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Édition Semaine n° 33 / Août 2017

 

LES NEWS du Cinéma, DVD, TV

 

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"La Macchinazione"

Interview David Grieco

Rome, 05/01/17

 

 

 Interview EXCLUSIVE

© Lexnews -Tous droits réservés

 

 

David Grieco est un talentueux réalisateur italien (Evilenko 2004) qui a connu dans sa jeunesse Pier Paolo Pasolini dont il a été l'assistant pour ses films et l'ami jusqu'à sa disparition tragique. Convaincu que le grand intellectuel italien pourfendeur de la société de son temps n'est pas mort d'un simple assassinat crapuleux, il a réalisé un film sensible et engagé, La Macchinazione, dans lequel il évoque sa vision de cette disparition. Rencontre avec David Grieco autour de ce film et de son témoignage personnel.


 

ous avez connu Pier Paolo Pasolini et avez travaillé pour lui très tôt dans votre carrière cinématographique. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

David Grieco : J’ai connu Pasolini alors que j’étais âgé d’une dizaine d’années. Pasolini fréquentait ma famille notamment mon père et sa seconde épouse, Lorenza Mazzetti, réalisatrice anglaise. Alors qu’elle réalisait son premier film sans aucun budget, Pasolini qui souhaitait entreprendre lui-même Accatone venait souvent à la maison lui demander conseil. Le lieu était ouvert à un grand nombre de personnes du cinéma de tous horizons et très tôt on m’a proposé d’être comédien, ce que j’ai accepté. Je me suis, cependant, vite rendu compte que je n’étais pas fait pour cela. Lorsque j’ai eu 15-16 ans, Pasolini a écrit un rôle pour moi dans le film Théorème. Malgré un certain nombre de réalisations derrière moi, je me sentais toujours gêné, mal à l’aise devant la caméra. Lors du tournage, j’ai dit à Pasolini que je ne souhaitais plus être acteur et qu’il fallait qu’il coupe les scènes où je figurais. Il fut surpris et même s’il fut certainement déçu, il accepta cependant de supprimer les scènes précédentes, mais me demanda instamment d’en réaliser encore une dernière qui autrement l’aurait bloqué dans la réalisation de son film. J’ai alors accepté et j’ai tourné cette dernière scène, mais je ne veux toujours pas, même encore aujourd’hui, revoir ce film ! Après cela, j’ai demandé à Pasolini d’être son assistant sur ce même film et il a accepté.

 


Je l’ai également déçu à une autre reprise lorsqu’il m’a demandé de m’occuper de Maria Callas pendant le tournage de Médée. C’était une tâche très délicate car il appréciait beaucoup cette femme, peut-être la seule femme qu’il ait vraiment aimée. Il savait que j’étais un petit voyou des rues mais qu’en même temps j’étais issu d’un milieu bourgeois et intellectuel. De plus, je parlais plusieurs langues, et pour lui, j’étais dès lors l’interlocuteur idéal pour m’occuper d’elle. Au bout de trois semaines, j’ai finalement décidé d’arrêter car Maria Callas était la diva que l’on connaît et méritait bien sa réputation ! Elle faisait par exemple tomber un objet par terre en me demandant de le ramasser, m’appelait au beau milieu de la nuit pour me demander une bouteille d’eau minérale alors qu’elle se trouvait dans le meilleur hôtel de Rome… Pasolini ne s’est pas fâché mais j’ai bien senti, qu’une nouvelle fois, il était déçu par mon attitude, et nous ne nous sommes plus vus pendant un an.
À l’âge de 18 ans, je suis devenu journaliste ; c’est à cette époque que nous avons repris contact. Nous avions un rapport beaucoup plus adulte, différent aussi parce qu’il était également journaliste et qu’il aimait beaucoup ce métier. On parle souvent de Pasolini en tant que poète, écrivain, réalisateur mais rarement en qualité de journaliste ; or, c’est une activité qui l’a non seulement beaucoup occupé, mais qui lui a aussi énormément apporté et qu’il a aimée. Il a fait plus de 800 articles dans sa vie en commençant par la presse clandestine pendant la guerre. Il a toujours gardé sur lui sa carte de journaliste, qui n’était pas, certes, la carte professionnelle mais une carte secondaire qu’il affectionnait tout de même. Pour l’anecdote, elle était encore dans ses papiers avec lui le jour de sa mort. Pour mener des enquêtes pour ses articles, il me demandait souvent des sources que je pouvais lui procurer dans les archives de L’Unita, le journal du PCI pour lequel je travaillais. J’étais d’ailleurs un peu l’intermédiaire entre lui et Enrico Berlinguer qu’il appréciait beaucoup. J’avais avec Pasolini un rapport quotidien très banal fait de conversations lors des nombreux repas dans les trattorias romaines pris avec Ninetto Davoli, Franco Citti et bien d’autres encore. Nous étions comme une bande de gamins en passant nos soirées ensemble, souvent dans la rue, on faisait les idiots. On ne le sait pas assez mais Pasolini avait un grand sens de l’humour. Je le considérais comme un ami d’enfance alors même qu’il avait exactement l’âge de mon père à cette époque !

L’image de Pasolini dans votre film laisse l’impression de quelqu’un à la fois résolu dans son combat mené depuis ses jeunes années, et en même temps une certaine érosion, fatigue, voire découragement ? Est-ce ainsi que vous avez pu le percevoir dans les derniers mois de sa vie ?

David Grieco : Le Pasolini que je décris dans mon film La Macchinazione est celui des quatre derniers mois de sa vie. À cette époque, je le voyais moins, car il fréquentait Pino Pelosi. La personnalité de Pasolini durant cette période, un Pasolini fatigué, usé - et je suis heureux que vous l’ayez souligné - est effectivement pour moi un élément très important du film. Dans ses derniers mois, il avait une fièvre, la fièvre d’aller jusqu’au bout, il avait mis son nez partout, il avait un grand nombre d’informateurs qui lui donnaient des tuyaux incroyables, mais parallèlement Pasolini était épuisé car il avait vraiment l’impression que personne ne le comprenait. Moi-même, avec le recul, je me souviens lui avoir fait le reproche qu’il était trop pessimiste, que sa vision apocalyptique de la société n’était pas forcément justifiée. Il n’acceptait pas ces remarques et estimait que nous ne comprenions pas ce que lui pourtant savait. C’est d’ailleurs un peu mon chagrin aujourd’hui avec le recul. Il a voulu aller jusqu’au bout, il savait probablement qu’il risquait sa vie, mais il a pensé qu’avec sa mort tout exploserait. Malheureusement…

 



Cet héritage a justifié ce long-métrage que vous venez de réaliser La Macchinazione. Le titre indique très clairement le parti que vous avez pris pour expliquer la mort du célèbre poète, écrivain et cinéaste, allant au-delà d’un crime crapuleux.

David Grieco : Oui, bien au-delà. Le film d’Abel Ferrara qui est sorti en 2014 sur cette même thématique est un peu la raison d’être de mon propre film. À l’époque, les producteurs m’avaient proposé de faire le scénario pour le film de Ferrara. Même si j’étais sceptique quant à l’approche qui y serait retenue, j’ai malgré tout commencé à travailler sur le scénario et Ferrara m’a indiqué qu’il ne souhaitait évoquer seulement que le dernier jour de la vie de Pasolini. J’ai insisté, cependant, qu’il fallait bien néanmoins rappeler comment et pourquoi il avait été tué, ce à quoi Ferrara m’a répondu : "Je ne veux pas faire une histoire d’espionnage !" Notre histoire s’est dès lors arrêtée là, et j’ai quitté cette réalisation. Les semaines qui ont suivi, je n’arrivais plus à dormir, j’avais pourtant un autre film à faire à Prague, mais j’ai tout arrêté en me disant que je devais réaliser ce film en souvenir de Pasolini, les autres personnes ayant connu Pasolini étant presque toutes mortes. Nous nous sommes très endettés pour réaliser ce film.

 


La Macchinazione, un film réalisé par David Grieco avec Massimo Ranieri, Libero De Rienzo, Matteo Taranto, François Xavier Demaison et avec Milena Vukotic, Roberto Citran, Tony Laudadio et Alessandro Sardelli et l’amicale participation de Paolo Bonacelli, Catrinel Marlon. Scénario de David Grieco et Guido Bulla. Produit par Marina Marzotto, Alice Buttafava, Dominique Marzotto, Lionel Guedj, Vincent Brançon. Musique PINK FLOYD. Produit par Propaganda Italia en association avec Moutfluor Films, MIBACT en coproduction avec To Be Continued Productions, 2016.

 

 

 

 

 

 

Des sources très précises sont évoquées dans votre film qui jettent un éclairage différent sur ce qui est habituellement présenté.

David Grieco : 50 % des sources m’appartiennent puisque ce sont des choses que j’ai vécues personnellement lors des derniers mois précédant sa mort. J’ai également suivi de très près le premier procès de Pelosi puisque j’en ai écrit le mémoire pour la famille Pasolini avec pour juge le frère d’Aldo Moro qui sera d’ailleurs kidnappé et tué deux ans après. Ce juge qui s’appelle Carlo Alfredo Moro condamne Pelosi à neuf ans de prison pour le meurtre de Pasolini avec des inconnus. À partir de là, ma conviction était confirmée. Et cela m’a rappelé une anecdote que j’avais vécue chez Laura Betti en février 1975. Alors que nous dînions avec elle, elle s’est mise à m’interpeller vivement en me disant : « Il faut que tu l’arrêtes ! ». Surpris, je lui ai demandé « Comment cela ? » Elle a poursuivi : « Oui, il (Pasolini) est fou, il est en train d’écrire un livre sur Eugenio Cefis, le président de ENI et de Montedison, il ne comprend pas, ils vont le tuer ! Toi qui es un journaliste professionnel, il faut que tu l’arrêtes ». Abasourdi, j’ai demandé à Pasolini " Pourquoi ? Tu as décidé d’écrire un livre sur Eugenio Cefis ? " Il m’a répondu amusé par métaphore : « Tu sais le pétrole est plus important que l’eau… », mais il ne m’en a pas dit plus et ne m’a pas laissé entrer dans ce qui le retenait déjà à cette époque. Les mois qui ont suivi, j’ai compris qu’il me demandait régulièrement des sources journalistiques qui m’ont donné une idée de son parcours et de ce qu’il recherchait. À chaque fois que j’ai essayé d’entrer dans le vif du sujet, il s’est esquivé. C’était un homme très méfiant, ce qui était plus que justifié avec, il faut le rappeler, plus d’une trentaine de procès dans sa vie… Il a vraiment été persécuté tout au long de sa carrière, ce qui l’incitait à ne faire confiance qu’à un très petit nombre de personnes dont je faisais partie. Dans les dernières années, il avait un peu ce syndrome d’être trahi, ce qui a fait qu’il a été trahi par presque tout le monde. Je ne saurai jamais si c’est lui qui a en quelque sorte provoqué cela ou si c’était son destin et qu’il le connaissait en tout état de cause.

Vous citez en exergue de votre film cette phrase de Pasolini : « Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie ». Comment la réouverture de son procès et l’instruction récente se déroulent-elles dans votre pays récemment secoué politiquement par la chute du gouvernement Renzi et le non au référendum?

David Grieco : J’estime que cette phrase prononcée par Pasolini il y a plus de 40 ans est toujours valable. On est absolument dans la même situation, c’est d’ailleurs un phénomène mondial que nous avions devancé en Italie ! Je pense en effet que ce que Pasolini affirmait à une époque où certains individus avaient encore une réelle profondeur et désintéressement personnel est encore plus d’actualité aujourd’hui. Il m’est arrivé plein de difficultés et d’obstacles avec le tournage de ce film et qui sont le signe de ce que nous évoquons, j’ai d’ailleurs du mal à ne pas faire le parallèle dans une moindre mesure en ce qui me concerne avec ce qu’a pu connaître Pasolini à son époque. Si je peux citer un exemple, il est évocateur de ces petits tracas que l’on peut semer sur le chemin d’un réalisateur dénonçant un complot politique dans son film. 48 heures avant la sortie en salle du film en Italie, j’ai reçu une interdiction de le voir aux mineurs de moins de 14 ans alors même que j’ai bien pris soin d’éviter tout ce qui pourrait entrer dans ce type de censure. J’ai d’ailleurs obtenu depuis la levée de cette censure. J’aurais plein d’autres exemples de cet ordre à citer…

 



Peut-on dire de Pasolini qu’il a lui-même été la victime expiatoire de ce qu’il dénonçait ? Et avez-vous l’impression que cette image est encore présente dans la conscience collective italienne ou bien qu’elle a cédé au chant du relativisme et du consumérisme international ?

David Grieco : Pasolini a été non seulement la victime expiatoire de ce qu’il a dénoncé mais il l’a en plus, selon moi, souhaité. Dans ce film, je montre combien il est allé sur le lieu du crime en sachant, je pense, ce qui allait survenir. Ceux qui le connaissaient avaient remarqué avant sa mort combien il pouvait parfois abandonner une conversation, être très irritable et même laisser apparaître une peur, ce qu’il ne voulait jamais admettre pour autant. Le courage était son drapeau. Il était persuadé en agissant ainsi d’abattre tout le complot qu’il avait démasqué, ce en quoi il s’est trompé. J’ai souvent eu l’occasion lors de manifestations de constater combien Pasolini, bien qu’agressé verbalement par des jeunes, était capable d’engager une conversation avec eux et que ces derniers repartaient en s’excusant. Il a peut-être pensé pouvoir se rendre sur la plage d’Ostie et les convaincre.
Je pense que la raison principale et intime est qu’il s’est rendu sur place à cause de la mort de son frère. Pasolini a clairement annoncé dans une réponse à un courrier de lecteur que l’exemple de son frère le mènerait jusqu’à la fin de sa vie. J’ai interprété cela comme une vision prophétique. Pasolini a toujours mis une certaine distance entre lui-même et les autres intellectuels. Il a toujours critiqué ces intellectuels comme des penseurs de salon avec leurs beaux intérieurs et leur maison protégée, sans qu’ils sachent quoi que ce soit de l’extérieur et de la rue. Il a eu la même attitude parfois dans le cercle restreint de ses amis intellectuels. J’ai quelques anecdotes à l’esprit : par exemple, lorsque nous sortions manger une pizza, il nous emmenait dix minutes chez Moravia ou Calvino en prétextant une question à leur poser, mais j’ai vite compris qu’il le faisait exprès car nous débarquions à l’improviste avec des cheveux très longs, habillés comme des voyous et nous avions bien remarqué que les personnes présentes étaient sidérées ; C’était, selon moi, une provocation manifeste. Il était clair que c’était une manière de se stigmatiser, lui écrivain bourgeois vivant dans un intérieur confortable et parlant néanmoins de révolution avec le souvenir de son frère mort au combat. Ce sens de la culpabilité est essentiel selon moi pour comprendre Pasolini.

 

 

 

Pouvez-vous nous dire vos raisons pour le choix de la musique des Pink Floyd et plus précisément Atom Heart Mother qui rythme et donne un fil directeur à votre réalisation ? Comment avez-vous pu en obtenir les droits ?

David Grieco : Je travaille habituellement avec un compositeur italo-américain extraordinaire qui s’appelle Angelo Badalamenti ("Twin Peaks") qui est un de mes meilleurs amis et qui a composé la bande sonore de mon film précédent, "Evilenko". Mais cette fois je voulais faire ce que Pasolini faisait d’habitude, c’est-à-dire utiliser une musique qui existait déjà. J’ai tout de suite pensé à "Atom Heart Mother" qui est le disque qui a marqué davantage mes goûts musicaux quand j’étais jeune. J’ai donc envoyé aux Pink Floyd une lettre et le scénario du film traduit en anglais.
Tout le monde se foutait de ma gueule, bien évidemment, car ils l’avaient refusé à l’époque à Stanley Kubrick pour "Orange mécanique". Mais un mois après les Pink Floyd m’ont permis de l’utiliser en dépensant un minimum parce qu’ils voulaient soutenir ce film qui raconte la vérité sur la mort de Pasolini. J’en ai fait donc une sorte de requiem, et tout d’un coup je me suis aperçu qu’il s’agissait en quelque sorte d’un véritable requiem.

 

 

Cher David Grieco, merci pour ce précieux témoignage et nous ne pouvons que souhaiter que votre film soit très bientôt dans les salles françaises !

 

 

propos recueillis par Philippe-Emmanuel Krautter

© Interview exclusive Lexnews

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NOUVEAUTES DVD

Soudain l’été dernier (Suddenly, Last Summer), Un film de Joseph L. Mankiewicz, Scénario : Gore Vidal et Tennessee Williams, d’après la pièce "Soudain l’été dernier" de Tennessee WILLIAMS, avec : Elizabeth TAYLOR, Montgomery CLIFT, Katharine HEPBURN, Producteur : Sam SPEIGEL, Drame, Etats-Unis, 1960, 114mn, N & B, 1.85, DVD, Carlotta, 2017. (En Blu-ray et DVD le 23 août en version restaurée)

 


Le docteur Cukrowicz vient de prendre ses fonctions à Lions View, un hôpital psychiatrique de La Nouvelle-Orléans, mais est rapidement découragé par le manque de moyens octroyés à l’établissement. C’est alors qu’il reçoit une étrange proposition de la part de Violet Venable, une riche notable qui vient de perdre son fils Sebastian dans des circonstances étranges. Celle-ci est prête à lever un fonds d’un million de dollars si le Dr Cukrowicz accepte de pratiquer une lobotomie sur sa nièce Catherine qui, selon elle, aurait perdu la raison depuis la mort de son cousin…

Ce film fort et puissant fait entrer le spectateur dans un univers de tensions et d’introspections propres au style de Tennessee Williams. L’histoire est à première vue banale, un médecin chirurgien spécialiste du cerveau entre dans un hôpital psychiatre manquant de moyens matériels et financiers pour lui permettre d’exercer efficacement son art, celui de la chirurgie du cerveau et notamment la lobotomie… Survient une riche veuve dont le fils unique vient de mourir qui lui promet un financement inespéré à la condition qu’il opère sa nièce dont on devine rapidement que des liens plus forts que ceux de la parenté les unissent. À partir de ce trouble paysage, et de cet univers familier à l’écrivain et dramaturge américain qui connut une situation similaire dans sa famille, se tisse une toile qui progressivement enserre tous les protagonistes, à commencer par le médecin, admirablement interprété par Montgomery Clift, souffrant lui-même psychologiquement de son homosexualité et des conséquences d’un grave accident de voiture. Joseph L. Mankiewicz réalise ici, grâce au brillant scénario de Gore Vidal, inspiré de la pièce de Tennessee Williams, un film puissant, à l’univers étrange, impression renforcée par l’importance des décors (angoissant jardin exotique entre Édens et Enfer) et le jeu inspiré des acteurs avec une Katharine Hepburn théâtrale, contrastant avec la sobriété émouvante d’Elizabeth Taylor (inoubliable Cléopâtre quelques années plus tard avec le même Mankiewicz). À partir de ce mi-clos, et de cet univers concentrationnaire de l’asile, les sentiments humains s’exacerbent. Une fine analyse des ressorts de la psychologie humaine associe rapports freudiens – les liens trop étroits de la mère et de son fils – et dimension jungienne sur la transcendance et la psychologie des profondeurs pour un film à redécouvrir avec une analyse passionnante en bonus du grand spécialiste du cinéma Michel Ciment.

 

Akira Kurosawa – Les années Toho 3 films en versions HD et restaurées, Wild Side Vidéo, 2017.

 


L’éditeur Wild Side Vidéo poursuit sa passionnante exploration de l’œuvre du grand cinéaste japonais Akira Kurosawa, certainement l’un des plus connus en occident, avec trois films de l’époque des années Toho à la fin des années 40. Les Bas-Fonds, Les salauds dorment en paix et Entre le ciel et l’enfer sont désormais disponibles en DVD et Blu-ray dans des éditions complètes avec un livret complet accompagnant chaque film. L’aventure a commencé à l’automne 2015 et se poursuivra jusqu’à l’été 2017 avec le projet ambitieux de proposer au public français pas moins de 17 films majeurs du cinéaste japonais, à la fois en salle avec le partenaire Carlotta Films et en DVD – BR.
 

 

Akira Kurosawa est certainement le réalisateur japonais le plus approprié pour entrer dans l’univers du cinéma japonais. À la fois attaché aux traditions et à la culture de son pays, il a su très tôt prendre en compte l’importance et le poids de l’occident s’infiltrant dans toutes les sphères de cette société japonaise dès la fin du XIXe siècle avec l’ère Meiji. Scrutant celle-ci sans concession, il a su retranscrire par un choix d’acteurs souvent fidèles – on pense bien évidemment au fameux Toshiro Mifune – et une technique cinématographique novatrice pour l’époque, les nombreuses nuances fines et subtiles de la sensibilité nippone, tâche ardue et complexe qui demeure un témoignage filmographique unique en son genre. Kurosawa a passé ses années d’enfance durant l’ère Taisho (1912-1926),voyant ainsi le Japon subsister dans ses structures rurales traditionnelles et à la fois connaître l’immixtion d’idées nouvelles venues de l’occident avec le symbolisme, la révolution russe, l’avant-gardisme…
L’auteur de films de légende tel les Sept samouraïs, Kagemusha ou Ran a également réalisé des films plus intimistes tel Les Bas-Fonds en 1957 et dont l’action se déroule exclusivement, pendant deux heures, dans une salle d’un taudis d’Edo. Ce film symbolise idéalement la double culture d’Akira Kurosawa, la culture traditionnelle des Japonais avec une hiérarchie sociale marquée, et ses laissés-pour- compte tel ce samouraï ou cet acteur de théâtre déchus. L’influence de l’occident, ici, avec le roman de Maxime Gorki - et qui a donné son titre à ce film – est indéniable. Reprenant l’idée de l’écrivain officiel de l’Union soviétique, Kurosawa dépeint les rapports humains dans tout ce que la société a oublié et proscrit dans un cloaque immonde dont la mort semble être la seule issue possible. Avec une technique cinématographique d’une redoutable efficacité par ses jeux de caméra et sa photographie, et éprouvée par un choix d’acteurs remarquables pour leur expressivité, Kurosawa s’inscrit dans une peinture sociale impressionnante de réalisme et de poésie sensible.
Avec Les salauds dorment en paix sorti trois ans plus tard en 1960, Kurosawa abandonne le Japon traditionnel pour celui occidentalisé des grandes entreprises. Le crime et la délinquance en col blanc a gagné le Japon d’après-guerre. Dans ce film critique sur la corruption vécue comme un fléau gangrenant la société japonaise tout entière, Kurosawa revisite Hamlet de Shakespeare, son héros Nishi – admirable Toshiro Mifune en costume occidental et lunette – cherchant, à tout prix, à établir la vérité dans un film sombre et atypique du réalisateur.
Avec Entre le ciel et l’Enfer, un thriller social sorti en 1963, Kurosawa explore les intrications de l’occident et du Japon face au nouveau consumérisme qui touche l’île. En posant un dilemme cruel et ironique à son personnage central, Kingo Gondo, une fois de plus interprété de manière exemplaire par Toshiro Mifune, le réalisateur analyse avec une rare profondeur les choix que ses contemporains sont amenés à faire pour une réconciliation impossible entre riches et pauvres.

 

« La charge des Tuniques bleues » un film d’Anthony Mann avec Victor Mature, Guy Madison, Robert Preston et Anne Bancroft, DVD, Sidonis, 2016.

 

 

Trois trappeurs, Jed Cooper, Gus et Mango sont dépouillés par les Indiens. Ils vont au Fort Shallan et demandent à être remboursés par l’armée qu’ils rendent responsable. Le capitaine Riordan refuse mais propose aux trois hommes de les engager comme guides, ce qu’ils acceptent. Le retour du colonel Frank Marston, célèbre pour avoir causé pendant la guerre de Sécession le massacre de ses hommes augmente rapidement la tension qui règne à l’intérieur du fort. Marston exige de prendre le commandement du fort à la place de Riordan et Jed Cooper s’éprend de Corinna, la femme de Marston. Jed apprend à Marston une future attaque des Indiens et lui conseille de défendre le fort…


La charge des Tuniques bleues, film sorti en 1956, offre un angle intéressant dans le traitement des rapports indiens / blancs habituellement retenus pour le scénario des westerns. Avec ces trois trappeurs menant une vie plus « sauvage » que leurs congénères du fort, c’est un point de vue décalé qui est ici proposé par Anthony Mann avec en personnage central, Cooper, interprété avec brio par Victor Mature. La civilisation face à la vie sauvage, les principes moraux opposés au code de la nature, des confrontations servies par un jeu d’acteur efficace composent un tableau dans la veine des réalisations d’un John Ford, sans atteindre leur excellence. Il n’empêche que La charge des Tuniques bleues s’avère tout de même un film à (re) découvrir pour son jeu d’acteur et les paysages grandioses dans cette version, image et son restaurés, et complétée par une présentation de Patrick Brion.

98 min • Couleur • Format 2:35 • Image et son restaurés • Version VOST et VF • Chapitrage
BONUS : Présentation par Patrick Brion • interview d’Anthony Man

 

Parmi les nouveautés Sidonis deux superproductions épiques raviront les amateurs du genre.

 

 

Barabbas est un des meilleurs films évoquant le contexte des contemporains de Jésus. Voleur gracié à la place du Christ, Barabbas ne cessera de rechercher le sens de ce qui lui est arrivé et qui le dépassera tout au long de sa vie tumultueuse. Tour à tour esclave dans les terribles mines de soufre de Sicile, gladiateur à Rome pour finalement adhérer à la foi chrétienne de bien étrange manière… Anthony Quinn est dans ce film au sommet de son art, des milliers de figurants ajoutent au réalisme de cette fresque menée de main de maître par Richard Fleischer (20.000 Lieues sous les Mers, Vikings, L’Étrangleur de Boston et Soleil Vert). Les acteurs entourant Anthony Quinn sont, quant à eux, également loin d’être des débutants avec Silvana Mangano (Mort à Venise), Jack Palance (Les Professionnels), Ernest Borgnine (Les Douze salopards) et Vittorio Gassman (Parfum de femme). Un classique à revoir avec toujours autant de plaisir.
Sortie en France 31 août 1962, 137 min • TECHNICOLOR • Ratio 16/9 - 2:35 • Image et son restaurés VO - VF restaurées • Sous-titres français • Chapitrage BONUS : Documentaire sur Anthony Quinn

A découvrir Les Drakkars un film de Jack Cardiff qui n’est pas sans rappeler le fameux Vikings de Richard Fleischer avec Kirk Douglas et Tony Curtis, Cardiff étant pour cette réalisation le directeur de la photographie. Si le film n’atteint pas les hauteurs de cette précédente réalisation, il reste tout de même une belle évocation d’aventures servie par un Richard Widmark convaincant alors que le cruel cheik maure est interprété par le brillant Sidney Poitier. Sur fond de récits légendaires et de trésors perdus, cette grande fresque réjouira un public large, les scènes de bataille, nombreuses, restant toujours filmées sobrement.
Sortie en France 24 juin 1964 - 126 min • TECHNICOLOR • Ratio 16/9 - 2:35 • Image et son restaurés VO - VF restaurées • Sous-titres français • Chapitrage BONUS : TRAILER ORIGINAL • Documentaire sur Richard Widmark

 

"Un œil, une histoire", 9 films sur 9 historiens de l’art - coffret 3 DVD, une série conçue et réalisée par Marianne Alphant et Pascale Bouhénic, Zadig Productions, 2016.

 

 

La série conçue et réalisée par Marianne Alphant et Pascale Bouhénic - « Un œil, une histoire » - invite le spectateur à la découverte originale du regard de l’historien de l’art, et ce qui a contribué à le façonner. Neuf historiens de l’art, venant d’horizons très divers, livrent en effet dans des documentaires bien menés ce qui a nourri leur propre regard, encouragé leur vocation dans ce métier, et influencé leurs propres analyses de l’art ; Neufs films exactement pour neuf regards inédits d’historiens de l’art : Georges Didi-Huberman, Gilles A. Tiberghien, Rosalind Krauss, Michel Thévoz, Victor Stoichita, Michael Fried, Svetlana Alpers, Roland Recht et Laurence Bertrand Dorléac. La proposition, à la fois ludique, audacieuse et révélatrice, a consisté à demander à ces personnalités reconnues du domaine de l’histoire de l’art de choisir une sélection d’images représentatives de leur propre parcours et de les commenter en direct sous l’œil de la caméra, un jeu de cartes en quelque sorte par association. S’ébauchent ainsi les schémas mentaux, avec diverses présentations, ramifications, combinaisons, processus propres à chaque individualité témoignant, qui d’une certaine manière permettent de mieux comprendre le regard porté à une œuvre d’art, à l’art en général par chaque historien. Chacun se prend au jeu, livrant préoccupations, obsessions parfois, intimes réflexions ou découvertes sur leurs propres représentations et vie d’historien. Au-delà, c’est le regard que nous sommes nous-mêmes amenés à porter sur ces œuvres qui demande analyse. Les commentaires sont pour la plupart vivants, spontanés et en même temps enrichissants, nous voyageons parmi des œuvres, pour certaines classiques, d’autres contemporaines, voire éphémères comme le Land Art. Toutes ces personnalités partagent cette même attraction et attirance pour l’image, il suffira pour s’en convaincre d’observer avec quel soin elles disposent ces reproductions sur la table, les alignent, les touchent ou les assemblent ; posées en rond, en carré, cachées, retournées, déplacées… La fonction tactile accompagne le verbe pour mieux mettre en valeur cette notion abstraite et immatérielle qu’est le regard porté à une chose, en l’espèce une œuvre d’art. Aussi, grâce à cette succession de documentaires montés de manière dynamique grâce à une caméra soignant les cadrages et l’environnement dans lequel évoluent ces historiens de l’art, offrant elle aussi de très belles images, nous sommes invités à nous interroger également sur ce qui pourrait être notre propre jeu de cartes d’œuvres d’art que nous serions susceptibles de présenter et de commenter…

« En secret - Le destin de Thérèse Raquin » un film de Charlie Stratton avec Elizabeth Olsen, Oscar Isaac, Jessica Lange,Tom Felton, DVD, Condor, 2016.

 


Mariée de force avec son cousin, un égoïste souffreteux, Thérèse rêve d’échapper au foyer et à la domination de sa tante qui vit avec eux. Le jour où elle croise le regard de Laurent, un ami de la famille, elle tombe sur le champ amoureuse… au point d’échafauder un plan radical afin de retrouver la liberté.

Cette réalisation de Charlie Stratton revisite avec une esthétique certaine le célèbre roman d’Émile Zola, Thérèse Raquin, et fait le choix d’une interprétation à la fois sobre et puissante de l’œuvre mettant en évidence les rouages psychologiques du père du roman moderne. Les personnages prennent leur ampleur avec la progression du film ; tout d’abord, Thérèse (Elizabeth Olsen - Avengers, Old Boy) orpheline, timide et reléguée aux tâches ingrates par sa tante ; une tante obnubilée par l’amour qu’elle porte à son fils souffreteux, Camille ; Camille, ce fils unique aimé, étouffé, cousin plus que mari de Thérèse, d’un égoïsme banal alimenté par l’amour de cette mère et de Laurent, enfin (Oscar Isaac - Star Wars VII, Drive) ; Laurent, ami d’enfance, sauvage et impulsif qui déclenche l’amour comme la mort, balayant tout sur son passage. Si les acteurs parviennent à rendre les tempéraments voulus par Zola pour son troisième roman, les décors et la photographie prennent habilement le relais de la plume du grand écrivain en décrivant un Paris, sombre aux ruelles étroites, ses Passages, notamment celui du Pont Neuf, sordide et où se cache et évolue la misère humaine. Progressivement, le film évoque avec nuances la métamorphose des protagonistes, de l’amour-passion à la haine, des manipulations aux complots, des incompréhensions à la vengeance, du rêve au cauchemar…

 

Le jeu de l’amour et du hasard, un DVD inédit proposé par l’Ina avec Jean-Pierre Cassel, Danièle Lebrun, Françoise Giret et Claude Brasseur, l’adaptation télévisuelle de l’œuvre de Marivaux Le jeu de l’amour et du hasard, réalisée par Marcel Bluwal en 1967, DVD, INA, 2016.

 

 

Deux jeunes gens, Dorante et Silvia, ont été promis l'un à l'autre par leurs parents. Mais, effrayés par ce mariage de convenance, tous deux ont la même idée : troquer leurs vêtements contre ceux de leurs domestiques et pouvoir ainsi étudier librement le comportement de l’autre, tandis que leurs valets joueront les aristocrates. De ce double jeu de masques naîtront quiproquos, troubles amoureux, dilemmes sociaux, orgueils blessés et passions tragi-comiques.

Jean-Pierre Cassel, Danièle Lebrun, Françoise Giret et Claude Brasseur furent réunis sous la direction de Marcel Bluwal (époux de Daniel Lebrun) en 1967 pour cette adaptation de la fameuse pièce de Marivaux Le jeu de l’amour et du hasard en un casting remarquable. Réalisée dans un décor somptueux (le château de Montgeoffroy), servie par des acteurs visiblement inspirés par ce jeu de dupes et d’équivoques, cette adaptation parvient à rendre les différents niveaux de lecture de l’œuvre de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763). Attiré très tôt par la comédie italienne et curieux de la comédie sentimentale, c’est au théâtre que son élan créatif s’exprima le mieux, notamment dans cette pièce créée en 1730, peut-être la plus connue et appréciée de l’ auteur. Marivaux sut dans cette comédie aux accents tragiques jouer avec ses personnages, rendre les subtilités de leurs doutes et de leurs interrogations à un point tel que cette démarche donnera naissance à un qualificatif : le marivaudage. Mais l’homme de théâtre sut aussi être philosophe et au-delà des jeux de scène qui s’apparente parfois à la commedia dell’arte, Marivaux laisse pointer des questions philosophiques profondes, perceptibles dans l’admirable jeu d’acteur de Jean-Pierre Cassel et de Danièle Lebrun, chacun, tour à tour, troublé par les masques qu’ils avaient pourtant décidé de prendre…Mais le hasard peut-il résister à l’amour ? En tout état de cause, un jeu de comédiens remarquable pour un toujours plaisant marivaudage rendu par cette adaptation de presque 50 ans.

 

"Hôtel Terminus, Klaus Barbie, sa vie et son temps" un film de Marcel Ophuls, durée : 256 min, 2 DVD, L'Atelier d'images, 2016.

 

 

Hôtel Terminus est le titre d’un documentaire singulier et poignant de Marcel Ophuls, fils du cinéaste Max Ophuls, et qui relate sur quatre heures la vie de Klaus Barbie. C’est aussi le nom du redoutable hôtel qui accueillait à Lyon la Gestapo dirigée par le tortionnaire de la Résistance française et de la traque impitoyable des juifs. Ce fut la plupart du temps la fin du parcours pour celles et ceux qui eurent le malheur de tomber sous les griffes de l’impitoyable officier SS décrit par Marcel Ophuls dans cette réalisation qui reçut l’Oscar du meilleur film documentaire. Mais l’Hôtel Terminus va au-delà du récit de la Seconde Guerre mondiale et des agissements d’un tortionnaire comme il y en avait tant à cette époque. Le réalisateur part en effet de ces agissements à la brutalité sadique et froide qui laissa définitivement le qualificatif de « boucher » de Lyon à celui qui termina ses jours en prison en France après son arrestation pour aller plus loin et retracer l’origine du mal et sa gestion par les puissances internationales de l’époque. Partant des témoignages poignants de ses malheureuses et rares victimes encore vivantes à l’époque du tournage ayant subi ses interrogatoires impitoyables (émouvants témoignages de Lucie et Raymond Aubrac, Simone Lagrange…) pour élargir son enquête de l’Allemagne natale du tortionnaire jusqu’à la fuite en Bolivie et au Pérou où il continuera à sévir pour le compte de dictatures militaires, en passant par l’espionnage américain aveuglé par la lutte anticommuniste de la guerre froide, et sans oublier le fameux procès en France désormais entré dans l’Histoire. Un chant allemand d’une candeur ironique rythme l’enquête menée par le réalisateur qui a toujours estimé que le documentaire était un genre étriqué, un jugement sévère si l’on apprécie à sa juste valeur la manière dont il mène le rythme sur ces quatre heures de tournage. Pour Ophuls, le documentaire se doit de donner la priorité à la spontanéité au risque d’édifier le spectateur, ce qu’il réussit à merveille à faire avec des prises impromptues, des témoignages en direct qui révèlent et trahissent les émotions tout comme les révélations. L’ironie conserve toujours cette distance sous sa caméra avec les émotions les plus fortes, comme pour prévenir du pathos et garder cette lucidité qui suffit seule au regard sur le personnage de Barbie et l’incroyable utilisation qui a pu être faite de lui par le renseignement américain. Certes, comme l’avoue lui-même Ophuls, les longueurs et les contretemps ponctuent parfois ce documentaire qu’il jugera sévèrement, mais l’œuvre lui échappe cependant et acquiert avec les années sa propre vie et que cette édition DVD remarquable permettra de découvrir.
 

Le Grand Jeu, un film de Nicolas Pariser, avec Melvil Poupaud, André Dussollier, Clémence Poésy, DVD et BRD, bonus, BAC Films, 2016. Prix Louis Delluc - 2015

 


Pierre Blum, un écrivain de quarante ans qui a connu son heure de gloire au début des années 2000, rencontre, un soir, sur la terrasse d’un casino, un homme mystérieux, Joseph Paskin. Influent dans le monde politique, charismatique, manipulateur, il passe bientôt à Pierre une commande étrange qui le replongera dans un passé qu’il aurait préféré oublier et mettra sa vie en danger. Au milieu de ce tumulte, Pierre tombe amoureux de Laura, une jeune militante d’extrême gauche ; mais dans un monde où tout semble à double fond, à qui peut-on se fier ?

« En fait, je crois que ma démarche consiste à être impitoyable avec les institutions et les groupes, et au contraire à chercher à sauver les individus. » confie Nicolas Pariser (La République, Agit Pop) quant à son travail cinématographique et Le Grand Jeu, son premier long-métrage, confirme ce hiatus de manière flagrante. Pierre Blum est comme un navire échoué dans une époque qui ne le reconnaît plus et que lui-même ignore. Homme de convictions et de combats naguère, sa vie est ballotée entre divorce et survie dans un monde où l’anonymat le préserve et en même temps l’enfonce dans un mutisme cynique jusqu’au jour où…
Cet instant où cette célébrité déchue rencontre un homme de l’ombre qui lui passe commande d’un nouveau livre afin de servir ses luttes d’influence sera en effet déterminant. Par cet acte d’écrire, le passé se conjugue alors au présent, faisant intervenir tout autant les individus que la société, dans un rapport où l’utilitarisme, la manipulation, et le machiavélisme broient l’individu plus qu’il ne sert un dessein politique. Face à ces calculs – bien éloignés de l’idéal machiavélien – l’utopie hoquette avec un phalanstère hors du temps qui a néanmoins le mérite de faire émerger à nouveau l’amour et l’espoir entre Pierre et Laura. Puisant dans des références passées de l’actualité, Nicolas Pariser démontre qu’au-delà des calculs et des combinaisons de l’homme social décrit par Aristote, sa dimension émotionnelle peut transcender ses atermoiements en de nouvelles espérances dans ce film aux longs et sombres étirements, à l’image de ces vies blessées.

 

L’hermine, un film de Christian Vincent, avec Fabrice Lucchini, Sidse Babett Knudsen, DVD & Blu-Ray, Gaumont, 2016.

 


Michel Racine est un Président de cour d’assises redouté. Aussi dur avec lui qu’avec les autres, on l’appelle « le Président à deux chiffres ». Avec lui, on en prend toujours pour plus de dix ans. Tout bascule le jour où Racine retrouve Ditte Lorensen-Coteret. Elle fait partie du jury qui va devoir juger un homme accusé d’homicide. Six ans auparavant, Racine a aimé cette femme. Presque en secret. Peut-être la seule femme qu’il n’ait jamais aimée.


Un magistrat avait naguère osé reprendre le titre d’une des Fables de La Fontaine « L’Âne portant des reliques » pour évoquer sa profession dans un ouvrage de réflexion, et « d'un magistrat ignorant, c'est la robe qu'on salue » avait conclu déjà en son temps le poète du XVIIe siècle. C’est très exactement ce petit grand-monde qui est au cœur du film de Christian Vincent qui, 25 ans après La Discrète, retrouve Fabrice Lucchini pour une réalisation enlevée et bien menée. Fabrice Lucchini rayonne, ici, dans ce rôle fait pour lui, ce Président de cour d’assises dont la seule fantaisie vestimentaire réside dans une écharpe rouge choisie pour mieux s’effacer une fois de plus devant les apparences. Formalisme, conventions, rigidités, le pouvoir prend vie et se substitue à la vie de cet homme que l’on devine seul, terriblement seul dans ses certitudes légalistes. Et pourtant, une brèche survient lors d’un procès d’assise où l’un des jurés se révèle être une anesthésiste qu’il a secrètement aimée, pour une main prise avec bonté lors d’une hospitalisation du magistrat quelques années auparavant. La carapace se fissure, le magistrat redevient homme, même –et surtout- dans son métier. Le regard se fait plus ouvert sur les difficultés des relations humaines et son rapport aux autres s’en trouve un tant soit peu métamorphosé ou du moins bouleversé. Christian Vincent offre avec cette réalisation soignée un regard parfois inattendu sur les rapports humains, notamment ces scènes où les jurés conversent entre eux de manière réaliste, chacun avec ses préjugés mais aussi ses doutes et peurs. Un bon film à découvrir dans cette édition DVD, Blu-Ray et VOD.

 

YOUTH un film de Paolo Sorrentino, avec : Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano, Jane Fonda, Genre : comédie dramatique, DVD 9 - FORMAT 2.40 - ÉCRAN 16/9ème COMPATIBLE 4/3 - COULEUR - DURÉE : 1H58, Bonus : les coulisses, Pathé, 2016 (disponible le 13 janvier en DVD, BR et téléchargement)

 



Fred et Mick, deux vieux amis approchant les 80 ans, profitent de leurs vacances dans un bel hôtel au pied des Alpes. Fred, compositeur et chef d'orchestre désormais à la retraite, n'a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu'il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s'empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble.

Youth, le dernier film du réalisateur italien Paolo Sorrentino prolonge d’une certaine manière l’inspiration de son précédent long-métrage, La Grande Bellezza, en développant le thème de la vieillesse en contrepoint de la vie et de la jeunesse. Le cadre de cette narration, à mi-chemin entre philosophie et comédie, est celui d’un hôtel de luxe au pied des Alpes suisses. A un âge déjà avancé, deux amis, l’un chef d’orchestre et compositeur à la retraite (Michael Caine), l’autre cinéaste en peine d’inspiration (Harvey Keitel) s’interrogent ou se taisent sur le sens de leur vie et de leurs proches. Les signes de l’âge sont présents afin de rappeler ce long fil intranquille qu’est la vie et dont les soubresauts se manifestent dans leur regard ou de ceux qui les observent. Que faisons-nous et qu’avons-nous fait de nos vies ? Telle est la question stoïcienne à laquelle invite cette réalisation où l’humour, sarcastique parfois, véridique toujours, fait mouche sur nos certitudes, nos aveuglements et nos déterminismes. L’univers est nettement plus sombre que dans le précédent film dont le décor romain invitait à un Carpe diem final eudémoniste. En ces lieux, froids et minéraux des Alpes, les nuages pointent tout autant que les cimes acérées. Les protagonistes exhibent leurs blessures ou les cachent, c’est selon. Mais la vie se charge au final de les dévoiler, souvent avec rudesse. La vitalité et la jeunesse tissent le contrepoint de ce propos sombre, comme un rayon d’espoir. La jeune masseuse qui révèle les corps, le mannequin moins stupide qu’il n’y paraît, cette enfant plus mature qu’on ne le pense, sont autant d’invitation à la vie, celle toujours souhaitée par Paolo Sorrentino dans ses derniers films.

 

(Youth, de Paolo Sorrentino, vient d'être élu meilleur film européen de l'année 2015 lors de la 28ème cérémonie des European Awards à Berlin.)

 

Passeur d'hommes, Titre original : The Passage (1979) De J. Lee. Thompson avec Anthony Quinn, James Mason, Bonus, DVD, Sidonis, 2015.

 

 

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Résistance française demande à un montagnard solidaire surnommé le Basque d’escorter vers l’Espagne le professeur Bergson et sa famille afin d’échapper au régime nazi. S’il accepte, le Basque n’a pas encore tout à fait mesuré les risques et la détermination féroce d’un officier nazi à capturer les fugitifs…


Le réalisateur Jack Lee Thompson – notamment de Tarass Boulba, Les Rois du Soleil, Les Canons de Navarone - livre avec Passeur d’hommes un film grand spectacle au casting attirant dans des rôles forts, celui du taciturne Anthony Quinn, de James Mason dépassé par les évènements, mais aussi du diabolique Malcom Mcdowell, sans oublier le rôle tragique du résistant Michael Lonsdale torturé à l’occasion d’une scène effroyable… Ce film met au premier plan la beauté des lieux du tournage, les montages des Hautes-Pyrénées, où les forces du bien et du mal se rencontrent et s’affrontent. La violence dans ce film est omniprésente qu’elle soit suggérée par des regards ou des plans de la caméra balayant les cimes enneigées. Quelques scènes dérangeront par le réalisme et le cynisme de leur cruauté, réalisme malheureusement trop souvent. Le destin de tous ces personnages agissant initialement pour des motifs différents (idéologie, intérêt, folie personnelle et collective…) est finalement happé par l’altitude et les forces attractives des sommets qui soumettent ou exaltent les passions. Ce film dérange par la froide détermination du destin dans les heures les plus tragiques, mais le combat de certaines individualités y introduit néanmoins une lueur d’espoir dans ce sombre paysage.

 

Cybèle ou les dimanches de Ville-d'Avray, un film de SERGE BOURGUIGNON, durée : 107, langue : Français Image : 2.35 - 16/9e compatible 4/3, Couleur, Audio : Dolby Digital 2.0, Récompenses : OSCAR 1963 DU MEILLEUR FILM ÉTRANGER, DVD, Wild Side Video, 2014.
 


Au cours de l’attaque d’un convoi ennemi, un pilote, Pierre, croit avoir tué une petite fille, avant d’être abattu. Il survit au crash de son avion mais il est devenu amnésique. Lorsqu’il rencontre Françoise, une enfant laissée à un orphelinat religieux, un lien magique les réunit, une complicité enfantine, un amour très pur et confiant. Mais la beauté est suspecte et l’étrangeté apparente de leurs rapports les met en danger…
 

 

Comme souvent, nul n’est prophète en son pays et il aura fallu à Serge Bourguignon une consécration aux États-Unis pour que l’on daigne enfin s’intéresser en France à un cinéma résolument novateur et original comme en témoigne cette émouvante édition de Cybèle ou les dimanches de Ville-d'Avray par Wild Side. Ce film d’une rare sensibilité évoque les relations entre un homme échoué de la vie et amnésique et une petite fille abandonnée par sa famille, deux êtres que le monde impitoyable des adultes va rapprocher. Serge Bourguignon n’a pas cherché à faire un film sur le monde de l’enfance, mais bien à niveau intermédiaire sur ce point fragile de rencontre entre une petite fille plus mûre que les enfants de son âge et un homme plus enclin à se réfugier dans le monde de l’enfance. Ce film réalisé avec art et des plans inoubliables suggère une poésie entre les êtres ouverte vers le monde des symboles, du non-dit et du silence. Le réalisateur avait déjà remporté la Palme d’Or deux ans auparavant en 1960 pour son court métrage Le Sourire tourné en Birmanie ; court métrage présent dans cette édition puisqu’il accompagne – heureuse initiative - le film dans ce DVD. Il ressort de l’univers du réalisateur que l’homme est résolument sensible aux signes que le monde nous envoie et que nous n’écoutons souvent pas assez. A ce titre, à regarder et écouter avec intérêt, l’interview donnée par Serge Bourguignon et présentée également en bonus dans cette très bonne édition de Wild Side. Homme sensible à la mentalité extrême orientale, Serge Bourguignon laisse l’impression avec cette poignante réalisation de se retrouver dans les univers d’un Kawabata filmé par Ozu dans les bois de Ville-d'Avray… Diffraction des images, du temps, de la mémoire et des vies. Hardy Krüger crève l’écran avec cette force animale blessée et que seuls le corps frêle et le sourire désarmant de la petite Patricia Gozzi parvient à illuminer jusqu’à la scène finale de la nuit de Noël, de la victoire de la nuit… Cybèle ou les dimanches de Ville-d'Avray est un film fort et beau, qui avait été boudé par la critique française à l’époque, nul doute que les choses ont bien heureusement changé avec le recul, comme en témoigne cette belle sortie en DVD et Blu-ray !

 

 

 

« La Plaie et le couteau – Charles Baudelaire » un film de Yannick Bellond avec Jacques Roubaud (Charles Baudelaire), DVD, Doriane Films, 2013.

 



Dans L'héautontimorouménos tiré du célèbre recueil Les Fleurs du mal, Baudelaire emprunte à l’auteur latin Terence ce titre en grec qui signifie bourreau de soi-même, une évocation qui résume assez bien le contenu de ce film documentaire admirable de Yannick Bellon :


Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !


Réalisé en 1967, ce film en noir et blanc réunit non seulement un nombre incroyable de comédiens de talent – Serge Reggiani, Michel Simon notamment, pour ne citer qu’eux – mais a également le grand mérite de nous introduire avec un talent hors pair dans l’univers si particulier du grand poète français. Retraçant les éléments biographiques essentiels de la vie de Charles Baudelaire, insistant sur cette enfance joyeuse dans ses premières années, et tourmentée dès la mort de son père, puis surtout avec le remariage de sa mère, le film montre combien une représentation du monde à la fois sombre et lumineuse, tragique et pleine d’aspiration, va progressivement nourrir une âme si sensible que seuls la poésie et les arts pourront à peine la contenir. Nous déambulons parmi la réception conflictuelle de son œuvre, conflictuelle car la société de l’époque ne pouvait que rejeter violemment une telle audace menaçant les cadres moraux encore si peu évolués même après la Révolution française. Rappelons qu’il faudra attendre 1949 pour qu’un arrêt de Chambre criminelle de la Cour de cassation vienne enfin annuler et casser le jugement ayant condamné Baudelaire en 1857 pour délit d’outrage à la morale publique et d’offense à la morale religieuse. Les procès faits à son œuvre, l’incompréhension de la modernité suggérée par sa poésie, sont autant de douleurs pour un poète épris de cette beauté sombre et lumineuse ; cet Hymne à la beauté qu’il n’eut de cesse de chercher, dans les Paradis artificiels, dans cette alchimie faite de douleur et de volupté, de douceur et de Spleen, de bas-fonds et d’horreur. C’est assurément une belle Invitation au voyage que propose ce film avec des comédiens dont on regrette, pour un grand nombre d’entre eux la disparition tant leur élocution savait mettre en valeur la poésie de Charles Baudelaire : Outre Serge Reggiani, Michel Simon déjà cités, également Charles Denner, Laurent Terzieff, et bien d’autres encore… Un documentaire d’une qualité exceptionnelle à découvrir, voir et revoir…
 

Lecteur, as-tu quelques fois respiré
Avec tristesse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église,
Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l’amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.


Avec : Jacques Roubaud (Charles Baudelaire), Jean-François Adam, Loleh Bellon, Michel Bouquet, Charles Denner, Jacques François, Serge Merlin, Serge Reggiani, Jean Rochefort, Michel Simon, Laurent Terzieff, Romain Weingarten
 

Théorème (Teorema) – 1968, un film Pier Paolo Pasolini, avec Terence Stamp, Silvana Mangano, Laura Betti - Prix d’interprétation féminine à Laura Betti, Festival de Venise 1968, Prix de l’Office Catholique du Cinéma, 1.85 - 4/3 - 1h34 - VF - Italien - Sous-titres français, Blue-Ray, Sidonis, 2014.

 

 


Un étrange visiteur débarque dans une famille bourgeoise. Très beau, très séduisant, il bouleverse leur existence. Chacun s’éprend de lui à sa manière et, grâce à lui, va assouvir ses désirs sexuels les plus secrets et prendre ainsi conscience de ce qu’il est réellement. L’annonce de son départ va provoquer la panique.


Théorème a certainement marqué d’un point de vue cinématographique cette année 1968. Ce film a réussi en effet à diviser une fois de plus les détracteurs et les partisans de Pier Paolo Pasolini autour de l’interprétation à donner à ce récit et à cette réalisation pourtant sincère. Des procès eurent même lieu pour obscénité alors que le film reçut parallèlement le prix de l’Office Catholique du Cinéma, un prix d’ailleurs lui-même objet de vives controverses… Le spectateur du XXIe siècle s’étonnera certainement de ces combats et aura – on l’espère - la possibilité de mieux apprécier la poésie et la philosophie qui sous-tendent cette très belle réalisation d’un homme que l’on trop facilement qualifier d’iconoclaste. Car Pier Paolo Pasolini ne fait pas œuvre sulfureuse dans Théorème – pas plus que dans Salo- si l’on fait l’effort de bien vouloir saisir ce qu’il donne à voir. La provocation de Pasolini est d’introduire son propos dans le cadre d’une famille bourgeoise enfermée dans ses conventions et qu’un homme, certains diront un ange, vient bouleverser inexorablement. Et là, se trouve le dilemme : soit le spectateur décide de qualifier ce visiteur de démon en séduisant tour à tour tous les membres de cette famille « tranquille » pour semer dissension et désordre, soit on adopte une autre lecture qui voit dans cette intervention une manifestation de l’amour distribué à qui veut bien le recevoir (à aucun moment le visiteur n’use de subterfuges ou ne force qui que ce soit), amour qui à partir de là révélera ce qui est au cœur de chacun. Il semble évident que cette dernière lecture soit celle qui corresponde au souhait du réalisateur, un souhait qui bien évidemment demande un certain effort afin de sortir de nos représentations conventionnelles, surtout celles d’une Italie à la fin des années 60. Comment voir Théorème, aujourd’hui, en 2014 ? Tout d’abord, comme un merveilleux témoignage de la finesse d’un cinéaste qui met en scène avec poésie un décor quotidien dans lequel des êtres hésitent à vivre pleinement, et dont le voile terne – une fois levé – manifeste les aspirations ou au contraire les vides de chacun. Théorème est également une belle occasion de prendre conscience de toute la profondeur spirituelle d’un écrivain que l’on a trop facilement caricaturé comme obscène et blasphémateur, chacun pourra se faire une idée avec cette très belle édition qui sort chez Sidonis Calysta.


A noter des bonus remarquables :

- Entretien avec Henri Chapier, journaliste (26 min.)
- Entretien avec Pierre Kalfon, producteur (10 min.)
- Documentaire : Pier Paolo Pasolini, la mort d’un poète par Laura Betti (89 min.)

BARBEROUSSE Réalisé par Akira Kurosawa (1965) – Avec Toshiro Mifune, Yuzo Kayama, Terumi Niki, Reiko Dan, En édition Blu-ray + DVD + Livret, le 30 Août 2017, Wild Side Video 2017.

 


Début du XIXe siècle. Jeune homme brillant mais arrogant, Noboru Yasumoto rêve de devenir le médecin personnel du Shogun. Il ne peut que se cabrer lorsqu’il se retrouve affecté dans un dispensaire d’un quartier misérable d’Edo, sous les ordres du docteur Kyojio Niide, alias Barberousse, dont la sévérité et l’aspect constamment renfrogné ne font qu’ajouter à son insatisfaction… Pourtant, au fil des rencontres et au contact de ce personnage sage et mystérieux, Yasumoto va apprendre l’humilité et se découvrir un mentor…

Film mythique et atypique chez le grand réalisateur japonais Akira Kurosawa, Barberousse a marqué bien des générations depuis sa sortie ; Il fait l’objet, aujourd’hui, d’une remarquable restauration et édition par Wild Side Video. Plusieurs raisons justifient cette émotion puissante qui saisit le spectateur à voir ou revoir ce film à la fois sobre et fort, intimiste et bouleversant. Le cadre restreint tout d’abord du dispensaire, dans lequel la quasi-exclusivité du film est tournée, invite à l’introspection, celle du sens de la vie et des passions, des inégalités et du destin. Grâce à l’imposante prestance de l’incontournable Toshiro Mifune, acteur fétiche d’Akira Kurosawa, c’est à une opposition contrastée à laquelle nous assistons lors des premiers plans du film, où le jeune médecin ambitieux brillamment interprété par Yūzō Kayama fait la connaissance du redoutable directeur du dispensaire Barberousse. Tout les oppose, et pourtant, c’est une rencontre initiatique irréversible qui va se développer tout au long du film dans les confins de la détresse humaine. Cette superproduction a demandé deux ans de tournage, Toshiro Mifune s’étant même fait pousser cette fameuse barbe tout spécialement pour ce dernier film de Kurosawa en noir & blanc. La réception du public japonais fut, on s’en doute, positive de par le fil directeur qui relie chaque étape de ce film de plus de trois heures s’articule autour de l’idée de transmission de maître à disciple dans un contexte humaniste. L’approche sensible et intimiste de Kurosawa sublime ce regard porté sur la détresse humaine et malheurs qu’ont à affronter les médecins du dispensaire. Face à ce sombre constat révélé par une photographie exceptionnelle, Barberousse livre un message puissant et néanmoins optimiste sur le genre humain, même dans les conditions les plus sordides. Un grand classique du cinéma japonais à voir et revoir sans hésitation.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD
Master restauré - Format image : 2.40, 16/9ème compatible 4/3 – Noir & Blanc - Format son : Japonais DTS Mono et Dolby Digital Mono - Sous-titres : Français - Durée : 3h00
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Master restauré - Format image : 2.40 – Noir & Blanc - Résolution film : 1080 24p - Format son : Japonais DTS Master Audio Mono - Sous-titres : Français - Durée : 3h05

 


A noter chez le même éditeur la sortie d’un autre grand film de Kurosawa "Dodes’Kaden" (1970)


"Les Confessions", un film de Roberto Ando avec Toni Servillo, Connie Nielsen, Pierfrancesco Favino, Marie-Josee Croze, Moritz Bleibtreu, Lambert Wilson, ZONE 2 • 1H36 • COULEUR • FORMAT IMAGE 2.35 • VO ET VF EN DOLBY STÉRÉO 2.0 ET DOLBY DIGITAL 5.1 • SOUS-TITRES FRANÇAIS, Blaq Out, 2017.

 


Quelque part en Allemagne les ministres des finances des pays du G8 et le directeur du FMI se réunissent en vue d’adopter une mesure économique secrète aux lourdes conséquences. Mais la mort du directeur du FMI va jeter le trouble et enrayer le processus de décision.

Le réalisateur Roberto Ando livre avec Les Confessions une nouvelle réflexion après Viva la libertà sur nos sociétés modernes et leurs illusions. Retrouvant pour l’occasion l’incomparable Toni Servillo, éblouissant dans son rôle de moine invité par le directeur du FMI dans un hôtel de luxe en Allemagne en compagnie d’autres ministres de l’économie, Roberto Ando développe avec brio une analyse originale, et non dépourvue d’humour, sur les ressorts de nos sociétés modernes reposant exclusivement sur le pouvoir de l’économie et de la finance. Tourné dans l’impressionnant hôtel de luxe Grand Hôtel Heiligendamm au nord de l’Allemagne, ce qui apparaît comme le temple du loisir et du raffinement prend vite l’allure d’un monastère, si ce n’est d’un univers carcéral où les convives sont scannés à leur entrée, et le service de sécurité trahit des allures de cerbères. Face à cet univers aseptisé où les failles humaines, bien que maquillées, percent tout au long du film, le moine va révéler à chacun ses propres interrogations dans un lourd climat de suspicions. Saint François prêchait aux oiseaux, le moine Roberto Salus se contente d’en enregistrer les chants sur dictaphone numérique, un moyen de revenir à l’essentiel, d’écouter ce qui parle au cœur des âmes. Logique mathématique et financière face à l’humain, une balance déséquilibrée et pourtant remise en question par le silence, les regards, une méditation provoquée par un miroir, et proposée dans le dénuement monacal. Servi par un jeu d’acteurs remarquables, le film « Les Confessions » s’avère singulier grâce à la qualité de sa photographie et son rythme calé sur l’effritement des convictions et des certitudes.
 

Propriété privée (Private Property) Un film de Leslie STEVENS avec Warren Oates, Corey Allen, Kate Manx, Policier-Suspense, États-Unis, 1960, 79mn, N&B,1.66, DVD, Carlotta, 2016.

 


Dans une station-service de la Pacific Coast Highway, deux marginaux nommés Duke et Boots remarquent une élégante femme blonde dans une belle auto blanche. Ils grimpent dans la voiture d’un représentant de commerce et l’obligent à suivre l’auto jusqu’à sa destination finale, une villa cossue de Los Angeles. Par chance, la maison d’à côté est inoccupée et les deux hommes décident de s’y installer incognito pour épier leur nouvelle voisine, Ann, qui passe ses journées au bord de la piscine à attendre son mari. Duke a un plan : proposer ses services en tant que jardinier pour pouvoir pénétrer dans la villa…


Ce film étrange surprendra à n’en point douter tant le scénario laisse envisager un déroulement prévisible pour finalement prendre un autre dénouement. Déterminisme, fatalité, destin sont autant de clés qui encadrent une réalisation soignée avec une photographie remarquable en noir et blanc de Ted McCord tournée en seulement dix jours dans la propriété de Leslie Stevens sur les hauteurs de Beverly Hills. L’American way of life se développe tout au long de la première partie de ce film sorti en 1960 : une épouse sophistiquée passant sa journée à attendre son mari, une somptueuse demeure avec une voiture de luxe et une immense piscine, toutes les composantes de la société de consommation en plein essor à la fin des années 50 sont exposées sous la caméra sans concession de Leslie Stevens. La critique de cette société superficielle est omniprésente mais sans faire pour autant de Propriété privée un film militant. Les deux jeunes marginaux n’apparaissent pas non plus, on s’en doute, sous un éclairage meilleur, le traitement de leurs différences par le scénario soulignant leur singularité tant psychologique que sociale. Ce thriller psychologique laisse les passions se rapprocher des instincts, chaque décision étant rattrapée par un déterminisme social alors même que l’espérance d’autres issues ponctue le rythme au même titre que la musique de ce film déroutant. A noter que le scénario offre à l’acteur Warren Oates son premier grand rôle avant qu’il ne devienne l’un des acteurs les plus brillants de sa génération dans les années 1960-1970, il y livre une prestation éblouissante qui n’est pas sans rappeler par certains côtés le jeu d’un Marlon Brando.

 

« Panique à Needle Park » (the panic in needle park) un film de Jerry Schatzberg
avec Al Pacino, Kitty Winn, Alan Vint une production Dunne-Didion-Dunne, Twentieth Century Fox, coffret collector, Carlotta, 2016.

 



Lorsque Helen rencontre Bobby, elle vient d’avorter. Il l’attend à la sortie de l’hôpital, passe l’après-midi avec elle : c’est le coup de foudre. Bobby lui propose de s’installer avec lui dans le Nord-Est de Manhattan, à proximité de Needle Park. Le quotidien de Bobby tourne autour de ce carrefour où traînent les toxicomanes new-yorkais – lui-même est accro à l’héroïne depuis de longues années. C’est le début d’une grande histoire d’amour qui va petit à petit entraîner Helen dans les affres de la drogue…

C’est un peu sous la forme d’un documentaire que Jerry Schatzberg a réalisé Panique à Needle Park, son deuxième long métrage après le superbe Portrait d’une enfant déchue avec Faye Dunaway (présenté dans ces colonnes). Ancien photographe de la mode reconverti à quarante ans avec talent dans le cinéma – l’image toujours et encore – étonne et surprend avec cette réalisation très atypique et qui sera d’ailleurs la première du genre, mais demeura une source d’inspiration pour un grand nombre de films futurs. Le réalisateur a braqué sa caméra sur le microcosme bien particulier de Needle Park ainsi nommé (needle : aiguille) parce que ce square officiellement « Sherman Square » au début des années 70 était le lieu de rendez-vous des toxicomanes au nord-est de Manhattan. Petit carrefour, seul lieu de New York après Harlem où les blancs pouvaient trouver à l’époque à s’approvisionner en héroïne. Jerry Schatzberg campe pour cette réalisation l’histoire banale et pourtant forte d’un jeune couple d’héroïnomanes réunis par la passion et détruits par la drogue. Schatzberg réussit cette prouesse avec des moyens techniques réduits – il avoue lui-même dans un des bonus combien il a abordé le cinéma sans bagages techniques préalables. La caméra file à travers les rues dans un réalisme étonnant, les cadrages serrés soulignant l’angoisse du manque de drogue, cette période après 68 ayant connu une pénurie dans la distribution. Al Pacino, dans ce rôle souhaité par Jerry Schatzberg qui l’a révélé, est magnifique de spontanéité et intempestif jusqu’au tragique. En contrepoint, la métamorphose de Kitty Winn est surprenante. D’une jeune fille banale à la descente aux enfers, tout est crédible, malheureusement, dans ce film qui bouleverse et étonne encore, 45 ans après sa sortie.
 

« Ce sentiment de l'été » un film de Mikhaël Hers avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Bonus, Pyramide Vidéo, DVD, 2016.

 

 

Au milieu de l’été, Sasha, 30 ans, décède soudainement. Alors qu’ils se connaissent peu, son compagnon Lawrence et sa sœur Zoé se rapprochent. Ils partagent comme ils peuvent la peine et le poids de l’absence, entre Berlin, Paris et New York. Trois étés, trois villes, le temps de leur retour à la lumière, portés par le souvenir de celle qu’ils ont aimée.

L’absence est au cœur de ce deuxième long-métrage du réalisateur Mikhaël Hers qui signe avec cette réalisation sensible un film à la fois tendre et grave sur la séparation d’êtres qui s’aiment, posant invariablement la question du sens de nos vies. Aucune surenchère doloriste dans le traitement du décès de Sasha qui à l’âge de 30 ans s’effondre fatalement en revenant de son travail. Seules errent des âmes bouleversées par la mort qui a fauché sans avertir une vie pleine de promesses et de lendemains, laissant les proches désemparés par cette fatalité implacable. Toute la réalisation de Mikhaël Hers va partir de ce point-là : que faisons-nous de la mort d’un être proche ? Entre son compagnon littéralement happé par cet événement qui fait vaciller toute sa raison de vivre, sa sœur Zoé à la fois ébranlée et devant assumer sa vie de couple chaotique, ses parents différemment fragilisés par la perte de leur fille, l’éventail de nos réactions face à la vie et à sa fin est rendu de manière très fine par ce film, d’autant plus qu’il adopte un point de vue réaliste sans emphase, non dénué de quelques pointes d’humour. Les longueurs ont leur raison d’être, les étirements des vies rapprochent parfois aussi, le deuil – mot toujours terrible en occident – fait son œuvre, et c’est avec ce tissage des émotions dans trois villes, Berlin, Paris et New York que ce film pudique nous emporte : Berlin, où les vies, la vie se fige incapable d’avancer, de voir ou de discerner ; Paris, où la pluie en se déposant sur les statues et fontaines laisse doucement les souvenirs et le deuil se faire ; et enfin New York, où dans l’anonymat et le brouhaha de la fébrilité, la vie reprend étrangement pied.
 

Pack Sidonis 3 DVD Film noir, 2016.

 

 

Sidonis fête son 10e anniversaire avec un pack spécial Film noir incluant trois films à découvrir avec « Des pas dans le brouillard » d’Arthur Lubin réunissant Stewart Granger et Jean Simmons, « Allo… Brigade Spéciale » de Blake Edwards avec Glenn Ford et Lee Remick et « Lutte sans merci » de Philip Leacock avec Alan Ladd et Rod Steiger.
 

« Des pas dans le brouillard » dépeint toutes les ruses de Stephen Lowry (joué à l’écran par Stewart Granger), assassin de sa femme, pour jouer les veufs éplorés. Seule sa domestique a compris son jeu et cherchera à gagner une promotion sociale et un amour impossible en échange de son silence. Stewart Granger excelle dans un rôle où son charme et sa prestance peinent à masquer le machiavélisme de ses attentions alors que la frêle Jean Simmons également mariée à l’acteur dans la vie prend progressivement une assurance qui pourrait lui être fatale. L’image est somptueuse avec ces intérieurs dignes des intérieurs à la Conan Doyle comme le rappelle Bertrand Tavernier dans un des nombreux bonus qui accompagnent ce film à redécouvrir.
90 min. • Ratio 16/9 - 1.66 • TECHNICOLOR • Couleur restaurée • VO-VF restaurées • Sous-titres français, Bonus : Présentations Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion
 

« Allo… Brigade Spéciale » de Blake Edwards réunit Glenn Ford et Lee Remick sans oublier la jeune Stephanie Powers au début de sa carrière. Ce thriller débute par une scène terrifiante d’une jeune caissière dans une banque, Kelley Sherwood, menacée violemment dans son garage par le psychopathe Garland Lynch (génial Ross Martin qui deviendra le fameux Artemus Gordon dans la série Les Mystères de l’Ouest), une scène mémorable filmée avec un extrême soin. Toute l’intrigue de ce film noir, servie et renforcée par une musique remarquable d’Henri Mancini, tourne autour d’un filet qui se resserre petit à petit sur le dangereux personnage traqué par le FBI jusqu’à cette foule dense et serrée, d’une rare disponibilité dans un San Francisco sombre et lugubre…
123 min. • Ratio 16/9 - 1.85 • Noir & Blanc restauré • VO-VF restaurées • Sous-titres français Bonus : Présentations Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion
 

« Lutte sans merci » de Philip Leacock est un film étrange, sentiment renforcé par l’interprétation remarquable d’Alan Ladd incarnant Walt Sherill, un brillant ingénieur de l’aéronautique agressé par cinq jeunes de bonne famille désœuvrés. Troublé par la violence inexplicable dont il a été la victime, lui qui maîtrise si bien la science et lui-même, il n’aura de cesse d’obtenir justice, tout d’abord avec l’aide de la police, puis dans un combat solitaire, obsessionnel et destructeur. La transformation physique de l’acteur est saisissante avec ce visage tout d’abord serein et qui au fur et à mesure du déroulement du film se métamorphose en une dureté qui parvient même à en effrayer sa douce épouse. Précurseur des films posant plus crûment la délicate question de l’autodéfense « Lutte sans merci » dérange et interroge, ce qui n’est pas le moindre de ses mérites. Rod Steiger, dans le rôle du l’inspecteur, mérite lui aussi les éloges pour ce jeu à la fois détaché et en même temps conscient des enjeux qui sont en train de se dérouler avec cette enquête délicate.
80 min. • Ratio 16/9 - 1:33 • Noir & Blanc restauré • VO-restaurée • Sous-titres français
Bonus : Présentations Patrick Brion et François Guérif

 

Mia Madre, un Film De Nanni Moretti avec Margherita Buy, John Turturro, Giulia Lazzarini,
Nanni Moretti & Beatrice Mancini, DVD & BRD, Le Pacte, 2016.

 



Margherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur américain. À ses questionnements d’artiste engagée, se mêlent des angoisses d’ordre privé : sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Et son frère, quant à lui, se montre comme toujours irréprochable… Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille?

Si l’avant-dernière réalisation de Nanni Moretti, Habemus Papam, était beaucoup plus extravertie, le dernier film Mia Madre adopte un ton beaucoup plus personnel et intime. Les premières scènes sont celles d’un tournage d’un film au cours duquel nous découvrons Margherita, réalisatrice tourmentée par le doute quant à son art et son travail, rongée par son souci de perfection et confrontée à la fin de vie de sa mère qui exacerbe toutes ces tensions. Nanni Moretti a en quelque sorte délégué ce rôle très personnel à Margherita Buy, cette actrice qui manifeste par ses regards, ses gestes interrompus, une sensibilité à fleur de peau mais retenue par une obsession du contrôle. Le réalisateur livre ici un témoignage ému sur ce que fut sa propre expérience de la disparition de sa mère, elle-même professeur de lettres et dont les élèves gardèrent un souvenir inoubliable. Nul dolorisme ici, les scènes sont très pudiques, ce qui les rendent d’autant plus fortes, nous rions parfois avec les excès de l’acteur américain John Turturro, nous tombons sous le charme de la grande comédienne italienne Giulia Lazzarini en grand-mère attachante, une larme vient parfois à l’œil avec ces évocations que chacun de nous a connues ou connaîtra. Certaines scènes évoquent des rêves ou des songeries sans que le spectateur ne soit certain qu’il ne s’agisse pas de la réalité, Nanni Moretti jette ainsi sur le quotidien un regard tendre, ironique parfois, mais toujours très personnel qui fait de Mia Madre une belle leçon de vie et de cinéma.

 

« Feux dans la plaine », un film de Kon Ichikawa (1959), avec Eiji Funakoshi, Osanue Takisawa, Mickey Curtis, Asao Sano, Masaya Tsukida, DVD et BLU-RAY, BONUS Interview de Bastian Meiresonne, éditions Rimini (Arcades distribution), 2016.

 


1945, aux Philippines. Les troupes américaines ont débarqué et conquis la capitale, Manille. Les soldats japonais, maîtres de l’Archipel depuis trois ans, sont contraints de se replier. Traqués de toutes parts, affamés, épuisés, ils ne pensent qu’à survivre coûte que coûte. Autour d’eux, tout n’est que bombardements, carnages et charniers. L’un de ces soldats, Tamura, est atteint de tuberculose. Parviendra-t-il à conserver un peu d’humanité dans cette atmosphère de fin du monde ?


C’est un film puissant et inhabituel dans le cinéma japonais d’après-guerre que livre Kon Ichikawa (1915-2008) avec Feux dans la plaine faisant l’objet pour la première fois d’une sortie DVD et Blu-Ray en France par les éditions Rimini (Arcades distribution). Le réalisateur de La Harpe de Birmanie (1956) et de La Vengeance d’un acteur (1963) est bien moins connu en France que les autres maîtres du cinéma japonais tels Ozu, Mizoguchi ou bien évidemment Kurosawa qui occupent depuis de nombreuses années déjà l’espace des sorties en salle et DVD. Et pourtant, en découvrant Feux dans la plaine, le spectateur réalise combien celui qui en une soixantaine d’années a réalisé quasiment un film par an n’a rien à envier à ses pairs. Ainsi que le souligne, dans le très complet bonus, Bastian Meiresonne, coauteur du Dictionnaire du Cinéma asiatique et Directeur artistique du Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul, Feux dans la plaine est indissociable du célèbre roman de Shohei Ooka Les Feux (Nobi) qui sortit en 1951 et compta parmi les plus célèbres romans d’après-guerre. Ce récit doit beaucoup à l’expérience personnelle de l’auteur du roman en tant que soldat engagé lors de la Seconde Guerre mondiale aux Philippines. Kon Ichikawa, qui ne sera pas lui enrôlé, s’inspirera très fortement de ce récit dans la réalisation de Feux dans la plaine, un film qui choqua non seulement le public japonais lors de sa sortie mais également les Américains qui ne souhaitaient pas que l’on ravive les blessures encore béantes de cette guerre sans piété. Toujours est-il que le réalisateur parvient dans cette sombre évocation d’une armée japonaise en déroute, sur fond de paysages cataclysmiques, à toucher de plus près ce qui constitue l’homme et les fragiles limites qui le séparent de l’animal. Ces êtres fantomatiques, affamés et épuisés, sont confrontés au tabou le plus extrême de l’humanité, frontière ténue évoquée avec une grande maîtrise par ce film puissant. Kon Ichikawa avait tenu à ce que ce long-métrage soit réalisé en noir et blanc, la beauté de l’image et des cadrages honorent cette initiative, près de soixante ans après la sortie de ce film à découvrir absolument dans cette version remastérisée.

 

LE BANNISSEMENT un film d’Andrei Zviaguintsev, avec Konstantin Lavronenko, Maria Bonnevie, Alexandre Balouiev, coffret DVD, Pyramide Vidéo, 2015.

 


Un homme, sa femme et leurs deux enfants, quittent une cité industrielle pour la campagne d’où est originaire le mari et s’installent dans la vieille maison du père de celui-ci. En contraste avec le lieu d’avant, le nouveau lieu est donc la Nature. Une terre qui ne laisse rien paraître mais qui exige un immense sacrifice.


Le Bannissement fait défiler les vies de ses protagonistes selon le rythme d’une nature à la fois accueillante et austère, fertile et menaçante. Ce diapason sourd rythme inconsciemment réalisateur, acteurs et spectateurs, le symbolisme puissant de ce long-métrage perce parfois au gré de cette oscillation lancinante du cours de la vie, par un prénom Ève, trois arbres réunis, une référence à la conversation entre Jésus et Juda lors de sa trahison... Nous ne savons pas dans quel pays se déroule l’action, ni précisément à quelle époque, mais les événements sont ceux du quotidien, ceux d’une famille que l’on devine en difficulté, un amour évanoui, une trahison qui n’en est pas une, entre raison et déraison, le destin tisse une maille qui progressivement enserre tout à chacun dans une logique inexorable. Une logique qui soudainement n’est plus lorsque les enchaînements de cause à effet révèlent l’évidence soulignée par cette lecture de saint Paul Apôtre aux Corinthiens lors d’une scène a priori anodine du film : l’amour « supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais » et pourtant… Une de ces vies défaille, entraînant la chute des autres, l’incompréhensible prend soudainement sens au-delà des logiques binaires du quotidien. C’est une belle et dure leçon de vie que nous livre le réalisateur russe Andrei Zviaguintsev qui signe avec Le Bannissement une œuvre puissante et forte servie par des acteurs inspirés (poignant duo de Konstantin Lavronenko et Maria Bonnevie), et des musiques admirables d’Arvo Pärt et d’Andreï Dergatchev.
 

Le Bannissement est le deuxième film d’Andrei Zviaguintsev dont l’intégralité de l’œuvre sort dans un coffret DVD chez Pyramide Vidéo :


DVD 1 : LE RETOUR(2003)
Lion d’Or et Prix Luigi de Laurentiis (meilleure première œuvre), Mostra de Venise 2003
Bonus
Présentation du film par Pierre Murat, critique de cinéma

DVD 2 : LE BANNISSEMENT(2007)
Prix d’interprétation masculine, Festival de Cannes 2007
Bonus
Présentation du film par Pierre Murat, critique de cinéma
Making-of (5 min)
Images de Cannes (3min)

DVD 3 :ELENA(2011)
Prix du Jury, « Un Certain Regard », Festival de Cannes 2011
Bonus
Entretien avec Andreï Zviaguintsev (32 min)
Making-of (38 min)

DVD 4 : LEVIATHAN(2014)
Prix du scénario au Festival de Cannes 2014, Golden Globes 2015 du meilleur film en langue étrangère
Bonus
Entretien avec Andreï Zviaguintsev (22 min)
Scènes coupées (22min)

+ LIVRET EXCLUSIF DE 40 PAGES
- Bio-filmo d’Andreï Zviaguintsev
- Présentation de chaque film
- Andreï Zviaguintsev, en français dans le texte – texte inédit de Joël Chapron, adaptateur des quatre films de A.Zviaguintsev
- Texte inédit de Xavier Leherpeur avec étude transversale de l’œuvre

 

Les hommes de la mer un film de John Ford avec John Wayne, Thomas Mitchell, Ian Hunter, Barry Fitzgerald, Durée : 2h15, Image : N&B, Audio : Dolby Digital 2.0, éditeur : SHOWSHANK FILMS
Langues : Anglais, sous-titres Français, Support détaillé : Amaray, Zone : 2, DVD et Blu-Ray, Arcadès distribution, 2015.

 


Durant la Seconde Guerre mondiale, un cargo irlandais parti des États-Unis est chargé de transporter des explosifs jusqu'à Londres. Entre rivalité et camaraderie, tous les marins doivent apprendre à vivre ensemble et s'entraider lors de cette traversée risquée. Le matelot Olsen (John Wayne), quant à lui, n'a qu'une idée en tête : regagner son pays natal, la Suède, afin d'y retrouver sa mère...
Un John Ford inédit et présenté dans une version restaurée en Haute-Définition retient toujours l’attention du cinéphile et lorsqu’il s’agit d’un film sensible et esthétique, on ne peut que découvrir cette œuvre sortie en France en 1940 avec une palette d’acteurs inoubliables et notamment le légendaire John Wayne. Il s’agit d’une histoire d’hommes comme les affectionnait le réalisateur John Ford sur fond de marine marchande en temps de guerre. Une poignée de marins au destin souvent tragique et secret sont réunis pour convoyer de la dynamite des États-Unis vers l’Angleterre. Cette adaptation du roman de Eugène O’Neill (Prix Nobel de littérature) donne la priorité à l’étude de caractère des protagonistes, l’aventure et le contexte international troublé de l’époque passant plus à l’arrière-plan. Le spectateur n’apercevra d’ailleurs aucun paysage pourtant souvent évoqué dans les dialogues, notamment l’Irlande (patrie du cinéaste), seuls la mer, le navire et les visages de ces hommes chahutés par la vie composent les prises de vue d’une incroyable esthétique avec un travail remarquable de la photographie dans des conditions pourtant difficiles (le film sera tourné entièrement en studio en 37 jours…). John Ford réalisera souvent des films où les acteurs sont acculés à des situations extrêmes comme La chevauchée fantastique, fresque inoubliable où les études de caractère dans le cadre restreint d’une diligence étonnaient déjà pour leur profondeur d’analyse. John Ford renouvelle ainsi cette expérience une année plus tard dans le champ également restreint d’un vieux rafiot et où tous les sentiments sont exacerbés, l’amitié comme la haine, la peur comme la joie de vivre, seule l’indifférence est absente de ce film puissant et fort.

 

La route des Indes (A Passage to India), Un film de David LEAN | Drame | États-Unis | 1984 | 164mn | Couleurs , DVD et Blu-Ray, 2014.

 


Dans l’Inde coloniale des années 1920, une jeune femme anglaise, Adela Quested, entreprend de rejoindre son fiancé dans la petite ville de Chandrapore où il est magistrat. Accompagnée de la mère de ce dernier, une vieille dame très ouverte d’esprit, elle découvre avec trouble un pays rongé par la discrimination des colons qui méprisent les autochtones. Lors d’une visite aux grottes de Marabar, Adela est victime d’un incident qui va exacerber les tensions dans le pays au moment même où les revendications indépendantistes se durcissent…

La route des Indes est dorénavant disponible dans une très belle édition DVD et Blu-Ray avec un nouveau master restauré HD. Ce film de David Lean est certainement moins connu que « Lawrence d’Arabie » ou « Le docteur Jivago » et, un peu à l’égal de « La Fille de Ryan » (voir notre chronique) parmi ces réalisations d’une rare force où poésie et psychologie des protagonistes nouent une belle association que le spectateur gardera longtemps en mémoire. La force des paysages de l’Inde des années 20 reproduite avec grand art en 1984 (14 ans après son dernier film La Fille de Ryan) compte bien évidemment pour beaucoup et le regard porté par David Lean sur ces évocations en suivant le roman d’E.M. Forster est poignant, surtout lorsqu’il est reflété avec tant d’émotions par celui de Mrs Moore, une vieille Anglaise un peu excentrique au milieu du conformisme colonial. Le traitement psychologique et spirituel compte également pour beaucoup dans la réussite de ce film, moins sentimental que le Docteur Jivago, mais dont certaines scènes ne sont pas sans rappeler la grandeur des paysages qui dépassent les vies qui s’y débattent. Cet entrecroisement des cultures, rare et souvent sans issue, entre Anglais et Indiens est un peu à l’image d’une humanité sourde et dont l’aveuglement conduit à l’incompréhension, même lorsqu’elle fait preuve des meilleures attentions. Les rôles de Mrs Moore et du sage Godbole, brillamment interprétés par Peggy Ashcroft et Alec Guinness, ne suffiront pas à éviter l’inéluctable, ce destin que certains nomment hasard…
 

Lord Jim (1965), un film de Richard Brooks avec : Peter O’Toole, Eli Wallach, Curd Jürgens, James Mason , DVD, Wild Side Video, 2014.

 



Pendant une tempête, un officier de marine abandonne son navire. Pour expier sa lâcheté, il se lance dans les aventures les plus périlleuses.


Le film de Richard Brooks est une adaptation des plus inspirées du célèbre roman éponyme de Joseph Conrad, lui-même tiré d’un fait divers, retraçant la vie de James Brooke au XIX° siècle. Sur fond d’aventures épiques en Malaisie, c’est à une véritable analyse de caractère et plus généralement encore d’introspection philosophique auxquelles invite cette belle réalisation de Richard Brooks présentée pour la première fois en HD. De Richard Brooks, on connaît La Dernière Chasse, La Chatte sous un toit brûlant ou encore Elmer Gantry, et Lord Jim ne fut certainement pas la réalisation la plus facile à accomplir afin de préserver l’âme du roman de Conrad. Cet ancien journaliste, engagé dans le corps des Marines pendant la Seconde Guerre mondiale, n’était pas homme de compromis et c’est en effet une réalisation de caractère qui se bâtit progressivement à partir du personnage central incarné avec ce génie du déséquilibre comme seul Peter O’Toole savait le faire. Une image sublime est associée à un jeu des acteurs toujours authentique, suivant en cela l’esprit du roman. Les questionnements psychologique et philosophique ne manquent pas dans cette belle réalisation avec en fil directeur cette idée du déterminisme et de la liberté, du rachat de ses erreurs passées, du pouvoir et de ses limites… La rédemption est bien évidemment au cœur de ce film, une rédemption qui passe par un choix crucial au terme du film et dont on pourra à loisir méditer les conséquences grâce à cette très belle édition. Un film qui mérite attention seul ou en famille.

détails techniques
- Durée : 142 +136
- Langue : Anglais, Français
- Sous-titres : Français
- Image : 2.20 -16/9e compatible 4/3 - 1080 24p (BR)
- Couleur : Couleur
- Audio : DTS Master Audio Mono d'origine

 

 

Un Beau Dimanche un film de Nicole Garcia avec Louise Bourgoin, Pierre Rochefort, Dominique Sanda, Déborah François, réalisé par: Nicole Garcia, DVD, Diaphana Video, 2014.

 


Baptiste est un solitaire. Instituteur dans le sud de la France, il ne reste jamais plus d’un trimestre dans le même poste. A la veille d’un week-end, il hérite malgré lui de Mathias, un de ses élèves, oublié à la sortie de l’école par un père négligent. Mathias emmène Baptiste jusqu’à sa mère, Sandra. C’est une belle femme, qui après pas mal d’aventures, travaille sur une plage près de Montpellier. En une journée un charme opère entre eux trois, comme l’ébauche d’une famille pour ceux qui n’en ont pas. Ça ne dure pas. Sandra doit de l’argent, on la menace, elle doit se résoudre à un nouveau départ, une nouvelle fuite. Pour aider Sandra, Baptiste va devoir revenir aux origines de sa vie, à ce qu’il y a en lui de plus douloureux, de plus secret.

Le dernier film de Nicole Garcia suggère un regard discret et pudique sur des âmes blessées. Un Beau Dimanche met ainsi en présence deux personnalités bien différentes que les chaos de la vie vont rapprocher. L’action se déroule dans le sud de la France où soleil ne rime pas forcément avec bonheur. Divorce, problèmes matériels, secrets de familles, incompréhensions et rivalités au sein de l’abondance vont rythmer cette belle réalisation, filmée avec réalisme non sans une certaine poésie. La caméra effleure à peine les visages, avec pudeur et sans aucune intrusion. Les deux protagonistes principaux – Louise Bourgoin et Pierre Rochefort - reconnaissent presque instinctivement leurs blessures à vif et les respectent, à l’inverse de l’entourage social vivant souvent sous des masques. Le film parvient, non sans une certaine philosophie, à rendre ces chaos de la vie et de l’amour qui reposent la plupart du temps sur les conditionnements sociaux et les difficultés à écouter l’autre. Ce film à part dans l’œuvre de Nicole Garcia nous fait plonger au cœur de la liberté, mais aussi de la solitude, permettant ainsi de révéler ce qui peut être au sein de chaque être vivant, en latence, et ne demandent qu’à s’exprimer. Les deux acteurs Louise Bourgoin et Pierre Rochefort réalisent une belle interprétation dans le déroulement de ce long dimanche de Pentecôte qu’il faudra découvrir en DVD et VOD à partir du 5 juin.

 

Le Mur invisible (Die Wand), un film de Julian Roman Pölsler avec Martina Gedeck, Allemagne / Autriche - 2012 - D'après Le Mur invisible, de Marlen Haushofer (Editions Actes Sud, collection Babel), DVD, Bodega Films, 2014.

 



Une femme se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s’être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers et s’engage dans une aventure humaine bouleversante.

Autant annoncer que ce film ne laissera pas indifférent le spectateur, que celui-ci entre spontanément ou au contraire répugne à cet univers bien particulier du roman de Marlen Haushofer, si bien traduit au cinéma par le talentueux réalisateur Julian Roman Pölsler et l’actrice Martina Gedeck, tous deux littéralement habités par ce récit qui a marqué leur vie depuis de nombreuses années. Dans ces forêts autrichiennes à la nature inextricable, la survie passe par le sens même de la vie qui est au cœur de cette belle réflexion. Alors que la jeune femme se trouve confrontée à l’incompréhensible – ce mur invisible qui la sépare du reste du monde – débute une lente adaptation à sa nouvelle vie qui passe par une fébrilité suivie d’un état dépressif qui la plonge plus encore au cœur de ses questions existentielles. Aucun flashback sur sa vie antérieure, aucun être remémoré, mais rapidement un quotidien qui s’organise autour d’animaux qui deviennent de plus en plus proches comme ce chien si insouciant et fidèle, un chat et une vache, suivie d’une corneille… Nous réalisons alors que cette femme que rien ne préparait à ce retour à la nature trouve alors un sens à sa vie, en terme de responsabilité vis-à-vis de ses animaux et de la nature, cette dernière ne devenant plus extérieure à elle, mais bien progressivement partie intégrante de son être. Ce film pose alors de manière discrète et subtile le sens de la vie de cette femme, un sens sans lequel la vie est perçue comme un vide existentiel selon Viktor Frankl. Même dans l’adversité la plus grande, cette femme trouve la force de prendre un nouveau départ, et d’accepter que dans ce nouveau chemin, d’autres épreuves n’atteignent plus ce qui est au cœur même de sa raison d’exister. Le Mur invisible est un film remarquable qui nous emmène loin au cœur de nos forêts intérieures avec une rare puissance grâce à l’heureuse complicité de Julian Roman Pölsler et de Martina Gedeck dans l’adaptation de ce roman initiatique de Marlen Haushofer.

 

VIOLETTE Un film de Martin Provost avec Emmanuelle Devos, Sandrine Kiberlain, Olivier Gourmet ,
Catherine Hiegel, Jacques Bonnaffé, Olivier Py, Nathalie Richard, Stanley Weber, DVD, Diaphana Edition Video, 2014.

 


Violette Leduc, née bâtarde au début du siècle dernier, rencontre Simone de Beauvoir dans les années d’après-guerre à St-Germain-des-Prés. Commence alors une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation fondée sur la quête de la liberté par l’écriture pour Violette et la conviction pour Simone d’avoir entre les mains le destin d’un écrivain hors norme.


Voici un film intense qui évoque le destin d’une femme qui, dans le sillage de Simone de Beauvoir, va tenter non seulement d’exister, mais également de révéler par l’écriture tous les déchirements, les doutes et les interrogations qui avaient pu faire éclater sa propre identité. Violette Leduc, elle qui désire autant les hommes que les femmes, tombera bien sûr follement amoureuse de Simone de Beauvoir, mais pour cette dernière, Violette n’est pas L’Invitée et ne le sera jamais. Reste cet extrême besoin de s’exprimer, d’exprimer ce cri existentiel, véritable trou noir dont rien ne pouvait s’échapper, jusqu’à cette rencontre avec Simone devenant elle-même écrivain, devenant Simone de Beauvoir… Croisée de destins : celui de Violette Leduc et de Simone de Beauvoir, mais aussi de Jean Genet, de Jacques Guérin, Sartre un peu plus loin, et puis des vies, d’autres vies….
Filmé avec une rare sobriété par Martin Provost à partir d’un scénario coécrit avec René de Ceccatty et Marc Abdelnour, Violette est un film qui touche car, d’une certaine manière, il pointe subtilement les tréfonds de nos aspirations et de nos manques, amplifiés chez la jeune femme par une quête de l’écriture, sinon salvifique, tout au moins cathartique. Le film a évité l’écueil de rendre Simone de Beauvoir trop présente, car c’est bien de Violette Leduc dont il s’agit ici, cette femme qui tout au long de sa vie aura douté, désespéré souvent, pour finalement parvenir à exprimer ce qui jusqu’alors n’était qu’un cri étouffé en son for intérieur. Et si Violette Leduc avorte à cinq mois et demi de grossesse, c’est dans Ravages que cette absence de naissance prend vie avec une plume d’une rare lucidité, encouragée en cela par Simone de Beauvoir qui avait vu en elle, un écrivain capable de cette liberté en des temps où la seule évocation d’un avortement était censurée… Emmanuelle Devos est remarquable de sincérité dans cette interprétation que l’on imagine sans peine être une épreuve et la voix off de Violette nous permet d’entendre des extraits de ses textes littéraires, un choix judicieux pour mieux entrer dans cet univers si puissant et dont on a du mal à imaginer qu’il ne date seulement que de quelques décennies.

 

 

 


 

 

 

PASOLINI un film d'Abel Ferrara avec Willem Dafoe, – France / Italie / Belgique – Fiction – 84’ – 1:85 – 5.1, 2014, CAPRICCI, URANIA PICTURES, TARANTULA, DUBLIN FILMS et ARTE FRANCE CINÉMA.

 


Rome, novembre 1975. Le dernier jour de la vie de Pier Paolo Pasolini. Sur le point d’achever son chef-d’œuvre, il poursuit sa critique impitoyable de la classe dirigeante au péril de sa vie.
Ses déclarations sont scandaleuses, ses films persécutés par les censeurs. Pasolini va passer ses dernières heures avec sa mère adorée, puis avec ses amis proches avant de partir, au volant de son Alfa Romeo, à la quête d’une aventure dans la cité éternelle…

Délicat pari que de présenter la vie de Pier Paolo Pasolini en un long métrage de moins de 90 minutes, pari d’autant plus difficile que le scénario a fait le choix de retenir les seules dernières 24 heures d’un des plus grands intellectuels italiens du XXe siècle. Pier Paolo Pasolini n’était pas, en effet, seulement le poète apprécié pour sa sensibilité critique, la délicatesse de ses émotions et sa passion pour les dialectes tels le frioulan maternel, il était également l’homme qui inventa un nouveau cinéma, l’intellectuel engagé dans un combat sans merci sur les ravages du capitalisme sans oublier le mélomane, l’amoureux des arts et de la littérature qu’il servit toute sa vie… Le réalisateur Abel Ferrara a réussi, grâce à un travail d’imprégnation remarquable, à restituer toute l’épaisseur de cette figure majeure du paysage intellectuel et culturel du XX° siècle, sans le dénaturer, ni déformer ses traits. A quoi tient cette réussite ? Tout d’abord au choix d’un acteur littéralement habité par son sujet, Willem Dafoe, plus convaincant en Pier Paolo qu’en Christ, avec ce visage creusé par l’intériorité, les questionnements existentiels et cette quête qu’il poursuivit toute sa vie durant. Ce choix n’était pas si évident car l’acteur connaissait déjà Pasolini et avait bien entendu une idée du personnage, il dut néanmoins s’en défaire pour le reconstruire patiemment à partir de zéro, sans mimétisme servile, recréant une réalité propre, un Pasolini probable, sans pour autant l’enfermer dans une reconstitution figée. L’interprétation est réussie et, bien entendu, certains pourront relever que le personnage apparaît fragile, bouleversé parfois, doutant et combattant, ce qui correspond certainement plus au personnage réel qu’à l’icône du martyr que l’on a trop souvent retenu depuis son assassinat dramatique en 1975. Comme le souligne Abel Ferrara, c’est par touches successives – un peu comme un peintre du fauvisme – que s’élabore ce tableau saisissant que sont les dernières heures du poète-écrivain. La deuxième force de ce film tient à son scénario parvenant à concentrer toutes les tensions exacerbées de l’intellectuel au sommet de son art, mais également affaibli par les luttes incessantes et sa lucidité sur le monde qui l’entourait. Nous retrouvons alors les piliers indestructibles de l’univers pasolinien : l’amour de la langue, la passion de l’écriture, les combats politiques, la présence essentielle de la famille et notamment de la mère, les errances du corps et de l’âme… Ferrara a réussi en effet avec cette belle réalisation à restituer une pulsation qui restitue le personnage et l’œuvre de cette figure si particulière qu’était Pier Paolo Pasolini. Le film se termine par la violence du dernier souffle avec le choix délibéré d’écarter toute idée de complot pour lui préférer l’aberration de la violence, fruit d’une société aliénée.

 

M6 Vidéo et le Peplum

 la première vague !

Un évènement pour les amateurs de péplums et de films d’aventures à ne pas rater chez M6 Vidéo avec la sortie du meilleur du cinéma de genre italien des années 60. Présentés sous forme de deux films remastérisés réunis en un DVD sous coffret, ces titres de cette première série sont en effet au parnasse des productions des films épiques. Que l’on en juge aux seuls titres, réalisateurs et acteurs : le grand Reg Park, récemment disparu, dans un de ses grands rôles dans « La terreur des Kirghiz », Gordon Mitchell dans « Le Géant de Metropolis » sous la direction des réalisateurs tels qu' Umberto Lenzi, Guido Malatesta, Ferdinando Baldi, Antonio Margheriti, Riccardo Freda ou encore Mario Bonnard. En VOST ou bien en VF, ces films inoubliables retrouvent de nos jours un public de plus en plus nombreux qui apprécient dans ces grandes fresques le regard candide porté par les réalisateurs des années 60 sur les héros revisités de l’Antiquité ainsi que l’aube des effets spéciaux qui auront une grande destinée !

 

El Kebir, fils de Cléopâtre + Joseph vendu par ses frères – 1960
 

Erik le viking + Hercule contre les tyrans de Babylone – 1964

Le Géant de Metropolis + La terreur des Kirghiz – 1961

 

Maciste contre Zorro + Zorro au service de la Reine – 1963

 

Maciste en enfer + Maciste dans les mines du roi Salomon – 1962

 

Samoa, reine de la jungle + L'esclave de l'Orient – 1958

RACHMANINOV (2007), un film de Pavel Lounguine avec Evgeni Tsyganov, Alexei Petrenko, Victoria Isakova, Miriam Sekhon, Russie, DVD Edition Collector, Condor, 2014.

 


Russie, début XXe. Manifestant des dons prodigieux pour la pratique du piano, le jeune Serguei est mis en pension chez un vieux maître acariâtre. Mais plutôt que de devenir un interprète virtuose au prix d’éprouvantes heures de répétition, lui rêve à d’autres horizons : les femmes, la liberté et le privilège de donner entendre ses propres compositions. Il ignore encore la vie mouvementée que lui réserve le destin, faite d’exils, de passions et de tourments.


A l’évocation du nom de Rachmaninov, les premiers accords du concerto n° 1 reviennent à la mémoire comme une douce mélancolie à peine suggérée, étroitement associée à des arpèges foudroyants. L’auteur en est pourtant un jeune compositeur russe de dix-huit ans… Ces contrastes et la vie mouvementée de celui qui sera bientôt un exilé tourmenté, composeront la trame d’un film d’une belle sobriété de Pavel Lounguine, le réalisateur russe de Taxi blues, La Noce, Un nouveau Russe, L’Île… La poésie s’exprime de multiples manières dans cette réalisation d’une subtile légèreté, comme ces lilas qui progressivement deviendront un leitmotiv en images mémorables, comme en musique avec le saisissant Opus 21 n° 5 du même nom que l’on s’attend à chaque fois à entendre... Avec ce film, la psychologie suggère plus qu’elle n’assène, le jeune Serguei a souffert manifestement d’un traumatisme que l’on devinera par quelques retours en arrière, cette sensibilité sera à jamais gravée dans sa mémoire et dans ce qu’il exprimera avec ses œuvres. Les mains hors du commun du pianiste virtuose étouffent le compositeur marqué par l’exil, les métaphores du train spécialement affrété pour une tournée sur tout le territoire des États-Unis préfigurent le « star-system » qu’un Franz Liszt avait anticipé presque un siècle avant lui. Les aspirations du compositeur sont bridées par ce que certains ont décidé de sa vie, et les accords sombres du trop célèbre Prélude Opus n° 3 n°2 préfigurent les déchirements de l’âme de celui qui arrêtera de composer avec son exil pendant huit années. Avec Rachmaninov, Pavel Lounguine livre une variation inspirée et poétique sur l’âme slave du grand compositeur russe sur fond d’exil et de nostalgie.

 

A noter en bonus le regard porté sur le compositeur par la pianiste virtuose Claire-Marie Le Guay
 

Ina Editions édite trois films inédits de Marguerite Duras dans un coffret 4 DVD unique, avec la collaboration de Jean-Max Colard, critique d’art et commissaire de l’exposition « Duras Song (Portrait d’une écriture) » à la Bpi du Centre Pompidou, l’Ina édite un coffret 4 DVD. 2014.

 


En publiant ce coffret réunissant trois films inédits de Marguerite Duras - La femme du Gange ( 1974) ; Baxter, Vera Baxter (1976 ) ; Des journées entières dans les arbres (1977), l’Ina Éditions offre l’opportunité – enfin ! - de découvrir ou redécouvrir une partie moins connue et souvent négligée de l’œuvre cinématographique de celle qui fût également ce grand écrivain français et dont 2014 marque le centenaire de sa naissance. L’écrivain a très tôt adopté une position décomplexée quant au cinéma, estimant que tout le monde pouvait parler du cinéma, désacralisant ainsi cette image du 7ième art sans pour autant lui enlever, bien au contraire, sa force, son génie parfois, et sa capacité à être le relais de l’écriture, car pour Marguerite Duras, il y le Cinéma et l’autre, celui du samedi... Relais ou mémoire de l’écriture, le cinéma pour Marguerite Duras est un acte de réminiscence à part entière pouvant participer activement, avec l’acte d’écriture, à cette déstructuration à laquelle il peut apporter un éclairage et un angle inédit intéressant. La femme du Gange que Duras considérait comme son film le plus abouti – plus encore qu’Hiroshima mon amour qu’elle estimait bavard – invite le spectateur à différents niveaux de lecture. Ce film fut tourné en 1972 à Trouville au fameux hôtel des Roches Noires où Proust avait auparavant, lui aussi, ses habitudes et dans lequel Duras avait acheté cet appartement qu’elle gardera quasiment jusqu’à la fin de sa vie. Diffusé au début de l’année 1974 sur la chaine de l’ORTF, ce long métrage est tiré du roman Le Vice Consul dans lequel un riche propriétaire terrien revient dans une ville en bord de mer où il a connu une passion amoureuse. La femme aimée est morte et l’homme erre en peine, absent à l’amour, comme à la vie. S. Thala, Lol V. Stein, bien sûr et toujours… Avec des plans fixes exploitant toutes les nuances de l’onde et de la plage, de l’attente et de l’absence, ce film d’une rare sobriété évoque par certains moments cet univers de l’Ukiyo-E, ce monde flottant avec ses acteurs dont on ne sait s’ils appartiennent au monde des vivants ou du passé. Ici, l’image fixe, ouverte vaut silence, cette force du silence des mots, du mot juste qu’obsédait tant Marguerite Duras. Le souvenir amène la perte et une des voix off fait cet aveu : « moi aussi, il me vient parfois une autre mémoire » et c’est très certainement l’une des forces de ce cinéma que d’inviter dans sa quête du désir impossible, du désir entier et mortel, cette distance qui sépare entre l’absolu et nos existences terrestres. Michael Richardson est-il le gardien de la mémoire de cette histoire d’amour ? La réponse est impossible tant le vide de la remémoration pose la question de ce qui reste après ce qui a été. La sirène retentit, celle de l’incendie et l’on entend cette phrase tranchante comme un couperet : « Ça brule souvent, ça brûle toujours quelque part… ». L’incendie de la mémoire, l’incandescence de la passion, face à l’omniprésence de l’eau qui menace, efface et ensevelit tous les désirs. Avec ce coffret de trois films inédits de Marguerite Duras incluant également Marguerite, telle qu’en elle-même ( 2002 ) et Duras et le cinéma (2014), l’Ina Editions nous offre assurément un beau cadeau auquel a collaboré Jean-Max Colard, commissaire de l’exposition Duras Song qui se tient actuellement à la Bpi du Centre Pompidou.

La femme du Gange - 1974
Comédiens : Catherine Sellers, Nicole Hiss, Gérard Depardieu, Dionys Mascolo, Christian Baltauss, Robert Bonneau, Véronique Alepuz, Rodolphe Alepuz.


Baxter, Vera Baxter - 1976
Comédiens : Claudine Gabay, Delphine Seyrig, Noëlle Châtelet, Nathalie Neil, Claude Aufaure et Gérard Depardieu. Avec la voix de François Périer.


Des journées entières dans les arbres - 1977
Comédiens : Madeleine Renaud, Bulle Ogier, Jean-Pierre Aumont et Yves Gasc.
En compléments, deux films sur Marguerite Duras réalisés par Dominique Auvray
Dominique Auvray était la monteuse de Marguerite Duras, mais également son amie. Dans le portrait Marguerite telle qu’en elle-même, elle réussit un film dans lequel Marguerite Duras évolue, bouge, parle, discute, rit, se souvient, se révolte, bref VIT. Duras et le cinéma, son deuxième film part à la découverte du cinéma en général, à travers la vision de Marguerite Duras en particulier, et de ses films par la même occasion.
Marguerite, telle qu’en elle-même - 2002
Duras et le cinéma - 2014

 

TESIS Un film de Alejandro AMENÁBAR avec : Ana TORRENT, Fele MARTĺNEZ, Eduardo NORIEGA, Miguel PICAZO, Javier ELORRIAGA| Thriller | Espagne | 1995 | 124mn | Couleurs | 1.85:1, DVD, Carlotta, 2014.

 


Angela, étudiante en communication, prépare une thèse sur la violence dans les médias. Son directeur de recherche se propose de l’aider à trouver des films aux images violentes à la vidéothèque de l’université. Le lendemain, il est retrouvé mort dans la salle de projection. Angela découvre le corps et vole la mystérieuse cassette que le professeur regardait avant de mourir. Elle décide alors d’enquêter aux côtés de Chema, un étudiant fasciné par les films gore. Ils découvrent bientôt l’existence d’un réseau de snuff movies au sein même de l’université…

Premier long métrage d’Alejandro Amenabar, réalisé à l’âge de 23 ans alors qu’il était encore étudiant, Tesis est un film d’autant plus intéressant qu’il place le spectateur face à lui-même, face au rapport que nous entretenons à l’image même. Se passant dans le milieu universitaire espagnol de la communication dans les années 90, milieu familier au réalisateur, ce film aurait pu être un film d’angoisse et un thriller de plus, si Alejandro Amenabar n’avait pas apporté cette touche personnelle d’une rare maturité pour un réalisateur aussi jeune à l’époque. Si le film évoque l’environnement de personnes fascinées par les films gore d’une rare violence, il n’en est pas pour autant prétexte à un voyeurisme exposé. Tout est suggestion ou presque chez Amenabar, ce qui ne surprend pas lorsqu’on sait la passion qu’il a pu avoir pour les réalisations d’Hitchcock. Le personnage central d’Angelo est particulièrement réussi et interprété avec une belle authenticité par la troublante Ana Torrent qui a commencé sa carrière d’actrice à l’âge de 7 ans avec les films remarqués L’esprit de la ruche et Cria Cuervos. Son rôle est en effet ambiguë, car de l’attitude morale commune de rejet et de dégout pour la violence et la morbidité, progressivement la caméra dévoile certaines failles dans sa « normalité » et nous invite ainsi à interroger notre rapport à l’image et à ce qu’elle peut révéler de pire en nous. Ce film d’une belle sobriété quant au sujet traité est d’autant plus fort qu’il brouille les pistes et tous les protagonistes de cette sombre histoire se retrouvent comme des coupables potentiels. Peut-être est-ce là l’une des leçons les plus terribles de ce film que de nous interroger sur cette part sombre ou noire qui habite en chacun de nous ; Un film qui interpelle à l’évidence.
 

Le Désert des Tartares de Valerio Zurlini (1976) - Film restauré par Galatée Films
Avec Vittorio Gassman, Giuliano Gemma, Helmut Griem, Philippe Noiret, Jacques Perrin, Fransciso Rabal, Fernando Rey, Laurent Terzieff, Jean-Louis Trintignant, Max von Sydow, DVD, Galatée Films, Pathé, 2014.

 


Dans l'immensité du désert résonne le chant des Tartares, cavaliers légendaires aussi insaisissables que le vent qui balaye la poussière. Dans la forteresse Bastiano, le jeune Lieutenant Drogo espère quelques faits d'armes pour rapidement quitter sa prison de sable. Les années passant, l'ennui consume peu à peu ses rêves de gloire face à un ennemi fantomatique, brouillard dans la plaine où résonne l'écho du désespoir de ceux qui attendent la délivrance du combat et de la mort.

Le roman « Le désert des Tartares » de Dino Buzzati, paru en 1940, a valu une notoriété certaine à son auteur déjà journaliste et essayiste. Influencé par l’univers de Kafka, athée s’interrogeant sur le sens du monde, Dino Buzzati a bouleversé un grand nombre de lecteurs avec ce récit à la fois sombre et onirique, poétique et sans issue. Valerio Zurlini a relevé le défi en 1976 en adaptant ce roman à l’écran avec un casting impressionnant qui ne sera pas, bien sûr, étranger à la réussite du film. Cette adaptation est d’une étrangeté captivante en ce sens que l’on y retrouve cette ambiance si particulière qui accompagne le roman jusqu’à son terme, un environnement exclusivement masculin, où les regards importent souvent plus que les dialogues. Le jeu des acteurs est d’une rare authenticité, à la fois respectueux des enjeux des non-dits et en même temps d’une force d’expression rare. Ce film de Valerio Zurlini séduit à la fois pour sa technique cinématographique rigoureuse, mais aussi pour la beauté poignante des paysages entourant la forteresse et cet éclairage particulier qui confère par cette esthétique suggérée une lecture originale -tout en restant fidèle au roman. Tous les protagonistes ont leur regard tourné vers l’immensité suggérée du désert, regard d’espoir et en même temps élan fatal qui prépare le destin tragique et inexorable de tout être humain. Le Désert des Tartares fait partie de ces chefs d’œuvre dont on ne ressort pas indemne et qu’il faut à tout prix (re)voir avec cette belle édition restaurée !


Infos techniques DVD :

Pavé technique :
DVD 9 - Format 1.85 - Ecran 16/9ème compatible 4/3 - Couleur - Durée : 2h15
Pavé audio :
Son : Français Dolby Digital Mono / Audiovision
Sous-titres : Anglais et Français pour sourds et malentendants
Bonus :
Le Désert des Tartares : de l'adaptation à la restauration
Entretiens avec Laurent Desbruères, Jean Gili, Gérard Lamps, Jacques Perrin, Luciano Tovoli et Max Von Sydow

(également disponible en Blu-Ray, Vod et téléchargement définitif)
 


A noter toujours chez Pathé la sortie de deux autres films mythiques restaurés :
Films policiers typiques des années 70, Borsalino and Co et Le Gang, deux des neuf collaborations de Jacques Deray avec Alain Delon, viennent d'être restaurés par Pathé.
Réalisés par un maître du genre, connu pour son sens inné du récit et de l'action, ces deux films, mettent en lumière un des acteurs les plus mythiques du cinéma français : Alain Delon.

 

La grande Bellezza un film de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli, distribution Pathé Distribution, 2013.

 



Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté. Jep Gambardella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse – jouit des mondanités de la ville. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie recherchée. Journaliste à succès, séducteur impénitent, il a écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré : il cache son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se met à nu « l’appareil humain » – c’est le titre de son roman – et se joue la comédie du néant. Revenu de tout, Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant...


La grande beauté serait-elle le remède au doute existentiel qui étreint souvent le cœur de l’homme ? C’est à cette interrogation à laquelle nous convie le dernier film de Paolo Sorrentino dans une belle réalisation alerte et enlevée qui n’est pas sans rappeler certains films de Woody Allen et de Denys Arcand dont notamment le Déclin de l’empire américain. La vacuité de nos vies est au cœur des questionnements de l’homme depuis la plus ancienne antiquité et déjà Sénèque raillait en son temps certains de ses contemporains vautrés dans la luxure qui ne savaient plus s’ils étaient allongés ou debout… Près de XX° siècle plus tard, l’Histoire se répète et Paolo Sorrentino soulève la même question du sens de la vie, de nos quotidiens, de nos rêves et de nos lâchetés. Cette longue digression est axée autour du personnage central de Jep Gambardella interprété avec grandeur par l’acteur fétiche du réalisateur Toni Servillo. Le tumulte des fêtes felliniennes, les gouffres kafkaïens qui avalent sans concessions les personnages ballotés par des vies sans significations, la beauté impériale et impérieuse de la ville éternelle tissent une toile inextricable avec laquelle le personnage central désabusé et cynique a peine à composer. Et pourtant des réminiscences offrent des voies possibles, celle d’une enfance dorée où les vergers d’agrumes évoquent les fruits de la vie à cueillir et l’image du premier amour, le souvenir éternel de ce qui aurait pu être… Mais les artifices sont bien présents pour rappeler inexorablement les lois physiques de l’attraction terrestre : drogues, fêtes, vanités, orgueil, méchanceté, ironie, désespoir, narcissisme, égoïsme et bien d’autres encore ternissent cette grande beauté qui paraît si lointaine et pourtant si proche dans cette ville de Rome. A revoir absolument en DVD !

 

La Rivière Rouge un film de Howard Hawks ,avec John Wayne, Montgomery Clift, EDITION BLU-RAY+DVD+LIVRE de 112 pages, Wild Side Video, 2013

 

 

- Autopsie d’un montage (16 min)
- Version longue (Blu-ray - 133 min - VOST)
- Le livre de Philippe Garnier (112 pages) L’histoire du tournage du film illustrée de photos et de documents d’archives rares

Un riche propriétaire terrien et son fils adoptif traversent l’Ouest américain avec leur troupeau. Au cœur de ce voyage des tensions apparaissent, notamment entre le père et le fils, jusqu’à arriver à un véritable duel.

La Rivière Rouge est paradoxalement un film un peu oublié d’Howard Hawks réalisé en 1949 avec deux légendes du cinéma américain, John Wayne et Montgomery Clift. Il s’agit du premier western du réalisateur qui avait jusqu’alors été remarqué pour L’impossible Monsieur Bébé, Seuls les anges ont des ailes ou Le port de l’angoisse. Et pourtant ce premier essai « à la conquête du Western » comme le souligne Philippe Garnier dans le livre qui accompagne cette très belle édition DVD+Blu-Ray ouvrira les portes à d’inoubliables instants du cinéma tels La Captive aux yeux clairs, Rio Bravo, El Dorado ou encore Rio Lobo. C’est en effet une autre image du western qui se dessine sous nos yeux avec La Rivière Rouge. Les caractères humains commencent à prendre le dessus, reléguant les stéréotypes du bon et du méchant à l’arrière-plan. Le personnage central de Tom Donson (John Wayne), grand propriétaire terrien qui s’est fait à la force du poignet incarne le mythe du rêve américain, un mythe cependant mis à mal par l’ambition et l’orgueil conduisant à des actes irréversibles. En contrepoint de ce roc indestructible, le fragile fils adoptif incarné par Montgomery Clift se développe et croît au fur et à mesure du film. L’analyse psychologique qui se tisse à partir de leurs relations est celle d’une grande fresque quasi historique puisque l’histoire s’inspire librement de la véritable épopée de Jesse Chisholm avec le convoi de 5 000 têtes mené à train d’enfer par une trentaine d’hommes sur près de 1 500 km en territoire indien. Ce western atypique permet également de mettre en valeur les capacités d’acteur de John Wayne dans un rôle où très rapidement il apparaît antipathique. Ford dira même qu’ il ne savait pas que « ce grand nigaud savait jouer » après avoir découvert ce film, un aveu bien sincère avant sa longue collaboration avec l’une des icônes du cinéma américain ! Ce film de 2h13 passe à une vitesse incroyable tant les paysages, la beauté de l’image, l’interprétation fine des personnages confèrent à cette aventure bien plus qu’un dépaysement temporaire. L’art d'Howard Hawks d’exiger le meilleur de ses acteurs nous offre un moment d’anthologie qu’il faut à tout prix découvrir dans cette édition remarquable d’un film restauré en HD et disponible pour la première fois en DVD & Blu-Ray !

 

« La Section Anderson » (1966), réalisation : Pierre Schoendoerffer, coffret 2 DVD, INA éditions, 2013.

 


Septembre 1966 : la guerre du Vietnam se durcit. Pierre Schoendoerffer se rend sur place pour le compte de l’émission de télévision « Cinq colonnes à la une ». En pleine jungle, il suit pendant plusieurs semaines la progression d’une section américaine, composée de jeunes appelés, menée par le lieutenant noir-américain Joseph B. Anderson.

Voici plus qu’un documentaire, sans être pour autant un film. À vrai dire, au terme de cet incroyable moment passé avec la section du lieutenant Anderson, toutes les fictions qui ont été réalisées – même les mieux documentées – paraissent bien artificielles. Car ce n’est pas du cinéma dont il s’agit ici, mais bien du témoignage d’un instant de vie essentiel à ces jeunes recrues qui, pour la plupart du temps, n’ont pas été volontaires pour combattre dans une guerre qui les dépasse. Mais le génie de Pierre Schoendoerffer (lire l’interview exclusive qu’il avait accordée à notre revue) est de dépasser ces contingences pour s’enfoncer au cœur de l’homme, comme il avait pénétré avec ces soldats caméra à l’épaule au cœur de la jungle vietnamienne. Et là, presque comme par magie, les visages sombres et gagnés par la peur, l’anxiété et la faim trouvent des moments de rayonnements, notamment lorsqu’en 1966, noirs et blancs américains oublient la couleur de leur peau et s’unissent dans une osmose parfaite non seulement de survie, mais également de fraternité. Il ne s’agit pas cependant d’un de ces films de propagande tels que les États-Unis ont su produire afin de remonter le moral des troupes, mais bien d’une fenêtre ouverte sur un instant d’Histoire, celle d’un conflit qui dépasse le seul Vietnam, et également sur des vies, bouleversées à jamais par ces instants exceptionnels. Avec cette réalisation ayant remporté un Oscar en 1968 du meilleur documentaire, un autre témoignage tout aussi émouvant est également proposé : « Réminiscence, 1989 » ; dans ce dernier document, le réalisateur français, 20 ans après ces évènements, est parti à la recherche des survivants de cette section, dans une Amérique qui avait pansé tant bien que mal les plaies de ce conflit à la différence des protagonistes que nous retrouvons, pour certains « réadaptés » à la vie civile, pour d’autres fragilisés à jamais.

 

"Madame de..." un film de Max Ophuls (1953), avec Charles Boyer, Danielle Darrieux, Vittorio De Sica, durée : 100 mn, collection Gaumont classiques, Gaumont, 2014.

 

 


Pour régler ses dettes, Madame de... vend à un bijoutier des boucles d'oreilles que son mari, le Général de..., lui a offertes et feint de les avoir perdues. Le Général, prévenu par le bijoutier, les rachète et les offre à une maîtresse qui les revend aussitôt. Le baron Donati les acquiert puis il s'éprend de Madame de... et en gage de son amour lui offre les fameuses boucles d'oreilles. Le parcours de ce bijou aura des conséquences dramatiques.


Ce nouveau master restauré en haute définition permettra à tous les nostalgiques des films de Max Ophuls de retrouver ce fameux « Madame de… » réalisé à partir du roman de Louise de Vilmorin et narrant les frasques de l’épouse mondaine d’un général d’empire. Le thème de l’amour fatal est récurrent dans l’œuvre de Max Ophuls et ce film ne fait pas exception. Alors que l’on pensait Madame de… (rôle idéalement dédié à Danielle Darrieux) inexorablement légère et insouciante, sa frivolité trouve un terme – qui deviendra vite dramatique – avec un amour-passion pour un ambassadeur italien joué avec finesse par Vittorio De Sica. Car Madame de… est, du moins dans la première partie, l’archétype même de la femme superficielle avec cette attitude distante et amusée que le réalisateur souhaitait imprimée à l’actrice incarnant Louise : « Votre tâche sera dure. Vous devrez, armée de votre beauté, votre charme et votre élégance, incarner le vide absolu, l’inexistence. Vous deviendrez sur l’écran le symbole même de la futilité passagère dénuée d’intérêt. Et il faudra que les spectateurs soient épris, séduits et profondément émus par cette image. ». Danielle Darrieux y parvient à merveille, à un point tel que le reste du film émeut par cette spirale des passions à partir du thème du bijou qui dépasse la vie de ses protagonistes. Merveilleusement filmée, cette belle réalisation fut l’avant-dernière œuvre du grand réalisateur qui nous est donnée à revoir dans tout son éclat grâce au beau travail de restauration réalisé.

 

 

En salle,

e-cinema, VOD...

 

LOU ANDREAS-SALOMÉ de Cordula Kablitz-Post - durée : 01h53, Avec Nicole Heesters, Katharina Lorenz, Matthias Lier, Alexander Scheer, Julius Feldmeier, Merab Ninidze, sortie 31 mai 2017, Bodega Films, 2017.

 


« Lou Andreas-Salomé, égérie intellectuelle, romancière et psychanalyste, décide d’écrire ses mémoires… Elle retrace sa jeunesse parmi la communauté allemande de Saint-Pétersbourg, marquée par le vœu de poursuivre une vie intellectuelle et la certitude que le sexe, donc le mariage, place les femmes dans un rôle subordonné. Elle évoque ses relations mouvementées avec Nietzsche et Freud et la passion qui l’a unie à Rilke. Tous ses souvenirs révèlent une vie marquée par le conflit entre autonomie et intimité, et le désir de vivre sa liberté au lieu de seulement la prêcher comme ses confrères… »

 

 


Il semble plus que surprenant – pour ne pas dire révélateur – que ce très beau long-métrage de Cordula Kablitz-Post soit le premier consacré à Lou Andreas-Salomé (1861-1937), une figure intellectuelle pourtant non seulement singulière, mais essentielle pour appréhender et comprendre des personnalités aussi célèbres que Friedrich Nietzsche, Rainer Maria Rilke ou encore Sigmund Freud… Passé la surprise, le spectateur réalisera combien cette vie retracée, ici, avec finesse, teintée d’humour parfois, de cette femme que se voulait avant tout libre et passionnée s’avère captivante.
Prenant à la lettre cette fameuse phrase tirée de Ainsi Parlait Zarathoustra, « Deviens ce que tu es », Lou Andréas-Salomé s’est construite en effet au-delà des nombreux obstacles qui furent placés devant cette jeune femme de la noblesse russe qui aurait dû trouver un mari et se réaliser dans un « bonheur » familial tracé d’avance… Or, Lou ne veut pas de ce destin qu’elle sait d’avance voué à l’échec. Toute sa vie durant, elle cherchera à se dépasser, suivant en cela la voie prônée par le philosophe au marteau. Et pourtant le cœur de Lou n’est pas fait de métal ou de pierre, il bat, s’émeut, cherche l’absolu en une amitié philosophique et intellectuelle avec deux hommes qu’elle apprécie : le juriste et philosophe Paul Rée et son ami Friedrich Nietzsche. Cette relation n’aura qu’un temps, quelques orages, un baiser présumé sur fond de lac italien et une photo immortalisée qui fait encore sourire plus d’un siècle après… Lou Andréas-Salomé résiste aux hommes qui cherchent à la posséder, à l’enfermer. Elle trouve avec Rilke une âme blessée qui la touche et opère une brèche dans ses principes. Elle laisse parler son cœur, offre une écoute qui anticipe sa future passion pour la psychanalyse, une étape qui peut sembler paradoxale dans cette voie qu’elle poursuit malgré tout. Elle quittera Rilke, fera un mariage blanc qui la fera connaître sous le nom de Lou Andreas-Salomé, connaîtra Freud et aura une place importante dans le développement de la psychanalyse à ses côtés avant Marie Bonaparte. Elle s’éteindra avant le déchaînement nazi qui la menace, elle et ses écrits. Le casting de ce film est remarquable, les acteurs investis par leur rôle offrent chacun une interprétation juste et équilibrée même dans les excès, avec en point d’orgue les rôles tenus par Katharina Lorenz pour Lou de 21 à 50 ans, un jeu pétillant de vie et de liberté à fleur de peau, et par Nicole Heesters dans le rôle de Lou à la fin de sa vie, une interprétation subtile entre intériorité et malice irrésistible. Ces presque deux heures passent si vite que la vie de Lou semble à peine commencée, un témoignage précieux à découvrir au plus vite !
 


La Vague ("The Wave") de Roar Uthaug, 1h50/ Norvège/ VOSTFR, Panoramas Films, 2016.

 


Après plusieurs années à surveiller la montagne qui surplombe le fjord où il habite, Kristian, scientifique, s’apprête à quitter la région avec sa famille. Quand un pan de montagne se détache et provoque un Tsunami, il doit retrouver les membres de sa famille et échapper à la vague dévastatrice. Le compte à rebours est lancé...


Roar Uthaug a transposé avec audace le scénario catastrophe désormais classique du tsunami, ici, dans le cadre d’un fjord norvégien apparemment paisible… Rien, en effet, ne laisse présager d’une terrible épreuve si ce n’est une nature froide et minérale où les fêlures humaines se mesurent à celles de la roche qui surplombe des vies en questionnement. Kristian apparaît en effet dans ce film d’une belle sobriété, tout au moins jusqu’à l’arrivée de la fameuse vague, comme un être en proie au perfectionnisme et en même temps au doute, visiblement habité par cette montagne qu’il scrute tous les jours de sa vie, au point même de vivre au rythme de ses pulsations. Était-ce la raison de son départ ? Une nouvelle vie, un nouveau cadre… La réponse ne viendra pas car l’imminence de la catastrophe balaiera ses doutes. Pour « La Vague » Roar Uthaug est parti d’un risque réel pesant sur ces mêmes lieux, Geiranger, alors que l’activité touristique est la principale ressource de la région. Plusieurs niveaux se juxtaposent dans ce long métrage : les réactions humaines face au danger et à la menace de la mort, les résistances à prévenir un danger de catastrophe naturelle alors même qu’il apparaît inévitable, et de manière plus générale le rapport des êtres humains à la nature environnante. Kristoffer Joner (Murphy dans The Revenant) dans le rôle de Kristian est particulièrement convaincant alors que l’actrice norvégienne Ane Dahl Torp, connue pour son rôle de Bente Norum dans la série Occupied, contraste avec sa belle ténacité dans l’adversité. Ce film a été sélectionné comme entrée norvégienne pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère à la 88e cérémonie des Oscars qui aura lieu en 2016.

 

 "Mauvaise graine" (Non essere cattivo), un film de Claudio Caligari avec Luca Marinelli, Alessandro Borghi, Silvia d’Amico, Roberta Mattei BELLISSIMA FILMS Sortie le 11 mai 2016.

 

 

1995, près de Rome. Vittorio et Cesare qui se connaissent depuis 20 ans, sont comme des frères inséparables. Leur quotidien se résume aux discothèques, à l’alcool et aux trafics de drogues… Mais ils paient cher cette vie d’excès. Après avoir rencontré Linda, Vittorio semble vouloir changer de vie. Cesare lui, plonge inexorablement…

Avec Non essere cattivo, ce sont d’une certaine manière les « petits-enfants » de Mama Roma que nous découvrons de manière chaotique dans les faubourgs d’Ostie. Le réalisateur italien Claudio Caligari (disparu l'année dernière) s’inscrit en effet directement dans la filiation pasolinienne avec son ultime et dernier film Non essere cattivo (ne sois pas méchant), traduit de manière moins nuancée en « Mauvaise graine » en français. Celui qui aurait aimé travailler au dernier film de Pasolini Salo et dont le travail partira là où le cinéaste-poète avait laissé son analyse a une longue expérience du monde des laissés-pour-compte, des drogués échoués du système capitaliste. Résolument engagé dans une critique de ce système coupable à ses yeux notamment de l’extension des ravages de la drogue sur la jeunesse italienne, il avait déjà signé un film clé sur cette question qui marqua les années 80 - Amore Tossico- et l’épidémie causée par l’héroïne dans les bourgades pasoliniennes. Que reste-t-il encore du lien social dans une Italie ravagée par la crise, une culture de masse abrutissante et une absence d’espoir en des jours meilleurs ? La solidarité de la cellule familiale est encore visible mais souvent impuissante (l’équivalent de Mama Roma, la mère de Cesare ne se bat plus vraiment, ébranlée par la mort de sa fille, la descente aux enfers de son fils, et l’argent qui manque pour les soins de sa petite-fille malade), seule demeure la fraternité des « mauvais garçons » prêts à tout pour réussir un bon coup, une arnaque de plus, ou cet éternel trafic de stupéfiants qui paie, mais qui détruit tout sur son passage. Dans cet univers sombre de la banlieue romaine, une amitié perdure au-delà des vicissitudes des jours sans soleil sur le rivage d’Ostie, deux jeunes dont les voies se séparent lorsque l’un d’entre eux, magnifique Vittorio, se met à espérer en une vie plus digne alors que son ami de toujours, émouvant Cesare, est soumis à un déterminisme effrayant même lorsqu’il se met à espérer à un amour durable. Le constat opéré par Pasolini dès les années 60 est implacable avec la caméra de Caligari, ce ne sont plus des navires qui s’échouent sur les plages d’Ostie mais bien des vies humaines…

"Un lion en hiver" un film de Anthony Harvey avec Katharine Hepburn, Peter O'Toole, Anthony Hopkins. 1968 - Grande-Bretagne - Durée : 2h14 version restaurée au cinéma le 22 mars 2017, oscars 1969, oscar de la meilleure actrice, oscar du meilleur scénario adapté, oscar de la meilleure musique de film, Les Acacias distribution. 2017.

 


Touraine, 1183. Le Roi d'Henri II d'Angleterre séjourne pour Noël dans le Château de Chinon avec sa maîtresse Alix, demi-sœur de Philippe II Auguste Roi de France et fiancée promise pour des raisons politiques... à l'un de ses fils. Cinquantenaire, il doit résoudre le problème de sa succession.

Cette très belle réalisation d’Anthony Harvey récompensée par de nombreux oscars lors de sa sortie étonne et surprend encore aujourd’hui. Tourné avec minimalisme et loin des grandes fresques épiques du cinéma hollywoodien (le film est adapté de la pièce de théâtre jouée à Broadway de James Goldman), Un lion en hiver est bien plus proche du souffle shakespearien avec ces décors tournés en France sans emphase, un moyen-âge certainement plus proche de la réalité. C’est au cœur de l’âme des puissants de cette époque que plonge ce film évoquant librement l’Histoire d’Angleterre et de France avec pour angle la succession envisagée du roi Henri II. Aliénor, son épouse recluse dans le château de Salisbury, est aussi convaincante dans ses passions amoureuses que dans sa haine, les deux se confondants souvent sous la caméra grâce à l’interprétation convaincante de Katharine Hepburn. Il ne fallait pas moins que Peter O’Toole pour tenir tête à pareil caractère et son interprétation du roi Henri II force également l’admiration. Film à l’accent théâtral, Un lion en hiver traite avec nuances des affres du pouvoir, celui que l’on détient, celui dont la dévolution est envisagée avec peine et souffrance lorsque la puissance même de vivre coule encore à pleins flots dans les veines d’un monarque ayant atteint la cinquantaine. Face à ce tableau nietzschéen, la progéniture est le reflet de ces parents, calculatrice, sournoise, ambitieuse, ou fragile, cette descendance fourbit ses armes sur la pente du pouvoir espéré, une expérience où seuls les plus forts gagnent. C’est Katharine Hepburn qui a introduit le jeune Anthony Hopkins, convaincant dans le rôle de Richard bientôt Cœur-de-Lion pour son premier rôle au cinéma. Véritable partie d’échecs, ce film séduit et tient en haleine tout au long de cette journée de Noël passée entre les murs du château de Chinon en 1183…
 

Le pape François De Beda Docampo Feijoo avec Dario Grandinetti Tiré du bestseller mondial "Francisco - Vie et révolution" de Elisabetta Pique METROPOLITAN FILMEXPORT / SAGE DISTRIBUTION, 2016.

 


Ana, jeune journaliste espagnole, est envoyée au Vatican pour couvrir le conclave de 2005. Elle fait alors la connaissance du Cardinal Jorge Mario Bergoglio, évêque de Buenos Aires, méconnu du grand public et outsider de l’élection. Se liant d’amitié, elle apprend à mieux connaitre la vie d’un homme humble et atypique qui a voué sa vie aux luttes contre la dictature, la pauvreté, la drogue, l’esclavagisme moderne. Elle découvre petit à petit le parcours incroyable, depuis son enfance jusqu’à son élection de 2013, de celui qu’on appelle désormais le Pape François.

Incisif, rapide et direct, telles sont les premières impressions que laisse le film de Beda Docampo Feijoo sorti en Argentine en septembre 2015, et en France le 28 septembre 2016, avec un acteur remarquable pour incarner Jorge Mario Bergoglio en la personne de Dario Grandinetti. L’acteur, même si la ressemblance physique n’est pas flagrante, parvient à évoquer sa dimension charismatique et surtout humaine, sans oublier sa profondeur spirituelle. Le film dont le scénario est inspiré du livre de la journaliste argentine Elisabetta Piqué, correspondante au Vatican et qui depuis 15 ans, entretient une relation amicale avec le Pape Françoisle Padre Jorge commence par décrire la jeunesse du jeune Jorge dans une famille bourgeoise de Buenos Aires qui le destinait à un métier « comme il faut » souhaité par sa mère, la médecine par exemple, jusqu’à ce que… La foi foudroie parfois même ceux qui pensaient se marier et fonder une famille, ce qui aurait dû être le destin de Jorge dont deux rencontres féminines sont évoquées au début de cette belle réalisation. Mais une autre rencontre avec la figure de saint François d’Assise allait transcender tous ces schémas classiques et conduire à la vocation. Lorsque la pensée ignatienne et celle du Poverello d’Assise s’associent cela donne un prêtre à la fois combatif et en même temps d’une extrême miséricorde pour les plus petits et les plus faibles. La vie quotidienne parmi les pauvres de Buenos Aires est ainsi abordée sobrement avec le « Père Jorge » comme il a toujours demandé à être appelé même lors que « Monseigneur » et « Éminence » s’imposaient au fur et à mesure de sa progression dans la hiérarchie catholique. Mais le destin allait une fois de plus rattraper celui qui pensait mériter une retraite bien loin des ors de Rome. Après un premier conclave (2005) qui avait fait – sans le désigner - connaître son nom parmi les cercles restreints des vaticanistes lors des luttes de pouvoir entre les conservateurs et les progressistes, Jorge Bergoglio se rangeant évidemment parmi ces derniers, la renonciation du pape Benoît XVI en 2013 conduira à l’énorme surprise d’un premier pape issu de l’Amérique latine et le cardinal Bergoglio acceptant avec humilité cette nouvelle destinée. Une approche mêlant anecdotes, foi , réalisme et humour non dénuée de finesse, déjouant bien des pièges, et donnant à voir ou à découvrir cette forte personnalité. Le film est sobre avons-nous dit, à l’image de ce pape qui refusera d’habiter les appartements privés du pape, continuera à prendre ses repas avec les autres membres de la Curie, sans pour autant négliger l’autorité de sa charge, une âme de franciscain dans une volonté de jésuite qui n’a pas fini de faire parler de lui…

 

The End, un film de Guillaume Nicloux avec Gérard Depardieu, sortie nationale exclusivement en e-cinema le 8 avril 2016 sur toutes les plates-formes VOD.

 



Un homme part chasser dans une forêt qu’il croyait connaitre. Mais son chien s’enfuit puis son fusil disparaît. Alors qu’il se perd, une atmosphère hostile et étrange s’installe…


Ce serait un euphémisme que de qualifier d’étrange le dernier film de Guillaume Nicloux, The End, porté brillamment à l’écran par un Gérard Depardieu métamorphosé en chasseur bedonnant et bredouille allant jusqu’à perdre fusil et chien dans la première demi-heure du film. Très rapidement, en effet, un climat étrange, de plus en plus oppressant, s’installe dans l’univers pourtant familier de cet homme abimé par la vie, divorcé et vivant dans un monde de souvenirs où sa carapace pèse de plus en plus. Labyrinthique et kafkaïen à souhait, le personnage erre dans un monde qu’il ne reconnaît plus, au sens propre, comme figuré. L’étrangeté de la vie surgit à chaque détour de chemin forestier, chaque rocher, chaque arbre qui n’entrent plus en symbiose avec les références de celui qui était jusqu’alors enfermé dans le quotidien de ses habitudes. Surpris, inquiet, en colère, apeuré, désœuvré, prêt à tout, le chasseur dépeint par Guillaume Nicloux, dans ce scénario né d’un rêve, offre une palette de sentiments rendus remarquablement par cet acteur doué pour des registres si différents que celui d’un Marin Marais dans Tous les matins du monde ou d’un Cyrano de Bergerac en passant par Les Valseuses ou encore Balzac… Ici, nulle virtuosité, Depardieu grogne, invective, avance poussivement dans la forêt de sa vie qu’il ne reconnaît plus. Rêve-t-il ? Erre-t-il ? Le spectateur glisse avec lui dans cet univers sans porte ni issue…

 

MR. TURNER Un film de Mike Leigh Avec Timothy Spall, Dorothy Atkinson, Marion Bailey, Paul Jesson, Lesley Manville, Martin Savage, Ruth Sheen, 2014, Diaphana.

 

MR. TURNER évoque les dernières années de l’existence du peintre britannique, J.M.W Turner (1775-1851). Artiste reconnu, membre apprécié quoique dissipé de la Royal Academy of Arts, il vit entouré de son père qui est aussi son assistant et de sa dévouée gouvernante. Il fréquente l’aristocratie, visite les bordels et nourrit son inspiration par ses nombreux voyages. La renommée dont il jouit ne lui épargne pas toutefois les éventuelles railleries du public ou les sarcasmes de l’establishment. A la mort de son père, profondément affecté, Turner s’isole. Sa vie change cependant quand il rencontre Mrs Booth, propriétaire d’une pension de famille en bord de mer.

Le film de Mike Leigh (Topsy-Turvy) plonge le spectateur dans le lavis des années de maturité de la vie du peintre J.MW Turner. En une évocation du quotidien de l’artiste, le film laisse cette impression étrange d’un défilement du quotidien somme toute assez banal alors même que sourd la révolution picturale qui gronde en lui et qui sera initiée par le peintre dans la première moitié du XIXe siècle. L’homme n’est pas particulièrement attachant avec sa face grossière et ses manières qui ne le sont pas moins. Ses grognements manifestant ses émotions ou ses introspections surprennent si l’on pense à la finesse de son art. Peut-être ce Gargantua anglais était-il trop grand pour cette terre, lui qui aimait se confronter aux éléments les plus violents ? Quel drôle de bougre, en effet, que ce Turner qui finit par devenir attachant avec ses plaisirs ordinaires de la vie, car à tout moment, cette rugosité n’est que le masque d’une sensibilité exacerbée qui gronde et grogne. La vie défile au rythme des paysages et des couleurs des paysages anglais dignes de la palette de l’aquarelliste. Ce film dégage une esthétique réelle et tout aussi sincère que l’œil du peintre sur les choses et les hommes. Aussi l’émotion germe-t-elle à l’image de l’excentricité du personnage, entre passion, apathie, inquiétude, nostalgie et bonhommie. Cette palette des émotions rendue par le jeu de l’incroyable acteur Timothy Spall est à l’égal des effets de peinture de l’artiste. Mike Leigh est parvenu à représenter, grâce à une esthétique délicate, les contrastes de cet homme dans les dernières années de sa vie, avec ses failles et ses incandescences.

Film disponible en VOD sur MYTF1VOD et en DVD et BR

 

« Silence » un film de Martin Scorsese, scénario de Jay Cocks avec Liam Neeson, Andrew Garfield, Adam Driver, Tadanobu Asano, Sociétés de production Cappa Defina Productions, Cecchi Gori Pictures, Fábrica de Cine, SharpSword Films, Sikelia Productions, Verdi Productions, Waypoint Entertainment, durée 161 minutes, 2017.

 


Au XVIIe siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver la trace du père Ferreira, leur maître en théologie, disparu alors qu’il était parti en mission dans ce pays. Arrivant dans un pays hostile à une religion assimilée aux puissances occidentales, ils découvrent des communautés de villageois qui ont gardé l’héritage laissé par les premiers missionnaires…


C’est une longue quête personnelle qui a conduit à Silence, le dernier film du réalisateur Martin Scorsese, qui fit tant parler de lui lors de la sortie de La Dernière Tentation du Christ adaptée librement du roman Nikos Kazantzakis. Avec ce film plus discret en apparence, le réalisateur poursuit son interrogation sur la foi, celle ici transmise au-delà des frontières de l’occident avec les missions. Le cadre est celui du Japon du XVIIe siècle et la narration est inspirée du roman Silence du célèbre écrivain catholique japonais Shūsaku Endō paru en 1966. Manifestement inspiré également par le cinéma japonais, Scorsese offre des plans de toute beauté explorant une nature sombre et perdue dans les brumes qui n’est pas sans faire penser à certaines des dernières réalisations d’Akira Kurosawa. Avec ce film, Scorsese explore les tréfonds de nos croyances et de leur envers, le doute. Ces croyances et cette foi qui poussèrent des prêtres à tout quitter pour évangéliser femmes et hommes dans des contrées qui n’avaient jamais entendu parler du Christ et de la foi chrétienne. Le long cheminement de cette mission lancée par Jésus : « il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ». Et c’est bien de loups dont il est question dans le traitement de ce film d’un raffinement de cruautés à la hauteur de la foi de ces jeunes missionnaires. Mais, l’exaltation laisse place au doute, doute lorsque les premières persécutions commencent à pleuvoir sur les villageois et bientôt sur les deux jeunes prêtres interprétés brillamment par Andrew Garfield et Adam Driver. Après le doute vient le silence, bien connu des plus grands mystiques, ce silence redoutable qui renforça le courage de nombreux martyrs, mais en perdit aussi. Le miroir renvoyé par les protagonistes japonais est assez subtil notamment avec le personnage incarné par Tadanobu Asano (acteur bien connu des cinéphiles japonais : Nagisa Oshima, Takashi Miike, Kiyoshi Kurosawa...), avec cette ironie à l’égard de ces missionnaires ne connaissant souvent ni la langue, ni la culture de ceux qu’ils allaient convertir. Mais c’est surtout l’orgueil qui pointe subrepticement, orgueil pour un prêtre d’associer sa mission à celle du Christ et d’endurer ou de faire endurer les mêmes souffrances aux convertis de fraîche date. Et là réside le hiatus de ce film, Martin Scorsese évoque la chute, celle de Judas qui fut définitive avec la trahison mais aussi celle rédemptrice de Pierre qui renia par trois fois le Christ avant de donner sa vie pour lui. Or, c’est peut-être ce qui interpelle dans ce film réalisé avec puissance, émotion et subtilité : Le silence de Dieu ne conduit pas inexorablement à l’abandon de ce à quoi l’on croit et qui a souvent permis de dépasser le bruit de l’oppression, de la loi tyrannique et des pires tortures. Le dernier plan de ce film retenu et différent de la fin du livre de Shūsaku Endō sans écarter toute transcendance, laisse place cependant encore à ce questionnement caractéristique de Martin Scorsese qui pourra nourrir bien des débats, on l’espère, plus apaisés.

 

A découvrir parallèlement le roman de Shûsaku Endô "Silence" paru en collection Folio Gallimard

 

Film vu au cinéma C2L Saint Germain

www.cinema-saintgermain.com

 

Le Mystère Jérôme Bosch, un documentaire de José Luis López-Linares, 2016 - Espagne/France - 84 min - VO - Numérique - Couleur - 1.85 - Son 5.1, epicentre films.

 


500 ans après sa disparition, Jérôme Bosch, l’un des plus grands peintres flamands continue à intriguer avec une œuvre aussi fascinante qu’énigmatique, aux interprétations multiples. A travers « Le Jardin des Délices », historiens de l’art, philosophes, psychanalystes en cherchent le sens et rendent un hommage vibrant à un artiste qui défie le temps.

Avec « Le Mystère Jérôme Bosch » de José Luis López-Linares, voici une des rares occasions de voir au cinéma un documentaire consacré à l’art et à un artiste énigmatique qui n’a pas fini d’interroger nos consciences. André Breton avait qualifié le peintre primitif flamand Jérôme Bosch (v. 1450-1516) de « visionnaire intégral », un sentiment partagé par tous ceux qui découvrent l’art de cet homme en avance sur ses contemporains.

 

 

À partir du fameux triptyque « Le Jardin des délices » réalisé à la toute fin du XV° siècle et conservé au musée du Prado en Espagne, le réalisateur a développé tout un maillage de regards croisés sur l’œuvre, ceux de spécialistes de tout horizon ainsi que ceux du public captés par la talentueuse caméra du réalisateur espagnol. Nous ne savons pas grand-chose sur le peintre mais ses œuvres ont depuis leur création parlé pour lui. « Le Jardin des délices » s’avère également complexe, le panneau de gauche représentant Adam et Ève, celui central un jardin aux délices terrestres exubérants et celui de droite une évocation de l’Enfer. Par la diversité des regards et témoignages de psychanalystes, historiens de l’art, philosophes, artistes, écrivains (Orhan Pamuk, Miquel Barceló, William Christie, Salman Rushdie, Cees Nooteboom, Michel Onfray, Renée Fleming…), le spectateur élargit sa propre perception de l’œuvre, interroge la toile et réalise que plus qu’un message, l’œuvre renvoie le miroir de son public. Où se trouve la séparation du bien et du mal, pour quelle vie l’homme a-t-il été créé ? Le Jardin des délices est-il une déviance de celui de l’Éden ? L’Enfer n’est-il qu’après la vie ? Toutes ces interrogations fusent et assaillent – avec plus ou moins de force – l’esprit de qui observe attentivement cette toile qui n’a pas fini de faire parler d’elle… et de nous !
 

"L'Académie des muses" un film de José Luis Guerín, avec Raffaele Pinto, Emanuela Forgetta, Rosa Delor Muns.Zugma Films 2016.

 

 

L’amphithéâtre d’une université des Lettres. Un professeur de philologie distille des cours de poésie à une assistance étudiante composée principalement de visages féminins. A ce projet pédagogique qui convoque les muses de l’antiquité pour dresser une éthique poétique et amoureuse, les étudiantes se prêtent petit à petit, avec vertige et passion, au jeu d’une académie des muses bel et bien incarnée.

C’est une réalisation inattendue et attirante que nous livre le réalisateur José Luis Guerin avec ce phalanstère poétique unissant un professeur d’université à ses étudiantes autour de la renaissance du mythe de la muse. Qu’en est-il des muses aujourd’hui, des muses contemporaines ? L’idée, séduisante, est née de la rencontre pragmatique du réalisateur José Luis Guerin (Dans la ville de Sylvia, En construccion) assistant à l’un des cours de Raffaele Pinto, italien d’origine, et véritable professeur de philologie à l’université de Barcelone et qui accepta d’incarner son rôle dans cette réalisation atypique. Le film est réalisé et monté au fur et à mesure de sa progression, avec une équipe technique des plus réduites (José Luis Guerín tournera ce film avec sa seule preneuse de son Amanda Villavieja) afin de favoriser le réalisme des questions abordées. La poésie, l’inspiration, l’amour, la passion, la transmission mais aussi la séduction, voire la manipulation, la jalousie, le cynisme interviennent tour à tour dans ce maelstrom des émotions. Les jeux de miroir sont réels, tout autant que figurés, avec la réitération de plans où miroirs et vitres révèlent ou effacent les vérités. Le réalisateur aime à cadrer ses plans sur les visages ou une partie des visages de ses acteurs, non pour en violer l’intimité mais pour mieux en révéler le discours intérieur en contrepoint du projet poétique. Les acteurs non professionnels jouant leur propre rôle sont tellement happés par la puissance de ce projet pédagogique qu’ils en deviennent plus vrais que nature. En épilogue du film, le professeur cite Dante en relevant une nouvelle fois que « L’authentique objet du désir est au-delà de toute hypothèse de satisfaction ». Une manière de rappeler qu’avec L’académie des muses les émotions ne sont pas jouées mais bien vécues sous la lumière de Dante, de Béatrice, mais aussi d’Eloïse et Abélard, d’Orphée et d’Eurydice.
 

La Résurrection du Christ, (102 minutes), sortie le 4 mai 2016, réalisateur : Kevin Reynolds, avec avec : Joseph Fiennes , Tom Felton , Peter Firth , Cliff Curtis , Maria Botto , Luis Callejo , Antonio Gil , Stewart Scudamore , Andy Gathergood , Stephen Hagan, Sony Pictures, 2016.

 


Clavius, un puissant tribun militaire romain, et son aide de camp Lucius sont chargés de résoudre le mystère entourant ce qui est arrivé à un Hébreu nommé Yeshua après sa crucifixion. S’ils veulent empêcher une insurrection à Jérusalem, ils doivent à tout prix mettre fin aux rumeurs assurant qu’un Messie est revenu d’entre les morts…

Perpétuant le genre un peu oublié de la fresque historico-religieuse des grandes heures du cinéma hollywoodien, La Résurrection du Christ de Kevin Reynolds prend le parti intéressant d’observer par le regard d’un ambitieux tribun militaire romain cet épisode somme tout anodin dans la Jérusalem romaine de l’époque d’une crucifixion souhaitée par les autorités juives afin d’éliminer un des leurs menaçant le monopole de leur autorité. Le thème de la Résurrection n’est, certes, pas récent au cinéma et nombre de spectateurs auront encore en mémoire les scènes si puissantes des films mythiques que furent La Tunique (réal. Henry Koster), Ben Hur (réal. William Wyler) ou encore plus récemment La Passion de Mel Gibson. Mais, si cette Résurrection du Christ n’évite pas un petit côté péplum au sens « noble » du terme avec quelques affrontements et clichés du genre, son angle d’approche d’un thème aussi puissant que fort est néanmoins original. Alors que le tribun romain Marcellus de La Tunique dirige l’exécution et perd la raison avant de la retrouver lors de cette épreuve, Clavius, lui, suit ici, une progression moins exagérée et plus rationnelle. Le personnage incarné avec sobriété par l’acteur britannique Joseph Fiennes (Stalingrad, Good Bye Bafana) ajoute une profondeur à cette enquête antique pour le moins originale : rechercher le corps d’un défunt qui est revenu à la vie… Le film évite les caricatures du genre, évoque les conflits entre occupants et juifs alternant entre résistance et collaboration, et avant tout souligne les intérêts de chacun dans un monde en crise. À partir de cette trame assez fidèle à l’Histoire et aux récits évangéliques, cette enquête policière inédite au cinéma – la recherche du corps de Jésus ressuscité – permet à Kevin Reynolds de proposer une version alternative aux récits habituels des actes des apôtres. Le témoin de la crucifixion et de la mort du Christ va en effet paradoxalement se rapprocher de celui qu’il recherchait, mais d’une manière différente de celle souhaitée par le procurateur Ponce Pilate. La fin de l’Histoire terrestre du Christ est connue avec l’Ascension, nous laissons donc découvrir par le spectateur celle de l’histoire de Clavius…