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Édition Semaine n° 42 / Octobre 2019

 

LES NEWS du Cinéma, DVD, TV

 

Nouveauté DVD

Cinéma - VOD

NOUVEAUTES DVD

« Le triomphe de Buffalo Bill » - (PONY EXPRESS 1953), un film de Jerry HOPPER avec Charlton Heston, Rhonda Fleming, Jan Sterling et Forrest Tucker, DURÉE : 101 MN • TECHNICOLOR • FORMAT : 1:33 • 16/9, VERSION : FRANÇAIS ET VOST • MONO • CHAPITRAGE, BONUS : Présentation par Bertrand Tavernier, Patrick Brion, DVD, Sidonis, 2019.

 


1860. Buffalo Bill Cody et Wild Bill Hickok souhaitent établir un service de courrier entre l'Est et l'Ouest mais cette idée déplaît à certains qui voudraient que la Californie se détache de l'Union. Rance Hastings et sa soeur Evelyn font partie de ceux qui s'opposent au Pony Express. Cody s'éprend d'Evelyn ce qui irrite Denny Russell qui l'aime depuis longtemps. Si l'opposition des Hastings est d'ordre idéologique, Joe Cooper ne pense en revanche qu'au contrat de courrier qu'il a avec le gouvernement.

Pony express du réalisateur Jerry Hopper de 1953 est un classique du genre. Il relate la vie trépidante d’un célèbre personnage de l’histoire américaine, celle du fameux Buffalo Bill ayant laissé son nom à la postérité depuis. Si le film prend parfois quelques libertés avec la vraie vie de William Frederick Cody, plus connu sous le nom de Buffalo Bill, le long-métrage de Jerry Hopper n’en demeure pas moins une fresque réussie dans l’esprit du grand ouest qui animait alors ces hommes épris de liberté et de conquêtes. Coup bas et meurtres figuraient au quotidien de cette conquête de l’Ouest, les intérêts privés primant la plupart du temps sur l’intérêt général jusqu’à ce que certains s’opposent à cet état de fait avec l’établissement de la première ligne de courrier rapide par cheval, une histoire qui était loin de s’arrêter… Charlton Heston incarne à merveille la truculence de ce personnage singulier, introduisant légèreté et gravité successivement sur fond de vastes horizons de l’Utah pour le tournage. L’équilibre est ainsi atteint entre la légèreté des propos et la gravité des situations avec un jeu d’acteur réussi pour un grand spectacle pouvant être vu en famille.
 

La Flèche brisée - (Broken Arrow – 1950), un film de Delmer Daves avec James Stewart, Jeff Chandler, Debra Paget, Master HD restauré- 1.33 - 4/3 - 1h29 - Couleur - VF - VOST, Suppléments : Nouvelle présentation de Patrick Brion filmée en studio, Présentation de Bertrand Tavernier, DVD, Sidonis, 2019.



C’est à la demande du Gouvernement que le pionnier Tom Jeffords se bat pour la paix auprès des Indiens. Il remporte une victoire éclatante lorsque, après avoir sauvé un jeune guerrier, le chef Apache Cochise lui accorde son amitié. Puis la main de la princesse Sonseeahray de sa tribu. Tous ne veulent cependant pas que les fusils se taisent…

 

C’est une histoire vraie qui a servi de source d’inspiration à ce long-métrage de Delmer Daves La Flèche brisée, celle du pionnier Tom Jeffords qui, contre toute attente, parvint à nouer des liens d’amitié puissants avec le chef indien rebelle Cochise pour faire cesser la lutte acharnée entre son peuple et les blancs. Réalisé en 1950, avec des figurants indiens Hopis que Delmer Daves connaissait pour avoir vécu quelque temps parmi eux, ce film marque un tournant dans l’histoire du western en décrivant les Indiens sous un angle radicalement nouveau. C’est aujourd’hui un film qui fait référence et, qui à ce titre, mérite d’être vu. Il n’est en effet plus question de sauvages assoiffés de sang et incultes, mais d’un peuple, certes, fier mais ayant une culture ancestrale en osmose avec la nature. Sans pour autant verser dans un sentimentalisme excessif, La Flèche brisée évoque ces moments de tension et d’incompréhensions entre deux mondes qui s’affrontent, celui de la civilisation occidentale inexorablement en marche et celui des cultures traditionnelles vouées fatalement à disparaître. Le chef Apache Cochise avait eu la prescience de cette transition, prévoyant que son peuple disparaîtra soit à très court terme lors d’une bataille fatale ou à petit feu dans des réserves, mais il avait aussi prédit que l’homme blanc ne cesserait de combattre ses prochains, où qu’ils se trouvent et même au-delà des mers, une leçon à méditer servie par un très bon jeu d’acteur entre James Stewart inspiré et Jeff Chandler plus que crédible dans le rôle de Cochise. À noter deux bonus passionnants de Bertrand Tavernier et Patrick Brion.
 

Nuestro Tiempo un film de Carlos Reygadas avec Carlos Reygadas, Natalia Lopez, Phil Burgers, DVD, Les Films du Losange, Blaq OUt, 2019.

 


La campagne mexicaine. Une famille élève des taureaux de combat. Esther est en charge de la gestion du ranch, tandis que son mari Juan, poète de renommée mondiale, s’occupe des bêtes. Lorsqu’Esther s’éprend du dresseur de chevaux, Juan se révèle alors incapable de rester fidèle à ses convictions.

Tout pour être heureux, enfin… presque ! C’est le sentiment qui domine dans les premières minutes de ce long-métrage du réalisateur mexicain Carlos Reygadas dans Nuestro Tiempo… Si ce n’est que ce film dure presque trois heures – un très long métrage, donc, et qu’après ces débuts idylliques, la pluie tant attendue survient et balaye tout sur son passage, y compris l’amour. Carlos Reygadas interprète, ici, le rôle de cet éleveur de taureaux tout occupé par sa passion des bêtes et la poésie pour laquelle il a acquis une renommée mondiale. Quelle place reste-t-il alors pour sa femme et ses enfants ? Des rôles joués pour l’occasion par ses propres enfants et sa vraie femme, Natalia Lopez ; Quelle place reste-t-il pour cet amour, absolu dans les premières années, et qui s’est effrité, distendu depuis ? Avec poésie et une esthétique certaine dans les prises de vues de ces paysages sauvages de la campagne mexicaine, les sentiments s’exacerbent, se tendent pour éclater comme ces nuages qui progressivement occupent la place laissée libre dans le ciel azuréen. Jalousie, espionnage, voyeurisme, perversion, autant de réactions qui vont alors se développer comme une partition sauvage sur fond d’élevage de taureaux, contrepoint métaphorique d’une éthologie humaine. Les acteurs réussissent parfaitement à rendre cette complexité des sentiments, le mari trompé qui par compréhension et perversion cherche à maintenir le dialogue tout en favorisant la passion de sa femme, cette dernière à la fois coupable et cédant à ses instincts cherche une justification à ces errements qui la dépassent, l’ami et amant compréhensif joué par Phil Burgers et qui s’étant initialement prêté au jeu du trio tente en fin de compte de s’effacer de cette relation mortifère… Et puis, enfin et surtout cette nature si sauvage qui reprend ses droits laissant la violence d’un combat de taureaux imposer la dure réalité de la vie. C’est cette exploration qui prend toute la place de l’image captée par le réalisateur dans un film sensible dont le spectateur ne ressort pas toujours indemne.

 

« Tumultes » un film de Bertrand van Effenterre avec Bruno Cremer, Nelly Borgeaud, Julie Jezequel, Laure Marsac, Clotilde de Bayser, 1989, 89 min , Combo DVD BRD, Mallia Films, Renn Production, Paradise Films, 2019.

 


Patrick est mort. Patrick, le fils, le frère. Autour de cette disparition, la famille se réunit dans la maison des parents, là-bas, tout au fond de la Bretagne, face à la mer…

« Tumultes » débute par deux évocations, deux homonymies, plans successifs de la mer en Bretagne et de cette mère de famille au visage ravagé par la mort de son fils, Patrick. À partir de cette mère meurtrie et de son mari, couple inextricable, la caméra sensible de Bertrand van Effenterre, qui allait ensuite tourner pour la télévision quelques épisodes du fameux commissaire Maigret avec Bruno Cremer, plonge dans cet océan de silences, de douleurs et de non-dits. Car « Tumultes » est un film reposant avant tout sur la force et la faiblesse des liens de cette famille, entre ces parents et ces quatre enfants, se tissant, s’étirant jusqu’à la rupture pour Isabelle ou au contraire fusionnels comme pour les deux jumeaux pourtant séparés à jamais. La famille, reconstituée à l’occasion du drame, alterne entre ces extrêmes, instants de réunions, de retrouvailles, de souvenirs légers, mais toujours scandés par la force de l’inévitable, l’absence définitive d’un des leurs. Cette tension progressive servie par une image redoutablement belle de cette côte bretonne et ce Requiem de Cherubini composé à la mémoire de Louis XVI transportent le spectateur dans l’intimité de cette famille déchirée jusqu’à la révélation des circonstances de la mort du jeune Patrick. À partir de ce point d’orgue, les relations s’inversent, les façades s’effritent jusqu’à l’acceptation du deuil ou au contraire le refus de l’inacceptable et cette poignante scène finale. Bruno Cremer excelle dans ce rôle qui met en valeur une fois de plus le large éventail de ses talents ainsi que Nelly Borgeaud, l’actrice suisse appréciée d’Alain Resnais, dont les silences occupent l’espace et retient la caméra du réalisateur Bertrand van Effenterre qui signe avec ce film une évocation intime et poignante de la vie familiale.
 

 

Fortuna de Germinal Roaux, DVD Blaq Out, 2019.

 


Fortuna, jeune Éthiopienne de 14 ans, est accueillie avec d'autres réfugiés par une communauté de religieux catholiques dans un monastère des Alpes suisses. Elle y rencontre Kabir, un jeune Africain dont elle tombe amoureuse. C'est l'hiver et à mesure que la neige recouvre les sommets, le monastère devient leur refuge mais aussi le théâtre d'évènements qui viennent ébranler la vie paisible des chanoines.

À Rome, la déesse Fortuna accompagnait le destin de chacun de ses fidèles, que leur sort soit favorable ou non. Nous avons hérité de cette divinité l’expression « bonne fortune » et, malheureusement, ce n’est pas la première image qui vient à l’esprit quant au destin tragique de ces réfugiés évoqués avec délicatesse et sobriété par le réalisateur Germinal Roaux dans ce long-métrage sensible Fortuna. Venu de l’univers de la photographie, le réalisateur plonge littéralement les spectateurs dans un univers noir et blanc, qui contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne cherche pas à une pureté quelconque mais bien plutôt à faire valoir les différentes variations entre ces deux couleurs, une infinité de variations. Car c’est une réalisation toute de nuances que propose Germinal Roaux avec ce destin tragique d’une jeune Éthiopienne incarnée avec une candeur et un naturel désarmant par Kidist Siyum Beza. Après les brèves évocations sous forme de flashes d’une traversée de la Méditerranée rappelant le Déluge de la Bible, ces âmes ballottées et marquées à vie par ces heures terribles devront commencer une nouvelle vie… mais celle-ci est loin d’être acquise, est elle-même envisageable ? Si l’opulence de la Suisse qui les héberge fait naître des promesses justifiées par la générosité de quelques bonnes âmes en la personne de ces moines bienveillants, il demeure néanmoins qu’il convient de ne pas heurter les bienséances et lorsque l’inévitable survient, tout est remis en question. Bruno Ganz incarnant le frère Jean, et dont ce fut l’un des derniers films avant sa disparition, suggère sans asséner un autre rapport à l’autre, qui non fait de leçons morales, ni même d’une bienveillance toujours relative dans cet occident si frileux à ces hordes venues du sud, mais d’une empathie naturelle, un amour sans bornes, ouvert à ce que peut-être chacun ne comprendra jamais tout à fait chez l’autre, l’altérité d’un Levinas. Le film Fortuna évite toute leçon de morale ou même de prise de positions religieuses même si des scènes inoubliables notamment à l’intérieur d’une étable offriront des évocations bibliques inévitables, tout cela subtilement suggéré, une réalisation à l’image de ces nuages sur les cimes alpines laissant danser leur ombre comme un destin…

Suppléments :
Entretien avec Germinal Roaux, réalisateur
Des tas de choses, documentaire (2004, 28 min.)
Icebergs, court-métrage (2007, 14 min.)

 

« Girl » un film de Lukas Dhont avec Victor Polster, DVD, Diaphana Distribution, 2019.

Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née garçon.
 


Premier long-métrage du réalisateur Lukas Dhont remarqué au Festival de Cannes l’année dernière, Girl ne laisse pas indifférent. Le thème de l’identité sexuelle du personnage central est traité de manière si réaliste, mais avec une délicatesse et pudeur écartant toute caricature. Dès les premières minutes, le spectateur se trouve happé par cette histoire singulière, celle de ce jeune homme rêvant de devenir danseur, une quête d’absolue qui se double alors d’une autre quête celle de devenir aussi femme… Inspiré d’une histoire vécue et relatée à Lukas Dhont, Girl nous fait entrer dans le cœur même de ce qui à l’adolescence confirme l’identité et les difficultés relatives. Naît-on fille ou garçon ou le devient-on ? Certains traits physiques tels que des attributs masculins peuvent-ils aller à l’encontre du sentiment d’être une femme et de le revendiquer ? Renvoyant aux mythes anciens de l’androgynéité, du double masculin et féminin et de ses intersections, aux revendications plus récentes de la transidentité et de l’intersexuation, ce film n’en est pas pour autant un combat militant agressif, mais une plongée pudique au cœur de l’identité d’un être humain. Le jeune comédien Victor Polster donne toute sa profondeur à cette thématique qui aurait pu être traitée de manière caricaturale ou outrancière. Les expressions multiples et variées du comédien, ses hésitations entre ce que son corps lui commande et les influences de son entourage enrichissent bien cette réflexion qui pour être sensible n’en sombre pour autant pas dans le pathos.
 

"Coffret Mikio Naruse 5 films de Mikio NARUSE | Drame | Japon | 1954-1967 | 528mn | Couleurs et N&B, DVD Carlotta, 2018.
 


Shingo, un vieil homme d'affaires, ressent une profonde affection pour sa belle-fille Kikuko, qui se consacre à son mari et à ses beaux-parents. Le jeune couple n'a pas d'enfants, et ses relations sont instables. Un jour, Kikuko va prendre une grave décision qui va bouleverser le fragile équilibre de la maisonnée…

Avec Le Grondement de la montagne, le réalisateur japonais Mikio Naruse (1905-1969) nous invite à l’une des plus belles leçons de cinéma du XXe siècle. Le cadre intimiste associé au nombre restreint des protagonistes ne compose pourtant pas une fresque virtuose à la Kurosawa, Naruse se rapprochant plus de l’univers intimiste de l’autre géant du cinéma japonais Ozu, tout en s’en distinguant. Avec ce film directement adapté du magnifique roman de l’écrivain Yasunari Kawabata (prix Nobel de littérature) avec qui il partage cette rare sensibilité de la fugacité de la vie, Naruse dresse le portrait d’un monde en profonde mutation. Moins d’un siècle après l’ouverture Meiji et au lendemain de la défaite du Japon lors de la Deuxième Guerre mondiale, les structures de la société traditionnelle japonaise volent en éclats, ce que ne peut que constater avec une certaine amertume résignée Shingo, vieil homme d’affaires vivant avec son épouse, son fils et sa belle-fille dont il apprécie la prévenance et gentillesse symbolisant cette société d’antan. Ce milieu du XXe siècle cristallise en effet sous la caméra du réalisateur ces lignes désormais brisées qui prévalaient jusqu’alors : dignité, abnégation, discipline, courage, des valeurs mises à mal avec la confrontation à d’autres modèles culturels imposés par les vainqueurs de l’occident. Naruse offre ici un rare portrait de femme, celui de Kikuko qui, à la manière de ces images du monde flottant, discourant très rarement mais dialoguant bien plus par son regard, son corps, ses mouvements dignes des plus belles estampes d’Utamaro. Ce portrait contraste avec celui des autres personnages féminins emportés par le tumulte – le grondement sourd – de la modernité. So Yamamura et Setsuko Hara livrent ici un jeu rare de sensibilité et d’affinités complexes, même si la sensualité, plus présente dans le roman, se fait ici plus discrète.

Avec le coffret Naruse, Carlotta propose 5 magnifiques portraits de femmes et 5 films majeurs du cinéaste Mikio Naruse : Le Grondement de la montagne, Au gré du courant, Quand une femme monte l'escalier, Une femme dans la tourmente, Nuages épars.

 

"Le dernier des géants" (THE SHOOTIST), un film de Don Siegel – 1976 avec John Wayne, Lauren Bacall, James Stewart, Ron Howard, version restaurée • durée : 100 mn • n&b/couleur • format : 16/9 – 1.85, version : vf / vost français • chapitrage, bonus : présentations par Patrick Brion et Bertrand Tavernier, DVD, SIDONIS, 2018.

 


Atteint d’un cancer en phase terminale, John Books (John Wayne), tireur d’élite vieillissant mais au brillant palmarès, s’installe dans une pension de famille où le fils de la gérante, l’ayant reconnu, s’attache à lui. Résolu face à la mort, qui fut sa compagne durant des années, il cherche le moyen de partir en beauté et de laisser derrière lui l’image d’une légende.

Il faut voir ou revoir ce dernier film de John Wayne car il révèle une facette atypique de ce personnage accoutumé à occuper tout l’écran par sa présence forte et dominatrice. Avec cette réalisation signée Don Siegel, pourtant moins habitué au genre western (Duel sans merci, Les rôdeurs de la plaine, Une poignée de plomb), c’est un film sensible pour un thème inattendu qui est proposé: celui des faiblesses du héros principal atteint d’un cancer incurable. Alors que le générique rappelle le parcours tout en puissance du tireur d’élite avec des scènes reprises de grands westerns antérieurs de John Wayne, les premiers plans-séquences montrent un héros, certes vieillissant, mais encore bien alerte. Nous voyons ainsi l’image traditionnelle du héros sûr de sa force et décochant calmement une balle à un petit malfrat voulant le détrousser avant son arrivée dans la ville où il a décidé de revoir un vieux médecin qu’il avait connu par le passé. John Books se sait malade, avis confirmé par le médecin qui lui annonce abruptement qu’il ne lui reste plus que quelques semaines à vivre… Commence alors un compte à rebours avec la mort, le vieil homme souhaitant la prendre par surprise et inverser la logique des choses. Cette réalisation offre non seulement un casting impressionnant avec le duo John Wayne / Lauren Bacall, mais également la présence de James Stewart sans oublier le rôle tout en nuances du jeune Ron Howard. Le film alterne les scènes cocasses et plus sombres sans verser dans le larmoyant avec une belle prestation de John Wayne qui se savait lui-même atteint d’un cancer et qui devait disparaître trois ans plus tard…

 

"Mary Shelley" un film de Haifaa Al Mansour avec Elle Fanning, Douglas Booth, Tom Sturridge, DVD, Pyramide Video, 2018.

 


En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin entame une relation passionnée et scandaleuse avec le poète Percy Shelley et s'enfuit avec lui. Elle a 16 ans. Condamné par les bienpensants, leur amour tumultueux se nourrit de leurs idées progressistes. En 1816, le couple est invité à passer l'été à Genève, au bord du lac Léman, dans la demeure de Lord Byron. Lors d'une nuit d'orage, à la faveur d'un pari, Mary a l'idée du personnage de Frankenstein. Dans une société qui ne laissait aucune place aux femmes de lettres, Mary Shelley, 18 ans à peine, allait révolutionner la littérature et marquer la culture populaire à tout jamais.

Le film « Mary Shelley » de la réalisatrice Haifaa Al Mansour invite à découvrir une femme injustement peu connue pour elle-même, mais bien plus pour sa « création » passée à la postérité du monstre Frankenstein, ainsi que le fait d’avoir été l’épouse du poète Percy Shelley. Et pourtant, Mary Shelley née Wollstonecraft Godwin mérite que l’on retienne son nom de jeune fille à part entière car si sa vie passée avec le poète a pu nourrir son inspiration, c’est bien son propre esprit créateur qui se fait ressentir dès son plus jeune âge jusqu’à sa disparition, une vie marquée de quêtes de bonheur, de liberté frappée sans répit par la tristesse, le malheur et les deuils. Mary n’a en effet pas hérité que du seul prénom de sa mère, Mary Wollstonecraft , défenseur des droits de la femme au cœur du XVIIIe siècle anglais, mais également de son caractère indépendant et combatif. Son père hésite entre une éducation d’une jeune fille plus classique et l’image que sa fille lui renvoie de son amour défunt épris de liberté. C’est ainsi en bravant ces barrières mi-ouvertes que la jeune Mary s’engage subrepticement dans l’univers des lettres, surtout dès sa rencontre avec le jeune poète Shelley dont elle tombe amoureuse. Mary s’enfuit alors avec lui dans une vie de bohème, faite d’insouciance et de libertés, une liberté parfois chèrement payée lorsqu’elle perd son premier enfant en fuyant leurs créanciers. Le film montre combien la naissance de son inspiration puise dans son expérience biographique et notamment cette association entre le fait d’avoir perdu sa mère par sa naissance, son premier enfant mort-né et la créature littéraire en gestation. L’accouchement sera une fois de plus difficile dans une Angleterre peu encline à voir reconnaître un génie littéraire chez une femme, surtout dans un genre atypique, ce sera tout le combat de Mary finalement reconnue grâce à son mari et son père. Elle Fanning incarnant Mary est convaincante dans les nuances qu’elle a su apporter à son personnage. Et même, si ce film eut pu s’appeler Mary Wollstonecraft Godwin, son titre “Mary Shelley » contribuera tout de même à mieux faire connaître ce personnage atypique.
 

"Dogman" un film de Matteo Garrone, avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Le Pacte, DVD, 2018.

 


Dans une banlieue déshéritée, Marcello, toiletteur pour chiens, discret et apprécié de tous, voit revenir de prison son ami Simoncino, un ancien boxeur accro à la cocaïne qui, très vite, rackette et brutalise le quartier. D’abord confiant, Marcello se laisse entraîner malgré lui dans une spirale criminelle. Il fait alors l’apprentissage de la trahison et de l’abandon, avant d’imaginer une vengeance féroce…

Avec « Dogman » de Matteo Garrone, les Ragazzi de Pasolini ont pris de l’âge, mais semblent inexorablement englués dans l’univers du désoeuvrement et des petites combines. Filmé avec poésie et une certaine tendresse mêlée à la peur omniprésente, Dogman tisse une triste mélodie où Marcello semble tout droit sorti d’une autre époque – celle dont justement Pasolini regrettait la disparition – avec cet air de chien battu, voulant être aimé de tout le monde. C’est justement auprès des chiens dont il s’occupe avec amour que cet homme timide et attachant - admirable interprétation de Marcello Fonte – semble être le plus en accord. Curieusement, le film débute avec un féroce Rottweiler que le frêle homme a peine à toiletter, métaphore de ses relations à venir avec Simoncino, un être mi animal, mi-humain, être fruste réduit à ses instincts primaires. Le décor choisi jette le cadre d’une Italie malade de ses banlieues où plus rien n’est fait pour sauver l’humain, règne de la débrouille et de la combine dans lesquelles Marcello va essayer plutôt mal que bien de trouver son chemin. Un chemin qui pour lui part en vrille lorsqu’il ne parvient plus à dire non et se trouve dans l’engrenage du mal, contre son gré. Que lui restera-t-il ? Ce film sensible et à fleur de peau échappe au cadre convenu de la violence, cette dernière étant plus suggérée que filmée, pour lui préférer une très belle étude de caractères dans les périphéries naufragées d’un libéralisme sans limites.

 

Profession Reporter, un film de Michelangelo Antonioni avec Jack Nicholson et Maria Schneider, DVD, Carlotta, 2018.


Parti en Afrique effectuer des recherches pour un documentaire, le reporter David Locke fait la connaissance d’un certain Robertson, qui lui ressemble étrangement. Lorsqu’il découvre son corps sans vie dans sa chambre d’hôtel, Locke décide d’endosser l’identité du défunt afin de commencer une nouvelle vie. Il va alors se rendre aux rendez-vous notés dans le carnet de Robertson qui le mèneront à Londres, Munich et Barcelone, où il fera la rencontre d’une mystérieuse jeune femme prête à le suivre…

La très belle restauration réalisée pour cette nouvelle édition Carlotta du troisième long-métrage de Michelangelo Antonioni, Profession reporter, sera l’occasion de redécouvrir un film atypique de ce grand réalisateur italien. Après Blow-Up et Zabriskie Point, Profession : reporter a été filmé dans les paysages sauvages du désert saharien puis dans l’aridité du sud de l’Espagne. Avec un tournage essentiellement réalisé à l’extérieur, Profession : reporter se veut un film réaliste et esthétique doublé d’une certaine conscience de l’individu ainsi que le souligne le réalisateur : "Je considère Profession : Reporter comme un de mes films les plus aboutis au niveau de l'esthétique. Je considère également que c'est un film politique puisqu'il traite des rapports de l'individu avec la société". Quête existentielle quant au sens de nos vies, cette substitution d’identité prend valeur métaphorique lorsque la vie pose question. Sommes-nous maîtres de nos vies ? À partir de quel point devenons-nous quelqu’un d’autre ? Et cet autre, n’est-il pas un double de nous-mêmes ? Des questionnements que n’aurait pas reniés Rimbaud avec sa fameuse assertion : "Je est un autre"… Avec ce filtre à l’esprit, le spectateur pourra découvrir une œuvre étrange et fascinante, lancinante parfois comme cette traversée du désert, elle aussi métaphorique face au mutisme africain, ou trépidante d’autrefois au cœur de la vie moderne espagnole. À chaque fois, la caméra d’Antonioni sublime et perce les mystères insondables du quotidien, qu’il s’agisse d’un gros plan sur des cancrelats d’une chambre misérable d’hôtel de brousse ou encore de cette scène vertigineuse dans le téléphérique de Barcelone où l’éblouissant acteur Jack Nicholson semble tenté par une plongée dans l’absolu. Profession : Reporter, c’est aussi ce fameux plan-séquence final de 7 min, durée interminable pour le cinéma, par lequel le réalisateur parvient à une vertigineuse substitution de point de vue entre l’intérieur et l’extérieur (évoqué et analysé par le réalisateur dans l’un des nombreux suppléments du DVD), la vie est passée, et le temps continue à fuir comme le rappelaient les auteurs antiques…

« Deux hommes en fuite » (Figures in a Landscape), un film de Joseph LOSEY, Royaume-Uni, 1970 , 110mn, Couleurs, 2.35:1, DVD, Carlotta, 2018.

 


Deux hommes courent sur la plage à l’aube. Ils ont les mains liées derrière le dos. Au même moment, un hélicoptère survole frénétiquement les environs. MacConnachie et Ansell sont deux évadés qui, pour tenter d’échapper à leurs geôliers, doivent traverser des paysages sauvages et inhospitaliers. Pour cela, ils vont devoir affronter de nombreux obstacles pour survivre et échapper au mystérieux hélicoptère noir qui traque leurs moindres mouvements…


C’est un film atypique et étrange que livre le réalisateur Joseph Losey avec Deux hommes en fuite. Étrange tant par son thème que par son traitement. Le thème retenu est celui de la cavale de deux hommes dont on ne saura rien tout au long du film, si ce n’est qu’ils se sont enfuis, les poignets liés par des cordes. Tout au long de ces 110 mn, c’est à leur traque que le spectateur assiste, une traque qui s’avère plus existentielle qu’il n’y paraît de prime abord. On pense bien entendu au fameux film de Spielberg Duel dans lequel un paisible représentant de commerce se trouve poursuivi impitoyablement par un camion dont on ne verra jamais le conducteur sauf que… ce dernier film est sorti trois ans après Deux hommes en fuite… L’hélicoptère, retenu par Joseph Losey et dont à aucun moment ne sera montrés les pilotes, allégorie du destin et du cours de la vie, poursuit sans relâche les deux fugitifs, faisant progressivement ressortir leurs traits de caractère. Robert Shaw (inoubliable Quint chasseur de requin dans Les dents de la mer) apparaît plus sensible qu’au début du film alors que le jeune Ansell (très beau jeu d’acteur du jeune Malcom McDowell révélé quelque temps après par Kubrick dans Orange Mécanique) apparaîtra en revanche de plus en plus cynique… Le traitement du film mérite également de redécouvrir ce long-métrage ainsi que le souligne très justement le critique Michel Ciment dans le supplément au DVD, Michel Ciment étant par d’ailleurs l’auteur d’un essai le Livre de Losey. Après deux films exclusivement en intérieur, Losey filme, ici, l’intégralité de Deux hommes en fuite dans les paysages arides de l’Espagne, ajoutant ainsi au caractère oppressant du film. Les scènes alternant entre la peur des deux fugitifs et la nature sont particulièrement saisissantes, sans oublier les incroyables et dangereuses prises de vue en hélicoptère (les deux pilotes disparaîtront dans un accident chacun quelque temps après pour un autre film). Il faut découvrir ou revoir ce film jusqu’alors inaccessible pour mieux apprécier la riche filmographie de ce réalisateur mis au ban d'Hollywood pour ses sympathies communistes lors du maccarthysme.
 

Une histoire simple (1978) un film de Claude Sautet avec Romy Schneider, Bruno Cremer, Claude Brasseur, Arlette Bonnard, Roger Pigaut, Sophie Daumier, Eva Darlan, Francine Bergé, Madeleine Robinson… Édition restaurée en combo DVD/Blu-ray, Pathé Films, 2018.
 


Marie élève seule son fils adolescent. Sa relation avec Serge s’étiole, et elle décide de le quitter et de ne pas garder l’enfant qu’elle attend de lui. Elle finit par se rapprocher de George, son ex-mari alors qu’en même temps, les amis de Marie ont chacun leurs propres soucis à régler.

Une histoire simple marque le cinquième et dernier film de Claude Sautet avec son actrice fétiche Romy Schneider. Tout spécialement écrit pour elle, ce scénario est une ode à cette femme libre, ce dont témoigne le réalisateur : "Romy est une actrice qui dépasse le quotidien, qui prend une dimension solaire. Elle est la synthèse de toutes les femmes, leur chant profond qui donne un sens à leur vie. Elle a une sorte de propreté morale qui irradie d'elle-même et la rend absolue". De manière générale, la place réservée aux femmes dans Une histoire simple est tout autre que dans ses précédentes réalisations. Ses protagonistes féminines occupent le premier plan, les hommes s’articulant autour d’elles, qu’ils soient bousculés par leur liberté fraîchement acquise avec la loi Veil quant à la maternité – le film commence par une scène pesante sur une IVG pratiquée sur Marie – ou éloignés par leurs choix sentimentaux. Avec cette réalisation minutieuse qui ne doit rien au hasard, le film fait défiler le flot de la vie avec ses moments d’intenses émotions, ses drames, ses joies, son quotidien. Il ne faut pas rechercher dans Une histoire simple une succession de plans saccadés sur fond de musique abrutissante, avec Claude Sautet la banalité de la vie quotidienne se trouve sublimée en grand art : dimension humaine, psychologique, esthétique même, tissent des liens que le spectateur apprend à partager et à savourer. Récompensée par un deuxième César, l’interprétation de Romy Schneider crève l’écran malgré la présence d’acteurs de renom. Les failles visibles de la comédienne quant à sa vie privée ne donnent que plus de profondeur à son interprétation, un film vrai à redécouvrir dans cette très belle édition restaurée.

Infos techniques DVD :
DVD • 1.66 • Couleur • 1h44
LANGUES : Français Dolby Digital 2.0 -
Audiovision • SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et
malentendants
 

 

 

LES ORAGES DE LA GUERRE - PARTIE 1 & 2, Koba Film, 2018.
 

 


Décembre 1941. Aux lendemains de l’attaque de Pearl Harbor, le capitaine de la Navy Victor Henry prend le commandement du croiseur USS Northampton pour mener le combat dans le Pacifique. Le conflit fait rage en Europe où Adolf Hitler intensifie ses assauts sur la Russie et l’Afrique de Nord. L’entrée en guerre des États-Unis va changer le cours de l’Histoire.


Après la série le Souffle de la guerre inspirée du best-seller d’Herman Wouk, ce sont Les Orages de la guerre qui poursuivent les destins et les vies des familles Henry et Jastrow depuis l’attaque de Pearl Harbor jusqu’à la Libération de l’Europe, Hiroshima et le suicide d’Hitler. Portée à l’écran avec un scénario dynamique, cette deuxième série qui fait donc suite a été récompensée par 3 EMMY AWARDS et 3 GOLDEN GLOBES. Associant archives historiques et récits dramatiques, amours et vies romanesques dans une fresque puissante et passionnante, cette série tient en haleine le spectateur, tout en le replaçant dans le terrible contexte de la Seconde Guerre mondiale. Sans excès dans le dramatique, les silences et certaines scènes sont plus glaçants pour leur non-dit et leurs suggestions que par le sensationnel évité bien heureusement ici. Robert Mitchum tient évidemment une place de choix en raison de sa notoriété et de sa légendaire nonchalance, sans pour autant occulter des interprétations réussies telle l’émouvante Jane Seymour, la truculente Polly Bergen dans le rôle de l’épouse de l’amiral Victor Henry ou encore le rôle tout en sensibilité de John Houseman incarnant le professeur Jastrow. De la guerre du Pacifique aux terribles camps de concentration, de la France libre à Washington sans oublier l’Italie, le Japon, la Russie et l’Angleterre, c’est à une vision plurielle de cette guerre mondiale au travers de ces vies et familles à laquelle invite cette série captivante et réussie.

 

 

Si tu voyais son coeur , un film de Joan Chemla avec Gael García Bernal , Marine Vacth , Karim Leklou, France, Durée : 1h26, DVD, Diaphana, 2018.

 


Suite à la mort accidentelle de son meilleur ami, Daniel échoue à l’hôtel Métropole, un refuge pour les exclus et les âmes perdues. Rongé par la culpabilité, il sombre peu à peu dans la violence qui l’entoure. Sa rencontre avec Francine va éclairer son existence.

Fiction ou récit, sombre songe ou évocation, Si tu voyais son cœur est à mi-chemin entre pénombre de nos âmes et traits de lumière qui les traversent, les illuminent aussi parfois... Filmée avec une rare sensibilité, la violence inhérente, omniprésente, sait se faire cependant discrète, sourde et terriblement plus pesante également. Exil à la dérive, amarres larguées mais encore attachées aux quais de nos existences tracent, ici, un parcours chaotique où chaque vie tente de fuir et de résister aux aléas. C’est tout cela qu’évoque le cinéma de Joan Chemla avec une caméra très mobile, des plans successifs captant les soubresauts de ses personnages comme une poésie tente l’impossible en couchant sur le papier les sourdes émotions brisant ou révélant la vie. Ses comédiens offrent un jeu sobre et sincère, nul artifice inutile dans ces récits de vies éclatées où l’hôtel Métropole s’avère être à la fois le refuge et les barreaux de celles et ceux n’espérant plus rien, si peu, et pourtant encore trop des lendemains qui se répètent avec une désespérante et noire monotonie. C’est une poignante histoire, tragique, et malheureusement trop vécue au quotidien par tant de nos contemporains. Un film ouvrant à réflexion.

 

Gorki-Tchekhov 1900 un film de Fabrice Cazeneuve avec Mathilde Cazeneuve et Missia Piccoli, Doriane Films, 2017.

 


Après avoir longtemps baroudé, Gorki se lance dans la littérature et envoie ses premiers textes à Tchekhov, qu'il admire, pour qu'il lui donne son avis sincère. Celui-ci répond aussitôt, une correspondance s'engage sur la littérature et le sens de la vie, avec des mots tout simples. Dans cet échange se noue une forte amitié.

Au tournant du siècle, deux grands noms de la littérature russe entretiennent une correspondance nourrie. L’aîné, Tchekhov, est séduit par la fougue et l’impulsivité de son cadet, le jeune Gorki, qui ne cache pas quant à lui son admiration pour l’auteur déjà consacré. À partir de cette rencontre reposant essentiellement sur les lettres échangées entre les deux écrivains, Fabrice Cazeneuve a tissé une réalisation sobre et raffinée mettant en exergue les sentiments croisés des deux hommes… en ayant recours à deux actrices ! Ce choix surprenant au départ séduit après quelques minutes d’adaptation, tant les deux actrices ont littéralement plongé pour ce film dans l’univers de ces deux géants de la littérature russe. Le théâtre japonais, l’opéra et d’autres arts encore ont eu par le passé recours à ces « travestissements » de rôle avec le succès que l’on connaît. Avec Gorki-Tchekhov 1900, la voix des deux écrivains résonne pleinement dans les paysages de l’Île d’Oléron, un rapport tout d’abord de bienveillance qui se transformera rapidement en une profonde amitié. La caméra suit les deux actrices, anticipe leurs réflexions, prolonge leurs questionnements en un lien étroit avec la nature non sans écho avec la Crimée de l’auteur d’Oncle Vania et Les Mouettes. La maladie de Tchekhov, les persécutions subies par Gorki pour son engagement social et politique dans ses œuvres rapprochent plus encore les deux hommes unis par cette adversité qui nourrit leur œuvre. Avec cette sensibilité si propre à l’âme russe, les élans et les épanchements se succèdent dans ce touchant témoignage. Grâce au jeu sobre et complémentaire des deux comédiennes, entre théâtre, lecture et cinéma, Fabrice Cazeneuve réussit une évocation singulière et séduisante de cette correspondance qui ne donne qu’une envie : rouvrir les pages de La Cerisaie, Les Trois Sœurs, Les Bas-fonds ou La Mère !

 

Coffret Rossellini – La Trilogie de la guerre"
"Rome, Ville Ouverte", 1h39 – Audio italien en mono, DVD, Blaq Out, 2017.

 

 

Rome, hiver 1944. Un ingénieur communiste, Giorgio Manfredi, tente d’échapper aux Allemands qui occupent la ville. Il se réfugie chez un ami dont la fiancée le met en contact avec Don Pietro, le curé de la paroisse.

Roberto Rossellini compte parmi les réalisateurs majeurs du cinéma italien du siècle dernier. Avec la Trilogie de la guerre éditée en coffret par Blaq Out, ce sont trois films essentiels qui sont proposés : Rome, Ville Ouverte, Païsa et Allemagne Année Zéro ; des réalisations puissantes et chargées qui fonderont ce qu’on nommera le néoréalisme italien. Roberto Rossellini filme Rome, Ville Ouverte alors même que la ville vient tout juste d’être libérée de l’occupation allemande et que l’Italie est encore en guerre dans certaines de ses provinces. Avec des moyens de fortune et un tournage en extérieur dans la ville qui s’impose faute de moyen, c’est un cinéma qui tranche avec le raffinement réalisé jusqu’alors en Italie dans les décors en studio des films « à téléphones blancs » ainsi qu’ils étaient qualifiés, de nombreuses scènes montrant de riches femmes désœuvrées passant leur temps en conversation téléphonique… avec des téléphones blancs. Pour le réalisateur, c’est un cinéma qui tourne la page avec ses réalisations précédentes de propagande pour le compte de Vittorio Mussolini, le fils du Duce, un regard complaisant pour le fascisme qui fait tache dans sa filmographie. Mais Rome Ville Ouverte prend résolument le contre-pied de toute séduction au fascisme, la caméra se tournant vers les familles pauvres et déshéritées par le conflit et l’occupation allemande dans la ville. En ces lieux, Rossellini pose sa caméra avec des bouts de pellicule récupérés ici ou là, et montés dans l’urgence. Aucun comédien professionnel, mais une vedette, Anna Magnani, qui devient sa femme peu après, et Aldo Fabrizi plus connu pour ses rôles comiques. Le reste de la figuration est réservé aux Romains, enfants et personnes âgées qui crèvent l’écran de réalisme et d’émotions, une nouvelle manière de réaliser un film qui aura tant d’influences chez un réalisateur comme Pier Paolo Pasolini quelques années plus tard. Le film ne cherche pas à donner une trame unique mais propose plutôt des tableaux successifs sur les combats de résistants et de simples habitants, chacun à leur niveau avec leurs forces et leurs faiblesses. Point de héros au sens hollywoodien, mais un courage qui force l’admiration pour ces rôles de l’ingénieur communiste Giorgio Manfredi, du curé Don Pietro ou encore du combat émouvant de la veuve Pina si brillamment interprétée par Anna Magnani. La caméra est sans concession, les silences répondent aussi puissamment aux hurlements de la torture, Rome Ville Ouverte se termine par une scène en suspens, celles de ses enfants orphelins qui reprennent la route surplombant la Cité éternelle, quel sera leur avenir ?


également réunis dans ce coffret :


PAÏSA 2h02 – Audio italien en mono
Païsa met en lumière six instants de la libération italienne durant la campagne de 1943-1944, dépeignant ainsi le climat, tantôt héroïque, tantôt désolant dans lequel elle s’est opérée.

ALLEMAGNE ANNÉE ZÉRO 1h11 – Audio allemand en mono
1945. L’Allemagne nazie a capitulé devant les armées alliées et Berlin n’est plus qu’un champ de ruines fumantes. Edmund Köhler, un garçon de 12 ans, parcourt les décombres à la recherche d’un peu de nourriture pour subvenir aux besoins des siens.


"Que Dios nos perdone" un film de Rodrigo Sorogoyen avec Antonia de la Torre et Roberto Alamo, DVD, distribution Le Pacte, 2017.

 


Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI. C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier.

« Que Dios nos perdone » compte parmi ces films qui échappent à la vision manichéiste du monde. Dans cette ville sombre et oppressante de Madrid à la veille de l’arrivée du pape Benoît XVI pour les JMJ, un drame surgit et révèle tous les failles et blessures des protagonistes réunis autour de cette enquête. Le regard porté par Rodrigo Sorogoyen est sans concession sur ces êtres en souffrance, la crise économique détruisant inexorablement les liens et encourageant le repli sur soi. Même ceux qui sont officiellement chargés de veiller à la sécurité des citoyens et à lutter contre le mal sont rongés par le doute, la violence et les pulsions de mort. Madrid bat au rythme de ces êtres qui errent tel en un labyrinthe en la recherche de sens et de valeurs. Alors que les deux policiers de la brigade criminelle, interprétés avec un rare talent par Antonia de la Torre et Roberto Alamo, recherchent infructueusement l’auteur de crimes particulièrement odieux sur de vieilles dames, la noirceur de leur âme ressort comme un ectoplasme dont ils ne parviennent pas à se défaire. La foi et la religion qui sont à l’arrière-plan implicite du film, quelques scènes de l’arrivée à Madrid du pape Benoît XVI sont insérées, ne parviennent pas à introduire une lueur d’espoir. Le déterminisme et la fatalité tissent une toile dont aucun des acteurs n’arrive à s’échapper. Seul le meurtrier pourrait espérer une nouvelle vie, et même dans ce retranchement ultime la caméra du réalisateur ne laissera aucun espoir. « Que Dios nos perdone » porte bien son titre alors que tout semble condamné d’avance…
 

Après la Tempête, Un film de Kore-Eda Hirokazu, avec Hiroshi Abe, Kiki Kirin, Yôko Maki, Yoshizawa Taiyo, Dvd, Le Pacte, 2017.

 


Malgré un début de carrière d’écrivain prometteur, Ryota accumule les désillusions. Divorcé de Kyoko, il gaspille le peu d’argent que lui rapporte son travail de détective privé en jouant aux courses, jusqu’à ne plus pouvoir payer la pension alimentaire de son fils de 11 ans, Shingo. À présent, Ryota tente de regagner la confiance des siens et de se faire une place dans la vie de son fils. Cela semble bien mal parti jusqu’au jour où un typhon contraint toute la famille à passer une nuit ensemble…


Le réalisateur japonais Kore-Eda Hirokazu après Tel père, tel fils et Notre petite sœur ouvre une nouvelle fois sa caméra au je-ne-sais-quoi du quotidien, ce quotidien ordinaire en partie inspiré de faits personnels autobiographiques instillés subtilement en une réalisation à la fois épurée et en même temps redoutablement précise. L’histoire n’a rien de trépidant et se déroule essentiellement dans le cadre d’une cité d’HLM consternant de banalité. Ryota, remarquablement interprété par Hiroshi Abe, est à l’heure des bilans sans concessions, divorcé, écrivain d’un seul livre ayant obtenu un Prix et à la veine tarie, détective raté pour payer la pension alimentaire de son ex-épouse et ruiné par une passion du jeu compulsive, comme le fut en son temps son père décédé quelque temps auparavant…. Face à ces constats d’échec d’espoirs de vie, que reste-t-il à l’heure des bilans lorsqu’un typhon menace de s’abattre sur la cité et ces êtres fragiles ? C’est lors d’une soirée et une nuit passés ensembles, bloqués par l’arrivée du typhon, que le couple désuni, leur enfant unique et la mère de Ryota, interprétée avec malice et profondeur par Kiki Kirin, vont à la fois tenter l’impossible alors que le bilan de leur vie s’impose en un éternel retour du destin. Kore-Eda Hirokazu avec cette réalisation signe une nouvelle fois un film à la limite du documentaire par l’épuration de ses moyens, et en même temps redoutablement efficace pour explorer la profondeur des âmes en souffrance. Le réalisateur a une vision bien personnelle du langage qu’il souhaite employer pour rendre ces émotions et tensions intérieures, vision qui est particulièrement sensible dans le bonus qui accompagne ce DVD, indispensable pour plonger dans les arcanes de son cinéma. Tournant en argentique, rareté à souligner à notre époque numérique, Kore-Eda Hirokazu est un orfèvre du quotidien qu’il sait éclairer de manière unique par sa caméra sans concession et en même temps complice.
 

"La Califfa" (1970) un film d’Alberto Bevilacqua avec Romy Schneider et Ugo Tognazzi, DVD, Editions Montparnasse, 2017.

 


Fin des années 1960, dans une Italie en pleine révolte sociale, une usine fait faillite. La ravissante Irène Orsini, surnommée la Califfa, se retrouve à la tête des revendications prolétaires à la suite de la mort de son mari au cours d’affrontements entre grévistes et forces de l’ordre. Annibale Doberdo, le grand patron, évite les organisations syndicales pour traiter directement avec les travailleurs et se trouve rapidement confronté à la meneuse des ouvriers. Mais derrière la lutte sociale se profile un rapprochement passionnel des deux êtres que tout oppose….

Ce film retrace des évènements sociaux qui se déroulent à la fin des années 60, dans une Italie subissant de plein fouet les premiers étranglements d’une économie libérale broyant tout sur son passage. C’est aussi l’époque de la guerre froide et de la toute-puissance des syndicats ouvriers soutenus par le communisme soviétique. Entre patrons, seigneurs de l’économie et de l’industrie, et les employés exploités, l’écrivain et cinéaste Alberto Bevilacqua a choisi d’adapter lui-même le scénario de ce film singulier à partir de l’un de ses premiers romans La Califfa édité en 1964, un film servi par la musique de l'inoubliable Ennio Morricone. L’intrigue, assez simple, met en place rapidement deux personnages que tout oppose : un patron ancien ouvrier aux accents populistes et une ouvrière sauvage et fougueuse, libre depuis que son mari a été tué lors d’une révolte sociale. La force du film tient au traitement contrasté de la lumière, tour à tour sombre dans les hauts fourneaux des usines ou encore la maison paternelle sordide du patron ou rayonnante sur la campagne italienne. Ugo Tognazzi campe le personnage d’Annibale Doberdo, surprenant de justesse dans son interprétation, toujours à la limite du caricatural sans franchir la ligne, avec quelques ressemblances frappantes avec un certain homme d’affaires français des années 80… Face à lui, Romy Schneider rayonne par sa liberté acquise au prix de la souffrance de l’être aimé. La violence est omniprésente, sourde, plus implicite que représentée, la tension monte crescendo en une ambiance très différente de ce qu’un Pier Paolo Pasolini aurait pu faire sur un thème similaire. Quel destin pour deux êtres si différents ? Quelle humanité reste encore possible lorsque les intérêts s’avèrent irréductibles, ce sont quelques questions parmi tant d’autres que souligne cette très belle réalisation ayant eu deux nominations au festival de Cannes 1971.

 

« L’ami, François d’Assise et ses Frères » un film de Renaud Fely et Arnaud Louvet, avec Jeremie Renier, Elio Germano, Yannick Renier, Eric Caravaca, Marcello Mazzarella, Stefano Cassetti, DVD, Blaq Out, 2017.

 


À l’aube du XIIIème siècle en Italie, la vie simple et fraternelle de François d’Assise auprès des plus démunis fascine et dérange la puissante Église. Entouré de ses frères, portés par une foi intense, il lutte pour faire reconnaître sa vision d’un monde de paix et d’égalité.


C’est un portrait atypique auquel se livre cette réalisation belle et sensible de Renaud Fely et Arnaud Louvet de la vie de saint François et de ses compagnons. Belle, tout d’abord en raison d’un soin manifeste porté aux choix des paysages de l’Ombrie médiévale où évoluait le saint ami de la nature. Dans un cadre épuré, où tout est propice à la conversation sacrée et au partage, nul idéalisme candide ne prédomine cependant. Les choses de la terre et ses réalités tragiques sont présentes, François le sait et a décidé de composer avec elles un mariage de fraternité inédit jusqu’alors, signe de la modernité de son message. Sensible, est le deuxième caractère qui ressort de ce film qui évolue doucement, comme le souffle d’un chant de la Divine Comédie… François et ses amis n’errent pas dans une forêt obscure, mais dans les friches d’une humanité encore divisée en ordres de puissants et défavorisés. Le saint homme a choisi le parti de ces derniers, en partageant tout, et ne possédant rien, sinon le trésor de la Parole et sa bonté qui irradie ceux qui l’entourent. Mais un tel ordre pour perdurer doit penser à ses statuts, sa reconnaissance par le pouvoir papal, au risque qu’une telle « nouveauté » n’apparaisse hérétique aux yeux des puissants… Ce sera le point d’achoppement entre François et son plus proche compagnon, Élie de Cortone, qui souhaite, lui, à tout prix cet accord du pape, quitte à faire des amendements et concessions au texte et à la philosophie franciscaine. C’est ce parcours qui est finement retracé entre le saint exclusivement tourné vers l’extase fraternelle et son ami, plus pragmatique, et conscient des enjeux qui sont ceux de son Ordre pour sa survie. A noter l’excellent témoignage du grand médiéviste Jacques Dalarun en bonus qui rappelle combien ce film contribue à rendre moins réducteur le portrait que l’on faisait d’Elie jusqu’alors, avec une action certes conciliante mais qui a permis que l’Ordre franciscain soit l’ordre mondialement le plus influent jusqu’à aujourd’hui encore, avec - faut-il le rappeler - un pape qui en a pris jusqu’à son nom…
 

« Avec André Gide » - Un film de Marc Allégret sur un scénario de Dominique Drouin et Marc Allégret, narrateur : Jean Desailly, - DVD PAL - Toutes Zones - VF - Sous-titres anglais, sous-titres pour sourds et malentendants, audodescription - N&B - 88 mn – 1951, Doriane Films, 2019.
 


C’est un troublant et très beau témoignage que celui livré par Marc Allégret sur André Gide, un an avant la disparition de l’écrivain, prix Nobel 1947 et figure incontournable des lettres françaises. André Gide sous la caméra donne une toute image de celle souvent austère reflétée par les diverses photographies le représentant. Sous la caméra d’Allégret avec lequel il donnera aussi naissance au film document « Voyage au Congo » en 1927), le portrait qui se veut volontairement intime dévoile des facettes inattendues du grand écrivain aux ouvrages incontournables comme Les Nourritures Terrestres, Les Faux-Monnayeurs, sans oublier son impressionnant Journal qui l’occupera jusqu’à ses derniers jours. Gide apparaît espiègle, mutin, cabotin parfois, toujours attentif à ses amis comme aux membres de sa famille avec ce regard à la fois pénétrant et si présent. C’est d’ailleurs peut-être ce caractère quelque peu moins connu ou oublié aujourd’hui que l’on retiendra de ce très beau film révélant une sensibilité délicate, notamment lorsqu’elle s’exprime sur un Scherzo de Chopin. L’écrivain transpose dans l’analyse de la partition une émotion commune à l’art littéraire et dépassant la virtuosité - toujours incontournable pour des musiciens comme Chopin ou Liszt – afin d'atteindre les tréfonds de l’œuvre, y relever telle tension, point culminant ou introspection du compositeur.
Là où certains concluront à une préciosité de goût, à l’image de son écriture, Gide oppose un éternel questionnement entre les tensions de l’âme et du corps. Écrivain engagé, Gide transparaît également dans ce film comme un homme de convictions opposé au colonialisme, un temps fasciné par le communisme… C’est avec pudeur – inévitable pour l’époque, qu’est sous-entendue son homosexualité, mais si des zones d’ombre planent bien entendu dans le film d’Allégret, celles touchant son goût pour des amours condamnées de nos jours, mais passées sous silence à l’époque. Reste « Avec André Gide » n’en demeure pas moins un témoignage précieux et inspirant sur l’écrivain, fourmillant d’anecdotes et de témoignages.
Un film incontournable et de référence, aujourd’hui, plus de 60 ans après la disparition de ce grand homme de lettres.

Version Restaurée BONUS
Livret illustré de 32 pages avec des textes de Marc Allégret, André Gide, Jean-Pierre Prévost, Pierre Masson, Garance Fromont et Bernard J. Houssiau
 

« Dernier Amour » un film de Benoît Jacquot avec Vincent Lindon et Stacy Martin d’après Les Mémoires de Casanova, DVD, Diaphana, 2019.

 


Au XVIIIe siècle, Casanova, connu pour son goût du plaisir et du jeu, arrive à Londres après avoir dû s’exiler. Dans cette ville dont il ignore tout, il rencontre à plusieurs reprises une jeune courtisane, la Charpillon, qui l’attire au point d’en oublier les autres femmes. Casanova est prêt à tout pour arriver à ses fins, mais La Charpillon se dérobe toujours sous les prétextes les plus divers. Elle lui lance un défi, elle veut qu’il l’aime autant qu’il la désire.

C’est un Casanova crépusculaire qui a été retenu pour ce dernier long-métrage de Benoît Jacquot avec Vincent Lindon et Stacy Martin d’après Les Mémoires de l’écrivain vénitien du XVIIIe s. Dernier Amour a en effet fait le choix de présenter une facette moins connue du célèbre séducteur emblématique du siècle des Lumières et du libertinage de son époque. Sous la caméra de Benoît Jacquot, Casanova paraît plus sombre sous sa perruque aux cheveux argentés, l’âge commençant à produire ses effets. L’homme s’avère plus fragile, surtout, émoussé, et ébranlé lorsqu’un amour singulier se présente à lui, lui qui avait pourtant brillé de tous ses feux dans cet art. Vincent Lindon incarne idéalement ce séducteur désemparé par cette passion soudaine qui lui résiste ; Stacy Martin, pour sa part, apparaît tour à tour séductrice, fragile, manipulatrice, à la fois attirée par cette ombre mais repoussant le mythe. Servi par des décors remarquables et des costumes d’époque sublimes, ce film étonne et surprend. Avec le recul, on se prête à penser qu’avec cet amour impossible, c’est un siècle qui s’estompe progressivement pour sombrer dans les tourments de la Révolution à venir. C’est tout le charme de Dernier Amour, un dernier élan vers la passion, un espoir « intranquille » qui vacille…

 

« 125 rue Montmartre » un film de Gilles Grangier d’après l’oeuvre d’André Gillois (1959) avec Lino Ventura, Robert Hirsch, Andréa Parisy, Dora Doll, Jean Desailly, Alfred Adam, Lucien Raimbourg… DVD, Pathé Films, 2019.

 



Alors qu'il tente de se suicider en se jetant dans la Seine, Didier est secouru par Pascal, passant par là par pur hasard. Les deux hommes ne tardent pas à se lier d'amitié mais alors que Didier recommence à retrouver goût à la vie, Pascal se retrouve impliqué dans une affaire de meurtre ! C'est d'ailleurs "à cause" de Didier que Pascal est soupçonné...

Ce film réalisé par Gilles Grangier devrait bénéficier, avec cette restauration remarquable réalisée en 2K à partir du négatif original, d’un regain d’intérêt certain alors même qu’il avait été boudé et tombé dans l’oubli depuis sa sortie. La fin des années 50 avait en effet donné la priorité à la Nouvelle Vague et ce polar aux dialogues écrits par Michel Audiard avait pu présenter injustement, à l’époque, un aspect passéiste peu propice à l’intérêt du public. Au XXIe siècle, l’effet « vintage » devrait assurément jouer avec ces dialogues hauts en couleur inimitables disparus depuis longtemps des rues de Paris, et ces petits métiers avec « les crieurs » de Paris ayant suivi la même voie de l’oubli… Le duo Lino Ventura, Robert Hirsch joue évidemment pour beaucoup dans la réussite de ce film. Si Lino Ventura trouve là son premier véritable rôle sur lequel il eut un droit de regard dans son contrat, le jeu de Robert Hirsch offre, quant à lui, un contraste saisissant pour cet acteur venu de la Comédie française. Adapté du livre d’André Gillois, 125 rue Montmartre évoque le milieu des crieurs, ces vendeurs de journaux des rues, un métier dont le dernier représentant a quitté depuis longtemps déjà, en 2005, le Quartier Latin où il vendait encore un quotidien du soir. La photographie remarquable sert une ambiance entre comédie et drame, l’étau se resserrant progressivement sur un Lino Ventura touchant pour sa candide naïveté et générosité. C’est un Paris des années 50 qui reprend ainsi vie avec ce film à redécouvrir dans cette belle version restaurée.

 

 

Alexandre Le Grand, un film de Robert Rossen, avec Richard Burton, Frederic March, Claire Bloom, DVD, Sidonis, 2019.
 

 

Né en 356 av. J.-C., sur fond d’intense agitation politique, Alexandre suivit l’enseignement d’Aristote avant d’être désigné pour prendre la suite de son père à la tête de son peuple, et de partir à la conquête du monde.

Le mythe d’Alexandre le Grand n’est plus à rappeler et si la grande production Alexandre d’Oliver Stone de 2005 a pu occulter les films antérieurs, il faut néanmoins rendre au film de Robert Rossen (Ceux de Cordura, L’arnaqueur) la grandeur et la flamboyance de sa réalisation en la replaçant dans le contexte de sa production en 1956. Certes les batailles et effets spéciaux ne pouvaient guère concurrencer ceux de cette superproduction plus récente, il n’empêche que le souffle épique n’en est pas moins omniprésent grâce au jeu éblouissant de Richard Burton qui crève l’écran du début jusqu’à la fin du film. Rendant bien la rivalité entre Alexandre et son père Philippe de Macédoine, incarné avec brio et la rusticité qui s’imposait par l’acteur Frederic March, le film glisse rapidement vers la figure centrale de cette épopée historique : le jeune prince à qui rien ne pourra résister. L’ombre de sa mère également omniprésente, et interprétée par une Danielle Darrieux radieuse, un brin illuminée par la conviction du rôle divin de son fils, ne fait qu’ajouter au charme de ce long-métrage convaincant et que l’on retrouvera avec plaisir dans cette belle édition présentée par Patrick Brion et Bertrand Tavernier.

2:35 cinémascope • 141 min • COULEURS • Version française et version originale • Sous-titres français, bonus présentation par Patrick Brion, François Guérif et Bertrand Tavernier
 

 

« Jason et les Argonautes » (1963), un film de Don Chaffey avec Todd Armstrong, Gary Raymond, DVD, Sidonis, 2019.

 


Pour reconquérir le royaume dont son demi-frère a usurpé le trône, Jason se lance dans la quête de la Toison d’Or. À bord de l’Argos dans lequel embarquent les meilleurs marins et guerriers, il met le cap sur une terre lointaine et dangereuse d’accès. S’il bénéficie de l’aide de certains dieux de l’Olympe, d’autres, par contre, dressent devant lui des créatures et monstres qui défient l’imagination : des squelettes encore très vivants, un titan de bronze, des harpies, un dragon à sept têtes...

« Jason et les Argonautes » compte parmi les classiques dans la catégorie des péplums. Qui n’a jamais frémi en voyant l’hydre et ses terribles soldats ou encore les harpies s’attaquer aux héros à la recherche de la toison d’or ? Ray Harryhausen (Septième voyage de Sinbad, Choc des Titans Un Million d’années avant Jésus-Christ) signe pour ce long-métrage un véritable exploit quant aux effets spéciaux, des effets extraordinaires qui étonnent encore de nos jours en ce XXIe siècle pour leur qualité. Certes, le film peut prendre quelques libertés avec l’histoire de ce récit, mais cette dernière ayant été elle-même brodée à partir de bien des mythes anciens antérieurs à l’Iliade, nous pouvons admettre que nous en sommes quittes ! Car l’esprit des aventures mythologiques propres à ces évocations est, en revanche, parfaitement respecté par le réalisateur Don Chaffey avec un jeu d’acteurs convaincant et naturel, contrairement aux excès de certains autres péplums. Le fantastique se mêle à la légende, les dieux invitent les humains dans leur panthéon, sans que l’on sache lesquels sont les plus sages, Hercule fidèle à lui-même décide de partir de son côté et Médée se rapproche du héros annonçant déjà un destin plus tragique pour la suite, demeurant non évoqué dans ce film. Une grande réalisation, et pour les amateurs de péplums, une aventure à revivre dans cette belle édition !

104 min • Format 16/9 1.66 • Couleur Version VF - VOST Français Mono • Chapitrage
BONUS : Livre de 152 pages sur Ray Harryhausen + Documentaire de 93 minutes sur Ray Harryhausen

 

Un Amour impossible un film de Catherine Corsini avec Virginie Efira, Niels Schneider, Jehnny Beth, (2h 15min), DVD, Le Pacte, 2019.

 


À la fin des années 50 à Châteauroux, Rachel, modeste employée de bureau, rencontre Philippe, brillant jeune homme issu d'une famille bourgeoise. De cette liaison passionnelle mais brève naîtra une petite fille, Chantal. Philippe refuse de se marier en dehors de sa classe sociale. Rachel devra élever sa fille seule. Peu importe, pour elle Chantal est son grand bonheur, c'est pourquoi elle se bat pour qu'à défaut de l'élever, Philippe lui donne son nom. Une bataille de plus de dix ans qui finira par briser sa vie et celle de sa fille.

Un amour peut-il être impossible ? C’est à cette question lancinante à laquelle nous serons confrontés tout au long de cette belle adaptation par la réalisatrice Catherine Corsini du roman de Christine Angot. Deux êtres, différents, pour ne pas dire opposés, s’unissent en une passion commune, mais dont la traduction en leur for intérieur, de par leur origine, idéaux et morale, est nécessairement toute autre. Pour quelles raisons « nécessairement » ? Tout simplement parce que nous sommes à la fois « seuls avec nous-mêmes » et, parallèlement, indissociablement unis par des liens que même la différence et les divergences ne sauraient réduire. C’est ce fil tendu, distendu et parfois même à la limite de la rupture lorsque les interdits sont violés, qui tisse la trame de ce récit, qui débute par une romance de province pour se développer en une tension rimant avec passion. Les fragilités transpercent avec un talent manifeste chez l’actrice Virginie Efira qui réussit ce pari d’accompagner tout le film de ses jeunes années jusqu’à un âge avancé avec une interprétation qui gagne en profondeur au même rythme que la progression de cette histoire chargée. Face à elle, Niels Schneider réussit, lui, à incarner cet être à part, pervers, papillon d’un jour butinant jusqu’à l’ivresse ce qui l’entoure, mais aussi jusqu’à la douleur de ces êtres qu’il détruit aveuglément. Un amour peut-il être impossible ? Ce film laisse planer un doute jusqu’à son terme, l’essentiel n’étant pas tout à fait d’y répondre…

 

Venise l’insolente. Un film de Laurence Thiriat et Leslie Grunberg Réalisatrice : Laurence Thiriat, Production : Illégitime-Défense, ARTE France, RMN Grand-Palais, 2018.
 


Venise est lumière, reflets, reflets du ciel dans l’eau qui se pare de nuages ou de rayons selon ses humeurs et saisons. Venise est fête lorsque les palais rient de leur opulence et dansent de leur faste. Venise est, aussi et surtout, amour lorsque les ombres de Casanova effraient les jeunes Vénitiennes ou les attirent ainsi qu’en témoigne ce beau film signé Laurence Thiriat et Leslie Grunberg… Se pourrait-il que la Sérénissime soit également insolente ? Pour les pensées mortifères assurément, celles et ceux qui ne cessent de prédire depuis des siècles son acte de décès et son déclin inexorables. Certes, la ville reposant sur l’eau connaît bien des vicissitudes mais ce film, par les arts et les splendeurs de Venise, parvient à évoquer ce qui fait toute l’attraction de ces lieux à nul autre pareils. Venise est plurielle, ce n’est un secret pour personne, et ce pluriel surprend malgré tout, tant l’espace est à taille humaine ; mais, le génie qui l’a créée demeure quant à lui, encore insaisissable… Est-ce encore une ville, un sanctuaire ou bien un mémorial ? Une oasis ou un mirage de sable sur l’eau ? Nous parcourons cette richesse au fil de l’eau grâce à la caméra qui restitue ce faste en de splendides prises de vue de palazzo, de canaux, de fêtes et de fantasmes. Le XVIIIe siècle est privilégié et la musique avec Vivaldi, la littérature avec Casanova sans oublier la peinture avec Tiepolo, Canaletto et Guardi sont autant d’odes à la gloire de la Sérénissime jusqu’à la date fatidique de 1797 et la capitulation de Venise devant Bonaparte. Mais Venise demeure un plaisir qui dissout le temps, celui qu’il fait tout comme celui qui passe ; peut-être est-ce cela, la quintessence du beau que de troubler les certitudes et de lever les doutes. Venise opère tous ces charmes et bien d’autres encore comme le relève ce film à découvrir !

 

« Paul, apôtre du Christ » Un film écrit et réalisé par Andrew Hyatt avec Jim Caviezel, James Faulkner, Olivier Martinez, John Lynch, Joanne Whalley, un film Affirm Films, en association avec Giving Films, une production ODB Films, en association avec Mandalay Pictures, DVD, Sony PICTURES, SAJE Distribution, 2018.
 


Alors que l’empereur Néron règne d’une poigne de fer sur Rome, Paul endure de terribles souffrances, seul dans sa prison avant son exécution. Mauritius, son ambitieux geôlier, a du mal à comprendre quel danger peut bien représenter son prisonnier. Cet homme âgé et brisé fut autrefois Saul de Tarse, l’impitoyable bourreau des
Chrétiens ; désormais ce n’est plus sa brutalité qui effraie, mais sa foi qui ébranle Rome tout entière.


Il fallait oser réaliser un énième film sur Paul de Tarse, plus connu dans le monde chrétien sous le nom de saint Paul, et ce, qui plus est, juste à partir des souvenirs du vieil homme à la veille de sa décapitation dans son cachot à partir des Actes des Apôtres qu’il dicte à Luc venu le rejoindre… Et pourtant, le réalisateur Andrew Hyatt réussit son pari avec facilité tant l’image, la distribution, l’étude des caractères et l’ambiance représentée laissent cette impression de revivre ces années incroyables des premières décennies de la chrétienté persécutée. Les images sont fortes, parfois très dures si l’on songe à ces torches humaines décidées par l’empereur Néron, fou de sa rage contre les chrétiens, une description que nous pensions pourtant connaître chez les auteurs latins et chrétiens, mais qui, représentée, déploie toute son horreur que nous retrouvons pourtant également au quotidien avec les nouveaux martyrs du XXIe siècle. Mais l’image la plus forte est peut-être celle de la fragilité, celle qui guette ces premiers persécutés de la chrétienté dans leur foi à peine acquise, celle qui aiguillonne aussi ces hommes de foi que sont Paul (James Faulkner) et Luc (Jim Caviezel), les deux saints pourtant passés au statut d’icônes vénérées dans le monde entier depuis. C’est aussi la fragilité de celui qui a le pouvoir, en l’espèce le directeur du Tullianum, la terrible prison Mamertine, militaire romain à l’ambition déchue par la folie du nouveau maître de Rome. Dans cet univers que l’on pourrait penser apocalyptique, la foi en une autre dimension de l’homme perce cependant dans les maisons sordides des faubourgs de Rome, tout comme dans les terribles cachots des arènes. Cette lumière de l’espérance touche les plus grands, comme les plus petits, dans l’épreuve, même si parfois le doute revient sur les blessures les plus vives pour les rouvrir impitoyablement. Ce sont toutes ces nuances et subtilités qui sont distillées dans ce film de presque deux heures qui passent à une vitesse incroyable jusqu’à cette dernière scène qui n’appartient plus qu’à la foi et à la croyance…

 

« Monastères d’Europe – Les témoins de l’invisible » une série documentaire de Marie Arnaud et Jacques Debs, DVD, Arte, 2018.

 


La série de documentaires consacrée aux monastères d’Europe est un véritable pèlerinage en images dans l’intimité de ces lieux de prière. La première impression ? Celle de lieux inspirés où des femmes et des hommes témoignent d’une joie et d’une intensité de vie souvent méconnue lorsque l’on pense à ces lieux de méditation. Certaines moniales avouent même sous le micro, qu’initialement, jamais elles n’auraient pensé s’enfermer le reste de leur vie dans des lieux qu’elles estimaient obscurs et peu attractifs. C’est cette lumière qui irradie la plupart des visages rencontrés du Nord au Sud de l’Ouest à l’Est de cette Europe. Tous les charismes sont bien entendu réunis dans ces cinq épisodes qui s’articulent autour de thématiques variées comme les éléments, les situations géographiques extrêmes jusqu’aux monastères botaniques. Qu’ils soient à quelques kilomètres de nos vies ou à l’autre bout du monde, ces lieux de prière livrent leur intimité, leurs questionnements et doutes parfois, mais toujours resplendissent de cette lumière de la foi qui n’a cessé de briller depuis les débuts du christianisme. Point de prosélytisme cependant dans ces documentaires menés avec un sens de l’esthétique et une empathie manifeste pour recueillir ces témoignages vibrants de sincérité. Tout n’est pas rose dans les monastères et les réalités rattrapent parfois les vocations, les résistances aux nombreuses tentations de la vie moderne notamment lorsque ces mêmes monastères ne vivent que du tourisme, mais à chaque fois la transcendance qui secourt ces âmes vouées à l’intercession et à la prière méditante supplante ces difficultés pour la plupart. Unique en son genre, cette odyssée auprès des monastères ayant bravé les siècles devrait inspirer plus d’un spectateur, qu’il soit croyant ou non croyant.
 

Jean-Paul Rappeneau éditions Pathé restaurées combo DVD/Blu-ray, 2018.

 

 

 

 

Redécouvrir le cinéma de Jean-Paul Rappeneau est désormais possible avec les belles éditions Pathé restaurées et disponibles en version combo DVD/Blu-ray. Trois œuvres emblématiques du parcours de ce cinéaste atypique sont en effet proposées : Cyrano de Bergerac - Le Hussard sur le toit et Tout feu tout flamme. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en un demi-siècle de carrière, le cinéaste n’a réalisé que huit longs-métrages, signe de sa méticulosité, lui qui fut capable de passer en 1982 de la comédie ébouriffée de Tout feu tout flamme - avec l’inoubliable et truculent Yves Montand et la toujours fascinante Isabelle Adjani - à l’incontournable Cyrano de Bergerac couronné par une pluie de récompenses internationales, l’un des plus beaux rôles de Gérard Depardieu. Jean-Paul Rappeneau ne recula également devant aucune difficulté avec l’adaptation du roman de Jean Giono Le Hussard sur le toit, se jouant des genres, de la comédie aux ambiances les plus sombres. Au cœur de chaque réalisation, un scénario rigoureusement conçu et pensé, une prémisse demeurant toujours essentielle dans le travail du réalisateur résolument opposé à la tendance actuelle des scénarios conçus en fonction de la progression du tournage. Ces restaurations seront l’occasion d’apprécier un cinéma répondant à des critères formels exigeants. Chaque édition a été restaurée sous l’œil du cinéaste et est proposée en deux versions DVD/Blu-ray dans chaque coffret.

 

« En guerre » un film de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, NORD-OUEST, DVD, Format : Scope | Durée : 1h52 | Son : 5.1, Diaphana Distribution, 2018.

 


Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

Curieuses premières minutes de ce film En guerre réalisé par Stéphane Brizé qui laissent l’impression de s’être trompé de canal et d’avoir capté les infos du jour… Une chaîne de TV d’actualités diffuse des images de cohue syndicaliste dans les bureaux d’une entreprise manifestement en crise, brouhaha, revendications, tumultes d’où surgit quelques instants après un visage connu, celui de l’acteur Vincent Lindon, c’est bien d’une fiction dont il s’agit… mais tellement réelle ! Après La Loi du marché, avec le même acteur-vedette, c’est aussi d’un film engagé dont il s’agit. La plupart des acteurs ne sont pas comédiens de métier, et seul Vincent Lindon a à jouer un rôle qu’il endosse à merveille, signe de son talent établi depuis longtemps. C’est l’histoire si familière d’une filiale d’un groupe industriel sacrifiée sur l’autel de la logique du marché pour sa non-rentabilité. Naguère, les sacrifices d’animaux avaient remplacé les sacrifices humains en un certain « progrès » de l’humanité dans son choix de victimes expiatoires. Par un curieux retour des choses, les nouveaux sacrifiés à l’heure du libéralisme sont à chercher dans ces employés modestes, déjà à bout de souffle, à l’heure du libéralisme débridé. C’est cette problématique qu’a réussi à filmer avec justesse et talent le réalisateur Stéphane Brizé qui, au cadrage tempétueux lors des luttes syndicales, sait ajouter la profondeur des sentiments, ceux de ces femmes et hommes brisés par des logiques qu’ils ne comprennent pas et surtout n’acceptent plus. La caméra est, certes, du côté de ces ouvriers en révolte, mais les cadres et dirigeants ne sont pas absents de cette analyse, et le spectateur en vient à se demander si ces « décideurs » sont eux-mêmes bien conscients de la logique qu’ils servent. Film politique au sens étymologique de la polis grecque qui ne doit pas effrayer par sa thématique brute, En guerre est une réalisation passionnante avec un jeu d’acteur plus vrai que réel grâce à l’inoubliable interprétation d’un Vincent Lindon décidément toujours en verve, au ton juste, dans un rôle atypique.
 

Premier de Cordée (1944) avec André Le Gall, Irène Corday, Maurice Baquet, Jacques Dufilho, Jean Davy, Lucien Blondeau, Marcel Delaitre… DVD, Pathè Film, 2018.

 


Jean Servettaz, guide de montagne, tente d’éloigner son fils de cette vocation, dont il redoute les dangers. Mais Pierre est irrémédiablement attiré par l’altitude. Cependant, à la suite d’une chute, le jeune alpiniste est pris d’un foudroyant vertige et renonce au métier de guide. Bientôt, Jean meurt dans un accident. Pierre devra vaincre ses peurs pour retrouver le corps de son père dans la montagne.

L’édition Pathé du film restauré de Louis Daquin Premier de Cordée datant de 1944 sera l’occasion de redécouvrir un film dont la beauté des paysages ressort tout particulièrement avec ce travail de restauration en 4K à partir du négatif original. Premier de Cordée, c’est tout d’abord un scénario reposant sur le magnifique roman de l’écrivain alpiniste Roger Frison-Roche, un scénario sobre qui laisse la priorité aux rapports essentiels entre l’homme et les éléments naturels, en l’espèce l’indomptable montagne, une métaphore du combat et de la résistance face à l’adversité en ces temps de guerre. Ce film est également d’une beauté toujours époustouflante malgré les progrès du cinéma depuis cette époque lointaine en plein cœur de la guerre. Filmé sur les lieux même évoqués dans le roman, à savoir le massif du Mont Blanc, les conditions de tournage ont été éprouvantes, exigeant de la plupart des techniciens qu’ils se se transforment pour l’occasion en alpinistes pour la première fois de leur vie… Paysages sublimés par le noir et blanc et une photographie impressionnante de Philippe Agostini, jeu des acteurs sobre et proche de cette humilité prévalant dans le milieu traditionnel des guides de Chamonix, Premier de Cordée est une évocation puissante et toujours captivante sur la montagne et la nature humaine qui pourra être partagée avec les plus jeunes générations. À noter les bonus particulièrement intéressants sur les conditions de tournage que l’on pourrait difficilement envisager de nos jours…

 

DVD • 1.37 • N&B • 1h35 LANGUES : Français Dolby Digital mono 2.0 - Audiovision • SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants

 

La Vie privée de Sherlock Holmes un film de Billy Wilder, avec Robert Stephens, Colin Blakely, Christopher Lee, Geneviève Page, édition collector, DVD, L’Atelier d’Images, 2018.

 



Dans leur appartement de Baker Street, Holmes et Watson voient arriver une jeune veuve sauvée des eaux de la Tamise. Se nommant Gabrielle Valladon, cette dernière semble amnésique, mais va vite retrouver la mémoire. Le fin limier et son équipier vont être entrainés dans une enquête hors du commun, où ils croiseront Mycroft Holmes, le frère de Sherlock, la reine Victoria et le monstre du Loch Ness.

Avec La Vie privée de Sherlock Holmes, le fameux réalisateur Billy Wilder (Certains l’aiment chaud, La Garconnière, Irma la douce…) a fait le choix de proposer un autre visage du célèbre détective, plus intime, ce bloc de logique et de raisonnement fond, une fois n’est pas coutume, sous la passion amoureuse… En effet, le traitement de ce personnage habitué à reléguer les femmes au rang d’hystériques et faisant de lui un misogyne invétéré, est d’un tout autre ordre avec ce film qui vient de faire l’objet d’une remarquable restauration en haute définition. Toute la fragilité du personnage créé par Arthur Conan Doyle se dévoile dans ce long-métrage où l’aventure et l’humour rythme une action haute en couleur dans ces magnifiques paysages d’Écosse sur fond de Loch Ness ! Robert Stephens, tout d’abord, est plus que convaincant dans le rôle du détective avec un jeu sobre mais suffisamment varié pour évoquer toutes les facettes complexes du personnage. Face à lui, le débonnaire Docteur Watson est également bien rendu par l’interprétation de Colin Blakely que les spectateurs connaissent pour ses rôles british à souhait dans Quand la Panthère rose s’emmêle ou Le Crime de l’Orient-Express. Plus surprenante encore est la métamorphose opérée par Christopher Lee dans le rôle du frère de Sherlock, Mycroft Holmes, un rôle secondaire, mais taillé sur mesure pour ce grand acteur. Il ne faudra pas oublier dans ce paysage essentiellement masculin la belle interprétation de Geneviève Page (inoubliable dans Belle de jour de Luis Bunuel) qui offre, elle aussi, une palette de caractères plus que nécessaire pour éviter d’être occultée par l’omniprésent Sherlock. À ces grands noms du cinéma s’ajoute pour la magie des Sherlock Holmes, de magnifiques paysages de l’Écosse avec ses châteaux aux âmes énigmatiques qui enchantent…Le DVD est, enfin, accompagné d’une série de bonus (3 h) qui réjouiront les amateurs du plus célèbre détective au monde avec notamment de nombreuses scènes coupées et un entretien avec Christopher Lee…
 

HANA-BI un film de Takeshi Kitano avec Takeshi Kitano, Tetsu Watanabe 1997 / Japon / Japonais, DVD, La Rabbia, 2018. (sortie 6 juin 2018)

 


Nishi est policier. Son épouse est atteinte d’un cancer en phase terminale. Suite à une fusillade son partenaire Horibe devient paraplégique et un autre de ses collègues est tué. Nishi démissionne alors afin de commettre un casse pour rembourser d’importantes dettes contractées auprès des yakuzas et, finalement, chercher un sens à sa vie…


L’univers évoqué par le cinéma de Takeshi Kitano ouvre sur un monde bien à lui, à nul autre pareil. Humoriste, l’acteur et réalisateur, Kitano, a su bâtir depuis des années une esthétique singulière qui fait de chacun de ses films un paysage unique composé de multiples dimensions. La dimension humaine tout d’abord avec HANA-BI, feux d’artifice, qui retrace le destin de vies brisées par le quotidien, celle de policiers tués ou paralysés suite à des opérations ayant mal tourné, celle d’une épouse ravagée par la maladie, celle de toute femme et de tout homme s’interrogeant sur le sens de son existence. À partir d’une expérience personnelle, un terrible accident de moto qui faillit lui coûter la vie en 1994, Takeshi Kitano dans la longue lignée des réalisateurs japonais préfère les symboles et les silences plutôt que les dialogues. Le personnage qu’il incarne d’ailleurs s’avère plutôt taciturne, ses rares conversations sont bien limitées en comparaison de la richesse de son visage et de ses expressions. La dimension esthétique demeure, elle aussi, incontestable avec un usage de la couleur et de la lumière allant des teintes éclatantes aux nuances les plus sombres. Cette palette colorée associée à celles des émotions conduit à une troisième dimension, plus symbolique et psychologique, qui rythme chaque film de Kitano dont ce merveilleux HANA-BI qui a remporté le Lion D'or au festival de Venise 1997 et le Prix du meilleur film étranger au festival du cinéma européen. La violence accompagne sans écraser la narration du film, la subtilité et les nuances viennent harmoniser des plans de toute beauté. Même si ce film qui a plus de vingt ans n’a pas rencontré le succès commercial qu’il était en droit de recevoir, il mérite assurément d’être (re)découvert dans cette très belle édition restaurée.

À noter du même réalisateur chez le même éditeur la parution de "l'été de Kikujiro" (sortie 4 avril) et de "Kids Return" (sortie 4 juillet)

 

« La fureur sauvage » (The mountain men 1980), un film de Richard Lang, DURÉE : 102 MN • COULEUR • 16/9 CINEMASCOPE • FORMAT : 2:35, IMAGE ET SON RESTAURÉS • VERSION : VOST ET VF • CHAPITRAGE, BONUS : Présentation par Patrick Brion, DVD, SIDONIS, 2017.
 


En 1830, dans les montagnes Rocheuses, les indiens, les chasseurs et les trappeurs vivent en paix et en harmonie. Deux trappeurs, Bill Tyler et Henry Trapp, font la rencontre d’une Indienne prénommée Moineau Bleu. Celle-ci s’éprend de Bill et décide de les suivre. Mais sa tribu n’apprécie pas, OEil d’Aigle et les siens poursuivent alors les deux trappeurs et la jeune Indienne.


La fureur sauvage est un film divertissant, quoique non dépourvu d'une certaine violence fréquente dans les films des années 80. Réalisé à partir d’un scénario écrit par le fils de Charlton Heston, Frazer Heston qui pour l’anecdote apparaît bébé dans Les Dix Commandements dans le rôle de Moïse enfant… Cette réalisation bénéficie du jeu de deux géants du cinéma, l’inoubliable Charlton Heston et le truculent Brian Keith. Les paysages sublimes du Wyoming amplifient le caractère sauvage de l’Amérique des trappeurs en conflit avec les Indiens, Indiens qui ne sont plus présentés comme les « méchants » à abattre, mais bien comme des occupants légitimes, préservant leurs terres. Alternant entre humour et violence, cette réalisation peut donner une petite idée de ce que durent être les conditions de vie de ces hommes à mi-chemin entre vie animale et humaine, un instinct de survie parfaitement rendu par le jeu des acteurs visiblement conquis par le cadre dans lequel ils tournèrent. La musique de Michel Legrand amplifie encore ce décor sauvage rendu par une photographie de tout premier plan.

 

Le Jeune Karl Marx Durée (118 mn) un film de Raoul Peck avec August Diehl, Stefan Konarske, Vicky Krieps, DVD, Diaphana, 2018.

 


1844. De toute part, dans une Europe en ébullition, les ouvriers, premières victimes de la “Révolution industrielle”, cherchent à s'organiser devant un “capital” effréné qui dévore tout sur son passage. Karl Marx, journaliste et jeune philosophe de 26 ans, victime de la censure d’une Allemagne répressive, s’exile à Paris avec sa femme Jenny où ils vont faire une rencontre décisive : Friedrich Engels, fils révolté d’un riche industriel allemand…

Le sujet était délicat, voire aride, le risque grand de « lâcher » les spectateurs au bout de quelques minutes d'argumentations philosophiques sur la dialectique et la conception matérialiste de l'Histoire, mais il n'en est rien avec « Le Jeune Karl Marx », un film sobre et puissant, sur cette Europe en profonde mutation industrielle du milieu du XIXe siècle. Il faut dire que Raoul Peck n'en est pas à ses premiers essais au cinéma, réalisateur notamment du très remarqué « I am not your Negro », après avoir subi les affres de la dictature Duvalier et avoir migré au Congo, il a été ministre de la Culture de la République d'Haïti. Les combats politiques ne lui sont donc pas étrangers, sans pour autant verser dans un militantisme aveugle. Il importait à Raoul Peck de retrouver des fondamentaux, recherche qui lui tient particulièrement à cœur et qu’il mène avec talent dans ses réalisations. Ce qui séduit immédiatement dans ce film conçu pour un large public, c'est la dimension humaine des protagonistes qui se déploie tout au long d’une réalisation inspirée par l’univers du théâtre et le raffinement des décors et costumes. Karl Marx n'est pas ce barbu austère que nous ont livré les manuels scolaires, mais un être plein de fougue et de vie, porté par un idéal, certes, puissant. Ses relations avec sa femme Jenny sont également traitées avec finesse pour ce couple atypique du XIXe siècle. L'amitié irrésistible pour Friedrich Engels force l'admiration et donne à ce film fort et vigoureux un attrait supplémentaire. Le vertige gagne parfois lorsque Marx, Engels, Proudhon mais aussi Bakounine et bien d'autres encore se retrouvent côte à côte, des proximités que nous connaissions plus sur les rayons d'une bibliothèque qu'au cinéma... Le jeune Karl Marx est un film captivant, ses deux heures défilent à une vitesse telle qu'on ne souhaiterait qu'une chose : une suite sur Karl Marx de la maturité !

 

« Amère victoire » (1957) un film de Nicholas Ray avec Avec Richard Burton, Curd Jürgens, Ruth Roman. 102 min • Ratio 16/9 - 2 : 35 CINEMASCOPE • Image et son restaurés NOIR ET BLANC restauré • VO - VF restaurées • Sous-titres français • Chapitrage, BONUS : Présentation par Bertrand Tavernier et Patrick Brion, DVD, Sidonis, 2017.

 


1943, l’état-major britannique en Libye envoie un petit commando s’emparer de documents militaires allemands. A sa tête le major David Brand (Curt Jürgens), militaire de carrière sans vraiment l’expérience du combat, secondé par le capitaine Leith (Richard Burton), archéologue de profession. Les deux hommes, de tempéraments opposés et amoureux de la même femme se connaissent mais ne s’estiment guère. Face au danger, Brand fait preuve de lâcheté et Leith doit agir à sa place, ce qui ne fera que renforcer la rivalité pendant le long et périlleux trajet de retour dans le désert.


Le réalisateur Nicholas Ray (La fureur de vivre et Johnny guitar) signe avec Amère victoire en 1957 un film de guerre atypique et original à partir d’une adaptation du best-seller de René Hardy, le résistant accusé d’avoir livré Jean Moulin. Réalisé dans des conditions conflictuelles avec le producteur Paul Graetz, tyrannique et manipulateur avec ses réalisateurs, ce film, bien que souffrant parfois de quelques incohérences et montages fantaisistes, se révèle au final intéressant de par son approche psychologique des deux personnages centraux, Richard Burton (L’Espion qui venait du froid, Cléopâtre) et Curd Jürgens (Les espions, Torpilles sous l’atlantique) qui s’opposent dans le désert libyen. Alors que l’action du commando auquel ils appartiennent tous deux est dirigée contre les forces allemandes en Libye pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est en fait à une véritable guerre psychologique à laquelle vont être entraînés ces deux caractères opposés qui se retrouveront dans ce désert de Lybie dans un face à face fatal. Sur fond d’histoire d’amour relativement discrète qui attise l’opposition des deux hommes, c’est surtout le sens de la vie qui se trouve au cœur de cette réalisation admirablement servie par la musique de Maurice Le Roux et l’image en cinémascope des dunes du désert… Les deux acteurs offrent avec cette réalisation une belle interprétation allant crescendo dans les tensions qui les opposent. À noter le jeu singulier et réussi de Raymond Pellegrin dans le rôle inattendu d’un touareg guidant le commando, sans oublier le petit rôle également convaincant de Christopher Lee que l’on a plus l’habitude de voir évoluer dans d’autres contextes (Dracula, Sherlock Holmes…) !

 

"Jean Rouch, un cinéma léger !" (Coffret 10 DVD), Réalisation Jean Rouch, Audio / Vidéo, PAL Zone 2, couleurs, 10 DVD, Durée 16 h 02 min, Editions Montparnasse, 2017.
 


 

Les qualificatifs ne manquent pas lorsqu’il s’agit de caractériser le cinéma de Jean Rouch, l’ethnocinéaste, auteur de 180 films, dont un tiers est demeuré inachevé ! Celui qui fut créateur du « cinéma vérité » et compagnon de la « Nouvelle Vague » aurait eu, en 2017, 100 ans. Pour célébrer cet anniversaire, de nombreuses initiatives ont eu lieu dont la parution exceptionnelle d’un coffret réunissant en 10 DVD, pas moins de 26 films inédits de Jean Rouch. Les éditions Montparnasse ont entrepris depuis une douzaine d’années une large édition des films du cinéaste, et ce dernier coffret nommé « Jean Rouch, un cinéma léger ! » apporte une contribution importante à cet anniversaire. Entre cinéma et ethnologie, Jean Rouch n’a jamais cherché à faire un choix exclusif. C’est en associant la science de la recherche et la fantaisie du cinéma qu’il déploya son humour parfois décalé pour une vérité du cinéma qui transparait très tôt dans ces films ainsi qu’il en ressort immédiatement en visionnant ce coffret. Jean Rouch a eu une enfance protégée accompagnant son père dans certains de ses voyages autour du monde, ce qui l’a ouvert très jeune à l’altérité et à la différence. La rencontre avec le fleuve Niger qu’il découvre en 1941 lors de la guerre sera déterminante. C’est en ces lieux qu’il noue en effet une amitié profonde avec Damouré Zika, avec le fleuve Niger et plus généralement l’Afrique. Le cinéaste parcourra ce fleuve de sa source jusqu’à son embouchure toute sa vie, métaphore d’un riche parcours, à la fois flottant et au tracé déterminé. Si les débuts de sa carrière ont été essentiellement consacrés à l’écriture et aux prises de notes d’ordre ethnologique, c’est par la suite que la caméra s’introduira dans le travail de celui qui très jeune fut un cinéphile convaincu. C’est d’ailleurs avec un film ethnographique sur la possession « Au pays des mages noirs » qu’il entre dans le monde du cinéma, un film largement applaudi par Jean Cocteau en 1949. Ce sera alors l’occasion pour Jean Rouch d’expérimenter de nouvelles formes de cinéma avec notamment la « cinétranse » par laquelle celui qui filme se trouve transformé par ce qu’il observe.
Ce coffret réunit trois thématiques essentielles dans le cinéma de Jean Rouch. Tout d’abord, ces ethnofictions, entre documentaire et fiction, qui réunissent une bande d’amis franco-nigériens : Jean Rouch, Damouré Zika, Lam Ibrahim Dia, et bien d’autres encore… Puis viennent les films de rituels traditionnels et modernes, si importants dans l’œuvre de Jean Rouch qui très tôt assistera à un rituel de possession lors duquel il comprendra que seule la prise de vue pouvait en saisir toute la richesse. Le cinéaste atypique invente au fur et à mesure de ses réalisations une manière de filmer, dans laquelle il s’introduit souvent et sans distance par rapport au sujet filmé. Cette relation intersubjective a ouvert au dialogue contrairement à ce qui se pratiquait jusqu’alors, et comme le fera dans d’autres univers Pier Paolo Pasolini. Le troisième axe invite à quelques promenades parisiennes insolites telles les rencontres de Nadine qui vient d’arriver dans la capitale, une visite « commentée » de l’Histoire du cinéma ou encore cet hommage à Marcel Mauss avec le portrait de l’artiste japonais Tara Okamoto.
Quelle que soit la forme retenue, ce cinéma s’enrichit des sujets filmés au fil des créations, parfois inachevées pour certaines. Les collaborateurs invités trouvent, grâce au regard décolonisé de Jean Rouch, une voix inédite dans ses films qui restera gravée dans la mémoire de tous les spectateurs découvrant ou redécouvrant ce cinéma proposé par ce coffret de 26 films incontournables dans l’œuvre du cinéaste.

 

« Prisonnier de la haine » un film de Henry Hathaway, avec John Wayne, Harry Carey, Betty Field, durée : 98 mn • technicolor • format : 1:33 • 16/9, Image et son restaurés, vost français et Vf, chapitrage, Bonus : présentation par Bertrand Tavernier, Patrick Brion, DVD, Sidonis Calysta, 2017.
 


Rongé depuis l’enfance par la volonté de se venger de ce père qui l’a abandonné, lui et sa mère mourante, le bagarreur Matt Matthews vend une parcelle de ses terres à un vieil homme qui dit s’appeler Daniel Howitt. Il ignore à ce moment-là que ce bienveillant étranger pourrait justement être son père et qu’il porte en lui de lourds secrets.


Ce film d’Henry Hathaway sorti en 1941 réjouira non seulement les amateurs de western, mais aussi les amoureux de grands espaces tant les paysages de la vallée de Big Bear du parc national de San Bernardino laissent facilement imaginer ce que fut l’Amérique vierge de tout développement. Plus qu’un western d’ailleurs, c’est une fresque montagnarde rude et sauvage qui est développée dans ce long-métrage du réalisateur auteur de nombreux films de talent (Carrefour de la mort, Le jardin du diable, La conquête de l’ouest…). Si, ainsi que le relève Bertrand Tavernier dans le bonus du DVD, le film a subi des coupes et de nouvelles prises malencontreuses, il n’en reste pas moins l’occasion d’une réflexion suivie et approfondie sur le destin des femmes et des hommes de ces temps sauvages du Missouri, avec à l’arrière-plan une parabole biblique sous-jacente assez bien menée. Cette réalisation confronte deux légendes du cinéma américain, une établie avec le grand Harry Carey, l’autre en devenir avec l’inoubliable John Wayne qui vouait pour son aîné - son père dans le film - une admiration sans bornes. Offrant une subtile progression des caractères, le Prisonnier de la haine (the Shepherd of the Hills) développe toute une gamme de sentiments allant du déterminisme destructeur à la rédemption salvatrice. Betty Field, la jeune femme faisant le trait d’union entre les deux caractères masculins du film offre un jeu très singulier, sylphide à la fois sauvage et tendre. La vengeance initiale ouvrira de nouveaux horizons aussi vastes que ces paysages grandioses au cœur de ce film original à découvrir dans la collection Western de Légende Sidonis Calysta.
 

« Alvarez Kelly » (1966), un film d’Edward Dmytryk, avec Richard Widmark et William Holden, 126 mn, Couleur, CINEMASCOPE, FORMAT : 2:35, image et son restaurés, version : vost et vf, chapitrage, bonus : Présentation par Patrick Brion et documentaire de 59’sur William Holden, DVD, Sidonis, 2017.

 



1864. L’éleveur mexicano-irlandais Alvarez Kelly est chargé de livrer à l’armée nordiste un troupeau de 2 500 têtes mais les Sudistes qui manquent eux aussi de vivres sont décidés à s’emparer du troupeau. Grâce à Charity Warwick, une belle Sudiste, Kelly tombe dans un piège et se retrouve prisonnier du colonel Rossiter. Ce dernier lui conseille de changer de camp et de voler le troupeau pour le compte des Sudistes. Kelly étant réticent, Rossiter lui promet de lui briser un doigt pour chaque jour de retard. Kelly est donc obligé d’accepter.

« Alvarez Kelly » est un western atypique de plus de deux heures, progressant selon un rythme crescendo. Réalisé de manière singulière par Edward Dmytryk, bien connu pour ses deux films mythiques Ouragan sur le Caine avec l’inoubliable Humphrey Bogart et Le Bal des maudits (Marlon Brando, Montgomery Clif, Dean Martin), ce long-métrage affiche un casting non moins prestigieux . Avec Alvarez Kelly, c’est en effet l’association explosive Richard Widmark et William Holden qui donne toute sa saveur à ce film original, non dénoué d’humour. Sur fond de guerre de Sécession, l’intrigue s’articule essentiellement sur un angle rarement abordé dans les films de guerre et westerns : le problème crucial de l’approvisionnement des troupes. Alors que la famine sévit dans le clan des Sudistes et que la situation n’est guère plus favorable pour les Nordistes, un éleveur-baroudeur mexicano-irlandais a depuis longtemps oublié tout scrupule et est bien déterminé à servir l’une ou l’autre cause du moment qu’elle lui rapporte suffisamment d’argent pour l’acheminement de bétail dont il aura la responsabilité. À partir de cette intrigue, le film développe le rapport conflictuel fait de haine et en même temps de curiosité entre le militaire ayant tout sacrifié pour sa cause et l’éleveur-mercenaire, cynique, mais qui se révélera plus généreux dans le déroulement de l’histoire. Parallèlement à ce traitement psychologique entre les deux hommes, le film offre de grands moments épiques avec le convoi du bétail sur fond de guerre de Sécession, le dernier épisode ne manquant pas de panache !

 

CHURCHILL, Un film de Jonathan Teplitzky, avec Brian COX Miranda RICHARDSON John SLATTERY, durée 1h38, DVD, Orange Studio, 2017. (sortie le 10 octobre)

 


Juin 1944. Les 48 heures précédant le Débarquement qui scellèrent le destin de Winston Churchill et du monde.

C’est un Winston Churchill plus méconnu de l’Histoire sur lequel s’est penché Jonathan Teplitzky dans ce film intimiste et pudique. A la veille du débarquement, le Premier ministre britannique est déjà une légende admirée dans le monde entier, et au premier plan par les Anglais qui ont surmonté les épreuves du Blitz grâce au courage qu’il a su leur donner. Or, le réalisateur a décidé de montrer un aspect plus caché, intime du grand personnage historique, facette plus proche probablement des gouffres psychologiques de l’homme politique qu’il eut toute sa vie durant à surmonter et qu’il nommait son fameux black dog… Nous sommes quelques jours avant la décision finale du lancement de la plus grande opération navale que n’ait jamais connue l’humanité devant déterminer l’issue de la guerre. Face à la détermination sans faille d’une action militaire d’envergure décidée par Eisenhower, Montgomery et le Haut Commandement Allié, Churchill redoute ce qu’il avait déjà avec effroi vécu lors de la Bataille des Dardanelles, il ne voit que marée de sang sur les plages où il se promène pour prendre sa décision de s’y opposer. Le roc est fissuré, et si toute cette opération se soldait par un massacre généralisé ? La dépression combattue par l’alcoolisme et une consommation légendaire de cigares ronge l’homme qui devine par le regard de son entourage – sa femme Clemmie et son aide de camp notamment – qu’il n’est plus que l’ombre de ce qu’il était. « Momifiez-moi ! », s’écria Wilson à sa femme. Malgré tout, Churchill lutte, s’oppose à ce plan et cherche d’autres voies que tous sauf lui écartent comme irréalistes. Ce sont deux combats que mènent alors le grand personnage historique du XX° siècle : celui de l’Histoire et du destin du monde, mais le sien face à lui-même. Cette sobre réalisation, servie par le jeu remarquable de Brian Cox habité par son personnage, invite le spectateur à une réflexion nuancée sur les choix imposés par la vie et le destin, et souligne délicatement les frontières entre le déterminisme et le volontarisme, frontières que sut avec intelligence réinterpréter Winston Churchill en s’effaçant devant l’une des plus grandes décisions stratégiques du siècle. Un film sobre qui a su éviter bien des écueils et clichés rebattus.
 

 

 

 

 

 

« Feux dans la plaine », un film de Kon Ichikawa (1959), avec Eiji Funakoshi, Osanue Takisawa, Mickey Curtis, Asao Sano, Masaya Tsukida, DVD et BLU-RAY, BONUS Interview de Bastian Meiresonne, éditions Rimini (Arcades distribution), 2016.

 


1945, aux Philippines. Les troupes américaines ont débarqué et conquis la capitale, Manille. Les soldats japonais, maîtres de l’Archipel depuis trois ans, sont contraints de se replier. Traqués de toutes parts, affamés, épuisés, ils ne pensent qu’à survivre coûte que coûte. Autour d’eux, tout n’est que bombardements, carnages et charniers. L’un de ces soldats, Tamura, est atteint de tuberculose. Parviendra-t-il à conserver un peu d’humanité dans cette atmosphère de fin du monde ?


C’est un film puissant et inhabituel dans le cinéma japonais d’après-guerre que livre Kon Ichikawa (1915-2008) avec Feux dans la plaine faisant l’objet pour la première fois d’une sortie DVD et Blu-Ray en France par les éditions Rimini (Arcades distribution). Le réalisateur de La Harpe de Birmanie (1956) et de La Vengeance d’un acteur (1963) est bien moins connu en France que les autres maîtres du cinéma japonais tels Ozu, Mizoguchi ou bien évidemment Kurosawa qui occupent depuis de nombreuses années déjà l’espace des sorties en salle et DVD. Et pourtant, en découvrant Feux dans la plaine, le spectateur réalise combien celui qui en une soixantaine d’années a réalisé quasiment un film par an n’a rien à envier à ses pairs. Ainsi que le souligne, dans le très complet bonus, Bastian Meiresonne, coauteur du Dictionnaire du Cinéma asiatique et Directeur artistique du Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul, Feux dans la plaine est indissociable du célèbre roman de Shohei Ooka Les Feux (Nobi) qui sortit en 1951 et compta parmi les plus célèbres romans d’après-guerre. Ce récit doit beaucoup à l’expérience personnelle de l’auteur du roman en tant que soldat engagé lors de la Seconde Guerre mondiale aux Philippines. Kon Ichikawa, qui ne sera pas lui enrôlé, s’inspirera très fortement de ce récit dans la réalisation de Feux dans la plaine, un film qui choqua non seulement le public japonais lors de sa sortie mais également les Américains qui ne souhaitaient pas que l’on ravive les blessures encore béantes de cette guerre sans piété. Toujours est-il que le réalisateur parvient dans cette sombre évocation d’une armée japonaise en déroute, sur fond de paysages cataclysmiques, à toucher de plus près ce qui constitue l’homme et les fragiles limites qui le séparent de l’animal. Ces êtres fantomatiques, affamés et épuisés, sont confrontés au tabou le plus extrême de l’humanité, frontière ténue évoquée avec une grande maîtrise par ce film puissant. Kon Ichikawa avait tenu à ce que ce long-métrage soit réalisé en noir et blanc, la beauté de l’image et des cadrages honorent cette initiative, près de soixante ans après la sortie de ce film à découvrir absolument dans cette version remastérisée.

 

Mia Madre, un Film De Nanni Moretti avec Margherita Buy, John Turturro, Giulia Lazzarini,
Nanni Moretti & Beatrice Mancini, DVD & BRD, Le Pacte, 2016.

 



Margherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur américain. À ses questionnements d’artiste engagée, se mêlent des angoisses d’ordre privé : sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Et son frère, quant à lui, se montre comme toujours irréprochable… Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille?

Si l’avant-dernière réalisation de Nanni Moretti, Habemus Papam, était beaucoup plus extravertie, le dernier film Mia Madre adopte un ton beaucoup plus personnel et intime. Les premières scènes sont celles d’un tournage d’un film au cours duquel nous découvrons Margherita, réalisatrice tourmentée par le doute quant à son art et son travail, rongée par son souci de perfection et confrontée à la fin de vie de sa mère qui exacerbe toutes ces tensions. Nanni Moretti a en quelque sorte délégué ce rôle très personnel à Margherita Buy, cette actrice qui manifeste par ses regards, ses gestes interrompus, une sensibilité à fleur de peau mais retenue par une obsession du contrôle. Le réalisateur livre ici un témoignage ému sur ce que fut sa propre expérience de la disparition de sa mère, elle-même professeur de lettres et dont les élèves gardèrent un souvenir inoubliable. Nul dolorisme ici, les scènes sont très pudiques, ce qui les rendent d’autant plus fortes, nous rions parfois avec les excès de l’acteur américain John Turturro, nous tombons sous le charme de la grande comédienne italienne Giulia Lazzarini en grand-mère attachante, une larme vient parfois à l’œil avec ces évocations que chacun de nous a connues ou connaîtra. Certaines scènes évoquent des rêves ou des songeries sans que le spectateur ne soit certain qu’il ne s’agisse pas de la réalité, Nanni Moretti jette ainsi sur le quotidien un regard tendre, ironique parfois, mais toujours très personnel qui fait de Mia Madre une belle leçon de vie et de cinéma.

 

PASOLINI un film d'Abel Ferrara avec Willem Dafoe, – France / Italie / Belgique – Fiction – 84’ – 1:85 – 5.1, 2014, CAPRICCI, URANIA PICTURES, TARANTULA, DUBLIN FILMS et ARTE FRANCE CINÉMA.

 


Rome, novembre 1975. Le dernier jour de la vie de Pier Paolo Pasolini. Sur le point d’achever son chef-d’œuvre, il poursuit sa critique impitoyable de la classe dirigeante au péril de sa vie.
Ses déclarations sont scandaleuses, ses films persécutés par les censeurs. Pasolini va passer ses dernières heures avec sa mère adorée, puis avec ses amis proches avant de partir, au volant de son Alfa Romeo, à la quête d’une aventure dans la cité éternelle…

Délicat pari que de présenter la vie de Pier Paolo Pasolini en un long métrage de moins de 90 minutes, pari d’autant plus difficile que le scénario a fait le choix de retenir les seules dernières 24 heures d’un des plus grands intellectuels italiens du XXe siècle. Pier Paolo Pasolini n’était pas, en effet, seulement le poète apprécié pour sa sensibilité critique, la délicatesse de ses émotions et sa passion pour les dialectes tels le frioulan maternel, il était également l’homme qui inventa un nouveau cinéma, l’intellectuel engagé dans un combat sans merci sur les ravages du capitalisme sans oublier le mélomane, l’amoureux des arts et de la littérature qu’il servit toute sa vie… Le réalisateur Abel Ferrara a réussi, grâce à un travail d’imprégnation remarquable, à restituer toute l’épaisseur de cette figure majeure du paysage intellectuel et culturel du XX° siècle, sans le dénaturer, ni déformer ses traits. A quoi tient cette réussite ? Tout d’abord au choix d’un acteur littéralement habité par son sujet, Willem Dafoe, plus convaincant en Pier Paolo qu’en Christ, avec ce visage creusé par l’intériorité, les questionnements existentiels et cette quête qu’il poursuivit toute sa vie durant. Ce choix n’était pas si évident car l’acteur connaissait déjà Pasolini et avait bien entendu une idée du personnage, il dut néanmoins s’en défaire pour le reconstruire patiemment à partir de zéro, sans mimétisme servile, recréant une réalité propre, un Pasolini probable, sans pour autant l’enfermer dans une reconstitution figée. L’interprétation est réussie et, bien entendu, certains pourront relever que le personnage apparaît fragile, bouleversé parfois, doutant et combattant, ce qui correspond certainement plus au personnage réel qu’à l’icône du martyr que l’on a trop souvent retenu depuis son assassinat dramatique en 1975. Comme le souligne Abel Ferrara, c’est par touches successives – un peu comme un peintre du fauvisme – que s’élabore ce tableau saisissant que sont les dernières heures du poète-écrivain. La deuxième force de ce film tient à son scénario parvenant à concentrer toutes les tensions exacerbées de l’intellectuel au sommet de son art, mais également affaibli par les luttes incessantes et sa lucidité sur le monde qui l’entourait. Nous retrouvons alors les piliers indestructibles de l’univers pasolinien : l’amour de la langue, la passion de l’écriture, les combats politiques, la présence essentielle de la famille et notamment de la mère, les errances du corps et de l’âme… Ferrara a réussi en effet avec cette belle réalisation à restituer une pulsation qui restitue le personnage et l’œuvre de cette figure si particulière qu’était Pier Paolo Pasolini. Le film se termine par la violence du dernier souffle avec le choix délibéré d’écarter toute idée de complot pour lui préférer l’aberration de la violence, fruit d’une société aliénée.

 

RACHMANINOV (2007), un film de Pavel Lounguine avec Evgeni Tsyganov, Alexei Petrenko, Victoria Isakova, Miriam Sekhon, Russie, DVD Edition Collector, Condor, 2014.

 


Russie, début XXe. Manifestant des dons prodigieux pour la pratique du piano, le jeune Serguei est mis en pension chez un vieux maître acariâtre. Mais plutôt que de devenir un interprète virtuose au prix d’éprouvantes heures de répétition, lui rêve à d’autres horizons : les femmes, la liberté et le privilège de donner entendre ses propres compositions. Il ignore encore la vie mouvementée que lui réserve le destin, faite d’exils, de passions et de tourments.


A l’évocation du nom de Rachmaninov, les premiers accords du concerto n° 1 reviennent à la mémoire comme une douce mélancolie à peine suggérée, étroitement associée à des arpèges foudroyants. L’auteur en est pourtant un jeune compositeur russe de dix-huit ans… Ces contrastes et la vie mouvementée de celui qui sera bientôt un exilé tourmenté, composeront la trame d’un film d’une belle sobriété de Pavel Lounguine, le réalisateur russe de Taxi blues, La Noce, Un nouveau Russe, L’Île… La poésie s’exprime de multiples manières dans cette réalisation d’une subtile légèreté, comme ces lilas qui progressivement deviendront un leitmotiv en images mémorables, comme en musique avec le saisissant Opus 21 n° 5 du même nom que l’on s’attend à chaque fois à entendre... Avec ce film, la psychologie suggère plus qu’elle n’assène, le jeune Serguei a souffert manifestement d’un traumatisme que l’on devinera par quelques retours en arrière, cette sensibilité sera à jamais gravée dans sa mémoire et dans ce qu’il exprimera avec ses œuvres. Les mains hors du commun du pianiste virtuose étouffent le compositeur marqué par l’exil, les métaphores du train spécialement affrété pour une tournée sur tout le territoire des États-Unis préfigurent le « star-system » qu’un Franz Liszt avait anticipé presque un siècle avant lui. Les aspirations du compositeur sont bridées par ce que certains ont décidé de sa vie, et les accords sombres du trop célèbre Prélude Opus n° 3 n°2 préfigurent les déchirements de l’âme de celui qui arrêtera de composer avec son exil pendant huit années. Avec Rachmaninov, Pavel Lounguine livre une variation inspirée et poétique sur l’âme slave du grand compositeur russe sur fond d’exil et de nostalgie.

 

A noter en bonus le regard porté sur le compositeur par la pianiste virtuose Claire-Marie Le Guay
 

Ina Editions édite trois films inédits de Marguerite Duras dans un coffret 4 DVD unique, avec la collaboration de Jean-Max Colard, critique d’art et commissaire de l’exposition « Duras Song (Portrait d’une écriture) » à la Bpi du Centre Pompidou, l’Ina édite un coffret 4 DVD. 2014.

 

En publiant ce coffret réunissant trois films inédits de Marguerite Duras - La femme du Gange ( 1974) ; Baxter, Vera Baxter (1976 ) ; Des journées entières dans les arbres (1977), l’Ina Éditions offre l’opportunité – enfin ! - de découvrir ou redécouvrir une partie moins connue et souvent négligée de l’œuvre cinématographique de celle qui fût également ce grand écrivain français et dont 2014 marque le centenaire de sa naissance. L’écrivain a très tôt adopté une position décomplexée quant au cinéma, estimant que tout le monde pouvait parler du cinéma, désacralisant ainsi cette image du 7ième art sans pour autant lui enlever, bien au contraire, sa force, son génie parfois, et sa capacité à être le relais de l’écriture, car pour Marguerite Duras, il y le Cinéma et l’autre, celui du samedi... Relais ou mémoire de l’écriture, le cinéma pour Marguerite Duras est un acte de réminiscence à part entière pouvant participer activement, avec l’acte d’écriture, à cette déstructuration à laquelle il peut apporter un éclairage et un angle inédit intéressant. La femme du Gange que Duras considérait comme son film le plus abouti – plus encore qu’Hiroshima mon amour qu’elle estimait bavard – invite le spectateur à différents niveaux de lecture. Ce film fut tourné en 1972 à Trouville au fameux hôtel des Roches Noires où Proust avait auparavant, lui aussi, ses habitudes et dans lequel Duras avait acheté cet appartement qu’elle gardera quasiment jusqu’à la fin de sa vie. Diffusé au début de l’année 1974 sur la chaine de l’ORTF, ce long métrage est tiré du roman Le Vice Consul dans lequel un riche propriétaire terrien revient dans une ville en bord de mer où il a connu une passion amoureuse. La femme aimée est morte et l’homme erre en peine, absent à l’amour, comme à la vie. S. Thala, Lol V. Stein, bien sûr et toujours… Avec des plans fixes exploitant toutes les nuances de l’onde et de la plage, de l’attente et de l’absence, ce film d’une rare sobriété évoque par certains moments cet univers de l’Ukiyo-E, ce monde flottant avec ses acteurs dont on ne sait s’ils appartiennent au monde des vivants ou du passé. Ici, l’image fixe, ouverte vaut silence, cette force du silence des mots, du mot juste qu’obsédait tant Marguerite Duras. Le souvenir amène la perte et une des voix off fait cet aveu : « moi aussi, il me vient parfois une autre mémoire » et c’est très certainement l’une des forces de ce cinéma que d’inviter dans sa quête du désir impossible, du désir entier et mortel, cette distance qui sépare entre l’absolu et nos existences terrestres. Michael Richardson est-il le gardien de la mémoire de cette histoire d’amour ? La réponse est impossible tant le vide de la remémoration pose la question de ce qui reste après ce qui a été. La sirène retentit, celle de l’incendie et l’on entend cette phrase tranchante comme un couperet : « Ça brule souvent, ça brûle toujours quelque part… ». L’incendie de la mémoire, l’incandescence de la passion, face à l’omniprésence de l’eau qui menace, efface et ensevelit tous les désirs. Avec ce coffret de trois films inédits de Marguerite Duras incluant également Marguerite, telle qu’en elle-même ( 2002 ) et Duras et le cinéma (2014), l’Ina Editions nous offre assurément un beau cadeau auquel a collaboré Jean-Max Colard, commissaire de l’exposition Duras Song qui se tient actuellement à la Bpi du Centre Pompidou.

La femme du Gange - 1974
Comédiens : Catherine Sellers, Nicole Hiss, Gérard Depardieu, Dionys Mascolo, Christian Baltauss, Robert Bonneau, Véronique Alepuz, Rodolphe Alepuz.


Baxter, Vera Baxter - 1976
Comédiens : Claudine Gabay, Delphine Seyrig, Noëlle Châtelet, Nathalie Neil, Claude Aufaure et Gérard Depardieu. Avec la voix de François Périer.


Des journées entières dans les arbres - 1977
Comédiens : Madeleine Renaud, Bulle Ogier, Jean-Pierre Aumont et Yves Gasc.
En compléments, deux films sur Marguerite Duras réalisés par Dominique Auvray
Dominique Auvray était la monteuse de Marguerite Duras, mais également son amie. Dans le portrait Marguerite telle qu’en elle-même, elle réussit un film dans lequel Marguerite Duras évolue, bouge, parle, discute, rit, se souvient, se révolte, bref VIT. Duras et le cinéma, son deuxième film part à la découverte du cinéma en général, à travers la vision de Marguerite Duras en particulier, et de ses films par la même occasion.
Marguerite, telle qu’en elle-même - 2002
Duras et le cinéma - 2014

 

TESIS Un film de Alejandro AMENÁBAR avec : Ana TORRENT, Fele MARTĺNEZ, Eduardo NORIEGA, Miguel PICAZO, Javier ELORRIAGA| Thriller | Espagne | 1995 | 124mn | Couleurs | 1.85:1, DVD, Carlotta, 2014.

 


Angela, étudiante en communication, prépare une thèse sur la violence dans les médias. Son directeur de recherche se propose de l’aider à trouver des films aux images violentes à la vidéothèque de l’université. Le lendemain, il est retrouvé mort dans la salle de projection. Angela découvre le corps et vole la mystérieuse cassette que le professeur regardait avant de mourir. Elle décide alors d’enquêter aux côtés de Chema, un étudiant fasciné par les films gore. Ils découvrent bientôt l’existence d’un réseau de snuff movies au sein même de l’université…

Premier long métrage d’Alejandro Amenabar, réalisé à l’âge de 23 ans alors qu’il était encore étudiant, Tesis est un film d’autant plus intéressant qu’il place le spectateur face à lui-même, face au rapport que nous entretenons à l’image même. Se passant dans le milieu universitaire espagnol de la communication dans les années 90, milieu familier au réalisateur, ce film aurait pu être un film d’angoisse et un thriller de plus, si Alejandro Amenabar n’avait pas apporté cette touche personnelle d’une rare maturité pour un réalisateur aussi jeune à l’époque. Si le film évoque l’environnement de personnes fascinées par les films gore d’une rare violence, il n’en est pas pour autant prétexte à un voyeurisme exposé. Tout est suggestion ou presque chez Amenabar, ce qui ne surprend pas lorsqu’on sait la passion qu’il a pu avoir pour les réalisations d’Hitchcock. Le personnage central d’Angelo est particulièrement réussi et interprété avec une belle authenticité par la troublante Ana Torrent qui a commencé sa carrière d’actrice à l’âge de 7 ans avec les films remarqués L’esprit de la ruche et Cria Cuervos. Son rôle est en effet ambiguë, car de l’attitude morale commune de rejet et de dégout pour la violence et la morbidité, progressivement la caméra dévoile certaines failles dans sa « normalité » et nous invite ainsi à interroger notre rapport à l’image et à ce qu’elle peut révéler de pire en nous. Ce film d’une belle sobriété quant au sujet traité est d’autant plus fort qu’il brouille les pistes et tous les protagonistes de cette sombre histoire se retrouvent comme des coupables potentiels. Peut-être est-ce là l’une des leçons les plus terribles de ce film que de nous interroger sur cette part sombre ou noire qui habite en chacun de nous ; Un film qui interpelle à l’évidence.
 

Le Désert des Tartares de Valerio Zurlini (1976) - Film restauré par Galatée Films
Avec Vittorio Gassman, Giuliano Gemma, Helmut Griem, Philippe Noiret, Jacques Perrin, Fransciso Rabal, Fernando Rey, Laurent Terzieff, Jean-Louis Trintignant, Max von Sydow, DVD, Galatée Films, Pathé, 2014.

 


Dans l'immensité du désert résonne le chant des Tartares, cavaliers légendaires aussi insaisissables que le vent qui balaye la poussière. Dans la forteresse Bastiano, le jeune Lieutenant Drogo espère quelques faits d'armes pour rapidement quitter sa prison de sable. Les années passant, l'ennui consume peu à peu ses rêves de gloire face à un ennemi fantomatique, brouillard dans la plaine où résonne l'écho du désespoir de ceux qui attendent la délivrance du combat et de la mort.

Le roman « Le désert des Tartares » de Dino Buzzati, paru en 1940, a valu une notoriété certaine à son auteur déjà journaliste et essayiste. Influencé par l’univers de Kafka, athée s’interrogeant sur le sens du monde, Dino Buzzati a bouleversé un grand nombre de lecteurs avec ce récit à la fois sombre et onirique, poétique et sans issue. Valerio Zurlini a relevé le défi en 1976 en adaptant ce roman à l’écran avec un casting impressionnant qui ne sera pas, bien sûr, étranger à la réussite du film. Cette adaptation est d’une étrangeté captivante en ce sens que l’on y retrouve cette ambiance si particulière qui accompagne le roman jusqu’à son terme, un environnement exclusivement masculin, où les regards importent souvent plus que les dialogues. Le jeu des acteurs est d’une rare authenticité, à la fois respectueux des enjeux des non-dits et en même temps d’une force d’expression rare. Ce film de Valerio Zurlini séduit à la fois pour sa technique cinématographique rigoureuse, mais aussi pour la beauté poignante des paysages entourant la forteresse et cet éclairage particulier qui confère par cette esthétique suggérée une lecture originale -tout en restant fidèle au roman. Tous les protagonistes ont leur regard tourné vers l’immensité suggérée du désert, regard d’espoir et en même temps élan fatal qui prépare le destin tragique et inexorable de tout être humain. Le Désert des Tartares fait partie de ces chefs d’œuvre dont on ne ressort pas indemne et qu’il faut à tout prix (re)voir avec cette belle édition restaurée !


Infos techniques DVD :

Pavé technique :
DVD 9 - Format 1.85 - Ecran 16/9ème compatible 4/3 - Couleur - Durée : 2h15
Pavé audio :
Son : Français Dolby Digital Mono / Audiovision
Sous-titres : Anglais et Français pour sourds et malentendants
Bonus :
Le Désert des Tartares : de l'adaptation à la restauration
Entretiens avec Laurent Desbruères, Jean Gili, Gérard Lamps, Jacques Perrin, Luciano Tovoli et Max Von Sydow

(également disponible en Blu-Ray, Vod et téléchargement définitif)
 


A noter toujours chez Pathé la sortie de deux autres films mythiques restaurés :
Films policiers typiques des années 70, Borsalino and Co et Le Gang, deux des neuf collaborations de Jacques Deray avec Alain Delon, viennent d'être restaurés par Pathé.
Réalisés par un maître du genre, connu pour son sens inné du récit et de l'action, ces deux films, mettent en lumière un des acteurs les plus mythiques du cinéma français : Alain Delon.

 

La grande Bellezza un film de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli, distribution Pathé Distribution, 2013.

 



Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté. Jep Gambardella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse – jouit des mondanités de la ville. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie recherchée. Journaliste à succès, séducteur impénitent, il a écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré : il cache son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se met à nu « l’appareil humain » – c’est le titre de son roman – et se joue la comédie du néant. Revenu de tout, Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant...


La grande beauté serait-elle le remède au doute existentiel qui étreint souvent le cœur de l’homme ? C’est à cette interrogation à laquelle nous convie le dernier film de Paolo Sorrentino dans une belle réalisation alerte et enlevée qui n’est pas sans rappeler certains films de Woody Allen et de Denys Arcand dont notamment le Déclin de l’empire américain. La vacuité de nos vies est au cœur des questionnements de l’homme depuis la plus ancienne antiquité et déjà Sénèque raillait en son temps certains de ses contemporains vautrés dans la luxure qui ne savaient plus s’ils étaient allongés ou debout… Près de XX° siècle plus tard, l’Histoire se répète et Paolo Sorrentino soulève la même question du sens de la vie, de nos quotidiens, de nos rêves et de nos lâchetés. Cette longue digression est axée autour du personnage central de Jep Gambardella interprété avec grandeur par l’acteur fétiche du réalisateur Toni Servillo. Le tumulte des fêtes felliniennes, les gouffres kafkaïens qui avalent sans concessions les personnages ballotés par des vies sans significations, la beauté impériale et impérieuse de la ville éternelle tissent une toile inextricable avec laquelle le personnage central désabusé et cynique a peine à composer. Et pourtant des réminiscences offrent des voies possibles, celle d’une enfance dorée où les vergers d’agrumes évoquent les fruits de la vie à cueillir et l’image du premier amour, le souvenir éternel de ce qui aurait pu être… Mais les artifices sont bien présents pour rappeler inexorablement les lois physiques de l’attraction terrestre : drogues, fêtes, vanités, orgueil, méchanceté, ironie, désespoir, narcissisme, égoïsme et bien d’autres encore ternissent cette grande beauté qui paraît si lointaine et pourtant si proche dans cette ville de Rome. A revoir absolument en DVD !

 

La Rivière Rouge un film de Howard Hawks ,avec John Wayne, Montgomery Clift, EDITION BLU-RAY+DVD+LIVRE de 112 pages, Wild Side Video, 2013

 

 

- Autopsie d’un montage (16 min)
- Version longue (Blu-ray - 133 min - VOST)
- Le livre de Philippe Garnier (112 pages) L’histoire du tournage du film illustrée de photos et de documents d’archives rares

Un riche propriétaire terrien et son fils adoptif traversent l’Ouest américain avec leur troupeau. Au cœur de ce voyage des tensions apparaissent, notamment entre le père et le fils, jusqu’à arriver à un véritable duel.

La Rivière Rouge est paradoxalement un film un peu oublié d’Howard Hawks réalisé en 1949 avec deux légendes du cinéma américain, John Wayne et Montgomery Clift. Il s’agit du premier western du réalisateur qui avait jusqu’alors été remarqué pour L’impossible Monsieur Bébé, Seuls les anges ont des ailes ou Le port de l’angoisse. Et pourtant ce premier essai « à la conquête du Western » comme le souligne Philippe Garnier dans le livre qui accompagne cette très belle édition DVD+Blu-Ray ouvrira les portes à d’inoubliables instants du cinéma tels La Captive aux yeux clairs, Rio Bravo, El Dorado ou encore Rio Lobo. C’est en effet une autre image du western qui se dessine sous nos yeux avec La Rivière Rouge. Les caractères humains commencent à prendre le dessus, reléguant les stéréotypes du bon et du méchant à l’arrière-plan. Le personnage central de Tom Donson (John Wayne), grand propriétaire terrien qui s’est fait à la force du poignet incarne le mythe du rêve américain, un mythe cependant mis à mal par l’ambition et l’orgueil conduisant à des actes irréversibles. En contrepoint de ce roc indestructible, le fragile fils adoptif incarné par Montgomery Clift se développe et croît au fur et à mesure du film. L’analyse psychologique qui se tisse à partir de leurs relations est celle d’une grande fresque quasi historique puisque l’histoire s’inspire librement de la véritable épopée de Jesse Chisholm avec le convoi de 5 000 têtes mené à train d’enfer par une trentaine d’hommes sur près de 1 500 km en territoire indien. Ce western atypique permet également de mettre en valeur les capacités d’acteur de John Wayne dans un rôle où très rapidement il apparaît antipathique. Ford dira même qu’ il ne savait pas que « ce grand nigaud savait jouer » après avoir découvert ce film, un aveu bien sincère avant sa longue collaboration avec l’une des icônes du cinéma américain ! Ce film de 2h13 passe à une vitesse incroyable tant les paysages, la beauté de l’image, l’interprétation fine des personnages confèrent à cette aventure bien plus qu’un dépaysement temporaire. L’art d'Howard Hawks d’exiger le meilleur de ses acteurs nous offre un moment d’anthologie qu’il faut à tout prix découvrir dans cette édition remarquable d’un film restauré en HD et disponible pour la première fois en DVD & Blu-Ray !

 

« La Section Anderson » (1966), réalisation : Pierre Schoendoerffer, coffret 2 DVD, INA éditions, 2013.

 


Septembre 1966 : la guerre du Vietnam se durcit. Pierre Schoendoerffer se rend sur place pour le compte de l’émission de télévision « Cinq colonnes à la une ». En pleine jungle, il suit pendant plusieurs semaines la progression d’une section américaine, composée de jeunes appelés, menée par le lieutenant noir-américain Joseph B. Anderson.

Voici plus qu’un documentaire, sans être pour autant un film. À vrai dire, au terme de cet incroyable moment passé avec la section du lieutenant Anderson, toutes les fictions qui ont été réalisées – même les mieux documentées – paraissent bien artificielles. Car ce n’est pas du cinéma dont il s’agit ici, mais bien du témoignage d’un instant de vie essentiel à ces jeunes recrues qui, pour la plupart du temps, n’ont pas été volontaires pour combattre dans une guerre qui les dépasse. Mais le génie de Pierre Schoendoerffer (lire l’interview exclusive qu’il avait accordée à notre revue) est de dépasser ces contingences pour s’enfoncer au cœur de l’homme, comme il avait pénétré avec ces soldats caméra à l’épaule au cœur de la jungle vietnamienne. Et là, presque comme par magie, les visages sombres et gagnés par la peur, l’anxiété et la faim trouvent des moments de rayonnements, notamment lorsqu’en 1966, noirs et blancs américains oublient la couleur de leur peau et s’unissent dans une osmose parfaite non seulement de survie, mais également de fraternité. Il ne s’agit pas cependant d’un de ces films de propagande tels que les États-Unis ont su produire afin de remonter le moral des troupes, mais bien d’une fenêtre ouverte sur un instant d’Histoire, celle d’un conflit qui dépasse le seul Vietnam, et également sur des vies, bouleversées à jamais par ces instants exceptionnels. Avec cette réalisation ayant remporté un Oscar en 1968 du meilleur documentaire, un autre témoignage tout aussi émouvant est également proposé : « Réminiscence, 1989 » ; dans ce dernier document, le réalisateur français, 20 ans après ces évènements, est parti à la recherche des survivants de cette section, dans une Amérique qui avait pansé tant bien que mal les plaies de ce conflit à la différence des protagonistes que nous retrouvons, pour certains « réadaptés » à la vie civile, pour d’autres fragilisés à jamais.

 

"Madame de..." un film de Max Ophuls (1953), avec Charles Boyer, Danielle Darrieux, Vittorio De Sica, durée : 100 mn, collection Gaumont classiques, Gaumont, 2014.

 

 


Pour régler ses dettes, Madame de... vend à un bijoutier des boucles d'oreilles que son mari, le Général de..., lui a offertes et feint de les avoir perdues. Le Général, prévenu par le bijoutier, les rachète et les offre à une maîtresse qui les revend aussitôt. Le baron Donati les acquiert puis il s'éprend de Madame de... et en gage de son amour lui offre les fameuses boucles d'oreilles. Le parcours de ce bijou aura des conséquences dramatiques.


Ce nouveau master restauré en haute définition permettra à tous les nostalgiques des films de Max Ophuls de retrouver ce fameux « Madame de… » réalisé à partir du roman de Louise de Vilmorin et narrant les frasques de l’épouse mondaine d’un général d’empire. Le thème de l’amour fatal est récurrent dans l’œuvre de Max Ophuls et ce film ne fait pas exception. Alors que l’on pensait Madame de… (rôle idéalement dédié à Danielle Darrieux) inexorablement légère et insouciante, sa frivolité trouve un terme – qui deviendra vite dramatique – avec un amour-passion pour un ambassadeur italien joué avec finesse par Vittorio De Sica. Car Madame de… est, du moins dans la première partie, l’archétype même de la femme superficielle avec cette attitude distante et amusée que le réalisateur souhaitait imprimée à l’actrice incarnant Louise : « Votre tâche sera dure. Vous devrez, armée de votre beauté, votre charme et votre élégance, incarner le vide absolu, l’inexistence. Vous deviendrez sur l’écran le symbole même de la futilité passagère dénuée d’intérêt. Et il faudra que les spectateurs soient épris, séduits et profondément émus par cette image. ». Danielle Darrieux y parvient à merveille, à un point tel que le reste du film émeut par cette spirale des passions à partir du thème du bijou qui dépasse la vie de ses protagonistes. Merveilleusement filmée, cette belle réalisation fut l’avant-dernière œuvre du grand réalisateur qui nous est donnée à revoir dans tout son éclat grâce au beau travail de restauration réalisé.

 

Théorème (Teorema) – 1968, un film Pier Paolo Pasolini, avec Terence Stamp, Silvana Mangano, Laura Betti - Prix d’interprétation féminine à Laura Betti, Festival de Venise 1968, Prix de l’Office Catholique du Cinéma, 1.85 - 4/3 - 1h34 - VF - Italien - Sous-titres français, Blue-Ray, Sidonis, 2014.

 

 


Un étrange visiteur débarque dans une famille bourgeoise. Très beau, très séduisant, il bouleverse leur existence. Chacun s’éprend de lui à sa manière et, grâce à lui, va assouvir ses désirs sexuels les plus secrets et prendre ainsi conscience de ce qu’il est réellement. L’annonce de son départ va provoquer la panique.


Théorème a certainement marqué d’un point de vue cinématographique cette année 1968. Ce film a réussi en effet à diviser une fois de plus les détracteurs et les partisans de Pier Paolo Pasolini autour de l’interprétation à donner à ce récit et à cette réalisation pourtant sincère. Des procès eurent même lieu pour obscénité alors que le film reçut parallèlement le prix de l’Office Catholique du Cinéma, un prix d’ailleurs lui-même objet de vives controverses… Le spectateur du XXIe siècle s’étonnera certainement de ces combats et aura – on l’espère - la possibilité de mieux apprécier la poésie et la philosophie qui sous-tendent cette très belle réalisation d’un homme que l’on trop facilement qualifier d’iconoclaste. Car Pier Paolo Pasolini ne fait pas œuvre sulfureuse dans Théorème – pas plus que dans Salo- si l’on fait l’effort de bien vouloir saisir ce qu’il donne à voir. La provocation de Pasolini est d’introduire son propos dans le cadre d’une famille bourgeoise enfermée dans ses conventions et qu’un homme, certains diront un ange, vient bouleverser inexorablement. Et là, se trouve le dilemme : soit le spectateur décide de qualifier ce visiteur de démon en séduisant tour à tour tous les membres de cette famille « tranquille » pour semer dissension et désordre, soit on adopte une autre lecture qui voit dans cette intervention une manifestation de l’amour distribué à qui veut bien le recevoir (à aucun moment le visiteur n’use de subterfuges ou ne force qui que ce soit), amour qui à partir de là révélera ce qui est au cœur de chacun. Il semble évident que cette dernière lecture soit celle qui corresponde au souhait du réalisateur, un souhait qui bien évidemment demande un certain effort afin de sortir de nos représentations conventionnelles, surtout celles d’une Italie à la fin des années 60. Comment voir Théorème, aujourd’hui, en 2014 ? Tout d’abord, comme un merveilleux témoignage de la finesse d’un cinéaste qui met en scène avec poésie un décor quotidien dans lequel des êtres hésitent à vivre pleinement, et dont le voile terne – une fois levé – manifeste les aspirations ou au contraire les vides de chacun. Théorème est également une belle occasion de prendre conscience de toute la profondeur spirituelle d’un écrivain que l’on a trop facilement caricaturé comme obscène et blasphémateur, chacun pourra se faire une idée avec cette très belle édition qui sort chez Sidonis Calysta.


A noter des bonus remarquables :

- Entretien avec Henri Chapier, journaliste (26 min.)
- Entretien avec Pierre Kalfon, producteur (10 min.)
- Documentaire : Pier Paolo Pasolini, la mort d’un poète par Laura Betti (89 min.)

 

 

BARBEROUSSE Réalisé par Akira Kurosawa (1965) – Avec Toshiro Mifune, Yuzo Kayama, Terumi Niki, Reiko Dan, En édition Blu-ray + DVD + Livret, le 30 Août 2017, Wild Side Video 2017.

 


Début du XIXe siècle. Jeune homme brillant mais arrogant, Noboru Yasumoto rêve de devenir le médecin personnel du Shogun. Il ne peut que se cabrer lorsqu’il se retrouve affecté dans un dispensaire d’un quartier misérable d’Edo, sous les ordres du docteur Kyojio Niide, alias Barberousse, dont la sévérité et l’aspect constamment renfrogné ne font qu’ajouter à son insatisfaction… Pourtant, au fil des rencontres et au contact de ce personnage sage et mystérieux, Yasumoto va apprendre l’humilité et se découvrir un mentor…

Film mythique et atypique chez le grand réalisateur japonais Akira Kurosawa, Barberousse a marqué bien des générations depuis sa sortie ; Il fait l’objet, aujourd’hui, d’une remarquable restauration et édition par Wild Side Video. Plusieurs raisons justifient cette émotion puissante qui saisit le spectateur à voir ou revoir ce film à la fois sobre et fort, intimiste et bouleversant. Le cadre restreint tout d’abord du dispensaire, dans lequel la quasi-exclusivité du film est tournée, invite à l’introspection, celle du sens de la vie et des passions, des inégalités et du destin. Grâce à l’imposante prestance de l’incontournable Toshiro Mifune, acteur fétiche d’Akira Kurosawa, c’est à une opposition contrastée à laquelle nous assistons lors des premiers plans du film, où le jeune médecin ambitieux brillamment interprété par Yūzō Kayama fait la connaissance du redoutable directeur du dispensaire Barberousse. Tout les oppose, et pourtant, c’est une rencontre initiatique irréversible qui va se développer tout au long du film dans les confins de la détresse humaine. Cette superproduction a demandé deux ans de tournage, Toshiro Mifune s’étant même fait pousser cette fameuse barbe tout spécialement pour ce dernier film de Kurosawa en noir & blanc. La réception du public japonais fut, on s’en doute, positive de par le fil directeur qui relie chaque étape de ce film de plus de trois heures s’articule autour de l’idée de transmission de maître à disciple dans un contexte humaniste. L’approche sensible et intimiste de Kurosawa sublime ce regard porté sur la détresse humaine et malheurs qu’ont à affronter les médecins du dispensaire. Face à ce sombre constat révélé par une photographie exceptionnelle, Barberousse livre un message puissant et néanmoins optimiste sur le genre humain, même dans les conditions les plus sordides. Un grand classique du cinéma japonais à voir et revoir sans hésitation.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD
Master restauré - Format image : 2.40, 16/9ème compatible 4/3 – Noir & Blanc - Format son : Japonais DTS Mono et Dolby Digital Mono - Sous-titres : Français - Durée : 3h00
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Master restauré - Format image : 2.40 – Noir & Blanc - Résolution film : 1080 24p - Format son : Japonais DTS Master Audio Mono - Sous-titres : Français - Durée : 3h05

 


A noter chez le même éditeur la sortie d’un autre grand film de Kurosawa "Dodes’Kaden" (1970)


 

 

Soudain l’été dernier (Suddenly, Last Summer), Un film de Joseph L. Mankiewicz, Scénario : Gore Vidal et Tennessee Williams, d’après la pièce "Soudain l’été dernier" de Tennessee WILLIAMS, avec : Elizabeth TAYLOR, Montgomery CLIFT, Katharine HEPBURN, Producteur : Sam SPEIGEL, Drame, Etats-Unis, 1960, 114mn, N & B, 1.85, DVD, Carlotta, 2017. (En Blu-ray et DVD le 23 août en version restaurée)

 


Le docteur Cukrowicz vient de prendre ses fonctions à Lions View, un hôpital psychiatrique de La Nouvelle-Orléans, mais est rapidement découragé par le manque de moyens octroyés à l’établissement. C’est alors qu’il reçoit une étrange proposition de la part de Violet Venable, une riche notable qui vient de perdre son fils Sebastian dans des circonstances étranges. Celle-ci est prête à lever un fonds d’un million de dollars si le Dr Cukrowicz accepte de pratiquer une lobotomie sur sa nièce Catherine qui, selon elle, aurait perdu la raison depuis la mort de son cousin…

Ce film fort et puissant fait entrer le spectateur dans un univers de tensions et d’introspections propres au style de Tennessee Williams. L’histoire est à première vue banale, un médecin chirurgien spécialiste du cerveau entre dans un hôpital psychiatre manquant de moyens matériels et financiers pour lui permettre d’exercer efficacement son art, celui de la chirurgie du cerveau et notamment la lobotomie… Survient une riche veuve dont le fils unique vient de mourir qui lui promet un financement inespéré à la condition qu’il opère sa nièce dont on devine rapidement que des liens plus forts que ceux de la parenté les unissent. À partir de ce trouble paysage, et de cet univers familier à l’écrivain et dramaturge américain qui connut une situation similaire dans sa famille, se tisse une toile qui progressivement enserre tous les protagonistes, à commencer par le médecin, admirablement interprété par Montgomery Clift, souffrant lui-même psychologiquement de son homosexualité et des conséquences d’un grave accident de voiture. Joseph L. Mankiewicz réalise ici, grâce au brillant scénario de Gore Vidal, inspiré de la pièce de Tennessee Williams, un film puissant, à l’univers étrange, impression renforcée par l’importance des décors (angoissant jardin exotique entre Édens et Enfer) et le jeu inspiré des acteurs avec une Katharine Hepburn théâtrale, contrastant avec la sobriété émouvante d’Elizabeth Taylor (inoubliable Cléopâtre quelques années plus tard avec le même Mankiewicz). À partir de ce mi-clos, et de cet univers concentrationnaire de l’asile, les sentiments humains s’exacerbent. Une fine analyse des ressorts de la psychologie humaine associe rapports freudiens – les liens trop étroits de la mère et de son fils – et dimension jungienne sur la transcendance et la psychologie des profondeurs pour un film à redécouvrir avec une analyse passionnante en bonus du grand spécialiste du cinéma Michel Ciment.

 

 

 

En salle, e-cinema, VOD...

 

 

 

 

HERBES FLOTTANTES (Ukigusa) un film de Yasujiro OZU avec Ganjiro NAKAMURA, Machiko KYO, Ayako WAKAO, Hiroshi KAWAGUCHI, Haruko SUGIMURA, scénario Kogo NODA et Yasujiro OZU, musique Takanobu SAITO, directeur de la photographie Kazuo MIYAGAWA, décors Tomoo SHIMOGAWARA, producteur Masaichi NAGATA , Drame, Japon, 1959, 119mn, Couleurs, 1.33:1, en salle le 17 juillet 2019. Carlotta.

 

Une petite troupe de théâtre kabuki débarque dans un village de pêcheurs au sud du Japon. Il y a des années, leur meneur, Komajuro, avait eu une aventure avec l’une des habitantes. De leur brève union est né un garçon, Kiyoshi, qui ignore tout de l’identité de son père. Mais ce dernier n’est pas le seul à qui Komajuro a caché la vérité. Lorsque Sumiko, sa maîtresse actuelle et comédienne de la troupe, découvre l’existence de Kiyoshi et de sa mère, elle décide de se venger…

 

Heureuse initiative de Carlotta de proposer de nouveau en salle le film de Yasujiro Ozu Herbes flottantes, qui n’avait pas été projeté au cinéma depuis plus de 25 ans. Avec cette version restaurée 4K, c’est une véritable ode à la couleur que le célèbre réalisateur japonais offre ainsi, aujourd’hui, à l’écran. Il s’agit en fait du remake d’un film antérieur d’Ozu, Histoire d’herbes flottantes (1934), qui était initialement en noir et blanc et muet.

 

Grâce au procédé Eastmancolor, la splendeur des paysages et des intérieurs rayonne à l’écran et sert d’écrin à cette histoire qui débute de manière bucolique et enlevée sur fond musical léger.


 

L’impression qui domine alors est celle de ces images du monde flottant de la fin du XIXe siècle japonais propres aux estampes. La troupe de kabuki déambulant en habits traditionnels, les gros plans avec caméra au sol en cette prise de vues si emblématique du grand réalisateur sont autant d’instantanés à forte impression graphique. Mais Herbes flottantes sait dépasser ce cadre esthétisant pour dessiner progressivement un autre tableau, celui des sentiments qui s’exacerbent avec la progression du film. Des dialogues savamment étudiés, entrecoupés de silences éloquents, l’humour scandant les scènes se transformant en violence morale et même physique ; c’est une tension plus inhabituelle des films d’Ozu qui s’instille alors dans la seconde partie d’Herbes flottantes.

 

 

Servi par un jeu d’acteur fort et puissant, ce long-métrage tourné loin de la Shochiku en faveur de la Daiei et de son puissant producteur Masaichi Nagata offre un nouveau visage dans la filmographie d’Ozu avec des scènes d’une grande tension psychologique comme celle de la violente querelle entre le directeur de la troupe et sa maîtresse séparés par une trombe de pluie. Herbes flottantes est une ode à la couleur et à la lumière comme pour mieux éclairer ce remarquable et sombre tableau des sentiments. A ne pas rater !

 

Attaque à Mumbai (2h 05min), un film de Anthony Maras avec Dev Patel, Armie Hammer, Jason Isaacs, sortie 4 juillet 2019 en E-Cinema VOD

Novembre 2008, une série d’attaques terroristes a lieu dans la ville de Mumbai. Durant trois jours, des hommes armés prennent d’assaut le légendaire Taj Mahal Palace Hôtel en retenant les clients et les employés qui s’y trouvent. L'histoire vraie des attaques terroristes qui se sont déroulées à Mumbai en novembre 2008.

 

C’est à une véritable enquête journalistique à laquelle s’est livré le réalisateur Anthony Maras pour cet impressionnant long-métrage consacré aux évènements qui se sont déroulés à Bombay en 2008. Prenant pour cadre le légendaire palace Taj Mahal Hotel, le film évoque en un huis clos éprouvant ce tragique évènement. À partir de points de vue des différents protagonistes, Antony Maras a opté pour des scènes fortes extrêmement bien maîtrisées, mais sans ajouter à l’horreur des faits.

Si la froideur et l’endoctrinement aveugle des terroristes ne surprennent pas vraiment, la surprise vient du comportement d’une grande partie du personnel de l’hôtel qui paya d’ailleurs chèrement de leur vie ce courage.  Refusant d’abandonner leurs clients terrorisés dans leur suite, ils eurent pourtant au même titre à subir la rage folle des assaillants.

 

Face à l’indigence des forces spéciales mettant trois jours à pouvoir intervenir, c’est une lutte pour la vie qui s’est engagée avec des moments forts tels ces longues pérégrinations dans d’interminables couloirs fuyant les terroristes. Parmi les personnages, le Chef et un serveur vont organiser cette survie avec courage pour leurs clients.

 

Il a fallu à Antony Maras de nombreuses heures pour écouter les conversations téléphoniques laissées par les téléphonies, relire les témoignages des clients otages de l’hôtel, et restituer avec ce réalisme certain ce drame qui laisse encore, plus de dix ans après, sans voix.

 

« BIANCA », un film de Nanni MORETTI avec Nanni MORETTI et Laura MORANTE, Comédie dramatique, Italie, 1984, 98mn, Couleurs Réalisation : Nanni MORETTI, Carlotta, en salle le 5 juin.

 

Michele Apicella, professeur de mathématiques, vient d’être muté au lycée Marilyn Monroe, établissement aux méthodes d’enseignement alternatives. Son passe-temps favori est d’observer la vie des gens, couples d’amis ou simples voisins, et de retranscrire leurs faits et gestes dans ses carnets. Doté d’une éthique ultraexigeante, croyant à la fidélité absolue, Michele cherche la femme idéale. Mais lorsqu’il croit l’avoir trouvée en la personne de Bianca, professeur de français dans son établissement, il se met à paniquer. Pendant ce temps, certaines personnes de son entourage meurent dans des conditions mystérieuses…

Nanni Moretti signe avec Bianca, en 1984, un film puissant et désopilant comme le réalisateur les affectionne. Son héros, Michele Apicella, est lui-même déroutant, séduisant ses amis comme des inconnus par son empathie et cette intelligence que l’on qualifierait d’émotionnelle de nos jours. Alors ce personnage interprété avec toute la verve de Nanni Moretti scrute, analyse et espionne son entourage pour traquer leurs failles et les exhorter à rester sur la voie de son éthique bien particulière.

Mais cette bienveillance cache un secret, un terrible gouffre qui engloutit tout sur son passage. Michele est, en effet, un idéaliste, en quête d’absolu inatteignable, cause de sa solitude.

Sa vie se compose de petites manies, notamment celle de noter dans ses carnets les faits et gestes tirés de ses observations incessantes, son acuité à l’observation des couples et des familles pouvant le faire passer pour un sociologue averti. Et pourtant, par-delà les scènes loufoques et farfelues, la névrose gagne, celle qui ronge le personnage et ceux qui l’approchent de trop près. Et alors, surgit un autre visage, nettement moins séduisant, celui de la Gorgone qui tue de son regard quiconque l’observe, un renversement des rapports entre observé et observateur qui conduira à la fatalité de ce film désopilent et néanmoins plaisant…

scénario : Nanni MORETTI et Sandro PETRAGLIA, Musique : Franco PIERSANTI, Montage : Mirco GARRONE, Directeur de la photographie : Luciano TOVOLI, Décors : Giorgio LUPPI et Marco LUPPI, Production : Achille Manzotti, Faso Film/Rete Italia, Au cinéma le 5 juin 2019 en version restaurée dans le cadre de la rétrospective VIVA NANNI qui propose également un autre grand film du réalisateur : « La messe est finie ».

 

L’Héritage des 500 000 (Gojumannin no isan), un film de Toshiro MIFUNE avec Toshiro MIFUNE, Tatsuya MIHASHI, Tsutomu YAMAZAKI, Mie HAMA, Yuriko HOSHI et Tatsuya NAKADAI, Japon, 1963, 98mn, N&B, 2.35 Scénario : Ryuzo KIKUSHIMA, Musique : Masaru SATO, Montage : Shuichi ANBARA, Directeur de la photographie : Takao SAITO, Production : Masumi FUJIMOTO et Tomoyuki TANAKA, En salle, Carlotta, 2019.

 

 

Durant la Seconde Guerre mondiale, le commandant Matsuo a participé à l’ensevelissement de plusieurs milliers de pièces d’or dans la jungle philippine. Alors qu’il pensait ce trésor enfoui à tout jamais, emportant avec lui le souvenir des cinq cent mille soldats japonais morts sur cette île, voilà qu’un riche homme d’affaires, Mitsura Gunji, lui propose de partir à la recherche du butin. Contraint d’accepter, Matsuo retourne aux Philippines accompagné de quatre hommes recrutés par Gunji…

 

Si Toshiro Mifune, l’acteur fétiche du grand réalisateur japonais Kurosawa, est bien connu du public occidental amateur de cinéma japonais, peu savent cependant qu’il passa de l’autre côté de la caméra pour réaliser un unique film en 1963, intitulé L’Héritage des 500 000, et aujourd’hui en salle pour la première fois en France. Un événement à ne pas manquer.

L’exercice d’un grand acteur se métamorphosant en réalisateur talentueux n’est guère fréquent, et n’est pas Clint Eastwood qui veut ! Cependant, force est de constater que le charme opère immédiatement pour cette réalisation signée Mifune, tout à la fois, ici, réalisateur et acteur. Dès les premières scènes de ce film en noir et blanc, l’amour que Mifune porta toujours à la photographie se manifeste avec des plans de toute beauté dans le cadre urbain du Japon tout comme dans la nature sauvage des Philippines.

 

Partant d’une légende – l’or de Yamashita - dont certains soutiennent la possible véracité d’un trésor de guerre composé de milliers pièces d’or enfoui aux Philippines pendant l’occupation japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale, le film développe librement le récit de ces hommes à la recherche du butin enfoui dans le plus grand secret par les officiers en déroute. Plus que l’intrigue en elle-même, c’est le traitement opéré par le réalisateur - et l’acteur – Toshiro Mifune qui confère tout son intérêt à ce long-métrage. Offrant en effet un véritable voyage dans l’âme de chacun de ces protagonistes ayant pour la plupart connus les affres de la guerre, ce retour aux Philippines est aussi celui du sens de la vie pour chacun d’entre eux. Entre froids calculs de personnes désabusées par les souvenirs de la guerre et ayant sombré dans le banditisme et l'honneur maintenu jusqu’au bout, chaque acteur – à noter l’apparition du légendaire Tatsuya Nakadai en début de film - développe une palette de sentiments étendue qui donne toute sa saveur à ce film étonnant et assurément à découvrir en salle.

 

 

 

"Fukushima, le couvercle du soleil" Un film de Futoshi Sato, Japon, 1h30, Couleur, Flat, 5.1, 2018.

Le 11 mars 2011, le Japon est secoué par un séisme, suivi d’un tsunami et de la triple catastrophe nucléaire de Fukushima. L’équipe du Premier ministre, Naoto Kan, tente de faire face à cette situation. Que s’est-il passé réellement à la résidence du Premier ministre au moment de la pire crise de l’histoire du pays ? La vérité a-t-elle été entièrement révélée ?

 

 

 

Chronique...

Fukushima, littéralement l’île de la bonne fortune, a connu le triste sort d’un des séismes les plus importants de l’histoire du Japon. Un séisme ou plutôt des séismes successifs qui furent suivis d’un violent tsunami provoquant cette catastrophe nucléaire que personne n’a pu depuis oublier et portant tristement désormais son nom.

Vu de l’Occident, cet effroyable accident a été perçu comme un évènement catastrophique plus que regrettable mais venant après celui de Tchernobyl, un « on le savait bien »… Mais au Japon même, on s’en doute, cette tragédie nucléaire a été vécue avec angoisse et panique, un drame en écho avec cette hantise japonaise du nucléaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce vécu ne pouvant recevoir que bien peu de mots dont témoigne ce passionnant film réalisé par Futoshi Sato et intitulé tout simplement « Fukushima, le couvercle du soleil ». Menée comme une enquête journalistique, cette réalisation a fait le choix de la sobriété malgré la gravité des évènements. Futoshi Sato a privilégié l’analyse de la réaction des pouvoirs publics sur fond d’enquête journalistique face à la catastrophe, en contrepoint de l’action héroïque d’un certain nombre d’employés de la centrale, et d’une population apeurée évacuée toujours plus loin… Il a été reproché au Premier ministre de l’époque, Naoto Kan, de n’avoir pas réagi avec efficacité aux évènements, une inertie manipulée par les médias et l’opinion publique, et qu’entend justement réévaluer ce film engagé. Si certains éléments relèvent de la fiction, l’essentiel des faits a, en effet, été retenu. Et si les responsables politiques apparaissent à l’écran consternés et atterrés par ce qui survient, il apparaît rapidement que le Premier ministre tente de prendre et d’imposer des mesures de protection pour la population civile afin de limiter les contaminations et établit une gestion de crise avec la société responsable de la gestion de la Centrale, un dernier élément plus que sensible. Mené selon un rythme effréné, alternant angoisse et urgence, scènes intimistes, ambiance de cellules de crise et de conférences de presse, "Fukushima, le couvercle du soleil" souligne toute la perfectibilité des créations humaines lorsque la nature reprend ses droits (70 % de la population japonaise est aujourd’hui opposée au nucléaire), une toute-puissance pour des jours radieux qui apparaîtra bien fragile et consternante au terme de ce beau film à découvrir en salle.

« La chair de l’orchidée », un film de Patrice Chéreau, avec Charlotte Rampling, Bruno Cremer, Edwige Feuillère, en version restaurée, Pyramide Production  2018.

 


Lorsque Claire hérite d’une immense fortune, sa tante la fait interner dans un hôpital psychiatrique afin de récupérer ses biens. Claire s’évade bientôt et rencontre un éleveur de chevaux, dont elle s’éprend. Mais tous deux sont bientôt poursuivis par des tueurs.

Patrice Chéreau arrive avec La chair de l’orchidée sur la scène cinématographique après avoir connu la consécration au théâtre. Loin de distinguer les deux arts, c’est avec une esthétique commune qu’il aborde le long-métrage avec cette adaptation d’un roman de James Hadley Chase. Le résultat, s’il peut sembler de prime abord déroutant, laisse indubitablement une émotion et une sensation de flottement et de trouble. L’esthétique tout d’abord contribue grandement à cette impression, l’importance accordée aux décors n’étonnera personne connaissant le théâtre de Patrice Chéreau, qu’il s’agisse d’un vieux théâtre abandonné ou d’une villa elle aussi désertée… La couleur peine à surgir si ce n’est du bleu des yeux de l’insondable Charlotte Rampling, féline face à la placidité robuste de Bruno Cremer. Les thèmes chers au metteur en scène scandent ce film exigeant où la mort côtoie inlassablement le désir, la violence sourde, la folie et l’espoir d’évasion. Ces horizons viennent de loin, très loin même lorsque le cinéma se métamorphose en séquences oniriques venues de l’inconscient, chacun pourra y trouver une part de lui-même, et c’est déjà une bonne raison de redécouvrir ce film.
 

LOU ANDREAS-SALOMÉ de Cordula Kablitz-Post - durée : 01h53, Avec Nicole Heesters, Katharina Lorenz, Matthias Lier, Alexander Scheer, Julius Feldmeier, Merab Ninidze, Bodega Films, 2017.

 


« Lou Andreas-Salomé, égérie intellectuelle, romancière et psychanalyste, décide d’écrire ses mémoires… Elle retrace sa jeunesse parmi la communauté allemande de Saint-Pétersbourg, marquée par le vœu de poursuivre une vie intellectuelle et la certitude que le sexe, donc le mariage, place les femmes dans un rôle subordonné. Elle évoque ses relations mouvementées avec Nietzsche et Freud et la passion qui l’a unie à Rilke. Tous ses souvenirs révèlent une vie marquée par le conflit entre autonomie et intimité, et le désir de vivre sa liberté au lieu de seulement la prêcher comme ses confrères… »


Il semble plus que surprenant – pour ne pas dire révélateur – que ce très beau long-métrage de Cordula Kablitz-Post soit le premier consacré à Lou Andreas-Salomé (1861-1937), une figure intellectuelle pourtant non seulement singulière, mais essentielle pour appréhender et comprendre des personnalités aussi célèbres que Friedrich Nietzsche, Rainer Maria Rilke ou encore Sigmund Freud… Passé la surprise, le spectateur réalisera combien cette vie retracée, ici, avec finesse, teintée d’humour parfois, de cette femme que se voulait avant tout libre et passionnée s’avère captivante.
Prenant à la lettre cette fameuse phrase tirée de Ainsi Parlait Zarathoustra, « Deviens ce que tu es », Lou Andréas-Salomé s’est construite en effet au-delà des nombreux obstacles qui furent placés devant cette jeune femme de la noblesse russe qui aurait dû trouver un mari et se réaliser dans un « bonheur » familial tracé d’avance… Or, Lou ne veut pas de ce destin qu’elle sait d’avance voué à l’échec. Toute sa vie durant, elle cherchera à se dépasser, suivant en cela la voie prônée par le philosophe au marteau. Et pourtant le cœur de Lou n’est pas fait de métal ou de pierre, il bat, s’émeut, cherche l’absolu en une amitié philosophique et intellectuelle avec deux hommes qu’elle apprécie : le juriste et philosophe Paul Rée et son ami Friedrich Nietzsche. Cette relation n’aura qu’un temps, quelques orages, un baiser présumé sur fond de lac italien et une photo immortalisée qui fait encore sourire plus d’un siècle après… Lou Andréas-Salomé résiste aux hommes qui cherchent à la posséder, à l’enfermer. Elle trouve avec Rilke une âme blessée qui la touche et opère une brèche dans ses principes. Elle laisse parler son cœur, offre une écoute qui anticipe sa future passion pour la psychanalyse, une étape qui peut sembler paradoxale dans cette voie qu’elle poursuit malgré tout. Elle quittera Rilke, fera un mariage blanc qui la fera connaître sous le nom de Lou Andreas-Salomé, connaîtra Freud et aura une place importante dans le développement de la psychanalyse à ses côtés avant Marie Bonaparte. Elle s’éteindra avant le déchaînement nazi qui la menace, elle et ses écrits. Le casting de ce film est remarquable, les acteurs investis par leur rôle offrent chacun une interprétation juste et équilibrée même dans les excès, avec en point d’orgue les rôles tenus par Katharina Lorenz pour Lou de 21 à 50 ans, un jeu pétillant de vie et de liberté à fleur de peau, et par Nicole Heesters dans le rôle de Lou à la fin de sa vie, une interprétation subtile entre intériorité et malice irrésistible. Ces presque deux heures passent si vite que la vie de Lou semble à peine commencée, un témoignage précieux à découvrir au plus vite !
 


La Vague ("The Wave") de Roar Uthaug, 1h50/ Norvège/ VOSTFR, Panoramas Films, 2016.

 


Après plusieurs années à surveiller la montagne qui surplombe le fjord où il habite, Kristian, scientifique, s’apprête à quitter la région avec sa famille. Quand un pan de montagne se détache et provoque un Tsunami, il doit retrouver les membres de sa famille et échapper à la vague dévastatrice. Le compte à rebours est lancé...


Roar Uthaug a transposé avec audace le scénario catastrophe désormais classique du tsunami, ici, dans le cadre d’un fjord norvégien apparemment paisible… Rien, en effet, ne laisse présager d’une terrible épreuve si ce n’est une nature froide et minérale où les fêlures humaines se mesurent à celles de la roche qui surplombe des vies en questionnement. Kristian apparaît en effet dans ce film d’une belle sobriété, tout au moins jusqu’à l’arrivée de la fameuse vague, comme un être en proie au perfectionnisme et en même temps au doute, visiblement habité par cette montagne qu’il scrute tous les jours de sa vie, au point même de vivre au rythme de ses pulsations. Était-ce la raison de son départ ? Une nouvelle vie, un nouveau cadre… La réponse ne viendra pas car l’imminence de la catastrophe balaiera ses doutes. Pour « La Vague » Roar Uthaug est parti d’un risque réel pesant sur ces mêmes lieux, Geiranger, alors que l’activité touristique est la principale ressource de la région. Plusieurs niveaux se juxtaposent dans ce long métrage : les réactions humaines face au danger et à la menace de la mort, les résistances à prévenir un danger de catastrophe naturelle alors même qu’il apparaît inévitable, et de manière plus générale le rapport des êtres humains à la nature environnante. Kristoffer Joner (Murphy dans The Revenant) dans le rôle de Kristian est particulièrement convaincant alors que l’actrice norvégienne Ane Dahl Torp, connue pour son rôle de Bente Norum dans la série Occupied, contraste avec sa belle ténacité dans l’adversité. Ce film a été sélectionné comme entrée norvégienne pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère à la 88e cérémonie des Oscars qui aura lieu en 2016.

 

 "Mauvaise graine" (Non essere cattivo), un film de Claudio Caligari avec Luca Marinelli, Alessandro Borghi, Silvia d’Amico, Roberta Mattei BELLISSIMA FILMS Sortie le 11 mai 2016.

 

 

1995, près de Rome. Vittorio et Cesare qui se connaissent depuis 20 ans, sont comme des frères inséparables. Leur quotidien se résume aux discothèques, à l’alcool et aux trafics de drogues… Mais ils paient cher cette vie d’excès. Après avoir rencontré Linda, Vittorio semble vouloir changer de vie. Cesare lui, plonge inexorablement…

Avec Non essere cattivo, ce sont d’une certaine manière les « petits-enfants » de Mama Roma que nous découvrons de manière chaotique dans les faubourgs d’Ostie. Le réalisateur italien Claudio Caligari (disparu l'année dernière) s’inscrit en effet directement dans la filiation pasolinienne avec son ultime et dernier film Non essere cattivo (ne sois pas méchant), traduit de manière moins nuancée en « Mauvaise graine » en français. Celui qui aurait aimé travailler au dernier film de Pasolini Salo et dont le travail partira là où le cinéaste-poète avait laissé son analyse a une longue expérience du monde des laissés-pour-compte, des drogués échoués du système capitaliste. Résolument engagé dans une critique de ce système coupable à ses yeux notamment de l’extension des ravages de la drogue sur la jeunesse italienne, il avait déjà signé un film clé sur cette question qui marqua les années 80 - Amore Tossico- et l’épidémie causée par l’héroïne dans les bourgades pasoliniennes. Que reste-t-il encore du lien social dans une Italie ravagée par la crise, une culture de masse abrutissante et une absence d’espoir en des jours meilleurs ? La solidarité de la cellule familiale est encore visible mais souvent impuissante (l’équivalent de Mama Roma, la mère de Cesare ne se bat plus vraiment, ébranlée par la mort de sa fille, la descente aux enfers de son fils, et l’argent qui manque pour les soins de sa petite-fille malade), seule demeure la fraternité des « mauvais garçons » prêts à tout pour réussir un bon coup, une arnaque de plus, ou cet éternel trafic de stupéfiants qui paie, mais qui détruit tout sur son passage. Dans cet univers sombre de la banlieue romaine, une amitié perdure au-delà des vicissitudes des jours sans soleil sur le rivage d’Ostie, deux jeunes dont les voies se séparent lorsque l’un d’entre eux, magnifique Vittorio, se met à espérer en une vie plus digne alors que son ami de toujours, émouvant Cesare, est soumis à un déterminisme effrayant même lorsqu’il se met à espérer à un amour durable. Le constat opéré par Pasolini dès les années 60 est implacable avec la caméra de Caligari, ce ne sont plus des navires qui s’échouent sur les plages d’Ostie mais bien des vies humaines…

Hotel Salvation réalisation : Shubhashish BHUTIANI avec Adil HUSSAIN, Lalit BEHL, Geetanjali KULKARNI, Palomi GHOSH, Navnindra BEHL, Anil K RASTOGI, Jupiter Films, 2018.

 


Daya, un vieil homme, sent que son heure est venue et souhaite se rendre à Varanasi (Bénarès), au bord du Gange, dans l’espoir d’y mourir et atteindre le salut.
À contrecoeur, son fils Rajiv l’accompagne, laissant derrière lui son travail, sa femme et sa fille.

Hôtel Salvation est un film à la fois sensible et tendre réalisé par Shubhashish Bhutiani. La première surprise est de réaliser que l’Inde connaît aussi ces fractures entre générations, mais plus abruptes encore, les traditions y ayant persisté plus encore. La fin de la vie et l’annonce de la mort sont appréhendées spontanément par les anciennes générations concernées alors que leurs enfants apparaissent gênés, empêtrés dans leurs obligations familiales et professionnelles, le lien existe encore - contrairement à l’occident qui le dissout à vitesse de la lumière – mais ne laisse plus de place pour se préparer à la mort. Or, c’est dans la ville sainte de Bénarès où tout commence et tout doit finir pour briser le cycle des réincarnations, ville dédiée au dieu hindou Shiva représenté avec son trident, que le père souhaite se rendre pour y attendre cette mort qu’il pressent. C’est cette tension subtile du fils admirablement interprété par Adil Hussain qui accepte à contrecoeur de sacrifier son travail pour exaucer le vœu de son père, joué avec humour et sensibilité par Lalit Behi, qui sert de contrepoint au progressif détachement des choses terrestres. Arrivés dans la ville sainte, les deux hommes découvrent l’Hôtel Salvation, un lieu singulier réservé pour les personnes en fin de vie et pour une période ne devant pas excéder deux semaines. Or, après quelques signes alarmants, le père retrouve une vitalité inattendue, rendue possible par cette préparation et cette légèreté des lieux oscillant entre mort omniprésente des crémations environnantes et parallèlement la vie baignant les éléments subtilement choisis et mis en valeur par la caméra du réalisateur. Progressivement, les tensions se libèrent, chacun apprend à mieux connaître l’autre jusqu’à l’aboutissement prévisible. Tout est dans les subtilités des non-dits, de la lumière et de la pénombre qui se conjuguent si bien en Inde, l’impermanence des vies et l’enracinement dans un quotidien magnifié par un chant religieux, une salutation au soleil ou une immersion dans le Gange. Hôtel Salvation offre un beau voyage, non seulement en Inde, une Inde lointaine, mais surtout dans les secrets de l’âme humaine trop souvent niés ou oubliés.
 

"Trahisons" Un film de David Leveaux Avec Lily James, Christopher Plummer, Jai Courtney
2017 / Langue de tournage : Anglais / Couleur / 2.40 / 2.0-5.1 / disponible en E-Cinema, TF1 Studio distribution.

 


 

Hollande, 1940. Brandt, un jeune officier allemand ambitieux et patriote, est envoyé malgré lui en Hollande auprès de Guillaume II, Kaiser en exil, pour assurer sa protection. Il se laisse séduire et tombe amoureux de Mieke une jeune juive hollandaise au service du Kaiser. Les SS découvrent que la résistance a réussi à infiltrer un agent dans le repaire du kaiser pour l’assassiner et déstabiliser le régime d’Hitler Brandt doit découvrir son identité. Entre trahison et jeu d’espion, très vite, il va découvrir qu’il devra lui aussi choisir entre amour et devoir.

 

 David Leveaux, directeur de théâtres britanniques, signe avec « Trahisons » son premier long-métrage, un essai pour le coup séduisant et palpitant tant au regard de l’intrigue, du jeu des acteurs que de la réalisation elle-même. Inspiré visiblement par sa culture théâtrale, le réalisateur offre avec ce film une fiction des derniers jours de la vie du Kaiser Guillaume II, admirablement interprété par le grand acteur Christopher Plummer. Guillaume II, après son abdication en 1919, s’est exilé avec son épouse aux Pays-Bas. Mais, en 1940, dans ces heures décisives où la machine nazie cherche inexorablement et par tous les moyens à abattre toutes les résistances à ce nouvel ordre, l’empereur déchu et son épouse passent leur vie en exil aux Pays-Bas entre souvenirs et espoirs de temps révolus. Connu pour son caractère intempestif, mettant plus d’une fois la diplomatie en difficulté, l’empereur demeure encore attaché, malgré son grand âge, à son rang d’Altesse Royale, à sa fameuse collection de costumes militaires, à sa femme, à ses conquêtes militaires et féminines et à ses mémoires… Fatigué, las, il laisse tendrement sa femme entretenir ses ou leurs illusions, celles qu’un Duc de Windsor entretiendra également au même moment de l’histoire de l’autre côté des Ardennes… Mais aussi colérique qu’autoritaire, il sait encore imposer à son entourage cette ténacité inflexible désespérée qui l’a fait un jour Altesse Royale. Face à eux, un jeune capitaine allemand interprété avec nuances par Jai Courtney (Terminator Genisys) chargé de leur sécurité tombant amoureux d’une jeune espionne juive œuvrant pour le compte de l’Angleterre… Bien mené et en un rythme effréné, entre Gestapo, SS, résistance, hypocrisie et ruses diplomatiques, entre devoir, amour et loyauté, le film progresse avec finesse en montrant combien chaque personnage parvient à une situation à laquelle il n’était pas préparé, destin qui rattrape chaque être à un moment donné de sa vie. L’actrice britannique Lily James, en jeune espionne, offre également une belle interprétation tout en fraicheur et en nuances dans cette réalisation qui sera à découvrir en E-Cinéma.
 

"Un lion en hiver" un film de Anthony Harvey avec Katharine Hepburn, Peter O'Toole, Anthony Hopkins. 1968 - Grande-Bretagne - Durée : 2h14 version restaurée au cinéma le 22 mars 2017, oscars 1969, oscar de la meilleure actrice, oscar du meilleur scénario adapté, oscar de la meilleure musique de film, Les Acacias distribution. 2017.

 


Touraine, 1183. Le Roi d'Henri II d'Angleterre séjourne pour Noël dans le Château de Chinon avec sa maîtresse Alix, demi-sœur de Philippe II Auguste Roi de France et fiancée promise pour des raisons politiques... à l'un de ses fils. Cinquantenaire, il doit résoudre le problème de sa succession.

Cette très belle réalisation d’Anthony Harvey récompensée par de nombreux oscars lors de sa sortie étonne et surprend encore aujourd’hui. Tourné avec minimalisme et loin des grandes fresques épiques du cinéma hollywoodien (le film est adapté de la pièce de théâtre jouée à Broadway de James Goldman), Un lion en hiver est bien plus proche du souffle shakespearien avec ces décors tournés en France sans emphase, un moyen-âge certainement plus proche de la réalité. C’est au cœur de l’âme des puissants de cette époque que plonge ce film évoquant librement l’Histoire d’Angleterre et de France avec pour angle la succession envisagée du roi Henri II. Aliénor, son épouse recluse dans le château de Salisbury, est aussi convaincante dans ses passions amoureuses que dans sa haine, les deux se confondants souvent sous la caméra grâce à l’interprétation convaincante de Katharine Hepburn. Il ne fallait pas moins que Peter O’Toole pour tenir tête à pareil caractère et son interprétation du roi Henri II force également l’admiration. Film à l’accent théâtral, Un lion en hiver traite avec nuances des affres du pouvoir, celui que l’on détient, celui dont la dévolution est envisagée avec peine et souffrance lorsque la puissance même de vivre coule encore à pleins flots dans les veines d’un monarque ayant atteint la cinquantaine. Face à ce tableau nietzschéen, la progéniture est le reflet de ces parents, calculatrice, sournoise, ambitieuse, ou fragile, cette descendance fourbit ses armes sur la pente du pouvoir espéré, une expérience où seuls les plus forts gagnent. C’est Katharine Hepburn qui a introduit le jeune Anthony Hopkins, convaincant dans le rôle de Richard bientôt Cœur-de-Lion pour son premier rôle au cinéma. Véritable partie d’échecs, ce film séduit et tient en haleine tout au long de cette journée de Noël passée entre les murs du château de Chinon en 1183…
 

« Silence » un film de Martin Scorsese, scénario de Jay Cocks avec Liam Neeson, Andrew Garfield, Adam Driver, Tadanobu Asano, Sociétés de production Cappa Defina Productions, Cecchi Gori Pictures, Fábrica de Cine, SharpSword Films, Sikelia Productions, Verdi Productions, Waypoint Entertainment, durée 161 minutes, 2017.

 


Au XVIIe siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver la trace du père Ferreira, leur maître en théologie, disparu alors qu’il était parti en mission dans ce pays. Arrivant dans un pays hostile à une religion assimilée aux puissances occidentales, ils découvrent des communautés de villageois qui ont gardé l’héritage laissé par les premiers missionnaires…


C’est une longue quête personnelle qui a conduit à Silence, le dernier film du réalisateur Martin Scorsese, qui fit tant parler de lui lors de la sortie de La Dernière Tentation du Christ adaptée librement du roman Nikos Kazantzakis. Avec ce film plus discret en apparence, le réalisateur poursuit son interrogation sur la foi, celle ici transmise au-delà des frontières de l’occident avec les missions. Le cadre est celui du Japon du XVIIe siècle et la narration est inspirée du roman Silence du célèbre écrivain catholique japonais Shūsaku Endō paru en 1966. Manifestement inspiré également par le cinéma japonais, Scorsese offre des plans de toute beauté explorant une nature sombre et perdue dans les brumes qui n’est pas sans faire penser à certaines des dernières réalisations d’Akira Kurosawa. Avec ce film, Scorsese explore les tréfonds de nos croyances et de leur envers, le doute. Ces croyances et cette foi qui poussèrent des prêtres à tout quitter pour évangéliser femmes et hommes dans des contrées qui n’avaient jamais entendu parler du Christ et de la foi chrétienne. Le long cheminement de cette mission lancée par Jésus : « il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ». Et c’est bien de loups dont il est question dans le traitement de ce film d’un raffinement de cruautés à la hauteur de la foi de ces jeunes missionnaires. Mais, l’exaltation laisse place au doute, doute lorsque les premières persécutions commencent à pleuvoir sur les villageois et bientôt sur les deux jeunes prêtres interprétés brillamment par Andrew Garfield et Adam Driver. Après le doute vient le silence, bien connu des plus grands mystiques, ce silence redoutable qui renforça le courage de nombreux martyrs, mais en perdit aussi. Le miroir renvoyé par les protagonistes japonais est assez subtil notamment avec le personnage incarné par Tadanobu Asano (acteur bien connu des cinéphiles japonais : Nagisa Oshima, Takashi Miike, Kiyoshi Kurosawa...), avec cette ironie à l’égard de ces missionnaires ne connaissant souvent ni la langue, ni la culture de ceux qu’ils allaient convertir. Mais c’est surtout l’orgueil qui pointe subrepticement, orgueil pour un prêtre d’associer sa mission à celle du Christ et d’endurer ou de faire endurer les mêmes souffrances aux convertis de fraîche date. Et là réside le hiatus de ce film, Martin Scorsese évoque la chute, celle de Judas qui fut définitive avec la trahison mais aussi celle rédemptrice de Pierre qui renia par trois fois le Christ avant de donner sa vie pour lui. Or, c’est peut-être ce qui interpelle dans ce film réalisé avec puissance, émotion et subtilité : Le silence de Dieu ne conduit pas inexorablement à l’abandon de ce à quoi l’on croit et qui a souvent permis de dépasser le bruit de l’oppression, de la loi tyrannique et des pires tortures. Le dernier plan de ce film retenu et différent de la fin du livre de Shūsaku Endō sans écarter toute transcendance, laisse place cependant encore à ce questionnement caractéristique de Martin Scorsese qui pourra nourrir bien des débats, on l’espère, plus apaisés.

 

A découvrir parallèlement le roman de Shûsaku Endô "Silence" paru en collection Folio Gallimard

 

Film vu au cinéma C2L Saint Germain

www.cinema-saintgermain.com

 

Le Mystère Jérôme Bosch, un documentaire de José Luis López-Linares, 2016 - Espagne/France - 84 min - VO - Numérique - Couleur - 1.85 - Son 5.1, epicentre films.

 


500 ans après sa disparition, Jérôme Bosch, l’un des plus grands peintres flamands continue à intriguer avec une œuvre aussi fascinante qu’énigmatique, aux interprétations multiples. A travers « Le Jardin des Délices », historiens de l’art, philosophes, psychanalystes en cherchent le sens et rendent un hommage vibrant à un artiste qui défie le temps.

Avec « Le Mystère Jérôme Bosch » de José Luis López-Linares, voici une des rares occasions de voir au cinéma un documentaire consacré à l’art et à un artiste énigmatique qui n’a pas fini d’interroger nos consciences. André Breton avait qualifié le peintre primitif flamand Jérôme Bosch (v. 1450-1516) de « visionnaire intégral », un sentiment partagé par tous ceux qui découvrent l’art de cet homme en avance sur ses contemporains.

 

 

À partir du fameux triptyque « Le Jardin des délices » réalisé à la toute fin du XV° siècle et conservé au musée du Prado en Espagne, le réalisateur a développé tout un maillage de regards croisés sur l’œuvre, ceux de spécialistes de tout horizon ainsi que ceux du public captés par la talentueuse caméra du réalisateur espagnol. Nous ne savons pas grand-chose sur le peintre mais ses œuvres ont depuis leur création parlé pour lui. « Le Jardin des délices » s’avère également complexe, le panneau de gauche représentant Adam et Ève, celui central un jardin aux délices terrestres exubérants et celui de droite une évocation de l’Enfer. Par la diversité des regards et témoignages de psychanalystes, historiens de l’art, philosophes, artistes, écrivains (Orhan Pamuk, Miquel Barceló, William Christie, Salman Rushdie, Cees Nooteboom, Michel Onfray, Renée Fleming…), le spectateur élargit sa propre perception de l’œuvre, interroge la toile et réalise que plus qu’un message, l’œuvre renvoie le miroir de son public. Où se trouve la séparation du bien et du mal, pour quelle vie l’homme a-t-il été créé ? Le Jardin des délices est-il une déviance de celui de l’Éden ? L’Enfer n’est-il qu’après la vie ? Toutes ces interrogations fusent et assaillent – avec plus ou moins de force – l’esprit de qui observe attentivement cette toile qui n’a pas fini de faire parler d’elle… et de nous !
 

"L'Académie des muses" un film de José Luis Guerín, avec Raffaele Pinto, Emanuela Forgetta, Rosa Delor Muns.Zugma Films 2016.

 

 

L’amphithéâtre d’une université des Lettres. Un professeur de philologie distille des cours de poésie à une assistance étudiante composée principalement de visages féminins. A ce projet pédagogique qui convoque les muses de l’antiquité pour dresser une éthique poétique et amoureuse, les étudiantes se prêtent petit à petit, avec vertige et passion, au jeu d’une académie des muses bel et bien incarnée.

C’est une réalisation inattendue et attirante que nous livre le réalisateur José Luis Guerin avec ce phalanstère poétique unissant un professeur d’université à ses étudiantes autour de la renaissance du mythe de la muse. Qu’en est-il des muses aujourd’hui, des muses contemporaines ? L’idée, séduisante, est née de la rencontre pragmatique du réalisateur José Luis Guerin (Dans la ville de Sylvia, En construccion) assistant à l’un des cours de Raffaele Pinto, italien d’origine, et véritable professeur de philologie à l’université de Barcelone et qui accepta d’incarner son rôle dans cette réalisation atypique. Le film est réalisé et monté au fur et à mesure de sa progression, avec une équipe technique des plus réduites (José Luis Guerín tournera ce film avec sa seule preneuse de son Amanda Villavieja) afin de favoriser le réalisme des questions abordées. La poésie, l’inspiration, l’amour, la passion, la transmission mais aussi la séduction, voire la manipulation, la jalousie, le cynisme interviennent tour à tour dans ce maelstrom des émotions. Les jeux de miroir sont réels, tout autant que figurés, avec la réitération de plans où miroirs et vitres révèlent ou effacent les vérités. Le réalisateur aime à cadrer ses plans sur les visages ou une partie des visages de ses acteurs, non pour en violer l’intimité mais pour mieux en révéler le discours intérieur en contrepoint du projet poétique. Les acteurs non professionnels jouant leur propre rôle sont tellement happés par la puissance de ce projet pédagogique qu’ils en deviennent plus vrais que nature. En épilogue du film, le professeur cite Dante en relevant une nouvelle fois que « L’authentique objet du désir est au-delà de toute hypothèse de satisfaction ». Une manière de rappeler qu’avec L’académie des muses les émotions ne sont pas jouées mais bien vécues sous la lumière de Dante, de Béatrice, mais aussi d’Eloïse et Abélard, d’Orphée et d’Eurydice.

"La Macchinazione"

Interview David Grieco

Rome, 05/01/17

 

 

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David Grieco est un talentueux réalisateur italien (Evilenko 2004) qui a connu dans sa jeunesse Pier Paolo Pasolini dont il a été l'assistant pour ses films et l'ami jusqu'à sa disparition tragique. Convaincu que le grand intellectuel italien pourfendeur de la société de son temps n'est pas mort d'un simple assassinat crapuleux, il a réalisé un film sensible et engagé, La Macchinazione, dans lequel il évoque sa vision de cette disparition. Rencontre avec David Grieco autour de ce film et de son témoignage personnel.


 

ous avez connu Pier Paolo Pasolini et avez travaillé pour lui très tôt dans votre carrière cinématographique. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

David Grieco : J’ai connu Pasolini alors que j’étais âgé d’une dizaine d’années. Pasolini fréquentait ma famille notamment mon père et sa seconde épouse, Lorenza Mazzetti, réalisatrice anglaise. Alors qu’elle réalisait son premier film sans aucun budget, Pasolini qui souhaitait entreprendre lui-même Accatone venait souvent à la maison lui demander conseil. Le lieu était ouvert à un grand nombre de personnes du cinéma de tous horizons et très tôt on m’a proposé d’être comédien, ce que j’ai accepté. Je me suis, cependant, vite rendu compte que je n’étais pas fait pour cela. Lorsque j’ai eu 15-16 ans, Pasolini a écrit un rôle pour moi dans le film Théorème. Malgré un certain nombre de réalisations derrière moi, je me sentais toujours gêné, mal à l’aise devant la caméra. Lors du tournage, j’ai dit à Pasolini que je ne souhaitais plus être acteur et qu’il fallait qu’il coupe les scènes où je figurais. Il fut surpris et même s’il fut certainement déçu, il accepta cependant de supprimer les scènes précédentes, mais me demanda instamment d’en réaliser encore une dernière qui autrement l’aurait bloqué dans la réalisation de son film. J’ai alors accepté et j’ai tourné cette dernière scène, mais je ne veux toujours pas, même encore aujourd’hui, revoir ce film ! Après cela, j’ai demandé à Pasolini d’être son assistant sur ce même film et il a accepté.

 


Je l’ai également déçu à une autre reprise lorsqu’il m’a demandé de m’occuper de Maria Callas pendant le tournage de Médée. C’était une tâche très délicate car il appréciait beaucoup cette femme, peut-être la seule femme qu’il ait vraiment aimée. Il savait que j’étais un petit voyou des rues mais qu’en même temps j’étais issu d’un milieu bourgeois et intellectuel. De plus, je parlais plusieurs langues, et pour lui, j’étais dès lors l’interlocuteur idéal pour m’occuper d’elle. Au bout de trois semaines, j’ai finalement décidé d’arrêter car Maria Callas était la diva que l’on connaît et méritait bien sa réputation ! Elle faisait par exemple tomber un objet par terre en me demandant de le ramasser, m’appelait au beau milieu de la nuit pour me demander une bouteille d’eau minérale alors qu’elle se trouvait dans le meilleur hôtel de Rome… Pasolini ne s’est pas fâché mais j’ai bien senti, qu’une nouvelle fois, il était déçu par mon attitude, et nous ne nous sommes plus vus pendant un an.
À l’âge de 18 ans, je suis devenu journaliste ; c’est à cette époque que nous avons repris contact. Nous avions un rapport beaucoup plus adulte, différent aussi parce qu’il était également journaliste et qu’il aimait beaucoup ce métier. On parle souvent de Pasolini en tant que poète, écrivain, réalisateur mais rarement en qualité de journaliste ; or, c’est une activité qui l’a non seulement beaucoup occupé, mais qui lui a aussi énormément apporté et qu’il a aimée. Il a fait plus de 800 articles dans sa vie en commençant par la presse clandestine pendant la guerre. Il a toujours gardé sur lui sa carte de journaliste, qui n’était pas, certes, la carte professionnelle mais une carte secondaire qu’il affectionnait tout de même. Pour l’anecdote, elle était encore dans ses papiers avec lui le jour de sa mort. Pour mener des enquêtes pour ses articles, il me demandait souvent des sources que je pouvais lui procurer dans les archives de L’Unita, le journal du PCI pour lequel je travaillais. J’étais d’ailleurs un peu l’intermédiaire entre lui et Enrico Berlinguer qu’il appréciait beaucoup. J’avais avec Pasolini un rapport quotidien très banal fait de conversations lors des nombreux repas dans les trattorias romaines pris avec Ninetto Davoli, Franco Citti et bien d’autres encore. Nous étions comme une bande de gamins en passant nos soirées ensemble, souvent dans la rue, on faisait les idiots. On ne le sait pas assez mais Pasolini avait un grand sens de l’humour. Je le considérais comme un ami d’enfance alors même qu’il avait exactement l’âge de mon père à cette époque !

L’image de Pasolini dans votre film laisse l’impression de quelqu’un à la fois résolu dans son combat mené depuis ses jeunes années, et en même temps une certaine érosion, fatigue, voire découragement ? Est-ce ainsi que vous avez pu le percevoir dans les derniers mois de sa vie ?

David Grieco : Le Pasolini que je décris dans mon film La Macchinazione est celui des quatre derniers mois de sa vie. À cette époque, je le voyais moins, car il fréquentait Pino Pelosi. La personnalité de Pasolini durant cette période, un Pasolini fatigué, usé - et je suis heureux que vous l’ayez souligné - est effectivement pour moi un élément très important du film. Dans ses derniers mois, il avait une fièvre, la fièvre d’aller jusqu’au bout, il avait mis son nez partout, il avait un grand nombre d’informateurs qui lui donnaient des tuyaux incroyables, mais parallèlement Pasolini était épuisé car il avait vraiment l’impression que personne ne le comprenait. Moi-même, avec le recul, je me souviens lui avoir fait le reproche qu’il était trop pessimiste, que sa vision apocalyptique de la société n’était pas forcément justifiée. Il n’acceptait pas ces remarques et estimait que nous ne comprenions pas ce que lui pourtant savait. C’est d’ailleurs un peu mon chagrin aujourd’hui avec le recul. Il a voulu aller jusqu’au bout, il savait probablement qu’il risquait sa vie, mais il a pensé qu’avec sa mort tout exploserait. Malheureusement…

 



Cet héritage a justifié ce long-métrage que vous venez de réaliser La Macchinazione. Le titre indique très clairement le parti que vous avez pris pour expliquer la mort du célèbre poète, écrivain et cinéaste, allant au-delà d’un crime crapuleux.

David Grieco : Oui, bien au-delà. Le film d’Abel Ferrara qui est sorti en 2014 sur cette même thématique est un peu la raison d’être de mon propre film. À l’époque, les producteurs m’avaient proposé de faire le scénario pour le film de Ferrara. Même si j’étais sceptique quant à l’approche qui y serait retenue, j’ai malgré tout commencé à travailler sur le scénario et Ferrara m’a indiqué qu’il ne souhaitait évoquer seulement que le dernier jour de la vie de Pasolini. J’ai insisté, cependant, qu’il fallait bien néanmoins rappeler comment et pourquoi il avait été tué, ce à quoi Ferrara m’a répondu : "Je ne veux pas faire une histoire d’espionnage !" Notre histoire s’est dès lors arrêtée là, et j’ai quitté cette réalisation. Les semaines qui ont suivi, je n’arrivais plus à dormir, j’avais pourtant un autre film à faire à Prague, mais j’ai tout arrêté en me disant que je devais réaliser ce film en souvenir de Pasolini, les autres personnes ayant connu Pasolini étant presque toutes mortes. Nous nous sommes très endettés pour réaliser ce film.

 


La Macchinazione, un film réalisé par David Grieco avec Massimo Ranieri, Libero De Rienzo, Matteo Taranto, François Xavier Demaison et avec Milena Vukotic, Roberto Citran, Tony Laudadio et Alessandro Sardelli et l’amicale participation de Paolo Bonacelli, Catrinel Marlon. Scénario de David Grieco et Guido Bulla. Produit par Marina Marzotto, Alice Buttafava, Dominique Marzotto, Lionel Guedj, Vincent Brançon. Musique PINK FLOYD. Produit par Propaganda Italia en association avec Moutfluor Films, MIBACT en coproduction avec To Be Continued Productions, 2016.

 

 

 

 

 

 

Des sources très précises sont évoquées dans votre film qui jettent un éclairage différent sur ce qui est habituellement présenté.

David Grieco : 50 % des sources m’appartiennent puisque ce sont des choses que j’ai vécues personnellement lors des derniers mois précédant sa mort. J’ai également suivi de très près le premier procès de Pelosi puisque j’en ai écrit le mémoire pour la famille Pasolini avec pour juge le frère d’Aldo Moro qui sera d’ailleurs kidnappé et tué deux ans après. Ce juge qui s’appelle Carlo Alfredo Moro condamne Pelosi à neuf ans de prison pour le meurtre de Pasolini avec des inconnus. À partir de là, ma conviction était confirmée. Et cela m’a rappelé une anecdote que j’avais vécue chez Laura Betti en février 1975. Alors que nous dînions avec elle, elle s’est mise à m’interpeller vivement en me disant : « Il faut que tu l’arrêtes ! ». Surpris, je lui ai demandé « Comment cela ? » Elle a poursuivi : « Oui, il (Pasolini) est fou, il est en train d’écrire un livre sur Eugenio Cefis, le président de ENI et de Montedison, il ne comprend pas, ils vont le tuer ! Toi qui es un journaliste professionnel, il faut que tu l’arrêtes ». Abasourdi, j’ai demandé à Pasolini " Pourquoi ? Tu as décidé d’écrire un livre sur Eugenio Cefis ? " Il m’a répondu amusé par métaphore : « Tu sais le pétrole est plus important que l’eau… », mais il ne m’en a pas dit plus et ne m’a pas laissé entrer dans ce qui le retenait déjà à cette époque. Les mois qui ont suivi, j’ai compris qu’il me demandait régulièrement des sources journalistiques qui m’ont donné une idée de son parcours et de ce qu’il recherchait. À chaque fois que j’ai essayé d’entrer dans le vif du sujet, il s’est esquivé. C’était un homme très méfiant, ce qui était plus que justifié avec, il faut le rappeler, plus d’une trentaine de procès dans sa vie… Il a vraiment été persécuté tout au long de sa carrière, ce qui l’incitait à ne faire confiance qu’à un très petit nombre de personnes dont je faisais partie. Dans les dernières années, il avait un peu ce syndrome d’être trahi, ce qui a fait qu’il a été trahi par presque tout le monde. Je ne saurai jamais si c’est lui qui a en quelque sorte provoqué cela ou si c’était son destin et qu’il le connaissait en tout état de cause.

Vous citez en exergue de votre film cette phrase de Pasolini : « Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie ». Comment la réouverture de son procès et l’instruction récente se déroulent-elles dans votre pays récemment secoué politiquement par la chute du gouvernement Renzi et le non au référendum?

David Grieco : J’estime que cette phrase prononcée par Pasolini il y a plus de 40 ans est toujours valable. On est absolument dans la même situation, c’est d’ailleurs un phénomène mondial que nous avions devancé en Italie ! Je pense en effet que ce que Pasolini affirmait à une époque où certains individus avaient encore une réelle profondeur et désintéressement personnel est encore plus d’actualité aujourd’hui. Il m’est arrivé plein de difficultés et d’obstacles avec le tournage de ce film et qui sont le signe de ce que nous évoquons, j’ai d’ailleurs du mal à ne pas faire le parallèle dans une moindre mesure en ce qui me concerne avec ce qu’a pu connaître Pasolini à son époque. Si je peux citer un exemple, il est évocateur de ces petits tracas que l’on peut semer sur le chemin d’un réalisateur dénonçant un complot politique dans son film. 48 heures avant la sortie en salle du film en Italie, j’ai reçu une interdiction de le voir aux mineurs de moins de 14 ans alors même que j’ai bien pris soin d’éviter tout ce qui pourrait entrer dans ce type de censure. J’ai d’ailleurs obtenu depuis la levée de cette censure. J’aurais plein d’autres exemples de cet ordre à citer…

 



Peut-on dire de Pasolini qu’il a lui-même été la victime expiatoire de ce qu’il dénonçait ? Et avez-vous l’impression que cette image est encore présente dans la conscience collective italienne ou bien qu’elle a cédé au chant du relativisme et du consumérisme international ?

David Grieco : Pasolini a été non seulement la victime expiatoire de ce qu’il a dénoncé mais il l’a en plus, selon moi, souhaité. Dans ce film, je montre combien il est allé sur le lieu du crime en sachant, je pense, ce qui allait survenir. Ceux qui le connaissaient avaient remarqué avant sa mort combien il pouvait parfois abandonner une conversation, être très irritable et même laisser apparaître une peur, ce qu’il ne voulait jamais admettre pour autant. Le courage était son drapeau. Il était persuadé en agissant ainsi d’abattre tout le complot qu’il avait démasqué, ce en quoi il s’est trompé. J’ai souvent eu l’occasion lors de manifestations de constater combien Pasolini, bien qu’agressé verbalement par des jeunes, était capable d’engager une conversation avec eux et que ces derniers repartaient en s’excusant. Il a peut-être pensé pouvoir se rendre sur la plage d’Ostie et les convaincre.
Je pense que la raison principale et intime est qu’il s’est rendu sur place à cause de la mort de son frère. Pasolini a clairement annoncé dans une réponse à un courrier de lecteur que l’exemple de son frère le mènerait jusqu’à la fin de sa vie. J’ai interprété cela comme une vision prophétique. Pasolini a toujours mis une certaine distance entre lui-même et les autres intellectuels. Il a toujours critiqué ces intellectuels comme des penseurs de salon avec leurs beaux intérieurs et leur maison protégée, sans qu’ils sachent quoi que ce soit de l’extérieur et de la rue. Il a eu la même attitude parfois dans le cercle restreint de ses amis intellectuels. J’ai quelques anecdotes à l’esprit : par exemple, lorsque nous sortions manger une pizza, il nous emmenait dix minutes chez Moravia ou Calvino en prétextant une question à leur poser, mais j’ai vite compris qu’il le faisait exprès car nous débarquions à l’improviste avec des cheveux très longs, habillés comme des voyous et nous avions bien remarqué que les personnes présentes étaient sidérées ; C’était, selon moi, une provocation manifeste. Il était clair que c’était une manière de se stigmatiser, lui écrivain bourgeois vivant dans un intérieur confortable et parlant néanmoins de révolution avec le souvenir de son frère mort au combat. Ce sens de la culpabilité est essentiel selon moi pour comprendre Pasolini.

 

 

 

Pouvez-vous nous dire vos raisons pour le choix de la musique des Pink Floyd et plus précisément Atom Heart Mother qui rythme et donne un fil directeur à votre réalisation ? Comment avez-vous pu en obtenir les droits ?

David Grieco : Je travaille habituellement avec un compositeur italo-américain extraordinaire qui s’appelle Angelo Badalamenti ("Twin Peaks") qui est un de mes meilleurs amis et qui a composé la bande sonore de mon film précédent, "Evilenko". Mais cette fois je voulais faire ce que Pasolini faisait d’habitude, c’est-à-dire utiliser une musique qui existait déjà. J’ai tout de suite pensé à "Atom Heart Mother" qui est le disque qui a marqué davantage mes goûts musicaux quand j’étais jeune. J’ai donc envoyé aux Pink Floyd une lettre et le scénario du film traduit en anglais.
Tout le monde se foutait de ma gueule, bien évidemment, car ils l’avaient refusé à l’époque à Stanley Kubrick pour "Orange mécanique". Mais un mois après les Pink Floyd m’ont permis de l’utiliser en dépensant un minimum parce qu’ils voulaient soutenir ce film qui raconte la vérité sur la mort de Pasolini. J’en ai fait donc une sorte de requiem, et tout d’un coup je me suis aperçu qu’il s’agissait en quelque sorte d’un véritable requiem.

 

 

Cher David Grieco, merci pour ce précieux témoignage et nous ne pouvons que souhaiter que votre film soit très bientôt dans les salles françaises !

 

 

propos recueillis par Philippe-Emmanuel Krautter

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