiste du peintre et qui était alors à la retraite. C’est d’ailleurs de cette collaboration qu’est née l’idée du Faust de GOETHE illustré par DELACROIX. Les 18 lithos de DELACROIX ne suffisaient pas elles seules pour illustrer ce projet. Je suis donc partie à la recherche de tous les travaux et dessins préparatoires de DELACROIX sur ce Faust ! J’ai ainsi pu constater que le thème de Faust avait obsédé le peintre pendant toute sa vie, ce qui m’a fourni un grand nombre d’études préparatoires. La recherche de la qualité est ainsi au tout premier plan. » 

LEXNEWS : « Il est même possible d’ajouter, eu égard au résultat, qu’il s’agit d’un véritable travail de recherche en tant que tel ! » 

Diane de SELLIERS : « Il est vrai que chaque livre exige un immense travail préparatoire allant de 3 à  5 ans. Ce sont de véritables jeux de piste, qu’il faut à chaque fois parvenir à remonter. La meilleure récompense de cette entreprise vient des diverses institutions qui très souvent après un premier refus d’autorisation quant à l’exploitation des sources reviennent sur leur décision dés qu’ils ont pris connaissance de l’ampleur du travail accompli.

Mon éditeur italien m’a donné le thème de l’ouvrage suivant, le Décameron de BOCCACE. Les miniatures n’étaient pas suffisantes pour retenir l’attention du lecteur tout au long de l’ouvrage. Je souhaitais quelque chose d’extrêmement vivant qui reflétait la Toscane à l’époque de BOCCACE. Nous avons contourné le problème en prenant des détails de fresques qui montraient des scènes de la vie de tous les jours. Ces fresques sont à elles seules un véritable témoignage de la vie profane associée au thème mystique. Nous avons pris tous ces détails dés qu’ils pouvaient être en rapport direct avec le texte. Je pense que c’est le premier livre qui a offert un véritable travail de création iconographique dans notre collection. La Légende Dorée de VORAGINE me tentait depuis plusieurs années, mais la richesse iconographique me paralysait jusqu’à ce que je réalise que les décorations d’Eglise me serviraient directement pour cette illustration. La tâche a été immense : les photographes se sont rendus dans de nombreuses églises en Italie pour y effectuer leurs prises, avec au final des surprises sur le rendu de certaines fresques ! ». 

LEXNEWS : « Quels sont pour vous les rapports entre l’œuvre et l’iconographie, cette dernière venant accompagner un texte qui renvoie lui même à ses propres images ?Cela fait il naître des doutes chez vous quant à ces rapports ? » 

Diane de SELLIERS : « Je n’ai pas le sentiment de ressentir ces doutes quant aux relations entre texte et image car ces relations sont à la base même de mon travail. Je m’implique tellement dans ce souci d’harmonie entre l’iconographie et le texte qu’il me semble que le résultat implique une symbiose. Si vous prenez l’exemple de VORAGINE, rares sont les personnes qui lisent l’œuvre sans iconographie. Une fois que les images accompagnent le texte de la Légende dorée, le texte reprend toute sa saveur car les interprétations des peintres de ces fresques se nourrissent à la spiritualité émanant du texte lui-même ! Votre question me semble par contre plus concerner un livre comme celui du Don Quichotte de CERVANTES. C’est en effet très différent car nous nous trouvons en présence d’un artiste contemporain, Gérard Garouste, qui a sa propre interprétation de l ‘œuvre. Il n’est pas un illustrateur mais bien un artiste. Il a tellement plongé dans l’esprit du texte qu’il a fait une œuvre de créateur dans le cadre d’une œuvre originale appartenant à CERVANTES. Cela lui offre des opportunités de rebondir sur une phrase correspondant à une idée de sa lecture de l’œuvre ! Donc je ne pense pas que cela puisse en aucune façon réduire la liberté de lecture, bien au contraire. Nous veillons à ce qu’il y ait un équilibre entre le texte et l’image afin qui ni l’un ni l’autre ne prenne le dessus. Pour le « Voyage en Italie » de STENDHAL, l’iconographie a été particulièrement difficile à réunir en raison de la diversité des thèmes abordés. Nous avons cherché à reproduire dans la mesure du possible l’univers de l’auteur tel qu’il l’avait connu à son époque. Nous avons saisi sur ordinateur tous les mots de personnes, de lieux, de scènes de genres,… Les recherches ont été faites dans les plus grandes bibliothèques telles celles de Paris, Rome, Londres,… avec comme cadre temporel une période très courte : 1800-1840. Nous avons ainsi réalisé un travail très rigoureux sur le thème de l’Italie par rapport à nos entrées informatisées. Cela a été un travail de titans ! ». 

LEXNEWS : « Diane de SELLIERS, merci pour toutes ces explications qui rendent plus passionnant le métier qui est le votre, et dont nous présenterons régulièrement les nouveautés ! »

LEXNEWS A LU POUR VOUS ...

OVIDE "Les Métamorphoses" illustrées par la peinture baroque, 576 pages format 24.5 x 33 cm en volumes reliés pleine toile sous coffret illustré, titres de couverture aux fers à dorer, papier couché mat 170 g.

 

Ce ne sont pas moins de 360 peintures dont un grand nombre inédites qui viennent mettre en lumière l'éternel récit d'Ovide, legs éternel de la littérature antique latine ! A oeuvre d'exception, édition exceptionnelle, tel est le cas de la présente sortie de l'ouvrage préparée sous la direction éclairée de Diane de Selliers.

Une centaine de peintres italiens tels le CARAVAGE, CARRACHE, CASTIGLIONE, ... mais aussi espagnols,français ou du Nord éclairent un texte dont la poésie a inspiré de tous temps les artistes les plus divers. C'est sous l'éclairage baroque que les Métamorphoses ont trouvé un regard nouveau quant à la présentation édition, un choix judicieux au regard du texte dont les vertus bucoliques et la force des thèmes évoqués se partagent avec passion et ardeur. La Nature, les dieux et les hommes tissent entre eux des liens inextricables que seuls des choix souvent violents viennent interrompre,  la superbe iconographie des Editions Diane de Selliers venant souligner ce trait de caractère tel le plus cadre pour une peinture délicate. Point de double langage ou de choix excessif, tout est mesure dans un univers qui portant porte en soi les valeurs extrêmes des passions humaines. L'art baroque transgresse souvent l'ordre établi par la sage Renaissance et pourtant cet éclairage pictural se veut respectueux de la célèbre oeuvre latine !

Retrouvons dans une édition d'exception, nos racines antiques en compagnie de Jupiter, Sémélé ou encore Bacchus, goûtons les joies d'une mythologie accessible non seulement par la beauté du texte mais également par la contemplation du regard sur des oeuvres tout autant immémoriales...

Un travail à la fois délicat et artistique pour lequel un regard plus attentif révèlera une démarche digne des oeuvres scientifiques les plus rigoureuses !

Pour plus de renseignements : www.editionsdianedeselliers.com