REVUE CULTURELLE

Votre Webmag de la Culture depuis 1999

 

  

ACCUEIL

CINEMA

EXPOS

TECHNOLOGIES

CD

CONCERTS

FASHION

LIVRES

DVD BRD

INTERVIEWS

SPORTS

SAVEURS

GASTRONOMIE

JARDIN

ESCAPADES

CADEAUX

 

Édition Semaine n° 47 / Novembre 2018

LEXNEWS EXPRESS : à noter sur vos agendas...

 

 

 

LES SELECTIONS CONCERTS LEXNEWS

LEXNEWS VOUS ACCOMPAGNE CHAQUE SEMAINE DANS L'UNIVERS DE LA MUSIQUE : CONCERTS, SALONS,...

 
 
INFOS EXPRESS François Dumont, piano, Estampes et tableaux, concert du 12 octobre 2018, Salle Gaveau, Paris.

Associations visuelles et sonores furent au cœur du programme conçu avec délicatesse par le talentueux pianiste François Dumont. La modernité du XIXe siècle a su appréhender et développer en art un autre rapport à la nature que les siècles précédents. L’impression, la sensation, l’émotion face au paysage se sont immiscées à un point tel dans les œuvres des peintres et des sculpteurs que les musiciens ne pouvaient y rester insensibles. François Dumont a ainsi souhaité explorer ces rapports ténus entre images et musique, une association riche et fertile ainsi qu’en témoigne le programme interprété avec brio à la salle Gaveau lors de ce concert. Heureuses confrontations en effet nées des réminiscences des Années de Pèlerinage de Liszt composées lors des voyages du musicien accompagné de Marie d'Agoult en Italie et en Suisse, des années nourries de poésie de Schiller, Lamartine ou encore des œuvres de Senancour face aux paysages grandioses du lac de Côme et de la vallée d’Obermann… Les cimes et les lacs ont également inspiré une écriture nourrie de contrastes où la virtuosité trouve le cadre idéal sous les doigts de François Dumont, sans artifices. Curieusement, la musique se fait à son tour inspiratrice et donne naissance à de nouveaux paysages, rêvés ceux-là, pour le plus grand bonheur des mélomanes nombreux en cette soirée à la salle Gaveau, invitant Debussy.

Ce dernier s’imposait bien entendu en cette année 2018, et surtout par son rapport à l’art pictural et aux images musicales, si perceptibles dans le triptyque Estampes ; triptyque ayant conduit à qualifier le compositeur de musicien impressionniste, ce qu’il ne goûtait guère. Reste que ces images conduisent musicalement, elles aussi, à l’évocation de nouveaux paysages, à une mise en l’espace où des accords venus de l’Extrême-Orient ajoute au charme poétique de ces notes égrenées avec délicatesse par le pianiste manifestement inspiré. Le programme de cette agréable soirée s’est poursuivi par une autre pièce riche en suggestion visuelle les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski. Le rapport image/musique est bien entendu au centre de cette œuvre également connue dans son orchestration symphonique réalisée par Maurice Ravel. C’est, ici, à une visite imaginaire d’une exposition à laquelle nous convie le pianiste François Dumont, une nouvelle fois très inspiré et emporté par cette œuvre. Dialoguant au plus près avec ces tableaux défilant sous ses doigts, la magie a indéniablement opéré en cette soirée pour une osmose immédiate avec un public médusé. Couleurs et tonalité ont joué des contrastes nés de l’image, François Dumont s’y entendant à merveille pour rendre toute la subtilité des nombreuses ruptures que compte l’œuvre parsemée d’accords dissonants. Cette soirée fut magique, images et musiques donnant naissance à de nouvelles suggestions grâce à cette interprétation d’une belle intériorité.

Philippe-Emmanuel Krautter


Programme
BACH/LISZT : Prélude et fugue en la mineur
DEBUSSY : Estampes : Pagodes, La soirée dans Grenade, Jardins sous la pluie
LISZT : Années de Pèlerinage : Les jeux d’eau à la Villa d’Este, Vallée d’Obermann
MOUSSORGSKI : Une larme, Tableaux d’une exposition

 

BACH / HAENDEL / MENDELSSOHN, carte blanche aux solistes de la Maîtrise Notre-Dame de Paris
Mardi 11 septembre 2018 à 20h30 à Notre-Dame de Paris

 

 

Avec une belle invitation au voyage dans le baroque et romantisme allemand des grands maîtres, J.S. Bach, Haendel, Mendelssohn, Telemann, Schutz et Buxtehude, le quatuor de solistes émérites de la Maitrise de Notre Dame formé par Laurence Pouderoux, soprano, Anouk Defontenay, mezzo-soprano, Gael Marin, ténor et Matthieu Walendzik, baryton, a régalé un public attentif sous la direction et l'accompagnement organique avisé d'un Yves Castagnet au meilleur de sa forme.
La richesse et le choix judicieux du programme ont suscité des combinaisons diverses permettant à chaque musicien d'exposer son aisance technique parfaitement maitrisée au service de l'expression musicale. La complexité et la qualité mélodique d'écriture furent, en effet, pour chaque pièce une gageure nécessitant solidité et fluidité, équilibre et soutien. Ainsi, les deux Schutz à l'écriture raffinée dans un conduit polyphonique extrême à quatre voix ou encore ces chefs-d'œuvre extraits de cantates de Bach avec le captivant et chaleureux timbre d'Anouk Defontenay, soliste dans Vergnugte Ruh (BWV 170), mais aussi le saisissant Weinen, Klagen, Sorgen (BWV 12) à quatre voix pour ne citer que ces oeuvres.
La grâce et la limpidité de Laurence Pouderoux à chaque fois plus évidente dans ses interventions – et plus largement pour tous ses récitals, fut comme toujours un auguste régal, tant sa voix enchante, commande avec brio et révèle un talent naturel s'exprimant avec sobriété et générosité. De même, la rondeur et la profondeur de la belle voix de Matthieu Walendzik méritent également toutes les louanges, tant il navigue avec aisance et s'impose avec netteté. Que dire également de Gael Martin qui jongle et s'immisce, s'entrelace, amène une légèreté sans contrainte forcée, ou bien encore d’Anouk Defontenay, à la vocalité distincte et posée à la fois claire et pleine. Yves Castagnet enfin, tout simplement inspiré de bout en bout, avec une générosité lumineuse et engageante, en parfaite symbiose avec le quatuor vocal.
Encore une fois, la Maitrise de Notre-Dame aura démontré combien elle occupe une place de choix dans le paysage musical lyrique parisien et la haute qualité de l'enseignement musical qu'elle perpétue par un si beau concert mettant à l'honneur quatre de ses meilleurs membres.


Jean-Paul Bottemanne

 

Programme

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767) • Es segne uns Gott

Dietrich BUXTEHUDE (1637-1707) • In te Domine speravi

Heinrich SCHÜTZ (1585-1672)
Ego dormio, et cor meum vigilat (Prima pars)
Vulnerasti cor meum (Secunda Pars)

Johann Sebastian BACH (1685-1750)
O Jesu Christ, mein Lebens Licht (Cantate BWV 118)
Vergnügte Ruh (Cantate BWV 170)
Weinen, Klagen, Sorgen (Cantate BWV 12)
Lobet den Herrn (Motet BWV 230)

Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)
Welcome as the dawn of day (Solomon)
O worship the Lord (Chandos Anthem)
The righteous shall be had in everlasting remembrance (Funeral Anthem)

Félix MENDELSSOHN (1806-1847)
It is enough (Elias)
Herr, wir trau'n auf deine Güte (Geistliches Lied op. 96)

Laurence POUDEROUX, soprano
Anouk DEFONTENAY, alto
Gaël MARTIN, ténor
Matthieu WALENDZIK, baryton
Yves CASTAGNET, orgue

  Concert Teatro La Fenice, Venise,  Quartetto di Cremona, 19 juin 2018.

 


Programme
Mozart "Lodi" K80
Debussy Quartetto in sol minore
Beethoven Quartetto op.132

 

©Lexnews



La Fenice, nom à lui seul symbole de Venise, et si l'image du phénix renaissant de ses cendres est facile, tout visiteur ne pourra qu'être étonné par la splendeur des lieux alors que nous avons tous en mémoire les terribles images de ce théâtre néoclassique du XVIIIe ravagé par les flammes pour la troisième fois de son histoire... Cet écrin à musique, ce boudoir pour voix et instruments dont la magie opère instantanément bien avant d'en avoir franchi le seuil une soirée de gala, tient à la fois du rêve et de la passion qu'eurent les Vénitiens pour la musique. Rossini, Bellini, Donizetti sans oublier le grand Verdi eurent leurs heures de gloire en ces murs et, de nos jours, la Fondazione Teatro La Fenice di Venezia tient également à honorer des concerts de chambre avec des ensembles de dimension internationale tel le Quartetto di Cremona, fondé il y a presque 20 ans, et réunissant Cristiano Gualco (violon) Paolo Andreoli (violon) Simone Gramaglia (alto) et Giovanni Scaglione (violoncelle). C’est dans une salle comble que s’ouvre cette soirée avec le quatuor n° 1 en sol majeur K. 80 de Mozart alors que le musicien se trouvait non loin de Venise, à Lodi exactement, en Lombardie, en 1770. Œuvre de jeunesse, Mozart n’avait que quatorze ans, ce quatuor manifeste déjà tout le génie du compositeur qui s’exprime alors que le jeune garçon ne passe qu’une seule nuit à Lodi en allant de Milan à Parme, et qui donna naissance à trois des quatre mouvements, le dernier ayant été ajouté ultérieurement. Peut-être inspiré par un quatuor de Giuseppe Sammartini, le jeune Mozart offre déjà une déconcertante facilité dans la composition, avec ici ou là quelques chromatismes enjoués pour des œuvres qui n’étaient destinées qu’à être jouées en privé. Après cette belle interprétation soulignant la fraîcheur juvénile de Mozart, c’est avec Debussy et son quatuor à cordes en sol mineur daté de 1893 que le programme de cette soirée se poursuit, un hommage au centième anniversaire de la mort du compositeur. L’œuvre puissante et émouvante fait écho au quatuor de Grieg et annonce la modernité du siècle à venir. Tumultes et envolées alternent avec des moments de douces introspections, pizzicati, ostinato, tons graves au violoncelle bouleversent les codes de la composition de son temps. Le Quartetto di Cremona s’entend à merveille pour rendre cette tendre fougue avec un accord implicite pour chacune des transitions, une complicité manifeste quant à cette œuvre tempétueuse. Applaudissements sans réserve pour cette belle interprétation, le public nombreux salua longuement les artistes avant une courte pause permettant de goûter sur la petite place du Teatro le charme de ce début d’été vénitien. Reprise du concert avec le quatuor à cordes n° 15 en la mineur op. 132 de Ludwig van Beethoven composé entre 1823 et 1825. Œuvre tardive du compositeur qui disparaîtra deux ans plus tard , ce quatuor révèle une profondeur remarquable qui fut saluée à l’époque. Comprenant inhabituellement cinq mouvements au lieu des quatre traditionnels d’un quatuor, l’œuvre déploie tout le génie de son auteur qui émut le poète T.S. Eliot confiant : « j'aimerais être capable de mettre en vers quelque chose de cela avant de mourir ». Le troisième mouvement est un véritable chant d’action de grâce selon l’intitulé du compositeur convalescent, après avoir été gravement malade. Les premiers accords sombres et lents laissent place à la lumière divine et à l’espoir, des nuances que surent rendre à merveille les musiciens sur scène, longuement applaudis une nouvelle fois au terme de ce concert réussi. Une soirée passée à La Fenice ne s'oublie jamais et c'est une des nombreuses raisons qui font de cet espace un lieu unique que rien ne saurait réduire.

Philippe-Emmanuel Krautter

  Concert La Chimera, Eduardo Egüez, Oratoire du Louvre Mercredi 4 avril 2018
 

Parenthèse d'un bonheur et d'une beauté rare, ce concert donné à l'Oratoire du Louvre par le sublime l'Ensemble La Chiméra sous la conduite de son maître éclairé Eduardo Egüez, fut la révélation de la grandeur et de la richesse de la polyphonie Renaissance, fleurie et limpide du compositeur Gaspar Fernadez, maître de Chapelle de la cathédrale de Puebla de 1606 à 1629.
Dans ses compositions d'une finesse élaborée qui n'a rien à envier à celles de ses contemporains européens, s'épanouit l'équilibre d'une écriture harmonique et mélodique d'où émerge une tonalité cependant encore ancrée dans la modalité. Les couleurs précises et fortes qui illuminent et parcourent de bout en bout ces villancicos de Fernandez, témoin conscient de son époque, a de plus le mérite de marier et intégrer les prémisses de la rencontre musicale de l'Occident et de l'Afrique au travers de la douloureuse histoire de l'esclavage du Nouveau Monde. La vocalité est ici toujours à la croisée d'une grande teneur mélodique en adéquation avec la prosodie sans altérer le sens et la portée liturgique. Comme le Quien Quiere Pan, véritable bijou pénétrant d'émotion et de ferveur retenue.
Humilité, joie et sincérité dominèrent de bout en bout avec un désir de transmission hypnotique dans une prestation et un jeu brillant tant musical que scénique. Musique battant d'un coeur vivant, La Chiméra et les quatre chanteurs solistes, Babara Kusa, soprano, Maximilio Banos, contre-ténor, Jonatan Alvadaro, ténor et Andrés Prunell, basse, rejoints par intermittence par la voix de la gambiste Lixisiana Frenandez, se firent les chantres d'un programme lumineux, alternant douceur, gaieté, vivacité, mais aussi nostalgie, ironie et délicatesse. Qu’il s’agisse des villancicos negro, comme No Baya Belén Angola, ceux écrits pour la Fête-Dieu, comme Del Misterio de la Fe et ceux qui se rattachent par leur texte à la tradition poétique galante du Moyen-âge, comme El Galanenamorado, toute la musicalité espérée fut au rendez-vous : la profondeur de Prunell, la clarté de Kusa, le cristal de Banos, la rondeur de Alvadero, dans des combinaisons toujours différentes, ne cessèrent de monter en qualité. La Chiméra, ensemble atypique au jeu sans reproche de cordes frottées et pincées avec ses quatre violes de gambe, son violon, sa harpe, ses vihuelas, guitares et percussions, musiciens pour certains à la polyvalence égale, n'était pas en reste dans ce feu d'artifice avec un soutien à la juste mesure et présence, à l'allant en symbiose complice, à l'évidence réunie dans une communion d'esprit et de cœur. Tout ce concert fut un régal pour les yeux, pour les oreilles, pour les âmes. Un moment extraordinaire que Eguez et tout son Ensemble surent susciter et invoquer à chacune de leur prestation. Juste génial...
 

Jean-Paul Bottemanne

  Collège des Bernardins Tenebrae Consort 21 mars 2018

L'invitation du Collège des Bernardins à goûter au lyrisme accompli de l'Ensemble Tenebrae Consort, chœur britannique dirigé d'une main de maître par Nigel Short, dans le partage du temps pascal était une association évidente, une célébration riche de sens et de beauté, durant laquelle le programme Renaissance essentiellement consacré à Tomas Luis de Victoria et Palestrina a éveillé et élevé l'âme par la communion certaine et aboutie de l'Art avec la Foi, l'harmonie avec l'expression sacrée. Les différentes pièces ont permis à chacun d'apprécier le talent et la qualité des onze membres de cette formation vocale créée par l'ancien contre-ténor des King's Singers, remarquable par sa disposition à distiller et manier avec aisance la sophistication polyphonique des œuvres complexes proposées. Intercalés avec des plains-chants contrastants, les différents extraits de l'Officium Hebdomadae Sanctae de Victoria ainsi que la Messe du pape Marcel de Palestrina ont donné à savourer des conduites de voix et des constructions au raffinement consommé que seules des formations émérites telles que Tenebrea Consort sont aptes à délivrer dans leur plénitude. Les jeux d'imitations, les étagements, les entrelacs constants et épurés gagnent à chaque instant en intensité, sans que l'essentiel du message sacré ne se dilue. Le Versa Est In luctum de Lobo chanté en fond de nef en ouverture de concert posant une invitation à méditer sur le rapport de l'homme face à la Mort et la Vie.
Temps de partage et d'espérance, temps d'une Vérité et de l'expression de la Foi dans une louange à la sincérité dramatique, réalisation aboutie conclue par un Haec Dies de Byrd maîtrisé de bout en bout, Short et son Tenebrae Consort ont su faire vivre et battre le coeur d'une passion intemporelle.
Merci à eux.

Jean-Paul Bottemanne

  Concert 15 mars 2018 Daniel LOZAKOVITCH, Alexander ROMANOVSKY, salle Gaveau

La rencontre de deux solistes aux talents exceptionnels est toujours un instant magique. Et, l'union de Daniel Lozakotich au violon et Alexander Romanovsky au piano pour ce programme Mozart, Schubert et Beethoven fut effectivement tout simplement un moment d’excellence. À tout juste seize ans, Daniel Lozakotich fait sans aucun doute déjà partie des plus grands violonistes du siècle. Au-delà de son hallucinante maitrise technique dans la justesse et la tenue irréprochable de l'archet, c'est sa capacité à éclairer l'expression d'une sensibilité extraordinairement juste qui frappe, émeut et sidère. Son jeu respire en profondeur une sincérité éblouissante dans le geste, et affirme une expressivité généreuse et subtilement étudiée dont la maturité illustre une compréhension remarquable des pages interprétées. Véritablement, Lozakovitch est un prodige qui laisse interdit
Alexander Romanovsky, quant à lui, au piano est tout autant merveilleux et parfait dans son univers musical. Sa complétude sonore délivre un discours d'une poésie raffinée et délicieuse, qui ne souffre également d'aucun défaut. L'instrument se transmue sous ses doigts en un macrocosme majestueux, où chaque ritournelle, chaque accord, chaque arpège s'égrène avec volupté, chaque élan devant une invitation à un voyage musical rare. Sa compréhension des trois pièces jouit d'une superbe dans laquelle l'équilibre entre les deux protagonistes éblouit et subjugue.
Comment ne pas être ensorcelé par ce que l'on entend ? La sonate K378 de Mozart ouvre avec trois mouvements grandioses où violon et piano s'assortissent dans une entente suave et ronde ; la Fantaisie D.934 de Schubert est tout simplement une œuvre à la richesse et l'inventivité incandescente ; la Sonate « Kreutzer » Op. 47 de Beethoven s'offre, enfin, en point d'orgue final et étourdissant : trois œuvres magnifiques que Lozakovitch et Romanovsky visitent dans une interprétation complice et fulgurante de bout en bout. Comment imaginer l'avenir de ces deux musiciens si talentueux autrement que sensationnel ? L'espace d'un instant, ils ont su réconcilier l'humanité avec ce qu'elle peut porter de plus beau et de plus pur. Tout simplement fabuleux.


Jean-Paul Bottemanne

  Concert The King's Singers, Gaveau, 14 février 2018
 


La notoriété des King's Singers



Pour leur jubilé, Les King's Singers, formation atypique dont les membres n'ont cessé de se renouveler depuis leur naissance à Cambridge, avaient donné rendez-vous Salle Gaveau en ce jour de la Saint-Valentin à tous les amoureux de l'a cappella à l'état pur.
Distillant joie, humour et bonne humeur, autant à l'aise dans la polyphonie de la Renaissance que dans la pop anglaise et la musique contemporaine, le sextuor a régalé la salle comble avec un programme en deux parties, enlevé et parfois même galant, portrait chatoyant de l'esprit anticonformiste que ce groupe vocal n'a eu de cesse de cultiver durant ses 50 ans d'existence avec une carrière couronnée de succès. Nos six comparses, Patrick Dunache, Timothy Waine-Wright, Julian Gregory, Christopher Bruerton, Christopher Gabbitas et Jonathan Howard, sont à l'aise dans tous les registres et ne se privent pas, non seulement de délivrer une prestation vocale supérieure, mais de faire se côtoyer, durant la première partie des œuvres prestigieuses et exigeantes telles la Bataille de Janequin, Abendlied de Rheinberger ou encore Lagrimas de mi Consuelo de Vasquez, avec des pièces plus légères comme Quand tu dors près de moi de Georges Auric ou Love's Philosophy de Quilter, le tout dans des arrangements vocaux où chaque voix trouve sa raison d'être, apporte à l'équilibre et l'harmonie, complète et répond, se distingue avec grâce et justesse. Chaque phrase prend sa place, s'épanouit, émerge avec souplesse. La complicité est certaine et assurée. La légèreté n'a d'égale que le sérieux avec lequel chacun nourrit l'éclat d'une présence pleine d'allant. La deuxième partie, tout autant réussie, offert pour sa part un temps exceptionnel et unique. Débutant par trois chansons du boyband le plus célèbre de l'histoire de la pop anglaise – The Beatles, le sextuor se voit rejoint par douze puis seize autres membres historiques des King's Singers des décennies passées pour un final magnifique. Là encore, le partage est immense, le plaisir décuplé avec une partition qui confine à la perfection. De tous se dégage une intelligence musicale souveraine et admirable. Les performances vocales se multiplient enfin dans un rappel fourni et jubilatoire offert à un public grisé et enchanté par tant de générosité. Véritablement un grand moment remarquable à tout point de vue. Longue vie aux King's Singers !

Jean-Paul Bottemanne

 

Francois Dumont Salle Gaveau concert 18 janvier 2018

 

© Jean-Baptiste Millot

 

C'est par un programme tout en finesse, généreux et envoutant que le très talentueux pianiste François Dumont a donné vie à un instant de grâce dans une expressivité sensuelle à souhait. Son parcours richement récompensé par plusieurs prix d'excellence et une discographie déjà remarquée pour sa qualité supérieure mérite tout simplement plus qu'un simple détour, tant sa perception musicale des oeuvres abordées et sa dextérité vont de pair et sont capables de tenir l'auditeur en haleine.
Ici un programme en deux parties. Chopin d'abord, dont le répertoire déjà tant de fois visité avec brio par les plus grands, peut se révéler un piège redoutable pour tout soliste. Piège auquel François Dumont échappe avec bonheur grâce à sa vision aboutie et sa lecture inspirée de bout en bout. Début avec le fameux nocturne posthume en Do# mineur ici pensé avec une grande légèreté salvatrice ; Valse op.70 n.3 dans un toucher aérien qui se détache et se suspend au vol ; les trois Nocturnes op.9, avec ses clairs-obscurs, et jeux de projecteurs du premier, la profondeur délicatement ciselée du second et la beauté ineffable du dernier illuminée avec audace par notre concertiste. Barcarolle op.60, dans une envolée poétique articulée, déclamée avec fougue et lyrisme et enfin Scherzo N.3, op.39 à la fois terrifiant, survolté et solennel dans une harmonie qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Et dans ce parcours totalement romantique, Dumont se montre mesuré, précis, concis et sincère dans une authenticité qui lui est propre, et au service des oeuvres pour le plus grand bonheur de tous. Nul doute que chacun aura plaisir à retrouver et savourer une nouvelle fois notre pianiste sur son très prochain enregistrement entièrement consacré à l'intégrale de Nocturnes de Chopin.
Deuxième partie consacrée essentiellement à Ravel avec en premier l'emblématique Gaspard De La Nuit : frissonnements de l'eau, dialogue et jeu dans une ampleur aux couleurs résolument impressionnistes de l'Ondine, glas lugubre et sinistre du Gibet avec son hypnotique ostinato sur lequel se déploient des harmonies d'une majesté saisissante, et Scarbo tourbillonnant, clef de voute en puissance et empreinte d'une charge émotionnelle ici portée à son climax par François Dumont. Bref interlude avec la Plus que Lente L.121 de Debussy, légèreté et respiration propre à éveiller un temps de repos. Conclusion enfin avec la Valse de Ravel : pièce à la fois salvatrice, ironique, libératrice, jouissive, pastiche grinçant et satirique, dont la virtuosité extrême fut ici reléguée au second plan tant son exécution ici s'est faite avec une maitrise parfaite et avec une simplicité tout simplement captivante. Enfin, nombreux rappels bien mérités et tout autant excellents dans leurs prestations en coda pour une soirée où l'art musical et le piano ont trouvé un maestro en la personne de François Dumont. Merci.


Jean-Paul Bottemanne

 

Mercredi 13 décembre 2017, LE JUIF ERRANT MUSICIEN – DE JERUSALEM A NEW-YORK, ALLER SIMPLE
Musiques bibliques, séfarades, klezmer, Mantovana diverses
Bach, Bassano, Moulinié, Offenbach, Rossi, Schubert, Smetana
Paris 13ème, Eglise luthérienne de la Trinité
Production La Simphonie du Marais – Hugo Reyne

 


Hugo Reyne, chef d'orchestre de la Simphonie Du Marais, a invité son public à partager sa vision du « Le Juif Errant, Musicien, de Jérusalem à New York – aller simple » par une évocation en sept stations, sept époques. Voltigeur émérite de la flute et spécialiste incontestable de la musique baroque, il a livré avec maitrise un programme pluriel dans un style et un instrumentarium teintés d'une certaine dose d'humour et de gravité. En fil conducteur, La Mantovana, aujourd'hui hymne national israélien, fut donnée à entendre à plusieurs reprises, de sa version originale baroque attribuée à Giuseppe Cenci jusqu'à sa version moderne de Cohen, en passant par celle de Smetana. Voyage dans le temps et dans l'espace, chaque partie du récital a permis de faire entendre de belles pièces telles que la Sinfonia à 3 « Barechu et Adonai » de Salamone Rossi, une pavane de Bassano, et le très émouvant « Zog nit keynmol », hymne des partisans du Ghetto de Vilnius de Dmitri Pokrass. Au travers d'une mise en scène finement élaborée, ce concert fut aussi un temps de partage avec la présence aux côtés du maitre de deux musiciens aux talents multiples. Et si Marco Horvat a su nous régaler des sonorités de son théorbe et de sa citole et Francisco Maňalich de sa viole, guitare et bendir, c'est également dans leur présence vocale que ces deux musiciens ont brillé. D'emblée, Maňalich a, en effet, dévoilé toute son habileté vocale et son magnifique timbre de ténor avec un air de Bach extrait de la Passion selon Saint Matthieu, rapidement rejoint par Horvat et sa belle voix de baryton sur la seconde pièce du programme, plaisir d'un partage vocal qui se perpétuera tout au long du programme avec talent et intelligence.
 

Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous...Concert Collège des Bernardins, Schubert, double intégrale des Quatuors à cordes, Glass. Samedi 18 nov. 2017.
 

Deuxième des six concerts de ce cycle consacré à l’intégrale des quatuors à cordes de Franz Schubert et Philip Glass, le programme exigeant a tenu toutes ses promesses avec deux formations, le Quatuor Manfred et le Quatuor Yako, toutes deux émérites dans leurs prestations. Le Quatuor Manfred a pour lui l’expérience virtuose d’un parcours complice de plusieurs décennies : jamais le fil expressif ne se rompt, chaque articulation, chaque phrase, chaque muance coule avec souplesse et brio, l’accomplissement musical se manifeste dans l’équilibre entendu des quatre protagonistes. Le Quatuor Yako, au printemps de sa carrière, a pour lui la fougue et l’appétit de la jeunesse, mais cependant est déjà plus que séduisant, assuré et remarquable dans sa maîtrise à donner sens à son jeu : le travail est minutieux, l’accord sonore dans une juste balance.
Le genre du quatuor à cordes, né au XVIIIe siècle, a pour lui un répertoire d’une grande richesse, à la fois intime et ouvert, délicat et impérissable, défi à tous les compositeurs qui depuis Haydn, Mozart et Beethoven, ont osé s’y confronter. A sa mort en 1828, Schubert laisse quatorze chefs-d’œuvre, dont le lumineux n°6 D.74 en Ré Majeur de 1813 et l’extraordinaire n°14 en Ré mineur « La Jeune Fille et la Mort » de 1824 donnés respectivement en ouverture et clôture de concert par le Quatuor Manfred. Quel chemin parcouru durant les onze années qui séparent ces deux pièces par Schubert dans sa capacité à tirer profit des ressources de la formation, dans la maturation de son langage ! Quelle lecture intelligente et tout simplement superbe des interprètes rendant avec maestria le caractère bien différent de ces deux pièces. Ainsi le n°6 prodigue tour à tour légèreté badine et délicieuse, envolée pastorale, grâce et finesse avant son final triomphant et emphatique. Tout, dans la partition est judicieux et en équilibre, l’entrain permanent, la mélodicité évidente, comme le magnifique élan en mineur du thème du Menuetto. Véritablement, le Quatuor Manfred enchante et excelle dans son adresse à nous transmettre la joie rayonnante qui parcourt l’œuvre. Que dire du n°14 tout aussi splendide ? Ici, l’écriture musicale confine à la virtuosité sans pour autant nuire aucunement au discours. Au fil des quatre mouvements, l’intensité dramatique délivrée ne cesse de monter en puissance, hypnotique dialogue d’un musicien questionnant la Vérité de la Mort. Chaque ligne, chaque harmonie se déploie, progresse inéluctablement jusqu’aux toutes dernières notes dans une osmose instrumentale admirablement réalisée en tout par nos quatre musiciens, Marie Béreau, Luigi Vecchioni, Emmanuel Haratyk et Christian Wolff.
Entre ces deux pièces, le Quatuor Yako s’est attaché avec talent et réussite au premier quatuor écrit en 1966 par Philip Glass. Ici, le langage musical bien différent du romantisme de Schubert, basé sur une fausse simplicité, une volonté de réduire le matériau à son minimum, a joué sur un processus évident de répétition à outrance qui s’apparente à un jeu de thème et variations. Chaque micropassage est un pur délice, un bijou musical où chaque respiration silencieuse, intermédiaire, offre un rythme structurel. Le relief du paysage apparaît de plus en plus clair au fur et à mesure que les répétitions en miroir se renvoient dans la ressouvenance lancinante ; la précision, l’écoute de chacun des quatre musiciens est rigoureuse dans un continuum cinétique jusqu’à la longue respiration silencieuse centrale, suspension fugitive du temps avant le retour d’une conclusion condensée, réminiscence affirmée de la première partie. Si cette pièce peut sous son aspect répétitif peut-être agacer dans ses derniers instants, elle n’en demeure pas moins une vraie réussite dans la magnifique qualité des multiples variations qu’elle recèle ; et le Quatuor Yako a su avec justesse en saisir la lumière fluctuante et en projeter le prisme qui se dégage de chacune d’elles. Cela avec clarté et mouvement pour chacun des multiples motifs distribués venant s’entremêler dans une polyphonie judicieusement complémentaire. Ludovic Thilly, Pierre Maestra, Vincent Verhoeven et Alban Lebrun, définitivement, arrivent à surpasser l’aspect mécanique pour faire battre un cœur multiple.
Un très beau concert, émouvant et sincère dans sa réalisation, voyage fascinant dans la vérité du quatuor. Voyage qui se poursuit du 24 au 26 novembre pour une conclusion qui s’annonce d’ores et déjà en apothéose. Merci et bravo.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert Notre Dame 17 octobre 2017, Ensemble vocal sous la direction de Sylvain Dieudonné
 

La musique médiévale compte dans son répertoire liturgique un corpus d’une richesse phénoménale. Par le programme de ce concert en trois parties, prologue et final, les six solistes de l’Ensemble Vocal complétés du Jeune Ensemble de la Maitrise de Notre Dame sous la direction fluide de Sylvain Dieudonné nous ont donné l’opportunité de redécouvrir et d’apprécier quelques-unes des très belles pages de L’Ecole de Notre Dame du XIIIe siècle et d’autres des XI et XIIe siècles en provenance de Chartres Gaillac, Nevers, Saint-Maur-Des-Fossés et de l’Ecole de Saint-Martial de Limoges.
Prologue magnifique avec le graduel-organum chartrain « Timete Dominum » du 11e à deux voix solistes, donnant d’emblée avec ravissement la teneur de la soirée par son savant équilibre vocal à la fois brillant et non superfétatoire. La 1ère partie, « Christ, vainqueur de la Mort », formée de cinq pièces parisiennes, avec l’Offertatoire, deux impressionnants motets à quatre et deux voix entourant l’Alleluia-Organum et le rondeau final, chacun dans une continuité vocale en parfaite symbiose, des parties solistes captivantes et une vocalité pleine et réussie, a délicatement poursuivi le mouvement.
Seconde partie, « La Venue de l’Epoux », débutant par le très beau « Sponsus » du XIIe s. de l’Ecole de Saint-Martial, magnifique drame liturgique dévoilé dans une théâtralité animée et sans superflu, équilibré dans son subtil jeu entre parties solistes, chorales et réponses polyphoniques, suivi de l’introit « Venite Benedicti » et le graduel « Letatus Sum » de Gaillac tout autant épanouis avant de conclure par le superbe conduit parisien « beatu Servus » et le répons « Beati Estis » de Saint-Maur-Des-Fossés, chacun réalisé avec brio et perfection.
La 3e partie, « La Louange éternelle », mélange savant de cinq œuvres d’origines différentes, est venue souligner plus encore la virtuosité vocale de la Maitrise et de l’Ensemble, dans un temps posé et une intention supérieure par de magnifiques réalisations abouties de bout en bout pour le plus grand bonheur de tous avant la conclusion de ce récital par l’organum/motet à trois voix « Benedicamus Domino » en Final

Plaisir évident, musicalité assise et talent supérieur des six solistes, Helene Richer et Cecile Dalmon, sopranos confirmées aux timbres riches et clairs, Anais Bertrand, alto gracieuse et virevoltante, Raphael Mas, haute-contre rayonnant et évident dans sa position de clé de voûte, Damien Rivière et Emmanuel Bouquey en ténor et basse indispensables dans le port assuré de leur présence ; Jeune Ensemble de la Maitrise tout aussi capable et généreux dans le maintien du lyrisme de l’architecture vocale, chacun venant nourrir ce programme éblouissant avec intention et sincérité. Sylvain Dieudonné dans une direction aux gestes révélateurs assurant une fluidité irradiante. Véritablement, une très belle réussite.

Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert à Notre Dame 26 septembre 2017, Salve Regina, Récital de quatre solistes de la maitrise de Notre-Dame
 


Ce récital Salve Regina, occasion rêvée de pouvoir apprécier le talent de quatre solistes au cœur de la formation d’excellence délivrée par la Maitrise de Paris, fut élégamment offert au travers d’un programme chatoyant en trois périodes consacré à Marie, Sainte Patronne de la Cathédrale.
La soprano Laurence Pouderoux au lyrisme fluide et inspiré, la mezzo-soprano Clotilde Cantau, à la présence affirmée et colorée, le fin et délicat ténor Gael Martin et le baryton Mathieu Walendzik, au timbre généreux et profond, soutenus par Yves Castagnet à l’orgue ont ainsi emmené leur public dans un voyage polymorphe, débutant avec éclat par une série de pièces médiévales et Renaissance, et concluant avec aisance dans un baroque révélé, naviguant entre deux avec grâce dans les eaux parfois tumultueuses d’une modernité assumée et séduisante.
D’entrée, le magnifique conduit Ave Maria extrait du Codex de La Huelgas, en duo par Pouderoux et Cantau dégage un subtil mélange de sérénité et de ferveur, et nous captive par le fin dialogue entre la lumière des volutes mélodiques supérieures et la puissance du Cantus. Lumière ensuite redirigée sur notre mezzo-soprano tout aussi convaincante et à l’aise dans son rôle soliste en trio avec Martin et Walendzik pour l’Ave Regina Caetorum de Dufay et le Mariam matrem du Livre Vermeil, avant que le quatuor vocal, soutenu par Castagnet ne finisse cette première partie du récital par l’Ave Maria de Victoria. Un ensemble de pièces dont la beauté et la qualité intemporelles, justement appréciées par nos interprètes investis et attentifs, enchante.
Axe pivotant entre modalité et tonalité, la seconde partie poursuit avec trois œuvres contemporaines au lyrisme certain. Le très beau et récent Cantique de Jean-Charles Gandille en trio, avec les interventions solistes inspirées de Pouderoux et Walendzik a invité à l’introspection, alors que le puissant Salve Régina en quatuor de Guy Ropartz, oscillant entre iso et polyrythmie, concluant sur une majestueuse cadence plagale, a su affirmer une mélodicité évidente ; enfin, l’Ave Maria de Peter Bannister - certainement des trois la pièce, la plus osée harmoniquement, avec les très belles interventions solistes de notre baryton, s’est dévoilée au fur et à mesure dans un jeu complexe mais compréhensible. Ici, un langage moderne qui a su éviter les heurts injustifiés, des partitions dont la richesse a été sublimée par les parties instrumentales d’Yves Castagnet et le choix de mariages de jeux qu’il sut distiller avec envie et évidence.
Troisième partie conclusive avec quatre pièces baroques et l’incursion classique par un extrait du Stabat Mater de Haydn. L’ambitieux et italianisant Stabat Mater Dolorosa de Caldara, malgré quelques faiblesses passagères dans la partition, offre à chacun des chanteurs de très belles pages tant lors des temps polyphoniques que lors des passages solistes. Les deux pièces de Bach, Et Misericordia du Magnificat et Mein Freund ist mein de la Cantate BWV 140, offrent deux duos touchants à Cantau et Martin, d’abord, Pouderoux et Walendzik ensuite ; le Sancta Maria de Haydn apporte, quant à lui, respirations et contraste par le relief de son écriture classique. Le Salve Caeli de Charpentier vient enfin clore ce concert dans une allégresse communicative avec intensité, réussite et force.
Récital varié et ambitieux donc, durant lequel nos quatre chanteurs auront su, chacun avec son talent individuel, se mettre en valeur tant dans les interventions solistes que dans les constructions en polyphonies. Mariages vocaux à l’intérieur desquels la complémentarité des timbres a fonctionné à merveille avec quatre voix parfaitement distinctes dans leur personnalité et contours, à la hauteur des ambitions d’une musicalité de haut niveau. Merci donc à Laurence Pouderoux, Clotilde Cantau, Gael Martin et Martin Walendzik pour ces offrandes musicales, merci aussi à Yves Castagnet, qui encore une fois, a apporté tout son talent, sa science et son expérience dans la réussite de ce concert.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris Ave Maria 27 juin 2017.

Ave Maria
Monteverdi • Victoria • Gabrieli
Maîtrise Notre-Dame de Paris, Chœur d'adultes
Yves Castagnet, orgue
Henri Chalet, direction


C’est par un programme de huit œuvres du XVIe et du tout début XVII agrémenté de quatre pièces contemporaines que le Chœur d’Adultes et l’Ensemble Vocal de Notre Dame de Paris sous la direction d’Henri Chalet accompagnés par Yves Castagnet à l’orgue ont souhaité partager ce récital dédié à l’évocation de la Sainte Vierge.
Comme à son habitude, Henri Chalet joue de l’espace que lui offre l’écrin de la Cathédrale, dispose et distribue son chœur dans des configurations miroitantes ; désir de donner du mouvement, de moduler et adapter l’acoustique mais aussi nécessités musicales : pièces faisant appel au chœur dans sa totalité, pièces pour chœur double, ou encore pour formation restreinte. La polyphonie évolue ainsi dans une couleur vocale régénérée au fil du programme. Orgue délicieux distillé par Yves Castagnet dans un même allant et en parfaite symbiose avec l’Ensemble. La variété même du programme, la grande qualité et l’investissement des interprètes avec des voix bien plus que simplement ravissantes invitent tant au recueillement qu’au plaisir musical.
Les harmonies subtiles de la Renaissance rebondissent et s’enchevêtrent à perfection dans les deux Ave Maria de Thomas Luis de Victoria ; L’Ave Maria Stella écrit en 1611 par Monteverdi est un vrai délice avec le jeu d’écho du chœur central et de deux quatuors éloignés dans le transept ; sa Cantate Domino un moment d’allégresse ; la Messe de Hassler se décline avec poésie et inspiration, tout comme le Sancta Maria et le Beata Es Virgo de Gabrielli, et le Osculetur me de Roland de Lassus. Perfections polyphoniques également dans l’art du contrepoint ici rehaussées par l’adjonction de quatre pièces contemporaines, commandes récentes de La Maitrise à quatre compositeurs. Parenthèses musicales aux langages orientés vers un chromatisme assumé et les frottements dissonants, mais toujours sans excès comme le beau et captivant Nigra Sum (2001) de Caroline Marçot, le très récent Sacre du Royaume (2013) de Charpy ou encore La Femme Revêtue de Soleil de Reverdy. Quel plaisir enfin avec O Notre Dame Du Soir pour chœur de femmes et orgue dans lequel les dissonances s’assemblent discrètement avec pertinence pour laisser progressivement place à un chromatisme harmonique et mélodique fluide d’une grande beauté, plaisir éminemment doublé par la présence à la console de l’instrument du compositeur en personne, à savoir Yves Castagnet.
En résumé, ce concert, l’un des derniers de la saison 2016-2017, aura été à la hauteur de cette année fructueuse et riche en instants de grâce, aboutissement profondément musical d’un travail exigeant, soigné et constant dans la qualité des réalisations proposées depuis septembre : Ensemble Vocal qui, dans sa totalité nous a offert un bien beau parcours et nous aura régalé de voix toujours florissantes et singulières ; Henri Chalet en chef accompli qui aura délivré une direction adroite, habile et convaincue ; Yves Castagnet en instrumentiste supérieur qui aura dispensé le juste essentiel de son art remarquable. Merci.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert du 4 mai 2017, Mikhail Rudy, Collège des Bernardins

Pour sa quatrième venue depuis 2009 sous la voûte de la nef du Collège des Bernardins, Mikhail Rudy, classé à juste titre parmi les vingt plus grands pianistes par le BBC Music Magazine, s’est fait le chantre sincère et humble de la Liberté avec un programme de choix et d’excellence. De par son jeu limpide dans une virtuosité assumée, son adhésion totale à l’art musical s’est propagée dans les rangs d’une audience captivée au-delà de ses espérances. Monsieur Rudy nous a offert de la joie, de l’émotion et de l’authenticité dans la communion de sa sensibilité particulière et unique. Tour à tour mesuré et délicat, festif et généreux, habité et recueilli, il a survolé l’ensemble de son récital d’une seule traite allant de Bach à Pärt avec brio, élevant et entraînant dans son sillage un public ébahi. Liberté chère à tous ces compositeurs dont il a endossé l’âme, liberté dans leur parcours artistique, leur art, leur esthétique, leur capacité et volonté à élargir le champ des possibles, offrant ainsi un extraordinaire voyage dans bien des univers.
Début baroque avec les deux chorals de Bach BWV 599 et 639, transcrits par Busoni : la polyphonie s’étire dans une lente et grave procession, invite au respect et à la dévotion christique. L’apparente simplicité est un subtil jeu de miroir pourtant complexe d’une écriture tonale où chaque ligne est harmonieusement conduite à la perfection et se révèle sous les doigts du maestro. Changement d’éclairage et de posture avec le classicisme et la Fantaisie en ré min KV 397 de Mozart. Les délicieuses séquences thématiques s’enchaînent avec la légèreté d’un souffle chaleureux, élégant et soyeux. Plongée romantique avec Brahms et ses Trois intermezzi op.118 (1,2 et 6) suivis du Prélude du 3e acte de Tristan et Isolde de Wagner-Liszt. Pour ces deux pièces, le jeu, la technique pianistique et l’harmonie se chargent en grondements tumultueux. L’expression se manifeste dans une intensité soutenue, l’espace se densifie pour mieux éclairer encore le caractère tantôt merveilleux, tantôt méditatif, tantôt terrible chez Brahms, ou encore le sortilège hypnotique, exubérant et incantatoire d’une page d’amour lyrique transfigurée au clavier. Glissement moderne avec Deux Danses opus 73 et Vers la flamme opus 72 de Scriabine qui font partie des dernières pièces écrites par ce compositeur atypique et singulier, chefs-d’œuvre s’affranchissant du langage de ses contemporains. Ici, Mikhail Rudy, en spécialiste averti et confirmé, délivre pour chacune une interprétation subliminale tout en puissance et effervescence, mettant en exergue l’intense luminosité thématique enveloppée du tourbillon des vibrations synergiques et emplies d’une dynamique envoûtante. Contraste immédiat et suspension temporelle avec In A Landscape de Cage. La modalité et l’usage quasi permanent de la résonance en pédale ouverte est une invite au rêve, repose, projette le regard au loin. Rupture nette avec Riccercata 1 et 2 de Ligeti, le discours musical heurte parfois, se construit dans le rythme et le timbre, devient presque brutal, oppressant et entêtant, affirmation d’une musique interrogative qui à la fois se fige, et pourtant va à l’essentiel et néglige la fioriture. Liberté réjouissante enfin d’un choix délibéré de l’interprète avec ce final totalement contemporain de trois pièces réunies en un seul même mouvement : trois pièces dans des couleurs novatrices et somptueuses. Fur Alina de Pärt, à la fois méditatif et aérien, d’une beauté extatique, Metamorphosis 1 de Glass, où chaque partie, dans sa répétition, évolue graduellement avec grâce et profondeur, Perpetuum Mobile de Kurtag en conclusion, avec une exploration époustouflante de la totalité du registre, par le jeu de glissandi en vagues incessantes, dans lesquelles la résonance de l’instrument s’ouvre et se noie en plein avec délice. Soulignons enfin ses rappels généreux, offrandes musicales données avec le plus grand des plaisirs par le maître comme cette Danse Des Chevaliers de Prokofiev.
Mikhail Rudy est un très grand monsieur, exact et vrai dans ce qu’il propose. Non pas uniquement par sa maitrise technique éprouvée, mais surtout par sa capacité particulière et son habileté, en hôte pacifique et attentionné à nous accueillir et nous faire entrer dans son univers sonore, monde d’une richesse infinie et exaltante. Un immense merci à lui.


Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Jean-Philippe Collard Salle Gaveau 21 février 2017
 

 

PROGRAMME

Robert Schumann, Arabesque op.18, Fantaisie op.17
Frédéric Chopin, Nocturne op.48 n°1, Sonate n°2 "funèbre"

JEAN-PHILIPPE COLLARD, piano

Ce récital de Jean-Philippe Collard, pianiste émérite de renommée internationale et à la discographie bien fournie ne pouvait qu’être la promesse d’un festin musical pour un public enthousiaste, averti et attentif. Chose fut faite avec ce programme romantique consacré à Robert Schumann et Frédéric Chopin. Deux esthétiques si riches et tellement expressives, mais si différentes dont chaque grand pianiste a sa propre lecture, sa propre perception. Jean-Philippe Collard fait partie de ces maîtres capables de faire corps avec ces œuvres d’exception jusqu’à les sublimer.
Mise en bouche avec l’Arabesque opus 18 de Schumann. Cette pièce relativement courte de forme rondo est facilement abordable : le contraste immédiat entre la volte du refrain tourbillonnant et les couplets aux caractères plus chorales rend sa perception simple et sa lecture aisée. Les chants s’égrènent, s’épanouissent. L’harmonie s’impose sans rupture ni heurts. Choix judicieux abordé par Collard avec lyrisme et déjà passion, prélude adapté pour la Fantaisie opus 17 qui suit. Pièce emblématique du romantisme, magnifique déclaration d’amour d’une richesse profonde. D’emblée, Collard nous transporte dans la profusion passionnelle du premier mouvement, en déclame toute la poésie complexe, révèle et met à nu sentiments et états d'âme. Deuxième mouvement donné dans un élan choral, grandiose et puissant, à la rencontre de l'aimé, déclaration énoncée par Collard avec sincérité. Mouvement final tout en douceur et contraste, expression d'amour ineffable qui sous les doigts experts de Jean-Philippe Collard se transmue dans une transparence délicieuse. De cette interprétation se dégagent une humilité, une pureté et une pudeur qui font vaciller et vibrer.
La deuxième partie de concert, tout entière consacrée à Chopin, est tout autant exceptionnelle. Sonate n.2 op. 35 tout simplement sublime et donnée avec tant de justesse que l'immanence expressive de la pièce s'impose d'elle-même et ne s'assujettit pas un seul instant à la seule virtuosité pianistique. Les voix mélodiques s'épanouissent dans un équilibre certain, la richesse harmonique coule avec naturel, Collard dirige l'éclairage avec acuité et maitrise sur les trois premiers mouvements et propose un Final hypnotique dans un tourbillon donné à la perfection et qui laisse pantois d'émerveillement. Nocturne op. 48 n,1 tout aussi réussi, de même que la ballade n.4 op.. 52. Chopin est avec Jean-Philippe Collard un ravissement total.
Vraiment, le Romantisme aura trouvé avec Schumann et Chopin, deux créateurs de génies, et avec Jean-Philippe Collard, un interprète privilégié et supérieur, généreux et sensationnel.

 

Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... 22 février 2017, salle Cortot Gracias a la Vida, B. Kusa, M. Rewerski, La Chimera, Eduardo Eguez.

 


Assister à la création de Gracias A La Vida, le nouveau spectacle époustouflant de la Chimera aura été un privilège, un de ces instants qui marque durablement une vie et un souvenir qui restera cher : sous la houlette de Eduardo Eguez, La Chimera a déclenché un feu d’artifice féérique prodigue, fertile et unique, puisant ses racines dans ce que l’Amérique Latine a à offrir de plus beau au berceau de la rencontre musicale des mondes européens, africains et américains. Le temps, les frontières se sont abolis, l’espace de dix-sept pièces, chansons, modernes, anonymes, folkloriques, toutes plus belles les unes que les autres. Les musiciens de cet ensemble à géométrie variable fondé à l’origine en 2001 par Sabina Colonna Petri ont uni et fait vibrer leurs cordes, théorbe, violon, violes de gambe, harpe, guitares, charango, contrebasse, mais aussi flûtes andines, percussions, pour des harmonies subtiles, aériennes, célestes, modernes, jazzy, folkloriques et baroques à la fois. Mélange incroyable de bonheur savamment dosé et parfaitement pensé dans des arrangements prodigieux d’Eduardo Eguez, avec comme cadeau les deux voix exceptionnelles de grâce de la soprano Barbara Kusa et la mezzo Mariana Rewerski sans oublier l’apport enlevé de Lixsiana Fernandez et Luis Rigou. Chanteuses et chanteurs qui, a capella, en duo, trio, quatuor ont communié avec l’esprit de la fête, de la danse, de la tendresse et de la joie. Partage constant d’un plaisir profond et sincère. Chants en espagnol, guarani, chants aux accents suaves aux mélopées émouvantes, à fleur de peau. Douze musiciens qui chantent le bonheur de la vie par une musique authentique et nouvelle à la fois que rien ne lui ressemble sinon celle d’être simplement belle. En rien, une série banale de pièces teintées de folklorisme sud-américain, mais bien la sève même qui s’épanche de l’arbre de la vie. Ni une esthétique, mais un pluriel de sensibilités et d’expressions. À tel point qu’il est impossible de décrire cette beauté orgiaque sans faille, qu’il semble vain de limiter sous peine de la réduire. Que dire de plus sinon qu’avec ce programme, La Chimera et Eduardo Eguez ont fait éclore un « folklore imaginaire » de toute beauté, dans la lignée de leurs spectacles précédents. Et si d’aventure, vous le pouvez, allez l’écouter de toute urgence. Si Gracias a La Vida est le cri de leur cœur, je leur réponds Gracias a La Chimera pour cette offrande musicale, cette parenthèse intemporelle étourdissante et extraordinaire.


Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Lundi 30 janvier 2017, Philharmonie, L. Kavakos (violon), Y. Wang (piano)

 

©M. Borggrev


Il est toujours jubilatoire d’être témoin de l’alliance sur scène de deux musiciens exceptionnels. Et sans nul doute, le violoniste grec Léonidas Kavakos et la pianiste chinoise Yuja Wang nous ont généreusement offert ce délice en nous régalant d’une performance exceptionnelle avec quatre œuvres de choix.
En ouverture, la Sonate pour violon et piano JW.7/7 de Leoš Janáček a donné le ton avec l’interprétation émérite de cette pièce élégiaque et tourmentée durant lequel le violon s’immisce par jeu d’échos subtils, se prête à la pureté d’une respiration sublime dans le suraigu, enflamme, brode et se rappelle au piano impatient et bondissant. Nos deux virtuoses respirent en osmose, s’ajustent en symbiose, puis poursuivent avec le même talent concertant sur la Fantaisie en Ut Majeur op.159 de Schubert. Cette œuvre, composée en 1828, libère un univers musical ample et généreux dans une élégance recherchée et étincelante. Redoutable sur le plan technique à tel point qu’elle fut incomprise à sa création en 1828, elle vibre pourtant au gré des quatre mouvements d’une ferveur qui jamais ne s’éteint. La cohésion des deux parties est ici complète et la virtuosité se soumet à la musicalité par l’engagement total de Kavakos et Wang à en délivrer une interprétation somptueuse. La Sonate n.3 pour violon et piano de Debussy, avant-dernière pièce du programme, est tout aussi magnifique. Ici, le violon semble parler en maître tandis que le piano glisse, enrobe, se dérobe, s’immisce et enlumine tour à tour. Allegro vivo éthéré, tel un papillon qui se déploie, Intermède en suspension, Finale dynamique et fluide. Encore une fois, Kavakos et Wang donnent le ton adéquat, s’expriment en parfaite harmonie, dialoguent, s’interrogent et révèlent la modalité et la modernité harmonique et mélodique si caractéristiques et délicates de Debussy. Point d’orgue final avec la Sonate n.1 Sz. 75 de Bartok. Invite à un discours musical dans un langage complexe en rupture certaine avec les trois pièces précédentes où la dissonance n’est pas évitée. Pièce d’une exigence extrême où Kavakos et Wang répondent à la nécessité d’une agilité extraordinaire. Ici, violon et piano se côtoient sans partage apparent du matériau, comme s’ils vivaient dans deux mondes. Tempi inconstants, rythmes subrepticement teintés de folklorisme hongrois. Pièce à l’énergie dévorante avec un allegro ou l’agitation alterne avec le repos, Adagio offrant l’espace à Kavakos d’étirer des lignes mélodiques gracieuses, Allegro final virevoltant dans un échange tourbillonnant.
Définitivement, tant Léonidas Kavakos, musicien d’exception que Yuja Wang, nommée artiste de l’Année 2017 par le magazine Musical America, se sont montrés plus qu’à la hauteur de leur réputation internationale. Chacun a donné vie à la salle Pierre Boulez avec aisance, dextérité et éloquence. La sonorité de Kavakos est exemplaire dans tous les registres, l’équilibre de Wang parfait, l’union des deux éblouissante.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Lundi 23 janvier Valentina Lisitsa - Récital de piano Grande salle Pierre Boulez – Philharmonie de Paris.

Avec cette soirée réservée à Valentina Lisitsa, pianiste ukrainienne de renommée internationale, nous avons pu goûter au plaisir d’entendre quelques joyaux de la musique pour piano ainsi qu’apprécier le talent virtuose de cette artiste à la carrière insolite et tardivement émergente.
Débutant par la Sonate n.62 HobXVI/52 (1795) de Haydn, Lisitsa parcourt l’ensemble de l’œuvre avec aisance et brio. Premier mouvement énergique et badin tout en nuances affirmées et nettes. Contrastes d’intensité ciselés et révélateurs mettant en lumière thèmes et développement. Adagio intime durant lequel le temps se suspend à la respiration profonde donnée et soutenue par l’interprète. Finale Presto où les lignes se jouent, se nouent et se dénouent dans un ballet perpétuel. Ici, Lisitsa porte une attention extrême et lumineuse aux articulations, soigne précieusement les cadences dans une affirmation vivace.
Enchaînement avec "l’Appassionata" op.57 (Sonate n.23 en Fa mineur, 1806) de Beethoven. Bâtie autour de thèmes mélodiques qui figurent parmi les plus beaux et les plus forts de ceux imaginés par le compositeur viennois, l'œuvre est comme la précédente exigeante et redoutable sur le plan technique. La fougue et le lyrisme de l’Allegro assai à la verve tumultueuse nous entraînent dans un torrent passionnel où Lisitsa navigue sans écueil, passant avec grandeur de l’ombre à la lumière éclatante. Andante incantatoire, noble, glorieux, palpitant sous les doigts de la musicienne. Allegro-Presto, terrible et à la limite du désespoir, dans une envolée finale.
Changement radical de couleur et d’atmosphère avec Gaspard de la Nuit (1908) de Ravel. Les trois pièces - Ondine, Le Gibet et Scarbo- inspirées des poèmes d’Aloysius Bertrand sont indéniablement de toute beauté et Valentina Lisitsa met pleinement en évidence le caractère expressif de chacune. Ruissellement frémissant et enchanteur, voyage chimérique et irréel dans Ondine, suspension funèbre, pesante et sinistre du Gibet, tristesse, malice féerique et frénétique de Scarbo.
Notre virtuose conclut son récital avec superbe sur les Tableaux d’une Exposition de Moussorgsky, pièce unique en son genre et emblématique - s’il en est - de la musique russe du XIXe siècle. Promenade tout du long, chaque tableau se présente dans son cadre, s’impose et se révèle entre lumières vives et obscurité, mélancolie et joie, agitation et suspension, ivresse et solennité. Valentina Lisitsa nous emmène ainsi dans sa déambulation, invite à admirer, apprécier, détailler, observer, goûter, ressentir.
Très belle soirée récompensée par de vives ovations pour une artiste à la personnalité affirmée et assurément capable d’aborder parmi les pièces les plus éblouissantes écrites pour le piano. Valentina Lisitsa mérite respect et considération pour ce qu’elle donne à la musique.
 

Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Concert 5 janvier 2017, Philharmonie de Paris, Daniel Barenboïm (direction), Staatskapelle Berlin

Cette année 2017 s’est ouverte à la Philharmonie de Paris sous les meilleurs augures avec une programmation de choix. C’est en effet à Daniel Barenboïm et à la Staatskapelle Berlin qu’est revenu l’honneur de poursuivre leur magnifique cycle Mozart – Bruckner débuté en ouverture de la saison 2016-2017.
C’est en amiral sûr de son cap que notre maestro, maître incontestable à bord, a mené son équipage dans les eaux harmonieuses, délicieuses et pourtant délicates et mouvementées des deux œuvres au programme de ce jeudi 5 janvier, donnant à chaque instant l’exacte direction propre à capturer pleinement le souffle pour une voilure généreuse.
Entrée en matière avec Mozart et sa Symphonie Concertante pour violon, alto et orchestre K. 364 et les solistes invités Wolfram Brandl au violon et Yula Deyneka à l’alto. Cette œuvre « parisienne » propose un triptyque cher au prodige viennois, de par la succession et la distribution de virtuosité, mélancolie et légèreté joyeuse déroutante d’évidence qui la caractérise sur les trois mouvements. Déroulé propre pour les deux solistes à offrir au public un dialogue subtil, complice et exacerbé d’envolées lyriques, d’échanges quasiment « amoureux ». Avec sincérité et justesse, Brandl et Deyneka, qui se produisait pour la première fois à la Philharmonie, ont su exprimer ici la fougue maîtresse, la sensibilité lancinante et la grâce fringante de ces pages élégantes, révélant au détour des suspensions amples, douloureuses ou sémillantes, leur agilité et leur très grand talent. Et indéniablement, la longue et prolifique histoire d’amour passionnelle entretenue par Barenboim et avec Mozart, et avec le genre concertant, fut pour nos deux solistes un immense atout tant l’attention du maître et de l’orchestre faisant corps avec lui, a permis de projeter la lumière sur les parties solistes. Succès mérité et récompensé pour Brandl et Deneyka par de nombreux et vivaces applaudissements, encouragés par Barenboim montrant ainsi sa satisfaction et le plaisir qu’il eut à donner cette œuvre en leur compagnie.
Seconde partie consacrée à Bruckner et sa 1re Symphonie La Staatskapelle Berlin réunie au complet nous a ici proposé la version viennoise toute en force, animée et riche en profondeur. La tension graduelle et la montée en puissance que propose cette œuvre au long des quatre mouvements sont un régal par le foisonnement prolifique des thèmes et le jeu instrumental, avec ses alternances de complétude et de dépouillement du tissu orchestral, ses tutti brillants et dramatiques, son énergie portée de bout en bout. De nouveau, nous n’avons pu que nous régaler de la lecture minutieuse et passionnée et de la conduite de cet orchestre de haut niveau par David Barenboïm, avec sa volonté, sa capacité inaltérable de ne rien laisser au hasard, de savoir projeter la lumière sur l’essentiel sans négliger le détail, de susciter et maintenir la synergie et l’équilibre entre les pupitres et de révéler la force romantique, la grandeur et la beauté de cette partition, "défi audacieux et impertinent au monde entier" pour Bruckner.
Il est des hommes et des femmes rares aux talents inestimables dont la compagnie nous est précieuse. M Barenboïm, la Staatskapelle Berlin, Wolfram Brandl et Yula Deyneka font partie de ceux-là. Ce sera avec grand plaisir que nous espérons les revoir à la Philharmonie de Paris.


Jean-Paul Bottemanne

2004 : ANNÉE MARC-ANTOINE CHARPENTIER 

JORDI SAVALL ET MARC-ANTOINE CHARPENTIER : une interview exclusive

Notre revue a eu le grand plaisir de demander à Jordi SAVALL quelles étaient ses impressions quant au grand musicien français dont nous fêtons le 300ième anniversaire de sa mort. Avant le concert consacré à CHARPENTIER qu'il donnait cette soirée à Vézelay, il a bien voulu rappeler quelles furent les conditions de sa rencontre avec l'oeuvre du musicien et quels conseils il propose à l'auditeur contemporain pour aborder cette oeuvre délicate...

 

© LEXNEWS 2004

LEXNEWS : « Comment avez-vous découvert CHARPENTIER dans votre parcours musical ? » 

Jordi SAVALL : « J’ai découvert CHARPENTIER dans la première période de mon parcours où j’étudiais la musique française de Marin MARAIS, François COUPERIN, et bien d’autres encore que je découvrais avec passion à la Bibliothèque Nationale et également à la Bibliothèque de Versailles. C’est avec ce travail de recherche que je me préparais à apprendre à jouer de la viole de gambe et à cette occasion je me suis rapidement rendu compte que CHARPENTIER était l’un des plus grands de cette époque. C’est à cette même époque que j’ai réalisé que autant LULLY, et après lui Marin MARAIS et François COUPERIN, avait pris une place très importante dans la musique d’opéra et la musique instrumentale, autant CHARPENTIER avait vraiment développé avec la musique religieuse un art dans lequel il excellait au dessus de tous. J’ai essayé en premier lieu de m’imprégner de son œuvre. Après quelques années de travail, j’ai pu réunir un bon ensemble de chanteurs avec la Capella Reial  et en 1989 nous avons fondé le Concert des Nations avec lequel nous avons pu réaliser le premier enregistrement de CHARPENTIER. J’essayais alors de choisir des pièces qui montraient le parcours de la vie de Marie mis en musique. C’est ainsi que j’ai pu introduire des pièces dans ce disque qui dataient de ces premières années de recherche. Je dois avouer que c’est toujours un souvenir émouvant que d’évoquer cette période où j’avais réussi à réunir toute l’œuvre complète de CHARPENTIER en microfilms : cela tenait en 4 ou 5 grands rouleaux de microfilms ! C’est ainsi que je pouvais aller d’un livre à l’autre et choisir à loisir toutes les œuvres de ce grand musicien. C’est en plus une musique qui est écrite de manière très claire, la plupart des œuvres que nous avons enregistrées pour ce disque ont d’ailleurs été jouées à partir de l’original sans transcriptions. C’est en effet un de mes meilleurs souvenirs quant au travail sur la musique religieuse baroque de cette époque avec MONTEVERDI ! »

LEXNEWS : « Quel conseil Jordi Savall pourrait il donner à un auditeur contemporain pour écouter CHARPENTIER de nos jours ? »

 

Jordi SAVALL : « Je pense que c’est une musique qui comme toutes les musiques est tributaire de son interprétation. Il y a certes des musiques qui s’avèrent être plus tolérantes quant à leur approche. Elles peuvent supporter des interprétations plus souples sans pour autant les dénaturer. A l’inverse, pour la musique de CHARPENTIER, comme celle de Marin MARAIS d’ailleurs, l’interprétation, le jeu de la viole, la manière de chanter ainsi que tous les autres processus contribuent à la dimension spirituelle de cette musique. Les œuvres de CHARPENTIER comme celles de MONTEVERDI ou celles de Tomas Luis de VICTORIA sont beaucoup plus que de belles compositions ou de beaux contrepoints, il y a toujours un message spirituel très fort et il faut le retrouver. Il faut vraiment dépasser le cadre du concert et considérer ces musiques comme de véritables œuvres vivantes spirituelles. Je pense que c’est ce qui fait que ces musiques sont parfois plus difficiles d’accès à un auditeur si l’interprète n’est pas véritablement habité par cette approche. Je pense que c’est le danger de faire du CHARPENTIER comme on pourrait faire du HAENDEL ou du VIVALDI, ce n’est pas la même chose ! Si des œuvres de CHARPENTIER peuvent apparaître de prime abord comme spectaculaires, ce n’est pas cet aspect qui prime chez ce compositeur… Je pense qu’il est possible de lui appliquer cette phrase de COUPERIN qui disait : « J’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » ! CHARPENTIER offre toujours une musique pleine de grâce, de finesse, de contrepoint, d’harmonies très recherchées ainsi qu’un travail sur les voix, sur la conception même de l’œuvre.

Les œuvres de CHARPENTIER ont un peu souffert d’autres répertoires plus populaires. A l’époque le prestige qu’avait LULLY grâce à ses privilèges éclipsait les autres musiciens de faire connaître leur art. Il ne faut surtout pas considérer l’œuvre de CHARPENTIER sous cet angle car il n’est pas un musicien de cour. Son œuvre religieuse est d’une grande pureté inspirée notamment par l’Italie avec le travail réalisé avec CARISSIMI. Pour moi, c’est un  peu le PURCELL français avec qui il partage sa dimension créatrice, sa maîtrise du contrepoint et  son goût pour la recherche d’harmonies très hardies.

Il me semble que le meilleur conseil que je puisse donner à un auditeur contemporain c’est de prendre son temps pour découvrir tout cela. Il faut se laisser porter par la musique et essayer d’entrer dans cette dimension spirituelle et esthétique de l’œuvre de CHARPENTIER. »              

© LEXNEWS 2004

 

 

 

 

 

Adresse postale : 38 avenue Pierre et Marie Curie 78230 LE PECQ - France    Messagerie électronique :    infoslexnews@free.fr

COPYRIGHT : "La reproduction, l'utilisation ou la représentation, intégrale ou partielle, des pages, données, ou de manière plus générale de tout élément constitutif de la Revue LEXNEWS, par quelque support que ce soit, est interdite et constitue, sans autorisation de LEXNEWS, une contrefaçon".

 Envoyez un courrier électronique  à infoslexnews@free.fr pour toute question ou remarque concernant ce site Web.
Copyright © 2000-2018   LEXNEWS

site hébérgé par OVH
SAS au capital de 10 069 020 €
RCS Lille Métropole 424 761 419 00045
Code APE 2620Z N° TVA : FR 22 424 761 419 Tel. +33 9 72 10 10 07
Siège social : 2 rue Kellermann - 59100 Roubaix - France