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Édition Semaine n° 47 / Novembre 2017

LEXNEWS EXPRESS : à noter sur vos agendas...

 

 

 

LES SELECTIONS CONCERTS LEXNEWS

LEXNEWS VOUS ACCOMPAGNE CHAQUE SEMAINE DANS L'UNIVERS DE LA MUSIQUE : CONCERTS, SALONS,...

 
 
INFOS EXPRESS Lexnews a écouté pour vous...Concert Collège des Bernardins, Schubert, double intégrale des Quatuors à cordes, Glass. Samedi 18 nov. 2017.
 

Deuxième des six concerts de ce cycle consacré à l’intégrale des quatuors à cordes de Franz Schubert et Philip Glass, le programme exigeant a tenu toutes ses promesses avec deux formations, le Quatuor Manfred et le Quatuor Yako, toutes deux émérites dans leurs prestations. Le Quatuor Manfred a pour lui l’expérience virtuose d’un parcours complice de plusieurs décennies : jamais le fil expressif ne se rompt, chaque articulation, chaque phrase, chaque muance coule avec souplesse et brio, l’accomplissement musical se manifeste dans l’équilibre entendu des quatre protagonistes. Le Quatuor Yako, au printemps de sa carrière, a pour lui la fougue et l’appétit de la jeunesse, mais cependant est déjà plus que séduisant, assuré et remarquable dans sa maîtrise à donner sens à son jeu : le travail est minutieux, l’accord sonore dans une juste balance.
Le genre du quatuor à cordes, né au XVIIIe siècle, a pour lui un répertoire d’une grande richesse, à la fois intime et ouvert, délicat et impérissable, défi à tous les compositeurs qui depuis Haydn, Mozart et Beethoven, ont osé s’y confronter. A sa mort en 1828, Schubert laisse quatorze chefs-d’œuvre, dont le lumineux n°6 D.74 en Ré Majeur de 1813 et l’extraordinaire n°14 en Ré mineur « La Jeune Fille et la Mort » de 1824 donnés respectivement en ouverture et clôture de concert par le Quatuor Manfred. Quel chemin parcouru durant les onze années qui séparent ces deux pièces par Schubert dans sa capacité à tirer profit des ressources de la formation, dans la maturation de son langage ! Quelle lecture intelligente et tout simplement superbe des interprètes rendant avec maestria le caractère bien différent de ces deux pièces. Ainsi le n°6 prodigue tour à tour légèreté badine et délicieuse, envolée pastorale, grâce et finesse avant son final triomphant et emphatique. Tout, dans la partition est judicieux et en équilibre, l’entrain permanent, la mélodicité évidente, comme le magnifique élan en mineur du thème du Menuetto. Véritablement, le Quatuor Manfred enchante et excelle dans son adresse à nous transmettre la joie rayonnante qui parcourt l’œuvre. Que dire du n°14 tout aussi splendide ? Ici, l’écriture musicale confine à la virtuosité sans pour autant nuire aucunement au discours. Au fil des quatre mouvements, l’intensité dramatique délivrée ne cesse de monter en puissance, hypnotique dialogue d’un musicien questionnant la Vérité de la Mort. Chaque ligne, chaque harmonie se déploie, progresse inéluctablement jusqu’aux toutes dernières notes dans une osmose instrumentale admirablement réalisée en tout par nos quatre musiciens, Marie Béreau, Luigi Vecchioni, Emmanuel Haratyk et Christian Wolff.
Entre ces deux pièces, le Quatuor Yako s’est attaché avec talent et réussite au premier quatuor écrit en 1966 par Philip Glass. Ici, le langage musical bien différent du romantisme de Schubert, basé sur une fausse simplicité, une volonté de réduire le matériau à son minimum, a joué sur un processus évident de répétition à outrance qui s’apparente à un jeu de thème et variations. Chaque micropassage est un pur délice, un bijou musical où chaque respiration silencieuse, intermédiaire, offre un rythme structurel. Le relief du paysage apparaît de plus en plus clair au fur et à mesure que les répétitions en miroir se renvoient dans la ressouvenance lancinante ; la précision, l’écoute de chacun des quatre musiciens est rigoureuse dans un continuum cinétique jusqu’à la longue respiration silencieuse centrale, suspension fugitive du temps avant le retour d’une conclusion condensée, réminiscence affirmée de la première partie. Si cette pièce peut sous son aspect répétitif peut-être agacer dans ses derniers instants, elle n’en demeure pas moins une vraie réussite dans la magnifique qualité des multiples variations qu’elle recèle ; et le Quatuor Yako a su avec justesse en saisir la lumière fluctuante et en projeter le prisme qui se dégage de chacune d’elles. Cela avec clarté et mouvement pour chacun des multiples motifs distribués venant s’entremêler dans une polyphonie judicieusement complémentaire. Ludovic Thilly, Pierre Maestra, Vincent Verhoeven et Alban Lebrun, définitivement, arrivent à surpasser l’aspect mécanique pour faire battre un cœur multiple.
Un très beau concert, émouvant et sincère dans sa réalisation, voyage fascinant dans la vérité du quatuor. Voyage qui se poursuit du 24 au 26 novembre pour une conclusion qui s’annonce d’ores et déjà en apothéose. Merci et bravo.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert Notre Dame 17 octobre 2017, Ensemble vocal sous la direction de Sylvain Dieudonné
 

La musique médiévale compte dans son répertoire liturgique un corpus d’une richesse phénoménale. Par le programme de ce concert en trois parties, prologue et final, les six solistes de l’Ensemble Vocal complétés du Jeune Ensemble de la Maitrise de Notre Dame sous la direction fluide de Sylvain Dieudonné nous ont donné l’opportunité de redécouvrir et d’apprécier quelques-unes des très belles pages de L’Ecole de Notre Dame du XIIIe siècle et d’autres des XI et XIIe siècles en provenance de Chartres Gaillac, Nevers, Saint-Maur-Des-Fossés et de l’Ecole de Saint-Martial de Limoges.
Prologue magnifique avec le graduel-organum chartrain « Timete Dominum » du 11e à deux voix solistes, donnant d’emblée avec ravissement la teneur de la soirée par son savant équilibre vocal à la fois brillant et non superfétatoire. La 1ère partie, « Christ, vainqueur de la Mort », formée de cinq pièces parisiennes, avec l’Offertatoire, deux impressionnants motets à quatre et deux voix entourant l’Alleluia-Organum et le rondeau final, chacun dans une continuité vocale en parfaite symbiose, des parties solistes captivantes et une vocalité pleine et réussie, a délicatement poursuivi le mouvement.
Seconde partie, « La Venue de l’Epoux », débutant par le très beau « Sponsus » du XIIe s. de l’Ecole de Saint-Martial, magnifique drame liturgique dévoilé dans une théâtralité animée et sans superflu, équilibré dans son subtil jeu entre parties solistes, chorales et réponses polyphoniques, suivi de l’introit « Venite Benedicti » et le graduel « Letatus Sum » de Gaillac tout autant épanouis avant de conclure par le superbe conduit parisien « beatu Servus » et le répons « Beati Estis » de Saint-Maur-Des-Fossés, chacun réalisé avec brio et perfection.
La 3e partie, « La Louange éternelle », mélange savant de cinq œuvres d’origines différentes, est venue souligner plus encore la virtuosité vocale de la Maitrise et de l’Ensemble, dans un temps posé et une intention supérieure par de magnifiques réalisations abouties de bout en bout pour le plus grand bonheur de tous avant la conclusion de ce récital par l’organum/motet à trois voix « Benedicamus Domino » en Final

Plaisir évident, musicalité assise et talent supérieur des six solistes, Helene Richer et Cecile Dalmon, sopranos confirmées aux timbres riches et clairs, Anais Bertrand, alto gracieuse et virevoltante, Raphael Mas, haute-contre rayonnant et évident dans sa position de clé de voûte, Damien Rivière et Emmanuel Bouquey en ténor et basse indispensables dans le port assuré de leur présence ; Jeune Ensemble de la Maitrise tout aussi capable et généreux dans le maintien du lyrisme de l’architecture vocale, chacun venant nourrir ce programme éblouissant avec intention et sincérité. Sylvain Dieudonné dans une direction aux gestes révélateurs assurant une fluidité irradiante. Véritablement, une très belle réussite.

Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert à Notre Dame 26 septembre 2017, Salve Regina, Récital de quatre solistes de la maitrise de Notre-Dame
 


Ce récital Salve Regina, occasion rêvée de pouvoir apprécier le talent de quatre solistes au cœur de la formation d’excellence délivrée par la Maitrise de Paris, fut élégamment offert au travers d’un programme chatoyant en trois périodes consacré à Marie, Sainte Patronne de la Cathédrale.
La soprano Laurence Pouderoux au lyrisme fluide et inspiré, la mezzo-soprano Clotilde Cantau, à la présence affirmée et colorée, le fin et délicat ténor Gael Martin et le baryton Mathieu Walendzik, au timbre généreux et profond, soutenus par Yves Castagnet à l’orgue ont ainsi emmené leur public dans un voyage polymorphe, débutant avec éclat par une série de pièces médiévales et Renaissance, et concluant avec aisance dans un baroque révélé, naviguant entre deux avec grâce dans les eaux parfois tumultueuses d’une modernité assumée et séduisante.
D’entrée, le magnifique conduit Ave Maria extrait du Codex de La Huelgas, en duo par Pouderoux et Cantau dégage un subtil mélange de sérénité et de ferveur, et nous captive par le fin dialogue entre la lumière des volutes mélodiques supérieures et la puissance du Cantus. Lumière ensuite redirigée sur notre mezzo-soprano tout aussi convaincante et à l’aise dans son rôle soliste en trio avec Martin et Walendzik pour l’Ave Regina Caetorum de Dufay et le Mariam matrem du Livre Vermeil, avant que le quatuor vocal, soutenu par Castagnet ne finisse cette première partie du récital par l’Ave Maria de Victoria. Un ensemble de pièces dont la beauté et la qualité intemporelles, justement appréciées par nos interprètes investis et attentifs, enchante.
Axe pivotant entre modalité et tonalité, la seconde partie poursuit avec trois œuvres contemporaines au lyrisme certain. Le très beau et récent Cantique de Jean-Charles Gandille en trio, avec les interventions solistes inspirées de Pouderoux et Walendzik a invité à l’introspection, alors que le puissant Salve Régina en quatuor de Guy Ropartz, oscillant entre iso et polyrythmie, concluant sur une majestueuse cadence plagale, a su affirmer une mélodicité évidente ; enfin, l’Ave Maria de Peter Bannister - certainement des trois la pièce, la plus osée harmoniquement, avec les très belles interventions solistes de notre baryton, s’est dévoilée au fur et à mesure dans un jeu complexe mais compréhensible. Ici, un langage moderne qui a su éviter les heurts injustifiés, des partitions dont la richesse a été sublimée par les parties instrumentales d’Yves Castagnet et le choix de mariages de jeux qu’il sut distiller avec envie et évidence.
Troisième partie conclusive avec quatre pièces baroques et l’incursion classique par un extrait du Stabat Mater de Haydn. L’ambitieux et italianisant Stabat Mater Dolorosa de Caldara, malgré quelques faiblesses passagères dans la partition, offre à chacun des chanteurs de très belles pages tant lors des temps polyphoniques que lors des passages solistes. Les deux pièces de Bach, Et Misericordia du Magnificat et Mein Freund ist mein de la Cantate BWV 140, offrent deux duos touchants à Cantau et Martin, d’abord, Pouderoux et Walendzik ensuite ; le Sancta Maria de Haydn apporte, quant à lui, respirations et contraste par le relief de son écriture classique. Le Salve Caeli de Charpentier vient enfin clore ce concert dans une allégresse communicative avec intensité, réussite et force.
Récital varié et ambitieux donc, durant lequel nos quatre chanteurs auront su, chacun avec son talent individuel, se mettre en valeur tant dans les interventions solistes que dans les constructions en polyphonies. Mariages vocaux à l’intérieur desquels la complémentarité des timbres a fonctionné à merveille avec quatre voix parfaitement distinctes dans leur personnalité et contours, à la hauteur des ambitions d’une musicalité de haut niveau. Merci donc à Laurence Pouderoux, Clotilde Cantau, Gael Martin et Martin Walendzik pour ces offrandes musicales, merci aussi à Yves Castagnet, qui encore une fois, a apporté tout son talent, sa science et son expérience dans la réussite de ce concert.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris Ave Maria 27 juin 2017.

Ave Maria
Monteverdi • Victoria • Gabrieli
Maîtrise Notre-Dame de Paris, Chœur d'adultes
Yves Castagnet, orgue
Henri Chalet, direction


C’est par un programme de huit œuvres du XVIe et du tout début XVII agrémenté de quatre pièces contemporaines que le Chœur d’Adultes et l’Ensemble Vocal de Notre Dame de Paris sous la direction d’Henri Chalet accompagnés par Yves Castagnet à l’orgue ont souhaité partager ce récital dédié à l’évocation de la Sainte Vierge.
Comme à son habitude, Henri Chalet joue de l’espace que lui offre l’écrin de la Cathédrale, dispose et distribue son chœur dans des configurations miroitantes ; désir de donner du mouvement, de moduler et adapter l’acoustique mais aussi nécessités musicales : pièces faisant appel au chœur dans sa totalité, pièces pour chœur double, ou encore pour formation restreinte. La polyphonie évolue ainsi dans une couleur vocale régénérée au fil du programme. Orgue délicieux distillé par Yves Castagnet dans un même allant et en parfaite symbiose avec l’Ensemble. La variété même du programme, la grande qualité et l’investissement des interprètes avec des voix bien plus que simplement ravissantes invitent tant au recueillement qu’au plaisir musical.
Les harmonies subtiles de la Renaissance rebondissent et s’enchevêtrent à perfection dans les deux Ave Maria de Thomas Luis de Victoria ; L’Ave Maria Stella écrit en 1611 par Monteverdi est un vrai délice avec le jeu d’écho du chœur central et de deux quatuors éloignés dans le transept ; sa Cantate Domino un moment d’allégresse ; la Messe de Hassler se décline avec poésie et inspiration, tout comme le Sancta Maria et le Beata Es Virgo de Gabrielli, et le Osculetur me de Roland de Lassus. Perfections polyphoniques également dans l’art du contrepoint ici rehaussées par l’adjonction de quatre pièces contemporaines, commandes récentes de La Maitrise à quatre compositeurs. Parenthèses musicales aux langages orientés vers un chromatisme assumé et les frottements dissonants, mais toujours sans excès comme le beau et captivant Nigra Sum (2001) de Caroline Marçot, le très récent Sacre du Royaume (2013) de Charpy ou encore La Femme Revêtue de Soleil de Reverdy. Quel plaisir enfin avec O Notre Dame Du Soir pour chœur de femmes et orgue dans lequel les dissonances s’assemblent discrètement avec pertinence pour laisser progressivement place à un chromatisme harmonique et mélodique fluide d’une grande beauté, plaisir éminemment doublé par la présence à la console de l’instrument du compositeur en personne, à savoir Yves Castagnet.
En résumé, ce concert, l’un des derniers de la saison 2016-2017, aura été à la hauteur de cette année fructueuse et riche en instants de grâce, aboutissement profondément musical d’un travail exigeant, soigné et constant dans la qualité des réalisations proposées depuis septembre : Ensemble Vocal qui, dans sa totalité nous a offert un bien beau parcours et nous aura régalé de voix toujours florissantes et singulières ; Henri Chalet en chef accompli qui aura délivré une direction adroite, habile et convaincue ; Yves Castagnet en instrumentiste supérieur qui aura dispensé le juste essentiel de son art remarquable. Merci.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Concert du 4 mai 2017, Mikhail Rudy, Collège des Bernardins

Pour sa quatrième venue depuis 2009 sous la voûte de la nef du Collège des Bernardins, Mikhail Rudy, classé à juste titre parmi les vingt plus grands pianistes par le BBC Music Magazine, s’est fait le chantre sincère et humble de la Liberté avec un programme de choix et d’excellence. De par son jeu limpide dans une virtuosité assumée, son adhésion totale à l’art musical s’est propagée dans les rangs d’une audience captivée au-delà de ses espérances. Monsieur Rudy nous a offert de la joie, de l’émotion et de l’authenticité dans la communion de sa sensibilité particulière et unique. Tour à tour mesuré et délicat, festif et généreux, habité et recueilli, il a survolé l’ensemble de son récital d’une seule traite allant de Bach à Pärt avec brio, élevant et entraînant dans son sillage un public ébahi. Liberté chère à tous ces compositeurs dont il a endossé l’âme, liberté dans leur parcours artistique, leur art, leur esthétique, leur capacité et volonté à élargir le champ des possibles, offrant ainsi un extraordinaire voyage dans bien des univers.
Début baroque avec les deux chorals de Bach BWV 599 et 639, transcrits par Busoni : la polyphonie s’étire dans une lente et grave procession, invite au respect et à la dévotion christique. L’apparente simplicité est un subtil jeu de miroir pourtant complexe d’une écriture tonale où chaque ligne est harmonieusement conduite à la perfection et se révèle sous les doigts du maestro. Changement d’éclairage et de posture avec le classicisme et la Fantaisie en ré min KV 397 de Mozart. Les délicieuses séquences thématiques s’enchaînent avec la légèreté d’un souffle chaleureux, élégant et soyeux. Plongée romantique avec Brahms et ses Trois intermezzi op.118 (1,2 et 6) suivis du Prélude du 3e acte de Tristan et Isolde de Wagner-Liszt. Pour ces deux pièces, le jeu, la technique pianistique et l’harmonie se chargent en grondements tumultueux. L’expression se manifeste dans une intensité soutenue, l’espace se densifie pour mieux éclairer encore le caractère tantôt merveilleux, tantôt méditatif, tantôt terrible chez Brahms, ou encore le sortilège hypnotique, exubérant et incantatoire d’une page d’amour lyrique transfigurée au clavier. Glissement moderne avec Deux Danses opus 73 et Vers la flamme opus 72 de Scriabine qui font partie des dernières pièces écrites par ce compositeur atypique et singulier, chefs-d’œuvre s’affranchissant du langage de ses contemporains. Ici, Mikhail Rudy, en spécialiste averti et confirmé, délivre pour chacune une interprétation subliminale tout en puissance et effervescence, mettant en exergue l’intense luminosité thématique enveloppée du tourbillon des vibrations synergiques et emplies d’une dynamique envoûtante. Contraste immédiat et suspension temporelle avec In A Landscape de Cage. La modalité et l’usage quasi permanent de la résonance en pédale ouverte est une invite au rêve, repose, projette le regard au loin. Rupture nette avec Riccercata 1 et 2 de Ligeti, le discours musical heurte parfois, se construit dans le rythme et le timbre, devient presque brutal, oppressant et entêtant, affirmation d’une musique interrogative qui à la fois se fige, et pourtant va à l’essentiel et néglige la fioriture. Liberté réjouissante enfin d’un choix délibéré de l’interprète avec ce final totalement contemporain de trois pièces réunies en un seul même mouvement : trois pièces dans des couleurs novatrices et somptueuses. Fur Alina de Pärt, à la fois méditatif et aérien, d’une beauté extatique, Metamorphosis 1 de Glass, où chaque partie, dans sa répétition, évolue graduellement avec grâce et profondeur, Perpetuum Mobile de Kurtag en conclusion, avec une exploration époustouflante de la totalité du registre, par le jeu de glissandi en vagues incessantes, dans lesquelles la résonance de l’instrument s’ouvre et se noie en plein avec délice. Soulignons enfin ses rappels généreux, offrandes musicales données avec le plus grand des plaisirs par le maître comme cette Danse Des Chevaliers de Prokofiev.
Mikhail Rudy est un très grand monsieur, exact et vrai dans ce qu’il propose. Non pas uniquement par sa maitrise technique éprouvée, mais surtout par sa capacité particulière et son habileté, en hôte pacifique et attentionné à nous accueillir et nous faire entrer dans son univers sonore, monde d’une richesse infinie et exaltante. Un immense merci à lui.


Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Jean-Philippe Collard Salle Gaveau 21 février 2017
 

 

PROGRAMME

Robert Schumann, Arabesque op.18, Fantaisie op.17
Frédéric Chopin, Nocturne op.48 n°1, Sonate n°2 "funèbre"

JEAN-PHILIPPE COLLARD, piano

Ce récital de Jean-Philippe Collard, pianiste émérite de renommée internationale et à la discographie bien fournie ne pouvait qu’être la promesse d’un festin musical pour un public enthousiaste, averti et attentif. Chose fut faite avec ce programme romantique consacré à Robert Schumann et Frédéric Chopin. Deux esthétiques si riches et tellement expressives, mais si différentes dont chaque grand pianiste a sa propre lecture, sa propre perception. Jean-Philippe Collard fait partie de ces maîtres capables de faire corps avec ces œuvres d’exception jusqu’à les sublimer.
Mise en bouche avec l’Arabesque opus 18 de Schumann. Cette pièce relativement courte de forme rondo est facilement abordable : le contraste immédiat entre la volte du refrain tourbillonnant et les couplets aux caractères plus chorales rend sa perception simple et sa lecture aisée. Les chants s’égrènent, s’épanouissent. L’harmonie s’impose sans rupture ni heurts. Choix judicieux abordé par Collard avec lyrisme et déjà passion, prélude adapté pour la Fantaisie opus 17 qui suit. Pièce emblématique du romantisme, magnifique déclaration d’amour d’une richesse profonde. D’emblée, Collard nous transporte dans la profusion passionnelle du premier mouvement, en déclame toute la poésie complexe, révèle et met à nu sentiments et états d'âme. Deuxième mouvement donné dans un élan choral, grandiose et puissant, à la rencontre de l'aimé, déclaration énoncée par Collard avec sincérité. Mouvement final tout en douceur et contraste, expression d'amour ineffable qui sous les doigts experts de Jean-Philippe Collard se transmue dans une transparence délicieuse. De cette interprétation se dégagent une humilité, une pureté et une pudeur qui font vaciller et vibrer.
La deuxième partie de concert, tout entière consacrée à Chopin, est tout autant exceptionnelle. Sonate n.2 op. 35 tout simplement sublime et donnée avec tant de justesse que l'immanence expressive de la pièce s'impose d'elle-même et ne s'assujettit pas un seul instant à la seule virtuosité pianistique. Les voix mélodiques s'épanouissent dans un équilibre certain, la richesse harmonique coule avec naturel, Collard dirige l'éclairage avec acuité et maitrise sur les trois premiers mouvements et propose un Final hypnotique dans un tourbillon donné à la perfection et qui laisse pantois d'émerveillement. Nocturne op. 48 n,1 tout aussi réussi, de même que la ballade n.4 op.. 52. Chopin est avec Jean-Philippe Collard un ravissement total.
Vraiment, le Romantisme aura trouvé avec Schumann et Chopin, deux créateurs de génies, et avec Jean-Philippe Collard, un interprète privilégié et supérieur, généreux et sensationnel.

 

Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... 22 février 2017, salle Cortot Gracias a la Vida, B. Kusa, M. Rewerski, La Chimera, Eduardo Eguez.

 


Assister à la création de Gracias A La Vida, le nouveau spectacle époustouflant de la Chimera aura été un privilège, un de ces instants qui marque durablement une vie et un souvenir qui restera cher : sous la houlette de Eduardo Eguez, La Chimera a déclenché un feu d’artifice féérique prodigue, fertile et unique, puisant ses racines dans ce que l’Amérique Latine a à offrir de plus beau au berceau de la rencontre musicale des mondes européens, africains et américains. Le temps, les frontières se sont abolis, l’espace de dix-sept pièces, chansons, modernes, anonymes, folkloriques, toutes plus belles les unes que les autres. Les musiciens de cet ensemble à géométrie variable fondé à l’origine en 2001 par Sabina Colonna Petri ont uni et fait vibrer leurs cordes, théorbe, violon, violes de gambe, harpe, guitares, charango, contrebasse, mais aussi flûtes andines, percussions, pour des harmonies subtiles, aériennes, célestes, modernes, jazzy, folkloriques et baroques à la fois. Mélange incroyable de bonheur savamment dosé et parfaitement pensé dans des arrangements prodigieux d’Eduardo Eguez, avec comme cadeau les deux voix exceptionnelles de grâce de la soprano Barbara Kusa et la mezzo Mariana Rewerski sans oublier l’apport enlevé de Lixsiana Fernandez et Luis Rigou. Chanteuses et chanteurs qui, a capella, en duo, trio, quatuor ont communié avec l’esprit de la fête, de la danse, de la tendresse et de la joie. Partage constant d’un plaisir profond et sincère. Chants en espagnol, guarani, chants aux accents suaves aux mélopées émouvantes, à fleur de peau. Douze musiciens qui chantent le bonheur de la vie par une musique authentique et nouvelle à la fois que rien ne lui ressemble sinon celle d’être simplement belle. En rien, une série banale de pièces teintées de folklorisme sud-américain, mais bien la sève même qui s’épanche de l’arbre de la vie. Ni une esthétique, mais un pluriel de sensibilités et d’expressions. À tel point qu’il est impossible de décrire cette beauté orgiaque sans faille, qu’il semble vain de limiter sous peine de la réduire. Que dire de plus sinon qu’avec ce programme, La Chimera et Eduardo Eguez ont fait éclore un « folklore imaginaire » de toute beauté, dans la lignée de leurs spectacles précédents. Et si d’aventure, vous le pouvez, allez l’écouter de toute urgence. Si Gracias a La Vida est le cri de leur cœur, je leur réponds Gracias a La Chimera pour cette offrande musicale, cette parenthèse intemporelle étourdissante et extraordinaire.


Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Lundi 30 janvier 2017, Philharmonie, L. Kavakos (violon), Y. Wang (piano)

 

©M. Borggrev


Il est toujours jubilatoire d’être témoin de l’alliance sur scène de deux musiciens exceptionnels. Et sans nul doute, le violoniste grec Léonidas Kavakos et la pianiste chinoise Yuja Wang nous ont généreusement offert ce délice en nous régalant d’une performance exceptionnelle avec quatre œuvres de choix.
En ouverture, la Sonate pour violon et piano JW.7/7 de Leoš Janáček a donné le ton avec l’interprétation émérite de cette pièce élégiaque et tourmentée durant lequel le violon s’immisce par jeu d’échos subtils, se prête à la pureté d’une respiration sublime dans le suraigu, enflamme, brode et se rappelle au piano impatient et bondissant. Nos deux virtuoses respirent en osmose, s’ajustent en symbiose, puis poursuivent avec le même talent concertant sur la Fantaisie en Ut Majeur op.159 de Schubert. Cette œuvre, composée en 1828, libère un univers musical ample et généreux dans une élégance recherchée et étincelante. Redoutable sur le plan technique à tel point qu’elle fut incomprise à sa création en 1828, elle vibre pourtant au gré des quatre mouvements d’une ferveur qui jamais ne s’éteint. La cohésion des deux parties est ici complète et la virtuosité se soumet à la musicalité par l’engagement total de Kavakos et Wang à en délivrer une interprétation somptueuse. La Sonate n.3 pour violon et piano de Debussy, avant-dernière pièce du programme, est tout aussi magnifique. Ici, le violon semble parler en maître tandis que le piano glisse, enrobe, se dérobe, s’immisce et enlumine tour à tour. Allegro vivo éthéré, tel un papillon qui se déploie, Intermède en suspension, Finale dynamique et fluide. Encore une fois, Kavakos et Wang donnent le ton adéquat, s’expriment en parfaite harmonie, dialoguent, s’interrogent et révèlent la modalité et la modernité harmonique et mélodique si caractéristiques et délicates de Debussy. Point d’orgue final avec la Sonate n.1 Sz. 75 de Bartok. Invite à un discours musical dans un langage complexe en rupture certaine avec les trois pièces précédentes où la dissonance n’est pas évitée. Pièce d’une exigence extrême où Kavakos et Wang répondent à la nécessité d’une agilité extraordinaire. Ici, violon et piano se côtoient sans partage apparent du matériau, comme s’ils vivaient dans deux mondes. Tempi inconstants, rythmes subrepticement teintés de folklorisme hongrois. Pièce à l’énergie dévorante avec un allegro ou l’agitation alterne avec le repos, Adagio offrant l’espace à Kavakos d’étirer des lignes mélodiques gracieuses, Allegro final virevoltant dans un échange tourbillonnant.
Définitivement, tant Léonidas Kavakos, musicien d’exception que Yuja Wang, nommée artiste de l’Année 2017 par le magazine Musical America, se sont montrés plus qu’à la hauteur de leur réputation internationale. Chacun a donné vie à la salle Pierre Boulez avec aisance, dextérité et éloquence. La sonorité de Kavakos est exemplaire dans tous les registres, l’équilibre de Wang parfait, l’union des deux éblouissante.


Jean-Paul Bottemanne

  Lexnews a écouté pour vous... Lundi 23 janvier Valentina Lisitsa - Récital de piano Grande salle Pierre Boulez – Philharmonie de Paris.

Avec cette soirée réservée à Valentina Lisitsa, pianiste ukrainienne de renommée internationale, nous avons pu goûter au plaisir d’entendre quelques joyaux de la musique pour piano ainsi qu’apprécier le talent virtuose de cette artiste à la carrière insolite et tardivement émergente.
Débutant par la Sonate n.62 HobXVI/52 (1795) de Haydn, Lisitsa parcourt l’ensemble de l’œuvre avec aisance et brio. Premier mouvement énergique et badin tout en nuances affirmées et nettes. Contrastes d’intensité ciselés et révélateurs mettant en lumière thèmes et développement. Adagio intime durant lequel le temps se suspend à la respiration profonde donnée et soutenue par l’interprète. Finale Presto où les lignes se jouent, se nouent et se dénouent dans un ballet perpétuel. Ici, Lisitsa porte une attention extrême et lumineuse aux articulations, soigne précieusement les cadences dans une affirmation vivace.
Enchaînement avec "l’Appassionata" op.57 (Sonate n.23 en Fa mineur, 1806) de Beethoven. Bâtie autour de thèmes mélodiques qui figurent parmi les plus beaux et les plus forts de ceux imaginés par le compositeur viennois, l'œuvre est comme la précédente exigeante et redoutable sur le plan technique. La fougue et le lyrisme de l’Allegro assai à la verve tumultueuse nous entraînent dans un torrent passionnel où Lisitsa navigue sans écueil, passant avec grandeur de l’ombre à la lumière éclatante. Andante incantatoire, noble, glorieux, palpitant sous les doigts de la musicienne. Allegro-Presto, terrible et à la limite du désespoir, dans une envolée finale.
Changement radical de couleur et d’atmosphère avec Gaspard de la Nuit (1908) de Ravel. Les trois pièces - Ondine, Le Gibet et Scarbo- inspirées des poèmes d’Aloysius Bertrand sont indéniablement de toute beauté et Valentina Lisitsa met pleinement en évidence le caractère expressif de chacune. Ruissellement frémissant et enchanteur, voyage chimérique et irréel dans Ondine, suspension funèbre, pesante et sinistre du Gibet, tristesse, malice féerique et frénétique de Scarbo.
Notre virtuose conclut son récital avec superbe sur les Tableaux d’une Exposition de Moussorgsky, pièce unique en son genre et emblématique - s’il en est - de la musique russe du XIXe siècle. Promenade tout du long, chaque tableau se présente dans son cadre, s’impose et se révèle entre lumières vives et obscurité, mélancolie et joie, agitation et suspension, ivresse et solennité. Valentina Lisitsa nous emmène ainsi dans sa déambulation, invite à admirer, apprécier, détailler, observer, goûter, ressentir.
Très belle soirée récompensée par de vives ovations pour une artiste à la personnalité affirmée et assurément capable d’aborder parmi les pièces les plus éblouissantes écrites pour le piano. Valentina Lisitsa mérite respect et considération pour ce qu’elle donne à la musique.
 

Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Concert Théâtre Grévin 16 janvier 2017, Giuseppina Bridelli Simone Ori, Baroque italien, Claudio Monteverdi, Barbara Strozzi, Benedetto Ferrari, Antonio Vivaldi

 

Giuseppina Bridelli © DR

C’est dans l’écrin des Glaces du Théâtre du Musée Grévin que Giuseppina Bridelli et Simone Ori nous ont invités à savourer ce programme tout entier consacré au Baroque. Par un choix cohérent d’œuvres parfois emblématiques des grands maîtres italiens, Monteverdi, Frescobaldi, Ferrari et Strozzi, nos deux artistes ont donné le meilleur de leur talent, passant de la mélancolie à la passion, du déchirement à la joie, de la lamentation à la déclaration, cela avec la rigueur et la maîtrise exigées pour la réalisation de ces pièces alliant déclamation et lyrisme.
Guiseppina Bridelli, jeune mezzo-soprano italienne au timbre cristallin et affirmé que d’autres auront pu déjà apprécier récemment dans différents opéras et réalisations à Florence, Naples Saint-Étienne, Versailles, Bologne ou Pesaro, a démontré une technique de bel canto précise et sans failles dans une vocalité certaine, théâtrale et adéquate. Ainsi fut-elle excellente dans les trois arias « Piango, gemo sospiro », « Quel passagier son io » et « Qual dopo lampi et turbini » de Vivaldi, sincère et touchante dans « Queste pungneti spine » de Ferrari, ou virevoltante et enjouée dans « Cosi mi disprezzate » de Frescobaldi, et enfin engagée dans « Con che soavità », Lamento di Arianna » et Maledetto sia l’aspetto » de Monteverdi.
Ce florilège fut savamment soutenu par les réalisations richement ornées de Simone Ori au clavecin avec une virtuosité éloquente et significative. Toujours attentif, il a su compléter et s’unir sans détour discursif à la voix de sa partenaire, recherchant avec délicatesse la couleur d’un phrasé approprié à capter l’émotion, la lumière harmonique la plus apte à souligner la mélodie. Nous avons également pu pleinement apprécier son talent de soliste dans les deux Toccatas du Primo Libro de Frescobaldi. Toccata decima au lyrisme éblouissant sinon envoûtant, Toccata nona au caractère fertile et affirmé.
Les deux rappels que nous ont offerts Bridelli et Ori furent à l’image de leur récital : généreux, beau et réussi pour le plus grand bonheur de tous.


Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Concert 5 janvier 2017, Philharmonie de Paris, Daniel Barenboïm (direction), Staatskapelle Berlin

Cette année 2017 s’est ouverte à la Philharmonie de Paris sous les meilleurs augures avec une programmation de choix. C’est en effet à Daniel Barenboïm et à la Staatskapelle Berlin qu’est revenu l’honneur de poursuivre leur magnifique cycle Mozart – Bruckner débuté en ouverture de la saison 2016-2017.
C’est en amiral sûr de son cap que notre maestro, maître incontestable à bord, a mené son équipage dans les eaux harmonieuses, délicieuses et pourtant délicates et mouvementées des deux œuvres au programme de ce jeudi 5 janvier, donnant à chaque instant l’exacte direction propre à capturer pleinement le souffle pour une voilure généreuse.
Entrée en matière avec Mozart et sa Symphonie Concertante pour violon, alto et orchestre K. 364 et les solistes invités Wolfram Brandl au violon et Yula Deyneka à l’alto. Cette œuvre « parisienne » propose un triptyque cher au prodige viennois, de par la succession et la distribution de virtuosité, mélancolie et légèreté joyeuse déroutante d’évidence qui la caractérise sur les trois mouvements. Déroulé propre pour les deux solistes à offrir au public un dialogue subtil, complice et exacerbé d’envolées lyriques, d’échanges quasiment « amoureux ». Avec sincérité et justesse, Brandl et Deyneka, qui se produisait pour la première fois à la Philharmonie, ont su exprimer ici la fougue maîtresse, la sensibilité lancinante et la grâce fringante de ces pages élégantes, révélant au détour des suspensions amples, douloureuses ou sémillantes, leur agilité et leur très grand talent. Et indéniablement, la longue et prolifique histoire d’amour passionnelle entretenue par Barenboim et avec Mozart, et avec le genre concertant, fut pour nos deux solistes un immense atout tant l’attention du maître et de l’orchestre faisant corps avec lui, a permis de projeter la lumière sur les parties solistes. Succès mérité et récompensé pour Brandl et Deneyka par de nombreux et vivaces applaudissements, encouragés par Barenboim montrant ainsi sa satisfaction et le plaisir qu’il eut à donner cette œuvre en leur compagnie.
Seconde partie consacrée à Bruckner et sa 1re Symphonie La Staatskapelle Berlin réunie au complet nous a ici proposé la version viennoise toute en force, animée et riche en profondeur. La tension graduelle et la montée en puissance que propose cette œuvre au long des quatre mouvements sont un régal par le foisonnement prolifique des thèmes et le jeu instrumental, avec ses alternances de complétude et de dépouillement du tissu orchestral, ses tutti brillants et dramatiques, son énergie portée de bout en bout. De nouveau, nous n’avons pu que nous régaler de la lecture minutieuse et passionnée et de la conduite de cet orchestre de haut niveau par David Barenboïm, avec sa volonté, sa capacité inaltérable de ne rien laisser au hasard, de savoir projeter la lumière sur l’essentiel sans négliger le détail, de susciter et maintenir la synergie et l’équilibre entre les pupitres et de révéler la force romantique, la grandeur et la beauté de cette partition, "défi audacieux et impertinent au monde entier" pour Bruckner.
Il est des hommes et des femmes rares aux talents inestimables dont la compagnie nous est précieuse. M Barenboïm, la Staatskapelle Berlin, Wolfram Brandl et Yula Deyneka font partie de ceux-là. Ce sera avec grand plaisir que nous espérons les revoir à la Philharmonie de Paris.


Jean-Paul Bottemanne

 




 

Lexnews a écouté pour vous... Concert mardi 6 juin 2017, Hildegarde de Bingen Ordo Virtutum

 



Il est des chefs-d’œuvre d’exception dont la force allégorique est intemporelle. Sans nul doute, Ordo Virtutum, peut-être le premier drame liturgique de l’histoire de la Chrétienté, composé en 1151 par Hildegarde Von Bingen, figure féminine extraordinaire du Moyen-Age, se classe parmi ces joyaux luminescents. La qualité supérieure et l’intensité de cette longue prière musicale se conjuguent au pluriel : puissance évocatrice du texte, raffinement harmonieux en plain-chant des 82 mélodies qui forment l’œuvre, intelligence habile de la construction dramaturgique, cohérence de l’ensemble. Rien n’est laissé au hasard, aucun détail ne souffre d’une faiblesse quelconque pour porter aux nues ce combat de l’Âme ente le Bien et le Mal, les Vertus et le Diable.
Opus sublime que le Chœur d’Adultes et le Jeune Ensemble de la Maitrise Notre-Dame de Paris, dirigés et accompagnés à la vièle médiévale par Sylvain Dieudonné au meilleur de sa forme, ont transfiguré dans une prestation habitée et d’une essence à la hauteur du rang de l’œuvre. Les interventions solistes, toutes parfaitement interprétées au long des différents tableaux avec un équilibre certain dans sa distribution, furent données avec inspiration par chacune des choristes du Chœur des Vertus dans une multiplicité de timbres posés et clairs, et ce avec émotion et vérité. Marthe Davost dans son rôle de L’Âme humaine, tantôt sensible et bouleversée, tantôt ferme et pure, aux prises avec un Diable tonitruant et fulminant, finalement vaincu et théâtralement incarné par Andrés Agudelo ; vertus éloquentes et déterminées, témoignant avec lyrisme de la profondeur de la Foi. Vièle suave et pourtant interrogative venant ponctuer et articuler les scènes. Un Tout poétique, passionné, émouvant, spirituel et qui atteste d’une vision transcendante, prisme ardent capté par Sylvain Dieudonné et La Maitrise avec sincérité, conviction et gravité, talent et beauté. Un vrai régal !


Jean-Paul Bottemanne

 

Lexnews a écouté pour vous... Concert du 9 mai 2017 Notre Dame Cantigas de Santa Maria, Chants grégoriens et musique médiévale, Maîtrise Notre-Dame de Paris, Chœur d’enfants, Ensemble vocal de Notre-Dame de Paris, instruments médiévaux, Sylvain Dieudonné, direction.

 


Emmenés par la direction ferme et engageante de Sylvain Dieudonné, c’est dans une lumière festive et joyeuse que le Chœur d’Enfants et le Jeune Ensemble de la Maitrise de Notre-Dame de Paris accompagnés par cinq instrumentistes attentifs ont baigné les voûtes de la Cathédrale par un magnifique concert de musique médiévale ibérique du XIIIe et XIVe siècle. Intercalés autour de neuf des Cantigas de Santa Maria - recueil monumental de plus de 400 chansons populaires élaboré sur une période de trente années au XIIIe siècle par le roi de Castille Alphonse X -Le Sage, le programme a également offert le plaisir d’entendre quatre pièces provenant de l’abbaye cistercienne de Santa Maria de Huerta, quatre pièces du manuscrit de Las Huelgas et une du Livre Vermeil de Montserrat. Un riche et très beau choix mis en valeur par un agencement dont le raffinement fut vivifié par la présence de l’ensemble instrumental avec vièles, luth, rebec, flutes, cornet à bouquin, cornemuse, harpe et percussions.
Des rondos virevoltants des Cantigas à la profondeur grégorienne de l’offertoire, de l’introït et de la communion en passant par les motets, le graduel, le conduit et la ballade, l’offrande musicale fut resplendissante. Une vocalité claire et engagée révélant une unité harmonieuse, des timbres de jeunes voix déjà hautement capables et bien placées s’épanchant avec aisance, l’intensité pleine d’habileté et d’assurance des solistes - promesse de talents indéniables, venant se placer en clé de voûte, et une instrumentation médiévale si délicieuse dans sa texture à la fois fine et haute en couleur dans son essence n’ont que sublimé la beauté de ces mélodies qui n’ont rien perdu de leur charme, de leur force et grâce. Un honneur rendu à de très belles pages par une musicalité impressionnante et rayonnante. Il faut remercier ici la qualité du travail accompli dans son intégralité, celui de Sylvain Dieudonné, celui du chœur, celui des cinq instrumentistes, Stefano Cavazzini, Olivier Féraud, Solène Riot, Bérengère Sardin et Domitille Vigneron pour un résultat irrésistible et convaincant.

Jean-Paul Bottemanne
 

 

Lexnews a écouté pour vous...Vivaldi à Notre-Dame Gloria et Magnificat, Maîtrise Notre-Dame de Paris (Henri Chalet, chef de chœur), Orchestre de chambre de Paris, Andrea Marcon, direction
Coproduction Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris / Orchestre de chambre de Paris concert 26 avril 2017, Vivaldi

 


Festival vénitien, ce sont à trois œuvres somptueuses, riches et hautes en couleurs, le Magnificat RV 610a-RV 611, le Nisi Dominus RV 608 et le Gloria RV 589 du prodige italien Vivaldi que, sous la direction précieuse de Andréa Marcon, l'ensemble de l'Orchestre de Chambre de Paris, les solistes et la Maitrise de Notre Dame ont donné vie et rendu honneur à la ferveur ardente du « prêtre roux ». Carlos Mena, contre-ténor espagnol talentueux, en messager captivant et prophétique du Nisi Dominus et de la conclusion du Gloria Dominus, a irréprochablement dominé son sujet avec superbe par une précision vocale toute en clarté, son timbre puissant, équilibré et chaleureux, tour à tour se fondant et émergeant du conduit instrumental dans une résonance lumineuse et jubilatoire.
Solistes de la Maitrise de Notre-Dame dans le ton juste, rayonnantes et pourtant délicates comme Maria Lueiro Garcia et Laurence Pouderoux ou encore enlevées et pourtant mesurées comme Hélène Picard, Floriane Hasler et Fiona McGown, porteuses chacune d'une personnalité vocale déjà affirmée et chatoyante. Chœur resplendissant où chaque pupitre s'exprime et délivre sa partie avec précision, se révèle et se perçoit avec facilité dans un équilibre vocal d'une symétrie parfaite. Orchestre de Chambre de Paris dans la couleur justement baroque, majestueux dans sa capacité à épouser avec noblesse les mélodies flamboyantes et inspirantes des trois ouvrages de Vivaldi.
Ouverture par le Magnificat attaqué avec force et conviction dans une osmose vocale et instrumentale éclatante qui ne s'est pas démenti jusqu'à la cadence finale de l'œuvre. Chaque partie est un ravissement dans ses contrastes, ses nuances et ses mélodies d'une intensité émouvante. Ici, chaque groupe, chœur, orchestre, chaque soliste partage, étreint, se montre généreux, se détache et se complète dans une unité indivisible. Chaque intervention apparait limpide et claire.
En second, le Nisi Dominus au caractère tantôt fragile, tantôt animé, oscille entre jubilation et simplicité, émotion et étirement, est porté par Carlos Mena, sublime en tout. Ici, l'âme est touchée, appelée, et les prouesses techniques, tant vocales qu'instrumentales, s'inscrivent naturellement dans l'évocation du psaume 126 en toute sincérité et profondeur jusqu’à la fin.
En conclusion, le Gloria vient éclatant dans ses contrastes, tour à tour brillant chant de louange, doux et coloré chant de paix, subtil et tendre chant d'amour, saisissant chant de prière, avant l'apothéose souveraine de la fugue finale. Ici, la proclamation divine est ostentatoire, solennelle, puissante et sans ambiguïté. La partition repose sur l'équilibre et l'harmonie ici trouvée donnant sa place à chacun dans la Maison de Dieu.
Ces trois joyaux ont pu briller d'un si bel éclat grâce au talent précieux de tous ces musiciens réunis, chanteurs et instrumentistes, grâce aussi à la direction souple et balancée du chef Andrea Marcon, par sa connaissance approfondie des œuvres exécutées et sa capacité à relever l'enjeu de l'importance du détail et de la précision des articulations, grâce enfin à la magnifique préparation de la Maitrise par Henry Chalet assisté par Émilie Fleury pour ce programme entièrement consacré à Antonio Vivaldi et qui fut une bien belle et grande réussite.


Jean-Paul Bottemanne

 


 

 

 

2004 : ANNÉE MARC-ANTOINE CHARPENTIER 

JORDI SAVALL ET MARC-ANTOINE CHARPENTIER : une interview exclusive

Notre revue a eu le grand plaisir de demander à Jordi SAVALL quelles étaient ses impressions quant au grand musicien français dont nous fêtons le 300ième anniversaire de sa mort. Avant le concert consacré à CHARPENTIER qu'il donnait cette soirée à Vézelay, il a bien voulu rappeler quelles furent les conditions de sa rencontre avec l'oeuvre du musicien et quels conseils il propose à l'auditeur contemporain pour aborder cette oeuvre délicate...

 

© LEXNEWS 2004

LEXNEWS : « Comment avez-vous découvert CHARPENTIER dans votre parcours musical ? » 

Jordi SAVALL : « J’ai découvert CHARPENTIER dans la première période de mon parcours où j’étudiais la musique française de Marin MARAIS, François COUPERIN, et bien d’autres encore que je découvrais avec passion à la Bibliothèque Nationale et également à la Bibliothèque de Versailles. C’est avec ce travail de recherche que je me préparais à apprendre à jouer de la viole de gambe et à cette occasion je me suis rapidement rendu compte que CHARPENTIER était l’un des plus grands de cette époque. C’est à cette même époque que j’ai réalisé que autant LULLY, et après lui Marin MARAIS et François COUPERIN, avait pris une place très importante dans la musique d’opéra et la musique instrumentale, autant CHARPENTIER avait vraiment développé avec la musique religieuse un art dans lequel il excellait au dessus de tous. J’ai essayé en premier lieu de m’imprégner de son œuvre. Après quelques années de travail, j’ai pu réunir un bon ensemble de chanteurs avec la Capella Reial  et en 1989 nous avons fondé le Concert des Nations avec lequel nous avons pu réaliser le premier enregistrement de CHARPENTIER. J’essayais alors de choisir des pièces qui montraient le parcours de la vie de Marie mis en musique. C’est ainsi que j’ai pu introduire des pièces dans ce disque qui dataient de ces premières années de recherche. Je dois avouer que c’est toujours un souvenir émouvant que d’évoquer cette période où j’avais réussi à réunir toute l’œuvre complète de CHARPENTIER en microfilms : cela tenait en 4 ou 5 grands rouleaux de microfilms ! C’est ainsi que je pouvais aller d’un livre à l’autre et choisir à loisir toutes les œuvres de ce grand musicien. C’est en plus une musique qui est écrite de manière très claire, la plupart des œuvres que nous avons enregistrées pour ce disque ont d’ailleurs été jouées à partir de l’original sans transcriptions. C’est en effet un de mes meilleurs souvenirs quant au travail sur la musique religieuse baroque de cette époque avec MONTEVERDI ! »

LEXNEWS : « Quel conseil Jordi Savall pourrait il donner à un auditeur contemporain pour écouter CHARPENTIER de nos jours ? »

 

Jordi SAVALL : « Je pense que c’est une musique qui comme toutes les musiques est tributaire de son interprétation. Il y a certes des musiques qui s’avèrent être plus tolérantes quant à leur approche. Elles peuvent supporter des interprétations plus souples sans pour autant les dénaturer. A l’inverse, pour la musique de CHARPENTIER, comme celle de Marin MARAIS d’ailleurs, l’interprétation, le jeu de la viole, la manière de chanter ainsi que tous les autres processus contribuent à la dimension spirituelle de cette musique. Les œuvres de CHARPENTIER comme celles de MONTEVERDI ou celles de Tomas Luis de VICTORIA sont beaucoup plus que de belles compositions ou de beaux contrepoints, il y a toujours un message spirituel très fort et il faut le retrouver. Il faut vraiment dépasser le cadre du concert et considérer ces musiques comme de véritables œuvres vivantes spirituelles. Je pense que c’est ce qui fait que ces musiques sont parfois plus difficiles d’accès à un auditeur si l’interprète n’est pas véritablement habité par cette approche. Je pense que c’est le danger de faire du CHARPENTIER comme on pourrait faire du HAENDEL ou du VIVALDI, ce n’est pas la même chose ! Si des œuvres de CHARPENTIER peuvent apparaître de prime abord comme spectaculaires, ce n’est pas cet aspect qui prime chez ce compositeur… Je pense qu’il est possible de lui appliquer cette phrase de COUPERIN qui disait : « J’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » ! CHARPENTIER offre toujours une musique pleine de grâce, de finesse, de contrepoint, d’harmonies très recherchées ainsi qu’un travail sur les voix, sur la conception même de l’œuvre.

Les œuvres de CHARPENTIER ont un peu souffert d’autres répertoires plus populaires. A l’époque le prestige qu’avait LULLY grâce à ses privilèges éclipsait les autres musiciens de faire connaître leur art. Il ne faut surtout pas considérer l’œuvre de CHARPENTIER sous cet angle car il n’est pas un musicien de cour. Son œuvre religieuse est d’une grande pureté inspirée notamment par l’Italie avec le travail réalisé avec CARISSIMI. Pour moi, c’est un  peu le PURCELL français avec qui il partage sa dimension créatrice, sa maîtrise du contrepoint et  son goût pour la recherche d’harmonies très hardies.

Il me semble que le meilleur conseil que je puisse donner à un auditeur contemporain c’est de prendre son temps pour découvrir tout cela. Il faut se laisser porter par la musique et essayer d’entrer dans cette dimension spirituelle et esthétique de l’œuvre de CHARPENTIER. »              

© LEXNEWS 2004