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Édition Semaine n° 43 / Octobre 2018

NOUVEAUTES

MUSIQUE

« Sacré Rossini ! » sélection Radio Classique, (2 CD), Erato, Warner Classics, 2018.
 

 

Pourquoi ne pas (re)découvrir la musique de Gioachino Rossini (1792-1868) à l’occasion du 150e anniversaire de la mort du compositeur ? Grâce à cette sélection Radio Classique « Sacré Rossini ! » Erato - Warner Classics, le mélomane aura, en effet, le bonheur de retrouver ses plus grands airs, mais aussi les plus entraînants, une invitation à n’en point douter à approfondir la connaissance de ce musicien gourmand, dans tous les sens du terme… Le Barbier de Séville, La Pie voleuse, Guillaume Tell, La Cenerentola, Otello, Semiramide sont passés non seulement à la postérité, mais sont devenus de véritables mélodies de légende. Ce coffret a fait le choix de ne retenir que les enregistrements de qualité de ce compositeur facétieux dont toute la verve pétille dans ses opéras et dont la vie inspira même le grand Stendhal, c’est peu dire ! Le premier disque ouvre ce repas pantagruélique avec la fameuse Ouverture de l’opéra Le Barbier de Séville, son chef-d'oeuvre inspiré de Beaumarchais. Truculence de l’opéra-bouffe italien, Le Barbier évoque les frasques de Figaro dont l’Ouverture donne la tonalité moqueuse. Trois orchestres sont retenus rien que pour cette œuvre, une heureuse manière d’apprécier la diversité des interprétations avec Gianluigi Gelmetti, James Levine ou encore Alceo Galliera… Rossini, c’est aussi des opéras de légende tel Guillaume Tel dont l’exécution demande plus de six heures, ce qui explique que l’enregistrement n’ait, ici, retenu que l’Ouverture, ouverture qui devait inspirer Liszt dans l’une de ses transcriptions mémorables. Le présent coffret offre également La Petite messe solennelle, reflet de la riche spiritualité de son compositeur avec cet étonnant Kyrie. Rossini alla même jusqu’à s’étonner de son œuvre et interroger le Créateur : « Bon Dieu. La voilà terminée cette pauvre petite messe. Est-ce bien de la musique sacrée que je viens de faire ou de la sacrée musique ? J'étais né pour l'opera buffa, tu le sais bien ! Peu de science, un peu de cœur, tout est là. Sois donc béni et accorde-moi le Paradis. » Nul doute que ses vœux ont été entendus après avoir écouté la très belle interprétation laissée par Antonio Pappano et l’orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia.

 

The Gounod Edition Faust, Romeo & Juliette, Mirelle, Opera arias, Songs, Symphonies and choral works, Plácido Domingo (Faust), Mirella Freni (Marguerite), Nicolai Ghiaurov (Mephistopheles), Thomas Allen (Valentin), Michèle Command (Siebel), Jocelyne Taillon (Marthe), Marc Vento (Wagner), Nicolai Gedda (Doktor Faust), Kurt Moll (Mephisto), Dietrich Fischer-Dieskau (Valentin), Edda Moser (Margarethe),... 15 CD, Warner Classics, 2018.

 


Si l’on songe à Gounod, c’est bien entendu son Faust qui vient à l’esprit, Roméo et Juliette également, pour leurs évocations romantiques et lyriques. Le présent coffret, fêtant le bicentenaire de la naissance du compositeur « The Gounod Edition », sans renier ces classiques, a fait choix de proposer également d’autres trésors souvent moins explorés du compositeur telle cette Messe solennelle de Sainte Cécile. Brillamment dirigée par Jean-Claude Hartemann, l’œuvre dévoile la face mystique de Gounod, une sensibilité qui n’étonnera pas lorsque l’on connaît la ferveur mystique du musicien qui lui fit hésiter à entrer dans les ordres à l’image d’un autre compositeur, Franz Liszt, qui consacra d’ailleurs également une Légende à la sainte, et deviendra abbé… Incontournable Ave Maria d’après Bach que l’on aura toujours plaisir à réécouter dans la si émouvante interprétation de Barbara Hendricks dont la voix souligne la pureté de la piété mariale ainsi que l’admirable Messe chorale jouée par la regrettée Marie-Claire Alain et dirigée par Michel Corboz avec l’Ensemble Vocal de Lausanne, une œuvre puissante dans l’inspiration palestrinienne et où grégorien et polyphonie tissent des liens intimes. Mais s’il est une œuvre pour laquelle le mélomane aura le bonheur de découvrir l’heureuse interprétation réalisée par Michel Plasson, c’est bien Mors et Vita, une composition qui associe à la douleur de la perte des êtres aimés le Réveil des Morts par la trompette des Anges et le Jugement ouvrant sur l’Apocalypse, une œuvre puissante et injustement méconnue. Mais pourquoi bouder son plaisir et ne pas écouter une nouvelle fois - qui s’en lasserait ! – le fameux « Air des bijoux » du Faust par Mirella Freni « Si belle en ce miroir » ou encore rêver de Roméo et Juliette avec Alfredo Kraus et Catherine Malfitano dans la belle interprétation de Michel Plasson, éternelle scène du balcon en plein cœur du Second Empire, nostalgie… Les découvertes et autres perles ne manqueront pas dans cet incontournable coffret Warner qui fête idéalement ce bicentenaire de la naissance du talentueux musicien !

 

GRACIAS A LA VIDA La Chimera Eduardo Eguez, CD (La Musica/Harmonia Mundi), 2018.
 

Véritable voyage initiatique, Gracias A La Vida, le nouvel opus discographique de la Chimera sous la direction de Eduardo Eguez, est un bonheur rare et plonge l'auditeur dans l'émerveillement d'une expérience musicale pure et intense. Sur les seize pièces interprétées, Eguez et sa Chiméra s'autorisent autant d'hommages majestueux et morceaux de bravoure à la grandeur de la musique populaire sud-américaine et plus particulièrement argentine dans ses codes à la fois respectés et bousculés. Tout est sublime, de la première mélopée à l'ultime harmonie : mélodies éternelles, accomplissements au raffinement certain et instrumentaire, puissance poétique à la sensualité exacerbée, subtil équilibre entre authenticité et modernité, tradition et innovation. Ainsi, impossible de ne pas être submergé par l'émotion d'un Gracias a la Vida profond et pénétrant, immense célèbre déclaration d'amour fraternelle et universelle de Violetta Parra.. Angélique, la saisit au vol de la polyphonie baroque de Ay Del Alma mia ! Solennelle et prenante, l'entrée en matière de Cinco siglo igual, salutaire la redécouverte d'un Condor El Passa dépoussiéré de son folklore suranné. Troublante la mélancolie traversante de Quireo ser luz ou El Seclanteno, rayonnante la vivacité joyeuse et espiègle de Ja Jai ou la Colorado. Ou encore féérique les explorations instrumentales de El Verso et Viajero por la Tierra. Tout est remarquable ! Que dire de plus sinon que l'excellence de la Chimera et de Eguez réside - bien au-delà de la vocalité aérienne et parfaite de Barabara Kusa et Mariana Rewerski, dans l'immense qualité musicale du jeu et de l'écriture instrumentale, dans la foi et l'amour qu'ils partagent et communiquent avec tant de générosité en la sincérité de leur âme – que ce soit à la scène ou sur disque...
Une réussite totale à l'humanité immanente et transcendante à ne manquer sous aucun prétexte. Un pur chef-d'œuvre.


Jean-Paul Bottemanne

 

VENEZIA MILLENARIA 700-1797 Jordi Savall, Panagotis Neochoritis, les musiciens invités de Grèce, Turquie, Maroc, Arménie, solistes de La Capella Reial de Catalunya, d’Hespèrion XXI et du Concert des Nations, Aliavox, 2017.
 


Fastueux voyage auquel nous invite comme à l’accoutumée Jordi Savall et ses ensembles dans cette parution Aliavox aussi brillante que raffinée et consacrée à Venise, Venezia Millenaria (700-1797). C’est la Venise de la lumière qui est ici célébrée au fil des siècles, miroitements, reflets, du ciel dans l’eau qui se pare de nuages ou de rayons selon les saisons et que les musiciens ont de tout temps magnifié dans leurs compositions pour cette ville née d’un rêve aquatique. Venise est fête lorsque les palais rient de leur opulence. Venise est amour lorsque les ombres de Casanova effraient les jeunes Vénitiennes ou les attirent… Venise, triste, lorsqu’elle est le décor d’une peste noire qui métamorphose ce paradis en enfer ravageant les trois quarts de sa population. Mais l’onde propage la beauté et la joie aussi rapidement qu’elle noie les larmes les plus sincères versées sur la lagune éternellement bleue ou verte selon les heures de la journée ou encore grise, noire, à la tombée de la nuit. Venise est plurielle, ce n’est un secret pour personne, et ce pluriel surprend malgré tout tant la diversité des compositions réunies par ce programme éblouissant est grande en un si petit espace. Espace à taille humaine et pourtant inimaginable, génie, quant à lui, également insaisissable… Est-ce encore une ville, un sanctuaire ou bien un mémorial ? Une oasis ou un mirage de sable sur l’eau ? L’orient et l’occident s’y croisent, s’y pénètrent, et chaque explorateur hésite, trébuche, se rassure ou capitule en des notes admiratives traduisant dans la culture de chacun son exaltation et sa fascination. Venise n’est à nulle autre pareille, et son mythe a nourri plus d’un millénaire d’artistes et de compositeurs en ces deux CD réunis allant des anciennes traditions orthodoxes de Byzance, chants des Croisés, musiques d’Istanbul et de l’Empire Ottoman, Grèce, Turquie… Guillaume Dufay, Clément Janequin, Adrian Willaert, Joan Brudieu, Claude Goudimel, Ambrosius Lobwasser, Giovanni Gabrieli, Claudio Monteverdi, Antonio Vivaldi, Johann Adolph Hasse, Mozart viennent ici apporter pour chacun d’entre eux des trésors musicaux pour l’éternité.
Chaque étape de ce programme admirablement conçu par Jordi Savall fait entrer l’auditeur en un merveilleux voyage qui fait revivre Venise dans cette éternité tant au passé comme au présent. Venise est un plaisir qui dissout le temps, celui qu’il fait, tout comme celui qui passe ; peut-être est-ce cela, la quintessence du beau que de troubler les certitudes et de lever les doutes. Venise opère tous ces charmes et bien d’autres encore. Avec cet enregistrement onirique servi par un livre disque somptueux, laissons glisser la gondole joyeuse ou funèbre selon les temps, l’onde seule pour guide…

 

Haydn, Beethoven « Piano Sonatas » Olivier Cavé, CD, Alpha, 2018.

 


1790, une date parmi tant d’autres, mais qui fut pourtant celle où deux génies de la musique classique se rencontrèrent, le jeune Ludwig van Beethoven avec son aîné Joseph Haydn. Ce dernier l’acceptera parmi ses élèves, mais cette relation ne durera pas bien longtemps, Beethoven déclarant sans concessions : « Je n’ai jamais rien appris de Haydn » !
Le brillant pianiste suisse Olivier Cavé nous invite à interroger ce jugement si sévère en examinant avec cet enregistrement alerte et stimulant le style en effet bien différent des deux musiciens. Si le talent précoce du jeune pianiste Beethoven est incontestable lorsqu’il rencontre le maître Haydn, son art de la composition doit être perfectionné même si cette vocation précoce l’autorise déjà à explorer en profondeur des thèmes brefs, pratique qu’il partagea avec son aîné. L’enregistrement d’Olivier Cavé met tout d’abord en perspective deux sonates de Haydn Hob. XVI :32 en si mineur et Hob. XVI :48 en Do majeur, deux œuvres très contrastées. La première débute par un allegro suivi d’un menuet, l’un et l’autre animés mais manifestant souplesse et élégance, se jouant des écarts ; puis, viennent un tourbillon de trilles et notes délicatement ciselées, à la manière d’une boite à musique d’antan, avant de conclure avec le final sur une envolée ferme et audacieuse. La sonate Hob. XVI :48 contraste avec cette animation, la composition plus assagie s’ouvre par un andante particulièrement expressif comme l’y invite la partition, avec une mélodie évoquant un paysage coloré et teinté de nostalgie. Le final développe un rondo avec rigueur et souplesse, idéalement rendu par les nuances de l’interprétation d’Olivier Cavé. Avec ces œuvres à l’esprit, l’auditeur pourra avec un plaisir non dissimulé comparer ces sonates de Haydn avec celles de son audacieux élève que fut Ludwig van Beethoven avec deux autres sonates, en fa mineur n°1, op. 2 n°1, et surtout la n°2, dédiée d’ailleurs au maître Haydn. Cette dernière manifeste ce subtil dosage entre reprises classiques et fulgurances novatrices, et dont l’impétuosité ne cède qu’à l’expressivité annonciatrice de ce que la musique du XIXe développera. Un programme et une interprétation d’une rare sensibilité qui invitent à explorer les univers de ces deux géants de la musique classique.

 

 

Claude Debussy - The Complete Works coffret 33 CD, Warner Classics, 2017.
 


Warner publie à l’occasion du centième anniversaire de la mort de Claude Debussy (1918), né à Saint-Germain-en-Laye en 1862, l’ensemble de l’œuvre du musicien en un superbe coffret de 33 CD. Cette sortie est d’autant plus remarquable qu’elle inclut non seulement des enregistrements de référence retenus avec la collaboration de Denis Herlin, spécialiste de Debussy, mais également six pièces en première mondiale qui ont été enregistrées tout spécialement pour cette édition. Rare bonheur toujours apprécié des mélomanes, ce coffret comprend même des enregistrements de Debussy lui-même ! Il n’est pas exagéré de penser, à l’instar de Pierre Boulez, que Debussy ouvre les portes à la musique moderne, celle des XXe et XXIe siècles. Les dernières lumières du romantisme s’éteignent alors que le jeune Debussy ébloui par la virtuosité de Liszt interpréta un arrangement d’une de ses œuvres devant le maître, ce dernier s’assoupissant dit la légende pendant son exécution… Peu importe, Debussy connaîtra la consécration dès Pelléas et Mélisande, son opéra donné en 1902, point de départ d’un riche parcours où sa singularité musicale put se déployer sous des formes les plus diverses au piano, musique de chambre, orchestre, opéra…

 


Ainsi, le mélomane pourra-t-il redécouvrir des œuvres majeures comme la Suite Bergamasque ou les Estampes, qui ont fait dire de Debussy qu’il était un musicien « impressionniste », ce qu’il n’appréciait guère, et des pièces plus méconnues comme D’un cahier d’esquisses, anticipant sur des paysages sonores proches de celui de La Mer. Plus que l’impression, Debussy explore l’imagination en notes, l’expressivité gagne alors, et ces images que le musicien aimait tant prennent alors vie sur la partition avec un raffinement qui ne cesse de s’intensifier au fil des ans. Ses aînés nourrissent également sa musique que ces influences viennent du baroque avec Rameau ou plus proche avec Tchaïkovski et Chabrier ou Franz List précédemment cité. Si ses harmonies déstabilisent les critiques de son temps, la séduction opère cependant pour ce musicien ouvert aux autres arts, peinture et littérature, occident et orient, on songe bien entendu au Japon. L’influence de l’Orient fut en effet grande sur les compositions de Claude Debussy. L’exposition universelle de 1889 influença profondément le musicien avec ses percussions venues d’Asie tel le gamelan de Java. Le maître de l’estampe Hokusai avec ses feux d’artifice au-dessus de l’onde nourrit également l’inspiration de Debussy pour ses propres estampes en autant de petits tableaux élégants et ciselés. Les deux livres de Préludes pour piano invitent les éléments en un concert intime où les feux d’artifice, les brouillards et les nymphes se croisent en autant d’arabesques dont les bruissements parviennent peut-être jusqu’à cette cathédrale engloutie… Chaque œuvre, qu’elle soit des plus intimes ou des plus grandioses, développe et souligne le soin que prit Debussy dans l’écriture de ses compositions. Avec ce coffret de l’ensemble de l’œuvre de Claude Debussy, c’est un merveilleux voyage aux sources de la modernité musicale qui s’offre au mélomane pour cet anniversaire !

 

Le jeune Debussy Matteo Fossi, piano, Editions Hortus, 2017.
 


Le talentueux pianiste italien Matteo Fossi a choisi pour le présent enregistrement d’insérer à côté d’œuvres majeures que sont la Suite Bergamasque, Pour le Piano et Estampes, des pièces plus méconnues du répertoire de Claude Debussy que le pianiste a toujours aimées. Aussi après avoir goûté au raffinement de son interprétation de la fameuse Suite Bergamasque ainsi nommée d’après la merveilleuse ville proche de Milan, le mélomane s’attardera-t-il sur D’un cahier d’esquisses, pièce rarement donnée et qui ouvre les portes d’un paysage sonore proche de celui de La Mer, un univers vierge de tout chaos, tout en retenue, et dont l’expressivité saisit immédiatement l’auditeur baigné par cette basse flottante. Nul artifice dans l’interprétation de cette pièce où l’intériorité de l’interprète s’harmonise à l’imaginaire du compositeur. C’est encore l’univers du songe que Rêverie développe avec délicatesse, une œuvre que l’on qualifierait de galante si nous n’étions à la fin du XIXe siècle et que son auteur n’appréciait guère car écrite dans sa jeunesse… mais qu’il maintint cependant aux côtés de ses œuvres fameuses ! Danse, Ballade, Valse Romantique, Mazurka sont autant de compositions alertes faisant appel à la danse à la même époque, ces années fastes 1890-91, et qui virent également la naissance de la Suite Bergamasque. Le monde des images occupe l’esprit de Claude Debussy, lui qui affirmait : « J’aime presque autant les images que la musique ». Comment percevoir autrement ces Pagodes d’Estampes datant de 1903, un paysage sonore presque indissociable de cet extrême orient, même si la musique javanaise semble avoir eu plus d’influence pour la composition de ces pièces que l’admiration des estampes venues du Japon lors de l’Exposition Universelle… Masques composé en 1904 trahit la passion amoureuse qui a gagné le musicien, une relation avec Emma - sa future femme - découverte par Lilly, l’épouse de Debussy, qui tentera de se suicider mettant fin ainsi à l’union du couple et à… ce jeu de masques.
 

Jacques Hotteterre-le-Romain (1673-1763) : Préludes et Suites pour flûte et basse continue, Hugo Reyne, flûte. Thomas Dunford, archiluth. Étienne Mangot, viole de gambe. La Simphonie du Marais, direction : Hugo Reyne. 1 CD enregistré en décembre 2015 à la Cité de la musique-Philharmonie de Paris. Musiques à la Chabotterie, 2017.

 


Trente ans de musique ancienne de l’ensemble La Simphonie du Marais mené par le talentueux Hugo Reyne, cela méritait bien un anniversaire ! Et parmi les nombreux évènements qui marquent ces réjouissances, figure en bonne place la sortie du CD Hotteterre-Le-Romain Flûte de la chambre du roy, Préludes & Suites enregistré par la Simphonie du Marais. La flûte, on le sait, est l’instrument de prédilection d’Hugo Reyne, un instrument avec lequel il a noué une relation intime depuis sa plus jeune enfance, le musicien se souvenant en effet de ces pages de Jacques Hotteterre (1673-1763) dit le Romain dont il découvrit très jeune le traité. Chaque étape de vie du sympathique chef de la Simphonie du Marais a été rythmée par ce musicien, figure presque tutélaire que le présent disque vient honorer. Hotteterre est une famille de musiciens et fabricants d’instruments originaire de Normandie , et c’est à une véritable recherche organologique à laquelle s’est soumis Hugo Reyne en recherchant à la Cité de la Musique les instruments signés Hotteterre, « ancêtres dormants » comme il les nomme affectueusement, augustes témoins préservés des vicissitudes du temps. C’est à partir de l’un d’entre eux – un des deux altos en ivoire que conserve le musée - qu’une copie a pu être réalisée par Bruno Reinhard et qui a servi à l’enregistrement de ces œuvres. La vie de Jacques Hotteterre s’inscrit dans le règne de Louis XIV, ce règne si important pour les arts et notamment la musique. La suite en fa qui ouvre ce disque est d’ailleurs dédiée bien logiquement au Roi Soleil évoquant en musique toute une série de portraits de personnages de la Cour où figure en bonne place Philippe d’Orléans, élève naguère de Hotteterre. Ces préludes & suites évoquent l’élégance des instants précieux et soyeux de la cour soulignés par une basse continue parfois alerte, d’autres fois plus nostalgique. Chaque pièce compose un tableau de ces temps où la musique savante qui au-delà des questions formelles trouvait ses racines dans la vie de son époque, bonheur des naissances, malheur des disparitions, union, récompense ou disgrâce, une succession de petits faits ou de grandes heures. L’interprétation tout en profondeur d’Hugo Reyne souligne ces différentes dimensions et fait renaître un univers à la fois à jamais disparu et en même temps renaissant de ses cendres grâce à cette belle et subtile interprétation. Une agréable découverte et un joyeux anniversaire à La Simphonie du Marais !

 

Zelenka 16 Ensemble Pasticcio Barocco, Orchestre de Chambre d’Auvergne, CD, Label-Hérisson, 2017.

 


Un souffle de Bohême souffle sur le dernier enregistrement de l’ensemble Pasticcio Barocco et de l’Orchestre de Chambre d’Auvergne avec un beau programme consacré au musicien Jan Dismas Zelenka. Un premier enregistrement avait déjà permis d’apprécier la qualité des interprétations des sonates 4, 5 & 6 du compositeur estimé de Bach dont il se distinguait par une musique plus passionnée ; passion que l’on retrouve également la première sonate ouvrant ce dernier enregistrement avec une élégance ronde et chaleureuse soulignée par un contrepoint rigoureux. Les hautbois de David Walter et d’Hélène Gueuret ainsi que le basson de Fany Maselli composent un univers baroque remarquable d’équilibre et de fantaisie que notre époque a redécouvert curieusement assez tardivement. L’intériorité la plus raffinée succède à des élans majestueux renforcés par une basse continue révélant toute la qualité expressive de ces sonates. Heureux moments également que ceux consacrés à la découverte de cette symphonie à 8 Concer [tanti] ZWV 189 où le violon solo d’Harumi Ventalon séduit dès l’introduction. L’andante qui suit offre un dialogue courtois entre le hautbois, le violon solo, le basson et la basse continue. Enfin, deux élégants menuets viennent conclure cette œuvre pour laquelle Zelenka a mentionné expressément de sa plume l’indication Capriccio, un souhait manifeste du compositeur de donner une tonalité fantasque ouvrant vers la mode de son époque, celle des caprices ; Caprices, également présents dans la peinture et l’architecture, et venant traduire cette volonté d’évasion vers des horizons oniriques que parviennent à rendre idéalement les interprètes de cet enregistrement. Avec Hipocondrie, c’est une affectation mentale proche de la mélancolie, préfigurant quelque peu le Romantisme, mais nous sommes, ici encore, dans le contexte classique d’une ouverture à la française avec deux hautbois, basson et cordes en trois parties lent-vif-lent. Offrant une alternance de rythme pour une œuvre composée à la hâte par Zelenka au moment du couronnement de l’empereur Charles VI, cette dernière préfigure surtout ce que sera la symphonie concertante. Indéniablement, c’est un bien bel hommage au génie baroque bohémien de Zelenka que rend avec bonheur avec cet enregistrement, l’ensemble Pasticcio et l’Orchestre d’Auvergne.

 

Ryuichi Sakamoto Async Milan Music, 2017.

 


Async, le dernier album enregistré par le talentueux musicien japonais Ryuichi Sakamoto (notre interview) est certainement l’un des plus personnels et intériorisés. Huit années ont été nécessaires pour que le musicien livre ce témoignage d’une rare profondeur où la douleur et la souffrance causées par la maladie dont il a été atteint, et qu’il a su surmonter, ponctuent un programme intime. Nul dolorisme excessif cependant, Ryuichi n’est pas du genre à s’épancher et à donner dans le voyeurisme, il a même hésité à partager cette dernière création, tant elle lui était chère, comme un journal secret que l’on souhaiterait préserver d’une diffusion publique… Les premières notes sont celles d’une longue méditation où des accords sombres sont balayés par le vent glacial du synthé du musicien en une étrange mélopée. C’est un album conçu sous la forme d’une bande originale d’un film imaginaire du réalisateur russe Andreï Tarkovski mort en 1986 et que Ryuichi Sakamoto appréciait énormément. L’univers musical hérité du cinéaste ouvre sur des paysages familiers du musicien : importance de la nature, cordes frottées, tintements subreptices. Des plans successifs ouvrent ou ferment un cheminement secret auquel le musicien invite, et suggère, sans emphase. Nous le suivons dans des décors parfois oniriques, d’autres fois plus sombres (terrible morceau Ubi), mais toujours en gravissant le cours de nos vies. Les voix s’invitent également dans ce programme avec une rare profondeur, voix d’un vieil ami du musicien, David Sylvian, déclamant une poésie d’Arseni Tarkovski, le père du réalisateur, mais aussi un passage écrit et récité par Paul Bowles à la fin d’Un thé au Sahara mis en scène par Bertolucci et dont le réalisateur a accepté la reprise dans Async. La poésie est omniprésente dans cet album, une poésie passée au filtre d’une expérience personnelle et singulière, entrecroisant questionnements philosophique, écologique et esthétique, une manière puissante d’évoquer ce qui peut être en décalage du temps, sans être pour autant hors de ce dernier. Une méditation à découvrir en nos temps troublés.
 

In Nomine Les Harpies « Enfers et Paradis dans le paysage musical européen autour de 1600" sous la direction de Freddy Eichelberger In Nomime, CD, Label l’Encelade, 2017.

 


Opus surprenant de prime abord et délicieusement riche en contrastes et haut en couleur, le programme audacieux imaginé par le talentueux ensemble Les Harpies sous la direction de Eichelberger est une magnifique invitation musicale à découvrir la musique européenne de la Renaissance sous le thème des Enfers et Paradis. Ici, point de madrigaux, mais un répertoire essentiellement instrumental où le timbre joue un rôle aussi important que les compositions elles-mêmes. L’orgue Renaissance de l’église de Saint-Savin en Lavedon, à la facture unique et aux jeux singuliers est la clé de voûte, dominante, se conjugue, se prolonge avec cistre, colachon ; spinettino, régale, alterne avec cornemuses et gaita dans un plaisir sans cesse renouvelé. Le voyage nous conduit en France, Hongrie, Angleterre, Allemagne, Italie, alterne savant et populaire, se porte vers le recueillement sacré pour ensuite invoquer le tourbillon endiablé de la danse profane.
Avec ferveur et apaisement, l’orgue bat d’un cœur pur et prégnant sur Vestiva i colli et In son ferito ahi lasso de Palestrina ainsi que Ricercar noni toni (sopra le fuge) de C. Erbach qui s’inspire des deux pièces précédentes. Entendues à distance, ces trois œuvres n’en gagnent que plus de beauté dans la conduite des voix et de l’harmonie. Les deux In Nomine aussi donnés à distance, le premier une improvisation réussie, le second de John Bull se répondent avec la même ingéniosité. La série du Psaume LXV de Franc est tout aussi exemplaire dans le dialogue qui s’instaure entre les différents participants dont le Chœur des Huguenots en dernier. L’interprétation, la tenue du pupitre et le choix des jeux par Eichelberger est une vraie réussite, tant l’orgue sonne différemment dans les six pièces, dégage précision, douceur et puissance et profondeur des harmoniques.
Les autres pièces, essentiellement des danses profanes et populaires aux instrumentations variées et origines diverses ont toutes autant de qualités musicales intrinsèques et apportent allant, entrain, gaîté et plaisir. Que ce soient leurs origines britanniques, hongroises, françaises, le rendu sonne extraordinairement intemporel, rappelle au-delà du folklore parfois rustique, combien la danse était présente au cœur même de la vie musicale de la Renaissance dans des expressions déjà parfois contestataires du dogme religieux ou politique. Douceur et âpreté des cornemuses, enrobé et complétude des pincés et frottés des cordes, modalité slave ou pentatonique des mélodies, nous sommes loin du cliché d’une musicalité primitive au sortir du Moyen-âge.
Et c’est bien en cela que résident la puissance et la réussite de In Nomine. Tout est brillamment interprété avec goût et soin, expression et précision. Le programme est profond, éclairant, généreux. L’étrange qui parfois s’invite au détour d’une phrase, la rudesse passagère d’harmonies éveille la curiosité. Sommes-nous dans les Enfers ou au Paradis ? L’un complète l’autre, et comme le dit si bien musicalement cet opus, la volupté à goûter une si belle musique appartient aux deux. Vraiment, un très bel aboutissement !
 

Jean-Paul Bottemanne

 

"Oh Boy !" Marianne Crebassa Label Erato, 2016.

 


Marianne Crebassa, jeune et talentueuse mezzo-soprano formée à Montpellier et Paris, n’a cessé d’attirer à elle les faveurs des critiques et du public depuis sa première apparition dans Manfred sous la direction d’Hervé Niquet à Montpellier en 2008. Que de chemin parcouru depuis ! Concours des Révélations de l’ADAMI en 2011, participation à des productions prestigieuses à Salzbourg, Chicago, Vienne, Lisbonne, Amsterdam, Milan, Berlin, Paris, Brême, Saint-Étienne et Marseille. Dernière consécration avec le prix de l’artiste lyrique de l’année 2017 aux 24e Victoires de la musique classique. C’est dans ce contexte que la sortie fin octobre 2016 chez Erato de son tout premier album Oh, Boy ! avec the Mozarteum Orchestra dirigé par Marc Minkowski a enfin offert la possibilité de mieux apprécier notre cantatrice française. Son timbre généreux, coloré et profond, l’agilité et la souplesse assurée de sa voix à la fois puissante et pourtant délicate sont autant d’atouts majeurs pour ce programme original entièrement pensé autour des « rôles en pantalon ». Mozart à l’honneur avec six arias extraits de Lucio Silla (Pupille Amate, Il Tenero Momento), La Finta Giardiniera (Va Pure…), Les Noces de Figaro, la Clémence De Titus : autant de vraies réussites avec pour chacun une ligne vocale qui s’impose avec naturel et élégance dans tous les registres comme ce troublant et magnifique Chérubin dans Voi Che Sapete et Non si Piu ou ce divin Sesto (Parto) sculpté avec grâce et sincérité. Définitivement, avec ce florilège mozartien, Crebassa emporte, étreint, fait battre le cœur et communie pleinement avec ces rôles imaginés par le prodige classique et qui lui vont à merveille.
Mais notre mezzo n’en reste pas là et donne judicieusement vie avec le même talent et générosité à plusieurs personnages du répertoire de l’opéra français. Urbain affirmé et audacieux (Les Huguenots de Meyerbeer), Nicklause plein d’émotion (Contes D’Hoffmann d’Offenbach), Eros troublant et séducteur (Psyché de Thomas), aérien Stephano (Roméo et Juliette de Gounod), déchirant Prince Charmant au cœur serré (Cendrillon de Massenet), candide et palpitant Fantasio (Fantasio d’Offenbach), délicieux et charismatique Siebel (Faust de Gounod), justesse inspirée d’un Lazuli juvénile (L’Étoile de Chabrier), tragique mais lumineux Mozart (Mozart de Hahn). Chaque interprétation est une invitation au voyage qui, à chaque fois, ne fait que regretter que ces airs soient sortis de leur contexte - mais c’est bien là le seul vrai défaut que l’on puisse reprocher à cet album.
Un beau programme en final qui ravit et séduit sans réserve. Et dont la réussite tient aussi à la très belle performance de Marc Minkowski et du Mozarteum Orchestra, qui pour chaque numéro valorise avec brio le lyrisme brillant de Marianne Crebassa et la beauté de ces airs. Comme cette magnifique clarinette de Christoph Zimper sur Parto de Mozart, véritable partenaire de notre mezzo en point d’orgue final.


Jean-Paul Bottemanne

 

Nikolaus Harnoncourt “The Art of Nikolaus Harnoncourt” coffret de 15 CD, Warner Classics, 2016.
 

 

Un coffret de 15 CD récemment édités par Warner Classics permet de faire revivre la magie opérée par l’un des plus talentueux chefs d’orchestre qu’ait connu la musique classique en la personne de Nikolaus Harnoncourt, récemment disparu. L’éventail développé par ce géant de la musique donne le vertige, figurent tout à tour dans ce bel hommage discographique des œuvres aussi différentes que L’Orfeo de Monteverdi, les Batailles de Biber, Les quatre saisons de Vivaldi, des cantates de Bach, les Water Music de Händel, des symphonies de Haydn, des arias de concert de Mozart, des symphonies de Beethoven, sans oublier Schumann, Schubert, Mendelssohn, Bruckner, Dvorak et même les fameuses Valses viennoises de Strauss… Rares ont été les musiciens à couvrir un répertoire aussi étendu et divers avec autant de rigueur et d’excellence. Cet aperçu n’est qu’une bribe de cet insatiable découvreur et défricheur que fut Nikolaus Harnoncourt et comme le souligne justement Gaëtan Naulleau dans le livret accompagnant le coffret, il serait plus rapide, en effet, d’indiquer les noms des compositeurs auxquels ne s’est pas intéressé le chef d’orchestre dont le nom complet était Johann Nikolaus comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt et qui descendait, pour l’anecdote, par sa mère directement de François 1er. Le mélomane pourra réentendre avec ravissement cet inoubliable Orfeo avec le mythique Concentus Musicus Wien, une interprétation qui fait revivre les premières marches de ce pionnier de la musique ancienne, et qui n’a pas pris une ride. Harnoncourt au fil de ces parutions discographiques confirme cet esprit visionnaire qui fut le sien avec un timbre et une couleur propres à chacune de ses interprétations et qui le distinguent de tous les autres chefs d’orchestre. C’est à peine si Les quatre saisons sous la baguette du grand chef ne laissent pas l’impression d’une œuvre fraîchement redécouverte avec cette parution discographique datant de 1977. Chaque étape de ce long parcours fertile a marqué de jeunes musiciens dorénavant chefs d’orchestre eux-mêmes ou musiciens solistes de premier plan, tous témoignent de ce qu’ils doivent à ce grand monsieur de la musique classique.

 

Saint Louis - Chroniques et musiques du XIIIe siècle Ensemble Vocal de Notre-Dame de Paris sous la direction de Sylvain Dieudonné, Maitrise Notre Dame de Paris, 2016.

 


L’Ensemble Vocal de Notre-Dame de Paris poursuit son exploration du paysage musical avec ces Chroniques et musiques du XIIIe siècle sous la direction de Sylvain Dieudonné. Nous sommes au fameux temps des cathédrales, celui si brillamment décrit par Georges Duby, et celui plus précisément de l’édification de la cathédrale Notre-Dame. Ici, poésie et musique s’unissent en un chant divin, comment pourrait-il en être autrement avec le roi Louis IX plus connu sous son nom canonisé de saint Louis ? Le roi capétien a en effet marqué ce XIIIe siècle en imposant une conception du pouvoir royal forte reléguant ainsi l’éclatement féodal au rang de sombre mémoire d’un Moyen Âge confus. Pour cette entreprise ambitieuse, la proximité de Dieu fut essentielle avec un projet politique, indissociable des valeurs chrétiennes propres à le renforcer. Aussi, n’est-il pas surprenant de voir associées pièces profanes et pièces sacrées dans cet enregistrement sublimant la richesse vocale de l’Ensemble de Notre-Dame déjà souligné dans nos colonnes. Le programme débute par un prélude à la fois bucolique et sacré sous la forme d’un motet enjoué à 3 voix en hommage à la Vierge pour le mois d’avril selon un manuscrit parisien du XIII° siècle. Puis viennent les évocations de la vie de saint Louis, une vie cherchant à associer deux plans difficilement compatibles, le temporel et le spirituel. La période couverte par l’Ensemble Vocal de Notre-Dame de Paris se situe à un moment charnière où cette même École de Notre-Dame, naguère, à la fin du XII° siècle, avait déjà conduit à des novations polyphoniques essentielles tant pour ce XIIIe siècle que pour l’avenir avec notamment des pulsations rythmiques régulières annonçant l’Ars nova du XIXe siècle.

 

Robert Schumann « Letzter Gedanke – Dernière pensée » Soo Park, piano Gebauhr 1850, Label Hérisson, 2016.

 


Le présent enregistrement consacré au style tardif de Robert Schumann tient à se démarquer de cette tendance presque systématique qui consiste à expliquer ces œuvres par la seule folie qui a gagné son auteur. Mathieu Dupouy dans le livret de présentation s’inscrit en faux quant à cette démarche et recommande de considérer la folie de Schumann sur le plan humain mais non en tant que compositeur. L’œuvre de Schumann pour piano a marqué incontestablement le XIXe siècle après Beethoven. La virtuosité a accompagné une expression de sentiments littéraires notamment par le biais de ses fameux lieder. L’écriture rigoureuse et libérée va marquer ses compositions les plus mémorables. Si le romantisme et la passion pour Clara Wieck, la fille de son maître sont bien entendu incontournables lorsqu’il s’agit d’appréhender l’œuvre de Schumann, le présent enregistrement réserve une agréable surprise pour le mélomane qui ne connaîtrait pas cette facette souvent occultée dans l’œuvre du musicien qui mourra fou, enfermé dans un asile mais dans les bras de son épouse. Le style tardif de Schumann qui caractérise ce programme interprété avec délicatesse et nuances par Soo Park sur un piano Gebauhr de 1850 manifeste la passion qu’eut le compositeur pour le contrepoint en 1845 et qui donnera naissance à de nombreuses fugues. Les Sechs Stücke in kanonischer Form révèlent cette attirance en une forme réinterprétée par le génie du compositeur. Il en résulte des œuvres délicates et subtiles dont chaque ligne mélodique suggère une poésie singulière et pourtant liée à un mouvement d’ensemble transportant vers des horizons nouveaux. Alors que certaines scènes des Waldszenen rappellent l’univers romantique antérieur du compositeur, Verrufene Stelle (Lieu maudit) trahit le pressentiment de la mort qui s’est métamorphosée en fleur rouge, Schumann ne notait-il pas en 1854 dans une lettre à Stern : « Je vis souvent dans des sphères à peine supportables, où pourtant je me plais beaucoup ». En conclusion de ce remarquable enregistrement, le mélomane ne pourra oublier cet événement essentiel dans la vie de Schumann avec la nuit du 10 février 1854 durant laquelle le compositeur affirmera avoir entendu des anges lui dicter une mélodie. Les Thema mit Variationen sont marquées par cette expérience cruciale et forte et c’est en les écrivant qu’il bondira subitement hors de sa maison pour se plonger dans le Rhin. L’œuvre était achevée, l’homme terminera ses jours dans la folie tout comme Nietzsche.

 

Liszt, Dutilleux Miroirs Jonas Vitaud (piano) NoMadMusic, 2016.

 

 

Quels sont ces miroirs sur lesquels se mirent les compositions habilement réunies par Jonas Vitaud dans ce dernier enregistrement paru chez NoMadMusic ? Ce sont ceux de deux grandes figures de la musique, Franz Liszt et Henri Dutilleux, deux siècles, deux conceptions de la musique, et néanmoins des rencontres fortuites suggérées par ce programme délicat où pour une fois la virtuosité légendaire du génie de Liszt n’est pas au premier plan. Ces sont ces pièces plus méditatives tel Angelus ! Prière aux anges gardiens glanée au cours de ses fameuses Années de Pèlerinage ou encore Klavierstücke n°3 qui ont été retenues ; elles dépeignent un univers intérieur où le dialogue avec la nature et le cœur de l’homme rejoint les plus hautes sphères, sans artifice. Henri Dutilleux croise ces pérégrinations solitaires lorsqu’il compose ce Prélude n°2 Sur un même accord, une tonalité qu’avaient déjà anticipée ses aînés Liszt et Wagner dans leurs dernières années. Il suffira pour s’en convaincre de réécouter cette petite pièce souvent méconnue de Liszt, l’une de ses dernières, Nuage gris, de même facture que les deux Lugubre gondole dans ces années sombres où la perte de ses proches amis rapprochait la pénombre du clavier du génial compositeur… Henri Dutilleux partage cette densité que Liszt imprimait à ses créations les plus mémorables pour piano, notamment dans cette remarquable Sonate peu connue du grand public et que Jonas Vitaud interprète brillamment en une virtuosité toujours contrôlée. L’interprète partage incontestablement cette profondeur évoquée par ces jeux de miroirs entre deux inspirations, ombre et lumière, qui se rencontrent dans les clairières de la composition musicale.

 

HANDEL-HAYM Trios Sonatas, L'Aura Rilucente, CD, Ambronay éditions, 2015.

 


C’est aux sonates du XVIIIe siècle et plus précisément celles de Georg Friedrich Haendel et de son librettiste injustement méconnu, l’italien Nicola Francesco Haym, qu’est consacré cet enregistrement de l’Ensemble L’Aura Rilucente paru aux éditions Ambronay. Le disque débute justement par une sonate de ce collaborateur du grand Haendel qui travailla avec lui dès 1713 pour la production de Teseo et de nombreux autres opéras du célèbre compositeur allemand devenu sujet britannique. Nicola Francesco Haym, quant à lui, naquit à Rome de parents allemands et s’installera à Londres en 1701 comme violoncelliste. Ses talents multiples de librettiste, compositeur et musicien lui attireront la sympathie d’Haendel, ce dont reflète le programme retenu pour cet enregistrement témoignant des affinités qui pouvaient réunir les deux musiciens. Le siècle, que l’on qualifiera des Lumières, est ainsi à l’heure européenne et on ne pourra ignorer les influences manifestes qui concourront à cette musique raffinée où Allemagne, Italie et Angleterre inspirent la composition. Le contrepoint de Haym séduit immédiatement à la fois par la qualité des lignes mélodiques mais également par les ouvertures qu’il suscite dans les thèmes retenus. Le deuxième mouvement vivace de la sonate Op.1, N° 1 composé en 1701 donne un aperçu de l’admirable travail de l’Ensemble L’Aura Rilucente où violons, violoncelle et orgue dialoguent avec une belle aisance que conclut un allegro inspiré. Ce jeune ensemble né à Milan en 2011 s’était fait remarquer par son interprétation d’une sonate en trio de Haendel aussi n’est-il pas étonnant que six sonates du compositeur figurent dans ce beau programme élaboré par des musiciens talentueux et à découvrir aux éditions Ambronay !

 

 

13 VALSES Aldo Ciccolini, CD, La Dolce Volta, 2013.

 


Ce n’est pas au chant du cygne auquel nous convie le regretté Aldo Ciccolini, récemment disparu, mais bien au contraire à une invitation à la valse, une invitation que n’aurait pas reniée Carl Maria von Weber. Qui se souvient avoir goûté au plaisir chaque fois renouvelé d’entendre en concert Aldo Ciccolini pour un programme Liszt qu’il affectionnait tant ou Beethoven qui le passionnait tout autant, retrouvera comme une douce nostalgie qui égrène tendrement ses accords sur le rythme de la valse. Cette nostalgie débute tendrement avec le charme du Feuillet d’album de Chabrier qui ouvre ce programme de treize valses. Le regard du célèbre napolitain et francophile convaincu semble effleurer les touches d’ivoire et d’ébène, sans que la main n’intervienne tant le souffle de cette mélodie nous parvient comme en rêve. Chopin, bien entendu, fait son entrée avec la Valse op. 34 n° 2 d’une noble mélancolie et que l’on croirait échappée des salons de la maison de Nohant. C’est pour Aldo Ciccolini un retour aux sources, cette pièce étant la première valse qu’il ait jouée enfant… La valse caprice n°3 de Fauré en surprendra plus d’un sous les doigts d’un pianiste pourtant fort âgé, tant la virtuosité n’a pas pris une ride avec cette noblesse espiègle jusqu’aux derniers accords aux accents lisztiens. La suite Viennoise de Gabriel Pierné, enfin, nous emporte quant à elle dans des ambiances mutines, « à la limite des Folies Bergère » aimait à dire avec humour Aldo Ciccolini tout en soulignant sa difficulté technique. Ce florilège aborde bien des aspects de la valse et sous les doigts du grand pianiste, chacune d’entre elles prend valeur de testament, notamment cette Valse lente de Germaine Tailleferre dont l’élégance toute française avait charmé Ciccolini autant qu’elle nous émeut en refermant cette belle page de musique. Aucune larme, c’est promis, seul un soupir peut-être…

 

Hugo Wolf Italienisches Liederbuch, 14,5 × 20 cm, 124 pages (2014), avec un CD de 108 minutes, quarante-six lieder sur des poèmes de Paul Heyse ; interprétés par Angelika Kirchschlager (mezzo-soprano), Florian Boesch (baryton) et Malcolm Martineau (piano) ; essais de Stéphane Goldet, Frédéric Wandelère et Florian Rodari. La Dogana, 2014.

 

 

Pourquoi ne pas commencer ces poèmes traduits en langue allemande en 1860 par Paul Heyse et mis en musique par Hugo Wolf par « Mein Liebster singt… », et ce afin de mieux percevoir toute la force de la valeur expressive de cet Italienisches Liederbuch ? La force des sentiments des amants séparés est en effet rendue par une écriture à la fois élégante et poignante, où le romantisme influencé par Wagner et Liszt jette déjà des ponts vers le siècle à venir. Véritables miniatures où, en quelques brèves portées, l’essence de la vie et de la mort se rapprochent à vitesse vertigineuse, l’art du lied chez Wolf atteint des sommets qui nous sont donnés à partager avec ce somptueux livre-disque des éditions La Dogana. Cet enregistrement qui réunit à nouveau la talentueuse mezzo-soprano Angelika Kirchschlager et le baryton-basse Florian Boesch accompagnés au piano par Malcom Martineau ouvre en effet de nouveaux horizons dans l’art du lied après Schubert, Schumann et Brahms. Ainsi que le souligne Stéphane Goldet dans le livre qui éclaire le disque, après l’Espagne, c’est l’Italie qui a la préférence du musicien Hugo Wolf pour un voyage plus rêvé que réellement accompli. Avec cette évocation, l’âme germanique est omniprésente, et ce détour italianisant ne renforce que les caractères imprimés à l’amour et à ses charmes. Florian Rodari insiste, quant à lui, dans sa contribution sur la force de la brièveté de ces instants fugaces de vie en musique qui, en quelques notes et voix, touchent leur cible sans détour. : « Belles phrases, hautes rêveries sont exclues ». Ce caractère est-il le seul fait du musicien ou bien ce dernier fut-il influencé par la destination de ces rispetti, petits compliments et réflexions en vers rimés réunis par Niccolo Tommaseo et appréciés à son époque dans la péninsule italienne ? Leur origine populaire rencontra à n’en point douter un écho favorable et similaire au Volkslied tant apprécié des Allemands dans leur recherche d’une unité toujours fragile. La langue condense le rapport au réel et ces brèves évocations d’une minute pour un grand nombre d’entre elles « ne recherchent pas la grâce, elles la voient ; elles n’essaient pas de chanter, elles chantent » comme le souligne justement Tommaseo. Angelika Kirchschlager et Florian Boesch parviennent brillamment à rendre ces variations aussi fugaces que permanentes dans le souvenir qu’elles peuvent laisser dans la mémoire après écoute de ce beau programme. Le piano de Malcom Martineau n’est pas en reste et démontre que l’accompagnement chez Hugo Wolf participe pleinement aux évocations chantées, voix parmi les voix, ce dont témoigne admirablement le dernier lied de cet enregistrement « Fülht meine Seele… ». À découvrir absolument.

 

Invitation au voyage Mélodies françaises Stéphanie d’Oustrac Pascal Jourdan Ambronay Editions, 2014.

 


Avec ce récital Invitation au voyage, redécouvrons ces mélodies françaises « fin de siècle » et faisons notre ce jugement de Marcel Proust dans une lettre à Robert Dreyfus : Admirer les choses démodées est encore plus élégant que d’être à la mode. Et, Cesare Liverani invite justement avec une joyeuse impertinence à redécouvrir ce paysage musical trop longtemps dédaigné par des jugements aussi hâtifs que partiaux comme en témoigne la qualité du présent enregistrement. La mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac dont nous avons salué l’excellence à de nombreuses reprises accompagnée pour l’occasion par Pascal Jourdan au piano fait la démonstration qu’il s’agit là de préjugés incompréhensibles en raison de la qualité de leur interprétation de ces pages d’une profonde superficialité. Comme le souligne Cesare Liverani, tout est dans la profondeur du chant et de l’interprétation et peut-être avons-nous en mémoire certaines pages similaires comprises de manière moins heureuse. Ici, il n’en est rien. La voix révèle avec la plus parfaite harmonie la beauté des textes tel celui de L’Invitation au voyage de Baudelaire inspirant Henri Duparc (1848-1933) pour une mélodie émouvante. Écoutons encore avec attention La Vie antérieure du même poète qui fait l’objet d’une composition si profonde d’Henri Duparc qu’à son écoute portiques et autres grottes basaltiques du poème prennent vie à la manière des tableaux d’Hubert Robert. Si le programme de ce récital est éclectique, il offre cet autre avantage de mieux comprendre combien ces années ont été un véritable laboratoire expérimental pour la musique, comme pour les autres arts d’ailleurs. Aussi nous délecterons-nous de ces mélodies de Debussy sur Le Balcon ou Le Jet d’eau de Baudelaire avec des degrés de jouissance savamment orchestrés par une musique qui se veut complice des états d’âme du poète…

 

Collection les Musiciens et la Grande Guerre, « Une Mort Mythique - Albéric Magnard » ; « 1913, Au Carrefour de la Modernité, Busoni, Debussy, Stravinsky » ; et Hommage à Maurice Maréchal - Fauré, Brahms, Debussy, Honegger ». Hortus, 2014.

 



2014, ce n’est un secret pour personne, est une année de commémoration du premier conflit mondial et la musique n’échappe pas à ce travail de mémoire. Les éditions Hortus ont ainsi débuté avec trois parutions discographiques une ambitieuse entreprise nommée « Les Musiciens et la Grande Guerre » qui devrait compter pas moins de trente volumes jusqu’à fin juin 2018. Si l’on réfléchit au nombre impressionnant de musiciens de cette époque, on réalise que la tâche ne pouvait qu’être importante comme en témoignent ces trois premiers volumes parus. Le premier enregistrement « Une mort mythique » est consacré à Albéric Magnard, tué au début du conflit le 3 septembre 1914 alors qu’il tentait de repousser des Allemands de sa propriété dans l’Oise, mort qui sera reprise par la Nation comme un étendard à brandir devant l’ennemi. Une très belle sonate pour violoncelle et piano interprétée avec sensibilité par Alain Meunier et Philippe Guilhon-Herbert permettra de découvrir un musicien dont on ne peut que regretter la mort prématurée au regard de ce qu’il avait déjà composé telles ces œuvres pour piano dont l’écriture raffinée témoigne de cet extraordinaire dynamisme de l’école française de cette époque. Le volume II « 1913, au carrefour de la modernité » débute par le fameux Sacre du Printemps de Stravinsky dans une version pour piano à 4 mains (1913). L’interprétation de Jean-Sébastien Dureau et Vincent Planès parvient à rendre toute la richesse de ce ballet créé par Igor Stravinsky et dont la création au Théâtre des Champs-Élysées la même année provoqua le scandale que l’on sait… Au carrefour de cette modernité, nous retrouvons bien entendu le piano - deux en l’occurrence – de Claude Debussy avec En Blanc et Noir, une œuvre marquée par les évènements tragiques qui eurent lieu à la même époque et notamment ce second mouvement Lent-Sombre dédié au lieutenant Jacques Charlot, neveu de l’éditeur de Debussy et mort au combat, ou encore cette belle Fantasia Contrappuntistica de Busoni qui embrasse le XX° siècle en une écriture d’une rare modernité.
Le volume III « Hommage à Maurice Maréchal » commence par l’incomparable Élégie de Gabriel Fauré à la force évocatrice si poignante et qui honore la mémoire du grand maître du violoncelle Maurice Maréchal qui pendant la guerre se vit confectionner un violoncelle de fortune par deux camarades menuisiers dans une caisse à munition… Brahms, Debussy et Honegger sont ici réunis pour de belles œuvres pour violoncelle interprétées avec un rare bonheur par Alain Meunier et Anne Le Bozec sur un superbe Bechstein de 1888. Ici, Alain Meunier parvient à exprimer avec autant d’intelligence musicale les parties les plus virtuoses que les passages plus contemplatifs. On retiendra notamment l’interprétation de cette sonate n° 1 pour violoncelle et piano de Debussy datant de 1915 et qui compte parmi les dernières compositions du musicien. Son prologue recueilli et sombre précède l’incroyable Sérénade qui, un siècle plus tard, ne cesse de surprendre par sa modernité et ses audaces. La sonate pour violoncelle et piano H. 32 d’Arthur Honegger date de 1920 et le conflit appartient déjà à l’Histoire même si ses traces dureront encore longtemps. Cela n’empêchera le jeune compositeur d’ouvrir de nouveaux horizons qui aboutiront peu de temps après sur le Roi David et Pacific 231.

 

Giovanni Battista Pergolesi Stabat mater, Julia Lezhneva, Philippe Jaroussky, Coro della Radiotelevisione svizzera I Barocchisti, Diego Fasolis (direction), Erato, Warner, 2013.

 


Le brillant chef Diego Fasolis que nos lecteurs connaissent bien vient d’éditer chez Erato un Stabat Mater de Pergolèse de toute beauté avec la soprane Julia Lezhneva et le contre-ténor Philippe Jaroussky. Il suffit d’entendre les premiers accords et les premières paroles de la fameuse séquence évoquant la Vierge au pied de la croix : Stabat Mater dolorosa, juxta crucem lacrimosa, dum pendebat filius… pour comprendre tout le drame et en même temps toute la force de ces instants uniques. Les deux chanteurs unissent leur voix dans une des dernières œuvres composées par le grand musicien Pergolèse à quelques mois de sa mort. Les voix s’exposent avec pudeur et douleur en une union de prières remarquable. La soprano et le contre-ténor entrelacent leurs plaintes avec délicatesse, respectant l’évocation de la souffrance de la Mère du Christ, une souffrance que devait également connaître le jeune musicien atteint mortellement par la tuberculose à l’âge de 26 ans. L’œuvre enregistrée avec talent a su évoquer la douleur, l’affliction, le désespoir en des nuances qui n’atteignent jamais l’excès, ce qui avait pu être reproché à la séquence lors du Concile de Trente au XVIe siècle qui l’avait alors écartée de la liturgie. La Vierge effondrée au pied de la Croix a non seulement nourri l’inspiration des musiciens tels Josquin des Prés, Palestrina, de Lassus, Scarlatti, Vivaldi, Haydn, Rossini ou encore Liszt, mais également les nombreux peintres comme van der Weyden, van Eyck, Titien… C’est en 1727 que le Stabat Mater sera réintégré dans la liturgie par le pape Benoît XIII pendant le Carême, et quelques années plus tard, en 1734, Pergolèse reçut la commande de ce Stabat Mater par la Confrérie napolitaine des Chevaliers de La Vierge des Sept Douleurs. L’œuvre connut un immense succès qui perdura après la mort de son auteur. Elle nous est donnée à apprécier aujourd’hui dans une belle interprétation, grâce au talent et à la subtilité de ces deux chanteurs exceptionnels !
 

Claude Debussy « Reflets dans l’eau » Kotaro Fukuma, piano, CD, Hortus, 2013.

 

 

Nous savons l’influence de l’Orient sur les compositions de Claude Debussy, une destination plus rêvée que vécue, même si l’exposition universelle de 1889 marqua profondément le musicien avec ses percussions venues d’Asie, dont notamment le gamelan de Java. Il n’est ainsi pas étonnant qu’en retour, un pianiste japonais Kotaro Fukuma, dont le talent a été salué par de nombreux prix, honore la mémoire de celui qui livra de nombreuses compositions aux titres et aux accents tournés vers l’orient. Le pianiste souligne que le caractère « Ko » de son nom signifie « lumière sur l’eau », une belle invitation à rejoindre les scintillements de l’onde qui ont tant marqué Claude Debussy. Que l’on pense à ces feux d’artifice au-dessus de l’onde évoqués par Hokusai dans certaines de ses estampes et nous aurons là une idée de l’importance de ces tableaux et de l’image influençant profondément la musique de Debussy. Kotaro Fukuma débute cet enregistrement par deux Arabesques dont les volutes évoquent l’onde par leur tendre enroulement - léger roulis avant-coureur des Reflets dans l’eau, pièce préférée de Kotaro Fukuma qui avoue la jouer depuis l’âge de 13 ans. Les Ondines étaient – et sont peut-être encore – les génies de l’onde dans la mythologie germanique et Claude Debussy leur a réservé de belles compositions dans ses Préludes. Impossible de ne pas voir ces êtres aimant les eaux douces avec leurs cheveux d’or et qui vivent souvent dans des palais engloutis. Et peut-être qu’avec un peu de patience et de calme, verrons-nous justement cette cathédrale engloutie dont les premiers accords évoquent les profondeurs et la pénombre qui doucement lèvent le voile aquatique de l’édifice qui selon la légende d’Ys fut recouvert par les flots. Nombreuses sont les autres évocations visuelles tissant des liens indissociables avec la musique de Debussy, et l’enregistrement de Kotaro Fukuma est une belle porte d’entrée pour découvrir ces impressions musicales si déterminantes pour les héritiers du compositeur au XX° du siècle.
 

 

Marc-Antoine Charpentier « Litanies de la Vierge – Motets pour la Maison de Guise » Ensemble Correspondances, Sébastien Daucé (direction), Harmonia Mundi, 2013.

 



Marie de Lorraine était la dernière descendante de la Maison de Guise et accueillit en son Hôtel rue du Chaume avec grande générosité Marc-Antoine Charpentier pendant près de vingt ans, période pendant laquelle le musicien et la mécène épris des arts, notamment de musique, purent élaborer un ensemble fort réputé pour son excellence et dont le présent programme enregistré donne une belle idée. La petite-fille du duc de Guise assassiné sur ordre d’Henri III avait également une profonde dévotion mariale, dévotion qui l’encouragea à accomplir un pèlerinage à Loreto en Italie près d’Ancône bien connu pour son sanctuaire. Mais avant de nous donner à entendre ces litanies inspirées par ce séjour, l’Ensemble Correspondances dirigé par Sébastien Daucé de l’orgue et du clavecin ouvrent ce beau programme par un Miserere de toute beauté qui débute par les paroles bien connues du psaume 50 : Miserere mei, Deus secundum magnam misericordiam tuam (aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta grande miséricorde) exprimant ainsi la douleur du pécheur devant l’amour divin miséricordieux en une tendre expression à la fois grave et attentive à la promesse du pardon, abandon et absolu joints en seule une oraison grâce aux voix inspirées des musiciens manifestement mus par la puissance de telles paroles. Soulignons également l’Ouverture pour le sacre d’un évêque H 536 où légèreté et majesté alternent sans ruptures dans une belle évocation de l’évènement pour lequel cette musique fut composée par Charpentier. Comme nous le rappelait Jordi Savall lors d’un entretien dans nos colonnes : « Les œuvres de CHARPENTIER comme celles de MONTEVERDI ou celles de Tomas Luis de VICTORIA sont beaucoup plus que de belles compositions ou de beaux contrepoints, il y a toujours un message spirituel très fort et il faut le retrouver. Il faut vraiment dépasser le cadre du concert et considérer ces musiques comme de véritables œuvres vivantes spirituelles. » (à lire ici) Nul doute après l’écoute de ces Litanies que les musiciens de l’Ensemble Correspondances aient parfaitement ressentis cette dimension tant les voix et les instruments s’unissent non seulement en une belle harmonie, mais révèlent également le sens profond de ces motets à six parties en une émouvante interprétation !

 

Michelangelo Falvetti Nabucco Cappella Mediterranea, Chœur de Chambre de Namur, Leornardo Garcia Alarcon (direction), éditions Ambronay, 2013.

 


Le talentueux chef Leornardo Garcia Alarcon nous offre une belle découverte avec ce Nabucco du musicien calabrais Michelangelo Falvetti (1642-1692), après son interprétation remarquable de la première œuvre qui nous soit parvenue intégralement du même compositeur, Il diluvio universale. Conçue sous la forme de l’oratorio, l’œuvre nous fait entrer au cœur de l’Ancien Testament et du Livre de Daniel avec le roi Nabuchodonosor, roi de Babylone. Le Dialogo est introduit par un prologue d’une rare beauté et d’une sensualité qui évoque l’Orient tel qu’il pouvait être idéalisé avec un mouvement fluide représentant le fleuve Euphrate souligné par les harpes et les violons et auquel se joignent l’Orgueil et l’Idolâtrie afin de chanter la gloire du grand monarque Nabucco.
Le dialogue débute par la sombre plainte du fidèle capitaine des milices Arioch qui anticipe sur le cauchemar vécu par le roi et dont la crainte, magnifiquement soulignée par le ténor Fernando Guimaraes dans l’aria Per non vivere infelice, lui fera convoquer tous les plus grands mages du royaume afin de l’interpréter. Le Prophète Daniel va dès lors être la voix chargée de rappeler au monarque les limites de son pouvoir. Nabucco ne saurait surmonter par son seul pouvoir la crainte qu’il porte en son cœur née avec son songe, message repris d’aussi belle manière par les trois enfants Ananias, Misaël et Azarias (Mariana Flores, Caroline Weynants et Madgalena Padilla Olivares) où instruments et voix sont convoqués pour évoquer la beauté de la foi face à l’impuissance temporelle. Mais le pouvoir sur terre s’effraie de telles réalités et impose la soumission à son culte tout puissant sous la forme d’une statue d’or. Le cadre de cette célèbre scène biblique est posé avec art et raffinement tant la composition de Falvetti est soutenue par une expressivité et une variété de styles. Les arias permettent de mettre en avant les belles voix des musiciens invités à cette création qui fut donnée en première mondiale au Festival d’Ambronay, et dont le brillant enregistrement offre la découverte grâce à la très belle direction du chef Leornardo Garcia Alarcon, de la Cappella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur !

 

Antonio Vivaldi Concerti per fagotto Ensemble Zefiro, Alberto Grazzi, ARCANA, 2013.

 


Nos lecteurs connaissent bien l’Ensemble Zefiro (voir notre interview) et ce nouvel enregistrement de Concerti d’Antonio Vivaldi met à l’honneur le fagotto, plus connu sous le nom de basson ; instrument que l’on a plus souvent l’habitude d’entendre dans un ensemble qu’en instrument solo. Pourtant, le basson a fait l’objet de très belles pages composées par Vivaldi qui nous sont données aujourd’hui à apprécier grâce à l’Ensemble Zefiro et à la prestation admirable d’Alberto Grazzi qui excelle dans les nuances nécessaires à l’interprétation de Vivaldi. Michael Talbot dans la préface au livret n’hésite pas à parler d’une harmonie parfaite quant au rapport du célèbre musicien de Venise le liant à cet instrument; harmonie que vient confirmer l’écoute de cet enregistrement. On ne compte pas moins de trente-neuf concertos pour basson solo, cordes et basse continue qui manifestent les rapports étroits entre la musique écrite du temps de Vivaldi à Venise et l’Allemagne. Cette harmonie parfaite évoquée tient au parfait équilibre entre la virtuosité, qui pousse l’instrument dans ses derniers retranchements quant à ses possibilités techniques, et l’extrême nuance et lyrisme du basson qui tisse un dialogue parfois enlevé ou d’autres fois plus sombre selon la composition. Ecoutons ce Presto, premier mouvement du Concerto RV 483 en Mi Bémol Majeur, pour se faire une idée de la richesse des sonorités développées ou encore ce brillant Allegro du concerto RV 494 en Sol Majeur où le basson trouve une belle expressivité démontrant ainsi toutes les possibilités de cet instrument. Vivaldi excelle également dans l’art de la fugue, ce qui est moins connu, comme en témoigne ce beau finale du concerto RV 500. Le mélomane se réjouira également avec le dernier concerto RV 472 en Ut Majeur gravé sur ce disque et qui développe une mélodie raffinée dont les subtilités perceptibles dans l’Andante molto enchantent l’oreille et justifie cette première place laissée par Vivaldi au fagotto, si bien honorée par l’excellence de l’interprétation de l’Ensemble Zefiro !
 

Les Surprises : Mysterien Kantaten, Buxtehude | Pachelbel | Bruhns, Ensemble Les Surprises, Louis-Noël Bestion de Camboulas, direction, CD, Ambronay Editions, 2018.

 


L’Ensemble Les Surprises fondé par Juliette Guignard et Louis-Noël Bestion de Camboulas n’a jamais aussi bien porté son nom avec ce dernier enregistrement. Agréables découvertes en effet que ces Mysterien-Kantaten ouvrant par une admirable chaconne de Pachelbel afin de mieux introduire à cet univers musical. Buxtehude livre avec le Klag Lied une évocation douloureuse en mémoire de son père défunt. Nous sommes ici dans la délicatesse des émotions tendues au fil de notes en suspension, tristesse sublimée par des accords subtils, voire dissonants. Autres couleurs avec l’œuvre de Bruhns qui part des tréfonds de l’âme avec ce rappel du Psaume De profundis clamavi, des profondeurs je crie vers Toi Seigneur… Si le thème n’est pas des plus joyeux, l’espérance du psalmiste perce cependant dans la désolation, un cri magnifié par le jeu tout en finesse des musiciens et l’interprétation convaincante du baryton Etienne Bazola. Christoph Bernhard, quant à lui, ami de Buxtehude, est plus connu en tant que théoricien de la musique que compositeur, mais l’œuvre présentée dans cet enregistrement méritera toute l’attention du mélomane. Celui qui fut considéré par Schütz comme l’un de ses meilleurs disciples a su associer harmonieusement dans cette œuvre l’influence italienne à l’héritage du premier baroque allemand légué par Schütz. Œuvre à découvrir, donc, avant l’admirable chaconne de Buxtehude « Herr, wenn ich nur dich habe » du Psaume 73 interprétée avec sensibilité et nuances par la soprano Maïlys de Villoutreys avant la Sonata Prima en la mineur de Reincken, un petit écrin musical où le langage du compositeur trouve à se déployer avec une aisance remarquable malgré le schéma formel qu’il s’impose. Avec cette œuvre, le talent des instrumentistes s’exprime à merveille, violon et alto, basse continue, tout concorde à cet univers soyeux et élégant qui marqua en son temps le jeune Bach. Un CD qui recèle assurément bien des Surprises !

 

C.P.E. Bach "Voyage Sentimental" Mathieu Dupouy Label Hérisson, CD, 2018.

 


Voyage sentimental avec Carl Philipp Emmanuel Bach, voilà un beau titre pour transporter le mélomane dans la découverte de ces œuvres interprétées par le brillant claveciniste Mathieu Dupouy sur un rare pianoforte à queue Gräbner datant de 1791, et contemporain, donc, des œuvres présentées… Ce sont des pièces tardives du deuxième fils du grand Johann Sebastian Bach dont il s’agit avec cet enregistrement, œuvres dans lesquelles un romantisme avant l’heure sourd et commence à surgir, discrètement avec certaines couleurs alternant entre classicisme et sensibilité, cette dernière ayant manifestement sa préférence. Le programme souhaité par Mathieu Dupouy avec ces sonates datant des dernières années du musicien se veut un écho à la littérature de Laurence Sterne, l’écrivain britannique auteur du fameux Voyage sentimental à travers la France et l'Italie, et où les digressions du voyageur rencontrent celles du compositeur. Le terme « sentimental », a traversé la Manche pour rejoindre le continent et notamment l’Allemagne avec le succès que l’on sait au siècle suivant, ce Empfindsamkeit dans la langue de Goethe. Cette révolte contre l’omniscience de la raison et la rhétorique révèle aussi d’une certaine manière ce souhait de revendiquer un sentiment national opposé à celui de la France de Louis XV. Dans cet esprit, de nombreux contrastes expressifs vont ainsi marquer ces œuvres n’hésitant pas à passer d’un tempo à l’autre, usant des silences voire des dissonances. Le musicien cherche à capter l’attention de son auditoire, point de musique de salon ici, mais un rapport passionné où les rythmes imprévus rejoignent les troubles de l’âme. Point de galanterie non plus dans ces pages merveilleusement rendues sous les doigts de Mathieu Dupouy manifestement inspiré dans cette intimité avec son instrument, ainsi que dans l’écriture soignée du livret qu’il nous offre également et témoignant de sa culture notamment littéraire. Nous avons avec ce bel enregistrement un héritage sensible et… sentimental ! Un legs laissé par C.P.E. Bach pour les siècles à venir, une manière délicate de souligner combien l’écriture musicale sait dialoguer et « toucher le cœur » comme le souhaitait Frédéric II de Prusse, son commanditaire.

 

Ryuichi Sakamoto « Async remodels » Milan Music, CD, 2018.

 


L’album Async enregistré par le talentueux musicien japonais Ryuichi Sakamoto (notre interview) a recueilli un succès international, et c’est en hommage au talent de l’artiste qu’une douzaine de remixes par les meilleurs artistes de l’électro expérimentale ont été réunis dans un nouvel album « Async Remodels » (Milan Music). Partant de ce témoignage très personnel et intériorisé de l’artiste, chaque remixage s’inscrit à la fois dans la ligne épurée de Ryuichi Sakamoto, tout en l’enrichissant par autant de sensibilité et de créativité plurielles. De son expérience intime de la maladie, cet album avait suggéré à Ryuichi Sakamoto des pistes où des accords sombres venaient scander un film imaginaire du réalisateur russe Andreï Tarkovski mort en 1986 et que qu’il appréciait énormément. Ce journal secret reçoit ici un éclairage singulier par cette réunion de talents, et chose remarquable ne se trouve aucunement dénaturé par ces influences aussi différentes et multiples, preuve du génie respecté de Ryuichi Sakamoto par ses confrères. Parfois la florescence des images musicales éclaire agréablement le minimalisme initial tel Fullmoon de Motion Graphics Remix. La nature reste omniprésente, un leitmotiv électronique développé en autant de nuances comme Solari revu par Fennesz Remix, alors que la version de Johann Johannsson de la même pièce ouvre à des paysages oniriques d’une tout autre sensibilité, plus minimaliste. Ces méditations font entrer le mélomane découvrant cet album dans une version plurielle d’une seule et même inspiration, bel exercice au XXIe siècle des variations, paraphrases et autres transcriptions musicales que firent leurs aînés aux siècles précédents !

 

Chopin 21 Nocturnes, François Dumont, CD, AEVEA/On Classical, 2018.

 


Dans le répertoire incontournable du piano, l'ensemble des Nocturnes composés par Chopin tout au long de sa vie est un corpus d'une si grande beauté et finesse de par sa grâce, son intensité passionnée, son pouvoir à faire surgir l'émotion, sa virtuosité et sa puissance harmonique et mélodique que tout grand artiste de l'instrument emblématique du Romantisme est certainement appelé à l'aborder à un moment ou un autre.
François Dumont, musicien reconnu, lauréat de nombreux prix internationaux, à la discographie florissante et récompensée notamment pour son intégrale de l’œuvre pour piano de Maurice Ravel parue chez Piano Classics par Télérama et Diapason, s'acquitte dans ce nouvel opus avec délectation, excellence et merveille, de ce pari de nous proposer l'intégrale des Nocturnes réunis dans un double CD par ordre chronologique. Devrions-nous évoquer, distinguer un Nocturne plus qu'un autre que cela serait presque indélicat et spécieux. De bout en bout, la tenue du jeu est irréprochable, le toucher resplendissant, les respirations appropriées. Dumont fait surgir chaque idée, chaque phrase en allant à l'essentiel, se confie à sublimer chaque harmonie avec discernement. Un tout dévoilant un très grand interprète à l'humanité éloquente et poétique, un musicien sincère et clairvoyant dans sa lecture lyrique et simplement délicieuse. Une très grande réussite pour un programme réjouissant que chacun goutera avec délectation et bonheur.


Jean-Paul Bottemanne
 

Les musiciens & la Grande Guerre vol XXV Le Sacrifice, CD, Hortus, 2017.
 


 

Vingt-cinquième opus de la collection Les musiciens & la Grande Guerre explorant les liens ténus entre la musique et cet évènement mondial qui ébranla les bases de la société de son temps. Le Sacrifice, titre de ce 25e opus, se penche sur ce qu’on a tristement nommé ces « rossignols perdus de la Somme », ces compositeurs, pour la plupart très jeunes et morts sur ce champ de bataille. Cet enregistrement en est un hommage. Cette terrible bataille reste encore de nos jours l’une des plus meurtrières de notre époque, point de guerre éclair en ce début de siècle, où marcher en rang serré sous la mitraille étant encore de mise, comme aux siècles précédents. Une dizaine de kilomètres gagnés par les Alliés pour 420 000 Britanniques, 200 000 Français et 500 000 Allemands tombés sur le champ de bataille… La musique ne pouvait rester insensible à cet abattage et les musiques composées, si elles ne peuvent se faire l’écho de ces massacres, cherchent tout au moins à en dépasser les horreurs, en quête de sens. Le CD ouvre par la bien connue Marche Funèbre de Saul de Haendel, œuvre tristement répétée pour chaque enterrement britannique lors du conflit ; combien ses notes graves et profondes furent-elles gravées au cœur de ceux qui les écoutèrent au quotidien… Le conflit laisse passer de furtifs rayons comme ce Noël en Picardie de Jacques Ibert dont les notes répétées soulignent le caractère inexorable de l’engagement humain dans le plus effroyable conflit. Le compositeur George Wilkinson évoque, quant à lui, une Suzette en 1915 ; une chanson mélancolique annonciatrice de la mort qui l’attendra l’année suivante en 1916, son corps ne sera jamais retrouvé. Reynaldo Hahn tant apprécié de Proust s’engage lui aussi et sert dans la Somme lors de cette guerre sans merci. Le fameux A Chloris se fait l’écho de toute la passion amoureuse que la mort ne saurait réduire, un chant prophétique pour bien des soldats tombés dans la fleur de leur jeunesse et que cet enregistrement des musiciens The Flowers of war sous la direction du violoniste Christopher Latham vient honorer de la plus belle des manières.
 

Debussy, Ravel, Chausson, Quatuor Van Kuijk, Kate Lindsey, CD, Alpha, 2017.

 


Ravel et Debussy, figures incontournables de la musique française, sont certainement et à juste titre bien connus pour leurs œuvres orchestrales. Pourtant, c’est aussi par le biais du répertoire de la musique de chambre que les accents si particuliers, novateurs et révolutionnaires de leur langage respectif s’expriment pour le plus grand plaisir de tous les mélomanes. Ici, avec bonheur et talent, le Quatuor Van Kuijk - Nicolas Van Kuijk et Sylvain Favre-Bulle aux violons, Gregoire Veccioni à l’alto et François Robin au violoncelle, a souhaité rendre hommage à ces deux maîtres par leurs interprétations toute en finesse du mystérieux Quatuor en Sol Majeur, Opus 10 de Claude Debussy et de l’envoutant Quatuor en Fa Majeur, M.35 de Maurice Ravel. C’est enfin en compagnie de la mezzo-soprano Kate Lindsey et du pianiste Alphonse Cemin pour la Chanson Perpétuelle, Opus 37, petit bijou d’Ernest Chausson que se termine ce joli pèlerinage dans la France musicale entre XIXe et XXe, qui nous emporte aux tréfonds d’un délice certain de par sa fougue ardente.
Debussy, d’abord pour un ensemble soudé ou chaque instrumentiste trouve naturellement sa place au fil des quatre mouvements, participe pleinement à la myriade cyclique et colorée imaginée de bout en bout par le compositeur. L’intensité du jeu sonore est d’une telle densité dans la fusion que le discours musical se tisse, s’étire, s’émaille, s’efface ou bien atteint des sommets sans que jamais, nous ne sentions un quelconque essoufflement. Magie d’une partition d’excellence que nos quatre musiciens rendent avec superbe dans un travail finement ciselé et délicieusement précis : chaque détail, chaque changement, aussi subtil fut-il, prend avec eux toute sa vraie valeur, une des qualités essentielles de l’oeuvre de Debussy.
Ravel ensuite et son quatuor en Fa Majeur composé en 1903, magnifique travail d’un compositeur encore étudiant dédié à son maitre Fauré qui pourtant n’appréciera pas cette œuvre… à l’inverse de Debussy… Rien de surprenant donc que de les voir réunies ici, tant elles partagent un espace commun. L’œuvre se décline selon le schéma traditionnel en quatre mouvements, dans l’alternance sans surprise des tempo attendus. Prétexte de fait pour un voyage au fil mélodique et rythmique continu et superbe avec des thèmes d’une grande beauté réapparaissant dans les quatre mouvements, baignant et nourrissant une œuvre sensuelle et voluptueuse. Ici, encore, comme chez Debussy, Van Kuijk et Favre-Bulle, Vecchioni et Robin nous prennent littéralement par la main, déroulent sans forcer des pages pourtant d’une grande virtuosité, nous emportent dans le tourbillon des lignes, des envolées, des percussions, nous font danser et rêver. Interprétation qui ne peut laisser insensible tant les musiciens semblent toucher du doigt l’essence même de la pièce dans sa totalité.
Chausson enfin et sa Chanson Perpétuelle, avec comme invités Kate Lindsey et Alphonse Cemin pour l’interprétation d’une mélodie qui tranche dans une mise en perspective réussie avec le modernisme impétueux des deux quatuors par une couleur musicale résolument tournée vers le romantisme. Le soin de notre jeune mezzo-soprano à rendre la prosodie du poème de Charles Cros par sa diction fluide et appliquée séduit d’emblée. L’émotion palpable transparaît et souffle avec grâce, le piano d’Alphonse Cemin se glisse et s’unit avec justesse dans le quatuor, permettant à Lindsey d’être accueillie et portée jusqu’au point final dans un écrin cristallin et limpide aux contours justes.
Très belle réussite donc que ce nouvel opus du Quatuor Van Kuijk rejoint par Kate Lindsey et Alphonse Cemin, qui auront su relever avec brio le défi de cette plongée dans l’univers musical français avec trois belles réalisations, empreintes de poésie, d’énergie et de sensualité. Tout simplement grisant.


Jean-Paul Bottemanne

 

- Philip Glass Glasswords * 5 Enlightenment Nicolas Horvath Grand Piano
- Rääts Complete piano sonatas * 1 Nicolas Horvath Grand Piano
- Satie Complete piano works 1 New Salabert Edition, Nicolas Horvath Grand Piano

 


Nicolas Horvath est un pianiste talentueux de renommée internationale et que ne rebutent ni le travail, ni l’audace et le courage, pour preuve ces trois parutions discographiques qui témoignent non seulement de ce courage éditorial, mais également de l’excellence des interprétations proposées.
Le premier CD est consacré à Éric Satie, et si le mélomane pense avancer en terrain connu avec ce premier volume des œuvres complètes pour piano d’Érik Satie, il devra s’attendre à quelques heureuses et agréables surprises. Pour cet enregistrement, Nicolas Horvath a en effet travaillé avec Robert Orledge, grand spécialiste de la musique de la fin du XIX et début XXe s. C’est un véritable travail titanesque de fond qui a été entrepris sur les manuscrits d’Érik Satie et qui a conduit à une nouvelle édition révisée de ses œuvres pour piano publiée à Milan par Salabert. Curieusement, il s’avère que depuis un siècle un certain nombre d’erreurs – certaines dues à Satie lui-même comme dans la deuxième Sarabande – entachaient les œuvres du musicien et avaient été reprises sans correction depuis. Le musicologue a ainsi plongé au cœur de l’œuvre du compositeur révolutionnant la musique du début du XXe afin de retrouver cette pureté de l’inspiration que Nicolas Horvath illustre avec cet enregistrement réalisé sur le piano Érard de Cosima Wagner (modèle 55613, année 1881) ! Toute l’esthétique du compositeur se trouve magnifiée avec des harmonies nouvelles pour l’époque, qui s’éloigne de la virtuosité pour préférer un nouveau dialogue, plus intime, annonciateur des révolutions artistiques à venir. Nombreuses seront les découvertes dans ce disque telle cette pièce sans titre datant de 1891 et faisant référence au fameux courant Rose + Croix dont le musicien fit partie, il fut même quelque temps le « maître de chapelle » de l’Ordre de la Rose-Croix aux côtés de Joséphin Péladan.


Plus de proche de nous, le deuxième enregistrement est consacré au compositeur Philip Glass ; Philip Glass égrène les notes de ses compositions comme autant de rappel à nos sens engourdis. Cloches, battements, chapelets sonores défilent dans des mélodies épurées que Nicolas Horvath parvient à saisir avec une acuité étonnante dans ce cinquième et dernier volume qu’il a consacré au compositeur. Mad Rush envoute, hypnotise pour ouvrir à de nouveaux paysages, tour à tour suggérés, rapprochés ou simplement entraperçus. 600 lines étonne et ravit par son ascétisme hypnotique, Philip Glass ayant pour cette œuvre travaillée avec Ravi Shankar. Véritable haïku sonore, l’épure fait paradoxalement naître une profusion d’images et de sensations quasi corporelles, mantra acoustique des temps modernes… Dernier clin d’œil de cet enregistrement Philip Glass, la transcription pour piano du compositeur du fameux « The sound of Silence » de Paul Simon…
 

Découverte enfin avec le troisième enregistrement constituant le premier volume de l’œuvre complète des sonates pour piano de Jaan Rääts, compositeur estonien, élève de Nikolaï Rimski-Korsakov, aux réminiscences de Prokofiev… Nicolas Horvath a travaillé avec cet artiste à l’inspiration puissante qui irradie ses œuvres. Accords plaqués et arpèges vertigineux confèrent à cette musique une dissonance postmoderne. Tout est convoqué dans la musique de Jaan Rääts, l’oreille pourra discerner en filigrane de discrètes évocations folkloriques, le compositeur poussera même la curiosité jusqu’à étudier le style de Philip Glass.
Le talent de Nicolas Horvath se joue des difficultés dans cette musique qu’il affectionne manifestement, les ponts entre Satie et Glass avec Rääts transparaissant ici de manière saisissante, et on se laisse volontiers emporter...

 

« Vers la flamme » Laure Favre-Kahn (pianiste), CD, Naïve, 2017. (sortie le 22 septembre)
 


Avec « Vers la flamme », c’est un cheminement secret et introspectif que nous propose avec nuances et délicatesse Laure Favre-Kahn. Reprenant le titre d’une des pièces de Scriabine proposée au programme de ce disque, la pianiste développe un envol discret allant de pièces élégantes avec ce menuet en sol mineur suite n°1 de Haendel qui débute cet enregistrement avec une pointe de nostalgie à l’image d’un été révolu, jusqu’à l’adagio d’Alessandro Ignazio Marcello dans la transcription qu’en a laissé avec goût Jean-Sébastien Bach. Semblable à un papillon insouciant de la flamme dont il se rapproche, nous vivons comme si nous étions immortels ainsi que le rappelle inlassablement Sénèque, et pourtant certains philosophes tel Nietzsche, et musiciens, tel Scriabine, ont rappelé que nous allions vers la flamme en des visions apocalyptiques, est-ce cette destinée qui nourrit la richesse des interprétations proposées par la pianiste ? Probablement, mais ici sans gravité excessive, ainsi qu’en témoignent le jeu parfaitement maîtrisé de Scarbo de Maurice Ravel et Scènes d’enfants de Robert Schumann, pièces chères à l’artiste depuis ses plus jeunes années. Contrastes, donc, jeux d’ombre et de lumière - encore la flamme ! – entre Funérailles de Franz Liszt, sombre et grave en hommage à la Révolution hongroise écrasée en 1848, et La mort d’Orphée de Gluck soulignant l’éternel amour, celui de la vie, un parcours initiatique, suggéré avec talent par cet enregistrement.

 

Gaspard Dehaene, Fantaisie, CD, 1001 Notes, 2016.

 


Consacrer l’ensemble d’un album au genre de la fantaisie pour clavier est une démarche singulière et un choix profitable. C’est ce que nous propose ici Gaspard Dehaene avec un choix d’œuvres emblématiques, Bach et sa fantaisie chromatique et fugue BWV 903, Schumann et sa Fantaisie op.17, Scriabine et sa fantaisie op.28, mais aussi Haydn, Mozart et Chopin. La distribution donnée dans un ordre chronologique rend hommage à ces partitions par une interprétation maitrisée et significative.
Gaspard Dehaene, jeune lauréat de plusieurs concours internationaux, dont le 2e Prix au Concours de San Sebastiàn, le grand Prix du Concours Alain Marinaro et le Prix Annecy Classic Festival, dévoile avec ce deuxième opus sa sensibilité avec une aisance captivante. En fertile explorateur organique, il fait corps avec la résonance chromatique avant de dénouer les lignes complexes de la fugue de Bach, dessine la Fantaisie en do M Hob XVII 4 de Haydn et la Fantaisie en ré m KV 397 de Mozart, embrasse avec passion et fougue puis dépose avec délicatesse le cri d’amour exacerbé de Schumann, vibre avec Chopin, déclame avec incandescence Scriabine. La flamme et l’ardeur, présentes dès les premières secondes, s’amplifient graduellement et l’extraordinaire richesse harmonique de Bach, prémisse d’une cascade somptueuse, illumine ce qui suit, échos romantiques et classiques si proches dans leurs effervescences. Ce beau disque permettra à l’auditeur averti, mélomane ou néophyte de voyager dans le temps selon les humeurs en suivant les pas de notre talentueux interprète, guide passionné et élégant de l’invite musicale.


Jean-Paul Bottemanne
 

Bach, Telemann, Schenck – Voyage d’Allemagne, Emmanuelle Guigues – viole de gambe, L’Encelade éditions, 2016.

 


La violiste Emmanuelle Guigues, bien connue des amateurs de musique ancienne, nous emmène avec cet enregistrement en un voyage inspiré outre Rhin en compagnie de Bach, Telemann et Schenck. C’est avec ce dernier compositeur, le moins connu des trois, mais qui a pourtant écrit de belles pièces pour viole de gambe, que cette pérégrination débute avec L’Écho du Danube Sonata VI, une sonate dont la profondeur fait écho à la magie du fleuve mythique. Johann Schenck (1660-1712) s’est nourri, pour sa part, dans son art des influences provenant de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie, sans oublier la France. Les rythmes alternent avec autant de vélocité que d’introspection, une impression renforcée par la réminiscence à quatre reprises d’un Largo ponctuant cette progression. Quel plaisir que de « voir » la main gauche de la violiste sur le manche voler à la rencontre de l’archet dans une Giga concluant cette belle évocation du Danube. Georg Philipp Telemann (1681-1767) a également écrit de belles pages pour la viole, telle cette sonate en Ré Majeur, TWV 40 : 1 dont le premier mouvement, un andante ample et majestueux, introduit une composition dans laquelle l’instrument témoigne de l’étendue de ses capacités expressives, notamment dans le troisième mouvement. Emmanuelle Guigues interprète pour finir la Suite V pour violoncelle BWV 1011 de Johann-Sebastian Bach sur sa viole attribuée à Edward Lewis (Londres 1660-1690), un hommage sensible à l’instrument qui à l’époque du Cantor voyait son déclin déjà annoncé au profit du violoncelle.

 

W.A. Mozart Kurfürstin-Sonaten KV 301-306, David Grimal (violon), Mathieu Dupouy (pianoforte), Label Hérisson, 2016.

 


Avec David Grimal au violon et Mathieu Dupouy au pianoforte, c’est avec plaisir que nous rejoignons la compagnie de Mozart et de ses alertes sonates KV301-306 écrites de 1777 à 1778. Il faut rappeler le contexte troublé de leur rédaction par un jeune Mozart qui n’a que vingt ans et qui, poussé par son père angoissé, se doit de réussir pour rembourser les dettes contractées pour ce voyage qu’il réalise alors avec sa mère de Salzbourg à Paris. Contingences et création ne font pas toujours bon ménage, et pourtant… Le musicien a compris que les duos pour piano et violon sont dans le goût de l’époque et il mettra toute son ardeur désinvolte dans cette composition. Il est vrai que ce voyage sera en effet quelque peu initiatique pour le jeune artiste qui cherche à quitter le nid familial et à donner toutes les chances aux ambitions que son génie précoce autorise. Et, c’est dans ce contexte que nous pouvons les écouter grâce à cet enregistrement d’une belle sensibilité qui démontre que même dans ses œuvres de circonstance Mozart brille là où bien d’autres se seraient essoufflés. Mozart a le regard aiguisé de celui qui veut conquérir le monde et il sait vite discerner ce qui plaît et attire telles ces sonates de Schuster et qui seront le point de départ de son écriture. Le pianoforte y tient une place importante, celle qui correspondra aux affinités du musicien avec l’instrument pour la composition mais aussi en tant qu’interprète. Ainsi que le souligne Mathieu Dupouy, Mozart n’est pas un compositeur autobiographique ; malgré tout le mélomane ou le musicien en écoutant le deuxième mouvement de la sonate en mi mineur KV 304 Tempo di Menuetto percevra toutes les subtilités du compositeur alternant les moments de grâce et de douces nostalgies qui siéent à la réminiscence de cette noble dance née un siècle auparavant. Les deux musiciens s’entendent à merveille pour exprimer toutes ces nuances de cette écriture encore de jeunesse mais qui témoignent de toute l’ampleur des moyens dont dispose déjà le jeune prodige. Enfin, soulignons que cet enregistrement marque le début d’une heureuse collaboration entre le Label-Hérisson et le Musée de la Musique, les deux musiciens jouant, en effet, avec un plaisir certain et pour le nôtre, un Stradivarius datant de 1710 et un pianoforte Gräbner 1791 appartenant aux collections du musée.

 

Romance oubliée Hermine Horiot (violoncelle) avec la participation de Ferenc Vizi (piano), CD, Collection1001 Notes, 2015.

 


Romance oubliée est le premier enregistrement d’une jeune violoncelliste de talent, Hermine Horiot, formée dès son plus jeune âge à la musique de chambre. Elle sera rapidement appréciée des plus grands musiciens tels Jordi Savall, François Salque ou encore le Quatuor Ysaye… Participant au Festival 1001 Notes, la finesse et la délicatesse de son interprétation lui valurent de pouvoir enregistrer ce premier disque aux accents romantiques par excellence. La Romance Oubliée est, en effet, une pièce souvent trop méconnue du grand Franz Liszt. Elle termine ce disque tout en l’accompagnant d’une certaine manière avec cette mélodie si poignante du souvenir qui émerge des flots de la mémoire, capable de faire renaître les plus grandes émotions amoureuses. L’archet effleure les cordes aussi légèrement que les images reviennent à la mémoire du compositeur à un âge avancé où larmes et sourires s’entrelacent en une douce réminiscence. La mémoire, le souvenir, le flot des émotions ont été les muses de ces compositeurs réunis dans ce programme joliment conçu comme un hommage à ces musiciens qui ont bercé l’enfance de la violoniste. Le pianiste Ferenc Vizi accompagne la violoncelliste avec bonheur en une subtile complicité pour ces pages tour à tour enjouées ou plus sombres, sans jamais laisser de place à des affects trop faciles. Le violoncelle parvient à évoquer les silences des forêts de Dvorak ( Waldesruhe op. 68), alors que les Romances - initialement écrites par Schumann pour le hautbois et piano - ouvrent les tréfonds de l’âme et, en trois courts tableaux, exposent les passions de l’univers schumannien. Hermine Horiot et Ferenc Vizi ont réservé une place centrale à la sonate pour violoncelle et piano op. 65 en Sol m de Frédéric Chopin, une des rares œuvres pour violoncelle qui donnent la voix à un autre instrument qu’au seul piano et où la puissance du romantisme dégage une force rendue à merveille par les deux musiciens. Romance Oubliée est un enregistrement d’une intériorité qui n’exclut pas – bien au contraire – une interprétation solide et virtuose et qui propose un beau voyage en terres romantiques par de sensibles méandres que nous sommes invités à emprunter…
 

Beethoven "Tempête", "Waldstein" "Appassionata", Soo Park (pianoforte), CD, Label Hérisson, 2014.

 


« Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ». C’est sous l’égide de Nietzsche que la pianiste Soo Park aborde ces tempêtes et passions, œuvres si connues qu’elle a décidé de nous les faire redécouvrir de bien belle manière en les interprétant sur un pianoforte contemporain de leur naissance avec ce superbe Jakob Weimes (Prague, ca. 1807). Ainsi, entrons-nous avec la sonate op. 31 Nr. 2, plus connue sous le nom de « Tempête » (même si ce titre - comme les autres œuvres présentes dans ce disque - ne provient pas de Beethoven) dans l’univers de la « deuxième période » du musicien, une période qualifiée d’héroïque, Beethoven admirant la Révolution française et Bonaparte propulsé par elle vers les plus hautes sphères du pouvoir. L’énergie rythmique qui se dégage de ces œuvres pourtant fort différentes fut déjà soulignée en son temps, dès le milieu du XIX° siècle. Il suffit pour s’en convaincre de bien écouter l’adagio de cette même sonate op. 31 pour apprécier toutes les nuances apportées par le compositeur dans un récitatif d’une remarquable introspection. L’allegretto libère au contraire des énergies qui poussent à l’extrême les capacités techniques de l’instrument. N’oublions pas qu’en ces temps, Beethoven est un homme contraint de par sa surdité à l’isolement, adversités auxquelles s’ajouteront également, bien sûr, les déceptions amoureuses, et si cela n’explique, peut-être, pas tout, cela permet un peu de mieux comprendre certaines choses… Les sonates op. 53 (Waldstein) et 57 (Appassionata) ouvrent également des voies que les légataires de Beethoven n’auront de cesse d’explorer et de poursuivre. On est étonné par certaines phrases d’une rare introspection et de modernité comme dans l’adagio molto de l’op. 53, étonnement favorisé par le jeu subtil de Soo Park, littéralement habitée par ces œuvres pourtant familières. En leur redonnant une couleur que nous ne leur connaissions pas aussi clairement exposée, cet enregistrement rend presque « visible » cette symbiose d’une œuvre, d’une brillante interprète et d’un instrument complice !

 

Jean-Sébastien BACH (1685-1750) Oeuvres pour clavecin-luth, Olivier Baumont, clavecin-luth William Martin, 1991. Loreley Productions, 2014.

 

 

Nous connaissons le clavecin, tout autant que le luth, tous deux instruments représentatifs de la musique ancienne, mais connaissons-nous le clavecin-luth ? A cette question Olivier Baumont offre la plus belle des réponses, celle de près d’une heure de musique de Bach sur cet instrument, le même que Bach qui affectionnait cet instrument nommé Lautenwerck en allemand. Il s’agit en fait d’un clavecin doté de cordes en boyau et non en métal, ce qui l’apparente ainsi de par sa sonorité au luth et au théorbe. Il faut entendre le talentueux musicien Olivier Baumont lorsqu’il évoque ses impressions quant au toucher de cet instrument : « j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment rare et excitant que mes doigts ne touchaient plus un clavier qui actionnait des sautereaux, mais qu’ils étaient désormais en contact direct avec les cordes… », et comme nous comprenons ce sentiment à l’écoute de ce bel enregistrement et notamment les premiers accords de la Suite en do mineur BWV 997 si troublante sous les doigts du « claveciniste » tant la corde prédomine en effet en une douce vibration seulement amplifiée par la caisse de résonance de l’instrument… On comprend aisément l’attrait de Johann Sebastian Bach pour cet instrument et il ne fut d’ailleurs pas le seul à cette époque si l’on pense aux nombreux témoignages relevant l’effet saisissant, et souvent confondant, laissé par l’instrument à ceux qui eurent la chance de l’entendre. Il ne nous reste malheureusement aucun instrument d’époque, aussi le travail réalisé par Olivier Baumont a-t-il non seulement une dimension artistique, mais également organologique précieuse pour nos contemporains qui peuvent apprécier un certain nombre de pièces composées par Bach sur cet instrument en une interprétation d’une finesse qui rend hommage à la délicatesse de cet instrument !
 

 

BERNARD HAITINK THE PHILIPS YEARS Henryk Szeryng • Arthur Grumiaux
Beaux Arts Trio • Alfred Brendel Gundula Janowitz • Tom Krause a.o. 20 CD, DECCA, 2013.

 

 

Bernard Haitink est une légende dans la direction d’orchestre et une belle sélection de son travail se trouve réunie dans un superbe coffret avec 20 CD de ses plus beaux enregistrements. Ce violoniste de formation, né en 1929 à Amsterdam, trouve sa vocation dans la direction d'orchestre aux côtés du maître Ferdinand Leitner au début des années 50,
et c’est en 1957 qu’il prendra la direction de l'Orchestre Philharmonique de Radio Netherlands. Puis, viendra le temps du Concertgebouw d'Amsterdam en remplaçant tout d’abord Carlo Maria Giulini, puis en remplaçant le chef principal Eduard Van Beinum décédé. Dès 1963, et jusqu’en 1988, Bernard Haitink assumera seul le poste de chef principal du Concertgebouw d'Amsterdam avec une profusion d’enregistrements légendaires comme en témoigne ce coffret. Ce seront en effet les enregistrements des symphonies de Bruckner, une fructueuse collaboration avec Alfred Brendel pour un superbe enregistrement du Concerto N° 5 de Beethoven, l’ensemble des symphonies et concertos de Brahms, et ses interprétations de Franz Liszt (concertos 1 & 2)… En 1988, son riche parcours ne sera pas terminé puisqu’il prendra la direction du Royal Opera House au Covent Garden à Londres et ce jusqu'en 2002. Direction d’opéra et direction symphonique alterneront, ce dont témoigne la sélection réalisée pour cette compilation qui permet de redécouvrir des moments d’anthologie du Parsifal et du Lohengrin avec le même plaisir que La Mer de Debussy. Cette première anthologie internationale en 20 CD fait ainsi revivre ces grands moments d’émotion marqués par un art de la direction à la fois soucieux de l’exécution précise et en même temps toute empreinte d’une âme remarquable qui donne cette « coloration » Haitink si reconnaissable parmi d’autres : sonorité chaleureuse dans les cordes, équilibre dans les cuivres, l’ensemble dans une transparence inspirée. Assurément, un coffret à écouter et réécouter.
 

 

Thomas Lacôte « The fifth Hammer » orgue de la Trinité, Paris, CD, Hortus, 2013.

 

 

Il s’agit du premier enregistrement de Thomas Lacôte, organiste et co-titulaire des grandes orgues de l’église de la Trinité à Paris. Lauréat du prix musique del Duca 2012, ce jeune organiste livre dans ce disque de très belles créations, telles ces trois études pour orgue qui ouvrent ce programme interprété sur le Cavaillé-Coll de la Trinité. Alluvions en flamme accueille le mélomane avec une référence expresse à la poésie de René Char et ses instants de poésie avec lesquels l’organiste tisse des liens croisés aux nuances des jeux de l’instrument. L’univers biblique est également convoqué dans les références culturelles de Thomas Lacôte avec cette très belle Échelle de Jacob dont les mouvements montants et descendants forment un parallèle saisissant avec les échelles musicales. The fifth Hammer ou cinquième marteau nous transporte quant à lui aux sources antiques de la musique avec la légende de Pythagore dans la forge. Le philosophe fit alors, rappelons-le, l’expérience des quatre intervalles consonants et de la seconde majeure non consonante après avoir entendu résonner une enclume sous le poids de marteaux différents, le cinquième laissé de côté, car jugé trop dissonant… Nous entrons avec cette œuvre dans un univers musical d’une rare profondeur qui cisèle les notes comme des diamants, et dont l’évocation de l’aube musicale brise les barrières temporelles où XXI° siècle et sources primordiales se rapprochent et se confondent en de beaux instants créateurs.

 

Schumann | Dvořák: piano concertos, Francesco Piemontesi (piano) BBC Symphony Orchestra | Jiri Bělohlávek, Naïve, 2013.

 


Le concerto pour piano et orchestre en La Mineur op5 de Robert Schumann et le concerto pour piano et orchestre en Sol Mineur op. 33 d’Antonin Dvořák se trouvent réunis sous les doigts du pianiste Francesco Piemontesi pour ce dernier enregistrement chez Naïve. Leur forte expression romantique les rapproche, comparaison manifeste si l’on fait une écoute successive de l’andantino de Schumann et de l’andante de Dvořák. Ces deux compositeurs partageaient, il est vrai, également un intérêt commun pour la musique folklorique dont certains traits ressortent dans les deux œuvres. Cette belle association Schumann/ Dvořák est particulièrement bien servie par l’interprétation raffinée et subtile de Francesco Piemontesi en parfaite harmonie avec le chef Jiří Bělohlávek et son orchestre symphonique de la BBC. Le mélomane se délectera une nouvelle fois avec ces premiers fameux accords de l’Allegro affettuoso du concerto de Schumann où le piano exprime ce langage affectueux suggéré par la mention du mouvement, un dialogue particulièrement saisissant et dont le thème musical reviendra à de multiples reprises tout au long du concerto. Hautbois et clarinette se mettent de la partie lorsque les nuances les plus fines dépassent celles d’un seul instrument et où ce ballet amoureux s’accélère avec la fougue d’un orchestre en parfaite syntonie avec l’âme de cette composition.
Le concerto en sol mineur de Dvořák, une œuvre injustement négligée dans les programmations, débute de manière beaucoup plus magistrale avec un caractère national marqué ouvrant largement les portes aux mélodies populaires. Mais, une fois de plus – et justifiant la comparaison entre les deux œuvres – le fort caractère romantique revient régulièrement dans cette œuvre marquée par un retour aux modèles classiques, si l’on pense à l’émouvant Andante sostenuto où le piano évoque avec une multitude de facettes de tendres accents pouvant être mis en parallèle avec ceux de Schumann. La virtuosité exigée pour les parties solistes du piano devrait séduire un grand nombre de mélomanes, surtout lorsqu’elles sont si bien exécutées comme le fait avec brio Francesco Piemontesi dans ce dernier enregistrement.

 

G.F. Handel Alessandro HWV 21 Max Emanuel Cencic - Julia Lezhneva -Karina Gauvin ARMONIA ATENEA, George Petrou (direction), coffret 3 CD, DECCA, 2012.

 


La légende d'Alexandre le Grand court encore et les siècles ne parviennent pas à l’atténuer, en témoigne le présent enregistrement ! C'est en effet en 1726 que Handel composa cet opéra du nom du célèbre conquérant de la Grèce hellénistique. Après ses années italiennes si importantes dans sa composition, et après le succès du grand opéra Rinaldo, Handel s'attaqua à l'écriture d'un opéra qui permettait de mettre en rivalité deux sopranos vedettes alors qu'habituellement un seul rôle-titre s'imposait. Ce défi à relever plut à Handel qui en plus du fameux castrat Senesino et de la soprano italienne Francesca Cuzzoni leur adjoignit la soprano également transalpine Faustina Bordoni. L'opposition des deux divas allait être accentuées par Handel, ce dernier faisant, qui plus est, des deux femmes des rivales du héros de l'histoire, rivalité fort goutée par le public de l'époque puisque leur animosité alla jusqu'à en venir aux mains, ou plus exactement au crêpage de chignon en pleine représentation !
Si le personnage de Roxane interprété initialement par Faustina Bordoni est bien connu et historiquement avéré, celui de Lisaura est quant à lui totalement fictif et sert justement de point de départ à cette rivalité amoureuse entre les deux femmes. L'écriture très équilibrée de Handel développe une narration où les caractères des trois principaux personnages évoquent leurs valeurs morales et leurs faiblesses sur fond de passion... Les nombreux airs écrits par le compositeur tout spécialement pour les trois rôles offrent un éventail et une variété qui font de cet opéra une œuvre vivante, et même cocasse parfois telle cette scène ou Lisaura n'hésite pas à traiter Alexandre d'hypocrite alors qu'il n'a pas su faire le choix de son amour.
Interprété brillamment par l'orchestre ARMONIA ATENEA dirigé par George Petrou sur instruments d'époque, ce très bel opéra voit se déployer trois talents parfaitement équilibrés : Max Cencic qui incarne remarquablement le fier conquérant tiraillé par la passion, Julia Lezhneva qui est littéralement habitée par son rôle de Roxane et offre une rare finesse dans son interprétation des airs qui lui sont réservés. Karina Gauvin donne vie quant à elle à cette femme que l'amour habite littéralement, un amour traduit par une étendue de variations qui se manifestent avec talent tout autant dans les airs dramatiques que dans les airs les plus délicats. Autant de points forts qui font de ce CD un très bel enregistrement.

 

VERDI The Great Opera Boxset 35CD Emi Classics, 2013.

 

 


Il fallait bien une édition de prestige pour honorer la mémoire de Verdi, l’un des plus grands compositeurs lyriques en cette année anniversaire. 2013 voit en effet le bicentenaire de la naissance de celui qui fait figure de trésor national au-delà des Alpes et pour qui tous les amoureux d’opéra vouent une fervente admiration à tous les endroits du globe. Né un 10 octobre 1810 à Roncole dans la province de Parme, Giuseppe Verdi est en effet mort à Milan, le 27 janvier 1901. Chaque nom de ses opéras appartient à la légende, même auprès des non-mélomanes qui ont, à un moment donné de leur vie, entendu les airs fameux de La Traviata, de Falstaff ou de Rigoletto. Le cortège des funérailles de Verdi passa devant près de deux cent mille personnes à Milan, un véritable deuil national, la foule aurait même entonnée lors du passage du convoi le fameux chœur des Hébreux « Va, pensiero » de l’acte III de Nabucco, une émotion pure que l’on peut encore ressentir sans peine en parcourant les rues de Milan, plus d’un siècle après… Et Si Verdi a tant conjugué en sa personne et en son œuvre les attentes d’une nation en formation, c’est que le musicien s’est effectivement engagé politiquement, en plus de son art, pour la réunification de l’Italie lors du Risorgemento. Réunir les plus beaux opéras de Verdi en un seul coffret, c’est ainsi un peu comme posséder un instant d’éternité, celle de la musique conjuguée à l’esprit du temps afin de découvrir les trésors mélodiques les plus inventifs interprétés par les grands noms de la musique d’opéra : Ricardo Muti, James Levine, Carlo Maria Giulini, Zubin Mehta, Herbert von Karajan… Nous retrouvons également les divas au nom prestigieux dans les airs mémorables qui appartiennent à la légende tels ceux de Victoria de Los Angeles, Montserrat Caballé, Angela Gheorhiu, Elisabeth Schwarzkopf ou encore l’inoubliable Maria Callas ! Les plus belles voix masculines sont également gravées pour l’éternité avec Roberto Alagna, José Carreras, Boris Christoff, Placido Domingo, Ruggero Raimondi… L’art lyrique a été définitivement marqué par l’héritage de Verdi, et ce beau coffret Emi Classics en témoigne !


Détails des 35 CD :


NABUCCO
Manuguerra • Lucchetti • Nicolai • Scotto…
Ambrosian Opera Chorus • Philharmonia Orchestra • Muti
ERNANI
Domingo • Freni • Bruson • Ghiaurov…
Coro e Orchestra del Teatro alla Scala di Milano • Muti
GIOVANNA D’ARCO
Caballé • Domingo • Milnes…
Ambrosian Opera Chorus • London Symphony Orchestra • Levine
ATTILA
Ramey • Studer • Shicoff • Zancanaro..
Coro e Orchestra del Teatro alla Scala di Milano • Muti
MACBETH
Milnes • Cossotto • Raimondi • Carreras…
Ambrosian Opera Chorus • New Philharmonia Orchestra • Muti
RIGOLETTO
Callas • Gobbi • di Stefano • Zaccaria…
Coro e Orchestra del Teatro alla Scala di Milano • Serafin
IL TROVATORE
Alagna • Gheorghiu • Hampson • Diadkova • d’Arcangelo…
London Voices chorus • London Symphony Orchestra • Pappano
LA TRAVIATA
Scotto • Walker • Buchan • Kraus • Bruson…
Ambrosian Opera Chorus • Band of the Royal Marines • Philharmonia Orchestra • Muti
I VESPRI SICILIANI
Studer • Merritt • Zancanaro • Furlanetto…
Orchestra e Coro del Teatro alla Scala di Milano • Muti
SIMON BOCCANEGRA
Gobbi • Christoff • Monachesi • Dari • Los Angeles…
Coro e Orchestra del Teatro dell’Opera di Roma • Santini
UN BALLO IN MASCHERA
Domingo • Arroyo • Cappuccilli • Cossotto…
Chorus of the Royal Opera House, Covent Garden… • New Philharmonia Orchestra • Muti
LA FORZA DEL DESTINO
Freni • Domingo • Zancanaro • Zajic…
Coro e Orchestra del Teatro alla Scala di Milano • Muti
DON CARLO
Domingo • Caballé • Verrett • Milnes • Raimondi…
Ambrosian Opera Chorus • Orchestra of the Royal Opera House, Covent Garden • Giulini
AÏDA
Nilsson • Corelli • Bumbry • Sereni…
Chorus and Orchestra of the Teatro dell’Opera di Roma • Mehta
OTELLO
Vickers • Freni • Glossop • Bottion • Van Dam…
Chor der Deutschen Oper Berlin • Berliner Philharmoniker • Karajan
FALSTAFF
Gobbi • Alva • Panerai • Spataro • Schwarzkopf…
Philharmonia Orchestra and Chorus • Karajan

 

J.S. Bach Suites a Violoncello Solo senza Basso BWV 1007 – 1012, Claire Giardelli, 2 CD Ligia Digital, 2012.
 


Les suites pour violoncelle de Johann Sebastian Bach constituent l’un des fleurons le plus connu de la musique classique et dont certains morceaux les plus connus ont envahi notre quotidien. Et pourtant on ignore souvent que ces pièces sont demeurées étrangement en sommeil avant que les romantiques ne leur donnent une nouvelle vie. Pour quelles raisons la talentueuse violoncelliste, Claire Giardelli, s’est-elle attachée à proposer une nouvelle version de cette musique fondatrice pour l’instrument ? A l’image des Quatre Saisons si brillamment redécouvertes ces dix dernières années par des enregistrements novateurs, la musicienne forte d’années d’expérience passées auprès des plus prestigieux ensembles de musique ancienne a décidé de livrer une interprétation de cette musique immémoriale qui recueille en son sein toute la tradition héritée de la Renaissance, puis du Baroque avant d’anticiper brillamment sur les novations de la future musique classique. Parmi les motifs qui ont nourri cette riche interprétation, la première place appartient à l’instrument même, le violoncelle baroque dont on apprend à gouter toute la saveur et la profondeur dès les fameux premiers accords grâce au jeu de l’archet dont les variations sont si subtilement rendues avec ces notes pourtant familières… L’héritage de la danse est, lui aussi, manifeste pour ces suites et Bach a puisé à la riche tradition de la suite à la française, elle-même née de la longue expérience de la suite à danser de la Renaissance. Écoutons cette première suite et, immédiatement, les pas de danse surgissent de l’archet et de l’instrument réalisé par le grand luthier français Pierre Jaquier pour Claire Giardelli. Allemande, courante, sarabande et autres gigues emportent les sens vers des tourbillons où les siècles n’ont plus de distance. L’interprétation généreuse de la violoncelliste ne cède pas à la facilité et réserve des instants d’une profondeur émouvante tel ce prélude de la suite n° 2 où les notes les plus graves tissent un dialogue inextricable avec les émotions de l’âme, échos si proches de la voix humaine chère à Marin Mersenne, évoquant la viole. On ne ressort pas indemne d’un tel voyage et le violoncelle de Claire Giardelli nous fait littéralement entrer au cœur même de ces œuvres grâce à une subtile manière de les redécouvrir !
 

 

Johannes Brahms « pièces pour piano » Yves-Bertrand Noack, piano, Arion, 2012.

 

 

« Aimez-vous vous Brahms ? » donnait pour titre Françoise Sagan à l’un de ses fameux romans, et Yves-Bertrand Noack nous y invite dans le dernier enregistrement qu’il vient de réaliser. La fameuse sonate n°3 débute par un allegro maestoso nourri par la jeunesse du compositeur qui n’a alors que vingt ans tout en étant pourtant subtilement nuancé par des phrases d’une profonde maturité. Toute la poésie du musicien remarqué par Schumann se développe dans le deuxième mouvement, un andante parsemé de références bucoliques aux accents romantiques manifestes. Si le scherzo rappelle un motif de Mendelssohn, l’intermezzo sombre et funèbre développe des affects très prégnants grâce à un sens mélodique d’une rare profondeur comme le soulignait également Robert Schumann : « il transforme le piano en un orchestre aux voix tour à tour exultantes et gémissantes. » En finale, un rondo permet d’apprécier la vélocité d’Yves-Bertrand Noack, une virtuosité qui n’enlève rien aux multiples nuances qui ornent ce mouvement où les accents graves perdurent malgré tout… Ce bel enregistrement permet également d’apprécier les deux rhapsodies empreintes d’un univers onirique nourri aux légendes nordiques. Un très beau thème qui introduit quelques notes nostalgiques alors que le rhapsode poursuit sa narration épique… Nous chevauchons dans des contrées inconnues, découvrant des paysages que seul Brahms sait entrouvrir… Aimerez-vous Brahms ? Assurément, avec ce très bel enregistrement !

 

"Musiques pour les comédies de Molière" de Marc-Antoine Charpentier, La Simphonie du Marais, direction Hugo Reyne, Musiques à la Chabotterie, 2012.

 

 

9e volume pour fêter les 25 ans de la Simphonie du Marais, un quart de siècle voué à la musique ancienne avec talent et passion ! Il était ainsi normal d’inviter Marc-Antoine Charpentier et Molière pour un tel anniversaire. Charpentier est, certes, plus connu pour ses œuvres religieuses que profanes, car elles ont su gagner un public sensible à ces « véritables œuvres vivantes spirituelles » comme le soulignait Jordi Savall à notre revue. Mais, il y a cependant tout un pan de la création du compositeur qui mérite assurément d’être plus diffusé surtout lorsqu’il est associé à l’un des génies du théâtre, lui-même amoureux de la musique, en la personne de Molière. Hugo Reyne rappelle que cette collaboration en fin de vie de Molière avec le jeune Charpentier en 1672 est née du conflit quelques années auparavant entre Lully et Molière. La rupture est bien connue, Lully ayant réussi à obtenir le privilège de l’opéra parvint à faire interdire à Molière tout intermède musical dans ses comédies. De cette séparation brutale et douloureuse naîtra une collaboration d’un tout autre genre, Marc-Antoine Charpentier, à l’opposé de Lully, n’étant pas un homme de cour. La Simphonie du Marais a ainsi élaboré un programme introductif particulièrement intéressant en ce qu’il fournit en un seul enregistrement tout un tableau représentatif de la collaboration des deux génies du théâtre et de la musique. Si, nous avons malheureusement perdu un certain nombre de musiques de Charpentier sur les comédies de Molière, et notamment Les Fâcheux et Psyché, le travail réalisé par La Simphonie du Marais sous la direction d’Hugo Reyne permet-il néanmoins d’appréhender dans son ensemble cette musique de théâtre. A noter de belles surprises comme dans « Le Malade imaginaire » avec ce très beau récitatif de Spacamond "Notte e di y'amo e y'adoro" ou cet air de violons si bref et enjoué qu’il vous fait regretter de ne se poursuivre plus longtemps ! La chaconne des polichinelles chassés par les arlequins est elle aussi une réussite qui lui vaudra d’être reprise longtemps après la mort de Molière. Il faudra également savourer cette ouverture de la pièce Le Sicilien initialement réalisée avec Lully en 1667, reprise par Charpentier en 1679, et dont c’est le premier enregistrement. En guise de cadeau d’anniversaire, La Simphonie du Marais nous offre trois bonus pleins d’humour, digne hommage à la comédie de Molière !

 

Alessandro Grandi « Motets vénitiens » Soprano : Dominique MOATY, Clavecin : Pierre CAZES, Théorbe : Marie LANGLET, Violon : Sharman PLESNER, Caroline GERBER, Violone : Jean Christophe DELEFORGE, Arion, 2011.

 

 

Nous sommes à cette période charnière à mi-chemin entre Renaissance et Baroque. Si l’Histoire n’est pas sûre du lieu de naissance d’Alessandro Grandi (v. 1586-1630), il est certain néanmoins que c’est dans cette Italie du Nord qui a produit tant de génies qu’il a vu le jour. C’est très jeune, il n’a en effet que 18 ans, qu’il sera remarqué pour ses qualités musicales et employé à Saint Marc de Venise pour chanter les messes dans le stile antico. Il sera, un peu plus tard, l’assistant de Monteverdi, une charge qui aura une grande importance dans sa formation. Il quittera pourtant Venise, peut-être pour s’alléger d’une possible rivalité avec son maître, plus sûrement afin de voler tout simplement de ses propres ailes et d’avoir la pleine responsabilité dans la direction de chœur. C’est à Bergame qu’il postulera à cette fin et sera reçu à l’unanimité. Dans cette ville entretenant des liens étroits avec Venise, et dans le cadre prestigieux de la basilica Santa Maria Maggiore, il aura ainsi toute latitude pour exécuter ses plus grandes œuvres. Grandi est connu pour avoir été le premier à utiliser le terme cantata pour certaines pièces vocales. Il mourra malheureusement prématurément en 1630 de la terrible épidémie de peste décrite par Manzoni dans son roman Les Fiancés, épidémie qui touchera toute la Lombardie dans le premier tiers du XVII°. L’œuvre de Grandi reste méconnue alors même que la qualité de ses compositions n’a rien à envier à ses plus illustres contemporains. Les présents Motets vénitiens enregistrés avec finesse par Dominique Moaty (soprano) seront une très belle illustration sonore de ce que pouvait être le paysage musical en Italie du Nord en ce début de XVII° siècle. Ils expriment en effet une grâce mêlée d’intimité avec le divin dont le dialogue étroit entretenu entre les instruments, la voix et le texte est d’une rare qualité. Il faut ainsi saluer le travail réalisé par Domonique Moaty et les instrumentistes réunis dans cet enregistrement qui fait honneur à la mémoire d’Alessandro Grandi !

 

Odyssey, Frédéric D'Oria-Nicolas, piano, 2 CD Fidelity et Mobility Mastering, Label Fondamenta, 2011.

 


La méditation de Lord Byron devant le lac Léman en 1804 sert d’inspiration à ce programme musical conçu par Frédéric D'Oria-Nicolas sous forme d’Odyssée, un voyage dans les sources du romantisme, et au-delà dans les arcanes de l’être humain et de ses passions. Jugeons un peu les compositeurs invités à ce périple musical digne des épopées antiques : Beethoven, Liszt et Wagner, trois pensées fortes qui ont marqué leur époque de manière indélébile, ce disque en témoigne. Ce témoignage débute en effet par l’extraordinaire sonate « Waldstein » de Beethoven, elle-même non seulement reflet du parcours pianistique du compositeur qui venait de recevoir un nouveau piano avec un registre étendu, mais également emblématique du dialogue intérieur développé par le musicien de génie. L’interrogation à caractère initiatique est également au cœur de la fameuse Vallée d’Obermann des Années de Pèlerinage de Liszt consacrées dans son premier volume à la Suisse. Le compositeur fougueux appréciait Byron bien entendu, mais c’est surtout Senancour qui influencera directement la pièce qui reprend le titre de l’ouvrage majeur de l’écrivain. C’est en effet avec ses larmes qu’il écrivit son ouvrage « Obermann », récit triste et mélancolique d’un jeune homme solitaire qui s’abime dans la contemplation des paysages de la Suisse, un texte qui allait être particulièrement apprécié des romantiques. Le pèlerin poursuit son odyssée non plus dans le mythe, mais dans l’introspection face à la création et à ce qui le dépasse, une tendance qui caractérisera toute sa vie l’âme de Liszt malgré les gloires de la virtuosité. Frédéric D'Oria-Nicolas continue sa quête avec une rencontre également mythique, celle de Liszt et de Wagner et celle non moins puissante de Wagner avec les légendes germaniques. Cette ouverture résume à elle seule les trois actes de l’opéra mythique et le génie de la transcription de Liszt pour piano est d’avoir su rendre toute l’étendue de cette narration épique sous les doigts inspirés de Frédéric D'Oria-Nicolas qui fournit là une remarquable interprétation.
Le label Fondamenta offre avec ce CD une exclusivité mondiale: tout achat d’un enregistrement propose pour le même prix deux versions sur 2 CD distincts. Un premier CD comprend la version de référence haute-fidélité alors qu’un CD intitulé « Mobility » destiné aux écoutes sur baladeur, ordinateur ou voiture offre un rendu tout spécialement étudié à ces médias. Résultat : plus besoin de passer son temps à baisser ou à hausser le volume sans cesse dans un environnement bruyant, une belle innovation à généraliser !

 

 

 

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